23.10.2026 à 16:40
Elyamine SETTOUL, Maitre de conférences en science politique, Equipe Sécurité Défense, CNAM Paris, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
L’ESSENTIEL
Djihadisme et ultradroite reposent sur des idéologies distinctes, mais les trajectoires de radicalisation révèlent de fortes convergences.
En dix ans, la France a accumulé des connaissances et des savoir-faire importants sur ces trajectoires à travers le djihadisme.
L’enjeu est désormais de transposer ces acquis à l’ultradroite et de structurer la prévention en amont, avant que la violence ne s’intensifie et ne débouche sur des crimes de masse.
Le 25 septembre dernier, les militants d’ultradroite Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont été condamnés respectivement à vingt-six et dix-neuf ans de prison, le premier pour le meurtre du rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, le second pour tentative de meurtre. Fin août 2026, un policier affecté dans les Yvelines, soupçonné de préparer un projet d’action terroriste et présenté comme proche de l’ultradroite, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques semaines plus tard, un adolescent de 15 ans était interpellé à Lyon, soupçonné d’avoir préparé une action violente contre un lycée de la ville sur fond d’adhésion à une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste.
Ces affaires sont différentes et doivent être considérées comme telles. Leur succession invite néanmoins à regarder plus attentivement les processus de radicalisation, mais aussi de désengagement (les trajectoires par lesquelles certains individus prennent progressivement leurs distances avec la violence et les milieux dans lesquels ils étaient engagés). Et sur ces points, les connaissances que la France a accumulées sur le djihadisme pourraient être très utiles.
Mes recherches menées auprès de personnes engagées dans le djihadisme et dans l’ultradroite montrent que, derrière des antagonismes idéologiques évidents, certains mécanismes sociaux et biographiques peuvent présenter d’étonnantes convergences : désir d’héroïsation, restauration de l’estime de soi ou encore nostalgie d’un passé mythifié. Comparer ces galaxies ne revient pas à les assimiler : leurs doctrines et leurs généalogies diffèrent profondément. La comparaison permet précisément de distinguer ce qui relève de chaque idéologie de mécanismes plus généraux de l’engagement radical.
L’une des convergences les plus frappantes concerne ce que l’on pourrait appeler les logiques de restauration narcissique. Chez certains individus rencontrés, l’engagement radical vient retravailler des expériences d’humiliation, de déclassement, d’échec ou d’insignifiance. Comme me le confiait l’un d’eux :
« Avant cet engagement chez les identitaires, j’étais discriminé, disqualifié. Avec cet engagement, j’étais devenu un vrai leader, un recruteur de militants dans le monde numérique et j’étais reconnu et respecté dans ces mouvances. »
Un autre expliquait :
« En rejoignant l’EI, je pensais rejoindre un grand projet et avoir un rôle dans l’Histoire. »
Celui qui se percevait comme invisible devient combattant ; celui qui éprouvait un sentiment d’impuissance devient défenseur d’une communauté menacée ; celui qui se vivait comme sans prise sur son existence s’inscrit dans un combat présenté comme historique.
Ces expériences ne conduisent pas mécaniquement à la radicalisation. Mais l’idéologie peut transformer une blessure individuelle en injustice collective, lui donner sens et permettre une forme d’ennoblissement de soi.
À cette restauration individuelle répond parfois une restauration imaginaire du collectif. Les univers djihadistes peuvent mobiliser l’image d’un califat unifié, puissant et vertueux ; ceux de l’ultradroite fantasmer une Europe ethniquement homogène, blanche et chrétienne. Saladin, Jérusalem, les Croisades, Charles Martel ou les Templiers deviennent alors des ressources symboliques détachées de leur contexte historique.
L’un des militants d’ultradroite rencontrés au cours de mes recherches s’était ainsi fait tatouer sur le bras « Deus Vult » (« Dieu le veut »), formule associée dans l’imaginaire contemporain à l’appel à la première croisade, signe de la place que peut occuper ce passé réinventé dans la construction identitaire.
La structure temporelle est comparable : le présent est interprété comme décadence, le passé comme grandeur perdue et l’avenir comme restauration. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la « rétrotopie » : l’horizon utopique se déplace vers un passé reconstruit et idéalisé.
Ces idéologies n’invitent donc pas simplement à revenir en arrière : elles utilisent le passé pour rendre à nouveau l’avenir désirable. Restauration individuelle et restauration collective peuvent ainsi se renforcer : réparer symboliquement le monde permet aussi, pour certains acteurs, de se réparer eux-mêmes.
Le numérique a profondément transformé les espaces de socialisation radicale. Les environnements en ligne permettent notamment d’être exposé, parfois successivement, à des contenus issus d’univers complotistes, masculinistes, racistes, néonazis ou accélérationnistes – ces derniers misant sur l’aggravation du chaos et de la violence pour précipiter l’effondrement du système.
Ces circulations et combinaisons entre différents répertoires idéologiques sont parfois décrites par l’expression « salad bar extremism » : certains acteurs puisent dans plusieurs univers, parfois contradictoires, pour construire leur propre vision du monde.
Les trajectoires peuvent ainsi procéder par agrégation : des fragments idéologiques s’accumulent au fil des recommandations algorithmiques, des forums, des messageries privées, des vidéos courtes et des communautés numériques. S’y mêlent humour transgressif, théories du complot, fascination pour les armes, discours masculinistes et même parfois célébration d’auteurs de tueries de masse.
Ces circulations peuvent franchir des frontières idéologiques a priori étanches. Évoquant les vidéos de propagande djihadiste, l’un des militants d’ultradroite que j’ai rencontré reconnaissait ainsi leur pouvoir d’attraction :
« Il faut avouer qu’ils sont très forts au niveau communication » ; « même si tu n’es pas musulman, c’est attirant ».
Pour les professionnels confrontés à ces situations – éducateurs, acteurs du renseignement ou magistrats –, la frontière entre conviction idéologique et provocation n’est pas toujours simple à déterminer.
Colère, humiliations, frustrations affectives ou sexuelles et sentiment de déclassement peuvent également être exposés en ligne, recevoir une validation collective puis être progressivement réinterprétés à travers une grille politique.
Ces dynamiques conduisent à un constat : les intersections entre ultradroite, masculinisme, complotisme et sous-cultures numériques doivent constituer un objet de recherche à part entière.
L’histoire récente invite à se méfier des réponses tardives. En matière de radicalisation djihadiste, la France ne commence à structurer une véritable politique publique de prévention qu’à partir de 2014, dans le contexte notamment des départs vers la Syrie et l’Irak.
Les attentats de 2015 provoquent ensuite un changement d’échelle : formation des professionnels, cellules préfectorales de suivi, dispositifs de signalement et de prise en charge, programmes de désengagement, financement de recherches et création de fonctions spécialisées. En 2018, le plan national « Prévenir pour protéger » mobilise ainsi vingt départements ministériels autour de soixante mesures.
Une grande partie des instruments dont nous disposons aujourd’hui a donc été construite alors que la menace était déjà devenue manifeste.
Le précédent djihadiste incite à la prudence. Après les attentats de 1995-1996, une longue accalmie a pu faire croire à l’éloignement durable de la menace. Jusqu’aux crimes de Mohammed Merah en 2012, prélude à la vague d’attentats des années suivantes.
L’absence d’attentats de masse d’ultradroite en France ne signifie pas l’absence de passages à l’acte. Le 31 mai 2025, à Puget-sur-Argens, Hichem Miraoui a été tué et un autre homme blessé dans une attaque raciste et antimusulmane dont s’est saisi le Parquet national antiterroriste. Et seize attentats ou projets d’attentats imputables à l’ultradroite ont été déjoués depuis 2017.
Une menace ne se mesure donc pas uniquement au nombre de morts qu’elle a déjà produits. Elle s’apprécie aussi à travers les projets déjoués, les trajectoires individuelles et les transformations des écosystèmes idéologiques. C’est précisément avant le passage à l’acte que la prévention prend tout son sens.
Face au djihadisme, la France dispose désormais d’un ensemble de compétences et de dispositifs spécialisés : référents radicalisation, médiateurs du fait religieux en prison, psychologues et éducateurs spécialisés, quartiers d’évaluation et de prise en charge de la radicalisation, mais aussi programmes individualisés comme le PAIRS. En une décennie, un véritable écosystème de métiers, de savoirs et de pratiques s’est constitué.
La réponse à l’ultradroite violente est moins structurée, notamment en matière de prévention et de désengagement. Cela ne signifie pas que rien n’existe : les services de renseignement et l’administration pénitentiaire accordent désormais une attention accrue à ces profils.
L’un des militants d’ultradroite que j’ai suivi au cours de mes recherches est ainsi sorti de détention après avoir purgé une lourde condamnation sans bénéficier d’un programme spécialisé de désengagement. Son cas pose une question simple : que proposons-nous à une personne qui souhaite prendre ses distances avec ce type d’engagement ?
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais de transposer aux autres radicalités les acquis de la lutte contre le djihadisme, en repérant mieux les processus de déclassement et d’humiliation, de restauration personnelle, de socialisation numérique et d’hybridation idéologique.
Prévenir ces trajectoires ne signifie ni surveiller une opinion politique ni criminaliser un électorat. Dans une démocratie, des idées radicales peuvent s’exprimer tant qu’elles demeurent dans le cadre fixé par la loi. La politique publique doit commencer là où apparaissent des discours apologétiques de haine ou des vélléités de passage à la violence.
Nous disposons déjà d’une partie des connaissances, des professionnels et des outils nécessaires. N’attendons pas qu’une tragédie nous contraigne à construire dans l’urgence ce que nous pouvons encore bâtir aujourd’hui.
Elyamine SETTOUL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 15:42
Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas
L’ESSENTIEL
Les difficultés à boucler les fins de mois, le sentiment de déclassement ou d’insécurité alimentent la colère. Elle s’exprime par des manifestations pacifiques ou par des violences urbaines, comme le 17 octobre.
Plusieurs partis, aux orientations opposées, savent mobiliser ce ressentiment pour transformer le rejet des gouvernants en force électorale.
Des jacqueries de l’Ancien Régime au vote protestataire, l’accumulation de frustrations peut engendrer des crises ou des ruptures politiques majeures.
Tant de passions tristes taraudent en profondeur la société française et tant d’offres électorales jouent sur ce ressentiment que les ingrédients sont désormais réunis pour composer un cocktail électoral explosif. Cette situation n’est pas sans rappeler les jacqueries, ces brefs soubresauts émeutiers qui ont traversé durant des siècles les campagnes françaises (Jacques étant un prénom populaire associé au statut de paysan, il a fini par désigner, par métonymie, les paysans).
L’historien Jean Nicolas dans son panorama des mouvements de révolte sous l’Ancien Régime établit que la première cause de rébellion est la pression fiscale (39 %), suivie des enjeux de subsistance dus à de mauvaises récoltes, des hausses des prix des denrées de base, etc. (17 %). Les jacqueries, formes paroxystiques d’une exaspération violente, sont les marqueurs de rancœurs et de frustrations accumulées.
Face à un trop-plein de tensions, la pression se libère d’un coup, de façon éruptive et véhémente. Le déchaînement de violence du 17 octobre – en parallèle aux manifestations de protestation sociale – contre des symboles de la République (mairie de Limoges, résidence de la préfète de Gironde, commissariat municipal de Marseille…) et contre des commerces (pour les piller, les vandaliser, voire les incendier) illustre ce que peut être une jacquerie à l’ère contemporaine.
L’historien du politique Pierre Rosanvallon décrit les Épreuves de la vie que les Français affrontent de plus en plus, au sens de « l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes », et aussi au sens de « façon d’appréhender le monde, de le comprendre et de le critiquer sur un mode directement sensible ». Jérôme Fourquet, de l’Ifop, évoque, en 2024, un « désarrimage des catégories populaires » réduites à une « économie de la débrouille ».
Pierre Rosanvallon cartographie alors quatre épreuves, couplées à une série de passions tristes, face auxquelles il confronte des aspirations compensatrices.
À la lecture de ce tableau, on reconnaît aisément le climat psychologique morose qui s’est installé en France.
D’ailleurs, « mesuré depuis février 1995, l’indicateur d’optimisme des Français face à l’avenir s’établit à 18 % en cette rentrée 2026, dont 27 % de “très pessimistes” » écrit le directeur de l’Ifop Frédéric Dabi. Hors le choc de la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, « jamais l’indicateur n’était descendu aussi bas sur l’ensemble de la série », poursuit-il.
De même, dans leur Inventaire des peurs françaises (2026), les politologues Anne Muxel et Pascal Perrineau pointent que « l’ordre des affects pouvant emporter la décision s’est modifié. On vote moins par adhésion que par réaction ou opposition ». En conséquence, les peurs recensées dans leur livre « peuvent être le substrat du vote ». Peurs « du déclassement économique, de la maladie, celle de l’étranger, celle de la régression sociale, celle de la pollution, celle d’une retraite trop tardive ou encore celle de la violence sociale ».
Depuis le mouvement des gilets jaunes, les signes d’exaspération sont de plus en plus visibles. En atteste la grande enquête pilotée par le Cevipof, dont la vague 3 est parue en septembre 2026.
Quand on interroge plus de 10 000 personnes sur leur état d’esprit à chaque présidentielle, il en ressort que le climat psychique des Français se dégrade.
Dans la même enquête, le désir de changer vraiment le cours de la vie politique est général, mais accentué pour les électeurs proches des positions les plus radicales. Ce qui ne signifie néanmoins pas que tous ces enquêtés sont devenus des extrémistes sur le plan idéologique.
Pour autant, pour 46 % d’enquêtés français, « les élections ne permettent pas le changement », chiffre qui atteint 51 % dans les catégories populaires. Face à cette « impuissance électorale », décrite par le politologue Luc Rouban, s’installe l’idée que seul un « grand coup de balai » permettra d’accomplir les changements espérés.
Or, les sondages d’intention de vote pour la présidentielle donnent à voir la possibilité de traduire les exaspérations accumulées en un vote plus pulsionnel qu’idéologique.
Le slogan rassembleur d’une majorité de Français pourrait être : « Y en a marre ! » Le bulletin de vote devient alors une arme pour abattre les vestiges d’une classe politique gouvernementale jugée défaillante. Malgré des objectifs divergents pour mettre fin aux troubles ressentis, les expressions variées de cette potentielle jacquerie électorale ont un point commun, celui de la « colère citoyenne ».
Colère qui peut convaincre des électeurs de sortir des cadres d’un vote dit « raisonnable », car en faveur des dites « forces de gouvernement », au profit de candidats incarnant des positions très protestataires, incarnant une alternative radicale.
Les sympathisants des partis les plus radicaux sont, d’ailleurs, convaincus que la colère gronde.
Se cristallise donc une forte volonté d’affirmer un désir de rupture radicale avec dix années de gouvernance Macron, qui aura frustré, voire désespéré, nombre de nos concitoyens, après avoir incarné une forme de dégagisme tranquille.
La situation est d’autant plus anxiogène que les marges de manœuvre budgétaires de l’État se sont réduites. La France doit désormais composer avec une dette publique qui atteint 119 % du PIB et avec la remontée du coût de son financement. La charge des intérêts pèse de plus en plus sur les finances publiques et limite la capacité à recourir à une relance budgétaire de grande ampleur.
Plus grave, pour réduire les déficits, de nouvelles ponctions fiscales sont programmées. Pouvant toucher les classes populaires et les classes moyennes, elles ne peuvent qu’aggraver l’exaspération et nourrir une jacquerie électorale.
Toutes ces vulnérabilités socio-économiques encouragent un discours jouant sur le pathos, les peurs et les colères pour offrir un exutoire aux « petits », aux « sans grade », à celles et ceux qui se vivent comme déclassés ou risquant de l’être, comme victimes ou méprisés socialement.
Certains politiciens s’emparent de cette « logique du ressentiment » et jouent sur un discours de victimisation, décrivant des forces du mal, instituées en bouc émissaire. Selon l’historien des idées Marc Angenot :
cette rhétorique du ressentiment vise à « montrer la situation présente comme injustice totale à l’égard d’un groupe, [à] persuader de l’inversion des valeurs et [à] expliquer la condition inférieure des siens en renvoyant ad alteram partem (à une autre partie) tous les échecs essuyés ; [à] valoriser donc la position victimale et le mode d’être du dominé ; [à] dévaloriser les valeurs que chérit le dominant et qui vous sont inaccessibles en les montrant à la fois comme dédaignables, chimériques, arbitraires, ignobles, usurpées et causatrices de préjudice ».
Ainsi, Jean-Luc Mélenchon assimile les exigences budgétaires de l’Union européenne à une « Europe austéritaire » ; choix terminologique efficace pour associer la rigueur financière à un acte autoritaire considéré par essence d’austérité. Il attaque aussi ses adversaires par des propos dévalorisants, livrant notamment les journalistes à la vindicte : « les petits génies de l’atlantisme, qui pullulent dans l’officialité médiatique », imputant aux médias traditionnels une « logique pétainiste » en les qualifiant de « presse à buzz », façon de s’appuyer sur l’impopularité sondagière de la profession pour jouer à « eux contre nous », un nous qu’il entend incarner et défendre.
Côté extrême droite, Éric Zemmour fait parler les Français en faisant de leur rejet des partis politiques après les législatives de 2024, l’indice d’un ressentiment politique profond :
« Ils ont dit : “Ces gens qui nous dirigent, qui se prétendent plus intelligents que nous, ces organisations qui vivent à nos crochets et ne pensent plus rien, ne font plus rien, ne valent plus rien, nous les rejetons en bloc. Ils s’accrochent à nous. Ils pèsent sur nous. Ils nous entraînent vers le fond. Dans leur naufrage général, ils sont en train de nous noyer”. »
Même agitation d’une menace existentielle dans le discours de motion de censure de Marine Le Pen, en décembre 2024, où elle se pose en défenseur des opprimés, accentuant la menace gouvernementale par une métaphore aussi martiale qu’anxiogène :
« Ce budget ne s’attaque pas seulement à la France, il prend en otage les Français, et singulièrement les plus vulnérables, les retraités modestes, les personnes malades, les travailleurs pauvres… »
À chaque fois, le monde est hostile, le présent est sombre et l’avenir plus noir encore, et l’appel à la mobilisation est un enjeu de survie. Chaque tribun décrit un univers anxiogène et souffle sur les braises de la colère pour entretenir, à son profit, le feu d’une possible jacquerie électorale.
Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:56
Claire Mollier, Docteure en économie, Université Paris Nanterre
Tarek Jaber-Lopez, économiste, Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Une étude réalisée avec 290 personnes compare les réactions des hommes et des femmes en cas de victoire ou de défaite.
Pour les hommes les plus confiants, une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche ».
Après une victoire face à une femme, en revanche, beaucoup d’hommes préfèrent ne pas rejouer, semblant craindre de perdre.
L’intuition à l’origine de notre étude est née… sur un tatami ! Lors d’une compétition de karaté, nous avons observé que les hommes semblaient préférer affronter d’autres hommes, même lorsque les femmes avaient la même ceinture et un niveau comparable. Nous nous sommes donc demandé si le genre de l’adversaire modifiait la manière dont une victoire ou une défaite était vécue, en particulier chez les hommes.
Certains exemples issus du sport apportent des éléments de réponse. Ils présentent néanmoins une limite : les compétitions mixtes restent relativement rares. Il est donc difficile d’isoler l’effet du genre de l’adversaire sur la manière dont les individus réagissent à une victoire ou à une défaite. C’est précisément cette question que nous avons choisi d’étudier dans une expérience en laboratoire.
Dans notre expérience, 290 participantes et participants effectuent du calcul mental et choisissent entre une rémunération fixe (0,50 euros par bonne réponse) ou un tournoi (l’individu qui a résolu le plus de calculs reçoit 1,50 euros par bonne réponse). Le tournoi est plus rémunérateur mais aussi plus risqué, puisque seule la (ou le) vainqueur reçoit un gain.
Les individus ayant choisi la compétition lors de la première manche doivent ensuite décider s’ils souhaitent affronter à nouveau la (ou le) même adversaire. Sinon, elles ou ils peuvent renoncer à la compétition et rejouer la tâche sous rémunération fixe.
Avant de connaître les résultats, nous demandons aux participantes et participants si elles ou ils pensent avoir gagné. Comme de nombreuses études l’ont déjà montré, les hommes se révèlent beaucoup plus confiants que les femmes : près de trois hommes sur quatre pensent avoir remporté l’épreuve, contre un peu plus d’une femme sur deux.
Les hommes qui s’attendaient à gagner mais qui ont finalement perdu contre une femme sont plus enclins à vouloir l’affronter de nouveau que s’il s’agit d’un homme. À l’inverse, quand ils ont précédemment gagné face à elle, ils manifestent moins d’intérêt à vouloir la battre à nouveau, comparé à un adversaire masculin.
Le genre de l’adversaire affecte donc la réaction de certains hommes après une victoire ou une défaite. Une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche », de restaurer son statut. Après une victoire, il ne faut en revanche pas prendre le risque de rejouer et de potentiellement perdre.
Ces résultats se retrouvent essentiellement chez les hommes surconfiants : ceux qui s’attendaient à gagner mais qui ont perdu. Il convient ainsi de noter que ce n’est pas seulement la défaite qui compte mais le décalage entre les attentes et le résultat obtenu. Celui-ci génère de la déception.
Chez les hommes les plus confiants, perdre contre une femme s’accompagne également d’une amélioration des performances lors de la manche suivante (contre la même femme). La défaite agit comme un facteur de motivation, certains hommes semblant fournir davantage d’efforts afin de rectifier la situation.
Nos résultats confirment un constat bien établi en économie : en moyenne, les femmes sont moins compétitives – elles choisissent moins le tournoi.
Il convient cependant de noter que, dès lors que les femmes décident de concourir, elles apparaissent tout aussi compétitives que les hommes. De plus, leurs décisions dépendent moins que les hommes du genre de leur adversaire.
Nos résultats ne permettent pas d’identifier avec certitude les mécanismes psychologiques en jeu. Ils sont néanmoins cohérents avec plusieurs travaux en économie et psychologie.
Les stéréotypes peuvent entraîner certains hommes à sous-estimer la performance d’une adversaire féminine. Ils anticipent leur victoire et c’est le résultat inattendu qui leur cause de la déception.
De nombreuses recherches ont interrogé l’effet des attentes. L’échec des hommes tend à être attribué à manque d’effort (une cause temporaire), alors que l’échec des femmes est plus souvent attribué à un manque de compétence (une cause interne et stable).
Même si nos joueurs ne sont pas observés par des tierces personnes, ils peuvent avoir intériorisé ces idées, qui peuvent donc les inciter à rejouer et fournir plus d’effort. C’est effectivement ce que nous observons face à une adversaire féminine, mais nettement moins face à un homologue masculin.
Des éléments de réponse résident probablement du côté de ce que la psychologie sociale a identifié comme une masculinité dite précaire. Là où le fait d’être une femme est souvent perçu comme acquis avec la puberté (et donc permanent) ; le fait « d’être un homme » se gagnerait difficilement, par des actes répétés, et pourrait se perdre facilement. Bien qu’elle ne corresponde à aucune réalité biologique objective, cette perception (qui pourrait être renforcée par la montée des discours masculinistes) a des effets bien documentés : les hommes dont la masculinité est mise en doute adoptent plus volontiers des comportements de compensation, notamment de démonstrations de force, pour la réaffirmer.
Nos résultats ne signifient pas que les hommes réagissent tous de la même manière à une défaite face à une femme, ni que cette réaction est inévitable. Ils suggèrent en revanche que le genre de l’adversaire peut modifier la signification symbolique d’une défaite ou d’une victoire. Nos données invitent à réfléchir au rôle que jouent la confiance en soi et les stéréotypes dans le regard qu’on porte sur la performance d’autrui, et le poids qu’une défaite peut faire peser sur la construction de l’identité, en particulier de la masculinité. En outre, ils ouvrent de nouvelles pistes pour comprendre les dynamiques observées dans les contextes compétitifs.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.