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17.05.2026 à 09:42

Plus rien ne vous choque ? Comment l’intolérable se transforme en norme dominante

Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)
Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Comment des idées politiques considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer voire s’imposer dans le débat public ? Comment résister à la normalisation d'idées extrémistes ?
Texte intégral (1543 mots)

Comment des idées politiques ou sociales considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer voire s’imposer dans le débat public ? La psychologie sociale montre que, face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante. Mais comment résister à la normalisation d’idées extrémistes ?


Plus rien ne vous choque ? Aux États-Unis, les raids de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et les promesses de déportations massives de Donald Trump se sont concrétisées, son administration a capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et menace désormais Cuba. En Europe, certains politiciens souverainistes n'hésitent pas à affirmer que la loi nationale doit primer sur les traités. Ce qui frappe n’est pas seulement la radicalité de ces paroles ou de ces actions, mais le fait qu’elles suscitent de moins en moins de surprise – à peine le temps d’un scroll ou d’un zappage de chaîne.

Qu’il s’agisse de politique, de société ou de valeurs culturelles, des idées autrefois impensables finissent par entrer dans le débat public. Elles deviennent discutables, tolérables, parfois banales, même si elles continuent de diviser. Comment expliquer ce déplacement progressif des frontières de l’acceptable ?

Pour y répondre, il faut dépasser le seul registre de l’indignation. La psychologie sociale montre en effet que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni stable : cela se construit collectivement, au fil des interactions, des discours et des répétitions.

La normalisation : comment le « normal » se déplace

Ce que nous percevons comme « normal » repose sur des normes sociales : des règles implicites partagées qui définissent ce qui est valorisé, toléré ou sanctionné. Ces normes évoluent lorsque des comportements ou des idées sont répétés et validés publiquement. Les expériences classiques de Muzafer Sherif et de Solomon Asch ont montré que, face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante.

Mais la normalisation ne relève pas seulement de mécanismes individuels. Des travaux récents en science politique montrent qu’elle opère aussi à l’échelle des idéologies. Dans The Normalization of the Radical Right (2024), le politiste Vincente Valentim montre que la montée de l’extrême droite ne tient pas tant à une radicalisation soudaine des électeurs qu’à l’érosion progressive des normes sociales qui freinaient l’expression publique de ces idées.

Lorsque le stigmate social diminue, des préférences jusque-là latentes peuvent s’exprimer plus librement. L’enjeu n’est donc pas simplement un changement des convictions, mais une transformation des conditions de leur expression : à mesure que le coût symbolique de certaines prises de position baisse – parce qu’elles sont reprises par des responsables politiques, discutées dans les médias ou moins fortement sanctionnées – elles deviennent plus visibles, paraissent plus ordinaires et déplacent progressivement le seuil de leur acceptabilité collective.

Ce phénomène s’apparente à ce que le sociologue Damon Centola appelle une « contagion complexe » : contrairement à une information virale, une idéologie ne se diffuse pas par une exposition ponctuelle, mais par des expositions répétées, socialement renforcées, au sein de réseaux où elle gagne progressivement en légitimité.

L’évolution récente du terme de « remigration » en Europe illustre ce mécanisme. Longtemps cantonné à des cercles marginaux, il a été remis en lumière en janvier 2024 par l’enquête du média allemand Correctiv sur des réunions entre responsables politiques et militants d’extrême droite. La reprise de ce terme par des dirigeants du parti d’extrême droite AfD et sa discussion sur des plateaux télévisés, non plus comme une proposition extrémiste mais comme une option politique parmi d’autres, a contribué à en déplacer l’acceptabilité.

Quand l’autorité et les médias légitiment l’impensable

La normalisation est accélérée lorsque des figures d’autorité s’en font les relais. Les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage social montrent que nous avons tendance à imiter les comportements et les discours de modèles perçus comme puissants ou légitimes. Lorsqu’un dirigeant politique adopte publiquement une position radicale, celle-ci gagne en crédibilité par simple imitation.

Les médias jouent un rôle complémentaire. Depuis les travaux fondateurs de Maxwell McCombs et Donald Shaw (1972), on sait que l’agenda-setting n’influence pas directement ce que les citoyens pensent, mais ce à quoi ils pensent. En accordant une visibilité répétée à certaines idées, mêmes marginales au départ, les médias contribuent à les installer durablement dans le débat public.

La criminalisation des mouvements écologistes en offre un exemple récent. En France, entre 2023 et 2025, plusieurs responsables politiques ont qualifié des militants écologistes de « terroristes » ou de « menace pour l’ordre public » à la suite d’actions contre des infrastructures. La forte médiatisation de ces discours par des médias nationaux a contribué à rendre cette grille de lecture progressivement acceptable, voire légitime, dans l’espace public.

Mais la normalisation ne va pas toujours dans le sens d’un durcissement. Elle peut aussi accompagner des transformations progressistes. L’égalité salariale entre les femmes et les hommes, longtemps perçue comme une revendication marginale, s’est imposée comme une norme sociale largement partagée. De même, selon un sondage Ipsos publié en 2025, 77 % des Français se déclarent favorables à des lois renforçant la lutte contre les discriminations envers les personnes LGBTQIA+.

Quand la normalisation rencontre des résistances

Pour autant, l’élargissement du champ de l’acceptable n’est ni automatique ni irréversible. La psychologie sociale s’intéresse aussi aux mécanismes de résistance à la normalisation. Des travaux récents sur l’« inoculation psychologique », menés notamment par Jon Roozenbeek et Sander van der Linden, montrent que l’exposition préventive aux techniques de manipulation renforce la capacité des individus à résister à des discours trompeurs ou extrémistes. Autrement dit, les normes ne se déplacent pas indéfiniment : elles se heurtent à des seuils de tolérance et à des capacités de vigilance collective.

Ces moments de rupture apparaissent souvent lorsque des acteurs légitimes nomment explicitement le basculement en cours. L’histoire en offre plusieurs exemples. En 1974, lorsque Simone Veil défend la législation de l’IVG, elle met en lumière l’écart entre l’interdit pénal et une réalité sociale déjà répandue. Elle révèle l’inadéquation croissante de la norme juridique. De même, lors de l’abolition de la peine de mort en 1981, portée par Robert Badinter sous la présidence de François Mitterrand, la réforme ne suit pas immédiatement l’opinion majoritaire : elle redéfinit publiquement le seuil moral tolérable en inscrivant la question sur le terrain des principes fondamentaux.

Ces séquences rappellent que la normalisation n’est jamais totale. Le déplacement des frontières du tolérable n’est pas un processus à sens unique : il peut être contesté, freiné, voire partiellement inversé lorsque des repères moraux partagés sont réactivés. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour éviter le double écueil du fatalisme – « tout serait inévitable » – et de l’illusion inverse, selon laquelle les normes se transformeraient sans résistance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

16.05.2026 à 18:48

Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations

Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux
Johanna Dagorn, Sociologue, Université de Bordeaux
Journée mondiale contre l’homophobie : une enquête montre que les jeunes LGBTQIA+ subissent fréquemment des menaces du fait de leur sexualité dans un cadre scolaire.
Texte intégral (1821 mots)

Le 17 mai est la journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Une étude française menée auprès de 400 jeunes LGBTQIA+ âgés de 14 à 18 ans documente notamment les discriminations subies durant la scolarité.


L’école est souvent présentée comme un espace d’émancipation, de socialisation et de protection. Pourtant, pour de nombreux jeunes LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, asexuel), elle demeure un lieu d’apprentissage… de la peur. Moqueries, insultes, harcèlement, invisibilisation, isolement : les expériences discriminatoires vécues à l’école ont des conséquences profondes sur la santé mentale, les parcours scolaires et la confiance en soi.

Dans l’ouvrage collectif La santé mentale des jeunes queers, que nous avons dirigé, nous avons souhaité replacer ces questions au cœur du débat public. Car avant d’être perçus comme des jeunes fragiles parce qu'influencés par un soi-disant lobby LGBT, ces jeunes LGBTQIA+ sont surtout exposés à des violences spécifiques et répétées.

Une école encore traversée par les violences LGBTphobes

Les discriminations vécues par les jeunes gays, lesbiennes, bi, trans ou non binaires à l’école ne se limitent pas aux agressions physiques. Elles prennent souvent des formes plus diffuses : remarques humiliantes, mises à l’écart, rumeurs, assignations de genre, refus du prénom choisi, insultes quotidiennes ou encore silence des adultes face aux violences.


À lire aussi : Ces vies bouleversées par les dynamiques « anti-genre » en Europe


Les études européennes montrent l’ampleur du phénomène. Selon l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (2023), 91 % des personnes LGBTQIA+ disent avoir entendu des remarques dégradantes ou observé des comportements négatifs envers des élèves perçus comme LGBT durant leur scolarité. L’Unesco estimait déjà en 2019 que près d’un jeune LGBTQIA+ sur deux en Europe avait subi des intimidations scolaires liées à son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Ces violences ne sont pas anecdotiques. Elles s’inscrivent dans un climat scolaire où certaines normes hégémoniques de masculinité, de féminité et d’hétérosexualité restent valorisées. Les élèves qui s’en éloignent deviennent alors des cibles privilégiées de stigmatisation. Les jeunes trans sont particulièrement exposés au sein de la communauté LGBTQIA+.

Dans plusieurs témoignages recueillis lors de notre enquête, menée pour l'association de recherche ARESVI avec le soutien de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT), les insultes, les rejets et les humiliations scolaires apparaissent comme des expériences fondatrices d’un mal-être durable.

Cette surexposition est statistiquement prouvée. Entre 2024 et 2025, nous avons recueilli plus de 400 réponses de jeunes par questionnaires (entre 14 et 18 ans ; un tiers de garçons gays, un tiers de filles lesbiennes et autant de personnes trans et non-binaires, toutes catégories sociales confondues, dont 30 % vivant en milieu rural). Au total, 24 % des jeunes LGBTQIA+ que nous avons enquêtés ont subi des menaces du fait de leur sexualité et 48 % du fait de leur identité de genre. Si ces données montrent que le collège demeure un espace de moindre violence, elles soulignent que les « coming out » (annonce volontaire et assumée d’une orientation sexuelle, d’une identité de genre) s’effectuent surtout au lycée.


À lire aussi : Que nous dit le rejet des minorités de genre de notre société ?


À ces violences directes s’ajoute un autre phénomène : l’invisibilité. Peu d’enseignants et d’enseignantes ouvertement LGBTQIA+, peu de contenus pédagogiques inclusifs, peu de représentations positives. Le silence institutionnel produit lui aussi des effets. Comme le rappelle la chercheuse Caroline Dayer, « le silence étouffe la possibilité d’exister et de se projeter ». Autrement dit, lorsque les institutions (l’école ou la famille) ne permettent pas d’exprimer une identité (de genre ou de sexualité) cette dernière se vit comme un secret, un tabou ou une honte, et ceci dégrade la santé mentale des minorités de genre et de sexualité.

Quand les discriminations abîment la santé mentale

Si l’on isole les expériences scolaires d’autres phénomènes (comme les discriminations subies au sein des groupes de jeunes du même âge ou de la famille), on remarque que les conséquences psychiques de ces expériences sont massives. Les jeunes LGBTQIA+ présentent davantage de dépression, d’anxiété, d’automutilations et de conduites suicidaires que leurs pairs hétérosexuels.

Les chiffres sont particulièrement préoccupants chez les jeunes trans et non binaires. Ainsi, dans notre enquête, plus d’un jeune LGBTQIA+ sur deux déclarait avoir eu des « idées noires » ou des pensées suicidaires à la suite des discriminations subies. Toujours dans la même enquête, ce chiffre atteint près de 60 % chez les jeunes trans et plus de 63 % chez les jeunes non binaires.

Le concept de « stress minoritaire », développé par le psychologue Ilan Meyer, permet de comprendre ces écarts. Il montre que les difficultés psychiques des minorités sexuelles et de genre ne proviennent pas de leur identité elle-même, mais de l’exposition répétée aux discriminations, au rejet et à l’anticipation constante de violences. Autrement dit : ce n’est pas le fait d’être gay, lesbienne ou trans qui produit la souffrance, mais le fait d’être humilié, invisibilisé, rejeté, voire ostracisé en raison de cette identité.

Ces discriminations, injures ou ostracismes touchent aussi l’estime de soi et les relations sociales. Dans notre enquête, près des deux tiers des répondantes et répondants LGBT déclarent avoir perdu confiance en eux après des expériences discriminatoires à l’école. Un jeune sur cinq déclare avoir cessé certaines activités ou évité des relations sociales.

Des effets durables sur les parcours scolaires

Ces violences ont également des conséquences directes sur les études. Quand l’école devient un espace d’insécurité, certains jeunes développent des stratégies d’évitement : absentéisme, phobie scolaire, décrochage, retrait des interactions sociales. Et là encore, au total, ce sont les jeunes personnes trans qui déclarent des dégradations massives de leurs expériences scolaires (comme le montre le tableau ci-dessous).

Dans notre enquête, près d’un jeune trans sur cinq déclare avoir arrêté l’école ou ses études à la suite des discriminations vécues. Beaucoup évoquent aussi une baisse des résultats scolaires (19 %), des troubles du sommeil (32 %) ou des idéations suicidaires (59 %).

Le climat hostile agit directement sur les capacités d’apprentissage. Les micro-agressions répétées diminuent la motivation, la concentration et le sentiment d’efficacité personnelle. Certains jeunes finissent même par « s’autocensurer » dans leurs choix d’orientation, évitant des filières perçues comme trop masculines, trop normatives ou insuffisamment inclusives. Or, depuis les travaux de Bernard Charlot, nous savons que « L’élève n’apprend que s’il trouve du sens à ce qu’il apprend ». La réussite scolaire dépend fortement du sens que l’élève donne aux apprentissages et à sa trajectoire scolaire. Lorsqu’un élève est orienté dans une voie qu’il n’a pas choisie ou dans laquelle il ne se reconnaît pas, les risques d’échec sont multipliés.

Les conséquences dépassent alors largement le cadre scolaire. Le décrochage, l’isolement et les difficultés psychiques peuvent produire des trajectoires de précarisation durable : difficultés d’insertion professionnelle, vulnérabilités économiques, fragilisation des liens sociaux. Et ceci a des conséquences directes : en moyenne, 22 % des jeunes LGBTQIA+ enquêtés déclarent qu’après leur coming out, au moins une personne de leur famille a rompu avec lui ou elle. Parmi eux, 49 % des personnes déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours de l’année.

Faire de l’école un espace protecteur

Pourtant, l’école peut aussi devenir un facteur de protection majeur. Les recherches montrent que le soutien des adultes, la présence de modèles positifs, les politiques anti-harcèlement ou encore la reconnaissance des identités de genre améliorent significativement la santé mentale des jeunes LGBTQIA+.


À lire aussi : École et transidentité : le retard français


Le problème n’est donc pas l’existence des minorités sexuelles et de genre à l’école. Le problème, ce sont les violences qu’elles continuent d’y subir.

Former la communauté éducative, lutter contre les LGBTphobies, rendre visibles des représentations positives, protéger les élèves trans dans leur parcours scolaire ou encore intégrer réellement les questions de genre et de sexualités dans les politiques éducatives : ces enjeux relèvent aujourd’hui autant de l’éducation que de la santé publique.

Parce qu’une école plus inclusive ne protège pas seulement les jeunes LGBTQIA+, elle améliore le climat scolaire pour tout le monde, il est temps de penser le lien entre école, relations sociales et santé mentale des jeunes LGBTQIA+.

The Conversation

Arnaud Alessandrin a reçu des financements de la DILCRAH

Johanna Dagorn a reçu des financements de la DILCRAH

13.05.2026 à 12:28

Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères

Laferrière Aude, En délégation CNRS au sein de l'UMR ICAR (UMR - ENS de Lyon, Université Lyon 2, CNRS), ENS de Lyon; IAE Saint-Etienne
Une étude s'est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes.
Texte intégral (1948 mots)

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.


À lire aussi : Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants


J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

The Conversation

Laferrière Aude ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.05.2026 à 15:49

La majorité des Français n’est pas concernée par l’impôt sur l’héritage, mais pense l’être quand même

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École
Deux visions s’opposent sur l'héritage : réduire les inégalités dès la naissance en taxant plus, ou diminuer l’impôt pour valoriser ceux qui travaillent toute leur vie pour leur descendance.
Texte intégral (2418 mots)
Une étude souligne que 74 % des répondants sont incapables de citer le seuil d’imposition de l’impôt sur l’héritage. Koldunov/Shutterstock

Une majorité de Français souhaite une baisse des droits de succession. Deux visions s’opposent : réduire les inégalités dès la naissance en taxant plus, ou diminuer l’impôt sur l’héritage pour valoriser ceux qui travaillent toute leur vie pour leur descendance. Mais de quoi parle-t-on au juste ? De quels montants ? Qui est concerné ? Quelles sont les tendances ?


« Des héritages passent de génération en génération, vous savez ce truc qui vous tombe du ciel. Il y a un moment où ça suffit ! » C’est par ces mots prononcés le 15 octobre dernier que la Présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a ravivé le serpent de mer de la taxation des successions.

Un débat de société qui ne laisse personne indifférent. Si les Français se prononcent majoritairement pour une baisse des droits de succession – 84 % dans un sondage d’avril 2024 –, dans les faits, seule une minorité est réellement concernée par le paiement de ces derniers. Par exemple, en ligne directe (parents-enfants), seuls 13 % des ménages dont le montant de l’héritage excède les 100 000 € sont assujettis au paiement de droits de succession.

Aujourd’hui, l’ampleur des montants en jeu est inédite. La « grande transmission » du patrimoine détenu par les générations du baby-boom est estimée à 9 000 milliards d’euros d’ici 2040.

Cet article vise à poser les termes d’un débat qui dépasse largement le cadre de l’analyse économique pour embrasser des dimensions morales, philosophiques, et politiques.

De quoi parle-t-on ?

Créés en France en 1791, les droits de succession taxent la part d’héritage reçue par chaque héritier, en fonction de son lien de parenté avec le défunt.

Concrètement, le barème de l’impôt sur l’héritage prévoit :

  • Un taux de 5 % en deçà de 8 072 € jusqu’à 45 % au-delà de 1,805 million d’euros pour les enfants et petits-enfants, selon la valeur des biens hérités ;

  • 30 à 45 % pour les fratries selon la valeur des biens hérités ;

  • 55 % pour les neveux, nièces, et autres parents jusqu’au 4e degré inclus ;

  • 60 % pour les parents au-delà du 4e degré ou les personnes sans lien de parenté ;

  • Et une exonération pour le conjoint.

Des abattements personnels sont possibles, à condition que les héritiers n’en aient pas déjà bénéficié dans les 15 ans précédents le décès dans le cadre d’une « donation du vivant ». Ils sont de 100 000 € pour un enfant, un père ou une mère, 15 932 € pour un frère ou une sœur, 7 967 € pour un neveu ou une nièce et 1 594 € en l’absence d’un autre abattement applicable.

Au cours des dernières années, la progression des recettes de l’impôt sur l’héritage a été spectaculaire, passant de 7 milliards d’euros en 2011 à 16,6 milliards d’euros en 2023. Les principales raisons de cette progression sont naturellement à aller chercher dans la mortalité d’une population vieillissante, mais aussi dans la hausse de la valeur des actifs, immobilier en tête.

La France taxe plus que ses voisins

La France présente un des taux d’imposition, théorique comme effectif, parmi les plus élevés du monde. Avec un score de 0,74 % en 2021, la part des impôts sur les successions et donations, exprimée en point de PIB, y est la plus forte de tous les pays de l’OCDE.

Par ailleurs, alors que la tendance à la fiscalisation des héritages est à la baisse dans les pays développés, la France présente, avec la Corée du Sud, une progression sensible. De nombreux pays ont fait le choix d’abolir les droits de succession, parmi lesquels le Canada avant 1980, l’Inde en 1985, l’Autriche en 2008, la Hongrie en 2010 ou la Norvège en 2014. Les raisons invoquées par ces États : présenter un système fiscal attractif, et inciter à l’épargne et l’investissement.

Vision libérale vs sociale

L’argument selon lequel il serait injuste de taxer les économies réalisées après une vie à contribuer à l’État Providence revient très souvent dans le débat quand la parole est donnée aux citoyens, comme le souligne la chercheuse Stefanie Stantcheva. Les économistes, quant à eux, posent les termes du débat autrement. En simplifiant, nous pourrions évoquer une confrontation entre deux écoles de pensée.

Libérale : taxation contre-productive

L’impôt sur l’héritage découragerait les individus à être aussi productifs que possible de leur vivant. Ce déficit d’exploitation du plein potentiel de l’individu, dans la production comme l’investissement, finirait par éreinter la production de richesse nationale, au détriment de tous, à commencer par les classes populaires les plus dépendantes des mécanismes de redistribution.

Cette vision est portée par des économistes comme Milton Friedman, Gary Becker, Robert Barro, Thomas Sowell ou James Buchanan.

Sociale : réduire les inégalités à la naissance

Cette vision considère que la taxation des héritages, à plus forte raison dans un contexte où les revenus du capital sont prépondérants, permettrait à davantage d’individus à réaliser leur plein potentiel par une meilleure redistribution des richesses.

Elle est défendue par des économistes comme Thomas Piketty, Anthony Atkinson, Joseph Stiglitz, Emmanuel Saez ou Gabriel Zucman.

Les études cassent les préjugés

Dans un monde ouvert où les États n’hésitent pas à se livrer une concurrence fiscale pour attirer les capitaux, les hauts patrimoines pourraient déménager vers des contrées jugées plus accueillantes, de façon à échapper à la fiscalité sur les successions. Dans leur étude, les économistes Enrico Moretti et Daniel J. Wilson mettent en exergue un effet peu significatif des écarts d’imposition sur les choix de localisation des hauts patrimoines.


À lire aussi : Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ?


Les économistes Jonathan Goupille-Lebret et Jose Infante se sont, quant à eux, intéressés à l’impact de l’augmentation du taux d’imposition de l’héritage sur la valeur du patrimoine transmis. Ils constatent un effet de substitution réel, mais modéré. Une augmentation de 10 % des droits de succession se traduirait ceteris paribus par une baisse de 2,5 % de la valeur du patrimoine transmis. Ces résultats peuvent s’expliquer par l’impréparation de certaines successions, notamment en cas de décès prématuré, ou par le fait que les impôts en question devront être acquittés par les héritiers sans affecter le niveau de vie de l’individu.

Si les effets d’une augmentation des droits de succession sur les comportements individuels ne sont pas bien documentés, leur effet sur la capacité des populations profitant de la redistribution à améliorer sensiblement leur niveau de vie, et à bénéficier d’une réelle mobilité sociale, n’est pas vraiment démontré non plus. Même des économistes tels que Gregory Mankiw ou James Mirrlees, a priori favorables à la fiscalisation des successions, reconnaissent que cela ne peut être fait sans étudier sérieusement les potentiels effets contre-productifs qu’ils pourraient engendrer.

60 % des Français surestiment l’impôt sur l’héritage

De nombreux mécanismes d’exonération – du démembrement de propriété, à la fiscalité sur les assurances-vie en passant par différentes dépenses fiscales catégorielles (dont le « pacte Dutreil ») – viennent réduire l’assiette de l’impôt sur l’héritage, mais contribuent également à en fausser sa perception auprès des Français.

Une enquête de France Stratégie de 2018 révélait, à ce titre, que seuls 15 % des Français parvenaient à situer correctement le taux moyen effectif d’imposition en ligne directe (entre 5 % et 10 %), quand ils étaient 60 % à le surestimer ; 74 % des répondants s’avéraient incapables de citer le seuil d’imposition ou la part des ménages français concernés par cet impôt.

Sans doute seraient-ils étonnés d’apprendre que 87,1 % des héritages en France sont inférieurs à 100 000 euros, et que la transmission médiane (par héritage et donation) est de l’ordre de 41 100 euros.

Les enfants héritent de plus en plus tard

Cette situation est à inscrire dans un contexte macroéconomique d’un patrimoine qui croît plus vite que le revenu, et dont la répartition dans la population est des plus inégales. En 2025, le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) indique que le patrimoine est passé de 4,5 fois le revenu disponible des ménages en 2000 à 6 fois en 2021. Les transmissions peuvent contribuer à figer des situations selon des principes liés au hasard de la naissance davantage que sur les mérites.

Estimation de l’âge moyen des enfants au décès de leurs parents, 1980-2070. Les enfants des hommes décédés en 1980 avaient en moyenne 37 ans en 1980, ils auront 57 ans en 2070. France Stratégie

Ce débat, nous l’avons vu, dépasse largement le cadre de l’analyse économique pour embrasser des dimensions philosophiques. Et tandis que l’horloge tourne, la société française connaît une transition démographique inédite qui, par le jeu de l’allongement de l’espérance de vie, voit également reculer inexorablement l’âge auquel les enfants héritent. Un âge avancé qui est moins propice à l’investissement, lequel alimente l’économie, qu’à l’épargne, qui la prive de son carburant.

The Conversation

Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.05.2026 à 14:29

Sur Internet, une « mise en procès permanente » de la grosseur malgré les discours sur l’acceptation de soi

Yann Bruna, Maître de conférences en sociologie, Université Paris Nanterre
Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, engendrant vulnérabilités et autocensure.
Texte intégral (2963 mots)

Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, creusant les vulnérabilités et engendrant l’autocensure. Cadres d’émancipation, les réseaux sociaux sont aussi source de violences. Regard d’ensemble avec les premiers résultats de l’enquête « Grosseur en ligne ».


Comme le montre la sociologie du corps, les morphologies participent de systèmes de classement qui naturalisent les hiérarchies sociales. Ainsi, la minceur apparaît comme un « capital corporel » pour les femmes et les classes moyennes en quête ou en défense de leur position, tandis que la grosseur fonctionne comme un stigmate, renvoyant à une « maladie de la volonté », à un manque de discipline et à des modes de vie disqualifiés.

Pourtant, l’essor du « body positivisme » participe à brouiller ces hiérarchies. Porté aujourd’hui principalement par des créatrices de contenu en ligne, ce mouvement valorise des corps minorisés et dénonce la grossophobie.

Dans quelle mesure ces discours d’acceptation de soi et de critique des normes corporelles dominantes coexistent-ils avec la forte sensibilité aux remarques d’autrui ? Dans quelle mesure cette sensibilité aux discours des pairs, des proches et du personnel médical entre-t-elle en tension avec la légitimité limitée accordée à ces mêmes autres ?

Pour répondre à ce questionnement, nous nous appuyons sur l’exploitation des premiers résultats de l’enquête quantitative « Grosseur en ligne ». Celle-ci a été administrée à 850 individus résidant en France métropolitaine confrontés, pour une très large majorité, à des discours sur leur poids ou leur morphologie au cours de leur vie.

Indépendance déclarée face aux jugements, vulnérabilité incorporée

Nos résultats confirment un paradoxe déjà documenté dans notre précédente recherche qualitative : les enquêtés affirment massivement que la seule parole pleinement légitime sur leur corps est la leur, plus encore chez les femmes (tableau 1). Mais, dans le même temps, ils font part d’une forte sensibilité aux remarques de toutes les figures proposées, y compris celles considérées comme peu, voire pas du tout légitimes (tableau 2).

Lecture : 25,8 % des hommes enquêtés considèrent leurs parents tout à fait légitimes à s’exprimer sur leur morphologie. Fourni par l'auteur
Lecture : 59,8 % des femmes enquêtées se déclarent fortement affectées par les remarques de leurs parents sur leur morphologie. Fourni par l'auteur

Cette tension peut se comprendre comme l’effet d’un double processus. D’un côté, la diffusion des discours d’acceptation de soi et, plus largement, d’une normativité croissante de l’authenticité et de l’auto‑expression en ligne, encourage à revendiquer la maîtrise de la définition de son corps. De l’autre, la persistance de rapports de pouvoir incorporés donne aux paroles parentales, conjugales et médicales une efficacité symbolique forte, y compris lorsque leur légitimité est explicitement contestée.

Les différences de genre renforcent ce résultat : les femmes sont davantage socialisées à se penser comme jugées sur leur apparence. Mais elles sont aussi plus nombreuses à se doter de ressources en ligne pour reprendre la main sur le récit de leur corps. Les hommes sont moins souvent les cibles de remarques explicites sur leur poids. Notre enquête ajoute qu’ils sont moins enclins à se dire affectés par ces potentielles remarques, et qu’ils sont moins présents dans les espaces numériques de politisation de la grosseur.

La récurrence des remarques sur le poids joue également un rôle majeur sur la légitimité accordée au médecin, comme le montre le graphique ci-dessous.

Lecture : 9,5 % des personnes subissant souvent des remarques sur leur poids pensent que le médecin est tout à fait légitime à s’exprimer sur leur morphologie. Fourni par l'auteur

Pour aller plus loin, il est à noter que les cadres et personnes diplômées du supérieur contestent davantage la légitimité des médecins. Mais elles se déclarent plus fortement affectées que les autres par les remarques sur leurs corps émanant de ces personnes à fort capital symbolique. De leur côté, les employés/ouvriers reconnaissent plus volontiers la légitimité de ces mêmes figures tout en se disant moins affectés par leurs remarques.

L’autonomie discursive est donc à la fois une valeur et un capital. On peut plus aisément se déclarer comme la seule personne légitime à s’exprimer sur son propre corps lorsque l’on dispose des ressources nécessaires pour faire face aux institutionnalisations des jugements (médicaux, professionnels, familiaux).

Accepter la grosseur ou accepter sa grosseur ? Des réceptions socialement distribuées

Les données sur l’auto‑assignation invitent à distinguer les modalités de présentation de soi en fonction, au moins en partie, de l’appartenance à différentes catégories sociales. Par exemple, les étudiants s’éloignent d’un vocabulaire pathologisant (« obèse », 0,2 %) et se retrouvent davantage dans une terminologie anglophone plus engagée (« small fat », « plus size »), tandis qu’une proportion importante d’entre eux se définit comme « normaux » (28,8 %). Plus préoccupés par le corps « qui devrait être », les cadres et professions intermédiaires parlent davantage « d’avoir des formes » ou « d’être en surpoids » (tableau 3).

Lecture : Pour parler de leur morphologie, 11,9 % des étudiants enquêtés se décrivent prioritairement comme des personnes « plus size ». Fourni par l'auteur

Dans la continuité, les personnes les plus dotées en capital culturel sont également plus nombreuses à suivre des comptes qui théorisent la grossophobie et à se doter d’arguments pour contester la médicalisation du poids. Surtout, au moment de l’abonnement, elles ne sont pas attentives aux mêmes éléments. 17,9 % des plus diplômées expliquent que le fait qu’un influenceur ou une influenceuse cite des sources dans ces contenus est essentiel pour obtenir leur adhésion, contre 3,8 % chez les non-diplômées.

L’enquête montre par ailleurs que les personnes diplômées du supérieur sont plus nombreuses à répondre qu’elles ont parfois du mal à trouver les corps gros « jolis » (48,9 % pour les titulaires d’un Master ou équivalent, contre 11 % pour les personnes sans diplôme), ce qui témoigne de la persistance de l’esthétique dominante, même chez celles et ceux qui la critiquent voire la combattent en théorie.

À l’autre pôle, les employés, ouvriers et moins diplômés mobilisent davantage le terme d’« obésité », médicalement construit, utilisent moins les labels militants et s’approprient moins les ressources scientifiques véhiculées par les influenceuses. Ils et elles se trouvent davantage enfermés dans une pathologisation du poids « qui devrait être, mais qu’ils et elles n’ont pas », peu armés pour contester le discours d’expertise alors qu’ils et elles entretiennent des rapports plus conflictuels avec l’autorité médicale.

La possibilité de transformer le stigmate en identité revendicable est donc inégalement distribuée. En ce sens, le « body positivisme » et les mouvements en ligne de lutte contre la grossophobie ne produisent pas mécaniquement une « démocratisation » de l’acceptation de soi : ils semblent offrir des ressources supplémentaires à celles et ceux qui disposent déjà de capitaux pour les mobiliser, tandis que d’autres restent davantage assignés à une expérience individualisée et plus irréversible de « problème de poids ».

L’ambivalence des espaces numériques comme lieux de résistance

L’enquête permet aussi de nuancer l’image des réseaux socionumériques comme simples amplificateurs de violence ou comme cadres d’émancipation. D’un côté, ils apparaissent comme des espaces d’entre‑soi informés et protecteurs : plus de la moitié des répondant·es les utilisent pour écouter des personnes concernées et pour se documenter sur la grosseur, tandis qu’une grande majorité rejoint des groupes privés, filtre les contenus, bloque ou signale des comptes agressifs. Une grande partie de répondants explique construire leur propre « bulle de filtre », où l’exposition à la violence symbolique est réduite et où la parole des « expertes par appartenance », c’est-à-dire ici des créatrices de contenus, est privilégiée.

D’un autre côté, ces mêmes réseaux représentent des dispositifs de gouvernement de soi : hommes et femmes se distinguent entre une volonté bien plus forte chez les premiers d’entamer un parcours de perte de poids, quand les secondes souhaitent plutôt parvenir à accepter leur propre corps :

Lecture : parmi leurs usages des réseaux sociaux en lien avec la grosseur, 19,2 % des femmes les utilisent prioritairement pour acquérir et/ou partager de nouvelles connaissances. Fourni par l'auteur

Nombre d’enquêtés décrivent aussi des feeds « en tension » où coexistent contenus « body positivistes » et contenus de fitness, de régimes, de « bodygoals », tandis que les pratiques de retouche des photos (se montrer « à son avantage » sur les profils publics, moduler l’apparence selon le contexte – CV, applications de rencontre, famille) témoignent d’un ajustement permanent de la mise en visibilité de soi au regard anticipé d’autrui. Une fois de plus, ce sont les femmes enquêtées qui déclarent davantage s’être déjà retenues de poster des photos d’elles en ligne que les hommes (51 % contre 41,4 %).

En somme, les espaces numériques permettent certes de recomposer les regards, mais cette recomposition s’opère à partir d’inégalités préexistantes : ils offrent des opportunités d’acceptation et de résistance qui sont elles‑mêmes traversées par les rapports de genre et de classe. C’est précisément dans cet entre‑deux – entre promesse d’émancipation en ligne et persistance des contraintes matérielles et symboliques hors ligne – que se joue l’expérience contemporaine de la grosseur.

The Conversation

Pour réaliser cette enquête, Yann Bruna a reçu des financements de recherche de la MSH Mondes (Université Paris-Nanterre).

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