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16.07.2026 à 10:27

Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique

François De Gasperi, Chercheur Postdoctoral en études urbaines, Chaire Territoires en Transition GEM, GEM

Albane Grandazzi, Professeur Assistant, GEM

Fiona Ottaviani, Associate professor en économie - Grenoble Ecole de Management, 38000 Grenoble, France - Co-titulaire de la Chaire Territoires en Transition, GEM

Hélène Picard, Professeure Associée au département Homme, Organisations et Société. Chaire Territoires en Transitions et Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, GEM

Notamment à condition de les concevoir et de les déployer avec des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.
Texte intégral (2974 mots)

Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur en quelques semaines à peine, le concept de refuge climatique, qui s’institutionnalise dans un certain nombre de pays, cristallise les espoirs des citoyens en surchauffe. Il peut s’agir d’une réponse prometteuse, mais uniquement à certaines conditions, notamment de les concevoir et de les déployer en gardant en tête des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.


Notre maison brûle et nous la regardons (enfin) en face. Alors que la France vient de connaître deux séquences caniculaires précoces et intenses, la chaleur semble s’imposer comme un problème public majeur. Le mois de juin 2026 a été le plus chaud jamais enregistré par Météo France et une nouvelle vague de chaleur touche désormais une grande partie du pays.

Le traitement médiatique immédiat de la canicule s’est largement détourné des enjeux de fond, privilégiant des réponses à court terme et individuelles au détriment d’une réflexion collective sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Plan massif de climatisation, mise en cause des scientifiques, légitimation de la débrouille au sein des foyers…

Ce cadrage tend à occulter une réalité bien documentée : celle des inégalités socioécologiques. L’exposition aux fortes chaleurs, la vulnérabilité face à leurs conséquences et les capacités d’adaptation varient selon les conditions de logement, l’état de santé, les ressources économiques, l’âge ou encore l’accès aux espaces publics. Les enquêtes sociologiques, à commencer par celle d’Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago en 1995, montrent aussi que l’isolement social constitue un facteur majeur de surmortalité.

Contre toute solution hâtive qui pourrait participer d’une maladaptation, les sciences sociales nous invitent à politiser la chaleur, en saisissant la canicule comme un problème social collectif permettant d’articuler les enjeux d’adaptation et ceux d’atténuation.

Ainsi, ouvrir des refuges climatiques ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui en ont besoin les connaissent, puissent s’y sentir à l’aise et s’en saisissent pour construire collectivement les conditions d’un « bien-vivre » dans un monde plus chaud.

Refuges climatiques : de quoi parle-t-on ?

Le concept de refuge climatique s’institutionnalise. De Buenos Aires à Bologne, en passant par Porto et Londres, de nombreuses villes l’adoptent pour adapter leur tissu urbain à la crise climatique et protéger leurs habitants de la chaleur.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Barcelone fait figure de référence, avec un réseau de plusieurs centaines de refuges : écoles, bibliothèques, musées, parcs et jardins, répondant à des critères de confort thermique, d’accessibilité, de repos et d’accès à l’eau.

Le contour des refuges climatiques varie pourtant d’une ville à l’autre. Certains réseaux privilégient les parcs et jardins, d’autres des équipements climatisés. En réaction, une définition minimale s’esquisse peu à peu dans la littérature scientifique : le refuge climatique conjugue rafraîchissement et hospitalité afin d’offrir un « réconfort thermique » limitant la vulnérabilité face aux aléas climatiques pour tenter de se protéger de l’aléa météorologique.

Mais faire du confort thermique un enjeu politique suppose de mesurer le stress thermique vécu par les habitants, en tenant compte non seulement de l’îlot de chaleur urbain, mais aussi de l’ombre, de la ventilation, de la morphologie des rues et de la qualité des logements.

Parce qu’il résulte des interactions entre expériences de chaleur, conditions de logement, ressources socio-économiques et accès aux refuges climatiques, le confort thermique appelle des politiques d’universalisme proportionné, bénéficiant à tous, tout en accordant une attention prioritaire aux plus vulnérables.


À lire aussi : Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème


Comment configurer les refuges climatiques ?

Les villes font face à plusieurs défis. Le premier porte sur les infrastructures : faut-il créer de nouveaux espaces refuges ou bien adapter les services existants ?

Le choix des techniques de rafraîchissement soulève en outre des enjeux environnementaux et politiques. La climatisation en est l’exemple emblématique : si son rôle dans l’accentuation de l’îlot de chaleur urbain est bien documenté, un usage ciblé reste indispensable pour les publics les plus vulnérables (seniors, enfants, SDF…).


À lire aussi : La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?


Les volets sont des dispositifs de protection solaires importants en été. SatyaPrem/Pixabay

La recherche souligne aussi la nécessité d’adopter des pratiques architecturales favorisant le confort d’été : matériaux biosourcés, protections solaires (volets, stores) et solutions passives de rafraîchissement, comme les réseaux de froid urbain. Autant de leviers pour concevoir des refuges climatiques et adapter les villes.

Ainsi, un réseau de refuges climatiques ne se réduit pas à des lieux frais. Ceux-ci doivent aussi proposer des services (eau, wifi, etc.) et être pensés, dès leur conception, comme des espaces d’hospitalité, ce qui suppose une animation et des personnels formés à ces nouveaux usages.


À lire aussi : Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe


L’enjeu de l’accessibilité

La question de l’accessibilité du refuge est un élément clé à intégrer dans une perspective de justice socioécologique.

Carte du cheminement du projet « Green Cells », en Italie.

À quelle échelle les déployer ? Ville, quartier, îlot ou immeuble ? La littérature plaide pour une approche multiéchelle articulant adaptation et atténuation.

Une question également culturelle

Mais le défi à relever est également culturel. Concevoir des refuges climatiques suppose d’abord de les penser comme des lieux d’hospitalité et d’entraide.

Les recherches montrent que leur conception mérite d’être pensée à partir des quartiers et des communautés concernées afin d’identifier les besoins des habitants et de favoriser leur appropriation. Dès leur conception, l’implication des réseaux de proximité est essentielle, comme à Porto, où le design et localisation des refuges climatiques s’inscrivent dans une méthodologie participative qui tient compte de la connaissance préexistante des lieux par les habitants.

Autre changement culturel complémentaire : la diffusion d’une culture de rafraîchissement des corps. Au Japon, la démarche « Cool Biz » adapte les normes vestimentaires en été ; à Genève, l’interdiction du travail en extérieur l’après-midi en période de canicule s’accompagne de pédagogie quant aux gestes de rafraîchissement.


À lire aussi : Votre logement est-il adapté à la chaleur ?


Veut-on vraiment parler de « refuges » climatiques ?

Le terme de « refuges climatiques » mérite qu’on s’y arrête : il est très largement associé à des représentations liées à la catastrophe, en lien avec les notions de « refuges » et de « réfugiés ». Or, si l’on veut penser ces lieux comme des espaces de solidarité, d’entraide et de soutien, il importe de dépasser cet imaginaire.

Ils comportent aussi un potentiel effet repoussoir, lié à l’imaginaire néolibéral d’un individu autonome et puissant, peinant à se reconnaître comme vulnérable et interdépendant. Qui souhaite se dire « réfugié » climatique ? Et comment désigner ceux qui le sont réellement ? Les enquêtes montrent que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées ou malades, sous-estiment leur propre vulnérabilité tout en l’identifiant plus facilement chez les autres. Faut-il y voir le signe du refus d’un potentiel stigmate associé à cette vulnérabilité ?


À lire aussi : Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger


Le choix des mots n’a rien de neutre au moment de concevoir des dispositifs d’action publique : faut-il parler de « haltes fraîcheurs », se limiter à la chaleur, intégrer aussi la protection contre le froid en hiver, ou viser plus largement des « lieux du bien vivre » ?

La qualification retenue oriente les usages auxquels ces espaces sont destinés : simples réponses à une crise ou lieux de solidarité, de convivialité et de délibération sur nos manières d’habiter un monde où de nombreux seuils socioécologiques ont déjà été franchis. Plus qu’un changement de vocabulaire, elle engage un projet politique : faire de ces lieux des espaces où se renforcent les liens socioécologiques et où se construit, à partir des réalités locales, une conception partagée du bien vivre.

Ainsi, les refuges climatiques ne seront à la hauteur du problème qu’à condition d’être plus que des points frais sur une carte : des lieux accessibles, intégrés aux pratiques habitantes, capables d’accueillir des publics vulnérables sans les stigmatiser, et de soutenir des apprentissages collectifs face à la crise socioécologique.

The Conversation

François De Gasperi est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Hélène Picard est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Albane Grandazzi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.07.2026 à 16:21

Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ?

Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

En mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait. Comment travaille la police dans les cas de disparition qui concernent 58 000 personnes chaque année, majoritairement des mineurs en fugue.
Texte intégral (2325 mots)

Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.


Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.

Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.

Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.

Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.

L’enquête

Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?

Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.

Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.

En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.

Le corbeau

De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :

« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».

Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.

Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.

Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.

L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.

Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.

Profilage des disparitions criminelles

En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.

Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.

Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.

À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.

Résolution

Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d'intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.

Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Avis de recherche de Lucas Tronche. Police nationale, CC BY

Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.

Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.

Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.07.2026 à 16:19

Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?

Emilie Auger, Chercheuse associée au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux

Que signifie grandir quand on choisit de ne pas se fixer ? Aussi particulière l’expérience des jeunes saisonniers nomades soit-elle, elle éclaire le passage à l’âge adulte dans un monde incertain.
Texte intégral (1559 mots)

Accéder à un emploi stable, se fixer dans un lieu de vie font partie de ces étapes clés menant vers l’âge adulte. Comment les jeunes qui choisissent une vie nomade, au gré des saisons touristiques et agricoles, vivent-ils alors cette transition ? En quoi leur expérience, a priori atypique, nous offre-t-elle un miroir des transformations de la société actuelle ?


La jeunesse a historiquement été pensée comme une phase de transition composée d’étapes à franchir avant d’accéder à l’âge adulte – finir des études, accéder à l’emploi stable, au logement autonome, se mettre en couple… Mais, depuis quelques années, ce processus s’est profondément transformé. On observe aujourd’hui un allongement de la jeunesse et une désynchronisation de ces seuils de passage. Ils ont maintenant lieu dans des temporalités propres à chacun ou à chacune, et dans des ordres différents.

De fait, l’entrée dans la vie d’adulte nécessite, en amont, une phase de préparation suffisamment longue pour rassembler, par étapes, les atouts permettant cette entrée. C’est dans ce contexte qu’émergent de nouvelles formes de « devenir adulte » qui peuvent parfois sembler marginales. Parmi elles, celle de jeunes qui vivent en camion au gré des saisons agricoles, touristiques ou festivalières.

Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai rencontré ces jeunes qui parcourent parfois des milliers de kilomètres à bord d’un véhicule constituant à la fois leur moyen de transport, leur logement et souvent le symbole d’un mode de vie alternatif et revendiqué.

Leur expérience invite à interroger les normes contemporaines : que signifie grandir lorsque l’on choisit de ne pas s’installer durablement quelque part ? Peut-on « devenir adulte » en dehors des chemins les plus institutionnalisés ?

Une jeunesse vivant dans la mobilité

Les jeunes vivant en camion ont une place singulière dans l’espace social. Ils ne correspondent ni tout à fait à la figure du voyageur touristique ou du « vanlifeur » ni à celle du travailleur sédentaire. Ils alternent fréquemment périodes de travail et temps de déplacement, au gré des contrats saisonniers proposés.

Leur mode de vie peut parfois être interprété comme un refus des contraintes associées à l’installation. Eux le revendiquent comme une alternative à un modèle de société qui leur semble désuet : ils n’ont pas envie de payer un loyer, un crédit immobilier, d’avoir un emploi à temps plein et une routine quotidienne car c’est un mode de vie trop coûteux pour eux et pour l’environnement.

C’est pourquoi réduire ces trajectoires à une simple quête de liberté est insuffisant. Derrière le choix de vie en camion se trouvent aussi des contraintes économiques très concrètes. Dans un contexte marqué par la hausse des prix des logements et l’instabilité de nombreux débuts de carrière où les jeunes font souvent l’expérience des emplois précaires, vivre dans un « véhicule-habitation » peut constituer une stratégie rationnelle permettant de réduire ses dépenses et d’accroître son pouvoir d’agir tout en défendant des idées militantes.

La sociologue Cécile Van de Velde a montré que les parcours juvéniles européens sont de plus en plus imprégnés d’incertitude. Les jeunes ne se contentent plus d’emprunter une trajectoire prédéfinie, ils doivent se touver eux-mêmes tout en composant avec des situations changeantes, ajuster leurs choix et donner eux-mêmes du sens à leur parcours et à leur vie, tout simplement.

La mobilité saisonnière en camion semble donc être une manière parmi d’autres de répondre à cette injonction contemporaine du devenir soi, un soi affirmé et autonome, mais, de façon alternative.

L’expérience comme un travail sur soi

Les recherches sur les jeunesses insistent de plus en plus sur la place de l’expérience dans les processus du passage à l’âge adulte. Selon le sociologue François de Singly, les individus sont de plus en plus sollicités pour devenir les auteurs de leur propre vie et construire leur identité à travers des expériences multiples plutôt qu’à reproduire un modèle unique hérité de leur milieu social et familial.

Cette logique a été particulièrement observée chez les jeunes saisonniers que j’ai rencontrés dans ma recherche. Beaucoup décrivent leur parcours comme une période d’apprentissage. Ils apprennent à faire des économies d’énergie, à organiser leurs déplacements, à entretenir leur véhicule, à trouver du travail dans des conditions diverses, à créer des réseaux de solidarité et d’engagements. Ils développent ainsi des compétences pratiques souvent peu visibles mais essentielles à leur autonomie quotidienne.

Le camion devient alors bien plus qu’un simple logement mobile. Il constitue un espace d’expérimentation de soi. Vivre dans un espace exigu oblige à composer avec l’inconfort, à s’organiser pour les tâches quotidiennes (aller chercher de l’eau, se laver, répondre à ses besoins naturels), à résoudre des problèmes concrets liés au mode de vie mobile (trouver où stationner, vivre l’incertitude des pannes de camion, etc.).

Cette période peut être interprétée comme une forme d’« entraînement à être soi », c’est-à-dire un processus au cours duquel les individus testent différentes manières d’habiter le monde avant de se fixer, ou non, dans un mode de vie plus sédentaire. Dans cette perspective, les parcours des saisonniers ne relèvent pas uniquement d’une parenthèse avant la « vraie vie ». Ils participent pleinement à la construction identitaire des individus.

« Devenir adulte » autrement ?

Reste une question centrale : ces expériences constituent-elles également un entraînement à « devenir adulte » ? La réponse est : tout dépend de la définition que l’on donne à l’âge adulte. Si celui-ci est réduit à l’accès à un emploi stable, à un logement autonome ou à la mise en couple, alors les parcours des jeunes vivant en camion peuvent apparaître comme des formes de retrait ou de suspension de cette entrée.

Cette interprétation quelque peu restrictive demeure toutefois dominante dans de nombreux discours publics et familiaux. Mais les sociologues invitent à dépasser cette conception strictement statutaire. Pour Olivier Galland (2017), l’entrée dans l’âge adulte ne peut plus être comprise uniquement à travers quelques seuils institutionnels. Elle implique également des dimensions subjectives : le sentiment d’être responsable de ses choix, se sentir capable de se prendre en charge et de définir ses propres priorités.

Sous cet angle, les jeunes vivant en camion développent souvent des formes de responsabilité importantes. Ils doivent assurer leur subsistance, anticiper leurs déplacements, gérer des périodes de précarité entre deux contrats saisonniers et prendre seuls de nombreuses décisions sur la suite de leur parcours. Leur autonomie n’est pas toujours reconnue socialement parce qu’elle ne correspond pas aux marqueurs traditionnels de la réussite adulte. Pourtant, elle constitue bien une expérience importante de prise de responsabilité.

Cette tension révèle un décalage entre les normes dominantes de l’âge adulte et certaines expériences vécues par les jeunes générations. Les premiers valorisent la stabilité ; les secondes doivent souvent composer avec la mobilité, l’incertitude et la flexibilité.

En observant ces jeunes, j’ai découvert que le passage à l’âge adulte ressemble davantage à une succession d’expériences, d’essais, et de bifurcations. C’est ainsi que j’ai pu dégager un processus circulaire de construction identitaire en quatre étapes que j’ai observé dans les expériences des saisonniers (se chercher, s’intégrer, s’engager, se distancer, se chercher, etc.). Cette évolution ne concerne pas uniquement quelques groupes considérés comme marginaux. Elle touche, à des degrés divers, une part croissante de la jeunesse.

Ces trajectoires de jeunes vivant en camion fonctionnent comme un révélateur des transformations plus larges des sociétés contemporaines et mettent ainsi en lumière des questions aujourd’hui largement partagées : comment accéder à l’autonomie dans un contexte économique incertain ? Comment concilier aspiration à la liberté et nécessité de gagner sa vie ? Comment construire son identité lorsque les repères biographiques traditionnels deviennent moins évidents ?

The Conversation

Emilie Auger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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