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08.09.2026 à 12:38

Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite

Philippe Steininger, Conseiller militaire du président du CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)
Alors que l’espace devient un nouveau lieu de conflictualité, la France compte lancer ses premiers satellites de défense spatiale d’ici à la fin de la décennie.
Texte intégral (1619 mots)
Les satellites Yoda (ici, représenté par une vue d’artiste) seront les premiers dispositifs européens de défense spatiale. CNES, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’espace est devenu un nouveau lieu de conflictualité, au vu de l’importance stratégique des satellites civils comme militaires.

  • Le programme Yoda, du Commandement de l’espace, doit lancer d’ici à 2030 les deux premiers satellites patrouilleurs-guetteurs français.

  • Ces démonstrateurs technologiques seront ensuite suivis de satellites complètement opérationnels.


Dans l’espace, la France peut compter sur Yoda pour défendre ses satellites. Et non, il ne s’agit pas du personnage vert à grandes oreilles de Star Wars !

Yoda (acronyme des « yeux en orbite pour un démonstrateur agile ») désigne un système spatial, et force est de constater que ce système n’est pas sans rappeler le sympathique personnage de George Lucas. Il partage, en effet, avec le héros sa petite taille et sa raison d’être, qui est d’entraver les menaces dans l’espace au maintien de la paix.

L’espace, nouveau lieu de conflictualité

En 2018, la ministre des armées Florence Parly rend pour la première fois publique l’existence de manœuvres, qu’elle qualifie d’inamicales, exécutées par un satellite russe à proximité d’un satellite gouvernemental franco-italien. Ce discours, prononcé sur le site du Centre national d’études spatiales (Cnes) à Toulouse, a marqué les esprits, car, pour la première fois, une autorité française présentait publiquement l’espace extra-atmosphérique comme un lieu de confrontation stratégique en dénonçant nommément les agissements d’un pays.

Un an plus tard, la Stratégie spatiale de défense était publiée, marquant pour la France une rupture stratégique puisqu’elle affiche désormais son intention de défendre ses intérêts dans l’espace, y compris de manière active.

Était alors créé, fin 2019, le Commandement de l’espace (CDE), unité militaire chargée de cette mission ambitieuse. Depuis, on ne compte plus les informations confirmant que l’espace n’est plus un sanctuaire, mais bien un « champ de bataille », comme l’a qualifié Emmanuel Macron fin 2025 à l’occasion de la mise en place du CDE dans sa nouvelle infrastructure toulousaine. Le ton s’est même singulièrement durci par rapport à 2018, le chef de l’État pointant dans son propos des actions « irresponsables, illégales, voire hostiles » conduites par « des puissances d’agression ».

De fait, des opérations visant des infrastructures spatiales au sol ou en orbite sont régulièrement observées : cyberattaques, espionnage de satellites par un autre satellite, brouillage ou leurrage. Sans être orientées vers un acteur en particulier, des démonstrations d’un potentiel offensif clairement établi font partie du tableau.

Ce fut le cas, par exemple, en janvier 2022, lorsqu’un satellite chinois, après avoir agrippé un autre satellite de même nationalité en panne sur l’orbite géostationnaire, l’a propulsé sur une orbite beaucoup plus haute. En orbite basse, on a aussi pu observer ces dernières années des satellites russes libérer des objets, parfois à très grande vitesse, ce qui fait penser à une « torpille spatiale ».


À lire aussi : Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications


Le niveau de menace dans l’espace extra-atmosphérique s’est donc clairement accru, alors que les systèmes spatiaux occupent une place toujours plus grande dans le fonctionnement de nos sociétés et les opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’est développé, depuis 2021, le programme Yoda.

Patrouiller en orbite

L’objectif poursuivi dans le programme Yoda est triple. D’une part, il s’agit de démontrer une capacité de surveillance et de manœuvre dans l’espace à proximité d’objets non coopératifs au voisinage de l’orbite géostationnaire, là où se trouvent les satellites de télécommunications, qui restent constamment au-dessus du même point de la surface terrestre. Ensuite, Yoda doit permettre aux armées de s’entraîner aux opérations d’action dans l’espace et, enfin, d’élaborer pour celles-ci un concept d’emploi.

Yoda agira donc en tant que guetteur, c’est-à-dire qu’il surveillera l’environnement d’un satellite à protéger afin de détecter et de caractériser le cas échéant les approches hostiles, mais aussi en tant que patrouilleur sur l’orbite géostationnaire afin de collecter et de transmettre des informations sur les satellites qui s’y trouvent.

Yoda, qui est un démonstrateur technologique, devra ainsi réaliser des tâches de surveillance de l’orbite géostationnaire, de détection et de poursuite d’objets, d’inspection en orbite et de simulation d’actions de défense active. Dans cette perspective, le système Yoda est constitué de deux petits satellites identiques de quelques dizaines de kilogrammes chacun, l’un jouant le rôle de cible pour l’autre.

Pour réaliser le projet Yoda, le Cnes agit pour le compte du ministère des armées en maître d’ouvrage délégué et en maître d’œuvre système. Il fournit en outre la charge utile des satellites réalisés sous maîtrise d’œuvre industrielle de la société Hemeria, spécialiste des petites plateformes orbitales. La notion de souveraineté étant placée au cœur du développement du système, les solutions techniques retenues sont développées au niveau national ou européen.

Il faut enfin souligner les contraintes techniques imposées par le choix de l’orbite géostationnaire pour déployer Yoda, cette orbite étant distante de 36 000 kilomètres de la Terre et présentant un environnement plus agressif que les orbites basses situées à quelques centaines de kilomètres de la Terre du fait d’un niveau élevé de radiations solaires.

Les premiers satellites de défense en Europe

Yoda est donc un projet techniquement ambitieux, développé pour démontrer la maîtrise par notre pays d’une mission complexe et exigeante, qui n’a encore jamais été réalisée à ce stade en Europe.

En parallèle, le ministère des armées s’est tourné en 2025 vers l’industrie française pour acquérir un satellite d’inspection et de surveillance de l’orbite géostationnaire au profit du CDE, afin de préparer celui-ci aux opérations d’action dans l’espace. Il s’agit du programme Paladin, mentionné dans la loi d’actualisation de la loi de programmation militaire en cours, qui prévoit qu’un satellite commercial sera utilisé à partir de fin 2027 pour conduire des manœuvres de proximité autour d’objets passifs désignés depuis le sol.

Yoda devrait être en orbite avant la fin de la décennie. Dans un premier temps, le Cnes et le CDE opéreront celui-ci ensemble, puis le CDE sera autonome dans la conduite des opérations de routine, tout en bénéficiant du soutien du Cnes pour certaines tâches spécifiques requérant un fort niveau d’expertise.

Après Yoda viendront d’autres systèmes orbitaux plus évolués et véritablement opérationnels, qui permettront aux armées de détecter les menaces dans l’espace, de les attribuer et, le cas échéant, de les contrer afin de préserver nos intérêts. Ils seront complétés par des capacités d’action du sol vers l’espace à base de lasers et de brouilleurs haute puissance, la France écartant à ce stade l’idée d’employer des missiles intercepteurs compte tenu des débris spatiaux que ceux-ci sont susceptibles de produire en impactant leur cible. Comme l’a souligné le président de la République dans son discours à Toulouse, fin 2025 :

« La guerre de demain commencera dans l’espace. Soyons prêts. Ce sera une condition du succès des opérations militaires à terre, dans les airs et dans les mers. »

The Conversation

Philippe Steininger est chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et siège au conseil d’administration de la FRS (Fondation pour la recherche stratégique). Il est le conseiller militaire du président du CNES, agence qui développe le programme YODA.

08.09.2026 à 12:37

Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances

Mathilde Aubry, Enseignant-chercheur en économie, EM Normandie
Angélique Chassy, Docteure en Sciences Economiques - EM-Normandie - Business School - Enseignante-Chercheure, EM Normandie
Didier Lebert, Professeur en sciences économiques, ENSTA
Hugo Peter, Enseignant-chercheur en droit et relations internationales et chercheur associé à l'Institut d'études de stratégie et de défense (IESD), École de l’air et de l’espace
Patricia Baudier, Professeure associée de marketing, EM Normandie
Pierre Barbaroux, Enseignant-chercheur en économie, École de l’air et de l’espace
Il est intéressant de repenser la souveraineté technologique comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action – plutôt que comme une autarcie.
Texte intégral (2112 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les satellites sous-tendent toujours davantage d’activités humaines. Pour certains secteurs, comme la défense, notre dépendance à des services spatiaux constitue une vulnérabilité.

  • Pour mieux la contrôler, certains appellent à une souveraineté technologique, souvent assimilée à une autonomie totale de chaque pays vis-à-vis des autres.

  • Étant donné les coûts et les compétences associés au domaine spatial, la souveraineté devrait être pensée comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.


« Nous nous devons d’être souverains sur l’ensemble du continuum aérospatial, c’est-à-dire depuis les couches basses de l’atmosphère jusqu’à l’espace, en passant par la très haute altitude. »
– Emmanuel Macron, président de la République française, lors de l’inauguration officielle du Commandement de l’espace à Toulouse et de la présentation de la Stratégie nationale spatiale, le 12 novembre 2025.

Navigation, météorologie, observation de la Terre ou communications sécurisées : l’Europe dépend de services spatiaux devenus essentiels. Mais la fourniture de ces services repose sur des compétences, des infrastructures et des financements répartis entre plusieurs pays, européens et non européens.

Cette interdépendance révèle un paradoxe : dans le domaine spatial, la souveraineté technologique ne consiste pas à supprimer toute dépendance, mais à identifier les plus critiques et à préserver sa capacité d’action.

Le spatial, infrastructure critique de nos sociétés

Le domaine spatial regroupe les infrastructures (lanceurs, satellites, stations au sol et systèmes de contrôle) et les briques technologiques (composants électroniques, équipements embarqués et logiciels) qui permettent d’accéder à l’espace et d’y conduire des opérations. Ces systèmes fournissent des données et des services essentiels au positionnement, à la navigation et à la synchronisation, à l’observation de la Terre, à la météorologie et aux télécommunications.

Ces services sont souvent invisibles. Par exemple, les horloges atomiques de Galileo fournissent ainsi une référence temporelle qui synchronise les réseaux de télécommunications et d’énergie et permet aux banques et aux places boursières d’horodater leurs opérations. En situation de crise, le service européen de gestion des urgences provoquées par des événements naturels extrêmes mobilise les données produites par les satellites Sentinel pour cartographier les zones touchées par les incendies, les inondations ou les séismes afin d’appuyer les autorités de protection civile.

À mesure que ces services spatiaux deviennent indispensables au fonctionnement de nos économies, leur interruption est susceptible de produire des perturbations en cascade, révélant de nouvelles vulnérabilités et… justifiant en retour le développement de capacités de résilience à l’échelle des utilisateurs, des organisations et des infrastructures.

L’Agence spatiale européenne (ESA) souligne ainsi qu’une attaque peut viser simultanément les satellites et les systèmes terrestres dont dépend leur fonctionnement. La résilience suppose, dès lors, de protéger les différents maillons de cette chaîne, d’introduire des redondances et de prévoir des solutions de remplacement permettant de maintenir ou de rétablir le service.

Toutes les dépendances ne présentent pas le même degré de vulnérabilité

Les travaux de recherche sur l’interdépendance asymétrique montrent ainsi que le contrôle d’un nœud central peut devenir une source de pouvoir. Par exemple, un équipement disponible auprès de plusieurs fournisseurs n’expose pas au même risque qu’un composant sans substitut.

Ainsi, lorsqu’un partenaire contrôle une ressource, une infrastructure ou une compétence difficilement substituable, tandis qu’il peut lui-même supporter plus aisément une interruption de la relation, l’asymétrie qui en résulte lui confère un pouvoir potentiel.

La criticité d’une dépendance peut ainsi être appréciée à partir de trois questions : la ressource est-elle indispensable ? Existe-t-il une solution de remplacement ? Combien de temps faudrait-il pour l’activer ? Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut bloquer la chaîne sans qu’une alternative soit mobilisable dans un délai acceptable.

Une autonomie construite par l’interdépendance

Deux programmes européens, Ariane 6 et Galileo, permettent d’illustrer la complexité des chaînes de valeur ainsi que la diversité des relations d’interdépendance au sein de l’écosystème spatial européen.

Dans le programme Ariane 6, les accords conclus entre 13 États organisent la répartition de la fabrication des composants entre des industriels européens, dont certains ne sont pas membres de l’Union européenne (Norvège et Suisse). Cette organisation industrielle réunit une masse critique scientifique, financière et productive, mais impose de coordonner budgets, calendriers, interfaces techniques et responsabilités opérationnelles.

Le programme Galileo montre la même logique pour un service opérationnel : la Commission européenne finance et pilote le programme, l’ESA conduit le développement technique et l’European Union Agency for the Space Programme (EUSPA) supervise les services. Pour la deuxième génération de Galileo, Airbus et Thales Alenia Space construisent les satellites, tandis que les centres de contrôle et les industriels du segment sol sont répartis dans plusieurs pays.

Cette division du travail implique de faire coopérer des entreprises qui restent concurrentes sur d’autres marchés. Le cas de Galileo montre ainsi comment l’ESA peut jouer un rôle de tiers pour organiser cette coopétition et permettre le partage des connaissances nécessaires au projet tout en protégeant les compétences stratégiques des industriels) et comment elle fabrique une capacité européenne qu’aucun État ne pourrait aisément reproduire seul.

Il serait pourtant excessif d’en conclure que toute coopération renforce mécaniquement la souveraineté. Une coopération peut notamment créer des points de blocage si un composant, une infrastructure ou une décision, reste contrôlé par un partenaire unique. Elle n’est d’ailleurs jamais acquise : dans les industries technologiques complexes, comme les semi-conducteurs, la stabilité de la coopération dépend des intérêts et des stratégies des différents acteurs.

La contribution d’une coopération à la souveraineté dépend donc de la possibilité de décider de l’adaptation, du maintien ou du remplacement des ressources critiques dans des délais acceptables.

Gouverner les dépendances plutôt que promettre l’autosuffisance

La recherche sur le concept de technology sovereignty invite à concevoir la souveraineté moins comme un état que comme une capacité d’organisation.

Ces enjeux sont aujourd’hui au cœur des recherches sur la souveraineté technologique et les politiques d’innovation, qui interrogent notamment les stratégies permettant de gouverner et de sécuriser les technologies critiques. Dans ce cadre, analyser les interdépendances qui structurent le secteur spatial européen est indispensable pour identifier ses vulnérabilités et organiser sa gouvernance.

Cela suppose, d’abord, de cartographier les dépendances qui traversent la chaîne de valeur spatiale, depuis l’accès aux composants électroniques et aux capacités de lancement jusqu’à la maîtrise des fréquences, des stations au sol, des logiciels de contrôle, des données et des compétences d’intégration.

Elle exige, ensuite, de distinguer ce qui peut être mutualisé de ce qui doit rester sous contrôle étroit parce qu’il conditionne l’autonomie de décision ou la continuité d’un service essentiel.

L’innovation ouverte recompose les dépendances

L’innovation ouverte repose sur une circulation accrue des connaissances et des technologies entre les frontières des organisations, en associant notamment entreprises, acteurs publics et laboratoires de recherche. Dans le secteur spatial, la généralisation des pratiques d’innovation ouverte impliquant des acteurs privés et publics permet de mutualiser les compétences, de partager les coûts et d’accélérer l’expérimentation. Elle rend cependant plus difficile l’arbitrage entre les ressources qui peuvent être partagées et celles qui doivent rester sous contrôle étroit : plus les acteurs impliqués sont nombreux, plus la maîtrise des technologies, des données et des compétences critiques est distribuée.

La constellation sécurisée IRIS² illustre cette architecture en Europe : financements de l’Union européenne, des États, de l’ESA et du secteur privé doivent soutenir des services gouvernementaux et commerciaux.

Dans cette optique, un acteur public peut orienter un écosystème d’innovation en définissant des objectifs et en finançant les phases de développement caractérisées par les risques technologiques les plus élevés. La commande publique complète ces instruments en créant une demande initiale susceptible de réduire l’incertitude commerciale et d’offrir de premiers débouchés aux entreprises innovantes. Lorsque les acteurs privés prennent une place croissante dans le développement des technologies, la capacité publique d’orientation ne repose plus sur la maîtrise directe des moyens de production. Elle dépend alors davantage des règles, des financements et des dispositifs de gouvernance par lesquels l’acteur public organise l’écosystème.

La souveraineté ne se confond donc ni avec l’autarcie ni avec la suppression de toute dépendance, mais désigne plutôt la capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.

L’enjeu pour le spatial européen n’est pas de choisir entre indépendance et coopération, mais de créer les conditions dans lesquelles la coopération demeure compatible avec une capacité collective de décision et d’action.

The Conversation

Didier Lebert a reçu des financements de l'Agence Innovation de Défense.

Pierre Barbaroux a reçu des financements de la part de l’Agence Innovation Défense (AID).

Angélique Chassy, Hugo Peter, Mathilde Aubry et Patricia Baudier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

06.09.2026 à 19:26

Notre cerveau ne perçoit pas le monde de manière continue, mais par vagues

Camille Fakche, Post-doctorante en Neurosciences Cognitives, University of Birmingham
Laura Dugué, Professeure en neurosciences cognitives et computationnelles, Université Paris Cité
De nouvelles recherches démontrent que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace.
Texte intégral (2427 mots)
Notre vision du monde n’est pas celle que l’on croit. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Même si notre perception visuelle nous semble continue, elle est en réalité saccadée.

  • De nouvelles recherches démontrent que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace.

  • Ces recherches pourraient permettre d’améliorer les interfaces cerveau-machine.


En 1895, le premier film de l’histoire, Sortie d’usine, était projeté à Paris. Cette prouesse a été rendue possible par les frères Lumières, inventeurs du cinématographe, un appareil permettant de présenter 16 images par seconde, une fréquence suffisante pour nous donner une impression de fluidité, de continuité dans les mouvements lorsqu’on regarde le film.

À l’image des caméras vidéo fonctionnant sur la base d’une suite d’instantanés les uns à la suite des autres, notre cerveau prend des instantanés de notre environnement visuel, une dizaine par seconde, analysant le monde qui nous entoure de manière périodique.

Jusqu’au début du XXᵉ siècle, la perception était considérée comme continue. C’est dans les années 1900 que des psychologues expérimentaux (comme William James et Joseph Stroud) proposent l’hypothèse d’une perception périodique. Au cours d’un cycle de 100 millisecondes (ms), notre cerveau est plus réceptif au sommet du cycle : il traite mieux les informations visuelles, comme si tout était plus clair et visible. À l’inverse, lorsqu’il est dans le creux du cycle, les informations visuelles sont moins bien perçues, parfois manquées complètement, comme si elles étaient plongées dans l’ombre (Figure 1).

Figure 1. Notre perception est périodique. L’impression de continuité ressentie en regardant une vidéo est possible grâce à la présentation successive d’images à une fréquence d’au moins 16 images par seconde (16 Hz). Notre cerveau fonctionne sur le même principe. Il analyse notre environnement selon des cycles de 100 millisecondes (fréquence de 10 Hz), avec une perception plus claire au sommet du cycle, et moins précise dans le creux. Fourni par l'auteur

Récemment, nous avons montré dans notre laboratoire que notre perception ne varie pas seulement dans le temps, mais aussi selon la position de l’information dans l’espace. Elle agit comme une vague qui se déplace dans notre champ visuel, rendant certains endroits plus visibles que d’autres selon le moment où la vague les atteint. Lorsqu’une goutte tombe dans de l’eau, elle induit des cercles qui se propagent tout autour du point d’impact. De la même façon, à partir d’un point de référence dans notre environnement, des vagues perceptives se propagent autour de nous. Là où la vague atteint son sommet, notre perception est particulièrement précise. En revanche, dans le creux de la vague, notre perception est limitée (Figure 2).

Comment montrer l’existence de vagues de perception ?

En laboratoire, nous avons plusieurs outils pour comprendre les mécanismes liant cerveau et perception. On peut utiliser des méthodes pour enregistrer l’activité de notre cerveau et ainsi la relier à nos capacités perceptives. Il est également possible d’utiliser des méthodes de mesure du comportement uniquement. Voici comment nous avons procédé.

Notre cerveau analyse l’environnement visuel à une fréquence d’environ 10 hertz (Hz), en réalisant des instantanés de notre monde environ 10 fois par seconde. Cette fréquence d’échantillonnage varie toutefois selon les individus, généralement entre 8 et 12 Hz. Des chercheurs ont raisonné que si notre perception est cyclique, alors il est vraisemblable que l’activité cérébrale qui sous-tend notre perception est cyclique elle aussi.

De nombreuses expériences ont permis de valider et de confirmer cette théorie : les populations de neurones qui traitent les informations visuelles produisent elles aussi une activité électrique cyclique à 10 Hz. Cette activité, appelée oscillation cérébrale, peut être enregistrée en plaçant des électrodes sur le cuir chevelu (électro-encéphalogramme, EEG). Lorsqu’une information visuelle est présentée au sommet de l’oscillation produite par nos neurones, alors elle est bien perçue, tandis que si elle est présentée au creux, elle est moins bien perçue (Figure 1). Bien que cet article se concentre sur la modalité visuelle, les sensations auditives et tactiles seraient elles aussi traitées de manière périodique plutôt que strictement continue.

Au laboratoire, nous pouvons générer, contrôler, et mesurer les cycles de notre perception. Pour cela, dans une pièce sombre, nous présentons un disque qui clignote à une fréquence de 10 Hz sur un écran d’ordinateur. Cette modulation cyclique du stimulus visuel va produire une activité cérébrale cyclique à la même fréquence, c’est-à-dire une oscillation à 10 Hz. Ainsi, la perception d’information visuelle à proximité du disque clignotant va dépendre du cycle de l’oscillation cérébrale.

Cette manipulation expérimentale nous permet non seulement de mesurer les cycles de notre perception, mais nous pouvons également savoir quelles populations de neurones de notre cerveau entrent en jeu. En effet, les aires cérébrales qui traitent l’information visuelle sont très bien organisées, comme des cartes topographiques de notre champ visuel. Chaque neurone de chaque région visuelle a la mission de traiter une zone précise de notre champ visuel. Comme si notre champ visuel était divisé en milliers de petites cases, chacune gérée par un neurone différent.

Plus important, deux populations de neurones qui sont juste à côté l’une de l’autre dans une région visuelle vont traiter les informations en provenance de deux endroits qui sont juste à côté dans le champ visuel. Ce principe d’organisation est appelé rétinotopie, et grâce à ce principe, nous savons quelles populations de neurones vont suivre l’oscillation du disque clignotant en bas à droite de l’écran (il s’agira des régions visuelles dorsales de l’hémisphère gauche).

Au laboratoire nous pouvons induire une activité cérébrale à une fréquence de 10 Hz, avec une origine précise dans les aires visuelles. La question que nous nous sommes posées est la suivante : les oscillations à 10 Hz induites par le disque dans des neurones spécifiques se propagent-elles aux neurones adjacents comme une vague, à l’image de la goutte qui tombe dans l’eau ?

Prenons deux objets que nous pouvons retrouver sur notre espace de travail : une tasse à café et un clavier d’ordinateur (Figure 2). Si l’activité cérébrale se propage comme une vague, alors à un moment donné, la perception de la tasse à café sera meilleure que celle du clavier ; et l’inverse se produira à un autre moment dans le temps (l’hypothèse alternative où il n’y a pas de vague est présentée en Figure 3). Rappelons que notre perception évolue à une échelle de temps très rapide, de l’ordre d’un millième de seconde. Comme lorsque nous regardons un film, ces variations se produisent si vite que nous n’en avons pas conscience. Pourtant, elles influencent ce que nous voyons à chaque instant.

Nous avons répliqué ce principe en laboratoire. Nous avons présenté à des participants un disque clignotant à une fréquence de 10 Hz, ainsi que des petits points blancs à différentes positions dans l’espace et à différents temps (Figure 4). La tâche des participants est simple, il leur est demandé d’appuyer sur un bouton du clavier lorsqu’un des points est vu. Nos résultats ont montré que la perception n’est pas la même pour les trois points à un moment donné.

En effet, il y a un décalage de 5 ms entre la meilleure perception des points. Par exemple, si la perception est meilleure à 100 ms pour le point 1, elle sera meilleure à 105 ms pour le point 2, et à 110 ms pour le point 3. Ce résultat nous permet de conclure que l’activité cérébrale dans les aires visuelles est dynamique. Elle se propage de son point d’origine vers les autres points à une vitesse de 0,5 m/s, de même que la perception visuelle.

Bien que notre perception semble être périodique, nous avons une impression de continuité visuelle. On ne sait pas encore précisément comment cette continuité émerge. Les mouvements rapides des yeux (les saccades) jouent probablement un rôle important.

Entre deux fixations, le cerveau semble conserver une partie des informations déjà acquises, un phénomène appelé mémoire transsaccadique, afin de maintenir une représentation stable de la scène visuelle. Cette mémoire, associée à l’intégration des informations visuelles au cours du temps, pourrait contribuer à notre impression d’un monde fluide et continu, mais la contribution exacte de ces différents mécanismes reste un sujet de recherche.

Vers des applications dans le domaine des interfaces cerveau-machine

Pendant longtemps, les chercheurs qui étudient la vision se sont principalement intéressés à la manière dont l’activité du cerveau change dans le temps pour expliquer la perception. Nous savons à présent que l’activité cérébrale se propage de manière dynamique à travers le cerveau.

Au-delà de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux de notre cerveau, cette connaissance va nous permettre d’améliorer des techniques de réhabilitation pour les patients. Par exemple, les interfaces cerveau-machine permettent de mesurer l’activité cérébrale au niveau des aires motrices de patients para- ou tétraplégiques, pour ensuite envoyer une commande à une prothèse pour réaliser un mouvement. En mesurant l’activité cérébrale au bon moment et au bon endroit, il sera possible de réaliser des mouvements avec une plus grande précision.

Enfin, nous avons réussi à révéler l’aspect dynamique de l’activité cérébrale… sans jamais poser un seul capteur pour enregistrer le signal du cerveau. Par la seule précision de protocoles bien conçus, l’expérimentation comportementale nous permet d’entrevoir les lois qui régissent notre perception. Ainsi, derrière l’apparente simplicité de certaines expériences se cache un véritable pouvoir : celui de révéler, avec finesse, les secrets invisibles de notre cerveau.

The Conversation

Laura Dugué a reçu un financement de l'ERC (N° 852139). Elle est membre honoraire de l'IUF.

Camille Fakche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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