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28.10.2026 à 11:42

Route du rhum : et si l’on s’inspirait de la F1 pour améliorer la sécurité des skippers et celle des cétacés ?

Olivier Adam, Bioacousticien, Sorbonne Université

Les vitesses atteintes par les bateaux engagés sur la Route du rhum avoisinent quelquefois les 100 km/h. À une telle vitesse, un choc avec un animal peut avoir des conséquences dramatiques.
Texte intégral (1640 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les vitesses atteintes par les bateaux engagés sur la Route du rhum peuvent atteindre des valeurs proches des 100 km/h.

  • À ces allures, un choc avec un animal, comme une tortue ou un cétacé, peut avoir des conséquences dramatiques.

  • Faut-il réduire la vitesse de ces navires en s’inspirant des mesures mises en place en F1 ?


Nous avons tous en tête les grandes courses au large avec ces bateaux sublimes, de toutes les couleurs, volants comme par magie sur l’eau et qui partent s’affronter au milieu de l’océan. D’ailleurs, le public est toujours au rendez-vous de tous les départs et de toutes les arrivées pour observer ces superbes spectacles qui évoquent dans l’inconscient collectif les grands explorateurs, les découvertes d’îles paradisiaques, et de très beaux exploits sportifs.

Ces grandes compétitions au large sont le lieu de records réguliers spectaculaires, établis à chaque nouvelle course. Pour la Route du rhum (reliant tous les quatre ans Saint-Malo, en Bretagne, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe), en 1978, Mike Birch avait réussi l’exploit de faire la traversée en vingt-trois jours, et il ne faudra que six jours à Charles Caudrelier en 2022. Pareil, pour le Vendée Globe, les vainqueurs successifs font le tour du monde en moyenne en cinq jours de moins que les précédents. Les vitesses sont de plus en plus impressionnantes, en flirtant avec les 40 nœuds et même plus de 50 nœuds (plus de 90 km/h) pour, respectivement, les classes Imoca et Ultim. Ces bateaux à grande vitesse (BGV) arrivent à de telles performances par des designs optimisés, des voiles surpuissantes et le recours à des foils (grandes ailes placées sur la coque) visant à surélever le bateau hors de l’eau.

Cette technologie, rendue populaire dans les années 1970 par le légendaire Éric Tabarly, a tout changé en matière de vitesse pure et, maintenant, ces voiliers sont tellement rapides que même la sécurité des skippers est engagée et devient particulièrement critique. Aussi pour éviter des accidents graves, ils doivent tout faire pour se protéger physiquement, notamment en s’équipant de casques, voire en s’attachant fermement.

Quant aux collisions avec des containers, des troncs d’arbre ou des espèces marines évoluant en surface ou proches de la surface, elles sont de fait plus violentes, et du coup, plus impactantes jusqu’à provoquer des casses matérielles forçant à l’abandon. Sur le vivant, comme les baleines ou les tortues par exemple, les impacts sont accentués par le design très affiné des foils. Cette situation inquiète les skippers qui ont conscience de ce problème environnemental. Des associations sont plus radicales en demandant l’arrêt immédiat des courses au large.

Mais alors, que faire ?

Rappelons que des efforts importants ont déjà été réalisés ces dernières années pour diminuer le risque de collisions, voire les éviter. On peut citer l’installation de caméras classiques et/ou thermiques placées en tête de mat, de pingers (klaxons) sous la coque, du recours à une application visant à alerter la présence de cétacés, comme RepCet ou Whale Alert. Plus récemment, les organisateurs ont mis en place des zones de protection de la biodiversité. Ce sont des aires à forte densité de cétacés interdites à la course.

Tout cela va dans le bon sens, sans que l’on puisse avoir des données chiffrées sur l’efficacité de ces mesures. Mais est-ce suffisant ? ou doit-on aller plus loin pour assurer une meilleure sécurité des skippers et pour mieux contribuer à la conservation de l’environnement marin ?

Pour répondre à ces questions, je propose une comparaison avec un autre sport qui prône la vitesse extrême : la Formule 1 (F1). On se rappellera, dans les années 1960, que les responsables de la Fédération internationale de l’automobile (FIA) ont dû faire face à des accidents dramatiques qui les ont amenés à prendre des décisions radicales, dont certaines étaient alors totalement contre-intuitives puisqu’elles visaient à réduire les performances des voitures, et notamment celle de diminuer les vitesses.

Faisons la comparaison entre ces deux sports : là où la F1 a réduit de moitié la cylindrée, les dimensions des voiles pourraient être largement diminuées. De même, les voitures de course ont été alourdies progressivement, année après année ; une approche similaire pourrait être envisagée pour augmenter le poids minimal des voiliers. Aussi, les architectes navals pourraient s’inspirer de tout le travail réalisé sur l’aménagement du cockpit d’une F1, correspondant maintenant à une vraie efficace cellule de survie afin de protéger l’intégrité physique du pilote en cas de choc.

Et que faire des foils ?

Cette question s’est posée en F1 à propos des jupes qui visaient à plaquer les voitures au sol pour gagner en vitesse, y compris dans les virages. En 1983, les instances de la F1 ont pris une mesure visant à interdire ces dispositifs aérodynamiques. Est-ce que les organisateurs des courses au large pourraient s’inspirer de leurs collègues de la FIA, en interdisant, à leur tour, tout appendice externe que ce soit sous la coque, sur la quille ou sur le safran (gouvernail pour orienter le bateau). Une telle décision serait clairement à l’avantage de la sécurité des skippers et mettrait également fin à l’aspect si redoutable en cas d’impact avec les baleines notamment. En outre, ce serait très symbolique aux yeux du public, qui pourrait voir dans une telle mesure l’envie de remplacer la peur actuelle des skippers par, de nouveau, le plaisir de naviguer.

Pour aller dans le sens de la protection de l’environnement marin affichée par les skippers et les organisateurs, ces derniers pourraient également élargir les zones de protection de la biodiversité, qu’ils ont mises en place, à l’ensemble des aires marines protégées reconnues mondialement.

Enfin, il me semble qu’il y a une incohérence dans le modèle économique des courses au large. D’un côté, les bateaux coûtent de plus en plus chers et donc nécessitent davantage d’investissements des sponsors. De l’autre, ils vont de plus en plus vite, ce qui revient à faire des courses de plus en plus courtes, et donc des temps de publicité de plus en plus limités. Est-ce que cela ne va pas à l’encontre des attentes des sponsors en matière de retours sur investissement ? Est-ce que les sponsors ne devraient pas tout faire en faveur de mesures pour réduire les vitesses afin de prolonger les courses et, par conséquent, que l’on parle plus d’eux ?

Cet article ne plaide pas pour l’arrêt des courses au large ni pour les rendre inintéressantes, mais pour inciter à plus de sécurité des skippers et aussi à plus de respect environnemental, en suggérant aux organisateurs des mesures simples comme ce qui s’est passé en F1, qui, il faut le reconnaître, a continué à construire des voitures exceptionnelles qui font toujours autant rêver.

On peut faire confiance aux architectes navals et aux ingénieurs pour s’adapter à ces nouvelles règles. Elles s’inscriront, en fait, dans l’évolution naturelle de cette discipline d’exception, d’un point de vue sportif, économique, social et environnemental. Elles stimuleront également davantage les départements recherche et développement qui travaillent dans des domaines aussi divers que l’hydrodynamisme, l’aérodynamisme, l’océanographie, l’acoustique, l’intelligence artificielle, la biologie et l’écologie marine.

The Conversation

Olivier Adam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 11:41

Passe-muraille quantique : une nouvelle expérience sur l’effet tunnel relance le débat sur l’interprétation de la physique quantique

Aurélien Drezet, Spécialiste des fondations de la mécanique quantique et de nanoptique; Chargé de recherche CNRS à l’Institut Néel,, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Grenoble Alpes (UGA)

Une élégante expérience de physique quantique remet au goût du jour un débat philosophique sur la co-existence des ondes et des particules.
Texte intégral (2060 mots)

L’ESSENTIEL

  • La mécanique quantique est née il y a une centaine d’années. Elle a, depuis, permis de nombreux progrès technologiques, dont les LED, les IRM, les lasers. Mais son interprétation reste surprenante pour les novices et un sujet de débat pour les spécialistes, notamment les philosophes.

  • À l’époque, Louis de Broglie, un physicien français, avait proposé une interprétation, qui avait d’abord été raillée puis qui fut redécouverte comme une alternative viable.

  • Une publication récente dans la revue Nature présente une expérience élégante, que les auteurs interprètent comme une preuve que de Broglie avait tort. D’autres spécialistes, calculs à l’appui, réfutent cette dernière conclusion.


Il y a presque cent ans, au cinquième congrès Solvay à Bruxelles, naissait la mécanique quantique moderne. Deux visions du monde s’y affrontaient.

D’un côté, l’école de Copenhague, menée par le Danois Niels Bohr, l’inventeur du premier modèle d’atome à orbites quantifiées, et par les Allemands Werner Heisenberg et Max Born, les architectes de son formalisme mathématique. Pour eux, le monde est intrinsèquement aléatoire, gouverné par le hasard et les probabilités et ne peut être compris avec nos concepts habituels d’espace, de temps et de causalité.

De l’autre côté, Albert Einstein défendait le « déterminisme » classique de Newton et de Laplace, selon lequel chaque objet suit une trajectoire précise dans l’espace et le temps, seulement déterminée par ses conditions initiales. Ce duel, résumé par la boutade d’Einstein « Dieu ne joue pas aux dés », est devenu légendaire.

On oublie qu’une troisième voie fut proposée lors de ce même congrès par l’aristocrate et physicien français Louis de Broglie. Longtemps dénigrée, reniée par de Broglie lui-même, cette explication résiste pourtant toujours aujourd’hui à l’épreuve de l’expérience.

La troisième voie du congrès de Solvay de 1927

Dès 1923, Louis de Broglie avait eu l’intuition révolutionnaire d’associer une onde à chaque électron, imposant ainsi une nature duale (c’est-à-dire à la fois onde et particule) à la matière pour expliquer les orbites atomiques quantifiées de Bohr. Peu après, en 1926, l’équation mathématique de cette onde fut obtenue par Schrödinger.

Conséquence directe de cette dualité quantique : comme avec la lumière, on peut réaliser une expérience d’interférence, dite « expérience des deux fentes » en envoyant des électrons un par un, comme des billes à travers deux fentes rapprochées, percées dans un écran. Même lancés un par un, les électrons finissent par dessiner sur un mur des bandes alternées claires et sombres, typiques des ondes qui, en certains points, se renforcent en s’ajoutant (bandes lumineuses) et, en d’autres points, se compensent par soustraction (bandes sombres).

Comment une particule passant nécessairement par une fente pourrait-elle être influencée par l’autre fente, qu’elle n’a pas empruntée ? Pour Bohr et ses collaborateurs de l’école de Copenhague, ce mystère était inexplicable en termes de trajectoires classiques : c’est un peu comme si quelqu’un pouvait passer par deux portes en même temps. Il est aussi bien sûr inexplicable en termes d’onde pure, car on voit bien des scintillations localisées sur l’écran, signes de la nature corpusculaire de l’électron.

Cela justifiait leur méfiance envers les idées de Broglie qu’ils jugeaient archaïques et rétrogrades. En effet, pour eux, il fallait être plus révolutionnaire et abandonner toute représentation classique dans l’espace-temps : les électrons ne sont ni particule ni onde, mais quelque chose d’autre, qui ne pourrait être complètement saisi par ces deux images complémentaires du réel.

Remarquons que Schrödinger tenta d’ailleurs de pousser cette logique jusqu’au bout et d’éliminer complètement la particule pour ne garder que l’onde : on parle de « mécanique ondulatoire ». Mais c’était jeter le bébé avec l’eau du bain : sans particule, on ne peut plus expliquer la détection localisée des électrons sur un écran. Un électron apparaît ici ou là, pas ici et là en même temps. On a bel et bien besoin des deux concepts.

Le surfeur quantique de Louis de Broglie

C’est pour répondre à ce dilemme que Broglie présenta à Solvay sa théorie de l’onde-pilote. À l’inverse de Copenhague et à l’inverse de l’onde seule de Schrödinger, elle conserve, comme chez Newton, des particules ponctuelles avec des trajectoires réelles et continues.

L’image est intuitive : la particule est guidée par l’onde quantique de Broglie-Schrödinger, comme un surfeur porté par une vague. Elle ne passe que par une seule fente, mais l’onde, elle, passe par les deux et la guide.

Lorsque l’on répète l’expérience un grand nombre de fois, les trajectoires des électrons diffèrent légèrement du fait de conditions initiales différentes. À la fin, statistiquement, les franges d’interférence apparaissent naturellement, sans magie. Le mystère de la dualité onde-corpuscule disparaît.

Cette théorie fut vivement critiquée par l’entourage de Bohr, qui y voyait un retour à la notion de trajectoire qu’ils jugeaient dépassée, et même abandonnée par Broglie lui-même, sans doute par crainte d’être marginalisé. Elle ne ressurgit qu’en 1952, redécouverte par l’Américain David Bohm. On la connaît aujourd’hui sous le nom de « théorie de Broglie-Bohm », ou théorie dBB.

Comme Bohm l’a montré, on sait désormais que les objections de l’école de Copenhague étaient infondées, et la théorie dBB est reconnue comme une alternative parfaitement cohérente.

Pour les spécialistes du domaine, elle en est même l’aboutissement naturel : elle clarifie la mesure quantique et dissout les paradoxes comme celui du fameux chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant (pour être un peu simpliste, dans cette théorie, l’existence des trajectoires permet aux électrons, comme aux chats, d’être « ici ou là », et non « ici et là »).

À l’intérieur du mur quantique : la revanche des trajectoires

Pourtant, la théorie dBB est régulièrement mise à l’épreuve. L’an dernier, un article de l’équipe néerlandaise de Jan Klaers, publié dans la prestigieuse revue Nature, a fait grand bruit en semblant la mettre en difficulté.

Leur argument porte sur l’« effet tunnel », une expérience typiquement quantique, comme celle de la double fente.

L’effet tunnel est un phénomène où une particule traverse un obstacle infranchissable classiquement, comme un mur pour l’un d’entre nous. En quantique, ce passage est rendu possible par une onde évanescente qui s’infiltre à travers la barrière.

L’équipe de Klaers a réalisé cette expérience avec élégance, avec des photons – les grains de lumière – à travers une microbarrière fabriquée au laboratoire, en parvenant à photographier les ondes évanescentes au microscope. L’expérience est belle et remarquable.

C’est l’interprétation qui pose question : selon les auteurs, la théorie dBB prédirait une vitesse nulle à l’intérieur de la barrière, interdisant toute traversée. Une contradiction qui, à première vue, semblerait réfuter la théorie. Nous allons voir qu’il n’en est rien.

Le cœur du paradoxe est en fait très simple. Dans le domaine optique, la théorie dBB n’est que la traduction en trajectoires des équations de Maxwell, datant de la fin du XIXᵉ siècle, qui décrivent le comportement de la lumière. Les trajectoires suivent la propagation de l’énergie lumineuse dans tout l’appareil, de la source avant la barrière jusqu’à la caméra derrière le microscope. À ce flux d’énergie est associée une vitesse, et j’ai montré avec un collègue que c’est exactement la vitesse prédite par dBB.

La conclusion s’impose : si un signal est détecté derrière la barrière, comme c’est le cas ici, c’est que de l’énergie – et donc des trajectoires dBB — a bien traversé. Loin de réfuter la théorie, l’expérience de Klaers en réalité l’illustre.

Avec deux collègues du Technion (Israel Institute of Technology), Dustin Lazarovici et Bernard Nabet, nous avons creusé cette analyse de façon quantitative. Pour imager le champ évanescent, le dispositif de Klaers s’appuie sur de minuscules fuites de lumière. C’est précisément l’effet de ces fuites sur les trajectoires dBB qui avait été négligé dans leur analyse. Une fois les propriétés optiques réelles prises en compte, la contradiction s’évanouit : contrairement à ce qu’avaient prévu Klaers et ses collègues, la vitesse dBB n’est plus nulle dans la barrière, les trajectoires la traversent bel et bien. La théorie s’accorde alors parfaitement avec les observations et leur donne tout leur sens. Nos résultats ont été publiés cette année dans la même revue, en réponse au travail initial.

Que conclure ? D’abord, que la théorie dBB est robuste et se porte bien, malgré des attaques répétées. Elle reproduit toutes les prédictions de la mécanique quantique standard.

Les seuls vrais débats portent sur les frontières de la mécanique quantique elle-même : la théorie quantique des champs, où les particules naissent et disparaissent, ce qui demanderait une extension de dBB avec des trajectoires qui commencent et s’achèvent, ou encore la gravité quantique et la cosmologie, qui cherchent à unir la quantique et la relativité générale d’Einstein. De nombreuses tentatives s’inspirant de dBB ont été faites dans ce sens.

La théorie dBB continuera sans doute à faire débat, mais son pouvoir explicatif fondé sur une description et une axiomatique claire en matière de trajectoire reste immense pour qui veut dissiper la magie et le flou de la mécanique quantique traditionnelle.

The Conversation

Aurélien Drezet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 11:41

La France pourrait perdre l’un de ses plus beaux dinosaures lors d’une vente aux enchères

Ronan Allain, Maître de conférences en paléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Julien Benoit, Associate professor in Vertebrate Palaeontology, University of the Witwatersrand

Un squelette de dinosaure vieux de 167 millions d’années va être mis aux enchères le 18 novembre 2026. Ce fossile a une importance capitale pour les paléontologues et pour la science en général.
Texte intégral (1877 mots)
Une reconstitution en chair réalisée par Michel Fontaine du dinosaure *Dubreuillosaurus*. Michel Fontaine, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Un squelette de dinosaure vieux de 167 millions d’années va être vendu aux enchères, le 18 novembre 2026.

  • Ce fossile a une importance capitale pour les paléontologues et pour la science en général.

  • Comment protéger et maintenir ces pièces dans des institutions publiques pour que le public et les scientifiques puissent y avoir encore accès ?


Le 18 novembre prochain sera vendu aux enchères à Paris, par la maison Millon à l’Hôtel Drouot, l’un des squelettes les plus beaux et les plus complets de dinosaures de France. Il s’agit du fossile vieux de 167 millions d’années d’un très rare dinosaure carnivore, un théropode qui a reçu le nom de Dubreuillosaurus.

Il est le seul représentant connu de son genre, et cette vente pourrait donc conduire à sa disparition dans une collection privée, peut-être dans un pays étranger. Cela s’est déjà produit par le passé pour d’autres fossiles importants, notamment des squelettes du très célèbre T. rex. Plus grave encore, le prix demandé pour un tel spécimen dépasse largement ce que n’importe quelle institution publique est capable de dépenser. Le spécimen de Dubreuillosaurus est estimé dans une fourchette de 250 000 à 300 000 euros par la maison de ventes.

Il n’y a donc presque aucune chance de voir ce trésor du patrimoine français finir autrement que dans une collection privée potentiellement inaccessible à la communauté scientifique.

Un dinosaure normand

Le squelette de ce dinosaure provient de Conteville (Eure), en Normandie, où les premiers fragments ont été découverts en 1994 par André Dubreuil, alors maire de la ville, en aménageant un terrain, contenant une petite carrière abandonnée, dont il venait de se porter acquéreur. En 1998, les paléontologues Philippe Taquet, Ronan Allain (l’un des auteurs de cet article) et une équipe du Muséum national d’histoire naturelle à Paris (MNHN) se rendent sur place pour évaluer l’importance de ces fragments.

Le Laboratoire de paléontologie du MNHN décide de financer plusieurs campagnes de fouilles entre 1999 et 2001 pour découvrir le reste du squelette de ce dinosaure. Elles seront couronnées de succès puisqu’elles livreront le crâne le plus complet et le mieux conservé de théropode découvert en France. La préparation des fossiles a nécessité des centaines d’heures de travail financées par les équipes du MNHN et du CNRS.

Le matériel récolté est alors confié au paléontologue Ronan Allain qui l’étudie pour sa thèse au MNHN. Après comparaison avec les autres dinosaures carnivores connus au Jurassique, il crée d’abord une nouvelle espèce de dinosaure Poekilopleuron valesdunensis en 2002, qu’il attribue au genre Poekilopleuron, déjà connu en Normandie depuis le XIXᵉ siècle.

Après l’étude de nouveaux os, il décrit en 2005 le nouveau genre Dubreuillosaurus pour cette espèce qui en est l’unique représentant connu. Le nom Dubreuillosaurus a été choisi en l’honneur du découvreur du spécimen.

Un vide juridique qui permet la vente

Après accord de son propriétaire André Dubreuil, le squelette est déposé dans les collections du MNHN en 1998, où il reçoit le numéro de catalogue MNHN 1998-13, comme le recommande le Code international de nomenclature zoologique. À la demande de M. Dubreuil, il retourne finalement en Normandie en 2013, où il est mis en exposition au Paléospace de Villers-sur-Mer (Calvados) à partir de 2014.

Tout aurait pu continuer comme cela pour le plus grand bonheur des petits et des grands visiteurs du Paléospace ainsi que pour celui des chercheurs désireux d’étudier ce fossile unique. Mais, dans ce cas précis, jamais aucun don n’a été officialisé, les accords entre les musées et le découvreur restant de nature verbale ou temporaire.

Ainsi, quand André Dubreuil décède fin 2024, le Muséum et le Paleospace n’ont aucun recours juridique pour empêcher les héritiers de récupérer Dubreuillosaurus et de le vendre. En effet, la loi française n’accorde aucun statut à son patrimoine paléontologique, aussi important, unique et d’une valeur scientifiquement inestimable soit-il. En France, un fragment de poterie gallo-romaine appartient à l’État, mais un squelette complet de dinosaure appartient au propriétaire du terrain où il a été découvert, ici, la famille Dubreuil. Les institutions publiques n’ont pas leur mot à dire. Les organismes qui ont financé les fouilles et le dégagement du fossile non plus. Dubreuillosaurus peut légalement être vendu, quoiqu’en pensent les visiteurs du Paléospace ou les scientifiques, et même s’il porte un numéro de catalogue d’une collection nationale.

Une perte immense pour la science et le patrimoine

Selon nous, ce fossile devrait être considéré comme un trésor national au sens du Code du patrimoine et ne devrait pas quitter le territoire français, tout particulièrement à des fins purement mercantiles. Dubreuillosaurus possède sans conteste le plus beau crâne de dinosaure théropode connu en France et probablement en Europe, car ces os sont parfaitement préservés.

La forme très allongée du crâne de Dubreuillosaurus préfigure celle des spinosauridés, de proches cousins au museau allongé comme celui des crocodiles, devenus emblématiques dans la culture populaire. Citons Spinosaurus qui réussit l’exploit (toujours inédit) de terrasser Tyrannosaurus dans le film Jurassic Park 3 (2001).

Dubreuillosaurus est aussi un proche parent de Megalosaurus, le premier dinosaure à avoir été baptisé en 1822 quand le mot dinosaure n’existait pas. Jusqu’à sa découverte, on ne connaissait quasi rien de l’anatomie crânienne et post-crânienne des mégalosaures. Dubreuillosaurus a donc une importance historique considérable.

Enfin, et surtout, le spécimen MNHN 1998-13 de Dubreuillosaurus est ce que les scientifiques appellent un holotype : le spécimen de référence internationale pour une espèce donnée. Tous les scientifiques du monde qui veulent comparer leur dinosaure à Dubreuillosaurus doivent absolument étudier son holotype. Si Dubreuillosaurus disparaissait dans une collection privée, cette référence serait perdue pour la science.

Les dinosaures ne sont pas des œuvres d’art. Ils appartiennent à un patrimoine collectif commun et sont un objet d’étude scientifique pour les paléontologues. En tant que tels, ils doivent répondre au critère de la reproductibilité des résultats qui est un pilier fondamental de la démarche scientifique.

Si Dubreuillosaurus n’est pas dans une collection publique, on ne peut plus garantir son accessibilité, et les paléontologues ne peuvent pas confronter leurs résultats : on sort alors du domaine de la science. Dubreuillosaurus cesserait donc d’exister, purement et simplement. Qui plus est, la France ne compte que très peu de dinosaures et perdrait l’un de ses spécimens importants, au grand dépit d’un public toujours aussi attaché à ces grands reptiles.

La collaboration entre chercheurs et paléontologues amateurs, fondée sur la confiance mutuelle, ne s’en relèvera probablement pas. Certains amateurs, plutôt que d’apporter leurs découvertes aux scientifiques et de les laisser étudier pour déterminer si elles sont inédites (le but des paléontologues n’est pas et n’a jamais été de confisquer tous les fossiles récoltés par les gens), pourraient décider de spéculer sur la valeur de leurs découvertes et d’essayer de les vendre (c’est ce que font déjà pas mal de collectionneurs) au lieu de les déposer dans un musée où ils peuvent être consultés et exposés. C’est ce qui se fait, par exemple, avec les fossiles d’Angeac-Charente qui sont donnés au Musée d’Angoulême par les carrières de l’entreprise Audoin depuis plus de quinze ans.

À plus long terme et même si le spécimen venait à être secouru de justesse, il faudra aussi que la loi change pour permette des recours juridiques afin qu’une telle situation ne se reproduise plus, pour le patrimoine national.


Ont aussi participé à la rédaction de cet article :

Sylvain Charbonnier, directeur du Centre de recherche en paléontologie (Paris), Muséum national d’histoire naturelle, ancien président de la Société géologique de France (SGF).

Laure Danilo, conservatrice en chef du patrimoine scientifique, technique et naturel.

Marie-Béatrice Forel, responsable scientifique des collections de paléontologie, Muséum national d’histoire naturelle.

Nour-Eddine Jalil, responsable scientifique des collections de reptiles, d’amphibiens et d’oiseaux fossiles, Muséum national d’histoire naturelle.

Bastien Mennecart, président de l’Association paléontologique française (APF).

The Conversation

Ronan Allain a participé à la découverte, la collecte, la préparation et la description du matériel de Dubreuillosaurus de 1998 à 2005.

Julien Benoit a reçu des financements du DSTI-NRF African Origins Platform.

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