23.10.2026 à 16:40
Ultradroite violente : ce que dix ans de lutte contre le djihadisme peuvent nous apprendre
Texte intégral (2122 mots)
L’ESSENTIEL
Djihadisme et ultradroite reposent sur des idéologies distinctes, mais les trajectoires de radicalisation révèlent de fortes convergences.
En dix ans, la France a accumulé des connaissances et des savoir-faire importants sur ces trajectoires à travers le djihadisme.
L’enjeu est désormais de transposer ces acquis à l’ultradroite et de structurer la prévention en amont, avant que la violence ne s’intensifie et ne débouche sur des crimes de masse.
Le 25 septembre dernier, les militants d’ultradroite Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont été condamnés respectivement à vingt-six et dix-neuf ans de prison, le premier pour le meurtre du rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, le second pour tentative de meurtre. Fin août 2026, un policier affecté dans les Yvelines, soupçonné de préparer un projet d’action terroriste et présenté comme proche de l’ultradroite, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques semaines plus tard, un adolescent de 15 ans était interpellé à Lyon, soupçonné d’avoir préparé une action violente contre un lycée de la ville sur fond d’adhésion à une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste.
Ces affaires sont différentes et doivent être considérées comme telles. Leur succession invite néanmoins à regarder plus attentivement les processus de radicalisation, mais aussi de désengagement (les trajectoires par lesquelles certains individus prennent progressivement leurs distances avec la violence et les milieux dans lesquels ils étaient engagés). Et sur ces points, les connaissances que la France a accumulées sur le djihadisme pourraient être très utiles.
Djihadisme, ultradroite : des mécanismes parfois communs
Mes recherches menées auprès de personnes engagées dans le djihadisme et dans l’ultradroite montrent que, derrière des antagonismes idéologiques évidents, certains mécanismes sociaux et biographiques peuvent présenter d’étonnantes convergences : désir d’héroïsation, restauration de l’estime de soi ou encore nostalgie d’un passé mythifié. Comparer ces galaxies ne revient pas à les assimiler : leurs doctrines et leurs généalogies diffèrent profondément. La comparaison permet précisément de distinguer ce qui relève de chaque idéologie de mécanismes plus généraux de l’engagement radical.
Une restauration narcissique
L’une des convergences les plus frappantes concerne ce que l’on pourrait appeler les logiques de restauration narcissique. Chez certains individus rencontrés, l’engagement radical vient retravailler des expériences d’humiliation, de déclassement, d’échec ou d’insignifiance. Comme me le confiait l’un d’eux :
« Avant cet engagement chez les identitaires, j’étais discriminé, disqualifié. Avec cet engagement, j’étais devenu un vrai leader, un recruteur de militants dans le monde numérique et j’étais reconnu et respecté dans ces mouvances. »
Un autre expliquait :
« En rejoignant l’EI, je pensais rejoindre un grand projet et avoir un rôle dans l’Histoire. »
Celui qui se percevait comme invisible devient combattant ; celui qui éprouvait un sentiment d’impuissance devient défenseur d’une communauté menacée ; celui qui se vivait comme sans prise sur son existence s’inscrit dans un combat présenté comme historique.
Ces expériences ne conduisent pas mécaniquement à la radicalisation. Mais l’idéologie peut transformer une blessure individuelle en injustice collective, lui donner sens et permettre une forme d’ennoblissement de soi.
Un horizon utopique idéalisé
À cette restauration individuelle répond parfois une restauration imaginaire du collectif. Les univers djihadistes peuvent mobiliser l’image d’un califat unifié, puissant et vertueux ; ceux de l’ultradroite fantasmer une Europe ethniquement homogène, blanche et chrétienne. Saladin, Jérusalem, les Croisades, Charles Martel ou les Templiers deviennent alors des ressources symboliques détachées de leur contexte historique.
L’un des militants d’ultradroite rencontrés au cours de mes recherches s’était ainsi fait tatouer sur le bras « Deus Vult » (« Dieu le veut »), formule associée dans l’imaginaire contemporain à l’appel à la première croisade, signe de la place que peut occuper ce passé réinventé dans la construction identitaire.
La structure temporelle est comparable : le présent est interprété comme décadence, le passé comme grandeur perdue et l’avenir comme restauration. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la « rétrotopie » : l’horizon utopique se déplace vers un passé reconstruit et idéalisé.
Ces idéologies n’invitent donc pas simplement à revenir en arrière : elles utilisent le passé pour rendre à nouveau l’avenir désirable. Restauration individuelle et restauration collective peuvent ainsi se renforcer : réparer symboliquement le monde permet aussi, pour certains acteurs, de se réparer eux-mêmes.
Quand les radicalités s’hybrident en ligne
Le numérique a profondément transformé les espaces de socialisation radicale. Les environnements en ligne permettent notamment d’être exposé, parfois successivement, à des contenus issus d’univers complotistes, masculinistes, racistes, néonazis ou accélérationnistes – ces derniers misant sur l’aggravation du chaos et de la violence pour précipiter l’effondrement du système.
Ces circulations et combinaisons entre différents répertoires idéologiques sont parfois décrites par l’expression « salad bar extremism » : certains acteurs puisent dans plusieurs univers, parfois contradictoires, pour construire leur propre vision du monde.
Les trajectoires peuvent ainsi procéder par agrégation : des fragments idéologiques s’accumulent au fil des recommandations algorithmiques, des forums, des messageries privées, des vidéos courtes et des communautés numériques. S’y mêlent humour transgressif, théories du complot, fascination pour les armes, discours masculinistes et même parfois célébration d’auteurs de tueries de masse.
Ces circulations peuvent franchir des frontières idéologiques a priori étanches. Évoquant les vidéos de propagande djihadiste, l’un des militants d’ultradroite que j’ai rencontré reconnaissait ainsi leur pouvoir d’attraction :
« Il faut avouer qu’ils sont très forts au niveau communication » ; « même si tu n’es pas musulman, c’est attirant ».
Pour les professionnels confrontés à ces situations – éducateurs, acteurs du renseignement ou magistrats –, la frontière entre conviction idéologique et provocation n’est pas toujours simple à déterminer.
Colère, humiliations, frustrations affectives ou sexuelles et sentiment de déclassement peuvent également être exposés en ligne, recevoir une validation collective puis être progressivement réinterprétés à travers une grille politique.
Ces dynamiques conduisent à un constat : les intersections entre ultradroite, masculinisme, complotisme et sous-cultures numériques doivent constituer un objet de recherche à part entière.
Prévenir avant le drame
L’histoire récente invite à se méfier des réponses tardives. En matière de radicalisation djihadiste, la France ne commence à structurer une véritable politique publique de prévention qu’à partir de 2014, dans le contexte notamment des départs vers la Syrie et l’Irak.
Les attentats de 2015 provoquent ensuite un changement d’échelle : formation des professionnels, cellules préfectorales de suivi, dispositifs de signalement et de prise en charge, programmes de désengagement, financement de recherches et création de fonctions spécialisées. En 2018, le plan national « Prévenir pour protéger » mobilise ainsi vingt départements ministériels autour de soixante mesures.
Une grande partie des instruments dont nous disposons aujourd’hui a donc été construite alors que la menace était déjà devenue manifeste.
Le précédent djihadiste incite à la prudence. Après les attentats de 1995-1996, une longue accalmie a pu faire croire à l’éloignement durable de la menace. Jusqu’aux crimes de Mohammed Merah en 2012, prélude à la vague d’attentats des années suivantes.
L’absence d’attentats de masse d’ultradroite en France ne signifie pas l’absence de passages à l’acte. Le 31 mai 2025, à Puget-sur-Argens, Hichem Miraoui a été tué et un autre homme blessé dans une attaque raciste et antimusulmane dont s’est saisi le Parquet national antiterroriste. Et seize attentats ou projets d’attentats imputables à l’ultradroite ont été déjoués depuis 2017.
Une menace ne se mesure donc pas uniquement au nombre de morts qu’elle a déjà produits. Elle s’apprécie aussi à travers les projets déjoués, les trajectoires individuelles et les transformations des écosystèmes idéologiques. C’est précisément avant le passage à l’acte que la prévention prend tout son sens.
Des réponses publiques asymétriques
Face au djihadisme, la France dispose désormais d’un ensemble de compétences et de dispositifs spécialisés : référents radicalisation, médiateurs du fait religieux en prison, psychologues et éducateurs spécialisés, quartiers d’évaluation et de prise en charge de la radicalisation, mais aussi programmes individualisés comme le PAIRS. En une décennie, un véritable écosystème de métiers, de savoirs et de pratiques s’est constitué.
La réponse à l’ultradroite violente est moins structurée, notamment en matière de prévention et de désengagement. Cela ne signifie pas que rien n’existe : les services de renseignement et l’administration pénitentiaire accordent désormais une attention accrue à ces profils.
L’un des militants d’ultradroite que j’ai suivi au cours de mes recherches est ainsi sorti de détention après avoir purgé une lourde condamnation sans bénéficier d’un programme spécialisé de désengagement. Son cas pose une question simple : que proposons-nous à une personne qui souhaite prendre ses distances avec ce type d’engagement ?
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais de transposer aux autres radicalités les acquis de la lutte contre le djihadisme, en repérant mieux les processus de déclassement et d’humiliation, de restauration personnelle, de socialisation numérique et d’hybridation idéologique.
Prévenir ces trajectoires ne signifie ni surveiller une opinion politique ni criminaliser un électorat. Dans une démocratie, des idées radicales peuvent s’exprimer tant qu’elles demeurent dans le cadre fixé par la loi. La politique publique doit commencer là où apparaissent des discours apologétiques de haine ou des vélléités de passage à la violence.
Nous disposons déjà d’une partie des connaissances, des professionnels et des outils nécessaires. N’attendons pas qu’une tragédie nous contraigne à construire dans l’urgence ce que nous pouvons encore bâtir aujourd’hui.
Elyamine SETTOUL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 15:42
Colère sociale et vote de rupture : pourquoi la présidentielle de 2027 s’annonce explosive
Texte intégral (2973 mots)
L’ESSENTIEL
Les difficultés à boucler les fins de mois, le sentiment de déclassement ou d’insécurité alimentent la colère. Elle s’exprime par des manifestations pacifiques ou par des violences urbaines, comme le 17 octobre.
Plusieurs partis, aux orientations opposées, savent mobiliser ce ressentiment pour transformer le rejet des gouvernants en force électorale.
Des jacqueries de l’Ancien Régime au vote protestataire, l’accumulation de frustrations peut engendrer des crises ou des ruptures politiques majeures.
Tant de passions tristes taraudent en profondeur la société française et tant d’offres électorales jouent sur ce ressentiment que les ingrédients sont désormais réunis pour composer un cocktail électoral explosif. Cette situation n’est pas sans rappeler les jacqueries, ces brefs soubresauts émeutiers qui ont traversé durant des siècles les campagnes françaises (Jacques étant un prénom populaire associé au statut de paysan, il a fini par désigner, par métonymie, les paysans).
Frustrations accumulées et jacqueries
L’historien Jean Nicolas dans son panorama des mouvements de révolte sous l’Ancien Régime établit que la première cause de rébellion est la pression fiscale (39 %), suivie des enjeux de subsistance dus à de mauvaises récoltes, des hausses des prix des denrées de base, etc. (17 %). Les jacqueries, formes paroxystiques d’une exaspération violente, sont les marqueurs de rancœurs et de frustrations accumulées.
Face à un trop-plein de tensions, la pression se libère d’un coup, de façon éruptive et véhémente. Le déchaînement de violence du 17 octobre – en parallèle aux manifestations de protestation sociale – contre des symboles de la République (mairie de Limoges, résidence de la préfète de Gironde, commissariat municipal de Marseille…) et contre des commerces (pour les piller, les vandaliser, voire les incendier) illustre ce que peut être une jacquerie à l’ère contemporaine.
Les Français à l’épreuve des passions tristes
L’historien du politique Pierre Rosanvallon décrit les Épreuves de la vie que les Français affrontent de plus en plus, au sens de « l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes », et aussi au sens de « façon d’appréhender le monde, de le comprendre et de le critiquer sur un mode directement sensible ». Jérôme Fourquet, de l’Ifop, évoque, en 2024, un « désarrimage des catégories populaires » réduites à une « économie de la débrouille ».
Pierre Rosanvallon cartographie alors quatre épreuves, couplées à une série de passions tristes, face auxquelles il confronte des aspirations compensatrices.
À la lecture de ce tableau, on reconnaît aisément le climat psychologique morose qui s’est installé en France.
D’ailleurs, « mesuré depuis février 1995, l’indicateur d’optimisme des Français face à l’avenir s’établit à 18 % en cette rentrée 2026, dont 27 % de “très pessimistes” » écrit le directeur de l’Ifop Frédéric Dabi. Hors le choc de la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, « jamais l’indicateur n’était descendu aussi bas sur l’ensemble de la série », poursuit-il.
De même, dans leur Inventaire des peurs françaises (2026), les politologues Anne Muxel et Pascal Perrineau pointent que « l’ordre des affects pouvant emporter la décision s’est modifié. On vote moins par adhésion que par réaction ou opposition ». En conséquence, les peurs recensées dans leur livre « peuvent être le substrat du vote ». Peurs « du déclassement économique, de la maladie, celle de l’étranger, celle de la régression sociale, celle de la pollution, celle d’une retraite trop tardive ou encore celle de la violence sociale ».
Le désir ardent que ça change
Depuis le mouvement des gilets jaunes, les signes d’exaspération sont de plus en plus visibles. En atteste la grande enquête pilotée par le Cevipof, dont la vague 3 est parue en septembre 2026.
Quand on interroge plus de 10 000 personnes sur leur état d’esprit à chaque présidentielle, il en ressort que le climat psychique des Français se dégrade.
Dans la même enquête, le désir de changer vraiment le cours de la vie politique est général, mais accentué pour les électeurs proches des positions les plus radicales. Ce qui ne signifie néanmoins pas que tous ces enquêtés sont devenus des extrémistes sur le plan idéologique.
Pour autant, pour 46 % d’enquêtés français, « les élections ne permettent pas le changement », chiffre qui atteint 51 % dans les catégories populaires. Face à cette « impuissance électorale », décrite par le politologue Luc Rouban, s’installe l’idée que seul un « grand coup de balai » permettra d’accomplir les changements espérés.
« Y en a marre ! », ou les ferments d’une jacquerie électorale
Or, les sondages d’intention de vote pour la présidentielle donnent à voir la possibilité de traduire les exaspérations accumulées en un vote plus pulsionnel qu’idéologique.
Le slogan rassembleur d’une majorité de Français pourrait être : « Y en a marre ! » Le bulletin de vote devient alors une arme pour abattre les vestiges d’une classe politique gouvernementale jugée défaillante. Malgré des objectifs divergents pour mettre fin aux troubles ressentis, les expressions variées de cette potentielle jacquerie électorale ont un point commun, celui de la « colère citoyenne ».
Colère qui peut convaincre des électeurs de sortir des cadres d’un vote dit « raisonnable », car en faveur des dites « forces de gouvernement », au profit de candidats incarnant des positions très protestataires, incarnant une alternative radicale.
Les sympathisants des partis les plus radicaux sont, d’ailleurs, convaincus que la colère gronde.
Se cristallise donc une forte volonté d’affirmer un désir de rupture radicale avec dix années de gouvernance Macron, qui aura frustré, voire désespéré, nombre de nos concitoyens, après avoir incarné une forme de dégagisme tranquille.
La situation est d’autant plus anxiogène que les marges de manœuvre budgétaires de l’État se sont réduites. La France doit désormais composer avec une dette publique qui atteint 119 % du PIB et avec la remontée du coût de son financement. La charge des intérêts pèse de plus en plus sur les finances publiques et limite la capacité à recourir à une relance budgétaire de grande ampleur.
Plus grave, pour réduire les déficits, de nouvelles ponctions fiscales sont programmées. Pouvant toucher les classes populaires et les classes moyennes, elles ne peuvent qu’aggraver l’exaspération et nourrir une jacquerie électorale.
Une rhétorique du ressentiment
Toutes ces vulnérabilités socio-économiques encouragent un discours jouant sur le pathos, les peurs et les colères pour offrir un exutoire aux « petits », aux « sans grade », à celles et ceux qui se vivent comme déclassés ou risquant de l’être, comme victimes ou méprisés socialement.
Certains politiciens s’emparent de cette « logique du ressentiment » et jouent sur un discours de victimisation, décrivant des forces du mal, instituées en bouc émissaire. Selon l’historien des idées Marc Angenot :
cette rhétorique du ressentiment vise à « montrer la situation présente comme injustice totale à l’égard d’un groupe, [à] persuader de l’inversion des valeurs et [à] expliquer la condition inférieure des siens en renvoyant ad alteram partem (à une autre partie) tous les échecs essuyés ; [à] valoriser donc la position victimale et le mode d’être du dominé ; [à] dévaloriser les valeurs que chérit le dominant et qui vous sont inaccessibles en les montrant à la fois comme dédaignables, chimériques, arbitraires, ignobles, usurpées et causatrices de préjudice ».
Ainsi, Jean-Luc Mélenchon assimile les exigences budgétaires de l’Union européenne à une « Europe austéritaire » ; choix terminologique efficace pour associer la rigueur financière à un acte autoritaire considéré par essence d’austérité. Il attaque aussi ses adversaires par des propos dévalorisants, livrant notamment les journalistes à la vindicte : « les petits génies de l’atlantisme, qui pullulent dans l’officialité médiatique », imputant aux médias traditionnels une « logique pétainiste » en les qualifiant de « presse à buzz », façon de s’appuyer sur l’impopularité sondagière de la profession pour jouer à « eux contre nous », un nous qu’il entend incarner et défendre.
Côté extrême droite, Éric Zemmour fait parler les Français en faisant de leur rejet des partis politiques après les législatives de 2024, l’indice d’un ressentiment politique profond :
« Ils ont dit : “Ces gens qui nous dirigent, qui se prétendent plus intelligents que nous, ces organisations qui vivent à nos crochets et ne pensent plus rien, ne font plus rien, ne valent plus rien, nous les rejetons en bloc. Ils s’accrochent à nous. Ils pèsent sur nous. Ils nous entraînent vers le fond. Dans leur naufrage général, ils sont en train de nous noyer”. »
Même agitation d’une menace existentielle dans le discours de motion de censure de Marine Le Pen, en décembre 2024, où elle se pose en défenseur des opprimés, accentuant la menace gouvernementale par une métaphore aussi martiale qu’anxiogène :
« Ce budget ne s’attaque pas seulement à la France, il prend en otage les Français, et singulièrement les plus vulnérables, les retraités modestes, les personnes malades, les travailleurs pauvres… »
À chaque fois, le monde est hostile, le présent est sombre et l’avenir plus noir encore, et l’appel à la mobilisation est un enjeu de survie. Chaque tribun décrit un univers anxiogène et souffle sur les braises de la colère pour entretenir, à son profit, le feu d’une possible jacquerie électorale.
Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:56
Perdre face à une femme : une défaite qui ne laisse pas indifférent
Texte intégral (1964 mots)
L’ESSENTIEL
Une étude réalisée avec 290 personnes compare les réactions des hommes et des femmes en cas de victoire ou de défaite.
Pour les hommes les plus confiants, une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche ».
Après une victoire face à une femme, en revanche, beaucoup d’hommes préfèrent ne pas rejouer, semblant craindre de perdre.
L’intuition à l’origine de notre étude est née… sur un tatami ! Lors d’une compétition de karaté, nous avons observé que les hommes semblaient préférer affronter d’autres hommes, même lorsque les femmes avaient la même ceinture et un niveau comparable. Nous nous sommes donc demandé si le genre de l’adversaire modifiait la manière dont une victoire ou une défaite était vécue, en particulier chez les hommes.
Certains exemples issus du sport apportent des éléments de réponse. Ils présentent néanmoins une limite : les compétitions mixtes restent relativement rares. Il est donc difficile d’isoler l’effet du genre de l’adversaire sur la manière dont les individus réagissent à une victoire ou à une défaite. C’est précisément cette question que nous avons choisi d’étudier dans une expérience en laboratoire.
Le laboratoire comme lieu de compétition
Dans notre expérience, 290 participantes et participants effectuent du calcul mental et choisissent entre une rémunération fixe (0,50 euros par bonne réponse) ou un tournoi (l’individu qui a résolu le plus de calculs reçoit 1,50 euros par bonne réponse). Le tournoi est plus rémunérateur mais aussi plus risqué, puisque seule la (ou le) vainqueur reçoit un gain.
Les individus ayant choisi la compétition lors de la première manche doivent ensuite décider s’ils souhaitent affronter à nouveau la (ou le) même adversaire. Sinon, elles ou ils peuvent renoncer à la compétition et rejouer la tâche sous rémunération fixe.
Avant de connaître les résultats, nous demandons aux participantes et participants si elles ou ils pensent avoir gagné. Comme de nombreuses études l’ont déjà montré, les hommes se révèlent beaucoup plus confiants que les femmes : près de trois hommes sur quatre pensent avoir remporté l’épreuve, contre un peu plus d’une femme sur deux.
Les hommes veulent-ils prendre leur revanche après une défaite ?
Les hommes qui s’attendaient à gagner mais qui ont finalement perdu contre une femme sont plus enclins à vouloir l’affronter de nouveau que s’il s’agit d’un homme. À l’inverse, quand ils ont précédemment gagné face à elle, ils manifestent moins d’intérêt à vouloir la battre à nouveau, comparé à un adversaire masculin.
Le genre de l’adversaire affecte donc la réaction de certains hommes après une victoire ou une défaite. Une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche », de restaurer son statut. Après une victoire, il ne faut en revanche pas prendre le risque de rejouer et de potentiellement perdre.
Ces résultats se retrouvent essentiellement chez les hommes surconfiants : ceux qui s’attendaient à gagner mais qui ont perdu. Il convient ainsi de noter que ce n’est pas seulement la défaite qui compte mais le décalage entre les attentes et le résultat obtenu. Celui-ci génère de la déception.
Chez les hommes les plus confiants, perdre contre une femme s’accompagne également d’une amélioration des performances lors de la manche suivante (contre la même femme). La défaite agit comme un facteur de motivation, certains hommes semblant fournir davantage d’efforts afin de rectifier la situation.
Chez les femmes, le genre de l’adversaire compte moins
Nos résultats confirment un constat bien établi en économie : en moyenne, les femmes sont moins compétitives – elles choisissent moins le tournoi.
Il convient cependant de noter que, dès lors que les femmes décident de concourir, elles apparaissent tout aussi compétitives que les hommes. De plus, leurs décisions dépendent moins que les hommes du genre de leur adversaire.
Comment expliquer ces réactions ?
Nos résultats ne permettent pas d’identifier avec certitude les mécanismes psychologiques en jeu. Ils sont néanmoins cohérents avec plusieurs travaux en économie et psychologie.
Les stéréotypes peuvent entraîner certains hommes à sous-estimer la performance d’une adversaire féminine. Ils anticipent leur victoire et c’est le résultat inattendu qui leur cause de la déception.
Pourquoi alors rejouer ?
De nombreuses recherches ont interrogé l’effet des attentes. L’échec des hommes tend à être attribué à manque d’effort (une cause temporaire), alors que l’échec des femmes est plus souvent attribué à un manque de compétence (une cause interne et stable).
Même si nos joueurs ne sont pas observés par des tierces personnes, ils peuvent avoir intériorisé ces idées, qui peuvent donc les inciter à rejouer et fournir plus d’effort. C’est effectivement ce que nous observons face à une adversaire féminine, mais nettement moins face à un homologue masculin.
Pourquoi cette différence ?
Des éléments de réponse résident probablement du côté de ce que la psychologie sociale a identifié comme une masculinité dite précaire. Là où le fait d’être une femme est souvent perçu comme acquis avec la puberté (et donc permanent) ; le fait « d’être un homme » se gagnerait difficilement, par des actes répétés, et pourrait se perdre facilement. Bien qu’elle ne corresponde à aucune réalité biologique objective, cette perception (qui pourrait être renforcée par la montée des discours masculinistes) a des effets bien documentés : les hommes dont la masculinité est mise en doute adoptent plus volontiers des comportements de compensation, notamment de démonstrations de force, pour la réaffirmer.
Nos résultats ne signifient pas que les hommes réagissent tous de la même manière à une défaite face à une femme, ni que cette réaction est inévitable. Ils suggèrent en revanche que le genre de l’adversaire peut modifier la signification symbolique d’une défaite ou d’une victoire. Nos données invitent à réfléchir au rôle que jouent la confiance en soi et les stéréotypes dans le regard qu’on porte sur la performance d’autrui, et le poids qu’une défaite peut faire peser sur la construction de l’identité, en particulier de la masculinité. En outre, ils ouvrent de nouvelles pistes pour comprendre les dynamiques observées dans les contextes compétitifs.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:34
L’histoire de l’enfance : une clé pour comprendre comment change la société française, entre infantisme et nouveaux droits
Texte intégral (2267 mots)
Longtemps, dans les manuels d’histoire, ils sont restés dans l’ombre des adultes. Pourtant les enfants sont des acteurs à part entière de leur époque et les derniers travaux de recherche soulignent combien leur place, la reconnaissance de leurs droits mais aussi les maltraitances dont ils sont victimes racontent notre société.
Dans les Enfants. Une autre histoire de la France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), publié en septembre 2026 aux éditions Tallandier, l’historienne Manon Pignot nous invite à traverser plus de deux siècles en nous plaçant à hauteur des plus jeunes. Elle nous montre comment les cadres familiaux et éducatifs ont évolué et rappelle que, si les enfants ne travaillent plus à la mine, ils restent des cibles de violences, comme l’ont tristement mis en lumière les récents scandales impliquant des crèches, des écoles ou des institutions religieuses. Extrait.
« Les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance. » Qui n’a pas été confronté dans son jeune temps à cette sentence, assénée par un aïeul ou un adulte déjà avancé en âge ? De l’orange reçue à Noël aux châtiments corporels infligés en classe, la liste est longue des progrès réalisés en France au cours du XXᵉ siècle pour améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants.
Si le constat est indéniable, cette petite phrase récurrente est aussi porteuse d’une charge profondément culpabilisatrice : les enfants d’aujourd’hui seraient-ils redevables du passé de leurs parents ? L’amélioration de leur vie matérielle et psychique ne s’est-elle pas faite au rythme d’un progrès commun à l’ensemble de la société ? Certes, en 2026, fillettes et garçonnets ne poussent plus de wagonnets au fond de la mine – en France, tout au moins. Certes, ils bénéficient désormais d’un univers culturel et de lois qui leur sont propres.
Mais est-ce à dire que la « cause des enfants » est désormais inattaquable et, surtout, inattaquée ? En 2025 éclate le scandale Bétharram, avec les révélations d’anciens pensionnaires sur les violences physiques, psychiques et sexuelles vécues pendant des décennies dans cet établissement catholique béarnais. Ce ne sont pas les agissements d’un ou deux bourreaux d’enfants isolés qui sont rapportés, mais un système dont les deux clés sont la violence et le silence. À travers des témoignages qui nous semblent venir d’un autre âge – mais duquel ? Celui des maisons de correction du XIXᵉ siècle ? –, l’enjeu dépasse largement la seule responsabilité de l’Église catholique : en rendant publiques et visibles la pédocriminalité et la violence systémique qui y avaient cours, l’affaire Bétharram apparaît comme le catalyseur de prises de conscience récentes et d’un réveil de la réflexion autour de la place des enfants dans la société française.
À lire aussi : Châtiments corporels à l’école : depuis quand sont-ils interdits ?
Le vase clos béarnais, comme celui de Stanislas à Paris, comme celui du Kreisker en Bretagne, et comme tant d’autres institutions scolaires, religieuses ou non, n’est finalement qu’un miroir grossissant tendu à une société qui peine encore à admettre la réalité quotidienne des violences physiques et sexuelles infligées aux enfants parce qu’ils sont des enfants. À cet égard, les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), puis par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans son rapport de 2023, sont effarants :
« Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. »
Parmi ces violences, celles perpétrées dans le huis clos familial sont les plus nombreuses et les plus régulières.
À écouter les témoins en 2025, on croirait entendre la dédicace de Jules Vallès évoquant sa propre enfance sous la monarchie de Juillet :
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre. »
À les entendre, l’historien se prend à douter : rien n’aurait donc changé depuis les années 1830 ?
Les choses, pourtant, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle : le progrès des législations visant à protéger la jeunesse et la lente transformation des représentations collectives ont peu à peu relégué Cosette, le Petit Chose ou Poil de Carotte au rang de figures littéraires qu’on a cru – à tort ? – désormais éloignées de toute réalité contemporaine. C’est l’un des enjeux de ce livre d’interroger comment les limites de l’intolérable ont progressivement été déplacées, au sein de la société française comme dans l’ensemble du monde occidental, pour donner aux enfants non seulement un statut légal spécifique, mais aussi une place à part dans les pratiques et dans les représentations des Français. Ou, pour le dire autrement, comment l’« espace moral » autour des enfants s’est profondément modifié depuis les années 1800.
Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles traversées par la catégorie enfantine depuis le XIXᵉ siècle sont au cœur de cet ouvrage. L’époque contemporaine n’a pas « inventé » les enfants, ni l’amour parental, ni même les théories éducatives ou pédagogiques sur l’enfance. Aiguillonnés par la thèse de l’historien Philippe Ariès, qui affirmait, au début des années 1960, que le « sentiment d’enfance » n’existait tout simplement pas à l’époque médiévale, les historiens du Moyen Âge ont, depuis plusieurs décennies, contribué à nourrir notre connaissance de l’enfance avant la Renaissance et montré au contraire combien les hommes et les femmes de cette époque aimaient et choyaient leurs enfants.
À lire aussi : Non, les enfants n’étaient pas négligés au Moyen Âge : la preuve par l’éducation
La seconde partie de la thèse d’Ariès reste, en revanche, d’une grande validité historique, qui montre l’« invention » de l’enfance à l’époque moderne. Il faut entendre par là le développement d’un nouveau type d’intérêt pour l’enfance dans les classes aristocratiques, dont les manuels d’éducation sont l’un des symboles les plus célèbres. Pour autant, l’ère contemporaine constitue aussi un tournant important dans l’histoire de l’enfance et des enfants, en Europe en général et en France en particulier.
La rupture démocratique que représente la Révolution française, suivie du bouleversement de l’industrialisation, entraîne une mutation profonde des structures sociales, et donc familiales : l’exode rural, le déclin de formes traditionnelles de sociabilité tout comme l’individualisation du rapport des citoyens à l’État induisent un resserrage des liens autour de la cellule familiale immédiate, du noyau parents-enfants. En parallèle, le développement progressif d’un marché de l’enfance achève de transformer la catégorie en enjeu commercial, d’abord au sein de la seule bourgeoisie, puis dans le reste de la société, dans la mesure des moyens de chacun.
L’évolution historique se mesure aussi à la possibilité de définir ce qu’est un enfant. S’il est assez ardu de le faire en 1800, la réponse tombe sous le sens à l’orée du XXIᵉ siècle. En 1800, un enfant est un individu comme un autre, dont on espère qu’il survivra au-delà de cinq ans ; un individu inachevé, mais pas inutile, et dont l’âge d’entrée dans le monde adulte varie selon son milieu social et les besoins financiers de sa famille. En 2026, un enfant est un mineur de moins de 18 ans, protégé par un arsenal législatif qui lui permet d’étudier, de se soigner, de se divertir.
Le temps de l’enfance s’étant considérablement allongé, on distingue désormais l’enfance de l’adolescence (à partir de 13 ans environ, c’est-à-dire l’âge pubertaire). Ces enjeux définitionnels ne sont pas anodins : outre qu’ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru, ils traduisent aussi combien les enfants ont acquis, depuis la Révolution française, une identité propre.
Or il existe un lien entre la baisse constante de la natalité et le changement de regard porté sur l’enfance, comme l’ont montré les travaux précurseurs de la sociologue Viviana A. Zelizer : au cours du XIXᵉ siècle, la valeur des enfants a changé. D’utiles sur le plan économique, ils sont progressivement devenus improductifs, tandis que leur valeur sentimentale ne cessait d’augmenter. Appliquant à l’enfance l’idée selon laquelle ce qui est rare est cher, V. A. Zelizer montre que si la valeur monétaire des enfants décroît à l’époque contemporaine, leur prix – autrement dit leur valeur affective et sociale – ne cesse au contraire de grimper : tout au long du XXᵉ siècle, les enfants deviennent « inutiles » économiquement, mais émotionnellement « inestimables ». Les premières décennies du XXIᵉ siècle demandent toutefois à être interrogées sous cet angle de vue : pour reprendre les mots de V. A. Zelizer en 1985, la figure de « l’enfant sacré, économiquement inutile », n’est-elle pas aujourd’hui dépassée ?
L’élaboration récente du concept d’infantisme éclaire efficacement ce débat : par ce terme, la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit désigne l’ensemble des préjugés, des stéréotypes et des discriminations qui visent les enfants en tant qu’enfants,
« préjugés fondés sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent être contrôlés, asservis ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».
Un détour par le long XIXᵉ siècle permet de rappeler que l’enfance est une catégorie hautement politique, objet d’enjeux et d’affrontements majeurs qui déterminent une société : si le changement de regard porté sur les enfants les a progressivement fait sortir de l’espace public pour les cantonner à la sphère familiale et domestique, il n’a pas pour autant dépolitisé la catégorie, bien au contraire.
Manon Pignot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 14:31
Manifestations du 17 octobre : pourquoi parler de « casseurs » ne suffit pas à expliquer l’ampleur des pillages et débordements
Texte intégral (1860 mots)
Les pillages et les violences commis en marge des manifestations du 17 octobre 2026 ont focalisé l’attention sur les « casseurs ». Mais le recours à ce terme ne pose-t-il pas plus de questions qu’il n’apporte de réponses ? Le sociologue Paolo Stuppia revient sur la situation inédite à laquelle ont été confrontées différentes villes dans toute la France, et la complexité de mouvements conjuguant la mobilité de groupes aux motivations floues avec l’extrême agilité des réseaux sociaux.
The Conversation : Les scènes de pillage auxquelles on a assisté en marge des manifestations du 17 octobre sont-elles inédites ?
Paolo Stuppia : Ce qui peut être inédit, c’est l’ampleur des destructions de biens privés et du vol de marchandises. Il faut bien voir néanmoins que toutes les personnes qui ont pillé n’étaient pas forcément structurées dans des groupes identifiables, du moins politiquement.
En effet, comme l’ont souligné en 2021 le politiste Xavier Crettiez, la sociologue Isabelle Sommier et l’historien François Audigier dans l’ouvrage collectif Violences politiques en France, les cibles d’une action violente à laquelle on attribue un sens politique peuvent être déterminées à la fois par des contraintes techniques et par la culture militante des personnes impliquées. Rappelons que, dans l’Italie des années 1970, des militants autonomes parlaient d’« autoréduction » (le fait de se réapproprier un bien, un service jugé essentiel), les maoïstes en France parlaient de « réappropriation prolétarienne », la plus fameuse de ces actions restant celle du casse de l’épicerie Fauchon, place de la Madeleine, en mai 1970, où des marchandises avaient été redistribuées dans des bidonvilles et des foyers de travailleurs.
Or, l’ensemble des pillages du 17 octobre revêtent-ils un sens politique ? Même si on ne dispose pas de tous les éléments concernant le profil des personnes interpellées, les vidéos postées sur les réseaux sociaux ou la remise en vente sur des sites en ligne de certaines marchandises semblent contredire cette vision.
Ce n’est pas pour autant qu’au moins une partie des cibles ait été choisie au hasard : pour certaines d’entre elles, il s’agit de symboles du capitalisme, comme les magasins de luxe, les assurances, les banques, les multinationales. Et puis il y a eu un certain nombre d’enseignes plus localisées, de petits magasins, des magasins de jouets ou de jeux vidéo par exemple, qui sont rarement visés par ce type d’actions.
Si, depuis le mouvement altermondialiste notamment, on voyait apparaître une violence contre les biens plutôt dirigée vers les symboles du capitalisme et en particulier les multinationales, ce phénomène va de pair avec des actions spontanées de groupes sans affiliation politique, qui viennent dans la manifestation pour « se servir » en quelque sorte, sans qu’on puisse dire si c’est une simple pratique de défoulement ou bien s’il y a un but redistributif par derrière – ce week-end, on a assisté à quelques scènes de redistribution, par exemple de nourriture à des personnes sans abris.
Que sait-on des profils des « casseurs » ? À partir de quand cette figure est-elle apparue dans les manifestations et les discours médiatiques ?
P. S. : Historiquement, le premier article de recherche sur le phénomène des « casseurs » vient de la sociologue Gwenola Ricordeau. Dans les années 1990, par exemple lors du mouvement étudiant et lycéen de 1998, elle avait remarqué que des jeunes venaient dans les manifestations pour commettre des actes de dégradation ou dépouiller des personnes sans partager les revendications du mouvement. Ils venaient par opportunisme, mais aussi pour remettre en question la monotonie du quotidien.
Le fait de disqualifier des personnes en les désignant comme des « casseurs » nous ramène plutôt, donc, à des phénomènes de type émeutier, avec ou sans « dépouille », qui s’inscrivent dans la continuité des « révoltes de banlieue » ou d’« émeutes de cité » qui se sont progressivement développées dans les quartiers populaires depuis la deuxième moitié des années 1970. Comme nous l’avons montré avec la sociologue Valérie Becquet dans notre ouvrage Géopolitique de la jeunesse, il s’agit d’un ensemble de désignations péjoratives et disqualifiantes à l’égard d’une « jeunesse dangereuse ».
Le terme de « casseur », à côté de la disqualification « racaille », a par exemple trouvé un large écho dans le langage médiatique à l’occasion des émeutes de 2005 pour désigner un lumpenproletariat de jeunes qui s’attaquent à la fois aux forces de l’ordre, à des biens privés et à un certain nombre de services publics et de biens publics comme le mobilier urbain, mais en enlevant toute signification politique à leurs actions.
Si on se réfère à la théorie du labeling ou de l’étiquetage, on comprend donc que le terme de « casseurs » a à voir avec le stigmate auquel ces jeunes des quartiers populaires sont associés. Mais il peut y avoir un deuxième sens aussi : les phénomènes dans lesquels la mouvance autonome s’implique, des scènes de casse et de violence contre des biens voire des personnes. Or, d’abord, il faut noter que cette mouvance a historiquement coutume de revendiquer les actions commises. Ensuite, elle peut revendiquer le stigmate de « casseur » dans le but de mieux le retourner, avec parfois de l’autodérision.
En 2006, lors des manifestations contre le contrat première embauche (CPE), il y a eu des tensions entre ceux qui disaient « On n’est pas des casseurs » ou « On ne veut pas de casseurs », d’autres qui disaient « C’est eux – le gouvernement, le patronat… – les casseurs ». Et c’est dans ce contexte qu’est apparue à Rennes (Ille-et-Vilaine) une banderole qu’on a vu se déplacer à Paris, revendiquant « Nous sommes tous des casseurs », comme pour assumer un terme historiquement flou, recouvrant des réalités différentes, convié régulièrement par les médias à chaque mouvement social, ces trente dernières années.
C’est un peu comme l’expression « black bloc » : parler de « casseurs » revient à désigner ceux qui ont recours à une technique, disqualifiée et suscitant aussi une certaine inquiétude dans une partie de l’opinion, mais la désignation est très floue et facilement instrumentalisée.
Comment les réseaux changent-ils la donne pour les forces de l’ordre ?
P. S. : Là encore, il y a une différence très claire entre des mouvances plutôt structurées, même de façon informelle, et une utilisation beaucoup plus spontanée des réseaux en vue de se mettre en scène, avec des jeunes, très jeunes, qui se filment par exemple avec des maillots de foot en sortant de boutiques à côté de la place de la République.
On est face à une génération qui fait preuve d’une agilité numérique certaine. Il y a une multiplication de plateformes. Avec les gilets jaunes, on utilisait encore en très grande partie les outils qui étaient issus de l’Internet des années 2000, que ça soit Instagram, Facebook, un peu de messagerie, mais pas tant que ça, Twitter aussi. Là, c’est une nouvelle vague de réseaux sociaux qui est mobilisée, avec des outils conçus pour amoindrir aussi, pour certains, le contrôle – comme sur Snapchat ou Telegram, où les contenus sont extrêmement éphémères.
La question serait alors : comment s’adapter à ces nouveaux emplois des réseaux sociaux ? Il y a aussi le phénomène des boucles, difficiles à infiltrer, avec des personnes très mobiles qui apportent un soutien en temps réel aux personnes impliquées dans les mouvements, de façon plutôt confidentielle. Une des hypothèses serait que les forces de l’ordre sont un peu démunies face à la situation.
Il y a une rapidité dans l’échange d’informations, plusieurs niveaux de conversations, avec des salles publiques, des salles privées, des groupes plus ou moins restreints. Ces échanges en temps réel sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Au-delà de la disparition rapide des messages, sur Snapchat par exemple, il faut tenir compte de tout un ensemble de paramètres propres à cet univers : les profils sont dotés de scores liés à l’activité de la personne, une personne qui s’infiltre est donc presque tout de suite repérable.
La combinaison entre l’agilité extrême permise par les réseaux et la mobilité des manifestants est très difficile à contrôler. On peut renvoyer, d’ailleurs, aux mouvements de jeunesse à Hong Kong en 2019-2020 qui ont donné bien du mal aux autorités, alors même qu’il s’agit d’une police avec un gouvernement de tutelle qu’on peut quand même qualifier d’autoritaire. Même eux avaient peiné à contrôler ces groupes de jeunes manifestants qui se déplaçaient sur les réseaux, avec des actions éclatées, avec dix personnes à un endroit, dix à un autre et des dispersions rapides. On peut se demander dans quelle mesure il y a un retard dans le renseignement. Mais ça, ce sera à la commission d’enquête parlementaire de l’établir.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Paolo Stuppia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:08
Le pouvoir sans contre-pouvoirs est vulnérable aux insurrections : ce que Montesquieu nous apprend sur l’érosion démocratique
Texte intégral (1588 mots)
L’ESSENTIEL
L’érosion démocratique ne commence pas par la suppression des élections, mais par la fragilisation des institutions qui limitent le pouvoir politique.
Cette intuition, formulée par Montesquieu au XVIIIᵉ siècle, permet de mieux cerner les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.
Pour Montesquieu, sans corps intermédiaires, il ne reste que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Les régimes contemporains peuvent-ils devenir moins démocratiques tout en conservant formellement des élections, des parlements, des tribunaux et une Constitution ? La question peut sembler paradoxale. Elle est pourtant au cœur des analyses contemporaines de l’« érosion démocratique » (Nancy Bermeo, David Waldner et Ellen Lust). Celle-ci ne désigne pas la disparition brutale de la démocratie et sa transformation en autocratie électorale. Elle reflète un processus plus insidieux : l’affaiblissement progressif des institutions qui permettent de contrôler le pouvoir et de contester ses décisions.
Afin de comprendre ce phénomène, il n’est pas inutile de revenir à un auteur qui n’était pourtant pas démocrate au sens contemporain du terme : Montesquieu. Dans l’Esprit des lois, publié en 1748, il développe une théorie de la modération politique qui repose sur une idée fondamentale : pour éviter l’abus, le pouvoir doit se heurter au pouvoir.
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »
La célèbre formule de Montesquieu est souvent associée à la séparation des pouvoirs : il faut organiser les institutions de telle sorte que le pouvoir, qu’il vienne du prince ou du peuple, rencontre des limites effectives.
Dans la monarchie française, qu’il analyse dans l’Esprit des lois, cette fonction est assurée par ce qu’il nomme les « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ». La noblesse, le clergé, les villes et les corps politiques constituent autant d’instances qui s’interposent entre le prince et les sujets. Même là où le prince demeure la « source du pouvoir politique et civil », son pouvoir ne doit pas s’exercer sans médiation. Montesquieu ne réclame ni suffrage universel ni abolition des privilèges. Ce qui l’intéresse est la fonction d’instances statutairement autonomes, capables de limiter le pouvoir absolu.
Plutôt que de privilégier l’exhortation à la vertu, Montesquieu place donc les « pouvoirs intermédiaires » au cœur de sa théorie pyramidale de la monarchie : ici comme ailleurs, seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Parce que tout homme qui a du pouvoir tend à en abuser, il convient de prévoir des résistances à l’extension indéfinie de la puissance royale. Ainsi s’explique l’utilité des institutions capables de s’opposer à la volonté de l’exécutif, c’est-à-dire au bon plaisir du roi : la volonté de mettre un frein à la tendance absolutiste justifie une distribution des pouvoirs enracinée au sein d’une structure sociale différenciée.
Les corps intermédiaires constituent de la sorte une fonction vitale dans l’équilibre de l’État moderne. Car dans le régime despotique, le pouvoir reste personnel, non institutionnalisé, non distribué entre forces politico-sociales concurrentes. L’absence d’espace public interdit toute solution négociée des conflits, qui ne peuvent trouver d’issue que dans la révolution ou dans l’usurpation.
A contrario, les parlements des régimes non despotiques jouent un rôle fondamental : ils ne se contentent pas de limiter la volonté royale en l’inscrivant dans la tradition des autres volontés législatrices ; ils sont utiles du point de vue même de la conservation du pouvoir : une puissance éclairée et tempérée doit être plus stable. Les pouvoirs intermédiaires éclairent à la fois le prince et le peuple ; faisant figure de « rempart », ils atténuent les risques de fronde et confortent la loyauté des citoyens. L’argument de l’intérêt éclairé est adressé au prince, tout au long de l’Esprit des lois, contre la tentation despotique : accroître son pouvoir ne sert qu’à le rendre moins sûr.
L’érosion démocratique comme érosion des médiations
Aussi datée puisse-t-elle paraître, l’analyse de Montesquieu éclaire les phénomènes de dé-démocratisation dont sont victimes les États, en Europe, aux Amériques et un peu partout dans le monde. Certes, les démocraties contemporaines ne sont évidemment plus des monarchies reposant sur une société d’ordres. Mais les régimes démocratiques ont, eux aussi, besoin d’institutions et de corps susceptibles d’interposer une distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent : parlements, juridictions indépendantes, collectivités territoriales, autorités autonomes, médias, syndicats, associations, universités ou autres organisations de la société civile. Ces institutions n’ont pas toutes la même fonction et ne sont pas toutes des « pouvoirs intermédiaires » au sens précis de Montesquieu. Mais elles assument, dans des contextes différents, une fonction comparable en empêchant que la puissance politique se concentre et s’exerce de manière arbitraire.
Disciple de Montesquieu, Tocqueville a notamment montré à quel point le « dogme de la souveraineté du peuple » devait s’accompagner, dans les siècles démocratiques, de la puissance des associations qui ancrent la décentralisation. Pour que les individus ne sombrent pas dans la servitude, il est indispensable qu’ils puissent trouver dans les associations politiques et civiles, autant que dans la liberté de la presse, l’occasion de contrer la tyrannie de la majorité. Analogue aux aristocrates de l’Ancien Régime, les associations jouent le rôle des pouvoirs intermédiaires là où règne l’égalité des conditions.
À l’aune de ces analyses, l’érosion démocratique peut alors être comprise comme l’exténuation progressive des médiations qui limitent le pouvoir et animent les délibérations dans l’espace public. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et, une fois au pouvoir, réduire l’autonomie du Parlement, affaiblir l’indépendance de la justice, monopoliser les nominations administratives, restreindre l’autonomie des collectivités, délégitimer les médias critiques, porter atteinte à la liberté académique ou exercer une pression croissante sur les associations. Dans cet esprit, les institutions ne disparaissent pas nécessairement ; entravées ou mises au pas, elles perdent leur indépendance, s’exténuent, s’autocensurent et cessent progressivement de jouer leur fonction de frein.
Retrouver les « canaux » et les digues
Aussi faut-il reconnaître l’importance cruciale des corps intermédiaires, comme les syndicats, les universités, les associations d’usagers, les organisations non gouvernementales environnementales, etc. S’ils peuvent ralentir l’action du politique, compliquer ses décisions, l’obliger à négocier et à écouter, au lieu de simplement vouloir, ces pouvoirs servent également de rempart contre la colère des citoyens. Le ralentissement associé à la délibération démocratique n’est pas un dysfonctionnement de ce régime, mais l’une des conditions de sa stabilité. Les contre-pouvoirs ne doivent pas apparaître comme de simples obstacles à l’efficacité de l’action publique : un parlement qui contrôle, un juge qui censure, une collectivité qui résiste, un média qui enquête, un universitaire qui critique, une association qui conteste ne sont pas seulement des obstacles, mais de véritables adjuvants, qui bloquent les tentations despotiques.
Sans doute les « canaux » invoqués par Montesquieu ont-ils changé de forme. Les corps intermédiaires de l’Ancien Régime ont laissé place à des institutions démocratiques et à des contre-pouvoirs divers, vecteurs dans le meilleur des cas de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais leur fonction fondamentale demeure : empêcher que la puissance politique ne coule directement d’une volonté vers l’obéissance.
En France, il revient à la IIIᵉ République d’avoir instauré la liberté associative par la loi du 1er juillet 1901, « sans autorisation ni déclaration préalable », après avoir proclamé la liberté syndicale en 1884, alors que les empires de Napoléon Ier et de Napoléon III l’avaient malmenée et que Vichy s’y attaquera sans merci.
L’érosion démocratique commence précisément lorsque ces canaux s’embolisent, lorsque les digues cèdent et lorsque le pouvoir n’a plus face à lui que des individus isolés. Alors, selon la formule de Montesquieu, il ne reste bientôt plus que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Céline Spector est membre du Conseil scientifique de l'UEF France (Union des fédéralistes européens). Elle a reçu des financements pour des projets de recherche à Sorbonne Université au titre de l'Initiative Europe.
19.10.2026 à 16:07
Une loi suffira-t-elle contre les violences sexistes et sexuelles ?
Texte intégral (1839 mots)
L’ESSENTIEL
Le 13 octobre, l’Assemblée nationale a voté une loi « intégrale » pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS) faites aux femmes et aux enfants.
La loi, essentiellement répressive, propose des pistes intéressantes pour la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais la création d’un nouveau juge pourrait désorganiser les juridictions.
Aucune garantie de financement n’est prévue à ce stade. Or, des recrutements de magistrats et de policiers sont indispensables pour progresser contre les VSS.
Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une très large majorité la proposition de loi ambitionnant d’apporter « une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants ». Mise à l’ordre du jour et examinée en réaction à la médiatisation de la tragédie du viol et du meurtre d’une adolescente dans le Gers, cette nouvelle loi est elle vraiment de nature à modifier significativement la prise en compte par les pouvoirs publics de ces formes de violence particulièrement graves mais aussi particulièrement ancrées dans la société ? La question se pose d’autant plus que, depuis plus de quarante-cinq ans et suivant un rythme toujours plus soutenu, le législateur n’a cessé d’adopter de nouveaux textes répressifs supposés endiguer le phénomène.
Se voulant particulièrement complète et ambitieuse, la loi dite « intégrale » est présentée par ses promoteurs comme de nature à enfin changer la donne. Pourtant, l’analyse rigoureuse de ses dispositions montre qu’elle s’inscrit globalement dans le sillage de ses prédécesseuses, ne modifiant qu’à la marge l’économie générale de l’action des pouvoirs publics face aux violences sexuelles et sexistes. Certes, cette proposition de loi comporte plusieurs dispositions visant à généraliser et rendre obligatoire, dans l’espace éducatif et dans le monde du travail, des dispositifs de sensibilisation, de prévention et de détection des violences sexuelles et sexistes. Il s’agit là d’une évolution notable, qui semble vouloir faire du « dépistage » précoce de ce type de faits une priorité de l’action publique. De la même façon, la proposition prévoit de mettre en place un véritable parcours de soins pour les personnes victimes.
Il n’en demeure pas moins que les deux tiers du texte sont relatifs à des mesures répressives, qu’il s’agisse de la création de nouvelles infractions, de l’aggravation des sanctions encourues ou de la modification de la procédure pénale applicable. Or la persistance de l’hégémonie de l’approche pénale ne laisse pas d’interroger : accroître sans fin l’arsenal répressif, n’est-ce pas anticiper la persistance du phénomène qu’on prétend endiguer ? L’opinion suivant laquelle une telle surenchère aurait un effet dissuasif ne résiste en effet pas une seconde à l’analyse. Aucune étude scientifique n’a jamais objectivé le moindre lien entre sévérité de la sanction et passage à l’acte, et il suffit pour s’en convaincre de constater que l’aggravation continue de la répression qu’on observe depuis au moins la loi n° 89-487 du 10 juillet 1989 « relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » n’a manifestement eu aucun effet sur le caractère systémique de ces violences. Pire, on observe que la multiplication des infractions et le développement d’un véritable productivisme répressif au sein des juridictions est de nature à affecter leur capacité à traiter comme il se doit les affaires les plus graves.
Par ailleurs, la proposition de loi « intégrale » semble méconnaître la façon dont sont aujourd’hui traitées ce type de violences au sein des juridictions et, plus grave, les dispositifs existant pour assurer une véritable protection aux victimes. En présentant comme une solution évidente la création d’un « juge des violences sexuelles et intrafamiliales » au sein de chaque tribunal judiciaire, le législateur oublie que ces juridictions comptent d’ores et déjà, et de longue date, des magistrats spécialisés dans ce type de contentieux. Des magistrats auxquels il a d’ailleurs imposé tout récemment une obligation de formation spécifique en la matière. Des juges civils qui, parallèlement à l’accroissement considérable de la répression pénale, tentent d’offrir une protection concrète et effective aux personnes victimes.
Il s’agit d’abord du juge aux affaires familiales. Parce qu’il est appelé à statuer sur l’ensemble des conflits personnels qui peuvent naître au sein du couple ou de la famille, ce magistrat est en première ligne pour intervenir en cas de suspicion de violences, sans avoir à attendre une hypothétique plainte pénale. Plutôt que de concurrencer son office par l’intervention d’un nouveau juge spécialisé au champ de compétence mal défini, pourquoi ne pas tout simplement renforcer les prérogatives du juge aux affaires familiales ? En 2010, s’inspirant du modèle espagnol, le législateur a introduit en droit français le mécanisme de l’ordonnance de protection, permettant au juge aux affaires familiales de prescrire dans l’urgence un certain nombre de mesures provisoires visant à faire cesser les violences ou à éviter leur répétition (interdiction d’entrer en contact, injonction de quitter le domicile familial…). Si la proposition de loi « intégrale » prévoit d’étendre encore le nombre de mesures pouvant être prononcées, des évolutions sont encore nécessaires pour lui permettre d’intervenir en amont de la survenue des violences, dès lors qu’un danger est suffisamment objectivé. Au-delà, la justice familiale a surtout besoin de moyens pour intervenir dans des délais raisonnables et pour que ses décisions soient effectivement appliquées.
Le constat est le même pour l’autre juge spécialisé dans le traitement des violences qu’est le juge des enfants. Depuis 1958, ce magistrat est chargé de prendre les mesures de protection qui s’imposent (suivi éducatif, placement…) pour mettre fin à tout « danger » menaçant « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé ». Un danger pouvant se caractériser par des violences mais aussi par des comportements susceptibles d’y conduire (alcoolisme, conflit aigu au sein du couple parental…). Contrairement aux autorités répressives, le juge des enfants peut ainsi intervenir avant même la commission des faits les plus graves. Son action est donc potentiellement, et de loin, la plus efficace qui puisse être menée pour lutter contre la maltraitance infantile. Si elle est aujourd’hui entravée, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais là encore d’une pénurie généralisée de moyens frappant les juridictions et plus encore les services éducatifs.
Renforcer la lutte contre les violences suppose ainsi, d’abord et avant tout, le renforcement des moyens qui lui sont affectés. Pourtant, la proposition de loi « intégrale » n’est assortie d’aucune étude d’impact permettant de chiffrer les ressources budgétaires supplémentaires qu’impliquent les réformes proposées. Et ce alors même que le budget de la justice française demeure [inférieur à la médiane européenne], que la police judiciaire est en crise et que les enquêteurs croulent sous les procédures et que la psychiatrie et plus encore la pédopsychiatrie sont en déshérence.
Le Parlement ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie que les moyens nécessaires seront effectivement débloqués. Certes, le texte comporte l’objectif d’affecter à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes 3 milliards d’euros par an. Mais en dehors de l’examen de la loi de finances, toute proposition de loi instituant de nouvelles dépenses à la charge de l’État est inconstitutionnelle. Et le gouvernement, seul habilité à proposer une telle programmation budgétaire, ne s’est engagé qu’à évaluer les besoins. Le risque est donc grand d’assister à l’adoption de dispositifs inapplicables faute de moyen et qui, ajoutant à la charge de travail de personnels déjà exsangues, entravent encore un peu plus leurs capacités d’action. La seule façon d’éviter un tel scénario est de subordonner l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions à l’octroi préalable des moyens nécessaires – ce que le texte ne prévoit pas.
Au final, laissant le répressif au cœur de l’action des pouvoirs publics et prenant le risque d’une réforme sans moyens supplémentaires, la proposition de loi « intégrale » échoue à s’émanciper vraiment d’une forme de pensée magique où la simple promulgation d’un nouveau texte – et en particulier d’une loi pénale – est réputée suffire, au moins partiellement, à mettre fin au phénomène réprouvé. Elle échoue également à poser les jalons d’une véritable justice de protection, dont le besoin n’a pourtant jamais été aussi criant.
Vincent Sizaire est magistrat.
19.10.2026 à 16:01
« Bismillah, c’est les ténèbres » : quand une possible infiltration policière devient un mème à succès
Texte intégral (1759 mots)
L’ESSENTIEL
La mobilisation lycéenne de grande ampleur en cours depuis septembre a fait sienne un slogan mystérieux, mêlant langue arabe et française, « Bismillah, c’est les ténèbres ».
Derrière cette phrase se cachent des messages Snapchat qui, selon les lycéens, émanent de policiers qui tentaient de se faire passer pour des jeunes afin d’obtenir des informations.
Cette formule absurde invite à la réflexion sur le langage, les représentations sociales, mais aussi sur les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Depuis le mois de septembre 2026, la mobilisation lycéenne s’étend en France, gagnant progressivement les universités. Le mouvement s’accompagne de controverses sur les interventions policières. C’est dans ce contexte que circule une formule devenue emblématique : « Bismillah, c’est les ténèbres. »
Selon les récits consultables en ligne, les messages à l’origine de l’expression auraient été envoyés par un compte de policiers cherchant à entrer en contact avec des lycéens mobilisés. Autrement dit, un schibboleth (phrase qui ne peut être utilisée correctement que par les membres d’un groupe donné)… raté.
L’expression associe une formule arabe courante à une tournure française assez familière… sans que leur rapprochement produise un sens évident, et c’est précisément ce qui fait rire. Si la phrase est reprise, c’est qu’elle amuse et soulève dans le même temps des questions sérieuses : que montre-t-elle de la manière dont les institutions cherchent à s’adresser à la jeunesse ? Quels stéréotypes mobilise-t-elle, et pourquoi sont-ils si immédiatement à ce point reconnaissables ?
Derrière cette formule absurde se dessine alors une réflexion sur le langage, les représentations sociales, les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Une expression absurde devenue virale
Bismillah signifie « au nom de Dieu ». On le dit avant d’entreprendre quelque chose, dans des circonstances qui varient selon les personnes et les usages. La rencontre de cette formule avec la suite (« c’est les ténèbres ») donne une phrase dont on peine à saisir l’intention, mais qui, dans tous les cas, semble vouloir « faire jeune », voire « sonner cités, banlieues, quartiers ».
Que l’énonciateur soit un policier ou non, on peut assurément y voir là une leçon de communication : on ne devient pas crédible en accumulant les signes supposés d’une appartenance supposée. En d’autres termes, quelques mots d’arabe ne suffisent pas, car encore faut-il savoir ce que l’on dit.
L’IA aurait-elle été mise à contribution pour imiter un « parler jeune », au risque de produire un argot tout à fait artificiel ? Quoi qu’il en soit, la phrase a quitté son contexte initial, a été moquée et transformée en slogan (slogans dont la créativité est par ailleurs très saluée médiatiquement).
Du mauvais français ?
« Les jeunes ne savent plus parler. » Le diagnostic est connu, et il n’est pas nouveau. Chaque génération a ses inquiétudes sur la langue de la suivante. La langue est pourtant bien loin d’être homogène, les pratiques langagières sont diverses et l’argot (fait entre autres d’emprunts vernaculaires) a toujours existé, permettant de se reconnaître entre pairs, de plaisanter ou parfois encore aujourd’hui, oui, de ne pas être compris de tout le monde.
Le français, qu’on imagine standard, est lui-même fait d’emprunts. Par ailleurs, assez peu de monde penserait à reprocher à un cadre d’utiliser un anglicisme dans une réunion, mais, en revanche, certains mots associés (à tort ou à raison) aux jeunes des quartiers populaires sont vite jugés vulgaires ou incompréhensibles.
Attention néanmoins, il ne s’agit pas ici de prétendre que toutes les façons de parler sont utilisables dans toutes les circonstances, mais tout locuteur le sait fort bien. Les sociolinguistes décrivent aisément que chacun adapte son langage à la situation, souvent sans même y penser. Cette aptitude fait partie de la maîtrise d’une langue.
Une perception biaisée de « la jeunesse » ?
Le décalage entre l’intention supposée de « Bismillah, c’est les ténèbres » et le résultat obtenu ne peut laisser indifférent. Si le compte à l’origine des messages cherchait à se faire passer pour un lycéen, il a manqué son objectif d’une manière spectaculaire. Parler comme un jeune adulte ne consiste pas, en effet, à piocher quelques expressions dans un répertoire imaginé, voire fantasmé : les mots (et même ceux des jeunes !) ont leur histoire et leur contexte.
Il serait d’ailleurs fou de penser que les jeunes (jusqu’à quel âge peut-on parler de jeunesse ?) parlent tous de la même façon. L’âge, le sexe, les fréquentations, les habitudes familiales, les lieux de vie, toutes les situations comptent. Il n’existe pas un parler uniforme des lycéens ou des étudiants, pas plus qu’il n’existe une manière unique de parler dans les quartiers populaires (et de quelle région de France ?).
C’est pourtant cette langue supposée commune que des caricatures langagières mettent en scène, et on y retrouvera souvent les mêmes ingrédients : des expressions arabes, quelques mots de verlan, une familiarité forcée et, assez souvent, une violence que l’on attribue volontiers au célèbre « jeune des banlieues ».
Car, ajoutons que le message (à l’instar d’autres messages selon les lycéens) ne se limite pas à quelques expressions mal employées et à des fautes d’orthographe, choses importantes : il y associe un prénom à consonance africaine (« Mamadou ») et un drapeau algérien (en émoticône). Il présente d’autres expressions arabes telles que wallah et aïchek. Le personnage ainsi construit n’est pas un adolescent qui s’exprime mal : il correspond à cette figure du jeune des quartiers populaires supposé issu de l’immigration, musulman de préférence et potentiellement violent.
Et, si la phrase fait rire, c’est parce qu’elle rend visible cette fabrication fantasmée du jeune. Il nous semble donc qu’elle nous rappelle que les façons de parler sont rarement jugées indépendamment de ceux auxquels on les associe, et c’est là que la plaisanterie laisse place à plus de gravité.
Démasquer, détourner, accuser, revendiquer… et avec humour
Reprise par des lycéens, la phrase a revêtu une autre fonction. Elle permet de se moquer de policiers en infiltration. L’humour a cet avantage : il permet de répondre à ce qui a été ici jugé comme une agression sans adopter un ton trop grave. L’humour : cela fait par ailleurs écho aux batailles d’aura qui ont lieu durant les blocus et les manifestations.
Il reste que la circulation d’un mème (puisque c’est ce que cette expression est devenue) ne suppose pas que chacun lui donne le même sens, et c’est aussi ce qui fait sa force : assez courte pour être reprise par beaucoup de monde, et assez floue pour que chacun puisse y trouver son compte.
Enfin, cette phrase nous rappelle que le langage ne se résume pas à un dictionnaire. Pour comprendre une expression, il faut savoir qui l’emploie, à qui le locuteur s’adresse et dans quelles circonstances.
Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.10.2026 à 14:07
Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel
Texte intégral (3041 mots)

L’ESSENTIEL
Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.
Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.
Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.
Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.
Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».
Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».
En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.
À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.
La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.
Se battre contre le « gouvernement des juges » ?
Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.
Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».
Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.
Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.
Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.
Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.
Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.
Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.
Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.
C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.
Le rôle du Conseil constitutionnel a été validé et renforcé par le pouvoir constituant
Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.
L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.
En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.
En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.
En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).
À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.
L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.
Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?
Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l'encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l'origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n'ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l'article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.
Bruno Retailleau propose… ce que prévoit déjà l’article 89 de la Constitution
L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.
Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.
Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.
L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.
De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.
C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage
« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».
Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.
Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».
On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?
Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.
De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.
La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.
Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.
15.10.2026 à 16:56
Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »
Texte intégral (1845 mots)
Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.
The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?
Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.
Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.
À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.
À lire aussi : Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »
À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.
Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.
Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.
La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?
R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?
Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.
Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.
Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.
En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?
R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.
À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?
R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.
On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.
Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?
R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.
La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.
Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.
Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:55
Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu
Texte intégral (2171 mots)
L’ESSENTIEL
Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.
Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.
Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.
« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.
Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.
Plus-values latentes
Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.
Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).
Un mécanisme d’effacement fiscal
Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.
Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).
De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.
Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).
S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.
Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.
Démembrer pour optimiser
À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).
Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.
L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.
C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :
taxer in fine l’ensemble des plus-values ;
ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).
Être riche de mètres carrés
Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.
Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).
Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.
Une sortie de l’héritocratie ?
Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.
La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:54
Protestations lycéennes, gilets jaunes, ces mouvements qui défient l’ordre politique
Texte intégral (2296 mots)
L’ESSENTIEL
Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes se caractérisent par des actions directes (blocages, occupations des ronds-points) et une organisation horizontale.
Ces mouvements peuvent être qualifiés de « féraux » au sens de non domestiqués – la féralité faisant référence aux plantes et aux animaux domestiques retournés à l’état sauvage.
Les autorités les considèrent comme une menace à contenir, à travers une répression policière, mais aussi par l'usage de plateformes « participatives ».
Il n’est jamais possible de prédire l’étincelle qui embrase le conflit social. Mais les conditions de possibilité de la mobilisation lycéenne et étudiante sont patentes. Depuis deux décennies, la gestion de la pénurie se fait jour : réforme des rythmes scolaires à moyen constant, réforme du lycée (2018), sélection pour l’accès à l’enseignement supérieur – APB puis Parcoursup (2018) –, à quoi s’ajoute aujourd’hui la hausse des droits d’inscriptions.
Dans les choix budgétaires, la jeunesse a été mise de côté. Elle a pourtant protesté : en 2025-2026, les universités ont connu des « blocus » perlés. Dans les écoles, les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ont alerté sur le sort réservé à ces derniers et sur leur grande précarité. Dans les établissements scolaires et secondaires, les parents d’élèves et les communautés éducatives se sont mobilisés contre les fermetures de classe et pour un meilleur accueil des élèves. Depuis dix ans, les médias nationaux, pas plus que les gouvernements successifs, n’en ont fait cas.
Parallèlement, la conflictualité sociale s’est renouvelée depuis les oppositions à la libéralisation du marché du travail (loi Travail 2016) et aux projets d’aménagements délétères pour l’environnement (ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Les gilets jaunes ont marqué une étape supplémentaire par l’[atomisation de la contestation] sur l’ensemble du territoire, y compris dans les outre-mer. Elle se caractérise par la multiplication des lieux d’action et leur relative autonomie dans la prise de décision.
Ces conflits sociaux combinent des modes d’action classiques – manifestations, pétitions – à des modes d’action directe – blocages, occupations des ronds-points. Nous désignons cette évolution par le terme de « féralisation ». Ce terme désigne les êtres vivants – plantes et animaux domestiques – retournés à un état non domestiqué. Entre le XVIIIᵉ siècle et le siècle dernier, il s’appliquait aussi aux enfants élevés dans la nature, reflétant les débats sur les comportements innés ou acquis.
Quand on parle de « mouvement social féral », il ne s’agit nullement d’un « ensauvagement » pour deux raisons. Premièrement, la connotation péjorative du terme « sauvage » participe d’une disqualification de l’action collective. Or juger n’est pas comprendre. Deuxièmement, les contestataires ne sont pas des « sauvageons » : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir à part entière.
Notons que les dégradations matérielles et atteintes aux personnes commises en marge de la contestation ne sont pas caractéristiques des mouvements sociaux féraux. Ainsi, l’enquête « Jaune vif » menée auprès des gilets jaunes, fait apparaître un taux de réponse très faible à la question de l’usage des dégradations matérielles pour exprimer des revendications : 5 % des répondants affirment avoir pratiqué ou être prêts à pratiquer ce mode d’action.
Par ailleurs, la dégradation, plus rarement, l’atteinte aux personnes ou certains illégalismes sont des modes d’action habituels de certaines protestations sectorielles, comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs. Comme l’explique M. Didier Lallement, ancien préfet de Paris lors des manifestations de gilets jaunes en 2018-2019 :
« En matière de maintien de l’ordre, on a très longtemps considéré que la destruction de voitures ou de vitrines, c’était la “part des anges”. Cela faisait partie du rituel. Ce n’était pas si grave que ça… L’info en continu a radicalement modifié cette perception. C’est devenu le sujet essentiel. »
Une organisation horizontale
Les formes traditionnelles et convenues de l’ordre contestataire, telles que les grèves ou les manifestations au parcours déclaré et négocié, co-construites par des organisations (syndicats, partis) avec les autorités politiques, sont donc remises en question par la féralisation.
En un sens, le mouvement social lycéen hérite de celui des gilets jaunes avec sa prise de décision horizontale, largement décentralisée, atomisée, liée à une organisation en assemblées générales et sur les réseaux sociaux.
Il s’en distingue pourtant, en raison du rôle qu’y tiennent les organisations syndicales. En ce sens, il relève davantage d’un conflit social classique, avec ses porte-parole légitimes, alors que les gilets jaunes refusaient la représentation par des porte-parole institués. Les manifestations sont, par ailleurs, encadrées par des services d’ordre, les parcours sont déposés en préfecture dans la plupart des grandes villes, Paris faisant exception avec des cortèges classiques et des « manifestations sauvages » relevant de la féralisation.
Domestication par la répression policière
Cette foule protestataire « férale » est perçue par les autorités comme une menace à prévenir, à contenir, à dompter et à domestiquer à travers deux types de réponses.
La première passe par un choix délibérément répressif. Au 5 octobre 2026, après seulement deux semaines de mobilisation, plus de 6 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 87 % de mineurs : un chiffre sans commune mesure, sur une durée aussi courte, avec les grandes mobilisations sociales des dernières décennies.
Cette massification de l’interpellation ne constitue pas seulement une réponse aux infractions commises. Elle participe d’une stratégie de neutralisation de la mobilisation : arrêter, placer en garde à vue, déférer éventuellement, c’est aussi retirer temporairement de la rue, intimider et renchérir le coût individuel de l’engagement. Elle prolonge une transformation plus ancienne du maintien de l’ordre français, dans lequel l’arrestation, autrefois marginale dans la gestion des manifestations, est devenue un objectif à part entière. Les procureurs autorisent désormais des interpellations préventives et organisent leurs services pour traiter dans l’urgence les personnes arrêtées. Cette judiciarisation accompagne une brutalisation des pratiques policières.
Depuis une vingtaine d’années, des unités issues de la police urbaine – compagnies d’intervention, BAC puis BRAV-M – occupent une place croissante dans les manifestations. Leur logique d’action diffère de celle des unités spécialisées traditionnelles : il ne s’agit plus seulement de contenir une foule ou de la disperser, mais d’« aller au contact », de « percuter » les groupes jugés hostiles et d’interpeller au cœur même des cortèges. Or les charges et les gaz ne sont guère sélectifs. Ils frappent aussi les personnes les moins aguerries, provoquent incompréhension et colère, tandis que ces unités, plus facilement mises en difficulté au milieu des foules, recourent plus volontiers aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense.
Les conséquences sont bien connues : blessures, parfois graves, arrestations musclées, brimades et humiliations. Elles tiennent aussi aux catégories à travers lesquelles les policiers engagés dans ces unités appréhendent ceux qu’ils ont face à eux. Leur expérience professionnelle ordinaire est celle de la lutte contre la délinquance, les trafics ou les « violences urbaines », terme qui s’impose dans les années 1990 pour qualifier la délinquance commise dans l’espace public par des personnes issues de quartiers populaires. Ils sont dès lors moins disposés à voir dans les lycéens et les étudiants des citoyens momentanément engagés dans une protestation que des délinquants – ou leurs complices – qu’il faut identifier, poursuivre et arrêter.
Ce transfert de pratiques n’est pas inédit : lors des gilets jaunes, en décembre 2018, les images des lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) agenouillés, mains derrière la tête, avaient choqué précisément parce qu’elles rendaient visibles dans un conflit scolaire des techniques depuis longtemps banalisées dans certains quartiers populaires.
Il y a enfin un effet proprement politique de cette brutalisation. La force ne se contente pas de mettre fin à des désordres : elle contribue à déterminer leur niveau. Les interpellations massives, les charges, les gaz et les LBD peuvent ainsi produire ce qu’ils prétendent prévenir : peur, humiliation et colère, mais aussi durcissement des modes d’action. La domestication par la force présente donc un paradoxe : en cherchant à ramener la contestation dans le rang, elle contribue à défaire un peu plus cet « ordre manifestant » dans lequel l’expression du conflit demeurait compatible avec la négociation politique.
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Domestiquer par la consultation
Cela est moins évident, mais la domestication passe aussi par le recours à d’autres acteurs que les forces de l’ordre : le recours à des plateformes et à des entreprises de la « civic tech » pour canaliser le conflit social.
Cette domestication est constituée d’entreprises de conseil et d’ingénierie qui participent désormais du rétablissement de l’ordre à travers la technologie de plateforme. Ainsi, en réponse aux gilets jaunes, Emmanuel Macron avait-il souhaité un « Grand débat national ». Symptôme de la dépossession des agents et des compétences de l’État au profit des cabinets de conseil, le pilotage du grand débat national fut délégué à des opérateurs privés pour plusieurs millions d’euros. La synthèse produite à la hâte en 2019, fondée sur des données mal traitées, ne fut même pas prise en considération par les initiateurs du dispositif, laissant plus de 225 000 contributions inaudibles. Certes, des citoyennes et des citoyens, des équipes de recherche publique, des collectivités locales et une parlementaire ont eu à cœur de les écouter, de les lire, de les analyser et de les publiciser. Mais l’exécutif n’en a rien fait.
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Aujourd’hui, pour contenir et canaliser les revendications insatisfaites des élèves, l’actuel ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, n’ouvre pas de réelles négociations avec les syndicats lycéens et étudiants. Les autorités recommandent plutôt de participer sur Agora, une plateforme en ligne. Mais, cette proposition technique pourra difficilement satisfaire les demandes exprimées par les lycéens et les étudiants, qui convergent avec celles portées par les personnels de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche : la suppression de la gestion des parcours étudiants par les plateformes Parcoursup et Mon Master, des moyens, des agents en nombre suffisant, des locaux adaptés et de la considération.
La substitution des technologies répressives ou consultatives à la négociation semble atteindre ses limites. Le gouvernement agissant ainsi produit l’érosion même de son autorité politique et, in fine, obère sa capacité à trouver une issue satisfaisante aux revendications légitimes d’accès à l’éducation qui s’expriment actuellement dans la rue.
Magali Della Sudda est membre du Conseil de surveillance de la Fondation de l'Ecologie politique.
Laurent Bonelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Michel Foucault, penseur de l’actualité
Texte intégral (2320 mots)
L’ESSENTIEL
Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.
Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).
Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.
Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.
La démarche critique
Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».
Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.
L’invention de la prison à l’âge moderne
Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.
Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.
Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?
Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.
Comprendre le pouvoir autrement
Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.
L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.
Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.
Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.
On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».
La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.
Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.
Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:07
« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… » : une méthodologie contestable au cœur des sondages
Texte intégral (2162 mots)
L’ESSENTIEL
La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.
Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.
Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.
La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :
« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »
Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.
La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.
La fiction comme protocole de mesure
Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).
Ce dispositif impose un double forçage :
un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;
un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.
De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.
Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.
Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.
Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.
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La mécanique de l’entonnoir : comment les sondages effacent le doute
Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.
Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.
- Le filtre de la certitude absolue : les instituts évaluent la probabilité d’aller voter, souvent sur une échelle de 1 à 10. Pour établir les intentions de vote, les instituts restreignent leur échantillon aux seules personnes répondant 10/10, c’est-à-dire celles qui se disent « certaines d’aller voter ».
C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.
- L’illusion de l’urgence : aux survivants de ce premier filtre, on impose le fameux forçage contrefactuel (« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… ») assorti d’une liste arbitraire.
Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.
- L’invisibilisation des indécis : malgré l’urgence de cette situation fictive, une proportion significative de ces électeurs (entre 15 % et 25 %) pourtant « certains d’aller voter » refuse de choisir un nom, déclarant ne pas se prononcer (NSP) ou vouloir voter blanc.
Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.
Le « déchet » statistique qui était en réalité la donnée
L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.
Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.
Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.
En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.
Pour une hygiène du questionnement
Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.
La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.
Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :
« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »
Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.
Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.
Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.
Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:06
Logement : vivre seul est-il devenu la norme ?
Texte intégral (2053 mots)

L’ESSENTIEL
Vivre seul n’est plus seulement une transition, mais recouvre une diversité de situations.
La situation conjugale des personnes seules est variée, tout comme leurs profils économiques.
Cette situation peut exacerber les tensions sur le marché immobilier et invite à repenser le parc de logements.
Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Mais derrière cette configuration de plus en plus fréquente se cachent des réalités plus diverses qu’il n’y paraît. Les personnes seules ne peuvent plus être réduites à quelques figures sociales bien identifiées, comme l’étudiant en studio, le célibataire urbain dans un petit appartement ou la veuve dans une maison à la campagne.
Comme le souligne une étude menée par le bureau d’étude Intermède et l’Université Gustave Eiffel, soutenue par Leroy Merlin Source et Bouygues Immobilier, la vie en solo correspond à une variété de profils, de trajectoires, de conditions résidentielles et de territoires.
Vivre en solo : une réalité qui progresse
La vie en solo n’est plus une situation résidentielle marginale ou atypique. D’après les derniers recensements de la population par l’Insee, 39 % des résidences principales sont occupées par une seule personne. Ce chiffre a augmenté de près de 14 % entre 2016 et 2022, contre 5 % pour les logements occupés par deux personnes, alors que dans le même temps le nombre de logements de cinq personnes et plus a reculé de 4 %.
Cette évolution traduit une transformation des manières d’habiter, moins structurées par la vie en couple ou en famille, et contribue à faire évoluer la demande de logements.
Vivre seul chez soi recouvre désormais des réalités plurielles. Ce n’est plus seulement une étape avant une vie familiale ou une situation liée à un âge avancé, mais c’est une situation qui peut accompagner les mobilités professionnelles, les séparations et recompositions conjugales.
Des profils sociaux et conjugaux variés
Si la vie en solo progresse chez les 60-74 ans, elle augmente aussi fortement chez les moins de 24 ans et les 25-59 ans. Cette dernière tranche d’âge représente 43 % des personnes vivant seules, à peine 4 % de moins que les plus de 60 ans. Vivre seul est ainsi devenu une réalité courante à l’âge adulte, et notamment parmi les personnes en emploi qui représentent 43 % des personnes seules, contre 41 % pour les retraités et 16 % pour les autres inactifs, dont les étudiants.
Autre évolution notable, le nombre d’hommes vivant seuls progresse plus rapidement que celui des femmes, notamment entre 25 et 59 ans. Celles-ci restent cependant plus nombreuses, représentant 56 % des personnes seules, en raison de leur espérance de vie plus longue et du veuvage.
Vivre en solo ne signifie pas nécessairement avoir une situation économique plus défavorable. Les personnes seules ne sont pas davantage au chômage et se retrouvent dans l’ensemble de l’espace social, avec même une légère surreprésentation des cadres et des professions intermédiaires. Leur emploi est cependant plus précaire, avec davantage de CDD, de contrats d’apprentissage, d’intérim et d’emplois aidés.
La situation conjugale des personnes seules est elle aussi diverse. Près de la moitié sont célibataires tandis qu’un quart sont veuves ou veufs et un cinquième divorcées. Mais certaines personnes vivent seules tout en étant engagées dans une relation conjugale, par exemple dans le cadre de couples non cohabitants, de décohabitations partielles ou de formes de multilocalisation résidentielle. Près d’une personne seule sur dix est mariée, pacsée ou en union libre découlant, par exemple, de choix en termes de localisation professionnelle.
Inversement, être célibataire ne signifie pas toujours vivre seul : colocation ou coliving, chambre chez l’habitant ou habitat partagé, sont des situations parfois durables qui s’étendent à tous les âges de la vie. Ces situations conduisent à relativiser l’image de la vie en solo comme simple parenthèse entre deux périodes de vie en couple.
Des conditions de logement contrastées
Les personnes seules vivent dans des logements très différents. Elles occupent l’essentiel des très petits logements : près de neuf logements sur dix de moins de 30 m2 ou d’une pièce sont occupés par une personne seule. Cette réalité nourrit l’image de l’étudiant ou du jeune actif vivant en studio. Mais elle ne concerne qu’une minorité des personnes seules : 11 % seulement vivent dans moins de 30 m2, tandis que 38 % habitent dans des logements de 60 à 100 m2 et 15 % dans des logements de plus de 100 m2.
Vivre seul signifie donc également occuper un logement de grande taille, souvent un logement toujours habité après une séparation, le départ des enfants ou le décès du conjoint.
Le type de logement témoigne de la même diversité. Si la vie seule va majoritairement de pair avec l’appartement, la maison est loin d’être marginale : près de quatre personnes seules sur dix y résident, notamment les personnes veuves, divorcées ou mariées. Elles ne sont pas non plus seulement locataires. Près de la moitié sont propriétaires de leur logement (46 %), contre 36 % de locataires du parc privé et 16 % de locataires du parc social.
Entre étape transitoire et ancrage durable
Vivre seul est souvent perçu comme une situation de transition, après le départ du domicile parental, une séparation ou une mobilité professionnelle. Les données du recensement vont en partie dans ce sens : 16 % des personnes seules occupent leur logement depuis moins de deux ans, contre 10 % des personnes vivant dans un ménage de deux personnes ou plus.
Pour certaines, vivre seul correspond donc à une période de changement, parfois opéré dans l’urgence ou avec des ressources économiques limitées. Mais la vie seule peut aussi s’installer dans la durée : 20 % des personnes seules vivent dans leur logement depuis plus de trente ans.
La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement occupé plusieurs décennies comme propriétaire. Mais les situations intermédiaires sont également nombreuses : personnes séparées qui restent dans leur logement familial, actifs occupés durablement seuls dans un logement de taille moyenne, retraités qui adaptent progressivement leur logement ou déménagent pour plus petit, actifs occupés seuls en habitat partagé ou encore couples non cohabitants qui organisent leur vie entre deux logements périodiquement ou durablement.
Dans les centres urbains, mais pas seulement
Les personnes seules vivent aussi bien dans les espaces ruraux que dans les petites villes et les grandes agglomérations. Mais elles sont particulièrement nombreuses à habiter dans les villes de plus de 200 000 habitants, davantage dans des communes centrales que dans des communes périurbaines. C’est vrai pour les moins de 24 ans, en raison des établissements d’enseignement supérieur, des emplois, des réseaux sociaux, des équipements et des aménités urbaines, mais aussi de l’offre de petits logements et du parc locatif.
Malgré tout, les couronnes périurbaines ne sont pas seulement l’espace des couples avec enfants et des maisons familiales. C’est d’ailleurs là que la croissance du nombre de personnes seules a été la plus forte ces dernières années, aussi bien parmi les 25-59 ans que les 60-74 ans. Il s’agit d’agriculteurs, d’actifs, de personnes séparées, ou encore des propriétaires de grandes maisons. Dans les espaces ruraux, les personnes seules sont plus âgées : trois sur dix ont plus de 75 ans.
Ces constats montrent que de nouvelles formes de vie en solo émergent : personnes en couple non cohabitantes, personnes âgées seules dans les centres urbains, actifs seuls dans les espaces périurbains, personnes seules dans de grands logements, etc.
Cette diversification des manières d’habiter produit une concurrence accrue pour l’accès à des petits logements encore trop peu nombreux pour la demande, notamment en ville, mais aussi dans les espaces périurbains, royaume de la maison individuelle.
Dans un marché où l’accès au logement est difficile, il ne suffit donc plus de construire davantage, mais aussi répondre à la pluralité des situations, en adaptant le parc de logements et ses modalités d’occupation. Cela suppose de faciliter l’accès à des logements abordables pour les personnes seules ne disposant que d’un revenu de référence, de permettre le maintien à domicile des personnes âgées, d’adapter les logements au vieillissement de la population, de développer des formes d’habitat partagé ou encore de réfléchir à la sous-occupation des logements devenus trop grands pour les occupants seuls.
Cet article a été co-écrit par Laurent Proulhac, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave-Eiffel, et Benjamin Pradel, docteur en sociologie, co-fondateur d’Intermède, coopérative des transitions des lieux, territoires et modes de vie.
Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:05
Antisémitisme de Jordan Bardella : le RN stoppé dans sa tentative de séduction des juifs de France ?
Texte intégral (2316 mots)
L’ESSENTIEL
Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.
En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.
Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.
Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.
Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».
Un soutien paradoxal au Rassemblement national
Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.
Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.
Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :
Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.
Comprendre l’extrême droitisation électorale des juifs de France
En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.
La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :
« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »
Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :
« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »
À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.
À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.
Composer avec l’antisémitisme du Rassemblement national
Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :
« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »
Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.
En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.
Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.
Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.
Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :
« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »
Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :
« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »
Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.
Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.
Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.
12.10.2026 à 15:53
Additifs alimentaires dangereux dans nos assiettes : quand les industriels contournent les règles (du XIXᵉ siècle à nos jours)
Texte intégral (1864 mots)
L’ESSENTIEL
L’emploi d’additifs alimentaires est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie au XIXᵉ siècle ont permis de banaliser leur utilisation.
Les dangers de ces additifs sont rapidement connus et des vagues de régulation se succèdent à partir de 1905 avec la loi sur l’alimentation.
Ces dernières décennies, la mondialisation des échanges et la consommation massive d’aliments ultratransformés ont rendu la régulation encore plus difficile.
Les controverses sur les additifs alimentaires occupent régulièrement l’actualité avec leurs scandales : colorants, conservateurs, exhausteurs de goût, sel, aluminium, etc.
L’emploi d’additifs dans l’alimentation est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie ont eu pour effet d’élargir leur nombre et de banaliser leur utilisation. Un nombre considérable de nouvelles substances aux usages variés apparaissent pour améliorer les conditions de conservation, contrôler les qualités gustatives ou modifier l’aspect visuel des aliments. En 1800, environ 550 substances chimiques organiques étaient connues et leur nombre a atteint environ 150 000 au tournant du XXᵉ siècle.
Quelles furent les grandes étapes de cette régulation, et quel bilan tirer de cette action, alors que la quantité de substances utilisées n’a cessé de croître depuis le XIXᵉ siècle ?
Conserver sans intoxiquer
Les conservateurs sont les additifs les plus utiles pour prolonger la durée de consommation des aliments dans de bonnes conditions sanitaires. Les premiers usages systématiques des conservateurs de synthèse dans l’industrie sont difficiles à dater faute de sources, mais des exemples permettent de comprendre leur développement.
En 1837, les Allemands Wöhler et Liebig découvrent les propriétés chimiques de l’acide benzoïque (E 210), un conservateur alimentaire présent naturellement dans certaines plantes, dont l’amande amère. Son développement semble rapide et en 1879, les archives rapportent des discussions entre Pasteur et le préfet de la Seine pour l’autoriser. D’autres conservateurs sont utilisés comme l’acide borique, le borate de soude et l’acide salicylique dans les années 1870. L’usage du borax (E285) est aussi ancien, en particulier en métallurgie et marginalement en médecine. Son emploi dans l’alimentation, nouveau au XIXᵉ siècle est largement encouragé par les industriels. Le borax est interdit dans l’Union européenne depuis 2010, mais reste autorisé dans d’autres pays.
Couleurs et arômes artificiels
La découverte de l’aniline à partir de l’indigo, en 1826, a donné naissance à de nombreuses autres couleurs artificielles ou de synthèse. La nomenclature des substances interdites pour la coloration des aliments et de leurs papiers d’emballage témoigne de la riche palette des possibles : substances d’origine minérale comportant des composés de cuivre, de plomb et d’arsenic, le sulfate de mercure – notamment les dérivés du goudron de houille –, et colorants d’origine organique, comme la fuchsine et ses dérivés.
Les arômes suivent le même mouvement tel l’« arôme de beurre » à base d’aldéhyde benzoïque, de nitrobenzène et d’acide butyrique, ou l’arôme « noix de coco ». Ils sont complétés par les exhausteurs de goût. Identifié au XIXe siècle, le glutamate de sodium est isolé au début du XXe siècle dans une algue, son usage se répand largement. Et l’on pourrait poursuivre avec les modificateurs de texture et les émulsifiants – la margarine, en 1869 –, les épaississants, les gélifiants ou encore les phosphates, dont le phosphate d’aluminium sodique, utilisé en boulangerie dès les années 1870 aux États-Unis, la fameuse levure chimique.
La régulation à partir de 1914
Le XIXᵉ siècle n’est donc pas une période où l’on pouvait se nourrir sans danger, loin de là : des pratiques alimentaires frauduleuses et le développement des additifs alimentaires conduisaient à la mise sur le marché d’aliments toxiques.
En réaction, des vagues de régulation se sont succédé dans les pays européens dès avant 1914. En France, la dangerosité des additifs est combattue après la fraude et la falsification des denrées. La régulation est progressive, jusqu’à la loi de 1905 sur l’alimentation.
Les colorants sont encadrés à partir de 1911. Leur approbation est soumise à une double tutelle conjointe des ministres de l’agriculture et de l’intérieur, sur avis conjoint du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et de l’Académie de médecine. On peut y voir la main d’Eugène Roux, figure emblématique de la régulation de l’alimentation, directeur du service de répression des fraudes du ministère de l’agriculture.
À partir de 1912, l’usage des additifs alimentaires est interdit, à l’exception des cas déterminés par la loi. Le législateur détaille aussi les types d’emballage et les revêtements apposés à l’intérieur.
Certaines exceptions demeurent : le plomb et l’arsenic, autorisés dans les alliages, avec des pourcentages précisés. Le cuivre, le zinc et le fer galvanisé sont explicitement exclus des processus de fabrication et de conservation à l’exception de trois secteurs : chocolaterie, confiserie et distillerie.
Mais les industriels et artisans font preuve d’une exceptionnelle inventivité pour contourner la loi : la nécessité d’écouler des stocks, le lobbying auprès des ministères, l’usage non déclaré, l’erreur de manipulation, la minimisation du risque, le financement d’études « scientifiques » manipulées et l’instrumentalisation du doute bien sûr, arme favorite déployée déjà au XIXᵉ siècle.
La régulation de l’entre-deux-guerres et de la fin du XXᵉ siècle
La régulation connaît une accélération dans l’entre-deux-guerres. Parallèlement, la recherche scientifique progresse dans la compréhension des processus de dégradation des denrées et dans leur analyse toxicologique. Les chercheurs œuvrent auprès des pouvoirs publics pour protéger les populations et faire évoluer les lois : Louis Pasteur en France, Friedrich Accum en Allemagne, et Harvey W. Wiley aux États-Unis. Ils contribuent à développer la formation des chimistes en alimentation, dont le travail au sein des administrations et des entreprises participe au renforcement des contrôles sanitaires.
Pourtant, tout au long du XXᵉ siècle, l’usage de substances nouvelles est exponentiel. En outre, l’industrie agroalimentaire rend ces additifs indispensables à l’alimentation, sans en mesurer les effets sur la santé. Les recherches sur la toxicité de ces substances, qui nécessitent des moyens considérables, dépassent alors les possibilités des institutions publiques. Après-guerre, ce sera l’un des moteurs du développement d’organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). De fait, à partir des années 1950, la régulation conduit à une progressive et importante diminution du nombre d’additifs autorisés, tandis qu’est posée la question de l’exposition des consommateurs à ces substances et instaurée la dose journalière admissible.
Reste que ce mouvement est très vite soumis aux coups de boutoir des industriels. Créée en 1955, la Conférence mixte FAO/OMS sur les substances ajoutées aux denrées alimentaires permet la création d’un Comité d’experts des additifs alimentaires. Ce dernier publie un premier rapport très complet sur la nature et l’usage des additifs, les recherches à mener, l’information des consommateurs à assurer, etc. Mais dès le second rapport, en 1958, une personnalité issue de la Dow Chemical Company, l’une des plus grandes entreprises chimique américaine, est nommée au sein de ce comité. Dès lors, les travaux seront teintés d’un certain « pragmatisme » afin que soient préservées les possibilités de développements commerciaux des additifs.
La situation actuelle
Qu’en est-il aujourd’hui ? La mondialisation a renforcé les lobbys industriels. La situation s’est largement complexifiée pour de multiples raisons qui s’entrecroisent :
interactions entre substances dont les mécanismes restent à comprendre mais suspectées dans de nombreuses pathologies ;
consommation d’aliments ultratransformés ;
effets à très long terme comme les perturbateurs endocriniens ;
omniprésence de ces substances, dont les plastiques, dans notre environnement avec des contaminations multiples ;
différences importantes de législation et de contrôle selon les pays dans un espace mondialisé, qui fragilisent les dispositifs normatifs européens.
Les travaux en santé environnementale n’ont de cesse d’alerter sur la dangerosité des intrants agricoles et des additifs alimentaires. L’histoire longue montre, s’il le faut, à quel point la régulation a été et reste indispensable pour protéger les consommateurs et l’environnement, et relève du droit à l’alimentation.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Hachez-Leroy Florence a reçu des financements de l'IUF et de l'ANR.
12.10.2026 à 15:05
« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté
Texte intégral (1444 mots)
L’ESSENTIEL
Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre.
Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.
Le dispositif d’orientation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup, cristallise le sentiment d’incompréhension.
Une chose frappe à la lecture des pancartes des mobilisations lycéennes de ces dernières semaines : au même titre que de voir leurs enseignants remplacés et de ne pas pâtir de plafonds qui tombent dans les classes, les lycéens demandent à être entendus. Comme ils le disent, ils se considèrent « non pas mal éduqués mais mal écoutés ».
Cette revendication exprime le décalage entre les multiples sources de stress qu’ils expriment (manque de professeurs et d’investissements, et insécurité face à l’avenir) et les réponses jugées inadaptées du gouvernement.
La centralité de l’enjeu de l’écoute est d’ailleurs perceptible dans la plateforme de doléances mise en ligne par le ministère (qui ne manque pas d’évoquer les cahiers proposés aux gilets jaunes) ; ainsi que par le temps « banalisé » d’écoute dans l’établissement.
Une socialisation politique par la manifestation
Les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique ont mis en évidence l’existence d’une double lecture du rapport des jeunes à la politique : d’un côté, les jeunes incarnent une innocence fantasmée et, par définition, apolitique ; de l’autre, leur politisation s’associe souvent pour les acteurs publics à un nécessaire recadrage.
Ce paradoxe est parfaitement illustré par la violence de la répression de la police, et par l’un des mots d’ordre du mouvement :
« Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer. »
Les travaux dans ce domaine ont, par ailleurs, montré l’impact personnel et politique de l’engagement précoce dans des mouvements sociaux (par exemple, Mai-68).
La prolifération des slogans qui renvoient à cet héritage (« La génération 6/7 refait Mai-68 ») souligne à quel point ces évènements peuvent produire des récits culturels et intergénérationnels, qui contribueront à une socialisation au politique au-delà des participants eux-mêmes.
À partir de nos enquêtes respectives sur les enfants de 10 ans à 17 ans face aux crises contemporaines pour l’une et sur les pratiques politiques des lycéens et des étudiants avant et après Parcoursup pour l’autre, nous postulons que le rapport à la citoyenneté des jeunes sera affecté par deux éléments concomitants : l’expérience de ne pouvoir exprimer sa frustration dans des espaces légitimés par l’institution, qu’elle soit politique ou scolaire, et celle du sentiment de ne pas être écouté par le pouvoir politique.
Les formes de la non-écoute
Dans le cadre d’une enquête sur le rapport des adolescents aux crises contemporaines et à la démocratie, nous avons mené des entretiens avant et pendant le mouvement lycéen, auprès de manifestants et de non-manifestants.
Avant le mouvement, le sentiment de ne pas être écouté renvoyait surtout à l’institution scolaire : manque d’opportunité de débats, superficialité des instances dites de « démocratie » scolaire, etc.
Dans les entretiens récents, cette non-écoute rejaillit sur d’autres institutions, notamment la police, dont la violence constitue pour certains le révélateur de la relation asymétrique qu’ils entretiennent avec le pouvoir :« Dès qu’on s’exprime, on se fait réprimer dans la violence », explique une manifestante de 16 ans (issue d’une famille politisée). On s’insurge aussi contre les propos de certains politiques sur ce point, « “Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire” – ça m’a révoltée ! », note une manifestante de 17 ans (venant d’une famille peu politisée).
Plus largement, cette critique renvoie à l’idée que « normalement l’État est censé écouter directement le peuple » (fille, 17 ans, famille peu politisée) et au sentiment que le voir « dériver, c’est inquiétant pour la démocratie… ça m’a rappelé ce qu’on voit en cours d’histoire » (garçon, 17 ans, famille peu politisée).
Même chez les non-manifestants, voir leurs pairs se faire gazer politise ce constat de non-écoute. Ainsi, ces manifestations semblent nourrir l’appréciation d’un écart entre une idée abstraite d’État démocratique et la réalité constatée : ce qui constitue un apprentissage politique, que l’on soit sur le blocus ou non.
Sur Parcoursup : la sourde oreille
Dans le cadre de notre enquête sur Parcoursup avec Delphine Espagno-Abadie, nous avons identifié un processus qui illustre particulièrement bien la résurgence du sentiment de non-écoute.
La réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE) de 2018 (qui crée la plateforme Parcoursup) entraîne non seulement la multiplication des épreuves, mais aussi la reconfiguration des espaces de discussion du jugement scolaire. Cela génère une angoisse qui s’ajoute à la distance créée par la dématérialisation de l’accès dans le supérieur.
Cette mise à distance des lycéens s’incarne par des formes faibles d’explication du jugement scolaire, particulièrement réduites et standardisées en cas de refus. C’est le cas de la mention fréquente « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation, au regard de celui d’autres candidats »). Mais comment reconnaître la légitimité d’un jugement aussi succinct ?
Les numéros verts gérés par les rectorats ne proposent pas non plus d’explicitation au jugement des formations, mais des solutions de compensation. Il s’agit moins d’écouter les plaintes des élèves que de les conserver dans les canaux de la plateforme pendant les différentes phases. Alors que la réforme devait valoriser le choix personnel et authentique du lycéen éclairé par un travail d’orientation au long cours, la faiblesse des espaces de négociation et d’écoute fait de Parcoursup un couperet, dont la sélectivité ne se justifie, par ailleurs, pas toujours par le prestige ou la rareté de la formation recherchée.
On voit alors comment un tel système peut non seulement entraîner un fort sentiment d’injustice (« Pourquoi suis-je mal classée dans une formation pour laquelle je suis motivée ? ») qui va nourrir les formes de contestation « à bas bruit » (la plainte sur les terrasses des cafés ou dans les repas de famille) comme les luttes ouvertes dans la rue, ainsi que nous le montre le mouvement actuel.
L’importance de la demande d’écoute dans les revendications lycéennes nous fournit ainsi une illustration des travaux de Laurent Lardeux et de Vincent Tiberj pour qui les revendications des jeunes sont les « révélateurs des apories de nos démocraties ». Elle nous montre aussi à quel point les apories de la démocratie sont aussi la fondation d’une socialisation politique. Comme dit une pancarte : « Si on ne nous écoute pas, on crie. »
Katharine Throssell a reçu des financements européens pour cette recherche en tant que Marie Sklodowska Curie Fellow.
Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.10.2026 à 12:53
Raphaël Glucksmann désigné par les sociaux-démocrates : pourquoi les primaires ne sont pas forcément des machines à perdre
Texte intégral (1424 mots)
L’ESSENTIEL
Raphaël Glucksmann a largement remporté la primaire réunissant les candidats de la gauche sociale-démocrate (Parti socialiste, Place publique, Gauche républicaine et socialiste).
Parfois présentées comme une « machine à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique.
Distancé dans les sondages par Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe et Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann bénéficiera-t-il d’une nouvelle dynamique ?
L’organisation de primaires pour sélectionner un candidat à la présidentielle est relativement récente. Elle permet de limiter le nombre de candidats de la même tendance et donc faciliter la sélection de l’un des prétendants du même segment de l’électorat pour le tour décisif. Cette procédure est apparemment vertueuse parce qu’elle évite que se renouvelle ce qui était arrivé à Lionel Jospin au premier tour présidentiel de 2002, éliminé de peu par la multiplicité des candidatures de gauche. Elle assure une large publicité – avec un ou plusieurs débats télévisés entre les prétendants – pour faire connaître les orientations d’une tendance. Elle peut être aussi considérée comme un outil de participation démocratique puisqu’elle associe les adhérents dans une primaire interne ou même les simples sympathisants dans une primaire ouverte alors qu’autrefois le candidat était « auto-sélectionné » ou désigné par les instances des partis. Accessoirement elle peut dégager des bénéfices pour le ou les partis organisateurs, lorsque les votants doivent payer leur inscription.
Mais la primaire n’a pas toujours bonne presse. Elle est souvent présentée par ses détracteurs comme une « machine à perdre », car le débat public de la primaire met en évidence les divisions d’un camp, ce qui peut être un handicap pour le tour décisif. Elle est aussi rejetée pour des raisons idéologiques par ceux qui estiment que l’élection présidentielle doit être « la rencontre d’un candidat avec son peuple ».
La première primaire – interne aux adhérents – fut organisée fin 2006 par le Parti socialiste (PS). Celui-ci avait adopté peu avant une modification du tarif de l’adhésion (seulement 20 euros), ce qui avait fait adhérer environ 100 000 personnes, doublant ainsi le nombre d’adhérents au PS. Face à Laurent Fabius et à Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal avait acquis une aura importante, lui permettant de l’emporter. Cela avait été un atout pour sa campagne présidentielle, et on ne peut pas affirmer que c’est la mise en évidence des divisons entre candidats lors de la primaire qui lui aurait fait perdre l’élection présidentielle (avec 46,9 % au second tour, face à Nicolas Sarkozy).
Fin 2011, les socialistes innovent avec une primaire ouverte aux sympathisants du PS et des radicaux de gauche. C’est un succès de participation : 2,7 millions de votants au premier tour et près de 2,9 millions au second. Là aussi, la primaire aura été un tremplin important pour la victoire de François Hollande à la présidentielle. Au même moment, les écologistes ont organisé une primaire interne (33 000 inscrits). Le Parti communiste français (PCF) avait aussi organisé un vote de ses adhérents pour choisir entre un soutien à Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) et la désignation d’André Chassaigne (député communiste du Puy-de-Dôme).
Une nouvelle primaire socialiste, organisée tardivement en janvier 2017, réunit environ 2 millions de votants dans un contexte de grande division du parti entre les soutiens du président Hollande et les « frondeurs ». C’est un frondeur, Benoît Hamon, qui sort des urnes. La primaire l’a beaucoup fait monter dans les sondages présidentiels, mais il régresse au fil de la campagne et finit à 6,4 %. Une primaire écologiste a aussi lieu, mais l’élue se retirera de la présidentielle au vu de ses faibles scores dans les sondages.
Pour la même élection présidentielle, la droite et le centre décident également de sélectionner leur candidat dans une primaire ouverte. C’est un grand succès populaire : 4,4 millions de votes au second tour. François Fillon crée la surprise : il est élu avec 66,5 % des voix alors que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui passaient pour les favoris, ont été éliminés. C’est probablement une caractéristique des primaires – surtout ouvertes – de faire mentir les pronostics journalistiques. À la sortie de ces primaires, François Fillon semblait avoir de bonnes chances de devenir le prochain président de la République. Mais la révélation d’une « affaire » portant sur l’emploi fictif de son épouse, suivie d’une mise en examen en mars 2017 pour détournement de fonds publics, lui font perdre plusieurs points dans les sondages. Son élimination au premier tour de l’élection présidentielle n’est pas due à la primaire, mais bien aux conséquences de sa mise en accusation.
En 2022, alors que la droite a perdu beaucoup d’électeurs depuis 2017, Les Républicains (LR) décident – après avoir tenté de désigner leur candidat en fonction des résultats des sondages – d’organiser une primaire limitée aux adhérents (près de 149 000 personnes à la veille du scrutin). Valérie Pécresse en sort vainqueur, mais cela ne lance pas une dynamique de campagne, vu le caractère limité de cette primaire interne. La même histoire se déroule au PS, avec une primaire interne (seulement 22 150 votants, du fait du fort déclin du parti) gagnée par Anne Hidalgo. Les écologistes ont aussi organisé une primaire ouverte (près de 123 000 inscrits). Ces primaires de 2022 ne peuvent, pour autant, être considérées comme des « machines à perdre » : elles montrent surtout la faiblesse des forces politiques concernées.
Pour l’élection présidentielle de 2027, une première primaire vient d’être remportée dès le premier tour par Raphaël Glucksmann, avec 66,2 % des suffrages, loin derrière les autres candidats (Olivier Faure devant se contenter de 14,5 %). C’est l’indication du rejet de l’union avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) par la gauche sociale-démocrate. C’est aussi l’illustration de la méfiance d’une large partie de l’opinion pour les profils partisans. C’est probablement enfin la marque d’un « vote utile » en faveur du candidat de gauche non mélenchoniste qui semble le mieux placé en vue de la présidentielle.
Finalement, nombre des primaires évoquées ont créé une dynamique importante pour les candidats en position de l’emporter à la présidentielle. Une nouvelle étape commence donc pour Raphaël Glucksmann qui était plutôt ce dernier mois à la baisse dans les sondages, passant de 11,5 % à 9,6 % entre début septembre et le 12 octobre.
Il faudra observer les prochains sondages pour voir si les résultats de la primaire lui permettent de progresser de façon significative. Il est, pour l’instant, largement dominé par Marine Le Pen (23,8 %), Jean-Luc Mélenchon (16,6 %) et Édouard Philippe (16 %). Le fossé est large pour espérer une qualification de Raphaël Glucksmann en vue du second tour. Mais toutes les élections présidentielles réservent des surprises qui peuvent redistribuer les cartes !
Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.10.2026 à 08:52
Grand âge : comment les Ehpad repensent leurs liens avec la vie locale
Texte intégral (2144 mots)
L’ESSENTIEL
Longtemps conçus comme des lieux autonomes de vie et de soins, les Ehpad cherchent à mieux s’ancrer dans leurs territoires.
Tiers-lieux et services ouverts aux habitants transforment progressivement leur relation à l’extérieur.
Cette ouverture oblige aussi à repenser l’architecture et les usages des établissements.
Aujourd’hui, en France, l’accompagnement des personnes âgées les plus dépendantes repose en majorité sur les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Loin de faire l’unanimité, ces structures sont souvent considérées comme des solutions par dépit lorsque le maintien à domicile, solution d’accompagnement largement privilégiée par les personnes âgées elles-mêmes et par les politiques publiques, n’est plus envisageable.
Cette image négative s’est renforcée au cours des dernières années sous l’effet d’une médiatisation importante des difficultés rencontrées par les établissements, notamment lors de la crise du Covid-19, mais aussi avec la parution de l’ouvrage les Fossoyeurs, de Victor Castanet (2022), qui dénonce les conditions de vie et de prise en charge au sein d’un groupe d’établissements privés lucratif. Dans ce contexte, la question de l’avenir des Ehpad fait l’objet de débats nourris.
Des établissements historiquement conçus pour favoriser l’autarcie résidentielle
Héritiers des hospices du XXᵉ siècle, les Ehpad ont connu, au cours des quarante dernières années, de profondes transformations visant à améliorer les conditions de vie des personnes âgées accueillies. Ces évolutions cherchaient notamment à faire de ces structures des lieux de vie, et non plus uniquement des lieux de soins.
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Dans cette perspective, les établissements se sont peu à peu efforcés de recréer, autant que possible, les conditions de vie que les résidents connaissaient à leur domicile en cherchant à leur offrir l’ensemble des services, qu’ils soient médicaux ou sociaux, dont ils ont besoin pour vivre. Ainsi, des services habituellement accessibles à l’extérieur ont été intégrés au sein même des établissements (coiffeur, restaurant, lieu de culte, espace bien-être, etc.) afin d’en faciliter l’accès aux résidents.
Si cette logique répond à des objectifs légitimes d’amélioration de la qualité de vie des résidents, elle produit également des effets ambivalents.
D’un point de vue architectural, elle implique une diversification et une augmentation des surfaces à intégrer au programme : aux chambres et espaces de vie des résidents s’ajoutent de nombreux espaces collectifs, médicaux, techniques et logistiques dédiés à l’accompagnement de la vie quotidienne des résidents.
De même, la concentration au sein d’un même espace de l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne favorise les logiques d’entre-soi et limite les occasions d’interactions avec l’extérieur.
L’amélioration de la qualité de vie peut alors s’accompagner d’un sentiment de mise à l’écart du reste de la société vécus par les résidents, comme perçu par le reste de la société.
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Surtout, cette logique d’autarcie tend à limiter les liens entre l’établissement et son environnement d’implantation. L’Ehpad est alors pensé comme un modèle largement reproductible, relativement indépendant des spécificités locales et territoriales. Cette standardisation contribue à rendre ces établissements facilement identifiables, mais aussi à les distinguer du tissu social et urbain dans lequel ils s’inscrivent, participant à une forme de stigmatisation des personnes qui y sont hébergées.
Des établissements qui s’ouvrent progressivement sur l’extérieur
En avril dernier, Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes en situation de handicap, a annoncé un projet de transformation des Ehpad à travers la labellisation de l’ensemble des établissements en « Maisons France Autonomie » d’ici 2027. L’objectif est d’« accompagner la transformation des établissements en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie ».
Présentée comme une des six priorités du plan France Autonomie, cette proposition s’inscrit dans la continuité du « virage domiciliaire » engagé par les différents gouvernements depuis une dizaine d’années. Il désigne la réorientation des politiques publiques vers le maintien à domicile, afin de permettre aux personnes âgées de rester autant que possible dans leur environnement de vie. Il repose sur le développement et la coordination des services d’aide et de soins à domicile, l’adaptation des logements, le développement de solutions d’habitat intermédiaires (habitat inclusif, résidences autonomie, etc.) et le soutien aux proches aidants.
Le virage domiciliaire interroge aussi la place de l’Ehpad. S’il ne conduit pas nécessairement à sa disparition, il implique la redéfinition de sa fonction et de son rôle dans les parcours des individus. Ainsi, les réflexions sur l’« Ehpad du futur », portées par les acteurs du champ et les politiques publiques, ne se limitent pas à l’évolution de l’organisation et de modes d’accompagnement des établissements, jugés trop rigides, médicalisés et ne respectant pas toujours les volontés et libertés des personnes. Elles interrogent aussi l’inscription de l’Ehpad dans des dynamiques territoriales à travers l’ouverture des établissements.
En ce sens, une première approche vise à ouvrir davantage les Ehpad sur leur territoire en étendant leurs interventions au-delà du périmètre des établissements.
Dans un premier temps, les expérimentations de dispositifs d’ « Ehpad hors les murs » ont ainsi permis de développer des services externalisés et une prise en charge renforcée afin de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées : accès à des professionnels spécialisés dans le champ de la gérontologie, solutions de répit, téléassistance, transport, activités sociales, etc.
Plus récemment, les centres de ressources territoriaux (CRT), financés par appels à projets des Agences Régionales de Santé, ont prolongé et élargi cette dynamique. À l’accompagnement renforcé des personnes âgées à domicile s’ajoute à présent un appui aux professionnels libéraux du territoire intervenant à domicile, à travers par exemple des actions de formation, la mise à disposition d’équipements ou encore le partage d’expertise.
Dans une approche davantage centrée sur la dimension sociale que sanitaire, le développement de tiers-lieux au sein des établissements, largement soutenu et financé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) est pensé dans l’optique de créer :
« Un lieu, dans l’enceinte de l’établissement, qui soit librement accessible aux résidents comme aux habitants des environs, et qui permette les échanges, les rencontres, les animations entre personnes de tous âges. »
Restaurant, épicerie, jardin partagé, médiathèque ou même bistrot, sont autant d’espaces, qui voient le jour au sein des établissements.
Si elle peut paraître très institutionnalisée, l’ouverture des établissements sur leur environnement est aussi pensée par les acteurs de terrain et s’appuie sur une multitude d’initiatives plus informelles, développées localement par les établissements, les associations ou les habitants eux-mêmes afin de favoriser la rencontre et l’échange.
À Bordeaux, par exemple, l’Ehpad Village Terre-Nègre a ouvert un café associatif destiné à accueillir à la fois les résidents et les habitants du quartier, faisant entrer des activités ordinaires de la vie locale au sein de l’établissement. À Brest, c’est le restaurant de l’Ehpad qui accueille une clientèle nouvelle et élargie.
Repenser l’architecture des Ehpad pour les ouvrir sur leur territoire
Dans la conception même des établissements, l’ouverture implique un changement profond. Celui-ci repose à la fois sur une meilleure prise en compte du contexte local d’implantation (services disponibles à proximité, desserte des établissements, offre manquante sur le territoire) et sur l’organisation des espaces au sein des établissements. L’ouverture ne peut être envisagée comme une simple caractéristique fonctionnelle ; elle constitue un principe structurant de production de l’espace institutionnel.
Elle influence non seulement la relation de l’établissement à son environnement immédiat et le traitement de ses interfaces avec l’extérieur, mais également l’organisation des espaces intérieurs et les usages qui s’y déploient entre accès au public et intimité. Une logique d’autant plus importante, que l’analyse des établissements, tels qu’ils sont construits aujourd’hui, souligne déjà des incohérences obligeant par exemple les résidents à passer par les espaces collectifs pour se rendre aux douches communes, ou encore les visiteurs à traverser l’ensemble du couloir desservant les chambres pour se rendre dans un lieu collectif.
L’ouverture des établissements poursuit donc un objectif commun : renforcer les interactions entre l’Ehpad et son environnement de proximité. Il s’agit de faire de l’établissement non plus seulement un lieu d’hébergement et de soins, mais également un lieu inscrit dans une dynamique sociale et d’offre de proximité du territoire.
Dans cette perspective, il est nécessaire de ne pas oublier qu’ouvrir l’Ehpad sur son environnement ne consiste pas seulement à proposer de nouveaux services ou à faire entrer des acteurs extérieurs dans l’établissement. Il s’agit aussi de permettre aux résidents de bénéficier davantage des ressources déjà présentes sur le territoire : activités culturelles et sportives, commerces, services publics, associations ou lieux de sociabilité.
Le projet COMPAC sur lequel s'appuie cet article est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Manon Labarchède a reçu des financements de la Fondation Médéric Alzheimer pour sa thèse de doctorat en sociologie "Les espaces de la maladie d'Alzheimer: conditions de vie, hébergement et hospitalité" (Université de Bordeaux, 2021)
11.10.2026 à 08:50
Programmes « sérieux » ou « intenables » : rendre les hypothèses économiques discutables est un enjeu démocratique pour 2027
Texte intégral (1750 mots)
L’ESSENTIEL
En 2027, les programmes économiques des candidates et candidats à la présidentielle seront chiffrés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques.
Ces modèles peuvent aboutir à des conclusions très différentes, sans que leurs hypothèses soient discutées publiquement.
L’enjeu est démocratique : avant même le débat politique, ces hypothèses déterminent ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».
En 2022 puis en 2024, deux modèles macroéconomiques appliqués à des programmes de gauche très proches concluaient, l’un à une hausse de la dette publique de plus de cinq points de PIB, l’autre à une baisse de dix points. L’écart tenait en grande partie aux modèles eux-mêmes et à leurs hypothèses, restées hors du débat. En 2027, les programmes présidentiels passeront à leur tour au crible de modèles macroéconomiques, et leurs hypothèses pèseront sur ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».
Concrètement, un modèle macroéconomique est une représentation de la réalité mettant en cohérence des informations telles que l’emploi, le produit intérieur brut ou l’inflation. Il peut servir à estimer les effets d’une réforme avant sa mise en œuvre, mais également à mieux comprendre les mécanismes économiques, à arbitrer entre objectifs contraires et à évaluer les incertitudes.
En France, ces outils sont mobilisés par les ministères, l’Insee, la Banque de France ou les laboratoires de recherche. Ces modèles macroéconomiques ne sont pas neutres. Des choix techniques orientent la manière dont les problèmes économiques sont appréhendés ; ils contribuent à définir le champ des politiques jugées possibles.
Nous avons consacré à ces outils un chapitre de la feuille de route remise au Conseil des droits de l’homme en juin 2026. Nous y montrons que les hypothèses retenues pour construire un modèle influencent ses résultats, alors même qu’elles restent largement absentes du débat public.
L’enjeu est démocratique : en amont des choix politiques, ces hypothèses décident déjà de ce qui paraîtra réaliste ou impossible.
Choix des modèles
« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles », résumait le statisticien George Box. Un modèle isole certains mécanismes et écarte les autres. Ce qui importe est de comprendre ce que le modèle macroéconomique choisit de représenter et comment il le fait. Trois choix sont à prendre en compte :
Ce que le modèle représente
Un modèle ne produit de résultat que sur ce qu’il représente.
Par exemple, de nombreux modèles d’équilibre général utilisés en France réduisent l’ensemble des ménages et des entreprises à un agent représentatif, un « Français moyen ». Une réforme peut ainsi, à première vue, sembler bénéfique pour Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, alors que ses effets sont en réalité très inégalement répartis entre les ménages riches et pauvres.
Comportement des Français et des Françaises
Les modèles macroéconomiques font des hypothèses sur la manière dont les ménages et les entreprises adaptent leurs comportements lorsque leur situation économique change.
De nombreux modèles utilisés pour la transition écologique supposent par exemple que la hausse du prix des énergies fossiles conduit les entreprises à leur substituer des énergies décarbonées. Cette réponse à l’évolution des prix dépend d’un paramètre fixé à l’avance appelé élasticité de substitution ; plus il est élevé, plus la transition paraît simple et bon marché.
Qui s’ajuste à qui ?
Les équations comptables ne suffisent pas à elles seules à déterminer l’ensemble des variables. Il faut décider quelles variables sont fixées et lesquelles doivent s’ajuster. C’est ce qu’on appelle la « clôture du modèle ».
Deux exemples : est-ce l’épargne disponible qui limite l’investissement, ou l’investissement qui crée ensuite l’épargne ? Les salaires s’ajustent-ils pour préserver l’emploi, ou sont-ils rigides ?
Ces règles déterminent qui supporte les effets d’un choc. Face à la même crise, un modèle fera baisser les salaires, un autre supprimera des emplois.
Le cas de la transition écologique
Prenons un exemple pour illustrer l’enjeu de ces hypothèses. Pour construire sa stratégie de neutralité carbone 2050, la Commission européenne évalue les mêmes scénarios – mêmes objectifs climatiques et mêmes montants d’investissement – avec plusieurs modèles :
L’un d’eux, GEM-E3, suppose par construction une économie sans ressource inemployée, où l’investissement dans la rénovation empêche l’investissement productif ailleurs. L’économie tourne déjà à plein régime : mobiliser des travailleurs et de l’argent pour la transition revient donc à les retirer à d’autres secteurs.
Un autre, E3ME, suppose au contraire l’existence de moyens inutilisés – chômeurs, et usines au ralenti – et que l’investissement peut être financé sans qu’une épargne préalable soit nécessaire. Dans ce cas, la même dépense permet de faire travailler des personnes qui étaient sans emploi ou d’utiliser des capacités de production qui restaient disponibles. Elle contribue à relancer l’activité sans réduire celle des autres secteurs.
En 2050, le PIB est inférieur de 1,3 % au scénario de référence avec le premier modèle, et supérieur de 2,2 % avec le second. Même scénario, deux verdicts opposés.
Aucun modèle n’est parfait
Il n’existe pas de modèle parfait. Chacun est plus ou moins adapté à la question posée. L’enjeu est de rendre explicites les hypothèses retenues et de permettre la confrontation des résultats obtenus.
Alors, comment rendre leur usage plus démocratique ?
Besoin de transparence
Les institutions tiendraient un inventaire public des modèles qu’elles emploient et indiqueraient lesquels ont servi à chaque évaluation. Chaque modèle serait documenté par une fiche standardisée précisant son type, son usage prévu, ses conditions de calibration, ses hypothèses structurantes et ses limites connues.
Besoin de pluralisme
L’évaluation gagnerait à s’appuyer sur au moins deux traditions de modélisation distinctes. Si le recours à un modèle unique peut se justifier par la comparabilité qu’il assure au cours du temps, cet avantage ne doit pas empêcher la confrontation à des modèles différents.
Ce type d’exercice existe déjà. C’est le cas des travaux de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) mobilisant treize modèles de nature très différente – modèles de processus écologiques, approches statistiques, évaluation des services écosystémiques – pour l’évaluation des tendances en matière de biodiversité et de services écosystémiques.
Décrypter la fabrique de l’expertise économique
Comme on l’a vu, un modèle n’informe que sur ce qu’il représente. Tout comme les modèles d’équilibre utilisés avant 2008 n’ont pas vu venir la crise, faute de représenter en détail le fonctionnement du secteur financier et la possibilité d’un défaut de paiement, un modèle où ne figurent ni la santé ni les inégalités ni l’état des écosystèmes ne peut pas dire si une politique les améliore ou les dégrade.
C’est au regard de ces dimensions qu’il faudrait évaluer la viabilité de la transition.
Documenter et confronter les modèles ne les rendra pas neutres ; ils ne peuvent pas l’être. Cela rendra leurs hypothèses lisibles et discutables. Derrière les chiffres se trouve toujours une certaine représentation de l’économie : la finance est-elle un simple intermédiaire ? Les inégalités freinent-elles la croissance ? Les limites écologiques transforment-elles le fonctionnement même de l’économie ?
Décrypter la fabrique de l’expertise économique, c’est lever le brouillard technique au profit du débat démocratique.
Matthieu Bordenave est membre de Ecohésion France.
Kilian Rouge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.10.2026 à 09:50
L’économie selon l’extrême droite : des positions fluctuantes, une préférence nationale immuable
Texte intégral (1960 mots)
L’ESSENTIEL
Une enquête comparative sur les programmes des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché.
Derrière cette apparente incohérence, un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
De nombreux gouvernements sociaux-démocrates au pouvoir depuis 1980 ont eu tendance à restreindre les droits sociaux des immigrés, légitimant indirectement une approche économique chauviniste.
Devant le Medef, fin août 2026, Marine Le Pen a défendu la baisse des impôts. Quelques années auparavant, le Front national (FN) mettait davantage l’accent sur la protection sociale. Alors, le Rassemblement national (RN) est-il « de gauche » ou « de droite » sur l’économie ?
Notre recherche, fondée sur l’analyse de plus de quarante ans de documents de campagne et de communication du FN/RN, de la Lega italienne, du Vlaams Belang belge et du PVV néerlandais montre que leurs positions économiques évoluent fortement dans le temps. Elles ne se situent donc pas de manière stable sur l’axe gauche-droite, traditionnellement défini par le rapport à l’État et au marché.
Faut-il pour autant y voir de l’incohérence ? Pas forcément. Les positions peuvent changer, sans que change pour autant la logique qui les relie. Les cadrages – c’est-à-dire les manières de définir et d’interpréter un enjeu – restent relativement stables. Ce qui demeure n’est donc pas nécessairement la mesure défendue, mais une même manière de définir le problème, d’en désigner les responsables et d’identifier ceux qui doivent bénéficier de la solution.
Pour les partis d’extrême droite ces cadrages ont toutefois un point commun : ils définissent les ressources économiques à partir d’une conception particulière de la communauté politique, de la contribution et de la responsabilité. L’appartenance nationale constitue notamment un principe central pour déterminer qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
Cette conception se distingue des traditions de gauche, qui ont davantage fondé la redistribution sur les inégalités sociales et les rapports de classe, en accordant un rôle important à l’État dans la redistribution et en défendant plus souvent une conception universaliste des droits sociaux. Elle se distingue également de la droite libérale, qui privilégie davantage le marché et la responsabilité individuelle comme principes d’allocation des ressources.
Des positions qui changent
Depuis plusieurs décennies, les politistes cherchent à situer les programmes économiques des partis d’extrême droite. Longtemps associés au libéralisme économique ces partis ont, au fil du temps et selon les périodes, adopté des positions plus interventionnistes et défendu un welfare chauvinism, qui réserve la protection sociale aux nationaux.
Certains travaux soulignent également le caractère volontairement flou de leurs positions économiques, qui leur permettrait d’élargir leur électorat.
Les données issues des programmes partisans montrent que le FN/RN s’est éloigné depuis les années 2000 du laissez-faire qui dominait dans les années 1980-1990. Faut-il pour autant le considérer comme « de gauche » ? Pas nécessairement.
Figure 1. Soutien des partis à l’intervention de l’État et à la planification économique mesuré par rapport au libéralisme de marché
La Figure 1 présente l’indice PlanEco, qui mesure le soutien à l’intervention de l’État et à la planification économique par rapport au libéralisme de marché. Des scores élevés correspondent à davantage d’intervention et de régulation de l’économie ; des scores faibles, à davantage de soutien au marché et de retenue budgétaire.
Trois logiques se dégagent :
premièrement, le FN/RN reste proche de zéro dans les années 1980-1990, puis grimpe après la Grande Récession de 2008 (pic vers 2012) : régulation de la finance, nationalisation de secteurs stratégiques, soutien aux petites et moyennes entreprises (PME).
deuxièmement, il redescend ensuite (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique), sans retrouver son niveau initial.
troisièmement, le même schéma s’observe ailleurs, à d’autres dates : la Lega abandonne son libéralisme dès les années 1990 avant un nouveau pic après 2010, le PVV culmine en 2017, le Vlaams Belang monte plus tardivement.
Ces mouvements traduisent moins une bascule vers la gauche ou la droite que la combinaison, propre à ces partis, d’engagements pro-marché (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique) et d’éléments nationalistes-protectionnistes (contrôle des secteurs stratégiques, protection des entreprises et des travailleurs nationaux) : selon le contexte, l’un ou l’autre registre prend le dessus.
Or, si cet indice permet de montrer les variations des positions des partis dans le temps, il ne dit rien de la manière dont ils leur donnent sens. C’est précisément cette limite qui nous intéresse. Notre recherche part donc de ces positions pour identifier les cadrages qui les relient.
Nos résultats montrent un principe stable : les ressources économiques et la protection sociale doivent d’abord bénéficier aux membres « légitimes » de la communauté nationale. Ce principe permet d’inscrire des positions différentes, voire apparemment contradictoires, dans des cadrages récurrents. Les politiques changent. Les frontières de la solidarité, elles, restent.
Une économie pour qui ?
L’analyse comparative des programmes et documents de communication partisane de quatre partis d’extrême droite européens fait ressortir trois cadrages qui, ensemble, définissent qui doit bénéficier des ressources collectives et qui est tenu pour responsable des difficultés économiques.
Le chauvinisme économique trace les frontières de la solidarité : les ressources collectives doivent d’abord protéger les membres de la communauté nationale.
Le producérisme valorise ceux qui travaillent, produisent et cotisent par opposition à ceux qui sont présentés comme bénéficiant indûment du système.
Le populisme, enfin, désigne les responsables des difficultés économiques : des élites politiques ou administratives accusées d’avoir confisqué ou gaspillé les ressources produites par les « gens ordinaires ».
Ces trois cadrages répondent à trois questions différentes : qui doit être protégé ? Qui mérite de l’être ? Qui est responsable des difficultés économiques ?
Cette grille permet de comprendre des positions qui, vues uniquement à travers l’axe marché-État, peuvent sembler contradictoires. Un impôt plus faible peut être présenté comme une récompense du travail des Français ; une baisse des dépenses publiques comme une sanction d’une bureaucratie gaspilleuse ; une augmentation des droits des douanes comme la défense des entreprises et des travailleurs français ; une restriction de l’immigration, comme la protection de l’emploi et des salaires français. Les politiques changent ; la logique qui les relie demeure.
Après 2008, le FN/RN a proposé de réguler davantage la banque et la finance, de nationaliser des secteurs stratégiques, de faciliter l’accès des PME au crédit et d’augmenter certaines dépenses pour aider les Français en difficulté, tandis que le PVV néerlandais, lors de la pandémie, promettait de stimuler l’économie et accepte une hausse de la dette publique. Dans les deux cas, ces inflexions restent présentées comme la protection des entreprises et des travailleurs « nationaux » face à la mondialisation et à « Bruxelles ».
La contribution économique ne suffit toutefois pas à déterminer qui est considéré comme un bénéficiaire légitime. Même lorsqu’ils travaillent, paient des impôts et cotisent, les immigrés peuvent être présentés comme des concurrents sur le marché du travail ou comme des bénéficiaires indus de la protection sociale. Lorsque contribution et appartenance nationale entrent en tension, le chauvinisme économique prime alors sur le producérisme.
Ces résultats permettent d’éviter deux raccourcis. Le FN/RN n’est pas simplement un parti économiquement libéral : des baisses d’impôts et de dépenses peuvent coexister avec un protectionnisme fondé sur la préférence nationale. Mais ses inflexions sociales n’en font pas pour autant un parti de gauche : l’intervention de l’État est subordonnée à une définition particulière de ceux qu’elle doit protéger.
Des idées à la mise en pratique
Notre recherche porte sur les discours des partis et non sur les politiques qu’ils mettent en œuvre une fois au gouvernement. La littérature récente montre toutefois que, au gouvernement, les partis d’extrême droite peuvent combiner politiques néolibérales et interventions de l’État, notamment en matière de protection sociale).
Les expériences de Giorgia Meloni et de Donald Trump en offrent des illustrations : baisses d’impôts, restrictions de certaines prestations et protectionnisme commercial peuvent ainsi coexister au sein d’un même agenda économique. Ces politiques, parfois contradictoires au regard de l’opposition classique entre État et marché, ont toutefois un point commun dans les cadrages qui les justifient : la protection prioritaire des membres « natifs » de la communauté nationale, et notamment de ceux considérés comme méritants ou contributeurs.
Comprendre les discours économiques est aussi essentiel pour saisir les mécanismes de normalisation de l’extrême droite. Lorsque des partis de gouvernement reprennent certains de ses cadrages, notamment l’idée que les prestations sociales doivent être réservées aux « nationaux méritants », ils ne neutralisent pas nécessairement ces partis.
Une étude portant sur 14 pays européens entre 1980 et 2018 montre ainsi que les sociaux-démocrates au pouvoir adoptent des réformes tantôt qui restreignent, tantôt qui étendent les droits sociaux des immigrés, avec en moyenne une association négative avec ces droits, et qu’ils les réduisent plus volontiers lorsque le chômage augmente.
Les questions économiques, souvent présentées comme secondaires dans le discours de l’extrême droite, peuvent ainsi devenir un puissant vecteur de sa légitimation dans le débat public.
Caterina Froio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.