LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Groupe d'Etudes Géopolitiques

Abonnés Articles en ACCÈS LIBRE Actu Economie Guerre

▸ les 6 dernières parutions

08.03.2025 à 15:00

Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut

Matheo Malik

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

L’article Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (4929 mots)

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade
Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut

L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut

Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut

Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector
Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut

Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP
Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut

Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut

Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka

Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

L’article Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut est apparu en premier sur Le Grand Continent.

04.03.2025 à 19:38

« Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier

Matheo Malik

Quelles sont les chances de réussite des dernières propositions formulées par les dirigeants européens  ? 

La proposition d’une trêve d’un mois de toutes les opérations aériennes et maritimes ou visant les infrastructures énergétiques en Ukraine telle que formulée par la France à l’issue du sommet de Londres (2 mars 2025) semble faire long feu. C’était pourtant un premier pas vers une désescalade du conflit ukrainien. Elle était à la fois un test de la bonne foi russe et de la bonne volonté américaine. Elle constituait aussi pour les Européens une tentative de prendre pied dans des négociations russo-américaines, officiellement ouvertes le 12 février par un appel de Trump à Poutine — menées par-dessus la tête des Européens et des Ukrainiens. 

Les chances de succès de cette proposition constructive paraissaient raisonnables car aller au cessez-le-feu implique forcément la suspension préalable des bombardements et une décrue visible des opérations sur le terrain. À cette proposition, Trump répond par la suspension de l’aide à l’Ukraine et le projet d’un cessez-le-feu imposé au forceps. Il faut se rendre à l’évidence : sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine. Je ne vois pas comment on pourrait revenir en arrière. Les dirigeants européens, certains d’entre eux en tout cas, vont encore chercher à infléchir l’attitude de Trump. Je leur souhaite bien du courage. De toute façon, le mal est fait  : sur l’acceptation de l’annexion par la Russie du Donbass et de la Crimée, sur le principe d’un statut militaire contraint pour l’Ukraine, sur l’a priori considéré comme acceptable d’une possible mise à l’écart préalable de Zelensky et maintenant sur le gel des livraisons d’équipements militaires américains aux forces ukrainiennes — le pacte de confiance a été brisé. Non associés aux conditions négociées d’une sortie du conflit, les Européens doivent être extrêmement vigilants quant aux stipulations de cet accord avant eux-mêmes de s’engager à le faire respecter. La définition des garanties de sécurité qu’il est envisagé d’apporter à l’Ukraine dans ces circonstances doit être robuste.

Sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine.

Louis Gautier Au vu des évènements diplomatiques récents concernant l’Ukraine diriez-vous que c’est la fin de l’Alliance atlantique  ?

Quoi qu’il arrive, la question du cessez-le-feu en Ukraine et des garanties de sécurité accordées à ce pays allaient inéluctablement déboucher sur une clarification des positions au sein de l’OTAN. Le sommet de l’Organisation est prévu en juin prochain (24-26 juin). Dans cette perspective, la plupart des chancelleries européennes pensaient mettre le temps à profit. Comptant sur de probables déconvenues de l’administration américaine, en raison de positions internationales aussi querelleuses que de courte vue, elles espéraient, de Londres à Vilnius en passant par Rome, Berlin et Varsovie, pouvoir, encore arrondir les angles, éviter le divorce.

Tout est allé très vite. 

On n’attendra pas encore quatre mois le moment de vérité : la clarification s’opère déjà sous nos yeux. Le livre blanc européen annoncée fin mars et la revue nationale stratégique française dont la restitution est prévue fin mai qui ambitionnaient de cadrer un tant soit peu les évolutions en cours au sein de la communauté atlantique vont surtout les accompagner. 

Cela dit  : dissolution de l’Alliance, refonte du partenariat transatlantique avec un passage de relais aux Européens ou européanisation pure et simple de l’Organisation sans les États-Unis, l’avenir de l’OTAN n’est encore écrit nulle part. Ce qui prime aujourd’hui, c’est la défense des Européens et comment ils entendent faire face, tous ensemble ou seulement à plusieurs, aux défis posés à leur sécurité collective par l’agressivité russe et le défaut américain. Par rapport à cette urgence, la question de l’OTAN est seconde, pas secondaire mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN. 

Cette année, la Chaire Grands Enjeux Stratégiques Contemporains de la Sorbonne que vous dirigez consacre son cycle annuel à l’avenir des alliances militaires dans le monde. Au-delà de l’OTAN, comment appréhendez-vous désormais les évolutions en cours  ?

Il ne fallait pas être devin, l’été dernier, quand ce thème fut choisi, pour comprendre que les conditions dans lesquelles les guerres d’Ukraine et de Gaza prendraient fin allaient avoir un puissant effet sur le système d’alliances occidentales et indirectement sur les grands paramètres de la sécurité mondiale. 

La question de l’OTAN est seconde — pas secondaire, mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN.

Louis Gautier

L’implication des États-Unis dans ces conflits comme dans la recherche de leur règlement mettaient en effet à l’épreuve, comme jamais depuis la fin de la guerre froide, les relations de solidarité stratégiques et militaires entretenues par les Américains avec leurs alliés européens depuis 1949 et avec les Israéliens depuis 1987. Par contre-coup, il fallait aussi s’attendre à des effets portés sur l’axe de puissances constitué, dans une logique antagoniste, par la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du nord, axe qui s’est concrétisé durant la guerre d’Ukraine par un soutien économique et militaire apporté à la Russie. L’élection de Donald Trump, étant donné les positions qu’il avait prises au cours de sa campagne, ne pouvait que précipiter des évolutions en gestation. Pour le pire en ce qui concerne l’Europe.

Quelles étaient ces évolutions en gestation  ?

Depuis la présidence Obama, il est clair que les priorités stratégiques des États-Unis s’affirment en Asie-Pacifique. Seuls le conflit ukrainien et la mise en jeu de la sécurité d’Israël sont venus interrompre en 2022 et 2023 un mouvement de désengagement américain hors d’Europe et du Moyen-Orient. Obama n’avait pas voulu intervenir militairement en Syrie en 2013  ; Trump, à la fin de son premier mandat, avait engagé le retrait progressif des contingents américains déployés en opérations extérieures, notamment en Irak  ; Biden à l’été 2021 précipitait, sans concertation avec ses alliés, le départ d’Afghanistan des GI qui y étaient encore présents. En 2021, trente ans après la guerre du Golfe et l’implosion de l’URSS, avec le retrait américain d’Afghanistan se refermait la parenthèse post-guerre froide 21. Les États-Unis qui, au cours de cette période, étaient intervenus militairement plus souvent qu’à leur tour et avaient dispersé leurs efforts sur de multiples théâtres d’opération voulaient se reconcentrer sur des enjeux qui les projetaient dans une ère nouvelle où l’unique compétiteur stratégique à prendre en considération était la Chine.

L’agression russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine et l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 les ont replongés dans une histoire qui ne parvenait toujours pas à passer et qui butait sur deux questions mal réglées depuis la chute du mur de Berlin : les controverses sur l’extension continue mais problématique de l’OTAN à ses confins orientaux  ; le différent israélo-palestinien.

Les États-Unis se réengagent donc sous Biden, mais pour en finir. Trump d’ailleurs ne veut pas autre chose  : en finir. Le problème c’est qu’il entreprend de le faire, de façon déraisonnable et déloyale, sans considération pour la souveraineté de l’Ukraine et quel qu’en soit le prix pour la sécurité de l’Europe.

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe.

Louis Gautier Pourtant, tout n’était pas prévisible…

Ce qui l’était en tout cas, quelle que soit l’administration au pouvoir à Washington en 2025, c’est que la fin du conflit de l’Ukraine, même dans les circonstances plus favorables, entraînerait inéluctablement une transformation en profondeur de l’OTAN. 

Ce qui ne l’était pas — du mois pas pour tout le monde et pas à ce point — c’est que Trump et ses MAGA men dégraderaient de façon irrémédiable la situation par des négociations bilatérales avec Moscou, engagées sans précaution et conduites au mépris des intérêts ukrainiens et européens. 

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe. Non, leur implication majeure dans les conflits d’Ukraine, de Gaza et du Liban n’était que réactionnelle et visait à solder des comptes. Face à l’attaque de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et face aux attentats d’octobre 2023 en Israël, les Américains ne pouvaient rester les bras croisés. Il y allait de leur autorité et de leur crédit sur la scène internationale. Leur mobilisation aux côtés des Ukrainiens ambitionnait, sur un échec de la Russie, d’amener Poutine à en rabattre, à fragiliser politiquement et économiquement son régime. Militairement, il fallait, en épuisant ses forces, réduire pour longtemps la capacité de nuisance de la Russie dans son voisinage immédiat.

De même le soutien marqué de Washington aux opérations militaires d’Israël à Gaza, au Liban, contre l’Iran et le Yémen, visait à en finir une bonne fois pour toutes avec le Hamas et le Hezbollah et à contrer notablement les menées déstabilisatrices de l’Iran au Moyen-Orient. Les Américains n’ont, à cet égard, pas lésiné. Mais seuls les résultats comptent. À l’issue de l’épreuve de force, l’étau des menaces sur la sécurité d’Israël est desserré. Trump, dans cette affaire, n’a eu qu’à tirer les marrons du feu avec la patte du chat.

En revanche, pour des considérations inavouées qui ne tiennent certainement pas à la volonté affichée d’épargner des vies humaines, il offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui, au mieux, sur un gel du conflit, n’aurait été qu’une piteuse entreprise. Enfin, il met à mal l’OTAN, le seul système de sécurité collective au monde dont la crédibilité jusqu’ici, et pendant plus de 75 ans, n’avait jamais été prise à défaut.

La réaction européenne est tardive — avons-nous été pris au dépourvu ?

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. En dépit de toutes les alertes et de toutes les exhortations, les Européens depuis l’annexion de la Crimée en 2014 ont préféré se rassurer à bon compte plutôt que de chercher à mieux assurer, directement et en propre, leur sécurité. 

Trump ne nous prend pas au dépourvu mais à contrepied : il nous invective et nous trahit mais ne nous ment pas. Comme je le craignais, il n’a pas fallu 100 jours après son élection pour que, dans la plus grande confusion, Trump se lance sur de mauvaises bases dans des négociations avec Poutine. Le « meilleur des mondes » selon Trump était pour l’Europe une catastrophe annoncée.

Pour des considérations inavouées, Trump offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui n’aurait été qu’une piteuse entreprise.

Louis Gautier

Après l’appel de Donald Trump à Vladimir Poutine et les admonestations de Pete Hegseth à la réunion du groupe de contact sur l’Ukraine le 12 février, les écailles sont enfin tombées des yeux. Les Européens ont compris qu’il ne servait à rien de pousser des « oh et des ah » consternés aux provocations de Trump, Vance, Musk, Bannon et consorts : on ne faisait qu’ajouter le ridicule aux affronts, à la plus grande joie de ces artificiers. 

Désormais, souvent à l’initiative bienvenue de Paris, les Européens cherchent de réunions en rencontres au sommet à se rassembler derrière une ligne et à rattraper un peu le temps perdu. Il va falloir de la lucidité et beaucoup de volonté pour parvenir à des objectifs forcément échelonnés dans le temps  : les garanties de sécurité à l’Ukraine s’inscrivent dans un calendrier de court terme, la construction d’une défense européenne crédible est une ambition de longue haleine même s’il faut tout de suite franchir un palier important que la question des garanties à apporter à l’Ukraine rend de toute façon nécessaire.

Avant d’en venir aux préconisations et aux solutions possibles, et en prenant un peu de recul, pourquoi l’Europe est-elle forcément l’échelle clef des recompositions géostratégiques en cours ?

Parce qu’au cœur de l’Europe ne se joue plus le sort du monde.

Pour la plupart des pays, y compris désormais pour les États-Unis de Trump, le conflit ukrainien n’est qu’un conflit régional. Il n’est pas question de piéger la suite du XXIe siècle dans des contentieux européens. Or jusqu’ici, durant la guerre froide mais aussi après, la relation transatlantique est restée stratégiquement structurante non seulement pour l’Europe mais pour le reste monde — en témoigne depuis la guerre du Golfe en 1991 l’interventionnisme militaire conjoint des Européens et des Américains.

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Louis Gautier

En dépit des changements qui affectaient la distribution de la puissance à la surface du globe depuis trois décennies, la solidarité stratégique occidentale continuait de structurer le paysage mondial même loin des frontières et des rives européennes, à preuve — dans le seul domaine de la sécurité — la lutte commune contre le terrorisme, le contrôle conjoint de la libre circulation maritime et des voies d’approvisionnement, ou, autres exemples, les rounds de négociation du traité JCPOA avec l’Iran ou la signature d’accords comme celui de l’AUKUS. Trump, passant par pertes et profits la coopération et les relais d’influence européens dont son pays tire aussi des avantages, s’affranchit de relations qui rendent selon lui les Etats-Unis moins manœuvrants. Pour lui, les Européens sont un boulet et l’Union a été créée pour « entuber » (« screw ») les États-Unis. Il fait sans doute un mauvais calcul mais il force les Européens, eux aussi, à se reconcentrer sur l’essentiel : la défense de leurs intérêts stratégiques dans un monde dérégulé, plus compétitif que collaboratif. 

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Pensez-vous que l’Union ait aujourd’hui une position cohérente sur l’Ukraine  ?

Malheureusement, les ferments de la dispersion jouent encore d’autant que les clivages ne sont pas seulement géopolitiques mais idéologiques. Le modèle démocratique, en danger dans l’Amérique de Trump, l’est également de ce côté-ci de l’Atlantique. 

Les pays vont devoir se positionner sur deux fronts. 

Si l’on veut éviter l’éclatement de l’Union, il faut accepter une phase de décantation et sans doute aussi des recompositions internes. On voit bien que dans le domaine militaire il faut compter avec le Royaume-Uni, non membre de l’Union. Il existe des mécanismes, telles les coopérations renforcées, qui permettent aux États-membres de l’Union qui le souhaitent d’intégrer davantage leurs appareils de défense. La question des garanties de sécurité apportées à l’Ukraine joue d’abord comme un révélateur puis comme un effet de levier. Après Londres et Paris, qui sont prêts à s’engager dans cette voie, Berlin, Varsovie, Stockholm, Madrid, Lisbonne qui ont déclaré vouloir suivre, d’autres pays sont amenés à se positionner. La Hongrie d’Orbán ou la Slovaquie de Fico resteront au bord de la route. Meloni va devoir clarifier ce qui l’emporte de sa solidarité européenne et de sa proximité politique avec les équipes au pouvoir à Washington. Tertium non datur : la clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Pourtant, les déclarations convergent entre les États membres et la Commission sur le renforcement de la défense européenne…

C’est heureux  ! À l’intérieur de l’Union et dans chaque pays, la question des garanties et, dans la foulée, celle du futur de la défense européenne appelle cependant, au-delà de la prise de conscience, une préparation des esprits, le mûrissement du débat politique afin d’accompagner la prise de décisions indispensables mais lourdes de sens.

C’est pourquoi, même en France qui a été toujours favorable et pionnière en matière de défense européenne, il faut éviter les crispations, avancer dans le bon tempo, veiller à la préservation du consensus sur la défense qui est un atout politique majeur pour notre pays souvent prompt sur bien des sujets à se déchirer. N’ouvrons pas trop de portes en même temps — passer l’effort de défense à 3 %, européaniser la dissuasion française… — si c’est pour ne franchir aucun seuil. Chaque question doit venir à l’heure et à propos. À présent, c’est la question du cessez-le-feu et des garanties qui doit être au centre de toutes les attentions.

La clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Louis Gautier Comment envisagez-vous concrètement le déploiement en Ukraine de forces européennes  ?

La condition sine qua non, c’est l’arrêt des combats.

Une capitulation étant inacceptable, un traité de paix inenvisageable, il faut s’accorder ensuite sur les conditions d’un cessez-le feu durable  : la stabilisation des fronts, l’établissement d’une ligne de démarcation, la fixation de zones démilitarisées de part et d’autre de cette ligne et des interdictions de survol aérien, le déploiement d’observateurs internationaux ainsi que l’adoption de mesure de confiance et de signalement permettant d’éviter toute méprise sur le comportement des anciens belligérants. C’est pourquoi nous devons être partie prenante à la finalisation des négociations et poser nos conditions : on ne peut pas garantir un accord d’armistice que l’on n’est pas en mesure de contrôler.

Ces assurances obtenues, les Européens pourraient prendre alors en charge diverses missions de surveillance aérienne et maritime, contribuant ainsi au retour à la normale et au gel du conflit dans la durée. Des forces européennes de réactions rapides, en retrait des positions tenues par l’armée de l’Ukraine, pourraient être massées soit sur le sol de ce pays soit à sa périphérie immédiate prêtes à intervenir, en cas de violation du cessez-le-feu.

Mais un point clef de ce dispositif reste ce que les Britanniques appellent le backstop américain : Trump sera-t-il d’accord pour apporter à des forces européennes déployées en Ukraine ce soutien logistique et de renseignement ? Même si l’OTAN, en tant que telle, n’est pas engagée, les Européens auront-ils libre accès aux capacités de planification et de commandement de cette organisation pour programmer et piloter des déploiements terrestres et aériens ? Dans le cas contraire, les Européens jettent-ils le gant ou mettent-ils en place un dispositif adapté, principalement articulé autour des centres de commandement (C2) français et britannique ?

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés.

Louis Gautier

À ce point de la réflexion, on ne peut que déplorer que les préconisations du rapport « Défendre notre Europe » de 2019 que j’avais rédigé à l’époque n’aient pas trouvé un début de concrétisation, en particulier le redimensionnement et l’aguerrissement de forces européennes de réactions rapides et la mise en place de capacités de planification et de commandement alternatives ou complémentaires à celles de l’OTAN. Si au double plan institutionnel et des instruments financiers, bien des recommandations de ce rapport ont été suivies d’effet — même si ce n’était pas à la hauteur des ambitions souhaitées — celles relatives au domaine opérationnel sont entièrement restées lettres mortes, faute d’un accord à 27. La question des garanties est aujourd’hui hypothéquée par cette impréparation qui nous conduit à improviser une solution, soit dans l’OTAN en application des vieux accords dits de « Berlin+ » (1999) restés en souffrance depuis 2004 du fait du véto turc, soit à partir des moyens de nations-cadres, comme ceux du Royaume-Uni ou de la France qui ont en effet déjà cette expérience.

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés. Il s’agit d’un défi car dans de rares opérations européennes de maintien de la paix en milieu permissif, les membres de l’Union n’en ont jamais déployé que quelques milliers d’hommes. Rappelons-nous l’objectif fixé par l’accord franco-britannique de Saint-Malo, à la veille du conflit du Kosovo (4 décembre 1988), et la déclaration de Cologne à l’issue de ce conflit (4 juin 1999) qui prévoyaient que les États membres de l’Union soient en mesure de déployer 60 000 hommes dans une intervention militaire. Cet objectif, complètement perdu de vue depuis, pourrait trouver en Ukraine, dans un engagement stabilisateur et dissuasif, un début de réalisation.

Au-delà des modalités de règlement du conflit en Ukraine, comment la défense européenne peut-elle se développer  ?

Je suis convaincu que le moment est historique pour lui faire franchir un palier important. L’Europe de la défense change d’ère : après la politique des petits pas et des avancées symboliques, elle peut enfin décoller.

À côté de la mise en œuvre opérationnelle que constituerait la mobilisation de moyens terrestres, aériens et maritimes à un niveau jamais égalé dans une opération sous gouverne européenne pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, il faut faire évoluer le cadre de réalisation de la défense européenne et bien sûr augmenter les moyens.

Pour les cadres de réalisation il faut être pragmatique pour lever les obstacles juridiques qui vont se présenter dans l’OTAN et l’Union.

Tout le monde n’est pas prêt à avancer du même pas et dans la même direction. Si l’on veut progresser rapidement comme la situation et le renforcement de notre sécurité collective l’exigent, il faut constituer un groupe pionnier autour des quatre pays dotés des armées les plus importantes : l’Allemagne, la France, la Pologne, le Royaume-Uni en y agrégeant de nombreux autres comme la Suède, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les États baltes…

L’argent semble maintenant couler à flot. Les déclarations des dirigeants européens, comme celles d’Emmanuel Macron, se succèdent pour que l’effort de défense européen soit désormais porté à 3 % voire au-delà. Ce mardi 4 mars, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé un plan pour « réarmer l’Europe » qui doit lui permettre de mobiliser près de 800 milliards d’euros pour sa défense et fournir une aide immédiate à l’Ukraine. Il est aussi prévu d’exclure les dépenses militaires du pacte de stabilité à hauteur de 1,5 % du PIB, d’utiliser les 150 milliards du plan de relance non utilisés, de mobiliser les fonds régionaux inemployés ou encore de solliciter les investissements de la BEI. Il faudrait aussi envisager d’utiliser les disponibilités d’intérêts dégagées par les avoirs russes gelés en Europe qui sont de l’ordre de 210 milliards d’euros, mais possiblement aussi de leur capital.

La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique.

Louis Gautier

Les annonces sont une chose. Ce qui importe désormais, c’est le bon emploi de ces fonds. Il faut éviter que cette manne soit mal voire non utilisée, comme le furent les 100 milliards de crédits du fonds spécial allemand pour moderniser la Bundeswehr qui depuis 2022 restent pour partie en attente d’affectation. Pour dépenser juste il faut des bons programmes et des projets. On ne va pas jeter de l’argent par les fenêtres pour acheter sur étagère des vieux chars ou des munitions d’ancienne génération quand il faut des drones, des missiles, des satellites, des moyens de guerre électronique et de l’intelligence artificielle. La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique, des moyens du haut du spectre et de frappe dans la profondeur, et d’autres assurant la puissance du feu, la cohérence et la mobilité tactiques 

Les Européens doivent avant tout rationaliser l’équipement de leurs armées, mieux programmer leurs dépenses militaires et reconquérir leur marché intérieur de l’armement. Ce qui importe ce n’est pas un ratio mais la tenue dans la durée et en valeur constante du financement des matériels militaires et de leur production. 

Un effort substantiel a déjà été accompli. En 5 ans, sans compter les crédits britanniques, l’ensemble des budgets militaires des États membres de l’Union a cru de plus de 30 % pour atteindre 326 milliards d’euros, soit trois fois le budget militaire russe et un montant supérieur au budget de défense chinois. Il y a donc déjà de l’argent, certes en partie absorbé par le soutien à l’Ukraine, mais surtout mal dépensé. Faute de coordination, les moyens des armées européennes sont à la fois redondants, lacunaires et manquent entre eux de cohérence opérationnelle. 

Outre l’augmentation des financements et le développement d’équipements en commun, l’impératif est, préalablement, de faire converger les exercices nationaux de programmation militaire. Le Livre blanc que le commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, s’apprête à rendre en mars prochain sera un exercice sans portée pratique s’il ne vise pas prioritairement trois objectifs liés : un accroissement substantiel des crédits communautaires alloués aux missions de défense, la rationalisation des capacités militaires des États-membres, la priorité donnée aux acquisitions d’équipements européens.

Que pensez-vous des prises de positions récentes en France et chez ses partenaires prônant une européanisation des dissuasions nucléaires française et britannique  ?

Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat stratégique européen est une bonne chose ; que le  Chancelier allemand Friedrich Merz ou le premier ministre polonais Donald Tusk, sans détour, évoquent  publiquement une européanisation souhaitable de la protection nucléaire assurée par les forces de  dissuasion française et britannique est à marquer d’une pierre blanche ; qu’ils envisagent cette couverture comme une alternative au parapluie nucléaire américain montre assez leur inquiétude face aux risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.

Longtemps, les Allemands sont en effet restés rétifs à toute discussion sur la dissuasion avec les Français. Ils opposaient par un silence officiel, en forme de rebuffade polie, un refus aux propositions de concertation bilatérales initiées par Jacques Chirac dès 1995. En quatre ans, en raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont donc plus évolué qu’en vingt-cinq.

Les propos récents du président Macron vont cependant au-delà des ouvertures déjà pratiquées par les présidents Mitterrand et Chirac puis par tous leurs successeurs. La doctrine française, depuis les années 1990, admet en effet ouvertement et officiellement que la dissuasion française contribue à la sécurité des pays membres de l’Union et de l’OTAN en conjonction avec les moyens nucléaires de nos alliés américains et britanniques. La déclaration dite des Chequers à l’issue du sommet franco-britannique de Londres le 30 octobre 1995, établit même une solidarité sur les intérêts vitaux entre notre pays et le Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de nos plus proches partenaires est donc ancienne. Elle trouve cependant plus qu’un nouvel écho : il s’agit bien en effet d’un développement supplémentaire qu’exposent aujourd’hui des déclarations qui envisagent que la protection des forces nucléaires françaises — et possiblement britanniques — soit étendue à des dimensions européennes, et ce comme un substitut au repli possible du parapluie nucléaire américain.

Mais il faut dans ce domaine se garder des interprétations fallacieuses et dire précisément les choses.

Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Louis Gautier En quel sens ?

Ce sujet est trop sérieux, trop existentiel pour tolérer l’improvisation.

Il faut d’abord redire qu’une dissuasion française élargie, ce n’est pas une dissuasion partagée. Sauf à ruiner la crédibilité de notre dissuasion, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, l’ordre de mise à feu et la chaîne de commandement des forces nucléaires françaises. Si, un jour, des vecteurs et des armes nucléaires devaient être déployés, comme un signal préventif, sur le territoire d’un de nos partenaires de l’Union européenne ainsi que le font aujourd’hui les Américains en Allemagne, Belgique, Italie ou aux Pays-Bas, ce serait dans les mêmes conditions. Elles ne devraient l’être que dans des silos et des espaces extra-territoriaux sous contrôle exclusif de notre pays.

Ce qui en revanche est envisageable, le moment venu et à condition que la défense européenne s’intègre davantage, relève de la dissuasion concertée. 

Entrerait alors dans le champ de cette concertation, comme aujourd’hui au comité des plans nucléaires de l’OTAN  : les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et la définition théorique de l’éventail des frappes. 

La dissuasion nucléaire dans les politiques de défense des États dotés est un domaine à part. Pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide. On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique. L’arme nucléaire s’inscrit dans un continuum stratégique et opérationnel. C’est une arme d’ultime recours quand l’évolution défavorable de la situation aboutit à une mise en cause des intérêts vitaux de la puissance détentrice, pour marquer un coup d’arrêt ou jouer son va-tout. Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Il serait déraisonnable de galvauder cette assurance vie si nos partenaires britanniques et européens n’envisagent pas avec nous de contribuer à la constitution d’une couverture de protection stratégique multi-couches qui suppose, à côté des armes nucléaires, de disposer d’importants équipements du haut du spectre, notamment spatiaux, de missiles conventionnels de frappe dans la profondeur, de défenses anti-missiles… C’est pourquoi il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Il faut enfin s’interroger sur le stock d’armes opérationnelles détenues en propre par la France (290) et par le Royaume-Uni (220) en y ajoutant les armes déployées par les Américains dans l’OTAN (180). La question est moins celle du nombre des vecteurs et des têtes détenues ou positionnées en Europe — très inférieur au potentiel russe mais équivalent à celui de la Chine — que de la qualité, des performances, de la flexibilité des scénarios d’emploi qu’autorisent ces armes. La France en passe de renouveler ses composantes — avec une troisième génération des moyens de la FOST et des FAS — dispose aujourd’hui et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations limites et extrêmes. Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire de la classe Orechnik heureusement non chargé, doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ? Comment combiner une évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture impossible aujourd’hui mais demain nécessaire de négociations avec les Russes sur la limitation et le contrôle de la menace nucléaire sur le continent européen et plus largement sur son équation de sécurité future  ?

Il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Louis Gautier

Force est de constater que l’adaptation évoquée de notre doctrine nucléaire pour protéger davantage nos partenaires va à l’encontre d’un mouvement général observé depuis la fin de la guerre froide chez tous les États dotés ou en passe de l’être (Chine, Corée du Nord, États-Unis, Inde, Iran, Israël, France, Pakistan, Royaume-Uni, Russie) qui assignent au nucléaire une fonction de sanctuarisation de leurs stricts intérêts nationaux. En attestent les interrogations récurrentes sur l’effectivité du parapluie américain et le déploiement alternatif aux marches de l’OTAN dans les années 2000 d’éléments avancés du bouclier antimissile américain. Moscou, qui avait procédé au retrait total des armes déployées à l’extérieur par l’URSS après la guerre froide, en réinstallant, en 2023, des ogives nucléaires au Bélarus a toutefois engagé un mouvement inverse mais très limité.

Vu l’ensemble de ces considérants, une adaptation de notre doctrine de dissuasion dans le sens de son européanisation mérite donc un examen sérieux mais dans des limites clairement précisées.

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de dissuasion partagée et que jamais la France ne peut envisager de jouer son va-tout nucléaire si sa survie comme nation n’est pas en cause. En revanche, comme on l’a vu en Ukraine, la menace d’une action nucléaire permet d’éviter l’escalade en réfrénant l’extension de la belligérance. Les Européens et les Américains ont soutenu les Ukrainiens sans entrer en guerre contre la Russie. Le territoire russe est resté à l’abri de frappes sévères durant tout le conflit. Selon cette grammaire, et à condition que le rapport de forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un agresseur potentiel, les armes nucléaires françaises et britanniques peuvent contribuer à une stratégie de déni d’accès contribuant à la protection du territoire et des populations de l’Union.

L’article « Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6568 mots)

Quelles sont les chances de réussite des dernières propositions formulées par les dirigeants européens  ? 

La proposition d’une trêve d’un mois de toutes les opérations aériennes et maritimes ou visant les infrastructures énergétiques en Ukraine telle que formulée par la France à l’issue du sommet de Londres (2 mars 2025) semble faire long feu. C’était pourtant un premier pas vers une désescalade du conflit ukrainien. Elle était à la fois un test de la bonne foi russe et de la bonne volonté américaine. Elle constituait aussi pour les Européens une tentative de prendre pied dans des négociations russo-américaines, officiellement ouvertes le 12 février par un appel de Trump à Poutine — menées par-dessus la tête des Européens et des Ukrainiens. 

Les chances de succès de cette proposition constructive paraissaient raisonnables car aller au cessez-le-feu implique forcément la suspension préalable des bombardements et une décrue visible des opérations sur le terrain. À cette proposition, Trump répond par la suspension de l’aide à l’Ukraine et le projet d’un cessez-le-feu imposé au forceps. Il faut se rendre à l’évidence : sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine. Je ne vois pas comment on pourrait revenir en arrière. Les dirigeants européens, certains d’entre eux en tout cas, vont encore chercher à infléchir l’attitude de Trump. Je leur souhaite bien du courage. De toute façon, le mal est fait  : sur l’acceptation de l’annexion par la Russie du Donbass et de la Crimée, sur le principe d’un statut militaire contraint pour l’Ukraine, sur l’a priori considéré comme acceptable d’une possible mise à l’écart préalable de Zelensky et maintenant sur le gel des livraisons d’équipements militaires américains aux forces ukrainiennes — le pacte de confiance a été brisé. Non associés aux conditions négociées d’une sortie du conflit, les Européens doivent être extrêmement vigilants quant aux stipulations de cet accord avant eux-mêmes de s’engager à le faire respecter. La définition des garanties de sécurité qu’il est envisagé d’apporter à l’Ukraine dans ces circonstances doit être robuste.

Sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine.

Louis Gautier

Au vu des évènements diplomatiques récents concernant l’Ukraine diriez-vous que c’est la fin de l’Alliance atlantique  ?

Quoi qu’il arrive, la question du cessez-le-feu en Ukraine et des garanties de sécurité accordées à ce pays allaient inéluctablement déboucher sur une clarification des positions au sein de l’OTAN. Le sommet de l’Organisation est prévu en juin prochain (24-26 juin). Dans cette perspective, la plupart des chancelleries européennes pensaient mettre le temps à profit. Comptant sur de probables déconvenues de l’administration américaine, en raison de positions internationales aussi querelleuses que de courte vue, elles espéraient, de Londres à Vilnius en passant par Rome, Berlin et Varsovie, pouvoir, encore arrondir les angles, éviter le divorce.

Tout est allé très vite. 

On n’attendra pas encore quatre mois le moment de vérité : la clarification s’opère déjà sous nos yeux. Le livre blanc européen annoncée fin mars et la revue nationale stratégique française dont la restitution est prévue fin mai qui ambitionnaient de cadrer un tant soit peu les évolutions en cours au sein de la communauté atlantique vont surtout les accompagner. 

Cela dit  : dissolution de l’Alliance, refonte du partenariat transatlantique avec un passage de relais aux Européens ou européanisation pure et simple de l’Organisation sans les États-Unis, l’avenir de l’OTAN n’est encore écrit nulle part. Ce qui prime aujourd’hui, c’est la défense des Européens et comment ils entendent faire face, tous ensemble ou seulement à plusieurs, aux défis posés à leur sécurité collective par l’agressivité russe et le défaut américain. Par rapport à cette urgence, la question de l’OTAN est seconde, pas secondaire mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN. 

Cette année, la Chaire Grands Enjeux Stratégiques Contemporains de la Sorbonne que vous dirigez consacre son cycle annuel à l’avenir des alliances militaires dans le monde. Au-delà de l’OTAN, comment appréhendez-vous désormais les évolutions en cours  ?

Il ne fallait pas être devin, l’été dernier, quand ce thème fut choisi, pour comprendre que les conditions dans lesquelles les guerres d’Ukraine et de Gaza prendraient fin allaient avoir un puissant effet sur le système d’alliances occidentales et indirectement sur les grands paramètres de la sécurité mondiale. 

La question de l’OTAN est seconde — pas secondaire, mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN.

Louis Gautier

L’implication des États-Unis dans ces conflits comme dans la recherche de leur règlement mettaient en effet à l’épreuve, comme jamais depuis la fin de la guerre froide, les relations de solidarité stratégiques et militaires entretenues par les Américains avec leurs alliés européens depuis 1949 et avec les Israéliens depuis 1987. Par contre-coup, il fallait aussi s’attendre à des effets portés sur l’axe de puissances constitué, dans une logique antagoniste, par la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du nord, axe qui s’est concrétisé durant la guerre d’Ukraine par un soutien économique et militaire apporté à la Russie. L’élection de Donald Trump, étant donné les positions qu’il avait prises au cours de sa campagne, ne pouvait que précipiter des évolutions en gestation. Pour le pire en ce qui concerne l’Europe.

Quelles étaient ces évolutions en gestation  ?

Depuis la présidence Obama, il est clair que les priorités stratégiques des États-Unis s’affirment en Asie-Pacifique. Seuls le conflit ukrainien et la mise en jeu de la sécurité d’Israël sont venus interrompre en 2022 et 2023 un mouvement de désengagement américain hors d’Europe et du Moyen-Orient. Obama n’avait pas voulu intervenir militairement en Syrie en 2013  ; Trump, à la fin de son premier mandat, avait engagé le retrait progressif des contingents américains déployés en opérations extérieures, notamment en Irak  ; Biden à l’été 2021 précipitait, sans concertation avec ses alliés, le départ d’Afghanistan des GI qui y étaient encore présents. En 2021, trente ans après la guerre du Golfe et l’implosion de l’URSS, avec le retrait américain d’Afghanistan se refermait la parenthèse post-guerre froide 21. Les États-Unis qui, au cours de cette période, étaient intervenus militairement plus souvent qu’à leur tour et avaient dispersé leurs efforts sur de multiples théâtres d’opération voulaient se reconcentrer sur des enjeux qui les projetaient dans une ère nouvelle où l’unique compétiteur stratégique à prendre en considération était la Chine.

L’agression russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine et l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 les ont replongés dans une histoire qui ne parvenait toujours pas à passer et qui butait sur deux questions mal réglées depuis la chute du mur de Berlin : les controverses sur l’extension continue mais problématique de l’OTAN à ses confins orientaux  ; le différent israélo-palestinien.

Les États-Unis se réengagent donc sous Biden, mais pour en finir. Trump d’ailleurs ne veut pas autre chose  : en finir. Le problème c’est qu’il entreprend de le faire, de façon déraisonnable et déloyale, sans considération pour la souveraineté de l’Ukraine et quel qu’en soit le prix pour la sécurité de l’Europe.

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe.

Louis Gautier

Pourtant, tout n’était pas prévisible…

Ce qui l’était en tout cas, quelle que soit l’administration au pouvoir à Washington en 2025, c’est que la fin du conflit de l’Ukraine, même dans les circonstances plus favorables, entraînerait inéluctablement une transformation en profondeur de l’OTAN. 

Ce qui ne l’était pas — du mois pas pour tout le monde et pas à ce point — c’est que Trump et ses MAGA men dégraderaient de façon irrémédiable la situation par des négociations bilatérales avec Moscou, engagées sans précaution et conduites au mépris des intérêts ukrainiens et européens. 

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe. Non, leur implication majeure dans les conflits d’Ukraine, de Gaza et du Liban n’était que réactionnelle et visait à solder des comptes. Face à l’attaque de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et face aux attentats d’octobre 2023 en Israël, les Américains ne pouvaient rester les bras croisés. Il y allait de leur autorité et de leur crédit sur la scène internationale. Leur mobilisation aux côtés des Ukrainiens ambitionnait, sur un échec de la Russie, d’amener Poutine à en rabattre, à fragiliser politiquement et économiquement son régime. Militairement, il fallait, en épuisant ses forces, réduire pour longtemps la capacité de nuisance de la Russie dans son voisinage immédiat.

De même le soutien marqué de Washington aux opérations militaires d’Israël à Gaza, au Liban, contre l’Iran et le Yémen, visait à en finir une bonne fois pour toutes avec le Hamas et le Hezbollah et à contrer notablement les menées déstabilisatrices de l’Iran au Moyen-Orient. Les Américains n’ont, à cet égard, pas lésiné. Mais seuls les résultats comptent. À l’issue de l’épreuve de force, l’étau des menaces sur la sécurité d’Israël est desserré. Trump, dans cette affaire, n’a eu qu’à tirer les marrons du feu avec la patte du chat.

En revanche, pour des considérations inavouées qui ne tiennent certainement pas à la volonté affichée d’épargner des vies humaines, il offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui, au mieux, sur un gel du conflit, n’aurait été qu’une piteuse entreprise. Enfin, il met à mal l’OTAN, le seul système de sécurité collective au monde dont la crédibilité jusqu’ici, et pendant plus de 75 ans, n’avait jamais été prise à défaut.

La réaction européenne est tardive — avons-nous été pris au dépourvu ?

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. En dépit de toutes les alertes et de toutes les exhortations, les Européens depuis l’annexion de la Crimée en 2014 ont préféré se rassurer à bon compte plutôt que de chercher à mieux assurer, directement et en propre, leur sécurité. 

Trump ne nous prend pas au dépourvu mais à contrepied : il nous invective et nous trahit mais ne nous ment pas. Comme je le craignais, il n’a pas fallu 100 jours après son élection pour que, dans la plus grande confusion, Trump se lance sur de mauvaises bases dans des négociations avec Poutine. Le « meilleur des mondes » selon Trump était pour l’Europe une catastrophe annoncée.

Pour des considérations inavouées, Trump offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui n’aurait été qu’une piteuse entreprise.

Louis Gautier

Après l’appel de Donald Trump à Vladimir Poutine et les admonestations de Pete Hegseth à la réunion du groupe de contact sur l’Ukraine le 12 février, les écailles sont enfin tombées des yeux. Les Européens ont compris qu’il ne servait à rien de pousser des « oh et des ah » consternés aux provocations de Trump, Vance, Musk, Bannon et consorts : on ne faisait qu’ajouter le ridicule aux affronts, à la plus grande joie de ces artificiers. 

Désormais, souvent à l’initiative bienvenue de Paris, les Européens cherchent de réunions en rencontres au sommet à se rassembler derrière une ligne et à rattraper un peu le temps perdu. Il va falloir de la lucidité et beaucoup de volonté pour parvenir à des objectifs forcément échelonnés dans le temps  : les garanties de sécurité à l’Ukraine s’inscrivent dans un calendrier de court terme, la construction d’une défense européenne crédible est une ambition de longue haleine même s’il faut tout de suite franchir un palier important que la question des garanties à apporter à l’Ukraine rend de toute façon nécessaire.

Avant d’en venir aux préconisations et aux solutions possibles, et en prenant un peu de recul, pourquoi l’Europe est-elle forcément l’échelle clef des recompositions géostratégiques en cours ?

Parce qu’au cœur de l’Europe ne se joue plus le sort du monde.

Pour la plupart des pays, y compris désormais pour les États-Unis de Trump, le conflit ukrainien n’est qu’un conflit régional. Il n’est pas question de piéger la suite du XXIe siècle dans des contentieux européens. Or jusqu’ici, durant la guerre froide mais aussi après, la relation transatlantique est restée stratégiquement structurante non seulement pour l’Europe mais pour le reste monde — en témoigne depuis la guerre du Golfe en 1991 l’interventionnisme militaire conjoint des Européens et des Américains.

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Louis Gautier

En dépit des changements qui affectaient la distribution de la puissance à la surface du globe depuis trois décennies, la solidarité stratégique occidentale continuait de structurer le paysage mondial même loin des frontières et des rives européennes, à preuve — dans le seul domaine de la sécurité — la lutte commune contre le terrorisme, le contrôle conjoint de la libre circulation maritime et des voies d’approvisionnement, ou, autres exemples, les rounds de négociation du traité JCPOA avec l’Iran ou la signature d’accords comme celui de l’AUKUS. Trump, passant par pertes et profits la coopération et les relais d’influence européens dont son pays tire aussi des avantages, s’affranchit de relations qui rendent selon lui les Etats-Unis moins manœuvrants. Pour lui, les Européens sont un boulet et l’Union a été créée pour « entuber » (« screw ») les États-Unis. Il fait sans doute un mauvais calcul mais il force les Européens, eux aussi, à se reconcentrer sur l’essentiel : la défense de leurs intérêts stratégiques dans un monde dérégulé, plus compétitif que collaboratif. 

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Pensez-vous que l’Union ait aujourd’hui une position cohérente sur l’Ukraine  ?

Malheureusement, les ferments de la dispersion jouent encore d’autant que les clivages ne sont pas seulement géopolitiques mais idéologiques. Le modèle démocratique, en danger dans l’Amérique de Trump, l’est également de ce côté-ci de l’Atlantique. 

Les pays vont devoir se positionner sur deux fronts. 

Si l’on veut éviter l’éclatement de l’Union, il faut accepter une phase de décantation et sans doute aussi des recompositions internes. On voit bien que dans le domaine militaire il faut compter avec le Royaume-Uni, non membre de l’Union. Il existe des mécanismes, telles les coopérations renforcées, qui permettent aux États-membres de l’Union qui le souhaitent d’intégrer davantage leurs appareils de défense. La question des garanties de sécurité apportées à l’Ukraine joue d’abord comme un révélateur puis comme un effet de levier. Après Londres et Paris, qui sont prêts à s’engager dans cette voie, Berlin, Varsovie, Stockholm, Madrid, Lisbonne qui ont déclaré vouloir suivre, d’autres pays sont amenés à se positionner. La Hongrie d’Orbán ou la Slovaquie de Fico resteront au bord de la route. Meloni va devoir clarifier ce qui l’emporte de sa solidarité européenne et de sa proximité politique avec les équipes au pouvoir à Washington. Tertium non datur : la clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Pourtant, les déclarations convergent entre les États membres et la Commission sur le renforcement de la défense européenne…

C’est heureux  ! À l’intérieur de l’Union et dans chaque pays, la question des garanties et, dans la foulée, celle du futur de la défense européenne appelle cependant, au-delà de la prise de conscience, une préparation des esprits, le mûrissement du débat politique afin d’accompagner la prise de décisions indispensables mais lourdes de sens.

C’est pourquoi, même en France qui a été toujours favorable et pionnière en matière de défense européenne, il faut éviter les crispations, avancer dans le bon tempo, veiller à la préservation du consensus sur la défense qui est un atout politique majeur pour notre pays souvent prompt sur bien des sujets à se déchirer. N’ouvrons pas trop de portes en même temps — passer l’effort de défense à 3 %, européaniser la dissuasion française… — si c’est pour ne franchir aucun seuil. Chaque question doit venir à l’heure et à propos. À présent, c’est la question du cessez-le-feu et des garanties qui doit être au centre de toutes les attentions.

La clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Louis Gautier

Comment envisagez-vous concrètement le déploiement en Ukraine de forces européennes  ?

La condition sine qua non, c’est l’arrêt des combats.

Une capitulation étant inacceptable, un traité de paix inenvisageable, il faut s’accorder ensuite sur les conditions d’un cessez-le feu durable  : la stabilisation des fronts, l’établissement d’une ligne de démarcation, la fixation de zones démilitarisées de part et d’autre de cette ligne et des interdictions de survol aérien, le déploiement d’observateurs internationaux ainsi que l’adoption de mesure de confiance et de signalement permettant d’éviter toute méprise sur le comportement des anciens belligérants. C’est pourquoi nous devons être partie prenante à la finalisation des négociations et poser nos conditions : on ne peut pas garantir un accord d’armistice que l’on n’est pas en mesure de contrôler.

Ces assurances obtenues, les Européens pourraient prendre alors en charge diverses missions de surveillance aérienne et maritime, contribuant ainsi au retour à la normale et au gel du conflit dans la durée. Des forces européennes de réactions rapides, en retrait des positions tenues par l’armée de l’Ukraine, pourraient être massées soit sur le sol de ce pays soit à sa périphérie immédiate prêtes à intervenir, en cas de violation du cessez-le-feu.

Mais un point clef de ce dispositif reste ce que les Britanniques appellent le backstop américain : Trump sera-t-il d’accord pour apporter à des forces européennes déployées en Ukraine ce soutien logistique et de renseignement ? Même si l’OTAN, en tant que telle, n’est pas engagée, les Européens auront-ils libre accès aux capacités de planification et de commandement de cette organisation pour programmer et piloter des déploiements terrestres et aériens ? Dans le cas contraire, les Européens jettent-ils le gant ou mettent-ils en place un dispositif adapté, principalement articulé autour des centres de commandement (C2) français et britannique ?

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés.

Louis Gautier

À ce point de la réflexion, on ne peut que déplorer que les préconisations du rapport « Défendre notre Europe » de 2019 que j’avais rédigé à l’époque n’aient pas trouvé un début de concrétisation, en particulier le redimensionnement et l’aguerrissement de forces européennes de réactions rapides et la mise en place de capacités de planification et de commandement alternatives ou complémentaires à celles de l’OTAN. Si au double plan institutionnel et des instruments financiers, bien des recommandations de ce rapport ont été suivies d’effet — même si ce n’était pas à la hauteur des ambitions souhaitées — celles relatives au domaine opérationnel sont entièrement restées lettres mortes, faute d’un accord à 27. La question des garanties est aujourd’hui hypothéquée par cette impréparation qui nous conduit à improviser une solution, soit dans l’OTAN en application des vieux accords dits de « Berlin+ » (1999) restés en souffrance depuis 2004 du fait du véto turc, soit à partir des moyens de nations-cadres, comme ceux du Royaume-Uni ou de la France qui ont en effet déjà cette expérience.

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés. Il s’agit d’un défi car dans de rares opérations européennes de maintien de la paix en milieu permissif, les membres de l’Union n’en ont jamais déployé que quelques milliers d’hommes. Rappelons-nous l’objectif fixé par l’accord franco-britannique de Saint-Malo, à la veille du conflit du Kosovo (4 décembre 1988), et la déclaration de Cologne à l’issue de ce conflit (4 juin 1999) qui prévoyaient que les États membres de l’Union soient en mesure de déployer 60 000 hommes dans une intervention militaire. Cet objectif, complètement perdu de vue depuis, pourrait trouver en Ukraine, dans un engagement stabilisateur et dissuasif, un début de réalisation.

Au-delà des modalités de règlement du conflit en Ukraine, comment la défense européenne peut-elle se développer  ?

Je suis convaincu que le moment est historique pour lui faire franchir un palier important. L’Europe de la défense change d’ère : après la politique des petits pas et des avancées symboliques, elle peut enfin décoller.

À côté de la mise en œuvre opérationnelle que constituerait la mobilisation de moyens terrestres, aériens et maritimes à un niveau jamais égalé dans une opération sous gouverne européenne pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, il faut faire évoluer le cadre de réalisation de la défense européenne et bien sûr augmenter les moyens.

Pour les cadres de réalisation il faut être pragmatique pour lever les obstacles juridiques qui vont se présenter dans l’OTAN et l’Union.

Tout le monde n’est pas prêt à avancer du même pas et dans la même direction. Si l’on veut progresser rapidement comme la situation et le renforcement de notre sécurité collective l’exigent, il faut constituer un groupe pionnier autour des quatre pays dotés des armées les plus importantes : l’Allemagne, la France, la Pologne, le Royaume-Uni en y agrégeant de nombreux autres comme la Suède, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les États baltes…

L’argent semble maintenant couler à flot. Les déclarations des dirigeants européens, comme celles d’Emmanuel Macron, se succèdent pour que l’effort de défense européen soit désormais porté à 3 % voire au-delà. Ce mardi 4 mars, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé un plan pour « réarmer l’Europe » qui doit lui permettre de mobiliser près de 800 milliards d’euros pour sa défense et fournir une aide immédiate à l’Ukraine. Il est aussi prévu d’exclure les dépenses militaires du pacte de stabilité à hauteur de 1,5 % du PIB, d’utiliser les 150 milliards du plan de relance non utilisés, de mobiliser les fonds régionaux inemployés ou encore de solliciter les investissements de la BEI. Il faudrait aussi envisager d’utiliser les disponibilités d’intérêts dégagées par les avoirs russes gelés en Europe qui sont de l’ordre de 210 milliards d’euros, mais possiblement aussi de leur capital.

La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique.

Louis Gautier

Les annonces sont une chose. Ce qui importe désormais, c’est le bon emploi de ces fonds. Il faut éviter que cette manne soit mal voire non utilisée, comme le furent les 100 milliards de crédits du fonds spécial allemand pour moderniser la Bundeswehr qui depuis 2022 restent pour partie en attente d’affectation. Pour dépenser juste il faut des bons programmes et des projets. On ne va pas jeter de l’argent par les fenêtres pour acheter sur étagère des vieux chars ou des munitions d’ancienne génération quand il faut des drones, des missiles, des satellites, des moyens de guerre électronique et de l’intelligence artificielle. La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique, des moyens du haut du spectre et de frappe dans la profondeur, et d’autres assurant la puissance du feu, la cohérence et la mobilité tactiques 

Les Européens doivent avant tout rationaliser l’équipement de leurs armées, mieux programmer leurs dépenses militaires et reconquérir leur marché intérieur de l’armement. Ce qui importe ce n’est pas un ratio mais la tenue dans la durée et en valeur constante du financement des matériels militaires et de leur production. 

Un effort substantiel a déjà été accompli. En 5 ans, sans compter les crédits britanniques, l’ensemble des budgets militaires des États membres de l’Union a cru de plus de 30 % pour atteindre 326 milliards d’euros, soit trois fois le budget militaire russe et un montant supérieur au budget de défense chinois. Il y a donc déjà de l’argent, certes en partie absorbé par le soutien à l’Ukraine, mais surtout mal dépensé. Faute de coordination, les moyens des armées européennes sont à la fois redondants, lacunaires et manquent entre eux de cohérence opérationnelle. 

Outre l’augmentation des financements et le développement d’équipements en commun, l’impératif est, préalablement, de faire converger les exercices nationaux de programmation militaire. Le Livre blanc que le commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, s’apprête à rendre en mars prochain sera un exercice sans portée pratique s’il ne vise pas prioritairement trois objectifs liés : un accroissement substantiel des crédits communautaires alloués aux missions de défense, la rationalisation des capacités militaires des États-membres, la priorité donnée aux acquisitions d’équipements européens.

Que pensez-vous des prises de positions récentes en France et chez ses partenaires prônant une européanisation des dissuasions nucléaires française et britannique  ?

Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat stratégique européen est une bonne chose ; que le  Chancelier allemand Friedrich Merz ou le premier ministre polonais Donald Tusk, sans détour, évoquent  publiquement une européanisation souhaitable de la protection nucléaire assurée par les forces de  dissuasion française et britannique est à marquer d’une pierre blanche ; qu’ils envisagent cette couverture comme une alternative au parapluie nucléaire américain montre assez leur inquiétude face aux risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.

Longtemps, les Allemands sont en effet restés rétifs à toute discussion sur la dissuasion avec les Français. Ils opposaient par un silence officiel, en forme de rebuffade polie, un refus aux propositions de concertation bilatérales initiées par Jacques Chirac dès 1995. En quatre ans, en raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont donc plus évolué qu’en vingt-cinq.

Les propos récents du président Macron vont cependant au-delà des ouvertures déjà pratiquées par les présidents Mitterrand et Chirac puis par tous leurs successeurs. La doctrine française, depuis les années 1990, admet en effet ouvertement et officiellement que la dissuasion française contribue à la sécurité des pays membres de l’Union et de l’OTAN en conjonction avec les moyens nucléaires de nos alliés américains et britanniques. La déclaration dite des Chequers à l’issue du sommet franco-britannique de Londres le 30 octobre 1995, établit même une solidarité sur les intérêts vitaux entre notre pays et le Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de nos plus proches partenaires est donc ancienne. Elle trouve cependant plus qu’un nouvel écho : il s’agit bien en effet d’un développement supplémentaire qu’exposent aujourd’hui des déclarations qui envisagent que la protection des forces nucléaires françaises — et possiblement britanniques — soit étendue à des dimensions européennes, et ce comme un substitut au repli possible du parapluie nucléaire américain.

Mais il faut dans ce domaine se garder des interprétations fallacieuses et dire précisément les choses.

Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Louis Gautier

En quel sens ?

Ce sujet est trop sérieux, trop existentiel pour tolérer l’improvisation.

Il faut d’abord redire qu’une dissuasion française élargie, ce n’est pas une dissuasion partagée. Sauf à ruiner la crédibilité de notre dissuasion, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, l’ordre de mise à feu et la chaîne de commandement des forces nucléaires françaises. Si, un jour, des vecteurs et des armes nucléaires devaient être déployés, comme un signal préventif, sur le territoire d’un de nos partenaires de l’Union européenne ainsi que le font aujourd’hui les Américains en Allemagne, Belgique, Italie ou aux Pays-Bas, ce serait dans les mêmes conditions. Elles ne devraient l’être que dans des silos et des espaces extra-territoriaux sous contrôle exclusif de notre pays.

Ce qui en revanche est envisageable, le moment venu et à condition que la défense européenne s’intègre davantage, relève de la dissuasion concertée. 

Entrerait alors dans le champ de cette concertation, comme aujourd’hui au comité des plans nucléaires de l’OTAN  : les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et la définition théorique de l’éventail des frappes. 

La dissuasion nucléaire dans les politiques de défense des États dotés est un domaine à part. Pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide. On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique. L’arme nucléaire s’inscrit dans un continuum stratégique et opérationnel. C’est une arme d’ultime recours quand l’évolution défavorable de la situation aboutit à une mise en cause des intérêts vitaux de la puissance détentrice, pour marquer un coup d’arrêt ou jouer son va-tout. Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Il serait déraisonnable de galvauder cette assurance vie si nos partenaires britanniques et européens n’envisagent pas avec nous de contribuer à la constitution d’une couverture de protection stratégique multi-couches qui suppose, à côté des armes nucléaires, de disposer d’importants équipements du haut du spectre, notamment spatiaux, de missiles conventionnels de frappe dans la profondeur, de défenses anti-missiles… C’est pourquoi il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Il faut enfin s’interroger sur le stock d’armes opérationnelles détenues en propre par la France (290) et par le Royaume-Uni (220) en y ajoutant les armes déployées par les Américains dans l’OTAN (180). La question est moins celle du nombre des vecteurs et des têtes détenues ou positionnées en Europe — très inférieur au potentiel russe mais équivalent à celui de la Chine — que de la qualité, des performances, de la flexibilité des scénarios d’emploi qu’autorisent ces armes. La France en passe de renouveler ses composantes — avec une troisième génération des moyens de la FOST et des FAS — dispose aujourd’hui et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations limites et extrêmes. Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire de la classe Orechnik heureusement non chargé, doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ? Comment combiner une évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture impossible aujourd’hui mais demain nécessaire de négociations avec les Russes sur la limitation et le contrôle de la menace nucléaire sur le continent européen et plus largement sur son équation de sécurité future  ?

Il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Louis Gautier

Force est de constater que l’adaptation évoquée de notre doctrine nucléaire pour protéger davantage nos partenaires va à l’encontre d’un mouvement général observé depuis la fin de la guerre froide chez tous les États dotés ou en passe de l’être (Chine, Corée du Nord, États-Unis, Inde, Iran, Israël, France, Pakistan, Royaume-Uni, Russie) qui assignent au nucléaire une fonction de sanctuarisation de leurs stricts intérêts nationaux. En attestent les interrogations récurrentes sur l’effectivité du parapluie américain et le déploiement alternatif aux marches de l’OTAN dans les années 2000 d’éléments avancés du bouclier antimissile américain. Moscou, qui avait procédé au retrait total des armes déployées à l’extérieur par l’URSS après la guerre froide, en réinstallant, en 2023, des ogives nucléaires au Bélarus a toutefois engagé un mouvement inverse mais très limité.

Vu l’ensemble de ces considérants, une adaptation de notre doctrine de dissuasion dans le sens de son européanisation mérite donc un examen sérieux mais dans des limites clairement précisées.

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de dissuasion partagée et que jamais la France ne peut envisager de jouer son va-tout nucléaire si sa survie comme nation n’est pas en cause. En revanche, comme on l’a vu en Ukraine, la menace d’une action nucléaire permet d’éviter l’escalade en réfrénant l’extension de la belligérance. Les Européens et les Américains ont soutenu les Ukrainiens sans entrer en guerre contre la Russie. Le territoire russe est resté à l’abri de frappes sévères durant tout le conflit. Selon cette grammaire, et à condition que le rapport de forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un agresseur potentiel, les armes nucléaires françaises et britanniques peuvent contribuer à une stratégie de déni d’accès contribuant à la protection du territoire et des populations de l’Union.

L’article « Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier est apparu en premier sur Le Grand Continent.

5 / 6
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Lava
La revue des médias
Le Grand Continent
Le Monde Diplo
Le Nouvel Obs
Lundi Matin
Mouais
Multitudes
Politis
Regards
Smolny
Socialter
The Conversation
UPMagazine
Usbek & Rica
Le Zéphyr
  CULTURE / IDÉES 1/2
Accattone
Contretemps
A Contretemps
Alter-éditions
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  IDÉES 2/2
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
Philo Mag
Terrestres
Vie des Idées
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
 
  Pas des sites de confiance
Contre-Attaque
Issues
Korii
Positivr
Regain
Slate
Ulyces
🌓