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25.03.2025 à 16:48

Quand l’extrême droite instrumentalise le féminisme pour cibler l’islam et les migrants

Claudia Jareno Gila, Maîtresse de conférences en civilisation de l'Espagne contemporaine, CY Cergy Paris Université, CY Cergy Paris Université
Gwenaëlle Bauvois, Chercheuse en sociologie, University of Helsinki
Des groupuscules d’extrême droite comme « Némésis », les « Antigones » ou les « Caryatides », se revendiquent « féministes ». Elles ciblent l’islam et les migrants au nom de la défense des femmes.
Texte intégral (1788 mots)

Le féminisme est traditionnellement associé à des valeurs progressistes, telles que l’égalité et la justice sociale. Mais ces dernières années, des activistes d’extrême droite, comme « Némésis », les « Antigones » ou les « Caryatides », revendiquent leur féminisme. Ciblant l’islam et les migrants au nom de la défense des femmes, elles sont de plus en plus présentes dans les médias. Décryptage.


Comme le montrent les sondages, le Radical Right Gender Gap, c’est-à-dire l’écart entre les sexes dans le vote d’extrême droite, s’est réduit, notamment en France où l’électorat féminin de l’extrême droite est passé de 20 % des voix en 2019, à 30 % en 2024.

Traditionnellement associés à des électeurs masculins issus des classes populaires, depuis quelques années, les partis d’extrême droite ont donc progressivement attiré un électorat plus féminin, tout en modifiant leur image auprès du public pour paraître plus modérés et plus légitimes.

En effet, l’extrême droite a longtemps été largement dominée par des figures masculines mais de nombreuses femmes ont pris dorénavant la tête de partis, voire de pays, comme Giorgia Meloni, présidente d’extrême droite du Conseil italien, Riikka Purra, vice-première ministre de la Finlande et présidente du parti des Vrais Finlandais, Marine Le Pen, ex-présidente du Rassemblement national et Alice Weidel, cheffe du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), autant d’exemples du nouveau visage féminin de l’extrême droite.


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Ce processus de féminisation des responsables politiques d’extrême droite ainsi que de son électorat va de pair avec la féminisation des collectifs d’extrême droite et l’émergence de nouvelles formes d’engagement féminin, en particulier le cyberactivisme, avec une notable présence des femmes sur les réseaux sociaux.

En France, dans le sillage de La Manif pour tous, mouvement contre la loi Taubira qui a légalisé le mariage homosexuel en 2013, des groupes autoqualifiés d’« alterféministes » aux accointances avec l’extrême droite ont vu le jour. On retrouve, dès 2013, les Antigones, groupe fondé par d’anciennes militantes des Femen, et les Caryatides issues du groupuscule d’extrême droite l’Œuvre française, aujourd’hui dissout.

Plus récemment, le collectif Némésis, du nom de la déesse grecque de la vengeance, prétend dénoncer les violences faites aux femmes, mais leurs motivations profondes sont clairement dirigées contre les migrants et contre l’islam. Comme le souligne la chercheuse au CNRS, Magali Della Sudda, ces « nouvelles femmes de droite » utilisent la « cause des femmes » pour défendre une vision nationaliste et traditionnelle de la société.

Contre le féminisme « queer »

Les militantes des collectifs d’extrême droite cherchent aussi à projeter une image plus contemporaine de l’engagement politique des femmes. Face à l’image passéiste de la féministe de gauche traditionnellement associée à Mai 68, ces militantes se présentent comme une incarnation plus moderne, plus jeune, en phase avec leur époque. Le collectif Némésis invite ainsi les femmes à rejoindre « les féministes les plus fun de France ».

Elles se positionnent en contraste avec les féministes de gauche souvent perçues comme « radicales » voire « hystériques », comme Sandrine Rousseau, ancienne candidate d’Europe Écologie Les Verts (EELV), la journaliste et militante Alice Coffin ou la députée Clémentine Autain. Pour ces militantes d’extrême droite, ces figures incarnent un féminisme qui ne se préoccupe pas des « vrais » problèmes des femmes, tant il est imprégné de l’idéologie woke – transidentitaire, multiculturaliste et islamogauchiste.

Dans un contexte de multiplicité de courants féministes, parfois très opposés sur certaines problématiques, notamment la question trans, ces nouvelles militantes rejettent le féminisme intersectionnel qui analyse les façons dont le genre, la race, la classe et d’autres oppressions s’entrecroisent pour créer des expériences uniques de discrimination. Leur combat est simple : elles défendent les droits des femmes blanches cisgenres, tout en essentialisant les hommes « extra-européens », perçus comme dangereux par nature.

Ces groupes se distinguent par leur langage simple et leurs actions percutantes, qui trouvent un écho auprès d’un certain public en quête de solutions perçues comme concrètes, par exemple l’application immédiate des obligations de quitter le territoire français (OQTF), les expulsions accélérées des immigrés clandestins et les peines de prison lourdes.

Contrairement à une gauche dite « arc-en-ciel », autrement dit, une gauche intersectionnelle et queer, ces groupes d’extrême droite se présentent comme les seuls capables d’aborder sans détour ce qu’ils considèrent comme les véritables problèmes des femmes : la violence et l’insécurité. Au lieu de céder à la « lâcheté », elles proposent d’être des « lanceuses d’alerte ».

La « migration de masse » : le « vrai » ennemi des femmes

En effet, la crise migratoire de 2015-2016 caractérisée par l’arrivée en Europe de centaines de milliers de réfugiés, principalement de Syrie, et notamment les agressions sexuelles perpétrées à Cologne, lors du Nouvel An 2015, par des individus d’origine étrangère, ont constitué un terrain propice à l’émergence de discours mêlant droits des femmes et discours anti-immigration.

Même au sein du mouvement féministe, des figures tutélaires, comme Alice Schwarzer en Allemagne, Élisabeth Badinter en France et Cisca Dresselhuys aux Pays-Bas, ont alors soutenu l’idée que l’islam est fondamentalement misogyne.

Du côté des femmes politiques d’extrême droite, le même amalgame est fait : Marine Le Pen déclarait déjà en 2016 : « J’ai peur que la crise migratoire signe le début de la fin des droits des femmes. » Alice Weidel a utilisé, dès 2017, son orientation sexuelle comme argument pour critiquer l’immigration musulmane, une instrumentalisation que l’on nomme « homonationalisme ». Elle affirme que, en tant que lesbienne, elle est exposée à des menaces accrues de la part de certains migrants musulmans.

De même, les groupes d’extrême droite autoproclamés féministes présentent leurs actions comme une quête de justice sociale pour le droit des femmes. Mais derrière ces discours se cache une stratégie appelée « fémonationalisme », c’est-à-dire, une instrumentalisation des violences faites aux femmes à des fins racistes et xénophobes.

Le fait que ces mouvements d’extrême droite instrumentalisent la question des droits des femmes à des fins xénophobes n’a rien de surprenant. En effet, les dernières élections européennes ont montré que la migration était l’un des sujets les plus abordés par l’ensemble des partis politiques européens. La montée de ces groupes arrive donc à point nommé dans un contexte où les discours sécuritaires et anti-immigration se renforcent en Europe en général et en France en particulier.

Les femmes d’extrême droite : des féministes vraiment comme les autres ?

Ces groupes se présentent donc comme une alternative critique à un féminisme de gauche qui ne s’intéresse pas aux « vrais » problèmes des femmes et ferme les yeux sur la réalité de l’immigration dite de masse. Jouant habilement sur le contraste entre une image jeune et moderne et des propos chocs, ce courant semble gagner du terrain, comme le montre la couverture médiatique grandissante et leurs moyens accrus, dans un climat général de réaction antigenre faisant suite à la vague #MeToo.

La visibilité croissante de ces groupes d’extrême droite se revendiquant du féminisme, en France et au-delà, favorisée par la banalisation des propos racistes, a conduit à une normalisation de prises de position autrefois marginales dans un contexte de montée de discours sécuritaires. Comme le montre le récent soutien que le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a publiquement apporté au collectif Némésis, saluant publiquement leur « combat » pour les femmes.

Une question subsiste concernant le rôle que ces « nouvelles femmes de droite » joueront à l’avenir. S’agit-il d’un phénomène marginal amplifié par le prisme médiatique ou du début d’une offensive politique importante ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

24.03.2025 à 16:21

Prisons de haute sécurité pour narcotrafiquants : faut-il copier le « modèle » antimafia italien ?

Clotilde Champeyrache, Maitre de Conférences HDR, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
La proposition de loi sur la lutte contre le narcotrafic sera votée mardi 25 mars. Le ministre Gérald Darmanin y a introduit un amendement sur l’affectation de détenus les plus dangereux dans des prisons de haute sécurité, sur le modèle italien.
Texte intégral (2027 mots)

Adoptée au Sénat début février, la proposition de loi sur la lutte contre le narcotrafic sera soumise à un vote solennel ce mardi 25 mars. Le ministre de la justice Gérald Darmanin y a introduit un amendement sur l’affectation de détenus particulièrement dangereux dans des prisons de haute sécurité. Le régime carcéral « dur » que l’Italie a mis en place contre les chefs mafieux et les terroristes est la référence choisie par le gouvernement. Est-elle pertinente ?


Le 6 mars, le ministre de la justice Gérald Darmanin annonce avoir choisi deux sites – Vendin-le-Vieil et Condé-sur-Sarthe – pour abriter les prisons de haute sécurité où devraient être incarcérés les 200 narcotrafiquants « les plus dangereux ». La décision suit le rapport alarmant de la Commission sénatoriale sur le narcotrafic et l’émoi suscité par le meurtre de deux agents pénitentiaires, lors de l’évasion de Mohamed Amra, en mai 2024. Cette évasion a relancé par ailleurs la question de la circulation de téléphones portables grâce auxquels les criminels continuent leurs trafics voire commanditent des meurtres depuis leur cellule.

Pour répondre à ces défis, exemple est pris sur le « modèle italien ». En témoignent les déplacements du ministre, dont sa visite de la prison de Rebibbia à Rome (Italie). Une cinquantaine de détenus y sont soumis à un régime d’isolement très strict. Les propos du ministre, cependant, ne permettent pas de comprendre ce qu’est réellement ce système, comment il s’intègre dans une vision globale de la lutte contre la grande criminalité, ni même quelles difficultés accompagnent sa mise en œuvre.

Le régime carcéral dur à l’italienne

Défini à l’article 41 bis du Code pénitentiaire italien, le régime spécial dit régime carcéral dur (carcere duro) naît en 1975. Conçu initialement pour lutter contre le terrorisme, ce dispositif est aujourd’hui étendu aux mafieux, aux trafiquants de stupéfiants, à certains cas d’homicide, de kidnapping, de vol aggravé et extorsion ainsi qu’aux atteintes à la Constitution. En pratique, les détenus sont principalement des chefs mafieux.

La privation renforcée de libertés vise à couper le lien entre condamné et milieu criminel, à casser la chaîne de commandement permettant aux chefs mafieux de continuer à communiquer avec l’extérieur et à donner des ordres malgré l’incarcération. Elle répond aux révélations de Tommaso Buscetta, membre de la Cosa Nostra sicilienne, lorsqu’il décide de parler au juge Giovanni Falcone. Il décrit la prison palermitaine de l’Ucciardone comme un lieu contrôlé par la mafia où l’on mène la belle vie au point d’être surnommée le « Grand Hôtel Ucciardone ».


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Le régime carcéral dur repose sur des interdictions très sévères : sont prohibés l’usage du téléphone, tout lien ou correspondance avec d’autres détenus, toute rencontre avec des tiers, toute réception d’argent ou de colis en provenance de l’extérieur, toute pratique de quelque activité que ce soit. Les visites au parloir ne sont autorisées qu’une fois par mois, pour une heure, sans contact physique : les personnes, séparées par un vitrage épais, communiquent par interphone. Les courriers sortants et entrants sont contrôlés. Le détenu, seul dans sa cellule, n’a pas accès aux parties communes. Il n’a droit qu’à deux heures par jour de temps de promenade. Un service spécial de police pénitentiaire assure en permanence la surveillance.

Actuellement, 739 détenus purgent leur peine selon les dispositions de l’article 41 bis, dont environ 80 % des suites d’une condamnation pour délit d’association mafieuse tel que défini par l’article 416 bis du Code pénal italien. Les 20 % restants le sont pour grande criminalité et, marginalement, pour terrorisme.

En ce sens, il ne s’applique pas de façon indiscriminée ni, à l’inverse, de façon systématique pour tel ou tel type d’infraction. Le régime carcéral dur est requis en lien avec les notions d’appartenance à une organisation (mafieuse ou terroriste) et de dangerosité sociale. La « force du lien associatif » étant l’un des éléments clefs de la définition de la mafia, appliquer le régime carcéral dur à ses membres les plus importants signifie reconnaître la force de ce lien et contribuer à la casser.

La dureté des conditions d’emprisonnement se justifie par la définition juridique de la « dangerosité sociale » de l’article 203 du Code pénal italien :

« Une personne socialement dangereuse est une personne, même non inculpée ou non punissable, qui a commis une infraction ou une quasi-infraction (art. 49 et 115 du Code pénal) [qui] est susceptible de commettre de nouveaux actes prévus par la loi comme des infractions. »

La probabilité de récidive est d’autant plus élevée que la personne est affiliée à une organisation criminelle forte.

La contrepartie : le statut de collaborateur de justice

L’article 41 bis italien prévoit que l’isolement carcéral strict soit prononcé pour quatre ans, renouvelable à échéance pour des périodes de deux ans après examen de la situation de chaque détenu. Il est révoqué si la personne incarcérée accepte d’entrer dans un parcours de collaboration avec la justice.

Les deux options – régime carcéral dur et collaboration avec la justice – fonctionnent en tandem. La dureté de l’isolement est ainsi pondérée par cette porte de sortie offerte à l’individu incarcéré. Cela suppose une définition claire du statut de collaborateur de justice et des garanties en termes de protection. Actuellement, l’Italie compterait environ 1 000 collaborateurs de justice condamnés pour association mafieuse, principalement des membres de la Camorra napolitaine, la ‘Ndrangheta calabraise restant la moins perméable.

Ces collaborateurs de justice ne sont pas exonérés de toute responsabilité et ne bénéficient d’aucune impunité. La peine est réduite mais ferme, car l’incarcération sert à observer le comportement de la personne et à évaluer sa sincérité. Le système italien ne présuppose pas de dissociation effective de l’individu au sens d’un repentir. Les juges ne pèchent pas par naïveté face aux criminels auxquels ils sont confrontés. La collaboration n’implique pas la fin de la dangerosité sociale, ne protège pas des enquêtes patrimoniales, ni de la saisie des avoirs. L’individu placé à l’isolement ne peut pas communiquer avec les autres collaborateurs ou criminels.

L’apport peut être substantiel (la collaboration empêche, interrompt ou atténue le dommage ou le danger lié à l’infraction) ou probatoire (la collaboration apporte des preuves pour des infractions commises et/ou pour l’identification des infracteurs). Cet apport est évalué avant d’être utilisé au procès, des mesures spéciales de protection – allant jusqu’au changement d’identité – sont offertes s’il est estimé que le collaborateur court un danger grave et actuel.

Un système régulièrement remis en question

Le régime carcéral dur est fréquemment contesté en Italie. Les critiques principales portent sur la compatibilité de l’isolement strict avec le respect des droits de l’homme.

En 2003, Amnesty International dénonçait l’article 41 bis comme « cruel, inhumain et dégradant ». La Cour européenne des droits de l’homme a dû se prononcer en 2015 sur le régime carcéral dur italien et l’a jugé compatible avec la Convention européenne pour la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Même en Italie, des voix s’élèvent régulièrement contre ce système. En 2025, des juges ont obtenu que les deux heures de promenade autorisée passent à quatre. En 2022, la grève de la faim d’Alfredo Cospito, condamné pour terrorisme, a relancé le débat sur la rigueur de l’isolement et son impact sur la santé mentale de ceux qui y sont soumis. La Cour constitutionnelle italienne, plusieurs fois saisie, n’a à ce jour jamais remis en cause l’article 41 bis dans sa globalité, mais s’est prononcée sur certaines dispositions pour les faire amender. En 2013, par exemple, la limitation des entretiens entre détenu et avocats de la défense a été jugée inconstitutionnelle et a ainsi été supprimée.

L’article 41 bis est aussi critiqué pour ses failles. En 2017, le ‘ndranghetiste Giuseppe Piromalli est identifié comme donnant toujours ses ordres de la prison. En 2019, on trouve trois téléphones portables dans la cellule du camorriste Giuseppe Gallo. Le procureur national antimafia Giovanni Melillo en conférence de presse, le 11 février dernier, déclare que « le régime carcéral de haute sécurité est aux mains de la criminalité ».

La transposition du modèle italien ne doit surtout pas servir à éviter une réflexion sur la surpopulation carcérale : l’entassement à plusieurs par cellule et le maintien complexe d’une forme de paix sociale rendent de fait la prison plus criminogène.

Par ailleurs, elle ne sera cohérente que si des prérequis sont réunis : lutter contre les organisations criminelles plus que contre les marchés illégaux, définir la notion de dangerosité et proposer un véritable statut de collaborateur de justice. À ce jour ces conditions ne sont pas remplies en France.

The Conversation

Clotilde Champeyrache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.03.2025 à 16:54

Au-delà de la sexualité, les faux-semblants du consentement

Marjolaine Monot-Fouletier, Enseignant-chercheur en droit public, HDR, UCLy (Lyon Catholic University)
Mathieu Disant, Professeur à l'Ecole de Droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Qu’il s’agisse de céder des données, d’être soigné ou encore de rejoindre un groupe social, le consentement ne se limite pas à la sexualité. Et s’il est omniprésent, il n’en demeure pas moins ambigu.
Texte intégral (2258 mots)

Volontiers associé à la sexualité, où il est promesse d’avancée dans la lutte contre les violences, le consentement est en fait présent dans une grande partie de nos interactions sociales. Terme ambigu, il masque bien souvent une relation déséquilibrée au préjudice de celle ou de celui qui consent.


Le consentement est facilement considéré comme le fondement de toute relation sociale équilibrée et solution ultime pour en régler les maux. Cette hypervalorisation du consentement a ses raisons. Elle ne doit pas en dissimuler les profondes ambiguïtés. Plusieurs travaux récents s’efforcent d’en saisir la complexité et éclairent sur les risques qu’elle présente.

Sait-on vraiment ce qu’est consentir ? Quel est le sens du consentement ? Comment se forme-t-il ? Comment valablement l’exprimer ? Quelle en est la temporalité ?

Un consentement en trompe-l’œil

Ces questions prennent une nouvelle épaisseur dans le contexte contemporain. C’est peu dire que le consentement est un thème d’une grande actualité. Il l’est dans des domaines à fort écho social tels que les relations sexuelles, le suivi des prescriptions de vaccination, le respect de la norme (que l’on pense au phénomène des « gilets jaunes »).

Ce n’est cependant pas dans ces contextes, qui inclinent souvent à des réactions épidermiques peu propices à une réflexion sereine, que nous voulons situer nos propos. D’autant que nombre d’autres domaines, moins médiatisés en raison de leur dimension technique, tels que le développement des modes alternatifs de règlement des litiges, ou le consentement numérique, et qui pourtant irriguent notre quotidien, sont particulièrement éclairants lorsque l’on veut évoquer les ambiguïtés du consentement.

Derrière l’aphorisme « céder n’est pas consentir », la frontière est plus floue qu’il n’y paraît, expliquait Clotilde Leguil, psychanalyste et philosophe, en 2021, sur France  Culture.

En réalité, celui-ci est omniprésent tout bonnement dans le sentiment d’une tension accrue opposant, d’une part, l’excès de consentement associé à l’individualisme (je suis, donc je dois pouvoir consentir), d’autre part, la réalité dégradée d’un consentement en trompe-l’œil (je consens librement à partager toutes mes données ou à acheter impulsivement un objet ?) et mythifié (la cérémonie du mariage, avec son échange public des consentements, a-t-elle jamais fait disparaître les mariages forcés ?)…

Le consentement, partout et nulle part. Il semblerait que rien ne peut exister sans avoir été consenti. Mais cette banalisation du consentement ne signe-t-elle pas sa fin ?


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Aucune place pour la négociation

La valorisation du consentement est flatteuse dans la mesure où elle exalte l’individualisme ambiant et prétend faire rempart à l’abus, à la domination de celui qui veut obtenir d’un tiers une action. En exigeant l’expression objective et concrète d’un consentement, venant souligner l’acte à venir, on protégerait la personne en ajoutant une étape complémentaire entre son être et son comportement : prendre le temps d’objectiver, de matérialiser, son inclinaison pour ce qui vient. La réalité de la mise en œuvre du consentement oblige à modérer cette vision enjouée.

En effet, on ne peut garantir, par le seul consentement, la validité et l’efficacité de la protection des intérêts de la personne. Moins encore en considération d’un consentement de plus en plus souvent donné dans l’urgence, ou du moins dans l’instantanéité, sans qu’un processus de réflexion ne puisse être engagé ni le consentement proprement discerné.

Pourtant, nos relations sociales naviguent entre individualisme et phénomène de masse, et leur appréhension par le droit passe par une sollicitation croissante d’un consentement présenté comme une alternative à l’imposition de la norme. Plutôt que d’imposer un comportement, on sollicite la participation de l’intéressé au processus, par son consentement… Sans pour autant laisser place à la négociation, à la coconstruction de ce qu’il adviendra, sans laisser un choix véritable (on n’impose pas les cookies sur un site de commerce en ligne, mais sans consentement, pas d’accès à tous ces objets du désir).

Sait-on vraiment à quoi l’on consent ?

D’un côté, le recours au consentement, si fictif soit-il, est indispensable dans la mesure où il responsabilise la personne qui devra formaliser positivement, par le droit, son adhésion à tel acte, telle action. C’est aussi un insidieux transfert de charge vers l’individu : celui qui consent engage sa responsabilité ; pas de responsabilité sans consentement, à moins que ce ne soit l’inverse.

D’un autre côté, le consentement protège la liberté du consentant à l’égard d’une contrainte privée, publique ou sociale, voire d’un « modèle » de société lorsqu’au nom de certaines valeurs ou raisons impérieuses, on cherche à imposer une action déterminée. Pas de liberté sans consentement, à moins que ce ne soit l’inverse.

De fait, désormais, les invitations – les injonctions ? – au consentement se multiplient, au point que le domaine du consentement s’étend bien au-delà du périmètre traditionnel du contrat. Mais sait-on vraiment à quoi on consent ? Assure-t-on la qualité du consentement ? À la lumière d’un contexte de technicisation globale des relations sociales et de biais cognitifs, il est impératif de questionner le risque de discordance entre le fait de consentir et le sens de ce à quoi l’on consent.

Le développement des formes multiples de recueil du consentement, et à l’évidence l’élargissement du champ de ce dernier, ouvre de nouveaux chemins d’autonomie, mais avec quelle(s) liberté(s) réelles, quels risques, quelles finalités ?

Les formes juridiques

Les neurosciences nous éclairent sur le libre arbitre et ses conditions. La philosophie nous rappelle que consentir n’est pas vouloir. La sociologie révèle la représentation sociale qui se joue lorsque consentir devient céder à la nécessité (que n’est-on prêt à accepter pour intégrer « le groupe », quel qu’il soit ?), tandis que la criminologie alerte : céder n’est pas consentir.

Il est impératif de mieux comprendre le consentement, pour mieux en observer les formes juridiques, partout complexifiées, souvent présumées voire imposées, comme en droit privé des affaires.

Les choses sont donc moins simples qu’il n’y paraît. On soulignera deux éléments.

Premièrement, exiger le consentement ne garantit pas l’authenticité de l’expression de la volonté du consentant. C’est au mieux un « euphémisme du vouloir » (M. Messu, « Le sens du consentement », in M. Cannarsa, M. Disant, M. Monot-Fouletier, F. Toulieux, Le Consentement. Mutations et perspectives, Mare et Martin, 2024). Choisir d’aller dans une direction sans pour autant savoir très bien où l’on va, prendre un risque en acceptant d’ignorer partiellement ce à quoi on consent. Chacun fait régulièrement l’expérience d’« accepter » des cookies, de « consentir » au partage de données, pour accéder à un service numérique. Quant au malade qui souffre, maîtrise-t-il parfaitement les choix dans son parcours de santé face à un corps médical expert ?

Il n’y a pas dans le consentement le volontarisme que l’on voudrait y voir. Il y a au contraire, de plus en plus, une forme de passivité et de suivisme, voire un risque de fabrique artificielle du consentement (J.-Ph. Pierron, La Fabrique du consentement), mais qui n’engage pas moins le consentant. Placer l’individu à l’abri de son consentement, c’est le mettre à découvert de son engagement. S’étant prononcé avant que l’interaction sociale proposée ne se produise, il ne peut en connaître très précisément les contours : le consentement n’est pas la ratification, il n’est pas toujours libre et rarement parfaitement éclairé, et pourtant il marque de façon objective l’engagement de celui qui l’accorde.

L’une des principales illusions du consentement tient à l’instantanéité dans laquelle il s’exprime. Elle ne laisse pas le temps à la volonté de se construire et d’évoluer. Il est alors d’autant plus impérieux d’organiser le « déconsentir ». Ce pourrait être particulièrement utile sur Internet, où l’on consent actuellement au partage de nos données sans limites de temps, sans possible regret. Car, en l’état, l’hypervalorisation du consentement revient à préserver moins la volonté autonome du consentant que le maintien dans l’ombre du demandeur, encore considéré comme un tiers qui s’engage peu. Que dit-il précisément de son intention, de ses projets, de ce qu’il fera de notre consentement ?

L’exigence « brute » d’un consentement n’est donc pas en tant que telle une garantie suffisante lorsqu’on veut protéger une potentielle victime. Il n’est pas une fin, mais simplement un moyen ; il n’est pas un aboutissement, mais une étape dont on doit penser la vulnérabilité (comment le recueillir, peut-on s’assurer qu’il soit libre et éclairé ?) et la temporalité (comment tenir compte de l’évolution du contexte ayant donné naissance au consentement ?).

Deuxièmement, éluder le consentement et forcer une personne à entrer dans une relation contractuelle peut parfois être souhaitable. Car le consentement n’est pas qu’un acte solitaire. Il peut être un acte égalitaire, solidaire, conçu comme impliquant les intérêts de tiers, voire un intérêt général.

Ainsi d’une entreprise en position dominante qui, en droit de la concurrence, devra contracter avec des opérateurs qu’elle n’aurait pas choisis si sa volonté pouvait s’exprimer librement. Ainsi également du consentement forcé, lorsqu’est en jeu l’accès à un service jugé essentiel, raison d’être, par exemple, des contrats bancaires imposés aux banques pour l’accès à des services « de base ».

C’est bien encore l’intérêt général et la continuité de l’exécution du service public qui justifient d’apprécier de façon différenciée la gravité des vices du consentement dans les contrats administratifs, permettant au juge de maintenir un contrat contre la volonté d’un des contractants (H. Hoepffner, « le consentement dans les contrats administratifs »).

Une certaine objectivisation du consentement

Forcer le consentement peut aussi se justifier par la nécessité de lutter contre une discrimination illégale : on ne peut refuser de signer un contrat, ou refuser de le maintenir, à raison du sexe, de l’origine, de l’orientation sexuelle, du lieu de domicile, de l’âge ou de la situation de famille du cocontractant potentiel.

Forcer le consentement contre le contractant, jusqu’où ? C’est un enjeu juridique concret qui traverse les frontières, non sans subtilités, illustré par l’affaire d’une fleuriste américaine ayant refusé de signer un contrat de fourniture de bouquets pour le mariage d’un couple de même sexe (R. De Caria, « Love all, serve all (coactivement) : le problème de l’obligation pour les entreprises de contracter contre leur volonté » in M. Cannarsa, M. Disant, M. Monot-Fouletier, F. Toulieux, Les Mutations du consentement. Études juridiques internationales, Mare et Martin, à paraître septembre 2025).

Tout ceci témoigne d’une forme d’objectivisation du consentement, qui induit que le consentement n’est plus ce qu’il a si longtemps semblé être, la forme la plus évidente d’expression de l’individualité. Il est sans doute temps d’envisager son alternative pour mieux nommer ce qu’il prétend désigner : une simple autorisation, le témoignage d’une acceptabilité dans laquelle la garantie de la loyauté, condition de la confiance, doit avoir toute sa place.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

23.03.2025 à 09:08

Curtis Yarvin, idéologue du trumpisme et de la fin de la démocratie

Arnaud Miranda, Docteur en théorie politique, associé au CEVIPOF (Sciences Po), Sciences Po
Curtis Yarvin est la figure intellectuelle de la galaxie trumpiste. Son projet « néoréactionnaire » veut en finir avec l’idée démocratique et propose de structurer le gouvernement comme une entreprise dirigée par un monarque absolu.
Texte intégral (2153 mots)
Curtis Yarvin serait proche de J. D. Vance et d’Elon Musk. Sa théorie politique vise un ordre stable à la croisée de la monarchie et du gouvernement d’entreprise. Capture d'écran de la video « The case against democracy » de la chaîne Triggernometry, juillet 2023, Fourni par l'auteur

Curtis Yarvin est la figure intellectuelle qui émerge de la galaxie trumpiste. Son projet politique, défini comme « néoréactionnaire », propose d’en finir avec l’idée démocratique et de structurer le gouvernement comme une entreprise dirigée par un monarque absolu.


Depuis l’investiture de Donald Trump et ses premières mesures de gouvernement, émerge le nom d’un mouvement intellectuel qui serait l’inspiration secrète de la nouvelle administration : la néoréaction, aussi désignée par l’expression « Lumières sombres » (Dark Enlightenment). À la tête de ce mouvement, le blogueur Curtis Yarvin, très proche de Peter Thiel, de Marc Andreessen (milliardaire et conseiller informel du président), mais aussi des cadres politiques comme J. D. Vance et Michael Anton. Yarvin aurait ainsi favorisé l’ascension politique d’Elon Musk et serait notamment à l’origine du plan Gaza.

Il semble difficile, à brûle-pourpoint, de déterminer avec précision l’influence des idées néoréactionnaires sur la nouvelle administration, ce qui supposerait de mener une enquête de terrain. Néanmoins, nous pouvons dès maintenant nous intéresser à la pensée néoréactionnaire.

D’où vient-elle ? Quelles sont ses propositions normatives ? En d’autres termes, en quoi consiste la théorie politique néoréactionnaire qui semble inspirer les premières mesures de la nouvelle administration ?

D’où vient la néoréaction ?

Pour saisir toute la spécificité du courant néoréactionnaire, il faut accepter de la voir comme une véritable contre-culture intellectuelle. La néoréaction émerge sur Internet, à travers des blogs et des forums, mais aussi à travers la rencontre virtuelle de deux figures clés : Curtis Yarvin et Nick Land. Nous pouvons isoler deux moments fondateurs dans la structuration de la constellation néoréactionnaire.

En avril 2007, Curtis Yarvin, un ingénieur américain, lance son blog Unqualified Reservations sous le pseudo Mencius Moldbug. Son premier texte, « A Formalist Manifesto », annonce avec grande clarté son projet politique. Yarvin se présente comme un libertarien convaincu, mais déçu. Le libertarianisme, qui vise la limitation ou la disparition de l’État au profit d’un libéralisme dérégulé, est « une idée évidente » qui « n’a jamais pu être appliquée en pratique ». L’erreur des libertariens est, selon lui, de voir leur idéologie comme « l’apogée de la démocratie », alors que celle-ci est fondamentalement « inefficace et destructrice » (Yarvin reconnaît à ce titre sa dette à l’égard de Hans-Hermann Hoppe, disciple de Rothbard).


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Entre 2007 et 2008, grâce à un style provocateur et une grande productivité, Yarvin se constitue un contingent de lecteurs – principalement issu des cercles libertariens états-uniens. Rejetant avec fermeté le progressisme comme étant l’une des raisons pour lesquelles nous ne parvenons pas à nous défaire de l’absurdité démocratique, Yarvin se définit lui-même comme réactionnaire, ou même néo, post ou ultraréactionnaire. C’est le terme néoréactionnaire qui sera repris, à partir de 2010, pour décrire la néoréaction comme un mouvement intellectuel à part entière.

Le second moment tient à la découverte de Yarvin par Nick Land. Ce dernier est un ancien philosophe de l’Université de Warwick, figure de proue du CCRU, un collectif intellectuel d’avant-garde. Défendant une perspective « accélérationniste », Land critique le « misérabilisme » d’une gauche qui essaie vainement de contenir les effets néfastes du capitalisme, il faudrait au contraire épouser son mouvement et l’accentuer. Son accélérationnisme inconditionnel le pousse à adopter une position procapitaliste et à s’intéresser à la pensée de Yarvin. À partir de mars 2012, sur son blog Urban Future (depuis supprimé), il lui consacre une série d’articles intitulée « The Dark Enlightenment ». Cette série d’articles va conférer à la néoréaction une véritable notoriété en ligne et lui permettre de se constituer comme une contre-culture intellectuelle.

La théorie politique néoréactionnaire

S’il est une théorie politique néoréactionnaire, elle est à trouver sous la plume de Yarvin qui annonce l’ambition, dès son premier article, de « construire une nouvelle idéologie ». Si Yarvin la présente comme un dépassement du libertarianisme, il la décrit comme formaliste et néocaméraliste. Essayons d’expliquer ces termes.

L’élément fondamental de la pensée de Yarvin est la question de l’efficacité des systèmes politiques. Un modèle politique est bon s’il parvient à éviter la violence, c’est-à-dire l’apparition de conflits dont l’issue est incertaine. En cela, la politique est une lutte entre ordre et chaos au sein de laquelle « le bien, c’est l’ordre ».

Toute autre question, comme la pauvreté et le réchauffement climatique, est insignifiante. Il ne s’agit pas de réimaginer un ordre social plus juste, mais d’affermir l’ordre existant. Cette approche, que Yarvin nomme formalisme, n’a d’autre souci que de construire une ingénierie politique efficace.

C’est dans cette perspective formaliste que Yarvin analyse l’État américain comme une gigantesque entreprise complètement engluée dans son inefficacité. Parce que le personnel politique est enferré dans une mystique démocratique et dans une obsession de justice sociale, la politique américaine manque de cohérence. Personne ne sait vraiment qui est aux commandes, ni dans quel but.

Afin de régler le problème, Yarvin propose d’en finir avec l’idée démocratique et de restructurer le gouvernement sur le mode d’une entreprise souveraine (une SovCorp) dont la direction serait confiée à un PDG. Celui-ci prendrait les décisions gouvernementales les plus efficaces pour assurer la prospérité de l’État. Et si vous n’êtes pas satisfaits du service que propose ce gouvernement, vous n’avez qu’à vous en trouver un autre.

Pour Yarvin, cette réponse formaliste revient tout simplement à rétablir la monarchie absolue. En ce sens, il se déclare « royaliste », ou « restaurationniste », et considère que le PDG du gouvernement-entreprise n’est rien d’autre qu’un monarque.

Selon lui, la monarchie est une forme politique extrêmement stable, contrairement à la démocratie. Yarvin nomme son modèle « néocaméralisme », en référence au caméralisme de Frédéric II de Prusse (théorie mercantiliste, adossée à la monarchie, visant à accroître la prospérité économique de l’État).

Néanmoins, le caméralisme n’est pas le seul modèle auquel Yarvin se réfère. Les cités-États comme Dubaï ou Singapour sont, selon lui, des prototypes des futurs États néocaméralistes.

Éviter les confusions : néoréaction, conservatisme, « alt-right », « accélérationnisme »

Afin de ne pas se méprendre sur la nature idéologique de la pensée néoréactionnaire, il est important d’éviter certaines confusions intellectuelles.

Tout d’abord, bien que Yarvin soit un défenseur de l’ordre, nous n’avons pas affaire à une simple pensée conservatrice. Yarvin ne promeut pas la préservation de valeurs morales ou religieuses (il se présente d’ailleurs comme athée, ou non théiste).

Il condamne violemment les conservateurs qui, en miroir des progressistes, sont incapables de penser le pouvoir tel qu’il est. Selon Yarvin, les conservateurs sont consubstantiellement arrimés à la démocratie. Le caractère réactionnaire de la pensée de Yarvin se traduit dans une volonté de dissoudre le politique dans une ingénierie économique autoritaire (il loue à ce titre, la prospérité et l’« absence de politique » à Singapour, à Dubaï et à HongKong).

Si la néoréaction et l’alt-right partagent le refus du conservatisme traditionnel, ces deux courants ne nous semblent pas se confondre pour autant.

L’alt-right est populiste et à tendance suprémaciste, dans le sens où certaines composantes affirment clairement l’idée d’une supériorité raciale blanche. La néoréaction est, quant à elle, essentiellement formaliste et élitiste. Les néoréactionnaires méprisent le populisme comme étant fondamentalement démocratique : s’il y a un changement politique, il ne pourra venir que d’en haut.

Bien entendu, ces deux constellations intellectuelles ne sont pas imperméables et peuvent converger stratégiquement. Ainsi, lorsque Yarvin se défend de compter parmi les suprémacistes, il s’empresse de préciser qu’il les lit avec attention.

La néoréaction est parfois assimilée à l’« accélérationnisme » du fait de ses liens avec Nick Land. Si ces tendances convergent, il faut néanmoins être précis. Land est accélérationniste avant d’être néoréactionnaire. S’il considère la néoréaction comme un instrument efficace de destruction du « grand mécanisme de freinage » qu’est le progrès, elle reste un « accélérationnisme avec un pneu à plat » (« Re-Accelerationism », publié sur le site XenosystemNet, le 10 décembre 2013, depuis supprimé). Inversement, si Land a incontestablement contribué à sa popularité, Yarvin ne le cite pas et reste perméable à une perspective accélérationniste. La pensée néoréactionnaire est avant tout une pensée de l’ordre.

The Conversation

Arnaud Miranda ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.03.2025 à 16:53

Amérindiens de Guyane : une révolution politique à bas bruit

Edenz MAURICE, Historien, Sciences Po
Gérard Collomb, Anthropologue. Chercheur associé au Laboratoire d'Anthropologie Politique (CNRS/EHESS), Paris, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH)
Depuis les années 1970, les Amérindiens de Guyane ont progressivement investi l’espace politique. De la dénonciation des établissements scolaires visant à les acculturer à la mobilisation contre le projet minier de la « Montagne d’or », retour sur 50 ans de luttes.
Texte intégral (1862 mots)

Depuis quelques décennies, une révolution à bas bruit a lieu en Guyane. Les Amérindiens ne se considèrent plus comme une « minorité » et ont progressivement investi l’espace politique. Ces évolutions nous invitent à porter un autre regard sur celles et ceux qui se réclament, dans cet isolat français de l’Amérique du Sud, de la catégorie politique et juridique de « peuples autochtones », consacrée officiellement par l’ONU en 2007.


Deux événements récents donnent la mesure de cette révolution silencieuse. Le premier renvoie au mouvement social de mars 2017 qui a paralysé la Guyane. Pour la première fois, les Amérindiens participent largement à cette mobilisation massive, aux côtés des autres composantes de la population.

Le second événement revêt également un caractère inédit. Il survient en 2021, lorsque le kali’na Jean-Paul Ferreira décide de briguer la fonction de président de la Collectivité territoriale de Guyane, la plus importante sur le plan local. Et ce, en conduisant la liste « Guyane », une version renouvelée de la gauche plurielle qui inclut notamment le Parti socialiste guyanais, longtemps dominant sur la scène politique, et les indépendantistes du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale.

Premiers à se confronter et à affronter la présence européenne au XVIIe siècle, les Amérindiens, aujourd’hui au nombre de plus de 10 000 personnes – répartis historiquement en six « nations » – ont désormais investi l’espace politique guyanais et n’hésitent plus à s’en approprier les règles.

Sortir de la minorité sociopolitique, accéder à la citoyenneté

C’est dire le chemin parcouru en un demi-siècle. Si les pouvoirs publics les intègrent parmi les « populations tribales », les Amérindiens demeurent regardés au milieu des années 1970 par le plus grand nombre, tant à Cayenne qu’à Paris, comme une minorité sociopolitique sans poids, enfermée dans la catégorie à double sens de « primitifs ».

D’une part, celui de « sauvages » qui ne possèdent aucune des dispositions attendues pour devenir des citoyens éclairés et responsables. D’autre part, celui de vestiges d’un stade premier de l’humanité dont il convient de sauvegarder les modes de vie et les organisations sociales.

Témoigne de l’imbrication de ces deux conceptions, un reportage télévisé, au titre fort évocateur « En Guyane française chez les Indiens de l’Oyapock », diffusé en 1976 et consacré aux Wayãpi du village de Trois-Sauts rattaché à la commune de Camopi. Le lieu choisi ne relève pas du hasard, en ce que Camopi, l’une des communes les plus méridionales et les plus reculées du département, est la première à avoir élu un maire amérindien à la suite du décret du 17 mars 1969 portant sur la réorganisation administrative du département et intégrant de jure les Amérindiens à la nation française.

Interrogés sur leur compétence civique et politique, les Wayãpi révèlent le rôle d’entremetteur culturel et linguistique joué par les anthropologues pour leur permettre d’exprimer un choix collectif à l’occasion de l’élection présidentielle de 1974. Mais ils reconnaissent aussi que ce jeu électoral leur paraît quelque peu étrange. L’un d’entre eux en vient d’ailleurs à déclarer :

« Les Blancs ne sont pas très forts puisqu’ils ont besoin des Indiens pour choisir leurs chefs. »


À lire aussi : Pourquoi devons-nous enseigner « la Guyane »


Au début de la décennie charnière des années 1980, quelques Kali’na de Mana, sensibles aux profondes ruptures sociales, économiques que soulève le processus d’intégration des Amérindiens, fondent une association pour défendre leur place dans cette commune créole du littoral ouest.

Par la suite, signe d’une génération mieux scolarisée et plus radicale, trois jeunes Kali’na créent, en 1981, l’Association des Amérindiens de Guyane française pour soutenir la cause amérindienne à l’échelle de la région. Fin 1984, ils organisent le premier rassemblement des Amérindiens de Guyane dans le village d’Awala, à proximité de Mana, et portent la revendication de se voir reconnaître comme des « peuples ayant droit à disposer d’eux-mêmes ». Cette manifestation marque un tournant majeur, le fait amérindien devenant dès lors un objet politique défini par ses leaders.

Étendre la lutte

Au cours des années suivantes, le mouvement autochtone ainsi structuré se tourne vers l’État en vue d’acquérir un statut particulier. En 1992, prenant acte des réponses peu satisfaisantes apportées en ce domaine, les Amérindiens décident de porter leur action à l’échelle internationale, intègrent les organisations autochtones du sous-continent américain et participent aux groupes de travail sur les peuples autochtones constitués dans le cadre de l’ONU. Cette nouvelle étape signe la fin d’un rapport exclusif à la France et à l’État, dans lequel l’entrée dans la République et l’accès à la citoyenneté les avaient plongés.

Ce renversement traduit, en outre, une volonté amérindienne de prendre place dans un espace politique régional remodelé par la décentralisation, à travers la participation aux élections locales et la mise en œuvre de véritables stratégies politiques.

Désormais, le jeu qui se joue en Guyane articule les populations « natives » du pays, Amérindiens, Créoles et Bushinenge ou Noirs marrons, soit les descendants de groupes de Noirs qui se sont successivement émancipés de l’esclavage à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

Cette nouvelle donne s’observe, par exemple, dans la manière dont s’est développé le débat sur la question foncière, si prégnante dans les enjeux de l’autochtonie. À partir de 2016, des discussions avec l’État ouvrent la voie à de possibles cessions foncières en faveur des collectivités locales. Celles-ci éveillent la crainte des Amérindiens de voir remise en question l’attribution de terres « coutumières » aux différentes communautés ou d’être dépossédés de leur gestion.

Dans le cadre des pourparlers ouverts à la suite du conflit social de mars 2017, les Amérindiens osent se désolidariser du collectif Pou la Gwiyann dekole (« Pour que la Guyane décolle »), devenu le principal interlocuteur des pouvoirs publics, qui exige la rétrocession totale des terres du domaine de l’État à la Collectivité territoriale de Guyane.

Dénonçant une négociation « qui réduit le “pôle autochtone” à de la figuration et [qui] ne correspond en rien au processus décisionnel libre et éclairé de leurs peuples », les Amérindiens décident de mener séparément les tractations avec l’État et obtiennent la rétrocession à leur profit de 400 000 hectares.

Vers la reconnaissance d’un statut politique spécifique

En arrière-plan de ce débat autour des enjeux fonciers, les Amérindiens soulèvent la question de la reconnaissance administrative, politique et juridique des populations autochtones, une question qui n’a cessé de resurgir, à diverses occasions, depuis le « réveil » de 1984.

Cette question s’est à nouveau imposée en 2023 lorsque la Collectivité territoriale de Guyane a entrepris de débattre d’un « projet d’évolution statutaire » préconisant l’institution d’un « Sénat coutumier » réduit à une fonction consultative, à l’instar du Grand conseil coutumier des populations amérindiennes et bushinenge instauré en 2018, en application de la loi sur l’égalité réelle outre-mer du 28 février 2017.

Vent debout contre ce projet porté par les élus régionaux, majoritairement créoles, les représentants autochtones réclament une « Assemblée des hautes autorités autochtones de Guyane » dotée d’un pouvoir décisionnaire sur tout ce qui touche au cadre de vie des communautés amérindiennes.

Parmi eux, Alexis Tiouka – juriste en droit autochtone et ancien élu d’Awala-Yalimapo – déclare :

« Cette reconnaissance des droits des peuples autochtones est un préalable à la construction du commun de demain, de la société guyanaise de demain. »

Aujourd’hui, le mouvement politique amérindien en Guyane s’est diversifié en accordant une plus grande place aux populations autochtones de l’intérieur. Une nouvelle génération militante s’est investie dans les organisations autochtones actives sur la scène politique ou dans de nouvelles associations.

Certaines d’entre elles s’attachent à obtenir de l’État la mise en place d’une « commission vérité » sur la question des homes, ces pensionnats catholiques visant à accélérer l’évangélisation et la francisation des 2 000 jeunes Amérindiennes et Amérindiens internés, du début des années 1930 à 2023.

Le mouvement autochtone se manifeste aussi par des prises de position sur des sujets d’actualité, en se mobilisant par exemple contre le projet de la « Montagne d’or » – qui prévoyait l’ouverture d’une exploitation minière à ciel ouvert d’un site aurifère dans l’ouest de la Guyane –, abandonné en février 2022.

Longtemps considérés comme des « minorités » dans l’ensemble national et, partant, comme les objets d’une attention paternaliste de l’État, les autochtones de Guyane ont réussi en quelques décennies à prendre place dans l’espace politique national et régional et, en définitive, à produire leur propre histoire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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