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27.08.2026 à 15:42

Pourra-t-on un jour refroidir nos maisons en envoyant leur chaleur dans le vide interstellaire ?

Virginie Ponsinet, Chercheuse CNRS sur des matériaux innovants pour le refroidissement radiatif, Université de Bordeaux
Camille Courtine, Enseignante-Chercheuse en Physique, ECE Paris
Zoé Lecomte, Doctorante en chimie, Université de Bordeaux
Refroidir un bâtiment de quelques degrés suffirait parfois à rétablir un certain confort intérieur tout en limitant l’usage polluant de la climatisation. Une piste envisagée est celle du « refroidissement radiatif », un processus passif et spontané.
Texte intégral (2234 mots)

L’ESSENTIEL

  • Avec les canicules à répétition, la question du refroidissement des bâtiments se pose, en particulier en évitant les méthodes qui aggravent l’effet de serre, le changement climatique et, donc, les pics de chaleur.

  • Le « refroidissement radiatif » est une piste : il s’agit d’exploiter le rayonnement thermique que tout objet envoie vers l’extérieur. Dans le cas des bâtiments, il faudrait optimiser ce rayonnement pour qu’il soit plus intense et dirigé vers le ciel.

  • Ce phénomène ne résoudra pas tous les problèmes d’un coup, mais il est passif (il n’utilise pas d’électricité) et est assez efficace pour provoquer parfois l’apparition de givre alors qu’il n’a pas gelé la nuit précédente !


Douches à répétition, bouteilles glacées devant les ventilateurs, blanc de Meudon sur les fenêtres, nous cherchons tous des moyens pour nous rafraîchir lors des canicules. Il a fait très chaud cet été, et ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Les vagues de chaleur nous forcent à nous interroger, individuellement et collectivement : comment adapter nos conditions de vie à ces hausses de températures sans augmenter notre impact carbone ? Alors qu’il apparaît que refroidir les bâtiments est indispensable à la santé des êtres qui y vivent, le moyen d’y parvenir n’est pas évident. En particulier, la climatisation, très efficace pour refroidir, pose de nombreux problèmes environnementaux (consommation électrique, îlots de chaleur, gaz réfrigérants au potentiel de réchauffement très élevé en cas de fuite…). À tel point que l’Agence internationale de l’énergie estime que les climatiseurs traditionnels représenteront 18 % de l’augmentation mondiale des émissions de gaz à effet de serre entre 2016 et 2050.

Il est donc urgent de développer des technologies permettant de diminuer notre usage de la climatisation classique. L’une d’elles pourrait être le refroidissement radiatif.


À lire aussi : Quelles sont les limites de la clim ?


Les maisons blanches autour de la Méditerranée, ou comment être moins réchauffé par le soleil

On a tous en tête les images des villages blancs de Grèce. Dans ces régions très ensoleillées, les toits sont peints en blanc pour réfléchir la lumière du soleil. La peinture blanche réfléchit environ 90 % de la lumière du soleil au lieu de l’absorber et de s’échauffer, comme le ferait un toit plus sombre.

Pour maximiser la réflexion des rayons du soleil, le plus efficace serait d’utiliser des miroirs, mais cela créerait un risque d’éblouissement par la réflexion directe du soleil.

La peinture blanche, au contraire, réfléchit de façon diffuse : bien que venant d’une direction unique, les rayons du soleil sont réfléchis dans toutes les directions. On dit que le toit blanc est « rétro-diffusant ».

Utiliser des toits rétrodiffusants peut réduire la température intérieure de 1 à 4 °C. Cette stratégie permet également de diminuer la température à l’extérieur des bâtiments, jusqu’à 2 °C, ce qui peut permettre de contrer l’effet des îlots de chaleur dans les villes.

Refroidir en envoyant la chaleur vers l’espace

Le refroidissement radiatif est un phénomène différent de la rétrodiffusion. Avez-vous déjà remarqué la présence de givre blanc sur un pare-brise ou sur l’herbe d’un jardin au petit matin alors qu’il n’a pas gelé pendant la nuit ? Cela est dû au « refroidissement radiatif ».

Cet effet est lié au fait que tous les corps ou objets émettent spontanément et continûment un rayonnement électromagnétique dû à l’agitation permanente des atomes qui les constituent (le « rayonnement thermique »). Les longueurs d’onde du rayonnement thermique dépendent de la température de l’objet qui l’émet. Pour certaines températures, il est visible par l’œil humain. Par exemple, autour de 1 000 °C, cette radiation est jaune, rouge et infrarouge et correspond à l’incandescence du fer chauffé au rouge ou de la lave d’un volcan. La surface du soleil, à 6 000 °C, émet entre 0,25 et 2,5 micromètres : des ultraviolets, des couleurs visibles (que nous percevons) et du proche infrarouge.

Au contraire, les objets à température terrestre émettent des infrarouges invisibles pour l’œil humain (entre 8 et 14 micromètres) : si nous pouvions voir ces longueurs d’onde, tous les êtres et objets qui nous entourent seraient lumineux ! Sauf le ciel qui paraîtrait entièrement noir : en effet, d’une part, l’atmosphère terrestre absorbe et émet très peu aux longueurs d’onde comprises entre 8 et 14 micromètres, c’est une « fenêtre de transparence » de l’atmosphère terrestre. D’autre part, l’espace intersidéral est à -270 °C, proche du zéro absolu, et n’émet quasiment pas de rayonnement thermique : il constitue un puits d’énergie. Ainsi, lorsqu’un objet est placé sous le ciel, il envoie vers l’espace un rayonnement – donc de l’énergie – ce qui refroidit légèrement l’objet.

Principe du refroidissement radiatif d'un bâtiment. Zoé Lecomte, Fourni par l'auteur

Ce refroidissement est particulièrement intéressant car il est spontané et ne demande pas d’électricité pour fonctionner. Mais il n’est que de faible intensité et, en général, très largement compensé par l’énergie reçue du soleil. Si on fait un bilan d’énergie simplifié sur une surface d’un mètre carré en plein soleil, on peut dire qu’elle reçoit entre 200 et 1 000 watts d’énergie solaire (selon la météo) alors qu’elle n’émet qu’entre 20 et 100 watts par rayonnement thermique, en fonction de la nature chimique de la surface, de sa topographie, de sa température, etc. On voit que, pour que le bilan corresponde à un refroidissement effectif, la surface doit réfléchir la quasi-totalité de ce qu’elle reçoit du soleil.

Utiliser le refroidissement radiatif pour les bâtiments

Afin de réduire notablement nos besoins en climatisation, on peut envisager de placer sur nos toits des matériaux qui émettent beaucoup entre 8 et 14 micromètres et rétrodiffusent tout ce qui vient du soleil. Les efforts de recherche les plus récents se concentrent sur l’optimisation des matériaux pour augmenter le refroidissement accessible.

Le premier groupe à avoir réussi l’exploit de concevoir un matériau capable de se refroidir sous la température ambiante malgré une exposition au soleil a été le groupe du professeur Shanhui Fan à Stanford (Californie) en 2014. Ces scientifiques ont développé un matériau à base de couches alternées de dioxyde de silice et de dioxyde d’hafnium, capable d’émettre 40 watts par mètre carré et de se refroidir jusqu’à 4,9 °C sous la température ambiante.

Heureusement, des matériaux plus communs peuvent également être efficaces, comme un film de silicone contenant des microbilles de verre, capable de dissiper 93 watts par mètre carré, même en plein soleil. Ce matériau a même été produit à une échelle de plusieurs mètres carrés, pour démontrer la capacité à le manufacturer.

Récemment, des entreprises ont émergé de ces innovations technologiques. En particulier, des revêtements pour toits ont été proposés à base de peinture blanche additionnée de grains de sable ou de coquillages broyés, dont la nature chimique est favorable à un fort rayonnement thermique, afin d’en réduire la température.

Dépasser les limites du refroidissement radiatif

Cependant, les peintures de toit permettant un refroidissement radiatif ont plusieurs limites, qui rendent difficile un développement commercial à grande échelle.

Un inconvénient majeur, dans les climats tempérés, est que le refroidissement existe également l’hiver et risque d’augmenter les besoins en chauffage. De plus, ce type de toits se salit vite et demande un entretien qui n’est pas toujours aisé. Enfin, un inconvénient, plutôt commercial celui-ci, est qu’il est difficile d’anticiper la performance du dispositif, car elle dépend de la configuration du bâtiment, et en particulier l’exposition du toit, mais aussi la façon dont le froid du toit va se propager vers l’habitation.

Une solution intéressante est de concevoir un « panneau refroidisseur » à poser sur le toit, qui rayonne de l’énergie vers le ciel et refroidit un fluide caloporteur transportant ce froid dans le bâtiment. La circulation du fluide refroidit l’intérieur de façon contrôlée et peut être interrompue lorsqu’il n’y a pas besoin de refroidir, notamment l’hiver. Actuellement sujet de recherches et de développement, ce type de panneaux présente encore deux défis principaux.

Le premier, intrinsèque au phénomène, est qu’il est moins efficace si les concentrations atmosphériques en humidité, en CO₂ ou en polluants augmentent. En effet, ces composés absorbent une partie des infrarouges entre 8 et 14 micromètres et les renvoient vers la Terre. L’impact des pollutions atmosphériques reste à étudier. Ceci restreindra peut-être cet usage aux régions arides et semi-arides et non polluées.

Le second est un défi à relever pour les scientifiques : il faut optimiser la nature, la topographie et la structure interne de la surface supérieure du panneau pour maximiser son rayonnement thermique, et ceci avec des matériaux bon marché et non toxiques.

Aujourd’hui, le refroidissement radiatif garde une amplitude modeste, et ne peut pas entièrement remplacer la climatisation, et surtout pas partout. Cependant, dans beaucoup de situations, refroidir de quelques degrés suffit à rétablir un confort intérieur.

L’association de « panneaux refroidisseurs » et d’une circulation fluide pourrait constituer un dispositif vertueux, silencieux et presque passif, puisque seule la circulation demande de l’énergie, contrairement à la climatisation. Des efforts sont désormais nécessaires pour convaincre usagers et professionnels du bâtiment que cette technologie passive peut être développée et déployée pour éviter de recourir exclusivement à la climatisation.

The Conversation

Virginie Ponsinet a reçu des financements de l'Université de Bordeaux.

Zoé LECOMTE a reçu des financements de l'Université de Bordeaux.

Camille Courtine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

27.08.2026 à 15:39

Internet, réseaux mobiles : nos télécommunications sont-elles à bout ?

Pierre Dal Zotto, Professeur Assistant en Systèmes d'Information, GEM
Emilio Calvanese Strinati, Directeur programme 6G et co-Directeur du Orange-CEA laboratoire commun sur AI-Native et Semantic Communications; domaine d'expertise AI, telecom, 5G, 6G, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)
Au fil des décennies, nos réseaux de communications se sont complexifiés toujours davantage. Avons-nous désormais atteint les limites de ce modèle ?
Texte intégral (1713 mots)

Au fil des décennies, nos réseaux de communications se sont toujours plus complexifiés afin de monter en puissance. Mais ce chemin ne sera pas viable éternellement. Allons-nous bientôt devoir changer d’approche ?


Pendant des décennies, ingénieurs et chercheurs en télécommunications ont poursuivi un seul objectif : transmettre plus d’information, plus vite et avec le moins d’erreurs possible. Qu’il s’agisse d’un appel vocal, d’une vidéo, d’un message ou même de la mesure d’un capteur, toutes ces données sont encodées numériquement en suites de 0 et de 1, qu’on appelle des bits. Cette suite est elle-même convertie en signaux électromagnétiques transmis par des ondes radio. Dit simplement, les réseaux actuels ne transportent pas le sens d’un message, mais une représentation binaire.

Cette logique a été extraordinairement efficace. Elle a permis l’avènement de la 2G et des SMS, de la 3G avec l’Internet mobile, de la 4G et la vidéo en ligne, puis de la 5G, qui améliore les débits, diminue la latence et permet de connecter de nombreux objets. Mais elle rencontre aujourd’hui une limite : continuer à gagner en performance exige toujours plus de bande passante, d’antennes, de calcul, d’énergie et d’infrastructures, dans un monde pourtant limité. Voyons-nous le bout de notre modèle ?

Optimiser, mais jusqu’à un certain point

À partir des années 1950, une grande partie de l’ingénierie des télécommunications s’est construite autour d’une question fondamentale : quelle quantité d’information peut-on transmettre par seconde et de manière fiable ? La principale difficulté est qu’une transmission subit toujours des perturbations extérieures, ce qu’on appelle le bruit. Ce bruit peut avoir de nombreuses causes : la chaleur des composants électroniques, les interférences avec d’autres communications, les réflexions sur les bâtiments, l’absorption par les murs, les obstacles…

Mis en équation, ce problème donne le théorème de Shannon–Hartley. Il a été formulé après à la fin des années 40 dans le prolongement des travaux de Claude Shannon, et donne une réponse fondamentale à cette question pour un cas idéal. Le débit maximal fiable dépend alors principalement de deux facteurs : la largeur de bande passante disponible, c’est-à-dire l’ensemble des fréquences que l’on peut exploiter pour communiquer, et le rapport entre le signal reçu et le bruit ambiant. Notons que, pour établir cette limite théorique, Shannon suppose un bruit « idéal » : il est aléatoire, indépendant du signal transmis et ses variations suivent une courbe statistique appelée loi normale (ou loi gaussienne). Cette hypothèse représente assez bien de nombreuses sources de bruit physique, sans rendre compte de toutes les perturbations observées dans les réseaux réels…

Pour bien comprendre ce théorème, on peut comparer la télétransmission des 0 et des 1 (les bits) au passage de véhicules. La bande passante peut se comprendre comme la largeur d’une route : plus elle est large, plus on peut faire circuler de véhicules en parallèle. Le rapport signal/bruit indique, lui, à quel point le récepteur distingue clairement le signal utile des perturbations. Il peut être comparé à la visibilité sur la route : avec une bonne visibilité, on peut mettre les véhicules plus proches et les faire circuler plus vite. Lorsque le signal est plus propre, on peut utiliser des codages plus efficaces et transmettre davantage de bits.

Mais ce gain n’est pas illimité ! Au-delà d’un certain point, améliorer encore la qualité du signal rapporte de moins en moins, tout en coûtant de plus en plus. On pourrait dire qu’une fois que la visibilité est bonne, il faudrait rajouter des radars et des instruments de télémétrie, ce qui est plus complexe et coûteux.

Plus de fréquences, plus d’antennes, plus de complexité

C’est cette stratégie qui a porté les générations successives de réseaux mobiles. Pour augmenter le débit, les chercheurs, les opérateurs et les industriels ont mobilisé davantage de fréquences, densifié les réseaux et utilisé des antennes et des algorithmes toujours plus sophistiqués. La 5G s’inscrit pleinement dans cette trajectoire.

Plusieurs technologies illustrent cela. Une onde radio ne suit pas toujours un trajet direct : elle peut rebondir sur une façade, contourner un obstacle, arriver avec un léger retard ou depuis plusieurs directions. Pour résoudre ce problème, une solution est d’utiliser plusieurs antennes à l’émission et à la réception, afin que le réseau puisse exploiter des trajets multiples. Il peut renforcer le signal vers un utilisateur, réduire certaines interférences ou transmettre plusieurs flux de données en parallèle lorsque l’environnement le permet.

Une autre technologie, qu’on appelle le beamforming, repose sur la même logique : coordonner plusieurs antennes pour concentrer l’énergie radio dans une direction donnée, plutôt que de l’émettre dans toutes les directions. Cela améliore la réception, mais suppose de mesurer l’état de la communication, de suivre les déplacements des utilisateurs, de choisir les bons faisceaux et d’adapter en permanence les paramètres de transmission. La performance augmente, mais la complexité matérielle et logicielle aussi.

Cette complexité devient encore plus visible lorsque l’on utilise des fréquences plus élevées, ce qui est pourtant intéressant. Monter en fréquence permet d’accéder à des bandes plus larges, donc potentiellement plus de débit. Cependant, plus la fréquence augmente, plus les pertes augmentent, la pénétration dans les bâtiments diminue et la sensibilité aux obstacles s’accroît. Pour regagner en qualité de signal et en robustesse, il devient alors nécessaire d’installer les antennes plus près des usagers et de diriger l’énergie radio avec des faisceaux plus intelligents.

Cela signifie, très concrètement, plus d’équipements réseau, plus de capacité de calcul, et donc des coûts plus importants et plus de consommation de ressources. On améliore certes les performances, mais au prix d’une complexité matérielle et logicielle croissante et d’un gain d’efficacité énergétique moindre.

Pour la 6G, une approche nouvelle et moins lourde ?

Est-ce pour autant la fin du théorème de Shannon-Hartley ? Non : les limites physiques de la transmission demeurent. Aucun réseau, même « intelligent », ne supprimera le bruit, l’atténuation ou les interférences. En revanche, la stratégie dominante consistant à chercher toujours plus de débit brut fait face à des rendements décroissants. On peut continuer à améliorer les réseaux, mais chaque amélioration devient plus coûteuse en énergie, en infrastructures et en coordination que les précédentes.

C’est dans ce contexte que les recherches sur la 6G posent une question différente. La 6G ne supprimera pas les 0 et les 1. Elle ne s’affranchira pas non plus des lois physiques de la transmission. Mais si l’on continue à raisonner uniquement en termes de bits transmis, ne risque-t-on pas de construire des réseaux toujours plus puissants, mais aussi toujours plus lourds ? L’enjeu n’est plus de se demander « combien peut-on transmettre ? », mais plutôt « qu’est-il réellement utile de transmettre pour atteindre l’objectif ? »

C’est justement le changement de paradigme proposé par ce que l’on nomme les communications sémantiques. Au lieu de chercher à transmettre fidèlement tous les bits d’un message, ces approches visent à transmettre uniquement le sens utile pour accomplir une tâche. Concrètement, l’émetteur et le récepteur partageraient des modèles leur permettant, grâce à de l’IA, de reconstruire l’information pertinente sans échanger toutes les données brutes.

L’objectif est de réduire les besoins en bande passante, en énergie et en calcul, tout en améliorant l’efficacité pour une grande diversité d’usages, comme les robots collaboratifs ou les véhicules connectés. Cette approche est aujourd’hui explorée dans plusieurs projets 6G, mais elle soulève encore des défis majeurs concernant la définition du « sens », la façon d’évaluer la qualité de la transmission, ainsi que le fait d’adapter les modèles d’IA nécessaires à cette technologie à l’ensemble des systèmes qui en auraient l’usage.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Quentin Lampin, chercheur senior et co-directeur du laboratoire commun Orange-CEA « AI-Native Communications ».

The Conversation

Ce travail (ou une partie de ce travail) a été réalisé avec le soutien du projet 6GARROW, financé par la Smart Networks and Services Joint Undertaking (SNS JU) dans le cadre du programme-cadre de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention de subvention n° 101192194), ainsi que par une subvention de l’Institute for Information & Communications Technology Promotion (IITP) financée par le ministère coréen des Sciences et des Technologies de l’Information et de la Communication (MSIT) (référence n° RS-2024-00435652)

Emilio Calvanese Strinati est membre du Joint Orange-CEA Lab in AI-Native Communications. Il a reçu des financements de la Commission européenne.

26.08.2026 à 14:40

Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ?

Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Gaël Hachez, Professeur en cyber-sécurité, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Des solutions techniques pour limiter la portée d’intrusions sur les réseaux sécurisés existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?
Texte intégral (2186 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mois d’août a révélé plusieurs attaques informatiques ayant provoqué des fuites de données officielles dans différents services publics et administrations : impôts, cadastre, succession, ministère de l’éducation nationale…

  • La méthode employée par les hackers est tristement simple : ils ont usurpé les identifiants de connexion d’utilisateurs autorisés pour entrer sur les réseaux puis télécharger les données sans éveiller l’attention.

  • Des solutions techniques qui limitent la portée de ce type d’attaque existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?


La première fuite de données, connue le 12 août, concernait les données fiscales de 350 000 particuliers et l’accès à des listes de messages échangés avec l’administration. La deuxième fuite, révélée le 13 août, concerne les données cadastrales, au maximum 433 485 particuliers et 1 082 professionnels. Une troisième fuite de données a été révélée, presque en direct, lors de la conférence de presse du ministre de l’action et des comptes publics David Amiel, le 18 août, et rapidement « coupée ». Il s’agissait cette fois de données de successions. Enfin, le groupe Zerobytes, qui avait revendiqué les deux premières attaques, a revendiqué un accès et un vol de données au ministère de l’éducation nationale, qui concernerait encore plus de données, accumulées sur deux décennies.

Voilà donc des hackers en possession d’une somme de données officielles d’identification dont ils n’avaient jamais osé rêver.

Ces fuites sont le résultat d’attaques peu sophistiquées, sur lesquelles on peut poser un diagnostic – et donc réfléchir à un remède et à des mesures de prévention. Dans ce cas, ce n’est pas comme si l’intelligence artificielle (IA) avait de nouveau fait preuve de capacités cyber inouïes…

Un type d’attaques commun et facile à mettre en œuvre

Au-delà de la revendication de ces attaques par un même acteur (Zerobytes), qui pourrait n’être qu’un intermédiaire chargé de commercialiser les données dérobées, une question se pose : qu’ont en commun les compromissions ayant touché les systèmes fiscaux, le cadastre, les données de succession ou encore celles du ministère de l’éducation nationale, qu’on imagine pourtant hébergées et administrées par des services distincts de l’État ?

La réponse est simple et inquiétante. Nul besoin de recourir à une intelligence artificielle sophistiquée ni d’exploiter une vulnérabilité inconnue. Dans chacun de ces cas, la compromission a reposé sur l’usurpation d’un même accès légitime. Une fois ce point d’entrée obtenu, les attaquants ont pu progresser d’un système à l’autre, qu’ils soient physiquement séparés ou simplement isolés de manière logique au sein d’infrastructures partagées, en procédant méthodiquement, sans précipitation.

L’attaquant serait parvenu à contourner ou à neutraliser l’« authentification multifacteur » qui permet, dans ce cas précis, aux agents de l’État d’accéder à leurs comptes informatiques. Cette méthode d’authentification est considérée comme l’un des mécanismes de protection les plus efficaces. Son principe est simple : un mot de passe ne suffit pas et une seconde preuve d’identité, telle qu’un code temporaire reçu sur un téléphone mobile, est également requise.

Dans son courrier aux contribuables, les autorités affirment qu’il s’agit de la compromission de l’identité numérique d’un agent, utilisée sur un point d’accès légitime à distance, un réseau privé virtuel (VPN). Il s’agit donc bien, dit ce courrier, de la combinaison de deux identités distinctes : celle d’un agent de la Direction générale des finances publiques et celle d’un tiers disposant d’une autorisation d’accès aux systèmes.

Ce n’est pas tout : une fois à l’intérieur, l’auteur de l’intrusion a semblé bénéficier de droits d’accès nettement plus étendus que ce qu’exigeait la fonction apparente de l’agent dont l’accès a été usurpé. Cette situation s’explique sans doute par l’existence de relations de confiance numériques entre systèmes et par le recours à des mécanismes d’« authentification fédérée ».

Ces dispositifs, utilisés dans les grandes organisations, permettent aux usagers d’accéder à plusieurs systèmes sans avoir à se réauthentifier continuellement. Leur objectif est d’améliorer la fluidité des usages qui, si le système est mal conçu, peut se traduire par une ouverture excessive des droits d’accès. C’est comme si un visiteur admis dans les galeries du Louvre pouvait aussi accéder aux œuvres des réserves, et même les toucher, sans contrôle supplémentaire.

Vers le déploiement de réseaux plus segmentés, dits « zéro confiance »

Même lorsqu’un utilisateur a été authentifié et est dans le réseau d’une organisation, la confiance qui lui est accordée ne devrait jamais être considérée comme acquise.

C’est le principe des architectures dites de « zéro confiance » (zero trust), un concept développé depuis plusieurs années. La légitimité d’un utilisateur est évaluée en permanence à partir de multiples critères : ses habitudes d’utilisation, sa localisation, l’heure de connexion ou encore les ressources auxquelles il cherche à accéder. La confiance n’est donc plus accordée une fois pour toutes ; elle évolue en fonction du caractère attendu ou inhabituel des actions réalisées.

Dans un tel modèle, un attaquant utilisant des identifiants valides aurait davantage de risques d’être repéré lorsqu’il s’écarte des comportements habituels du compte compromis. Mais ces architectures restent encore peu déployées à grande échelle.

Elles exigent de sortir de l’idée que tout ce qui est à l’intérieur du réseau, puisqu’il y a été dûment authentifié, est digne de confiance, un employé, un collègue qu’on connaît bien. Or, les systèmes d’information contemporains sont aussi devenus particulièrement complexes, ouverts sur Internet et interconnectés avec un vaste écosystème de fournisseurs, de sous-traitants et de prestataires techniques. Dans cet environnement, les points d’accès se multiplient et les frontières traditionnelles du réseau perdent de leur pertinence.

On ne peut plus continuer à raisonner selon une logique binaire opposant, d’un côté, les utilisateurs authentifiés auxquels une confiance quasi totale serait accordée et, de l’autre, ceux qui demeurent à l’extérieur. Considérer qu’un utilisateur peut accéder librement à l’ensemble des ressources dès lors qu’il a franchi la première étape d’authentification constitue aujourd’hui une faiblesse. La question n’est plus seulement de contrôler qui entre dans le réseau, mais aussi de vérifier en permanence ce qu’il est autorisé à y faire.

Néanmoins, il faut bien comprendre que déployer une architecture « zéro confiance » à l’échelle d’une administration publique, composée d’une multitude de réseaux anciens et de centaines de milliers de comptes d’accès, est un objectif plus complexe qu’il n’y paraît.

À court terme, la priorité doit être le renforcement des capacités de détection et la gestion rigoureuse des habilitations, strictement alignées sur les fonctions exercées. Lorsqu’un agent change de poste, les droits associés à ses responsabilités précédentes devraient être systématiquement révoqués. S’il les cumule à chaque changement de poste, il aura à la fin de sa carrière plus d’accès que le président de la République !

Extraire les données discrètement, encore plus simple que de pénétrer dans le réseau

L’attaquant est parvenu à consulter les données puis à les extraire sans déclencher d’alerte apparente. Il est probable qu’il a d’abord testé les mécanismes de surveillance. Une fois ce repérage effectué, l’exfiltration a pu commencer de manière progressive, en distribuant les requêtes dans le temps et entre les systèmes et en s’appuyant sur des commandes tout à fait ordinaires. Ainsi, l’exfiltration a permis de se fondre dans l’activité habituelle d’un réseau.

Ainsi, même si le point d’entrée utilisé par l’attaquant a fini par être identifié et neutralisé, il n’est pas étonnant que l’exfiltration ait pu se produire sans être détectée : on se méfie moins de ce qui est à l’intérieur que de ce qui vient de l’extérieur.

L’attaquant, une fois à l’intérieur, n’a pas déployé de rançongiciel (les systèmes d’où ont été volées les données n’ont pas été bloqués ni chiffrés pour exiger une rançon), ce qui suggère que des compétences techniques limitées ont suffi à vaincre rien de moins que les systèmes d’information de l’État qu’on aurait pu imaginer imprenables (et gare à la relance de l’attaque).

Et maintenant ? Comment les données peuvent être exploitées par des acteurs malveillants

Ce sont surtout les usages potentiels de ces données qui doivent susciter aujourd’hui les inquiétudes.

Le risque le plus immédiat est la fraude financière : faux avis d’imposition, ordres de virement frauduleux ou factures falsifiées. Les données cadastrales exposées pourraient également servir à cibler des propriétaires immobiliers dans le cadre d’escroqueries liées à la propriété ou à la location, voire de menaces physiques. L’expérience récente des entrepreneurs de cryptomonnaies a montré à quel point la divulgation d’informations relatives au domicile pouvait accroître les risques de sécurité personnelle.

Il faut aussi s’attendre à une recrudescence des attaques d’hameçonnage : courriels, appels téléphoniques ou messages texte pourront se présenter sous les traits de l’administration fiscale, d’un employeur, d’un fournisseur ou d’un établissement bancaire. La précision des données compromises permettra certainement aux fraudeurs de personnaliser leurs approches, de gagner plus facilement la confiance de leurs victimes et, par conséquent, d’augmenter l’efficacité de leurs campagnes.

À plus long terme, l’exploitation de ces informations est du pain béni pour la guerre hybride. À l’approche d’échéances électorales – et non des moindres – en France, des acteurs étatiques hostiles pourraient utiliser ces données pour alimenter des opérations d’influence et fragiliser la confiance du public.

On ne manquera pas de rapprocher cet incident de la procédure engagée par la Commission européenne contre la France pour la transposition tardive de la directive européenne NIS2. Celle-ci impose aux secteurs critiques (réseaux de transport d’énergie, chemins de fer…) et aux services essentiels de renforcer leur cybersécurité, leurs capacités de détection et leur résilience précisément pour réduire la probabilité et l’impact de ce type d’événements.

Si vous êtes une organisation et que vous n’avez ni d’authentification multifacteur ni de gestion des accès (ou « habilitation ») en fonction du poste occupé, la même mésaventure risque de vous arriver très vite. Commencez par cela !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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