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02.09.2026 à 16:01

Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues

Eve Afonso, Maître de conférences en écologie, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)
Loin des laboratoires, les conditions de travail de terrain peuvent accroître les risques de violences sexistes et sexuelles et avoir des conséquences durables sur les carrières scientifiques.
Texte intégral (2956 mots)
Selon une étude internationale, menée en 2014, 64 % des chercheuses rapportent avoir subi du harcèlement sexuel lors de missions de recherche sur le terrain. Kaab Empresa/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les missions de terrain exposent les chercheuses à des risques spécifiques de violences sexistes et sexuelles de la part de leurs collègues.

  • Isolement géographique, dépendance au groupe et précarité économique rendent les violences difficiles à dénoncer.

  • En éloignant certaines femmes du terrain, ces violences peuvent aussi modifier les carrières et la production scientifiques.


Dans de nombreux domaines de la recherche, le travail de terrain est indissociable de la production des connaissances. C’est notamment sur le terrain que les jeunes chercheuses et chercheurs apprennent leur métier et construisent leur identité scientifique. C’est aussi une aventure humaine faite de découvertes et de collaborations qui marquent souvent toute une carrière.

Pourtant, le terrain est aussi un espace qui fabrique des vulnérabilités spécifiques. Une enquête internationale menée en 2014 sur plus de 600 scientifiques, issus de disciplines des sciences du vivant, des sciences physiques, de la Terre et des sciences sociales (l’étude SAFE), est venue exposer une réalité d’une ampleur insoupçonnée : près de 64 % des femmes y rapportent avoir subi du harcèlement sexuel sur le terrain et 20 % affirment y avoir été victimes d’agressions sexuelles.

Depuis une dizaine d’années, les alertes s’accumulent. En géosciences, dans la recherche polaire, en archéologie et en écologie, le constat est partagé. La question n’est désormais plus de savoir si les violences sexistes et sexuelles (VSS) ont lieu sur le terrain, mais pourquoi elles y restent si fréquentes.

Depuis l’élan #MeToo, les institutions de recherche ont multiplié les initiatives. Les programmes de sensibilisation et les plateformes de signalement sont maintenant largement répandus et clairement identifiés par la communauté universitaire. Pourtant, lorsqu’un incident survient, la réponse institutionnelle repose quasi systématiquement sur des procédures bureaucratiques qui traitent les VSS comme des conflits interpersonnels à gérer après les faits.

D’après mes recherches, récemment publiées, cette approche occulte les dimensions systémique et politique du problème : elle refuse de voir que c’est l’organisation elle-même du travail académique qui crée et renforce la vulnérabilité aux VSS.

Pourquoi le travail de terrain fragilise les chercheuses

D’emblée, le terrain opère un premier tri entre les hommes et les femmes. Partir loin et longtemps ou sauter sur une opportunité de mission à la dernière minute reste un privilège socialement plus accessible aux hommes. Pour les femmes, les responsabilités familiales et la charge de l’organisation domestique agissent comme un filtre, les forçant souvent à renoncer aux campagnes internationales et aux longs séjours in situ. À ce biais s’ajoute un effet de réseau : les équipes se formant souvent par cooptation, les opportunités circulent dans des cercles déjà établis, figeant les inégalités de genre dans le temps.

Paradoxalement, l’un des aspects les plus positifs du terrain, sa capacité à favoriser la camaraderie et la cohésion d’un groupe qui travaille, voyage et vit ensemble, expose aussi les femmes à une certaine forme de vulnérabilité. Dans ce huis clos, la frontière entre vie privée et professionnelle se brouille : on partage les repas ou l’hébergement, loin des codes du laboratoire. Lorsque les équipes sont majoritairement masculines, l’isolement géographique peut favoriser l’émergence de comportements transgressifs ou sexualisés, un relâchement des normes sociales et une consommation excessive d’alcool.

Ces attitudes finissent par être tolérées comme faisant partie de « l’exceptionnalisme du terrain » : la perception que le terrain constitue un espace régi par des règles différentes de celles du laboratoire, ce qui justifie une tolérance implicite à des comportements par ailleurs inacceptables. Ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain. Les collègues présents hésitent à intervenir ou à dénoncer les faits, de peur de fragiliser les relations au sein du groupe ou leurs propres intérêts professionnels. Le déséquilibre numérique produit alors un effet de spirale : les rares femmes présentes se retrouvent isolées, ce qui renforce leur vulnérabilité face à des dynamiques de groupe qui aggravent leur marginalisation.

Eve Afonso, maitresse de conférences, dans une cabane pastorale près de la station de recherche d’altitude de la réserve naturelle des Baimaxueshan (environ 3900m d’altitude), Yunnan, Chine
Eve Afonso, l’autrice, près de la station de recherche de la réserve naturelle des Baimaxueshan (3 900 mètres d’altitude), Yunnan, Chine. Cécile Callou, Fourni par l'auteur

Dans le milieu de l’écologie, que j’ai particulièrement étudié, les récits de terrains difficiles sont souvent admirés. Marcher des heures en montagne, bivouaquer sous la pluie, vivre sans confort ni intimité ou travailler dans des conditions extrêmes deviennent autant de preuves de dévouement. L’endurance, la robustesse physique et la résistance à l’inconfort sont parfois plus valorisées que la recherche elle-même.

Pour les femmes, l’épreuve est double : perçues a priori comme moins aptes physiquement, elles doivent prouver qu’elles peuvent « tenir le choc » comme leurs collègues masculins. Exprimer un inconfort, demander des conditions plus sûres ou s’opposer à un comportement déplacé fait courir le risque d’être perçue comme une personne « difficile » ou peu fiable. Pour être acceptée comme une « vraie » scientifique de terrain, il faut savoir souffrir sans broncher. Dans ce contexte, beaucoup préfèrent se taire : si se plaindre de la fatigue suffit à vous discréditer, dénoncer le sexisme ou le harcèlement devient impensable.

À cette pression s’ajoute une forte dépendance vis-à-vis des collègues sur place. Sur le terrain, chacun dépend des autres pour transporter le matériel, collecter les données ou simplement rejoindre le lieu d’hébergement avec l’unique véhicule disponible.

Dans ces conditions, on ne peut pas simplement faire sa valise et rentrer chez soi. S’opposer à un collègue ou à un supérieur peut suffire à mettre la mission en difficulté ou, dans le cas des chercheuses en situation précaire, compromettre la poursuite d’une thèse ou d’un postdoctorat. Cette vulnérabilité est renforcée par le recours à des acteurs logistiques locaux (guides, chauffeurs), qui n’obéissent pas aux mêmes règles ni aux mêmes dispositifs de prévention que les équipes universitaires.

L’éloignement géographique, la barrière de la langue et l’accès limité à une aide extérieure peuvent tous contribuer à rendre les environnements de terrain particulièrement difficiles à appréhender pour les femmes. Lorsque des incidents surviennent sur le terrain, en particulier à l’étranger, les mécanismes de signalement habituels ne sont ni accessibles ni conçus pour l’urgence. Les victimes d’agression se retrouvent souvent seules, sans recours immédiat, sans soutien médical ni point de contact capable de répondre en temps réel.

La maîtresse de conférences Eve Afonso et la professeure Li Li (Université Normale de Leshan, Sichuan), sur le site de haute altitude de Nanjiluo au Yunnan, en Chine (3500-4000m), lors d’une recherche de terrain
Eve Afonso, maîtresse de conférences, et Li Li, professeure, à près de 4 000 mètres d’altitude, à Nanjiluo au Yunnan, en Chine, lors d’une recherche de terrain. Cécile Callou, Fourni par l'auteur

Dans certains contextes, quitter le terrain n’est tout simplement pas logistiquement possible (stations polaires, navires océanographiques, expéditions en forêt tropicale ou en haute montagne, etc.). Une victime peut être contrainte de partager pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le même campement ou les mêmes lieux de travail que son agresseur.

Quels effets des VSS sur la production des savoirs ?

Les effets des VSS ne s’arrêtent pas au retour de mission. Une fois rentrées, les chercheuses continuent souvent à dépendre de leur agresseur ou de collègues qui ont assisté aux faits sans réagir. Ce qui s’est joué loin du laboratoire finit alors par envahir une grande partie de la vie professionnelle : collaborations, enseignement, encadrement, projets de recherche, etc. Dénoncer les faits, refuser de repartir sur le terrain avec certaines personnes ou simplement prendre ses distances avec une équipe peut faire perdre des opportunités de terrain, des projets, des responsabilités ou des financements, avec des conséquences durables sur la carrière des chercheuses. Face à ce dilemme, beaucoup de victimes choisissent de ne pas signaler les faits : le non-signalement reste d’ailleurs la réponse la plus fréquente au harcèlement sexuel dans le monde académique.

Au-delà des impacts individuels des VSS, leurs conséquences sur la production des connaissances scientifiques restent largement ignorées. Or, les femmes ont tendance à se désengager des terrains ou des équipes qu’elles jugent peu sûrs. Les chiffres alarmants de l’étude SAFE, combinés à la difficulté d’obtenir des sanctions à la hauteur des faits, voire des sanctions tout court, laissent penser que ce phénomène est loin d’être marginal.

Pendant que certaines femmes renoncent à ces terrains pour préserver leur sécurité, ceux qui ont créé, entretenu ou laissé perdurer ces environnements hostiles continuent d’y construire leur expérience et leur légitimité scientifique. Ils se retrouvent en position d’influencer qui participe aux campagnes de terrain, quels sites et quelles espèces seront étudiés ainsi que les questions scientifiques qui seront développées. Leur expertise devient une ressource stratégique pour les institutions, qui les sollicitent pour partager leur expérience ou définir les priorités scientifiques. Les connaissances produites sur le terrain peuvent alors être façonnées par des relations d’exclusion.

Or, plusieurs recherches ont montré qu’une communauté scientifique très homogène risque de produire des lacunes dans la couverture des terrains, des populations ou des phénomènes étudiés.

Vers une sécurité sur mesure pour le terrain

L’analyse de ces mécanismes m’amène à proposer un changement de perspective : le terrain doit être compris non pas simplement comme une recherche menée dans un autre lieu, mais comme un environnement de travail distinct qui crée des vulnérabilités spécifiques aux VSS et nécessite des formes de prévention et de réponse adaptées à ces conditions.

Avant de partir, les équipes de recherche passent des heures à préparer leurs missions : elles évaluent la météo, le relief, les itinéraires ou les risques sanitaires. Le risque de VSS devrait être anticipé avec la même rigueur.

Concrètement, cela suppose de penser autrement l’organisation des missions : composition des équipes, charte de comportement, sécurité des hébergements et des trajets, procédure d’alerte ou possibilité de s’extraire d’une situation à risque, encadrement de la consommation d’alcool lors des temps collectifs. Les moments de convivialité font eux aussi partie du travail de terrain et ne devraient jamais échapper aux règles professionnelles.

Prévenir les VSS suppose de concevoir des missions où chacun peut se mettre en sécurité sans compromettre la mission ni sa carrière. Garantir un terrain plus sûr, c’est aussi garantir que les connaissances sur la biodiversité reposent sur la diversité des personnes qui peuvent y contribuer.

The Conversation

Eve Afonso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.09.2026 à 12:35

Trancher ou broyer ? Un compromis qui a orienté l’évolution des dents chez les mammifères

Margot Michaud, Enseignante-chercheuse en biologie évolutive et anatomie , UniLaSalle
Melvin Vankelst, Biologiste, chercheur en paléontologie, Université de Liège
Narimane Chatar, Postdoc, University of California, Berkeley
Une nouvelle étude publiée dans la revue « Science » met en lumière les contraintes qui pèsent sur la dentition des mammifères.
Texte intégral (2531 mots)
Au cours des 66 derniers millions d’années, plusieurs lignées de mammifères ont développé indépendamment des dents carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la viande. Aujourd’hui, cette caractéristique ne se retrouve que chez les *Carnivora*, qui comprennent notamment les félins (comme ici, un guépard), les chiens et les ours. Olga Ernst/Wikimédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les dents sont l’interface primordiale entre un animal et sa nourriture.

  • La molaire « tribosphénique » permet de trancher et de broyer. Comment allier ces deux fonctions opposées ?

  • Une nouvelle étude nous apprend comment ces dents ont évolué pour trouver le bon équilibre selon le régime alimentaire de chaque animal.


Pourriez-vous découper un steak et casser une noix avec un seul et même outil ? Une lame fine pénètre facilement dans une matière souple, mais résiste mal à une forte charge. Un broyeur doit au contraire être large et robuste, mais coupe peu.

Au cours de leur évolution, la grande majorité des mammifères actuels ont pourtant réuni ces deux fonctions en une seule structure : une molaire spécialisée. Mais jusqu’où une même dent peut-elle concilier deux fonctions opposées ?

Pour le découvrir, notre équipe a comparé ces molaires chez des mammifères actuels et fossiles, puis testé la capacité à broyer et à découper de leurs reproductions imprimées en 3D. En combinant des scans de haute précision, l’impression 3D et des essais mécaniques, notre nouvelle étude, récemment publiée dans la revue Science, met en lumière les contraintes qui pèsent sur la dentition des mammifères.

Une dent à double fonction

Les dents constituent une interface primordiale entre un animal et sa nourriture. Leur forme conditionne ainsi en partie la manière dont les aliments peuvent être traités avant d’être avalés ainsi que les forces physiques qu’elles peuvent supporter.

Comme elles se fossilisent très bien, ces structures documentent aussi le régime et la biomécanique des espèces disparues permettant notamment de retracer certaines étapes majeures de l’évolution des mammifères, parmi lesquelles l’apparition de la molaire « tribosphénique ».

Cette dent à la morphologie particulière réunit une région haute et coupante, le trigonide, et une zone plus basse servant au broyage, le talonide. Lors de la fermeture de la mâchoire, ces régions travaillent avec les dents supérieures pour cisailler et écraser les aliments en un seul mouvement.

La molaire tribosphénique réunit deux régions fonctionnelles : le trigonide, principalement associé au tranchage, et le talonide, associé au broyage. Margot Michaud, Fourni par l'auteur

En permettant de trancher et de broyer les aliments au cours d’une même morsure, cette architecture a élargi la gamme de ressources accessibles aux mammifères et aurait ainsi favorisé leur diversification écologique. Pourtant, ces deux fonctions sont favorisées par des morphologies dentaires en grande partie contradictoires : trancher favorise des pointes hautes et aiguës ainsi que des crêtes bien alignées, tandis que broyer demande une large surface de contact et une structure résistante. Reste alors à comprendre comment cette incompatibilité géométrique a orienté l’évolution des molaires chez les mammifères.

La carnassière sous toutes ses formes

Toutes les molaires des mammifères ne sont pas identiques. Au cours des 66 derniers millions d’années, les carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la chair, sont apparues indépendamment dans plusieurs groupes de mammifères.

À l’heure actuelle, les Carnivora (groupe incluant les félins, les chiens et les ours, entre autres) représentent les seuls véritables détenteurs de dents carnassières. Malgré leur nom, les Carnivora rassemblent aussi bien des prédateurs spécialisés que des espèces omnivores et même des espèces strictement herbivores, comme le panda géant. Cette diversité alimentaire s’accompagne d’une remarquable variété de formes dentaires. Chez les félins, la carnassière est une lame pure, au talonide réduit ou absent. Chiens, ours et ratons laveurs, eux, gardent au contraire des surfaces de broyage utiles à un régime varié, jusqu’au bambou du panda géant.

Notre équipe a ainsi numérisé en 3D la carnassière inférieure de 250 espèces actuelles et fossiles. Deux grandes formes récurrentes se dégagent : des dents hautes à deux cuspides, au talonide réduit ou absent, typiques des prédateurs spécialisés comme les félins ; et des dents au talonide développé, associées à une plus grande diversité alimentaire.

Les carnassières étudiées se répartissent entre deux grandes tendances : une forme en lame, associée au tranchage, et une forme dotée d’un talonide développé, associée au broyage et à des régimes plus variés. Margot Michaud, Fourni par l'auteur

À vos marques. Prêts ? Mordez !

Une sélection de dents a été reproduite par impression 3D, puis testée dans deux dispositifs reposant sur des matériaux conçus pour imiter les propriétés de tissus biologiques. Pour évaluer le tranchage, les modèles ont été enfoncés dans des couches de gélatine imitant les tissus souples, comme la peau et les muscles. Nous avons ainsi mesuré la force nécessaire pour pénétrer le gel ainsi que la taille des lacérations selon la morphologie de chaque dent. Pour le broyage, les mêmes formes ont été soumises à un matériau imprimé, spécialement conçu pour avoir des propriétés et une résistance proches de celles de l’os.

Des dents imprimées en 3D ont été testées sur un matériau souple pour mesurer le tranchage et sur un matériau dur pour mesurer le broyage. Ces essais ont permis de relier directement la forme de chaque dent à ses performances. Narimane Chatar, Fourni par l'auteur

Nos tests montrent que peu de morphologies découpent efficacement les tissus mous, et toutes partagent la même morphologie : deux cuspides hautes reliées par des crêtes acérées, double lame qui concentre la pression sur une surface minime et pénètre profondément la gélatine à faible force. Chez les hypercarnivores (qui se nourrissent quasi exclusivement de viande), la carnassière frôle même l’optimum théorique, signe que la marge de variation est étroite : pour couper efficacement, la hauteur et l’orientation des cuspides ainsi que l’alignement des crêtes doivent être combinés avec précision.

À l’inverse, de nombreuses morphologies dentaires permettent de broyer efficacement. Un talonide développé aide généralement la dent à supporter de fortes charges, mais ce n’est pas la seule solution possible. Chez certaines dents en forme de lame, une petite encoche située entre les deux cuspides répartit les contraintes et limite le risque de fracture, exactement comme les ouvertures présentes sur une lame de scie circulaire.

Les formes qui concilient au mieux ces deux performances restent cependant exceptionnelles : moins de 1 % des formes étudiées se rapprochent du meilleur compromis entre les deux performances. Le compromis n’oppose donc pas deux fonctions à parts égales. Il met en regard une fonction très exigeante, le tranchage, qui n’admet qu’un petit nombre de formes optimales, à une fonction plus flexible, le broyage, que plusieurs architectures peuvent assurer. Il existe ainsi beaucoup plus de façons de fabriquer un bon broyeur qu’un bon trancheur.

Quand la spécialisation referme certaines portes

À l’échelle de millions d’années, ce déséquilibre pourrait avoir des conséquences profondes. Le développement d’un talonide plus important multiplie les possibilités de broyage et peut permettre l’exploitation d’aliments plus variés. À l’inverse, l’évolution d’une carnassière en forme de lame est associée à une spécialisation plus étroite.

Cette spécialisation peut ainsi produire un « effet de cliquet évolutif » : une fois le talonide fortement réduit et la dent spécialisée dans la découpe de la chair, le retour vers une dent plus polyvalente devient difficile. Ainsi, les hyaenodontes et les oxyaenodontes, proches parents des mammifères Carnivora, qui ont des dents très spécialisées, ont fini par disparaître. Sans y voir la cause de leur extinction, notre étude suggère qu’une spécialisation poussée peut limiter l’accès à de nouvelles ressources.

L’évolution ne cherche pas l’outil parfait

Alors, peut-on découper un steak et casser une noix avec un seul outil ? Chez les mammifères, la réponse est oui, mais rarement avec la même efficacité. La molaire tribosphénique a rendu possible ces deux fonctions, tout en favorisant la spécialisation vers l’une ou l’autre.

Ce résultat nous rappelle ainsi que, en évolution, une innovation n’est jamais synonyme de perfection : elle ouvre de nouvelles possibilités tout en imposant certaines contraintes, et les compromis qui en découlent contribuent à façonner la diversité du vivant.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

02.09.2026 à 12:34

Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes.
Texte intégral (2734 mots)

L’ESSENTIEL

  • Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle.

  • L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.

  • Découvrez comment son travail fait toujours écho à la science moderne.


En 2026, deux anniversaires se croisent d’une manière presque parfaite : les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le bicentenaire de la naissance du père Armand David, né à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) en 1826 et mort à Paris en 1900. Missionnaire lazariste, naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur de la Chine du XIXᵉ siècle, Armand David est surtout connu pour avoir révélé au monde scientifique européen un animal devenu universel : le grand panda.

Mais son importance dépasse largement cette seule découverte. Son parcours raconte une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes, les collections, les descriptions, les planches illustrées et les échanges entre savants et avant l’usage généralisé de la photographie, dont on fête aussi le bicentenaire en 2026 !

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes (comme Alfred Russel Wallace, Philipp Franz von Siebold, Nikolaï Przewalski ou Paul Farges, un autre missionnaire) avec une certaine compétition entre musées européens.

En 1862, le zoologiste Henri Milne-Edwards, alors figure majeure du Muséum, sollicite les missionnaires présents en Chine pour inventorier une faune et une flore encore très incomplètement connues des savants occidentaux. David est alors envoyé à Pékin, puis mène jusqu’en 1874 plusieurs expéditions dans différentes provinces chinoises. Les chiffres comptabilisés par le Muséum donnent la mesure de son activité : 2 919 plantes, 9 569 insectes, (oui, presque 10 000 insectes !) arachnides et crustacés, 1 332 oiseaux et 595 mammifères envoyés à Paris. Ces nombres ne disent pas seulement l’ampleur d’une collecte, ils témoignent d’une manière de produire de la connaissance par l’accumulation et surtout du manque de connaissances en Europe sur ces territoires.

Quand un animal devient un fait scientifique

Le cas du grand panda est exemplaire. En 1869, dans la région de Moupin, aujourd’hui Baoxing dans le Sichuan, Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la zoologie occidentale. Ces spécimens (naturalisés ou non) sont envoyés au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, aujourd’hui nommée Ailuropoda melanoleuca.

Le Muséum rappelle que ces pandas historiques sont devenus des objets patrimoniaux majeurs, associés à l’entrée du grand panda dans les collections nationales.

Le père Armand David en tenue chinoise. CC BY

Cette histoire peut sembler simple : un explorateur « découvre » un animal (ou plus précisément, identifie un animal encore inconnu pour la science occidentale), l’envoie à Paris, la science le nomme. En réalité, elle est plus profonde.

Au XIXᵉ siècle, un animal « nouveau » n’existe pas scientifiquement parce qu’il a seulement été vu. Il ne devient un fait zoologique que lorsqu’il est inscrit dans une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description, puis une publication. C’est cette chaîne qui permet à d’autres naturalistes de vérifier, comparer, discuter et réutiliser l’information.

Autrement dit, le panda ne devient pas célèbre parce qu’il est seulement spectaculaire ; il devient un objet de science parce qu’il est archivé, décrit et rendu comparable. C’est toujours en vigueur aujourd’hui, même avec la photographie.

Avant la photographie : le spécimen et la planche

Cette histoire permet aussi de comprendre ce qu’était une preuve visuelle avant l’âge de la photographie de terrain. La photographie existe déjà au XIXᵉ siècle, mais elle reste difficile à utiliser en expédition : matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés, problèmes de reproduction imprimée.

Pour les naturalistes, la preuve repose alors surtout sur deux supports complémentaires : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée.

Exemple de planche tirée de l’ouvrage d’Armand David les Oiseaux de la Chine. Armand David/Gallica, CC BY

Armand David en offre un très bon exemple avec les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet. L’ouvrage est accompagné d’un atlas de 124 planches lithographiées, disponible aujourd’hui sur Gallica. Ces planches n’étaient pas de simples ornements. Elles permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages, les proportions, les attitudes et les caractères diagnostiques (les indices précis qui servent à reconnaître un être vivant). Elles donnaient accès, à distance, à des oiseaux que la plupart des lecteurs ne verraient jamais vivants.

Dans la science naturaliste du XIXᵉ siècle, l’image imprimée est donc déjà un dispositif de preuve, mais une preuve attachée à un objet : le spécimen.

Cette articulation entre objet, image et texte reste très actuelle. Dans un monde saturé d’images numériques, facilement modifiables ou générées artificiellement, les collections scientifiques rappellent une règle fondamentale : une image seule ne suffit pas. Sa valeur dépend du protocole, du contexte, de la traçabilité et de l’archive (et, surtout, du spécimen) à laquelle elle est associée. Le père David, bien avant l’ère de la photographie naturaliste moderne, illustre cette chaîne de confiance entre terrain, collection, publication et image, essentielle pour les sciences naturalistes.

Un explorateur dans une Chine en mutation

Il faut bien sûr replacer Armand David dans son époque. Missionnaire français en Chine, au XIXᵉ siècle, il travaille dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre puissances européennes et sociétés asiatiques. Son œuvre est, aujourd’hui, lue à la fois comme un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et comme un épisode d’une histoire impériale plus complexe.

Cette ambivalence ne diminue pas l’intérêt scientifique et patrimonial de ses collections. Elle oblige au contraire à les regarder avec plus de précision. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques ; ils sont aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires, de circulations matérielles et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens.

Dans la région de Baoxing, la mémoire d’Armand David reste forte : plusieurs commémorations et lieux patrimoniaux rappellent son rôle dans la « découverte scientifique » du panda. Cette mémoire partagée pourrait être l’un des enjeux du bicentenaire : raconter non seulement l’histoire d’un naturaliste français, mais aussi celle d’un patrimoine scientifique franco-chinois, fait d’objets, de lieux, d’archives, d’espèces emblématiques, de collaborations locales et de récits multiples.

Le cerf du Père David : une autre histoire de conservation

Le panda n’est pas le seul animal associé à Armand David. Le cerf du Père David, ou Elaphurus davidianus, occupe une place particulière dans l’histoire de la conservation. David l’observe dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin.

L’espèce disparaît ensuite de Chine à l’état sauvage, tandis que des individus conservés en Europe permettent sa survie en captivité puis sa réintroduction. Le Muséum rappelle que la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve aujourd’hui des individus de cette espèce, encore classée avec prudence tant que les populations réintroduites ne sont pas durablement stabilisées.

Ici encore, les collections et les parcs zoologiques ne sont pas seulement des lieux d’exposition. Ils peuvent devenir des réserves de mémoire biologique. Le cas du cerf du Père David montre comment une espèce connue par quelques individus captifs peut être sauvée de l’extinction, même si son histoire reste marquée par une disparition dramatique dans son milieu d’origine.

Une biodiversité chinoise révélée par les collections

L’héritage d’Armand David est également visible dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés. De nombreux animaux et plantes portent son nom, rappelant l’ampleur de ses collectes. Par exemple deux coléoptères conservés dans les collections du MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi Deyrolle & Fairmaire, 1878, et Trictenotoma davidi Deyrolle, 1875. Ces insectes montrent que l’héritage légué par Armand David ne se limite pas aux grands mammifères charismatiques. Il traverse également l’entomologie, mais aussi la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections.

Cette diversité est importante. Le grand public retient souvent le panda, mais le travail d’Armand David est celui d’un collecteur généraliste, attentif aux oiseaux, aux mammifères, aux plantes, aux insectes et autres arthropodes. Dans une époque de crise de la biodiversité, cette dimension prend une valeur nouvelle.

Les collections anciennes permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, parfois leur ADN, leurs parasites ou contaminants (pensons aux virus et aux bactéries qui nous intéressent aujourd’hui) ou leur environnement historique. Un spécimen collecté il y a cent cinquante ans peut donc répondre aujourd’hui à des questions que son collecteur ne pouvait pas imaginer, dues au contexte de modifications parfois drastiques de nos écosystèmes, dont les conséquences de la démographie.

Pourquoi commémorer Armand David en 2026 ?

Commémorer Armand David en 2026 ne devrait pas consister seulement à célébrer un « découvreur ». Le mot lui-même doit être manié avec prudence : les espèces existaient, étaient souvent connues localement, parfois nommées et intégrées à des savoirs autochtones ou régionaux, c’est souvent le cas et l’enquête ethnobiologique est toujours importante. Ce que David accomplit, c’est de permettre leur entrée dans un système scientifique international fondé sur la collection, la description et la publication à partir du MNHN.

Son bicentenaire permet donc de raconter plusieurs histoires à la fois. Une histoire de la Chine au XIXᵉ siècle. Une histoire du Muséum comme institution de collecte, de comparaison et de conservation. Une histoire des images scientifiques avant la photographie de terrain. Une histoire du panda et du cerf du Père David. Mais aussi une histoire plus actuelle : celle de la traçabilité des preuves, du rôle des collections dans la crise de la biodiversité, et de la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures.

Les collections d’histoire naturelle sont donc un carrefour culturel et scientifique d’intérêt majeur, et nous devons penser à ceux qui les ont constituées. Le panda géant est devenu l’un des symboles mondiaux de la conservation. Mais son entrée dans l’histoire scientifique est aussi celle d’une peau, d’ossements, d’une collection, d’une description et d’un réseau d’hommes (qui commence souvent avec un chasseur local ou un tradipraticien) et d’institutions.

C’est cette chaîne, autant que l’animal lui-même, que le bicentenaire du père Armand David invite à redécouvrir, à travers les commémorations du MNHN ou celle de la photographie, comme une référence d’une époque en pleine mutation.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l'Ocean de Sorbonne Université

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