LePartisan - 4 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

01.09.2026 à 16:59

Pourquoi nous préférons parfois nous taire sur les sujets politiques

Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)
Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
De nombreux citoyens préfèrent se taire sur des sujets sensibles, y compris en démocratie. La psychologie sociale éclaire les mécanismes de cette autocensure et ses conséquences sur le débat public.
Texte intégral (1884 mots)
La démocratie se nourrit du débat et de l’expression des désaccords. Mais quand la crainte du conflit domine, les majorités silencieuses s’effacent et les minorités bruyantes s’imposent. Kues/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Par crainte du jugement, pour éviter le conflit ou par simple appréhension, nous nous autocensurons fréquemment sur les sujets politiques.

  • Lorsque la peur du débat domine, les majorités silencieuses disparaissent et les minorités bruyantes prennent toute la place.

  • Lorsque les conditions sont réunies (information, modération, représentativité, sécurité), l’autocensure diminue et une plus grande diversité s’exprime.


Pause-café au bureau. Les élections approchent. Un collègue affirme que le Rassemblement national « change la donne ». Un autre évoque le potentiel retour de François Hollande. Vous avez un avis. Peut-être même un désaccord. Vous pesez vos mots. Vous évaluez les regards. Vous imaginez les conséquences. Et finalement, vous ne dites rien.

Cette scène banale révèle un mécanisme profondément humain : dès qu’il est question de politique, nous préférons souvent nous taire. Pourquoi ? Dans les régimes autoritaires, où la censure est explicite, ce silence s’explique aisément. Mais même au sein des démocraties libérales, prendre la parole peut être intimidant.

Aux États-Unis, la sénatrice Lisa Murkowski (membre du Parti républicain, ndlr) l’a reconnu lors d’un sommet à Anchorage en avril 2025 :

« Nous avons tous peur… Moi-même, je suis souvent très anxieuse à l’idée de prendre la parole, car les représailles sont réelles, et ce n’est pas bien. »

Lorsqu’une élue exprime publiquement une telle crainte, cela interroge le climat politique. Si cette déclaration surprend dans ce que l’on considère comme la plus grande démocratie du monde, elle rappelle surtout une réalité : la peur de s’exprimer n’a pas besoin de censure institutionnelle pour s’installer.

Par crainte du jugement, pour éviter le conflit ou par simple appréhension, nous nous autocensurons. La psychologie sociale montre que ce silence n’est pas anodin : il constitue un mécanisme de protection sociale, profondément enraciné dans nos interactions quotidiennes.

Liberté d’expression et autocensure : deux phénomènes distincts

Il importe de distinguer deux niveaux souvent confondus.

La liberté d’expression est un principe juridique : le droit, garanti par la loi, d’exprimer ses opinions sans intervention arbitraire de l’État. Dans la plupart des démocraties, ce cadre demeure formellement protecteur. Pourtant, les indicateurs internationaux signalent un recul mesurable : l’Unesco relève une baisse d’environ 10 % des indicateurs mondiaux liés à la liberté d’expression depuis 2012, accompagnée d’une progression de l’autocensure chez les journalistes.

Ces dynamiques institutionnelles ne doivent toutefois pas masquer un phénomène distinct : l’autocensure volontaire dans des régimes où la liberté reste juridiquement protégée.

Aux États-Unis, 77 % des personnes interrogées déclarent se retenir régulièrement d’aborder la politique dans certaines situations. Il ne s’agit pas d’une interdiction formelle, mais d’une inhibition sociale. En France, 78 % des citoyens déclarent ne pas avoir confiance en la politique, signe d’un climat peu propice à la prise de parole. Lorsque le bénéfice perçu de l’expression s’effondre, le silence devient rationnel.

L’autocensure face à la peur du jugement et de l’isolement

Comment expliquer ce paradoxe : une liberté formelle intacte, mais une parole retenue ?

La théorie de la « spirale du silence », formulée par Elisabeth Noelle-Neumann en 1974, propose un premier cadre. Lorsque nous percevons notre opinion comme minoritaire ou socialement risquée, la peur de l’isolement nous incite à la taire. Ce silence agit comme un effet boule de neige : le mutisme de chacun alourdit la masse, donnant l’impression que cette idée est encore plus rare qu’elle ne l’est réellement.

Une méta-analyse récente montre que la perception du climat d’opinion influence effectivement l’expression politique. L’effet est particulièrement fort dans les discussions avec des proches sur des sujets moralement sensibles. Autrement dit, la pause-café ou le dîner entre amis constituent des contextes où la spirale opère avec le plus d’intensité.

Contrairement à une idée répandue, cet effet n’est pas plus faible en ligne qu’hors ligne : la dynamique du silence fonctionne aussi sur les réseaux sociaux.

Les travaux de Pew Research Center autour des révélations d’Edward Snowden l’ont montré : 86 % des Américains se disaient prêts à discuter du sujet en face à face, mais seulement 42 % des utilisateurs de Facebook ou de Twitter étaient disposés à en parler en ligne. Plus frappant encore : les individus percevant un désaccord dans leur réseau numérique étaient également moins enclins à en parler hors ligne. Le silence observé en ligne peut ainsi contaminer les conversations physiques.

À ces mécanismes s’ajoutent les cascades informationnelles décrites par les trois économistes et chercheurs en finance Bikhchandani, Hirshleifer et Welch : face à l’incertitude, nous avons tendance à imiter les choix déjà visibles, en supposant que les premiers à s’exprimer disposent de meilleures informations. Peu à peu, une opinion paraît dominante simplement parce qu’elle a été exprimée en premier ou plus fortement.

Quand le consensus se fissure : l’action corrective

Le silence n’est toutefois pas un destin inéluctable.

Des travaux récents, montrent qu’un consensus perçu comme biaisé ou injuste peut au contraire susciter une prise de parole corrective. Ce n’est pas la simple perception d’une majorité qui compte, mais le jugement porté sur sa légitimité. Si un individu estime que l’opinion dominante est erronée ou moralement problématique, et s’il se sent suffisamment légitime pour intervenir, il peut choisir de s’exprimer malgré le risque social.

La spirale du silence et l’action corrective ne s’opposent pas : elles coexistent. L’une domine lorsque le coût social perçu excède le bénéfice attendu. L’autre s’active lorsque l’enjeu moral ou identitaire rend le silence plus coûteux que la prise de parole.

Cette logique s’observe aujourd’hui dans des phénomènes tels que la cancel culture _ (boycott ou sanction publique pour des propos jugés inacceptables), ou le _call out (qui consiste à dénoncer publiquement ces propos). Selon le Pew Research Center, ces pratiques divisent profondément : pour certains, elles renforcent la responsabilité, pour d’autres, elles relèvent d’une forme de censure sociale. Dans ce contexte, la prudence devient rationnelle.

Aux Jeux olympiques d’hiver 2026, la patineuse Amber Glenn a ainsi réduit sa présence en ligne après des menaces liées à ses prises de position en faveur de la communauté LGBTQIA+. En Australie, l’annulation de l’Adelaide Writers’ Week a conduit plusieurs auteurs à organiser un événement alternatif pour défendre la pluralité des voix. Pour rappel : l’événement a été annulé à la suite d’un boycott massif (logique de cancel culture) provoqué par la déprogrammation d’une autrice palestino-australienne. Cette déprogrammation avait elle-même suscité de vives dénonciations publiques (logique de call out).

Le danger des majorités silencieuses

La démocratie se nourrit du débat et de l’expression des désaccords. Mais que se passe-t-il si tout le monde se tait ? Le miroir de l’opinion publique se fissure : les majorités silencieuses disparaissent tandis que les minorités bruyantes prennent toute la place. Le résultat est un débat public faussé, qui ne reflète plus la diversité réelle des points de vue.

Toutes les pressions sociales ne sont pas illégitimes : certaines critiques doivent pouvoir exister, surtout lorsqu’elles visent à prévenir discriminations ou agressions. Le vrai défi est de trouver l’équilibre : comment protéger la liberté d’expression tout en garantissant responsabilité et respect ?

Les recherches sur la délibération publique offrent des pistes concrètes. Les Deliberative Polls, développés par le professeur en sciences politiques James Fishkin, montrent qu’en conditions structurées – information équilibrée, modération, représentativité – les participants expriment des positions plus nuancées et moins conformistes. Lorsque le cadre sécurise l’expression et rend visible la diversité réelle des points de vue, l’autocensure diminue.

Mais au-delà de l’architecture institutionnelle, une autre voie consiste à renforcer les compétences individuelles. Plutôt que d’aménager l’environnement informationnel pour orienter subtilement les comportements, il s’agit de développer la capacité des citoyens à résister eux-mêmes à la pression conformiste : esprit critique, tolérance à la dissonance, capacité à distinguer désaccord et rejet social.

Autrement dit, la question n’est pas seulement de créer plus d’espaces de parole, mais de renforcer la souveraineté cognitive de ceux qui les habitent.


Lee-Ann d'Alexandry est l'autrice du Manuel pour ne plus être manipulé par les politiques, (De Boeck supérieur, 2026).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

30.08.2026 à 19:18

Réseaux sociaux : quand l’État contraint les jeunes plutôt que les plateformes

Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l'information et de la communication, Université de Poitiers
Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’État a multiplié les mesures contraignantes pour les jeunes utilisateurs de réseaux, tout en épargnant largement les plateformes.
Texte intégral (2084 mots)

L’ESSENTIEL

  • Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’État a multiplié les contraintes sur les jeunes utilisateurs de réseaux, mais la régulation des plateformes reste faible.

  • En censurant la loi sur l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans, le Conseil constitutionnel a reconnu une contrainte excessive sur les usagers.

  • La recherche scientifique a montré les dangers des réseaux, mais également leurs bénéfices en matière d’apprentissage ou de liberté d’expression.


Depuis dix ans, en France, l’État choisit systématiquement de répondre aux risques auxquels les réseaux sociaux exposent les jeunes par une politique normative fondée sur des interdictions d’usages. L’élaboration laborieuse et aujourd’hui infructueuse d’une loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’en est que l’avatar le plus récent.

Vivre et apprendre à vivre dans un monde numérique

Les enquêtes se suivent et montrent l’ampleur des équipements et des pratiques numériques des jeunes. Les adolescents sont très majoritairement équipés d’un smartphone dès leur entrée au collège et le « baromètre numérique » 2025 du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) montre que 96 % des 12-17 ans en sont équipés. Les plateformes de réseaux socionumériques, en particulier Instagram, Snapchat et TikTok, représentent en moyenne plus de trois des quatre heures quotidiennes de leurs usages.

D’une part, ces applications représentent en elles-mêmes les moyens numériques d’information, de communication et d’expression qu’ils privilégient. D’autre part, elles fonctionnent à la façon de portails et tendent ainsi à devenir des interfaces privilégiées d’accès au Web, substituant les recommandations algorithmiques des plateformes aux logiques de requêtes des moteurs de recherche.

Si la recherche scientifique a bien documenté la dangerosité des usages des réseaux sociaux juvéniles, elle a aussi montré qu’ils n’induisent pas nécessairement les comportements néfastes qui leurs sont attribués. En effet, ils permettent aussi de nombreux apprentissages informels, participent d’une éducation expérientielle à la citoyenneté et constituent un moyen d’expression et d’expérimentation de soi qui revêt une importance cruciale dans un environnement familial et sociétal qui peine à reconnaître la légitimité des identités juvéniles.

C’est avant tout cette dangerosité des réseaux sociaux qui occupe très largement l’espace médiatique, soulignée par des évènements extrêmes comme le suicide d’adolescents cyberharcelés par exemple. Certains, comme l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation au numérique (Open), dénoncent à cet égard une forme de panique morale qui témoigne de l’incompréhension et l’impuissance des adultes, à commencer par celles des parents.

Pourtant, tout l’enjeu consiste à protéger efficacement les jeunes tout en les préparant à vivre dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle majeur.

La stratégie de l’État face à celle des Big Tech

Pour comprendre ce qui se joue en France depuis quelques années, on peut schématiquement opposer les stratégies des grandes plateformes internationales, essentiellement états-uniennes et chinoises, à celles de l’État. Pour les premières, il s’agit de capter l’attention et de susciter l’engagement des adolescents (comme ceux des adultes) au service de finalités mercantiles et idéologiques ne répondant à aucune finalité éducative.

Cela se concrétise notamment par le déploiement d’algorithmes de recommandation clivants, la quasi-absence de modération et l’implémentation de mécanismes de rétention attentionnelle addictifs comme le scrolling infini. En France, l’État cherche manifestement à concilier, quant à lui, des finalités parfois inconciliables.

La politique du président de la République à cet égard semble prise dans une tension entre trois rationalités : une rationalité économique, qui fait de l’innovation technologique l’un des moteurs de la croissance et de la compétitivité ; une rationalité géopolitique, qui érige la souveraineté technologique en condition de la puissance française et européenne ; et une rationalité éducative et humaniste, héritière des Lumières, qui assigne à l’État la responsabilité de former des individus autonomes, libres et capables d’exercer leur jugement critique.

Les relations du président de la République avec les géants de la tech, qui alternent entre séduction et critique sévère, illustrent bien cette valse-hésitation. Si Emmanuel Macron n’a pas été avare d’initiatives en faveur de l’investissement des Big Tech en France (VivaTech, Choose France, Sommet pour l’action sur l’IA…), il a également joué un rôle moteur dans la régulation européenne du numérique en portant l’idée de « souveraineté numérique » et en contribuant à faire aboutir des lois majeures comme le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA).

Force est de constater que ces tentatives de régulation ne produisent pas les effets escomptés. Toutes les plateformes de réseaux sociaux continuent à diffuser des contenus sans modération ou presque, aucune n’a renoncé à ce jour à ses algorithmes de captation de l’attention.

Dix ans de politiques normatives

La responsabilité éducative de l’État intègre les obligations constitutionnelles de « protection de l’intérêt supérieur de l’enfant » et la défense d’une vision de l’éducation, en partie transcrite dans le Code de l’éducation, reposant sur les principes d’une éducation émancipatrice et citoyenne associée à l’exercice de la rationalité critique.

Pour exercer cette responsabilité, l’État dispose de différents leviers dont les deux principaux sont la régulation et l’action éducative. Comme le montre la chronologie des initiatives prises à l’échelle nationale depuis une dizaine d’années, la stratégie de l’État privilégie pourtant une régulation coercitive qui fait bien davantage peser les responsabilités d’usage sur les jeunes qu’elle ne contraint l’offre des plateformes. La plupart des grandes mesures adoptées depuis une dizaine d’années ont été impulsées, voire portées par le président de la République Emmanuel Macron lui-même.

Parmi elles :

  • la loi d’interdiction des smartphones votée et promulguée en 2018 dont il avait fait une promesse de campagne en 2017 ;

  • le dispositif « Portables en pause » déployé en 2024, destiné à rendre effective la loi de 2018 qui n’était ni appliquée ni applicable ;

  • la loi sur la majorité numérique de 2023 qui prévoyait déjà l’interdiction de l’inscription des moins de 15 ans aux réseaux socionumériques, sauf autorisation explicite de l’un des titulaires de l’autorité parentale, mais qui n’a pu être appliquée en raison d’une incompatibilité avec le droit communautaire ;

  • la proposition parlementaire déposée dans le cadre d’une procédure accélérée par la députée du groupe Ensemble pour la République Laure Miller, prévoyant à la fois l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et celle des smartphones au lycée. Après l’examen en commission, différentes navettes parlementaires et le travail d’une commission mixte paritaire, le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale et le Sénat le 26 juillet 2026, mais censuré le 14 août par le Conseil constitutionnel.

La liberté d’expression au cœur de la Constitution

La décision du Conseil constitutionnel repose sur l’inconstitutionnalité du principe d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, tel qu’énoncé dans le premier article de la loi, parce qu’il porte « une atteinte disproportionnée » à la liberté d’expression.

Le conseil estime que la radicalité d’une interdiction systématique et totale des réseaux sociaux par une simple mesure d’âge ne permet pas de prendre en compte les fonctionnalités et contenus réels de chacune des plateformes, dépossède les parents de leurs responsabilités et interdit l’utilisation de plateformes permettant aux jeunes cette « liberté d’expression et de communication [qui] est d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ».

Finalement, bien que le Conseil constitutionnel rappelle la légitimité de l’intention du législateur, dont le texte se présente comme une mesure de protection de l’enfance, il en conteste la nature.

En creux, l’invitation constitutionnelle à changer de stratégie.

Plusieurs lectures peuvent être faites de cette décision. Le président de la République, qui a immédiatement chargé le Premier ministre de préparer un nouveau texte plus « robuste », et la rapporteure du projet de loi, qui a annoncé sans attendre la relance du processus législatif, en font manifestement une lecture technique. Pour eux, il semble s’agir de trouver un nouveau compromis rédactionnel qui satisfera, sans changement de cap, les exigences des deux assemblées parlementaires, des institutions européennes et du Conseil constitutionnel.

Il est aussi possible d’avoir une autre lecture de la décision du Conseil constitutionnel, davantage centrée sur le fond de la question. L’obligation de garantir la liberté d’expression et de communication des jeunes est un appel à résister à la perspective d’une société de la surveillance et du contrôle, notamment parce que la vérification de l’âge s’imposerait à tous les utilisateurs.

Elle est aussi une invitation à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à mettre en place les moyens d’une éducation adaptée à l’ère du numérique, des réseaux sociaux et des intelligences artificielles. Elle est, enfin, une incitation à légiférer sur les abus qui dévoient la liberté constitutionnelle, abus des utilisateurs des plateformes, mais aussi et d’abord ceux des concepteurs des plateformes elles-mêmes.

The Conversation

Jean-François Cerisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.08.2026 à 12:47

Téléphone au lycée : comment transformer une interdiction en éducation ?

Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine
À partir du 1er septembre, les téléphones portables seront interdits au lycée. Mais une interdiction ne peut suffire à une véritable éducation numérique.
Texte intégral (2002 mots)
À partir du 1er septembre, les téléphones portables seront interdits au lycée. Halfpoint/shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.

  • Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.

  • Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.


« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »

Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :

« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »

À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.

Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?

Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.

Se déconnecter pour choisir sa connexion

Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.

Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.

Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.

Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.

Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :

« Quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »
– Romane, 17 ans

Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».

Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.

Le smartphone, une expérience informationnelle

Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :

« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,

avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».

C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.

C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?

L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.

Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.

Le risque ne suffit pas à éduquer

Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.

Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».

Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.

Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.

Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or, les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.

Faire de l’interdiction une occasion éducative

L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.

Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?

Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.

C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.

Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.

Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.

L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.

The Conversation

Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

8 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
Beaux Arts
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞