LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 25 dernières parutions

06.09.2026 à 19:27

Ce que vise le lobby patronal dans la campagne présidentielle

Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Comment se positionne le patronat à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027 ?
Texte intégral (2307 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Rencontre des entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef fin août, a réuni sept candidats à la présidentielle. Qui est le favori des patrons ?

  • Le Medef veut peser dans le débat public, mais prétend ne pas faire de politique, à travers une approche strictement économique.

  • Le président du Medef a indiqué qu’il était prêt à travailler avec le Rassemblement national en cas de victoire, au nom des principes « républicains ».


Le rendez-vous organisé par le Medef à Roland-Garros les 26 et 27 août derniers, la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), a fait l’objet d’une forte couverture médiatique, surtout grâce à la présence de sept prétendants à la présidence de la République en 2027. On ne peut pourtant pas assurer que l’agenda politique de la présidentielle ait beaucoup progressé durant cette confrontation.

Les candidats potentiels se sont adaptés à leur public et à l’orage, certains tentant de surenchérir sur les propositions patronales, cadrées par le discours d’ouverture et les multiples messages précédant le meeting de Patrick Martin, président du Medef.

Des journalistes ont mesuré les silences, les décibels (« Attal gagnant, 90 dB ») et les huées (« Mélenchon vainqueur »), comme indicateurs de satisfaction des quelques 4 000 patrons présents.

Mais, au fond, cet événement peut nous amener à nous interroger sur l’agenda patronal. Quelle place va occuper le Medef parmi les groupes qui vont tenter de peser sur l’élection présidentielle ? Que nous dit-il du rapport des patrons à la politique ?

Le Medef, patron des organisations patronales

D’abord, cette mobilisation entendait démontrer qui est « le patron » du monde patronal, après un automne marqué par une série de déboires pour le Medef : le fiasco de « l’énorme meeting » voulu par Patrick Martin et finalement avorté, en octobre 2025 ; les polémiques au sujet de la réception du Rassemblement national (RN) par le Medef ; la création des Entrepreneurs (ex-Confédération des petites et moyennes entreprises, CPME) ; ou la prise de distance du président de l’Union des entreprises de proximité (U2P) Michel Picon vis-à-vis du Medef.

Entre le 15 avril et le 15 juillet 2026, une vaste enquête d’opinion a été réalisée par Opinionway auprès de 65 872 dirigeants d’entreprises, à la demande du Medef. Elle n’a quasiment pas été commentée dans les médias, sauf par la Tribune qui a souligné que les résultats seraient une agrégation « de réponses volontaires de dirigeants mobilisés par le réseau patronal » (pour autant, l’échantillonnage paraît convenable par rapport à la structure générale des entreprises en France).

Cette « mobilisation » se révèle sans surprise. Les réponses des dirigeants font émerger cinq attentes majeures :

  • réduire la fiscalité et les charges des entreprises (83 %),

  • réindustrialiser la France (81 %),

  • simplifier les normes et les procédures administratives (75 %),

  • réduire la dette et les dépenses publiques (75 %),

  • stabiliser les règles fiscales et sociales (74 %).

La liste de courses est connue et elle en dit beaucoup sur les préoccupations des dirigeants du Medef qui ont commandé le questionnaire.

Certains micros-trottoirs de journalistes pendant le meeting complètent le tableau. On y retrouve certains discours classiques qui illustrent bien les rapports de patrons au monde politique : « Nous contribuons de plus en plus et nous voyons de moins en moins la couleur de cet argent », « Nous sommes les vaches à lait de l’État », « On n’a pas les politiques qu’on mérite », « On est dans la folie normative », « On en a marre des usines à gaz réglementaires », « Depuis des années, notre personnel politique s’enfonce dans la démagogie, dans les propositions éphémères », « Qu’on nous laisse faire ».

« Les patrons ne font pas de politique »

L’agenda du Medef présente la caractéristique d’être souvent dans la plainte : comme le disaient les réformateurs du Conseil national du patronat français (CNPF) dans les années 1970, « Arrêtons d’être geignards ». Les questions abordées sont uniquement économiques, la direction du Medef prétendant qu’elle ne fait pas de politique, et qu’il est possible de sanctuariser une économie dépolitisée hors des autres questions de société.

La loi Pacte et les statuts mêmes du Medef font pourtant des entreprises un lieu éminemment politique – l’article 2 des statuts du Medef (« Raison d’être ») lui ouvre une compétence très large, notamment :

« Un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales. »

Dans le questionnaire, il n’y a aucun item sur les politiques migratoires, sur la priorité nationale ou européenne, pour ne rien dire du partage renégocié de la valeur, de la démocratie française, de son état et de l’État de droit, qui conditionnent pourtant le bien vivre des entreprises.

Une question vague sur les politiques européennes recueille 31 % de « ne sait pas ». Un item « réduction de l’assistanat », côtoie quelques autres items, perdus dans un flux de moins-disant fiscal, social et environnemental. L’agenda du Medef est donc centré sur l’économie et peu tourné vers la définition générale de ce que peut être le vivre-ensemble au long terme.

Le Medef est-il un lobby sans aucune vision sociétale ? Un groupe de veto qui cherche à préserver les acquis et refuse tout compromis ?

Généralement, nombre de chefs de grandes entreprises se prévalent de deux certitudes : c’est « l’entreprise » qui est le lieu de la création de richesse et « l’entreprise » est par nature le lieu de l’innovation. De fait, il se passe beaucoup de choses au sein des entreprises de toutes tailles et, pourtant, cette créativité des dirigeants et aussi des salariés n’est pas forcément pensée et répercutée au sein des organisations patronales.

Lancé en 2024, le Front économique qui devait servir de boîte à idées interne du Medef, trouve peu d’écho. Rares sont les journalistes qui s’y intéressent. L’Institut Montaigne, think tank entrepreneurial et libéral, devrait présenter, début octobre, un ensemble de contributions pour la campagne électorale.

Le RN normalisé ?

La quiet politics (ou politique silencieuse) reste finalement le répertoire d’action favori des grands patrons et des grandes organisations patronales. Accéder aux décideurs de façon discrète est plus courant et payant, comme le montre le fonctionnement de l’association française des entreprises privées (Afep).

Reste que l’échéance de 2027 est différente des précédentes, si l’on excepte 1981 où les clivages étaient très marqués.

Lors de chaque présidentielle, les grands patrons et les organisations patronales, sans explicitement adouber un candidat de premier tour, avaient un champion : Sarkozy en 2007, un peu moins en 2012, Fillon en 2017 puis Macron jusqu’en 2024.

En 2027, il n’y a pas de candidat soutenu par les grandes entreprises, et la situation politique apparaît comme peu lisible et risquée. D’où un appel insistant, chez certains grands patrons à un devoir d’intervention dans le débat politique, jusqu’à des propositions, peu crédibles, d’envoyer un chef d’entreprise à l’Élysée.

Concernant le Medef, son président joue au chat et à la souris avec la qualification et la disqualification du RN, version Le Pen ou version Bardella. En attendant, la normalisation du RN comme interlocuteur a été avalisée, à l’inverse du choix du patronat allemand qui refuse tout contact avec le parti d’extrême droite AfD, au nom des valeurs – un mot peu présent dans le lexique du Medef.

Selon Patrick Martin, l’attentisme de l’organisation patronale est justifié par une phrase : « On ne connaît pas les programmes. » Il ajoute :

« Nous sommes républicains et nous travaillerons avec ceux que les Français auront portés aux responsabilités, que cela nous plaise ou non. On n’a pas d’autre choix que d’être pragmatiques. »

Droitisation du patronat ?

Cet accommodement anticipé cache aussi d’autres fractures au sein du monde patronal, dans lequel une petite minorité, du côté d’Impact France, s’inquiète de la montée de l’extrême droite, du point de vue de l’éthique et de la démocratie.

Une partie du petit patronat a déjà fait sécession électoralement et soutient sans complexe, à plus ou moins bas bruit, les candidats d’extrême droite.

Il est difficile de mesurer la proportion des hauts dirigeants qui, par crainte de la montée de l’extrême gauche, a pu se radicaliser au point d’attendre que 2027 permette un grand ménage fiscal, social, normatif, voire culturel. Le débat sur cette radicalisation risque de revenir de manière récurrente d’ici les élections de 2027.

Ce n’est pas alors du côté RN qu’il faut chercher, mais plutôt du côté Reconquête et Sarah Knafo qui ont réalisé de 2022 à 2026 de beaux résultats dans les quartiers les plus bourgeois de l’Hexagone. Sarah Knafo est soutenue par la galaxie Bolloré et son Institut de l’Espérance.

La Rencontre des entrepreneurs de France 2026, au-delà de son succès médiatique et de son peu de nouveauté programmatique, est finalement un bon terrain d’analyse de la place que la question patronale va prendre en 2027. Oui « la question patronale », car les patronats et les patrons vont jouer un rôle – encore incertain – dans l’élection. Et parce qu’ils y seront certainement mis en question.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

03.09.2026 à 15:48

Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais vote RN (ou non)

Guy Baudelle, Professeur émérite d'aménagement de l'espace-Urbanisme, Université Rennes 2

Dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, la progression du RN ne repose pas uniquement sur la crise sociale, mais aussi sur des héritages industriels et politiques locaux.
Texte intégral (3237 mots)
La mono-industrie minière du Nord a laissé des traces bien au-delà de l’économie de la région. Igor Paszkiewicz/Shutterstock (no reuse)

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?


Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.

L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.

Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.

On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.

L’effet de la désindustrialisation au Nord

Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.

Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).

Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.

Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)

Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller entre 1962 et 2014
Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller, entre 1962 et 2014. D’après « Portrait socio-économique du bassin minier », Mission du bassin minier Nord-Pas-de-Calais, 2018, Fourni par l'auteur

Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !

Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.

L’insuffisance des explications socio-économiques

Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.

Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.

Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.

Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.

Nord vs Pas-de-Calais : l’effet lointain de l’histoire industrielle

Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.

La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.

Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais

Vote pour Marine Le Pen aux présidentielles de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 et 39 % des votes exprimés
Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier, en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 % et 39 % des votes exprimés. Dorian Maillard, « Habiter un Ancien Monde en recomposition : une habitabilité mise sous tension par les restructurations post-minières de l’habitat houiller », ENS, 2022, Fourni par l'auteur

Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.

Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.

Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.

Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple de « company town » emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais
Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple d’une Company Town emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais. Olivier Kourchid, Olivier, Annie Kuhnmunch, « Mines et cités minières du Nord et du Pas-de-Calais, photographies aériennes de 1920 à nos jours », Presses Universitaires de Lille, 1990

Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».

Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.

The Conversation

Guy Baudelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

02.09.2026 à 16:03

Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop

Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

Face au changement climatique, collectivités et pouvoirs publics commencent à renoncer à certains projets et infrastructures. Une évolution discrète qui transforme l’action publique.
Texte intégral (2323 mots)
Fermée depuis novembre 2019, la piscine municipale Vaucanson à Grenoble a été choisie pour devenir le siège de la future Cit’Écobat, cité des métiers du bâtiment sobre, durable, connecté. Greta de Grenoble, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.

  • Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.

  • Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.


À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.

Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.

À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.

Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.

Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.

Des renoncements dispersés, une même transformation

Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.

Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.

A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.

La carte des 74 renoncements
La carte des 74 cas de renoncement. Enquête sur les renoncements territoriaux. Cliquez pour voir la carte détaillée

Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.

Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.

L’abandon historique du projet immobilier de la presqu’île de Caen.

Des décisions à contre-courant

Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.

Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.

Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.

Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.

La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.

Renoncer sans abandonner : construire les conditions de l’après

Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.

Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.

À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.

Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».

À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.

Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.

Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?

L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.


Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.

The Conversation

Alexandre Monnin a reçu des financements de l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.

PDF
4 / 25
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Beaux Arts
L'Autre Quotidien
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓