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24.10.2026 à 10:33

Après une guerre, quelle éducation pour construire la paix ?

Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers
Après un conflit, reconstruire l’éducation ne consiste pas seulement à rouvrir les écoles. Les programmes, les manuels et leur gouvernance pèsent aussi sur la mémoire collective.
Texte intégral (1900 mots)
En 2002, la fin de la guerre civile au Sierra Leone a marqué le début d’une refonte des manuels scolaires, transformant l’école en un outil de réconciliation nationale. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.

  • Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.

  • De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.


Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?

La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.

Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.

La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?

Les écoles ne sont jamais des espaces neutres

Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.

Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.

Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.

L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.

Lorsque l’école reflète les divisions de la société

Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».

Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.

Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.

En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.

En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.

La véritable question est celle de la gouvernance

Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.


À lire aussi : Pédagogies nouvelles, échanges scolaires… Après la Seconde Guerre mondiale, comment les enfants sont devenus acteurs de la paix


Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.

En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.

Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.

Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.

Les universités préparent l’après-guerre

Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.

Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.

Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.

En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.

Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

24.10.2026 à 10:27

Les sondages d’opinion, chance ou problème pour les démocraties ?

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France
À l’approche de la présidentielle 2027, les sondages se multiplient. Ils éclairent dans une certaine mesure les rapports de force, mais influencent aussi les stratégies de vote et la campagne.
Texte intégral (2516 mots)

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle 2027, les sondages préélectoraux se multiplient en France.

  • Les sondages éclairent les rapports de force, mais peuvent aussi influencer électorat et responsables politiques.

  • Leur fiabilité est bien meilleure pour le second tour que pour le premier. Leurs effets sur le vote restent difficiles à mesurer.


Trente sondages préélectoraux ont déjà été publiés concernant l’élection présidentielle d’avril-mai 2027 et leur rythme va évidemment s’accélérer dans les prochains mois.

Ce qui incite à ouvrir, à nouveau frais, une réflexion sur la validité de ces outils d’information et sur leur intérêt : sont-ils une chance ou un problème pour les démocraties ? Permettent-ils un meilleur fonctionnement de celles-ci ou au contraire les abîment-ils ?

La longue histoire des sondages d’opinion

Au début du XXe siècle, on découvre progressivement comment on peut connaître les caractéristiques d’une population en sélectionnant seulement un tout petit groupe parmi celle-ci : dans les années 1920, des études marketing sont réalisées aux États-Unis sur la consommation des ménages, le lectorat de la presse et de la radio. Ces nouveaux outils de connaissance sont ensuite appliqués au domaine politique.

Lors de l’élection présidentielle américaine de 1936, Archibald Crossley, George Gallup et Elmo Roper, hommes de médias et de marketing, utilisent tous trois ces nouvelles méthodes d’échantillon représentatif en interrogeant quelques milliers de personnes pour prévoir le résultat du vote : via ces tout premiers sondages d’opinion politique, ils pronostiquent une large réélection de Roosevelt.

En parallèle, la revue Literary Digest mise sur le nombre : elle organise une vaste consultation auprès de ses lecteurs pour connaître leur intention de vote et reçoit plusieurs millions de réponses. Cet agglomérat très nombreux mais non représentatif du corps électoral pronostique, à tort, la défaite de Roosevelt qui gagne très largement la présidentielle.

L’épisode légitime alors la nouvelle manière de mesurer l’opinion, le sondage, même si les marges d’erreur sont à l’époque assez importantes.

Cette méthodologie est introduite en France deux ans plus tard, en 1938, par le sociologue Jean Stoetzel qui fonde l’Institut français d’opinion publique (Ifop), le premier institut de sondage français. Mais les sondages restent peu nombreux en France jusqu’au début de la Ve République.

C’est l’élection présidentielle de 1965 qui leur donne une sorte de légitimité, en prédisant avec justesse le ballotage du général de Gaulle au premier tour, alors que tout le monde pensait qu’il serait élu dès le premier.

Les sondages deviennent ensuite très nombreux en période électorale présidentielle : 24 en 1974 du 9 avril au 5 mai, 111 en 1981 de janvier à mai, 153 en 1988, 157 en 1995, 193 en 2002, 293 en 2007, 409 en 2012, 560 en 2017, 467 en 2022 (cette baisse en 2022 s’explique notamment par l’absence d’élections primaires ouvertes pour les principaux courants politiques).

Louanges et critiques

Les fondateurs des instituts de sondage voient en celui-ci un outil démocratique : avec un petit échantillon représentatif, le sondage donnerait une image exacte de ce que pense l’ensemble de la population. Pour eux, la répétition des sondages politiques sur tous les grands sujets constituerait autant de référendums citoyens. Cela devrait améliorer le fonctionnement de la démocratie, les hommes politiques pouvant s’inspirer des résultats pour mieux répondre aux demandes de la population.

Mais avec leur multiplication, dès le début des années 1970, les sondages sont critiqués par des hommes politiques (ils se sentent délégitimés par ces nouveaux représentants des opinions), mais aussi par des universitaires. Pour ces derniers, les sondages ne seraient qu’une illusion, une représentation faussée.

Le texte du sociologue Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas » (1973 et 1980), a été beaucoup repris par les détracteurs des sondages. D’après lui, le sondage créerait ce qu’il prétend mesurer et il imposerait des problématiques à travers le questionnaire, manipulant ainsi les enquêtés et leur faisant répondre ce que les sondeurs veulent. Il « atomiserait » également l’opinion en interrogeant des individus en dehors de leurs liens sociaux. Il ferait, enfin, comme si tous les enquêtés avaient la même influence, alors que l’opinion d’un militant a plus de poids social que celle des nombreux citoyens peu politisés : il sous-estimerait donc la dynamique des débats publics.



Aujourd’hui, le débat est toujours présent.

Les sondages électoraux permettent aux citoyens de connaître, au moins approximativement, le rapport de force entre les candidats, les caractéristiques des électorats et leurs opinions sur de nombreux sujets.

Mais, ce faisant, les sondages ont un effet sur le vote des électeurs. Ils accentuent notamment le vote utile, ou « vote stratège » : l’électeur ne vote pas toujours pour son candidat préféré (appartenant à une tendance minoritaire), mais pour le plus proche de ses idées ayant des chances de l’emporter.

La formulation des questions peut également introduire des biais dans les réponses, notamment selon la connotation des mots. Toutefois, des études ont montré que les personnes interrogées ne se laissaient pas facilement abuser par des questions manquant de neutralité, notamment lorsqu’elles avaient des opinions politiques structurées.

Établir quels sont les effets des sondages est très difficile, voire même quasiment impossible. Durant une campagne électorale, les influences auxquelles les électrices et les électeurs sont exposés sont trop nombreuses pour qu’il soit possible d’isoler ce qui relève spécifiquement des sondages. Ces effets varient, en outre, selon l’élection, la campagne ou les candidats en présence. Seul élément relativement stable : l’influence des sondages semble être plus importante sur les stratégies des responsables politiques que sur l’électorat.

Des sondages électoraux réglementés

En France, les effets potentiels sur le jeu électoral ont conduit les pouvoirs publics à réglementer la production et la diffusion des sondages. De 1977 à 2002, leur publication est interdite la dernière semaine avant une élection pour que le citoyen puisse décider son vote sans influence néfaste des sondages. Depuis 2002, la publication des sondages électoraux est seulement interdite après la fin de la campagne électorale officielle, le vendredi à minuit, pour ne pas brider la liberté d’expression pendant les débats de campagne.

Une commission de contrôle de ces outils est aussi créée en 1977. Les instituts de sondages doivent adresser une notice à la commission pour chaque sondage électoral afin d’expliciter leur méthodologie. Cette commission existe toujours et publie sur son site les notices et ses recommandations.

Son travail a été surtout très important dans les premières années de son existence pour stigmatiser certaines pratiques douteuses. Elle a aussi contribué à réguler la pratique des redressements – le fait de corriger les données brutes d’un sondage, à l’aide de méthodes de pondération, pour rendre l’échantillon plus représentatif de la population étudiée.

La commission s’est aussi beaucoup intéressée à la légitimité de questions sur le second tour, alors qu’on ne connaît pas les résultats du premier. Elle a longtemps estimé qu’il ne faudrait pas les autoriser, mais n’a pas le pouvoir de les interdire. En 2017, elle demande que, si les instituts ne testent et ne publient qu’une hypothèse de second tour, ce soit toujours celle des deux candidats arrivés en tête de la prévision sondagière. Mais elle estime légitime d’en présenter plusieurs lorsque les résultats mesurés entre candidats étaient proches. En vue de l’élection de 2022, elle accepte que soient publiées des hypothèses de second tour pour des candidats n’ayant obtenu qu’environ 10 % des estimations sondagières de premier tour.

Indépendamment des sondages électoraux, beaucoup portent sur de nombreux sujets de société comme la peine de mort, l’euthanasie, la liberté sexuelle ou la GPA, etc. Ils donnent une image de l’opinion publique à un moment donné sur ces thèmes, avec une majorité et une ou plusieurs minorités. On peut mesurer les évolutions au fil du temps mais on ne peut jamais être sûr de leur correspondance exacte avec la réalité, à la différence des sondages préélectoraux qui vont être confirmés ou infirmés par le résultat de l’élection.

Quelle confiance peut-on faire aux sondages sur les intentions de vote à l’élection présidentielle ?

Il faut d’abord dire que les sondages ne sont pas une prévision du résultat du scrutin. Ils sont seulement une image du résultat du scrutin s’il avait lieu aujourd’hui, puisque les rapports de force peuvent bouger très sensiblement au cours de la campagne électorale.

Appréhender la justesse du pronostic n’a donc de sens que pour le dernier sondage publié par chaque institut, deux ou trois jours avant l’élection. Les sondages publiés pour le second tour présidentiel donnent une prévision juste sur qui sera élu, car on peut redresser les résultats bruts en fonction du vote du premier tour. Pour les premiers tours, la réponse est moins évidente.

En 2022, les écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour (10 avril) ne sont jamais très importants. La différence est souvent proche de la marge d’erreur, sauf pour Mélenchon, sous-estimé de 3 à 4 points, ce qui peut s’expliquer par sa forte dynamique en dernière période.

Election présidentielle de 2022 : écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour
Élection présidentielle de 2022 : écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour. Pierre Brechon/DataWrapper, CC BY

Mais après certaines élections présidentielles, notamment 1995 et 2002, les sondages ont été considérés par certains comme erronés parce qu’ils ne donnaient pas le bon ordre d’arrivée entre les candidats. En 1995, Jacques Chirac, donné en tête, n’arrive qu’en second, alors que Lionel Jospin, donné second, arrive premier. Le biais est d’environ 3 points. Il est plutôt moins important en 2002, mais les sondages ne prévoyaient pas l’élimination de Lionel Jospin et la sélection de Jean-Marie Le Pen.

Outils fragiles, les sondages doivent être utilisés avec prudence. Il faut savoir les étudier attentivement afin d’en tirer des connaissances sur les électorats et les enjeux d’une élection, pour qu’ils puissent constituer des outils utiles au débat démocratique.

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.10.2026 à 16:40

Violence d’ultradroite : ce que dix ans de lutte contre le djihadisme peuvent nous apprendre

Elyamine SETTOUL, Maitre de conférences en science politique, Equipe Sécurité Défense, CNAM Paris, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
La France a construit face au djihadisme une expertise de la radicalisation et du désengagement. Peut-elle désormais en tirer des leçons pour prévenir la violence d’ultradroite ?
Texte intégral (2217 mots)

L’ESSENTIEL

  • Djihadisme et ultradroite reposent sur des idéologies distinctes, mais les trajectoires de radicalisation révèlent de fortes convergences.

  • En dix ans, la France a accumulé des connaissances et des savoir-faire importants sur ces trajectoires à travers la lutte contre le djihadisme.

  • L’enjeu est désormais de transposer ces acquis à l’ultradroite et de structurer la prévention en amont, avant que la violence ne s’intensifie et ne débouche sur des crimes de masse.


Le 25 septembre dernier, les militants d’ultradroite Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont été condamnés respectivement à vingt-six et dix-neuf ans de prison, le premier pour le meurtre du rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, le second pour tentative de meurtre. Fin août 2026, un policier affecté dans les Yvelines, soupçonné de préparer un projet d’action terroriste et présenté comme proche de l’ultradroite, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques semaines plus tard, un adolescent de 15 ans était interpellé à Lyon, soupçonné d’avoir préparé une action violente contre un lycée de la ville sur fond d’adhésion à une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste.

Ces affaires sont différentes et doivent être considérées comme telles. Leur succession invite néanmoins à regarder plus attentivement les processus de radicalisation, mais aussi de désengagement – c’est-à-dire les trajectoires par lesquelles certains individus prennent progressivement leurs distances avec la violence et les milieux dans lesquels ils étaient engagés. Et, sur ces points, les connaissances que la France a accumulées sur le djihadisme pourraient être très utiles.

Djihadisme, ultradroite : des mécanismes parfois communs

Mes recherches menées auprès de personnes engagées dans le djihadisme et dans l’ultradroite montrent que, derrière des antagonismes idéologiques évidents, certains mécanismes sociaux et biographiques peuvent présenter d’étonnantes convergences : désir d’héroïsation, restauration de l’estime de soi ou encore nostalgie d’un passé mythifié.

Comparer ces galaxies ne revient pas à les assimiler : leurs doctrines et leurs généalogies diffèrent profondément. La comparaison permet précisément de distinguer ce qui relève dans chaque idéologie de mécanismes plus généraux de l’engagement radical.

Une restauration narcissique

L’une des convergences les plus frappantes concerne ce que l’on pourrait appeler les logiques de « restauration narcissique ». Chez certains individus rencontrés, l’engagement radical vient retravailler des expériences d’humiliation, de déclassement, d’échec ou d’insignifiance. Comme me le confiait l’un d’eux :

« Avant cet engagement chez les identitaires, j’étais discriminé, disqualifié. Avec cet engagement, j’étais devenu un vrai leader, un recruteur de militants dans le monde numérique et j’étais reconnu et respecté dans ces mouvances. »

Un autre expliquait :

« En rejoignant l’EI, je pensais rejoindre un grand projet et avoir un rôle dans l’Histoire. »

Celui qui se percevait comme invisible devient combattant ; celui qui éprouvait un sentiment d’impuissance devient défenseur d’une communauté menacée ; celui qui se vivait comme sans prise sur son existence s’inscrit dans un combat présenté comme historique.

Ces expériences ne conduisent pas mécaniquement à la radicalisation. Mais l’idéologie peut transformer une blessure individuelle en injustice collective, lui donner sens et permettre une forme d’ennoblissement de soi.

Un horizon utopique idéalisé

À cette restauration individuelle répond parfois une restauration imaginaire du collectif. Les univers djihadistes peuvent mobiliser l’image d’un califat unifié, puissant et vertueux ; ceux de l’ultradroite fantasmer une Europe ethniquement homogène, blanche et chrétienne. Saladin, Jérusalem, les croisades, Charles Martel ou les Templiers deviennent alors des ressources symboliques détachées de leur contexte historique.

L’un des militants d’ultradroite rencontrés au cours de mes recherches s’était ainsi fait tatouer sur le bras Deus Vult (« Dieu le veut »), formule associée dans l’imaginaire contemporain à l’appel à la première croisade (XIᵉ siècle), signe de la place que peut occuper ce passé réinventé dans la construction identitaire.

La structure temporelle est comparable : le présent est interprété comme décadence, le passé comme grandeur perdue et l’avenir comme restauration. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la « rétrotopie » : l’horizon utopique se déplace vers un passé reconstruit et idéalisé.

Ces idéologies n’invitent donc pas simplement à revenir en arrière : elles utilisent le passé pour rendre à nouveau l’avenir désirable. Restauration individuelle et restauration collective peuvent ainsi se renforcer : réparer symboliquement le monde permet aussi, pour certains acteurs, de se réparer eux-mêmes.

Quand les radicalités s’hybrident en ligne

Le numérique a profondément transformé les espaces de socialisation radicale. Les environnements en ligne permettent notamment d’être exposé, parfois successivement, à des contenus issus d’univers complotistes, masculinistes, racistes et antisémites, néonazis ou accélérationnistes – ces derniers misant sur l’aggravation du chaos et de la violence pour précipiter l’effondrement du système.

Ces circulations et ces combinaisons entre différents répertoires idéologiques sont parfois décrites par l’expression salad bar extremism : certains acteurs puisent dans plusieurs univers, parfois contradictoires, pour construire leur propre vision du monde.

Les trajectoires peuvent ainsi procéder par agrégation : des fragments idéologiques s’accumulent au fil des recommandations algorithmiques, des forums, des messageries privées, des vidéos courtes et des communautés numériques. S’y mêlent humour transgressif, théories du complot, fascination pour les armes, discours masculinistes et même parfois célébration d’auteurs de tueries de masse.

Ces circulations peuvent franchir des frontières idéologiques a priori étanches. Évoquant les vidéos de propagande djihadiste, l’un des militants d’ultradroite que j’ai rencontré reconnaissait ainsi leur pouvoir d’attraction :

« Il faut avouer qu’ils sont très forts au niveau communication (…) même si tu n’es pas musulman, c’est attirant. »

Pour les professionnels confrontés à ces situations – éducateurs, acteurs du renseignement ou magistrats –, la frontière entre conviction idéologique et provocation n’est pas toujours simple à déterminer.

Colère, humiliations, frustrations affectives ou sexuelles et sentiment de déclassement peuvent également être exposés en ligne, recevoir une validation collective puis être progressivement réinterprétés à travers une grille politique.

Ces dynamiques conduisent à un constat : les intersections entre ultradroite, masculinisme, complotisme et sous-cultures numériques doivent constituer un objet de recherche à part entière.

Prévenir avant le drame

L’histoire récente invite à se méfier des réponses tardives. En matière de radicalisation djihadiste, la France ne commence à structurer une véritable politique publique de prévention qu’à partir de 2014, dans le contexte notamment des départs de jeunes Français vers la Syrie et l’Irak.

Les attentats de 2015 provoquent ensuite un changement d’échelle : formation des professionnels, cellules préfectorales de suivi, dispositifs de signalement et de prise en charge, programmes de désengagement, financement de recherches et création de fonctions spécialisées. En 2018, le plan national « Prévenir pour protéger » mobilise ainsi 20 départements ministériels autour de 60 mesures.

Une grande partie des instruments dont nous disposons aujourd’hui a donc été construite alors que la menace était déjà devenue manifeste.

Le précédent djihadiste incite à la prudence. Après les attentats de 1995-1996, une longue accalmie a pu faire croire à l’éloignement durable de la menace. Jusqu’aux crimes de Mohammed Merah en 2012, prélude à la vague d’attentats des années suivantes.

L’absence d’attentats de masse d’ultradroite en France ne signifie pas l’absence de passages à l’acte. Le 31 mai 2025, à Puget-sur-Argens (Var), Hichem Miraoui a été tué et un autre homme blessé dans une attaque raciste et antimusulmane dont s’est saisi le parquet national antiterroriste. Et 16 attentats ou projets d’attentats imputables à l’ultradroite ont été déjoués depuis 2017.


À lire aussi : Crimes racistes et islamophobes, lutte contre « le frérisme » et culture du soupçon anti-musulmans


Une menace ne se mesure donc pas uniquement au nombre de morts qu’elle a déjà produits. Elle s’apprécie aussi à travers les projets déjoués, les trajectoires individuelles et les transformations des écosystèmes idéologiques. C’est précisément avant le passage à l’acte que la prévention prend tout son sens.

Des réponses publiques asymétriques

Face au djihadisme, la France dispose désormais d’un ensemble de compétences et de dispositifs spécialisés : référents radicalisation, médiateurs du fait religieux en prison, psychologues et éducateurs spécialisés, quartiers d’évaluation et de prise en charge de la radicalisation, mais aussi programmes individualisés comme le Programme d’accueil individualisé et de réaffiliation sociale (Pairs). En une décennie, un véritable écosystème de métiers, de savoirs et de pratiques s’est constitué.

La réponse à l’ultradroite violente est moins structurée, notamment en matière de prévention et de désengagement. Cela ne signifie pas que rien n’existe : les services de renseignement et l’administration pénitentiaire accordent désormais une attention accrue à ces profils.

L’un des militants d’ultradroite que j’ai suivi au cours de mes recherches est ainsi sorti de détention après avoir purgé une lourde condamnation sans bénéficier d’un programme spécialisé de désengagement. Son cas pose une question simple : que proposons-nous à une personne qui souhaite prendre ses distances avec ce type d’engagement ?

Il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais de transposer aux autres radicalités les acquis de la lutte contre le djihadisme, en repérant mieux les processus de déclassement et d’humiliation, de restauration personnelle, de socialisation numérique et d’hybridation idéologique.

Prévenir ces trajectoires ne signifie ni surveiller une opinion politique ni criminaliser un électorat. Dans une démocratie, des idées radicales peuvent s’exprimer tant qu’elles demeurent dans le cadre fixé par la loi. La politique publique doit commencer là où apparaissent des discours apologétiques de haine ou des velléités de passage à la violence.

Nous disposons déjà d’une partie des connaissances, des professionnels et des outils nécessaires. N’attendons pas qu’une tragédie nous contraigne à construire dans l’urgence ce que nous pouvons encore bâtir aujourd’hui.

The Conversation

Elyamine SETTOUL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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