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03.04.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : soigner et prendre soin

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Jean-Michel, dermatologue, Anne-Laurence, médecin anesthésiste, et Marine, assistante sociale dans un service de cancérologie. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   Gens simples, patients actifs ( Jean-Michel, dermatologue ) Quand je faisais mes études de médecine à Rennes, on se rendait souvent avec des amis sur le littoral du Sud-Bretagne. Au-delà de Savenay, passé Trignac, on bifurquait vers la Baule en empruntant le périphérique légèrement en surplomb qui ceinture la ville de Saint-Nazaire et l’enferme entre, d’un côté, le port, ses grues, ses portiques ses friches industrielles et de l’autre, les marais de Brière et la campagne qui environne la chic station balnéaire bauloise. Cette quatre-voies forme une limite qui matérialise la juxtaposition de deux mondes que tout semble séparer. Je n’avais vraiment aucune envie d’entrer dans l’univers de Saint-Nazaire dont l’image me paraissait complètement négative. Je n’étais pas très au courant de l’histoire ouvrière de cette ville. Je devais tout juste savoir que le paquebot France y avait été construit. Et voilà qu’une opportunité m’est donnée de succéder à un médecin nazairien qui partait à la retraite. Belle patientèle que ma famille m’encourageait à reprendre. Sous la pression de mon entourage, je téléphone donc à ce médecin, mais sans grande envie. Saint-Nazaire ne me plaisait pas. Le nom même me semblait rébarbatif. Cannes et la Rochelle, où j’ai failli m’installer et où j’ai un peu exercé, sont évidemment plus attirantes… Mais, à cette époque, les médecins y étaient en surnombre dans ma spécialité, la dermatologie […]. Finalement, je n’ai regretté ni Cannes ni La Rochelle qui sont magnifiques mais où la patientèle a peu à voir avec celle de Saint-Nazaire. Ce que j’apprécie ici, c’est que j’ai affaire à des ouvriers qui ont un métier dont ils sont fiers, à des techniciens conscients de leur savoir-faire. Ce sont des gens très pragmatiques qui ne se comportent pas comme de simples exécutants ; et des patients qui ont un rapport direct avec les choses de la vie. Comme me l’a dit mon prédécesseur : « Ce sont des gens qui sont francs du collier… » Si les maladies dermatologiques que je soigne ici sont à peu près les mêmes que celles dont je me suis occupé à La Rochelle, elles sont différentes de celles de Cannes parce que, sur la façade atlantique, la population a généralement une peau claire. À Cannes ou à Nice, les habitants sont un peu plus foncés et, surtout, ils ne font pas le même usage du soleil. Au sud, on va un peu bronzer à la plage puis on rentre se mettre à l’ombre et au frais. Ici, comme à la Rochelle, non seulement les gens prennent le maximum de soleil sur le sable, mais ils sont toujours dehors. Comme ils ont une peau plus claire, ils sont sujets à des cancers de la peau. Il y a un problème avec la côte atlantique… Je le vois tous les jours. Sur le plan des maladies dermatologiques d’origine professionnelle, j’ai soigné des patients exposés aux conséquences de la soudure à l’arc. Ce type de soudure provoque des radiations ionisantes qui s’ajoutent à celles auxquelles les travailleurs sont naturellement exposés avec le soleil. Sur ce sujet, la législation a renforcé la protection des soudeurs et des gens qui travaillent en contact avec eux. Auparavant, ils se décalaient du masque pour pointer. Ils savaient pourtant qu’il ne faut pas regarder l’arc de face. Ils visaient de biais mais se prenaient des coups de feu terribles. Un quart de seconde suffit. J’ai vu l’évolution au cours des années. Ils ont commencé à s’appliquer des crèmes contre le soleil, fournies par leurs entreprises. Maintenant, ils sont équipés de casques munis de fenêtres de visée à cristaux liquides. Au moment où ils envoient le courant, la fenêtre s’obscurcit. Ils peuvent pointer tout en étant protégés contre les ultraviolets artificiels. Depuis, on a rajouté des sortes de paravents pour protéger, à proximité, les gens qui ne soudent pas. Les brûlures dues à la soudure constituent une pathologie professionnelle spécifique à la région, dans le domaine de la dermatologie. Ce que je regrette un peu, c’est que ma patientèle ait doucement évolué avec le temps. Auparavant, le centre de gravité de celle-ci se trouvait sur l’est de Saint-Nazaire. Insensiblement, avec les départs en retraite successifs de mes collègues de la presqu’île guérandaise qui n’ont pas été remplacés, il y a eu un glissement de ce centre de gravité vers l’ouest. Ceci change la donne puisque le peuplement n’est pas le même. La proportion de ma patientèle « ouvrière » a diminué au profit d’une plus grande proportion d’une clientèle plus consumériste. Les conditions dans lesquelles j’exerce maintenant mon métier de dermatologue ne sont plus tout à fait les mêmes. J’ai eu beaucoup de réticences à venir m’installer à Saint-Nazaire. Mais, rapidement, la ville ne m’a plus fait peur et j’aime les gens d’ici. […]   « À vos soins » ( Anne-Laurence, médecin anesthésiste ) L’enjeu de ma fonction de médecin anesthésiste est de gérer l’intrusion dans le territoire intime du corps, en un lieu – la « Cité sanitaire » – qui, dans le périmètre nazairien, représente une sorte de territoire à part où les gens de toutes conditions et de toutes origines convergent pour se faire soigner. Ils arrivent avec leur vécu, leur culture. Ils viennent de La Baule, de Brière, de Donges, de Saint-Nazaire. Au début, moi qui arrivais du Nord, j’étais perdue […] Prendre conscience des réalités du territoire, c’était aussi comprendre d’où les gens viennent en consultation. J’ai alors senti la séparation entre le sud de la Loire et Saint-Nazaire ; et entre Saint-Nazaire, la Brière et La Baule. À côté des vacanciers qui se retrouvent à l’hôpital, il y a les patients qui souffrent de pathologies liées aux industries portuaires ; il y a les travailleurs étrangers détachés, les gens du voyage. J’ai peu à peu appris la ville en m’impliquant dans plusieurs associations comme « la Fraternité » qui accueille les personnes en situation de précarité, la librairie l’Embarcadère, l’association « À vos soins ». Cela m’a permis d’appréhender la ville de l’intérieur, à travers son tissu associatif, et d’articuler ces engagements avec mon métier en allant vers les gens. Car je ne conçois pas d’être médecin dans une Cité sanitaire et de ne pas être une personne impliquée dans la ville. Avec l’association « À vos soins », notamment, je me déplace dans les quartiers pour faire de la prévention-santé. On gare le camion « MarSOINS » sur le parking d’Emmaüs ou du Secours populaire, devant la Fraternité, devant des écoles ou des maisons de quartier. Les gens qui gravissent les marches du camion sont souvent des habitants qui n’ont pas de médecin traitant. Notre rôle est de prendre le temps de discuter de leur problématique, de les ausculter et de leur expliquer comment accéder à certaines mesures de prévention dans les pharmacies ou ailleurs. Et on s’efforce de les remettre dans le circuit médical en remontant l’information à la CPAM : « Il y a tant de patients qui recherchent un médecin, il faut les contacter… » J’ai été surprise du nombre de travailleurs étrangers, employés par les Chantiers navals, que je peux recevoir à la Cité sanitaire. Lors de la consultation, la présence d’un traducteur – membre de la famille, ou collègue – établit une distance qui devrait logiquement compliquer les choses. En réalité, tout va très vite. Le traducteur ne transmet que ce qu’il pense nécessaire. La communication se résume alors à un frustrant échange de questions et de réponses. Difficile d’aller plus loin, d’entrer dans un dialogue qui permettrait de rassurer cette personne qui, souffrante, se trouve en terre étrangère… Quand elle sera emmenée dans cet autre territoire inconnu qu’est le bloc opératoire, il n’y aura pas de traducteur… De la même manière, à la maternité, je vois beaucoup de dames qui viennent d’autres pays, qui ont parfois vécu ailleurs des accouchements traumatiques. Si ce n’est pas pour poser une péridurale, le fait que je les voie signifie que l’accouchement risque d’être compliqué. J’ai le souvenir de cette dame qui, arrivée en urgence, n’avait pas pu me rencontrer en consultation de pré-anesthésie. Je l’ai donc vue dans sa chambre de la maternité. Elle était originaire d’Azerbaïdjan, son compagnon, sans papiers, se trouvait elle ne savait où. Ils étaient partis ensemble, mais ils avaient été séparés. Qu’avait-elle vécu ? Ce n’était pas le moment de questionner, d’ajouter des récits de souffrance à une situation douloureuse. […] La seule chose qui lui importait était un mot qu’elle répétait sans relâche. J’ai compris que c’était le prénom qu’elle voulait donner à son enfant et qui la reliait à son compagnon. Quand elle a accouché et qu’elle a prononcé le nom de son bébé, c’était accompli. Elle s’est apaisée. Dans la salle voisine, une Parisienne était venue accoucher près de sa famille qui habitait La Baule. Son dossier était parfait, son suivi médical très élaboré, et elle ne manquait pas de nous rappeler le nom du célèbre professeur qui l’avait suivie dans telle maternité de Paris … Les attentes de l’une n’avaient rien à voir avec les exigences de l’autre. Je vis toujours cette différence de situation de manière très sereine, je mets mes compétences au service des gens de manière égale. Ce qui me frappe, c’est que, dans cette ville ouvrière où les pathologies respiratoires dues à l’amiante et aux vapeurs de soudage sont courantes, il y ait si peu de gens en colère par rapport aux responsabilités de ceux qui les ont exposés à ces émanations toxiques. Cela m’étonne toujours énormément. J’ai l’impression que si j’étais atteinte d’une pathologie liée à mon travail et que mes employeurs, sachant les risques que j’encourais, n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour m’en protéger, je me révolterais. Les gens d’ici, qui se mobilisent massivement à chaque mouvement social, semblent entretenir une loyauté paradoxale vis-à-vis des Chantiers navals. Ils sont fiers d’y travailler ou d’être employés dans une autre industrie du port. Il est par ailleurs avéré qu’il y a, dans la région, un nombre de cancers très significativement supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, j’entends peu de gens dire « Je vais partir de Saint-Nazaire à cause de la pollution ». Est-ce de l’inconscience ? Je ne crois pas. En réalité, le risque est impalpable […]. Et puis, à Saint-Nazaire, il y a la mer…   « Le cancer agit comme un révélateur social » ( Marine, assistante sociale au service de cancérologie de la Clinique Mutualiste de Saint-Nazaire ) […] Récemment, un entretien avec un patient de soixante-deux ans m'a alertée. Sur le conseil de son oncologue, cet homme avait pris rendez-vous avec moi pour parler de ses problèmes financiers. Et puis soudain il a lâché tout ce qui n'allait pas. Il était délaissé par sa famille. Il avait l'impression de n'exister aux yeux des professionnels de santé que comme un objet d'examens médicaux, d'enchaîner sans suivi analyses et scanners. Aucun signe des copains ni des voisins, pas de nouvelles des enfants. Il se sentait mis de côté : « Je n'ai plus envie de rien. Rien ne me retient ». Il avait des idées suicidaires. Le scénario était déjà dans sa tête. Il existait clairement un risque proche. J'ai donc envoyé un mail à ses oncologues, aux infirmières coordinatrices et aux cadres des différents services pour voir ce qu'on pouvait faire. La solution a été de l'hospitaliser ici, dans le service de soins de suite, dès qu'une place s'est libérée. Comme il subissait jusqu'alors sa chimiothérapie en hôpital de jour, cela lui a évité de rentrer chez lui où il était livré à la solitude. Ça lui a fait du bien. Il a commencé à reprendre du poids. Il a terminé toute la batterie d'examens dans de bonnes conditions pendant que je menais des démarches pour mettre en place des aides. […] J'ai été très contente le jour où il revenu dans mon bureau pour me dire : « Ma fille a repris contact. Je voulais vous le dire… » C'était super. J'étais ravie. Il a même pu passer Noël avec elle. Ce n'était pas arrivé depuis deux ans. Il est maintenant rentré chez lui. Et quand ses examens de suivi le ramènent à l'hôpital il passe dans mon bureau pour me donner de ses nouvelles… […] [ Cité sanitaire de Saint-Nazaire. Photographie Anne Landais .] Je me souviens, par contre, de cet autre patient qui est mort dans une solitude totale. A 63 ans, il avait encore un travail mais il vivait de façon complètement isolée avec ses deux chats, à proximité d'une voisine qu'il saluait de temps en temps. Son unique sœur était décédée cinq ans plus tôt. Pas de femme, pas d'enfants, pas de neveu, pas de nièce, rien. Quand il a été en arrêt maladie, ses collègues de travail se sont mis en relation avec nous parce que le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) signalait qu'il avait un solde de tout compte à récupérer. Lorsqu'il est décédé, c'est moi qui me suis occupée de la sépulture. À la mairie, on m'a dit : « Pas de souci, on va pouvoir aider à financer l'enterrement. » Il est quand même resté un mois et demi à la chambre mortuaire… Finalement, des fonds ont pu être débloqués, l'employeur a participé aux frais, et l'enterrement a eu lieu. Je n'en ai été avisée qu'une semaine après… […] Ce que le cancer a mis en évidence là, c'est la manière dont la société prend ou non en charge ceux qui sont dans la marge. Plus que toute autre maladie, le cancer agit comme un révélateur social. Il met à l'épreuve de vérité les relations qui existent entre les gens, et il éprouve aussi l'image que l'on se fait de soi-même. Menacé par la mort, le malade ne triche plus avec lui-même. Il sait ce qu'il ne veut plus, et quelles sont ses envies pour l'avenir, même si cet avenir apparaît soudain borné. […] Mais, ce que la maladie révèle est parfois difficile à admettre. Un patient, l'autre jour, m'a hurlé dessus au téléphone pour la deuxième fois. Je pense que je le ramène trop à sa situation qui s'est dégradée depuis qu'il est atteint du cancer. C'était un monsieur très en vue, qui exerçait une profession prestigieuse. C‘est trop dur pour lui de devoir gérer et le cancer et la baisse de niveau de vie qu'il subit. L’analyse que je fais est qu’il vit cela comme une perte de statut. Comme s'il n'existait plus socialement. Et quand l'assistante sociale vient lui dire : « Vos revenus font que, techniquement, je suis arrivée au bout de ce que je pouvais obtenir pour vous », il est possible qu’il se sente humilié de dépendre de mes interventions. Je sais pourtant qu'il a obtenu une aide financière de la part de la Ligue contre le cancer. J'avais fait la demande. J'ai eu le retour. Mais il ne m'a pas appelée pour me dire : « c'est bon, je l'ai eue. » Il est allé jusqu'à refuser la radiothérapie. Il faut dire que, dans ce genre de soin, chaque séance est très rapide. Vous patientez 20 minutes dans une salle d'attente tristounette, vous restez 15 minutes dans la machine et vous revenez le lendemain ou dans une semaine. Peut-être attendait-il quelque chose de plus consistant… J'ai vu dans son dossier qu'il est malgré tout allé au bout de son traitement. Il avait besoin de dire que c'était trop pour lui, que tout cela faisait qu'il n'était plus ce qu'il avait été. Il avait besoin qu'on l'entende. Besoin d'affirmer qu'il n'était pas réductible à une fiche de soin. […] Mon travail est de faire en sorte que les gens restent debout. Je n'aime pas le mot « aide » qui pourrait laisser supposer une attitude d’attente passive de la part du malade. En fait, les malades n'ont pas forcément envie qu'on les aide. Ils attendent plutôt un soutien pour leur permettre de rassembler leurs propres forces. Et puis, quand il n'y a plus besoin de moi, je me mets en retrait. Je me considère un peu comme une béquille : je suis là mais il faut qu'on puisse se passer de moi pour avancer ou, au moins, se tenir droit. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Jean-Michel  et  Anne-Laurence  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Le récit de Marine est extrait de l’ouvrage « L’urgence c’est de vivre. Au cœur d’un service de cancérologie » (Pierre Madiot. Editions de l’Atelier. 2021). Des fragments sont publiés sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ». Pourquoi tant de cancers dans la région de Saint-Nazaire ? L’association « Vivre à Méan-Penhoët » fait le point sur la pollution et la recrudescence de cancers dans le bassin nazairien Voir aussi le reportage de Blast : « Cancers à Saint-Nazaire. L’État protège les industriels »
Texte intégral (3472 mots)

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…

Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.

Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Jean-Michel, dermatologue, Anne-Laurence, médecin anesthésiste, et Marine, assistante sociale dans un service de cancérologie.

L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».

 

Gens simples, patients actifs (Jean-Michel, dermatologue)

Quand je faisais mes études de médecine à Rennes, on se rendait souvent avec des amis sur le littoral du Sud-Bretagne. Au-delà de Savenay, passé Trignac, on bifurquait vers la Baule en empruntant le périphérique légèrement en surplomb qui ceinture la ville de Saint-Nazaire et l’enferme entre, d’un côté, le port, ses grues, ses portiques ses friches industrielles et de l’autre, les marais de Brière et la campagne qui environne la chic station balnéaire bauloise. Cette quatre-voies forme une limite qui matérialise la juxtaposition de deux mondes que tout semble séparer. Je n’avais vraiment aucune envie d’entrer dans l’univers de Saint-Nazaire dont l’image me paraissait complètement négative. Je n’étais pas très au courant de l’histoire ouvrière de cette ville. Je devais tout juste savoir que le paquebot France y avait été construit.

Et voilà qu’une opportunité m’est donnée de succéder à un médecin nazairien qui partait à la retraite. Belle patientèle que ma famille m’encourageait à reprendre. Sous la pression de mon entourage, je téléphone donc à ce médecin, mais sans grande envie. Saint-Nazaire ne me plaisait pas. Le nom même me semblait rébarbatif. Cannes et la Rochelle, où j’ai failli m’installer et où j’ai un peu exercé, sont évidemment plus attirantes… Mais, à cette époque, les médecins y étaient en surnombre dans ma spécialité, la dermatologie […].

Finalement, je n’ai regretté ni Cannes ni La Rochelle qui sont magnifiques mais où la patientèle a peu à voir avec celle de Saint-Nazaire. Ce que j’apprécie ici, c’est que j’ai affaire à des ouvriers qui ont un métier dont ils sont fiers, à des techniciens conscients de leur savoir-faire. Ce sont des gens très pragmatiques qui ne se comportent pas comme de simples exécutants ; et des patients qui ont un rapport direct avec les choses de la vie. Comme me l’a dit mon prédécesseur : « Ce sont des gens qui sont francs du collier… » Si les maladies dermatologiques que je soigne ici sont à peu près les mêmes que celles dont je me suis occupé à La Rochelle, elles sont différentes de celles de Cannes parce que, sur la façade atlantique, la population a généralement une peau claire.

À Cannes ou à Nice, les habitants sont un peu plus foncés et, surtout, ils ne font pas le même usage du soleil. Au sud, on va un peu bronzer à la plage puis on rentre se mettre à l’ombre et au frais. Ici, comme à la Rochelle, non seulement les gens prennent le maximum de soleil sur le sable, mais ils sont toujours dehors. Comme ils ont une peau plus claire, ils sont sujets à des cancers de la peau. Il y a un problème avec la côte atlantique… Je le vois tous les jours.

Sur le plan des maladies dermatologiques d’origine professionnelle, j’ai soigné des patients exposés aux conséquences de la soudure à l’arc. Ce type de soudure provoque des radiations ionisantes qui s’ajoutent à celles auxquelles les travailleurs sont naturellement exposés avec le soleil. Sur ce sujet, la législation a renforcé la protection des soudeurs et des gens qui travaillent en contact avec eux. Auparavant, ils se décalaient du masque pour pointer. Ils savaient pourtant qu’il ne faut pas regarder l’arc de face. Ils visaient de biais mais se prenaient des coups de feu terribles. Un quart de seconde suffit. J’ai vu l’évolution au cours des années. Ils ont commencé à s’appliquer des crèmes contre le soleil, fournies par leurs entreprises.

Maintenant, ils sont équipés de casques munis de fenêtres de visée à cristaux liquides. Au moment où ils envoient le courant, la fenêtre s’obscurcit. Ils peuvent pointer tout en étant protégés contre les ultraviolets artificiels. Depuis, on a rajouté des sortes de paravents pour protéger, à proximité, les gens qui ne soudent pas. Les brûlures dues à la soudure constituent une pathologie professionnelle spécifique à la région, dans le domaine de la dermatologie.

Ce que je regrette un peu, c’est que ma patientèle ait doucement évolué avec le temps. Auparavant, le centre de gravité de celle-ci se trouvait sur l’est de Saint-Nazaire. Insensiblement, avec les départs en retraite successifs de mes collègues de la presqu’île guérandaise qui n’ont pas été remplacés, il y a eu un glissement de ce centre de gravité vers l’ouest. Ceci change la donne puisque le peuplement n’est pas le même. La proportion de ma patientèle « ouvrière » a diminué au profit d’une plus grande proportion d’une clientèle plus consumériste. Les conditions dans lesquelles j’exerce maintenant mon métier de dermatologue ne sont plus tout à fait les mêmes.

J’ai eu beaucoup de réticences à venir m’installer à Saint-Nazaire. Mais, rapidement, la ville ne m’a plus fait peur et j’aime les gens d’ici. […]

 

« À vos soins » (Anne-Laurence, médecin anesthésiste)

L’enjeu de ma fonction de médecin anesthésiste est de gérer l’intrusion dans le territoire intime du corps, en un lieu – la « Cité sanitaire » – qui, dans le périmètre nazairien, représente une sorte de territoire à part où les gens de toutes conditions et de toutes origines convergent pour se faire soigner. Ils arrivent avec leur vécu, leur culture. Ils viennent de La Baule, de Brière, de Donges, de Saint-Nazaire. Au début, moi qui arrivais du Nord, j’étais perdue […] Prendre conscience des réalités du territoire, c’était aussi comprendre d’où les gens viennent en consultation. J’ai alors senti la séparation entre le sud de la Loire et Saint-Nazaire ; et entre Saint-Nazaire, la Brière et La Baule. À côté des vacanciers qui se retrouvent à l’hôpital, il y a les patients qui souffrent de pathologies liées aux industries portuaires ; il y a les travailleurs étrangers détachés, les gens du voyage. J’ai peu à peu appris la ville en m’impliquant dans plusieurs associations comme « la Fraternité » qui accueille les personnes en situation de précarité, la librairie l’Embarcadère, l’association « À vos soins ». Cela m’a permis d’appréhender la ville de l’intérieur, à travers son tissu associatif, et d’articuler ces engagements avec mon métier en allant vers les gens. Car je ne conçois pas d’être médecin dans une Cité sanitaire et de ne pas être une personne impliquée dans la ville.

Avec l’association « À vos soins », notamment, je me déplace dans les quartiers pour faire de la prévention-santé. On gare le camion « MarSOINS » sur le parking d’Emmaüs ou du Secours populaire, devant la Fraternité, devant des écoles ou des maisons de quartier. Les gens qui gravissent les marches du camion sont souvent des habitants qui n’ont pas de médecin traitant. Notre rôle est de prendre le temps de discuter de leur problématique, de les ausculter et de leur expliquer comment accéder à certaines mesures de prévention dans les pharmacies ou ailleurs. Et on s’efforce de les remettre dans le circuit médical en remontant l’information à la CPAM : « Il y a tant de patients qui recherchent un médecin, il faut les contacter… » J’ai été surprise du nombre de travailleurs étrangers, employés par les Chantiers navals, que je peux recevoir à la Cité sanitaire. Lors de la consultation, la présence d’un traducteur – membre de la famille, ou collègue – établit une distance qui devrait logiquement compliquer les choses. En réalité, tout va très vite. Le traducteur ne transmet que ce qu’il pense nécessaire. La communication se résume alors à un frustrant échange de questions et de réponses. Difficile d’aller plus loin, d’entrer dans un dialogue qui permettrait de rassurer cette personne qui, souffrante, se trouve en terre étrangère… Quand elle sera emmenée dans cet autre territoire inconnu qu’est le bloc opératoire, il n’y aura pas de traducteur…

De la même manière, à la maternité, je vois beaucoup de dames qui viennent d’autres pays, qui ont parfois vécu ailleurs des accouchements traumatiques. Si ce n’est pas pour poser une péridurale, le fait que je les voie signifie que l’accouchement risque d’être compliqué. J’ai le souvenir de cette dame qui, arrivée en urgence, n’avait pas pu me rencontrer en consultation de pré-anesthésie. Je l’ai donc vue dans sa chambre de la maternité. Elle était originaire d’Azerbaïdjan, son compagnon, sans papiers, se trouvait elle ne savait où. Ils étaient partis ensemble, mais ils avaient été séparés. Qu’avait-elle vécu ? Ce n’était pas le moment de questionner, d’ajouter des récits de souffrance à une situation douloureuse. […] La seule chose qui lui importait était un mot qu’elle répétait sans relâche. J’ai compris que c’était le prénom qu’elle voulait donner à son enfant et qui la reliait à son compagnon. Quand elle a accouché et qu’elle a prononcé le nom de son bébé, c’était accompli. Elle s’est apaisée. Dans la salle voisine, une Parisienne était venue accoucher près de sa famille qui habitait La Baule. Son dossier était parfait, son suivi médical très élaboré, et elle ne manquait pas de nous rappeler le nom du célèbre professeur qui l’avait suivie dans telle maternité de Paris … Les attentes de l’une n’avaient rien à voir avec les exigences de l’autre. Je vis toujours cette différence de situation de manière très sereine, je mets mes compétences au service des gens de manière égale.

Ce qui me frappe, c’est que, dans cette ville ouvrière où les pathologies respiratoires dues à l’amiante et aux vapeurs de soudage sont courantes, il y ait si peu de gens en colère par rapport aux responsabilités de ceux qui les ont exposés à ces émanations toxiques. Cela m’étonne toujours énormément. J’ai l’impression que si j’étais atteinte d’une pathologie liée à mon travail et que mes employeurs, sachant les risques que j’encourais, n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour m’en protéger, je me révolterais. Les gens d’ici, qui se mobilisent massivement à chaque mouvement social, semblent entretenir une loyauté paradoxale vis-à-vis des Chantiers navals. Ils sont fiers d’y travailler ou d’être employés dans une autre industrie du port. Il est par ailleurs avéré qu’il y a, dans la région, un nombre de cancers très significativement supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, j’entends peu de gens dire « Je vais partir de Saint-Nazaire à cause de la pollution ». Est-ce de l’inconscience ? Je ne crois pas. En réalité, le risque est impalpable […]. Et puis, à Saint-Nazaire, il y a la mer…

 

« Le cancer agit comme un révélateur social » (Marine, assistante sociale au service de cancérologie de la Clinique Mutualiste de Saint-Nazaire)

[…] Récemment, un entretien avec un patient de soixante-deux ans m'a alertée. Sur le conseil de son oncologue, cet homme avait pris rendez-vous avec moi pour parler de ses problèmes financiers. Et puis soudain il a lâché tout ce qui n'allait pas. Il était délaissé par sa famille. Il avait l'impression de n'exister aux yeux des professionnels de santé que comme un objet d'examens médicaux, d'enchaîner sans suivi analyses et scanners. Aucun signe des copains ni des voisins, pas de nouvelles des enfants. Il se sentait mis de côté : « Je n'ai plus envie de rien. Rien ne me retient ». Il avait des idées suicidaires. Le scénario était déjà dans sa tête. Il existait clairement un risque proche. J'ai donc envoyé un mail à ses oncologues, aux infirmières coordinatrices et aux cadres des différents services pour voir ce qu'on pouvait faire. La solution a été de l'hospitaliser ici, dans le service de soins de suite, dès qu'une place s'est libérée. Comme il subissait jusqu'alors sa chimiothérapie en hôpital de jour, cela lui a évité de rentrer chez lui où il était livré à la solitude. Ça lui a fait du bien. Il a commencé à reprendre du poids. Il a terminé toute la batterie d'examens dans de bonnes conditions pendant que je menais des démarches pour mettre en place des aides. […] J'ai été très contente le jour où il revenu dans mon bureau pour me dire : « Ma fille a repris contact. Je voulais vous le dire… » C'était super. J'étais ravie. Il a même pu passer Noël avec elle. Ce n'était pas arrivé depuis deux ans. Il est maintenant rentré chez lui. Et quand ses examens de suivi le ramènent à l'hôpital il passe dans mon bureau pour me donner de ses nouvelles… […]

[Cité sanitaire de Saint-Nazaire. Photographie Anne Landais.]

Je me souviens, par contre, de cet autre patient qui est mort dans une solitude totale. A 63 ans, il avait encore un travail mais il vivait de façon complètement isolée avec ses deux chats, à proximité d'une voisine qu'il saluait de temps en temps. Son unique sœur était décédée cinq ans plus tôt. Pas de femme, pas d'enfants, pas de neveu, pas de nièce, rien. Quand il a été en arrêt maladie, ses collègues de travail se sont mis en relation avec nous parce que le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) signalait qu'il avait un solde de tout compte à récupérer. Lorsqu'il est décédé, c'est moi qui me suis occupée de la sépulture. À la mairie, on m'a dit : « Pas de souci, on va pouvoir aider à financer l'enterrement. » Il est quand même resté un mois et demi à la chambre mortuaire… Finalement, des fonds ont pu être débloqués, l'employeur a participé aux frais, et l'enterrement a eu lieu. Je n'en ai été avisée qu'une semaine après… […] Ce que le cancer a mis en évidence là, c'est la manière dont la société prend ou non en charge ceux qui sont dans la marge.

Plus que toute autre maladie, le cancer agit comme un révélateur social. Il met à l'épreuve de vérité les relations qui existent entre les gens, et il éprouve aussi l'image que l'on se fait de soi-même. Menacé par la mort, le malade ne triche plus avec lui-même. Il sait ce qu'il ne veut plus, et quelles sont ses envies pour l'avenir, même si cet avenir apparaît soudain borné. […]

Mais, ce que la maladie révèle est parfois difficile à admettre. Un patient, l'autre jour, m'a hurlé dessus au téléphone pour la deuxième fois. Je pense que je le ramène trop à sa situation qui s'est dégradée depuis qu'il est atteint du cancer. C'était un monsieur très en vue, qui exerçait une profession prestigieuse. C‘est trop dur pour lui de devoir gérer et le cancer et la baisse de niveau de vie qu'il subit. L’analyse que je fais est qu’il vit cela comme une perte de statut. Comme s'il n'existait plus socialement. Et quand l'assistante sociale vient lui dire : « Vos revenus font que, techniquement, je suis arrivée au bout de ce que je pouvais obtenir pour vous », il est possible qu’il se sente humilié de dépendre de mes interventions. Je sais pourtant qu'il a obtenu une aide financière de la part de la Ligue contre le cancer. J'avais fait la demande. J'ai eu le retour. Mais il ne m'a pas appelée pour me dire : « c'est bon, je l'ai eue. » Il est allé jusqu'à refuser la radiothérapie. Il faut dire que, dans ce genre de soin, chaque séance est très rapide. Vous patientez 20 minutes dans une salle d'attente tristounette, vous restez 15 minutes dans la machine et vous revenez le lendemain ou dans une semaine. Peut-être attendait-il quelque chose de plus consistant… J'ai vu dans son dossier qu'il est malgré tout allé au bout de son traitement. Il avait besoin de dire que c'était trop pour lui, que tout cela faisait qu'il n'était plus ce qu'il avait été. Il avait besoin qu'on l'entende. Besoin d'affirmer qu'il n'était pas réductible à une fiche de soin. […]

Mon travail est de faire en sorte que les gens restent debout. Je n'aime pas le mot « aide » qui pourrait laisser supposer une attitude d’attente passive de la part du malade. En fait, les malades n'ont pas forcément envie qu'on les aide. Ils attendent plutôt un soutien pour leur permettre de rassembler leurs propres forces. Et puis, quand il n'y a plus besoin de moi, je me mets en retrait. Je me considère un peu comme une béquille : je suis là mais il faut qu'on puisse se passer de moi pour avancer ou, au moins, se tenir droit. […]

 

Pour aller plus loin :

L’intégralité des récits de Jean-Michel et Anne-Laurence est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».

Le récit de Marine est extrait de l’ouvrage « L’urgence c’est de vivre. Au cœur d’un service de cancérologie » (Pierre Madiot. Editions de l’Atelier. 2021). Des fragments sont publiés sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ».

Pourquoi tant de cancers dans la région de Saint-Nazaire ?

L’association « Vivre à Méan-Penhoët » fait le point sur la pollution et la recrudescence de cancers dans le bassin nazairien

Voir aussi le reportage de Blast : « Cancers à Saint-Nazaire. L’État protège les industriels »

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02.04.2026 à 12:00

Le travail subalterne dans les trafics de drogue

Avec Les prolétaires du bizness , publié à La Découverte, Khadidja Sahraoui-Chapuis propose une enquête sociologique au long cours consacrée au trafic de drogue – et plus particulièrement à sa vente – dans les quartiers populaires de Marseille. L’ouvrage opère un déplacement du regard porté sur ces activités qu’il invite à considérer non comme de simples marges criminelles, mais comme un système de travail structuré, traversé par des rapports de hiérarchie, de contrainte et d’exploitation. L’analyse s’organise autour de trois dimensions : les transformations historiques du trafic et leurs effets sur les territoires, l’étude fine des positions occupées dans les réseaux (guetteurs, vendeurs, gérants) et l’exploration des trajectoires individuelles. Cette triple entrée permet de saisir le trafic à la fois comme organisation productive, comme espace de socialisation et comme force de recomposition des quartiers populaires. L’autrice rappelle à ce propos que, dans les années 1990, les inquiétudes – des familles, mais aussi des pouvoirs publics – portaient moins sur les trafics eux-mêmes que sur la consommation, dans le contexte de l’épidémie de sida. L’un des apports majeurs du livre réside dans la mise en évidence d’une division du travail fortement hiérarchisée. Les tâches les plus visibles et les plus risquées sont assumées par les plus jeunes et les plus précaires, tandis que les niveaux supérieurs concentrent les profits en se tenant à distance des risques. Le concept de « prolétaires du bizness » prend ici tout son sens : les acteurs subalternes apparaissent comme des travailleurs dominés, pris dans des rapports d’exploitation, qui, bien que situés dans une économie illégale, présentent de fortes analogies avec ceux observés dans d’autres secteurs. L’économie du trafic apparaît ainsi comme une forme exacerbée de logiques plus générales : précarité, absence de protection, intensité du contrôle et exposition permanente aux risques. L’enquête ne se limite toutefois pas aux seuls réseaux. Elle montre également les effets du trafic sur les habitants et les usages de l’espace : appropriation de certains lieux, reconfiguration des circulations, tensions quotidiennes. Le trafic s’impose comme une présence structurante suscitant des formes ambivalentes de rejet, d’accommodation, voire de dépendance économique. L’analyse de l’action policière souligne quant à elle une forme de paradoxe : omniprésente, elle contribue à perturber les organisations sans pour autant les faire disparaître. Elle participe ainsi davantage d’une logique de gestion que d’éradication, laissant largement intactes les conditions sociales qui nourrissent ces économies. La profondeur temporelle de l’enquête permet enfin de dégager des évolutions significatives : professionnalisation des réseaux, intensification de la concurrence, éloignement des commanditaires. Ces transformations s’accompagnent d’un recours accru à la violence, à la fois interne – comme instrument de discipline – et externe, dans les luttes pour le contrôle des territoires. Loin d’être un simple débordement, cette violence apparaît comme un mode de régulation des rapports économiques, révélateur de la dureté des rapports sociaux à l’œuvre. Mais la force du livre réside aussi dans son refus du déterminisme. En donnant la parole aux différents acteurs – trafiquants, familles, travailleurs sociaux, habitants – l’autrice restitue la complexité des trajectoires. L’entrée dans le trafic n’est ni un choix purement rationnel, ni une fatalité, mais le produit d’enchaînements de situations, souvent marquées par des expériences d’humiliation, de déclassement ou de marginalisation. Par son ancrage empirique et la précision de ses analyses, l’ouvrage évite à la fois la moralisation et le misérabilisme. Il restitue des trajectoires contraintes sans effacer les marges d’action des individus, et met en lumière le rôle souvent éprouvant des familles dans ces contextes. Nonfiction : Votre livre repose sur une enquête au long cours. Depuis quelle position avez-vous mené ce travail et avec quels objectifs ? Khadidja Sahraoui-Chapuis : C’est depuis une position à la fois professionnelle et fortement ancrée dans le terrain que j’ai entrepris ce travail. Je dirige en effet depuis plus de vingt ans une association dans les quartiers nord de Marseille, où les acteurs des réseaux de revente font encore aujourd’hui partie du public que nous accompagnons. En parallèle, mon parcours académique – d’abord en sciences de l’éducation, puis en sociologie – m’a permis de formaliser progressivement des questionnements issus de cette expérience. Ma thèse, soutenue en 2019, a constitué un moment de structuration de cette recherche, que j’ai ensuite pu prolonger et actualiser grâce à mon immersion continue sur le terrain. L’objectif du livre est de déplacer le regard porté sur ces populations, souvent réduites à leur participation aux trafics, en les appréhendant aussi comme des travailleurs pauvres, inscrits dans une économie plus large de la débrouille. Comment les dispositifs du trafic structurent-ils concrètement la vie et les sociabilités dans les quartiers ? Ces agencements structurent durablement la vie des quartiers dans la mesure où ils organisent concrètement l’occupation de l’espace et les interactions sociales. Certains lieux deviennent durablement associés au trafic, ce qui reconfigure les usages quotidiens, les déplacements et les formes de cohabitation. Ils produisent également des formes de sociabilité spécifiques, marquées à la fois par des solidarités, des dépendances économiques et des rapports de pouvoir. Les habitants doivent composer avec cette présence, ce qui transforme les normes locales et les équilibres relationnels. À cela s’ajoute la présence régulière de la police, qui affecte non seulement les réseaux mais aussi la vie ordinaire des habitants. Enfin, ces dispositifs s’inscrivent dans la durée et finissent par apparaître comme des alternatives crédibles, notamment pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire ou au manque de perspectives. Qu’est-ce qui favorise l’entrée dans le trafic, et qu’est-ce qui rend la sortie si difficile ? L’entrée dans le trafic résulte souvent de la rencontre entre une opportunité et un moment particulier de la trajectoire individuelle. Elle s’inscrit fréquemment dans des contextes marqués par des expériences d’échec, d’humiliation ou de mise à l’écart, auxquels le trafic peut apparaître comme une réponse – économique mais aussi symbolique. Il est important de souligner que cette implication n’est pas figée : les trajectoires évoluent. La prise de conscience des inégalités internes, l’exposition à la violence ou encore l’évolution des aspirations (relations affectives, désir de stabilité, dimensions spirituelles) peuvent amorcer des processus de sortie. Ces sorties sont toutefois progressives et fragiles. Elles se heurtent à des obstacles structurels majeurs, en particulier le manque d’alternatives en matière de formation et d’emploi, ce qui rend les trajectoires de désengagement souvent incertaines et réversibles. Comment comprendre le rôle de la violence dans le trafic, et son intensification récente ? La violence doit d’abord être replacée dans un cadre plus large : elle n’est pas propre aux trafics, mais traverse l’ensemble de la société. Dans le cas du trafic, elle occupe néanmoins une place centrale. Elle fonctionne comme un mode de régulation interne, permettant de maintenir l’ordre, de sanctionner les écarts et de contrôler les acteurs. Elle est également liée à la concurrence entre groupes, notamment pour le contrôle des points de vente, où elle devient un instrument de défense d’intérêts économiques. Si ces formes de violence ne sont pas nouvelles, on observe néanmoins une intensification récente, liée notamment à l’augmentation des enjeux économiques et à la concurrence accrue entre réseaux. La violence apparaît ainsi à la fois comme un outil de régulation, un produit de la concurrence et le reflet de dynamiques sociales plus larges. Quelles évolutions vous sembleraient souhaitables dans l’action de la police et de la justice, notamment vis-à-vis des acteurs subalternes ? Il me semble d’abord essentiel de rappeler le rôle des acteurs associatifs et le poids des conditions de vie dans les trajectoires. Du côté de la police, un enjeu important serait de privilégier des logiques d’enquête au long cours, permettant de mieux comprendre les organisations et d’intervenir de manière plus ciblée, plutôt que de s’en tenir à des actions ponctuelles. Concernant la justice, notamment pour les acteurs subalternes, il serait souhaitable de renforcer le décloisonnement avec les acteurs locaux (associations, travailleurs sociaux), afin de mieux accompagner les trajectoires de sortie. Cela supposerait de dépasser une approche strictement répressive et binaire, qui tend à opposer victimes et coupables, alors que les situations observées sont beaucoup plus nuancées.   A lire également sur Nonfiction, concernant les quartiers : - Les embrouilles de cités : entretien avec Marwan Mohammed - Echapper à la culture de rue : entretien avec Isabelle Coutant - Travail social et grande précarité : entretien avec Véronique Le Goaziou  
Texte intégral (1630 mots)

Avec Les prolétaires du bizness, publié à La Découverte, Khadidja Sahraoui-Chapuis propose une enquête sociologique au long cours consacrée au trafic de drogue – et plus particulièrement à sa vente – dans les quartiers populaires de Marseille. L’ouvrage opère un déplacement du regard porté sur ces activités qu’il invite à considérer non comme de simples marges criminelles, mais comme un système de travail structuré, traversé par des rapports de hiérarchie, de contrainte et d’exploitation.

L’analyse s’organise autour de trois dimensions : les transformations historiques du trafic et leurs effets sur les territoires, l’étude fine des positions occupées dans les réseaux (guetteurs, vendeurs, gérants) et l’exploration des trajectoires individuelles. Cette triple entrée permet de saisir le trafic à la fois comme organisation productive, comme espace de socialisation et comme force de recomposition des quartiers populaires. L’autrice rappelle à ce propos que, dans les années 1990, les inquiétudes – des familles, mais aussi des pouvoirs publics – portaient moins sur les trafics eux-mêmes que sur la consommation, dans le contexte de l’épidémie de sida.

L’un des apports majeurs du livre réside dans la mise en évidence d’une division du travail fortement hiérarchisée. Les tâches les plus visibles et les plus risquées sont assumées par les plus jeunes et les plus précaires, tandis que les niveaux supérieurs concentrent les profits en se tenant à distance des risques. Le concept de « prolétaires du bizness » prend ici tout son sens : les acteurs subalternes apparaissent comme des travailleurs dominés, pris dans des rapports d’exploitation, qui, bien que situés dans une économie illégale, présentent de fortes analogies avec ceux observés dans d’autres secteurs. L’économie du trafic apparaît ainsi comme une forme exacerbée de logiques plus générales : précarité, absence de protection, intensité du contrôle et exposition permanente aux risques. L’enquête ne se limite toutefois pas aux seuls réseaux. Elle montre également les effets du trafic sur les habitants et les usages de l’espace : appropriation de certains lieux, reconfiguration des circulations, tensions quotidiennes. Le trafic s’impose comme une présence structurante suscitant des formes ambivalentes de rejet, d’accommodation, voire de dépendance économique.

L’analyse de l’action policière souligne quant à elle une forme de paradoxe : omniprésente, elle contribue à perturber les organisations sans pour autant les faire disparaître. Elle participe ainsi davantage d’une logique de gestion que d’éradication, laissant largement intactes les conditions sociales qui nourrissent ces économies.

La profondeur temporelle de l’enquête permet enfin de dégager des évolutions significatives : professionnalisation des réseaux, intensification de la concurrence, éloignement des commanditaires. Ces transformations s’accompagnent d’un recours accru à la violence, à la fois interne – comme instrument de discipline – et externe, dans les luttes pour le contrôle des territoires. Loin d’être un simple débordement, cette violence apparaît comme un mode de régulation des rapports économiques, révélateur de la dureté des rapports sociaux à l’œuvre.

Mais la force du livre réside aussi dans son refus du déterminisme. En donnant la parole aux différents acteurs – trafiquants, familles, travailleurs sociaux, habitants – l’autrice restitue la complexité des trajectoires. L’entrée dans le trafic n’est ni un choix purement rationnel, ni une fatalité, mais le produit d’enchaînements de situations, souvent marquées par des expériences d’humiliation, de déclassement ou de marginalisation. Par son ancrage empirique et la précision de ses analyses, l’ouvrage évite à la fois la moralisation et le misérabilisme. Il restitue des trajectoires contraintes sans effacer les marges d’action des individus, et met en lumière le rôle souvent éprouvant des familles dans ces contextes.

Nonfiction : Votre livre repose sur une enquête au long cours. Depuis quelle position avez-vous mené ce travail et avec quels objectifs ?

Khadidja Sahraoui-Chapuis : C’est depuis une position à la fois professionnelle et fortement ancrée dans le terrain que j’ai entrepris ce travail. Je dirige en effet depuis plus de vingt ans une association dans les quartiers nord de Marseille, où les acteurs des réseaux de revente font encore aujourd’hui partie du public que nous accompagnons.
En parallèle, mon parcours académique – d’abord en sciences de l’éducation, puis en sociologie – m’a permis de formaliser progressivement des questionnements issus de cette expérience. Ma thèse, soutenue en 2019, a constitué un moment de structuration de cette recherche, que j’ai ensuite pu prolonger et actualiser grâce à mon immersion continue sur le terrain. L’objectif du livre est de déplacer le regard porté sur ces populations, souvent réduites à leur participation aux trafics, en les appréhendant aussi comme des travailleurs pauvres, inscrits dans une économie plus large de la débrouille.

Comment les dispositifs du trafic structurent-ils concrètement la vie et les sociabilités dans les quartiers ?

Ces agencements structurent durablement la vie des quartiers dans la mesure où ils organisent concrètement l’occupation de l’espace et les interactions sociales. Certains lieux deviennent durablement associés au trafic, ce qui reconfigure les usages quotidiens, les déplacements et les formes de cohabitation.

Ils produisent également des formes de sociabilité spécifiques, marquées à la fois par des solidarités, des dépendances économiques et des rapports de pouvoir. Les habitants doivent composer avec cette présence, ce qui transforme les normes locales et les équilibres relationnels. À cela s’ajoute la présence régulière de la police, qui affecte non seulement les réseaux mais aussi la vie ordinaire des habitants.

Enfin, ces dispositifs s’inscrivent dans la durée et finissent par apparaître comme des alternatives crédibles, notamment pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire ou au manque de perspectives.

Qu’est-ce qui favorise l’entrée dans le trafic, et qu’est-ce qui rend la sortie si difficile ?

L’entrée dans le trafic résulte souvent de la rencontre entre une opportunité et un moment particulier de la trajectoire individuelle. Elle s’inscrit fréquemment dans des contextes marqués par des expériences d’échec, d’humiliation ou de mise à l’écart, auxquels le trafic peut apparaître comme une réponse – économique mais aussi symbolique. Il est important de souligner que cette implication n’est pas figée : les trajectoires évoluent. La prise de conscience des inégalités internes, l’exposition à la violence ou encore l’évolution des aspirations (relations affectives, désir de stabilité, dimensions spirituelles) peuvent amorcer des processus de sortie.

Ces sorties sont toutefois progressives et fragiles. Elles se heurtent à des obstacles structurels majeurs, en particulier le manque d’alternatives en matière de formation et d’emploi, ce qui rend les trajectoires de désengagement souvent incertaines et réversibles.

Comment comprendre le rôle de la violence dans le trafic, et son intensification récente ?

La violence doit d’abord être replacée dans un cadre plus large : elle n’est pas propre aux trafics, mais traverse l’ensemble de la société. Dans le cas du trafic, elle occupe néanmoins une place centrale. Elle fonctionne comme un mode de régulation interne, permettant de maintenir l’ordre, de sanctionner les écarts et de contrôler les acteurs. Elle est également liée à la concurrence entre groupes, notamment pour le contrôle des points de vente, où elle devient un instrument de défense d’intérêts économiques.

Si ces formes de violence ne sont pas nouvelles, on observe néanmoins une intensification récente, liée notamment à l’augmentation des enjeux économiques et à la concurrence accrue entre réseaux. La violence apparaît ainsi à la fois comme un outil de régulation, un produit de la concurrence et le reflet de dynamiques sociales plus larges.

Quelles évolutions vous sembleraient souhaitables dans l’action de la police et de la justice, notamment vis-à-vis des acteurs subalternes ?

Il me semble d’abord essentiel de rappeler le rôle des acteurs associatifs et le poids des conditions de vie dans les trajectoires.

Du côté de la police, un enjeu important serait de privilégier des logiques d’enquête au long cours, permettant de mieux comprendre les organisations et d’intervenir de manière plus ciblée, plutôt que de s’en tenir à des actions ponctuelles.

Concernant la justice, notamment pour les acteurs subalternes, il serait souhaitable de renforcer le décloisonnement avec les acteurs locaux (associations, travailleurs sociaux), afin de mieux accompagner les trajectoires de sortie.
Cela supposerait de dépasser une approche strictement répressive et binaire, qui tend à opposer victimes et coupables, alors que les situations observées sont beaucoup plus nuancées.

 

A lire également sur Nonfiction, concernant les quartiers :

- Les embrouilles de cités : entretien avec Marwan Mohammed

- Echapper à la culture de rue : entretien avec Isabelle Coutant

- Travail social et grande précarité : entretien avec Véronique Le Goaziou

 

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01.04.2026 à 13:00

Une éthique de la fragilité : Entretien avec Guillaume Le Blanc

Guillaume Le Blanc, philosophe et professeur de philosophie sociale et politique à l’Université Paris Cité, publie Éthique pour un monde qui sombre aux éditions Payot. Dans cet ouvrage, il se place dans le sillage de Walter Benjamin et Hannah Arendt, deux penseurs confrontés à l'effondrement des cadres politiques et humains au moment de la Seconde Guerre mondiale. En nouant un dialogue avec ces deux figures – par ailleurs proches l'une de l'autre – il cherche à cerner ce que pourrait signifier « vivre bien » dans un monde menacé de désagrégation. Loin des promesses de maîtrise de l'histoire ou des autres, il propose de penser une éthique fondée sur l'interdépendance des vies et la reconnaissance de leur fragilité – la nôtre, celle des autres, mais aussi celle du monde lui-même. À rebours des discours contemporains qui valorisent la résilience, il invite ainsi à faire de cette vulnérabilité partagée le point d'appui d'une réponse à la précarité, et à penser de nouvelles manières de vivre ensemble.   Nonfiction : Pourquoi l’éthique a-t-elle besoin d’être refondée ? Guillaume Le Blanc : Aucune éthique ne peut se dire indépendante de son temps. Le risque est alors qu’elle plane, intemporelle, au-dessus des contextes, des énonciations, des situations, comme une donneuse de leçons. Il faut revenir à la leçon de Merleau-Ponty et frayer la voie vers ce que le philosophe français a nommé un « universel latéral ». Il entendait signifier par là que la prétention à l’universalité doit toujours être réinscrite dans son propre contexte d’énonciation au risque sinon de produire une violence supplémentaire sous la forme d’une arrogance incompréhensible. Je pense, dans le prolongement de ses analyses, que l’éthique ne peut être que latérale et en aucun cas surplombante. Cela signifie qu’elle doit être située et historicisée dans la mesure où les formes de vie d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier, dans la mesure également où ces formes de vie aujourd’hui se distribuent différemment selon que l’on habite dans le premier monde ou dans le quart-monde, selon ses positions de genre, de classe, de race. Il revient au philosophe d’assumer que le « diagnostic du présent » qui est l’une des tâches de la philosophie (Foucault) conduise à s’orienter différemment dans la perspective éthique. De manière plus générale, l’éthique est une aventure de vie destinée à rouvrir les possibles trop rapidement clôturés par les formes de vie hégémoniques. En ce sens elle est un espoir alternatif davantage qu’une leçon commémorative. Mais elle ne peut assumer cette fonction qu’à la condition de se rendre attentive aux différents contextes dans lesquels elle prend sens. Notre éthique contemporaine ne peut s’affranchir des formes de donation du monde dans lequel nous sommes. Pourquoi avoir opté pour une fiction, plutôt qu’un essai, pour traiter de la possibilité d’une éthique quand le monde va à la catastrophe ? Mon texte se situe entre la fiction et l’essai, il est littéralement un essai fictionnel destiné à suggérer, à la fois de façon métaphorique et conceptuelle, les ressources qui restent disponibles pour nous aujourd’hui. J’ai voulu littéralement cheminer. Il était important pour moi de me situer à l’intérieur même de mon corps, de rentrer en moi pour ainsi dire et d’esquisser une philosophie de bord de route. C’était pour moi une manière de reprendre le geste déjà esquissé dans Courir. Méditations physiques (Flammarion, 2012) en me demandant, en réponse au diagnostic établi par Walter Benjamin selon lequel nous sommes devenus pauvres en expériences, quelles sont les expériences qui sont encore à notre portée. Je tiens pour fondamentale l’idée selon laquelle l’écriture d’un livre est une expérience sur soi qui transforme celle ou celui qui en fait l’expérience. En l’occurrence, en marchant sur le sentier qui va de Banyuls en France à Port-Bou en Espagne, dans les pas de Walter Benjamin poursuivi par les nazis et qui se donna la mort dans un petit hôtel de Port-Bou en septembre 1940, ne pouvant plus fuir en Espagne, j’ai saisi de façon quasi immédiate le dramatique rétrécissement des possibilités de vie et la tragédie de la mort dans les années 1940. Il m’a alors semblé évident, relisant Benjamin mais aussi Arendt à cette occasion, que l’un et l’autre faisaient l’hypothèse d’une précarité généralisée, sociale, politique, cosmique, en laquelle, avec des modalités bien différentes, nous replongeons aujourd’hui. Le fait d’avoir fait chemin au sens littéral m’a alors aiguillé sur les chemins métaphoriques de notre moment présent. Il en résulte une fiction à la fois narrative et philosophique grâce à laquelle littérature et philosophie se rejoignent pour suggérer des façons réelles de ne pas sombrer. Un livre de philosophie est un paysage en même temps qu’un ensemble de portraits (dussent-ils être conceptuels) : c’est vers cette idée de la philosophie que je chemine moi-même. Face à la précarité généralisée, quelles sont alors les options envisageables ? Pouvez-vous notamment préciser ce que vous appelez une « anti-apologétique de la précarité » ? Il importe de comprendre que la précarité que nous subissons n’est en aucun cas une atmosphère naturelle en laquelle baignent nos existences. Déjà dans Vies ordinaires, vies précaires (Seuil, 2007), j’avais souligné, contre les lectures néolibérales, que la précarité est une construction sociale par laquelle une vie est fragilisée dans l’une au moins de ses propriétés sociales majeures, sans lesquelles la vie devient impossible. Nous qui sommes habitués à croire dans l’individu autonome avons du mal à comprendre combien l’existence est dépendante de propriétés sociales majeures (logement, travail, papiers, couverture sociale, etc.) pour se déployer. Chacune de ces propriétés sociales est elle-même dépendante d’un ensemble d’institutions qui la préservent et la garantissent. Nous plongeons ainsi dans un univers de relations et d’institutions dont nous dépendons pour exister. La précarité sociale surgit quand l’une des propriétés sociales indispensables à l’existence est manquante et nous expose à une plus grande vulnérabilité. L’absence de logement pour les travailleurs pauvres rend la vie plus difficile par exemple. L’état de précarité surgit alors comme une zone intermédiaire entre un régime de pure inclusion et un régime de pure exclusion. Je nomme cette zone le « dedans-dehors ». Dans mon dernier livre, j’ai voulu généraliser la figure de la précarité en soulignant combien elle était devenue — trait majeur de notre présent — à la fois sociale, économique mais aussi politique avec notamment l’avènement d’un cheffisme autoritaire, et également cosmique ou cosmologique puisque désormais la perspective de la destruction de la planète par l’homme et de toutes les espèces végétales et animales qu’elle contient nous oblige à penser une vérité généralisée de la précarité. Face à une telle extension du domaine de la précarité, la question éthique, indissociable d’un raisonnement politique sur les formes de la vie à plusieurs, prend la forme d’une interrogation sur la possibilité d’une adversité critique à la précarité. Comment ne pas rejoindre la précarité dans sa propre existence ? Cette question est susceptible de deux réponses. Ou bien il est possible d’introduire une éthique de la robustesse comme composante de l’ode néolibérale contemporaine en célébrant le « virilisme » des formes de vie entrepreneuriales qui affrontent la précarité en la rejoignant, se lancent à leur tour dans la bataille économique qui ravage encore plus le monde, ou bien il est possible de tourner le dos à cette précarité et de plaider à sens inverse pour la fragilité. C’est cette seconde option que je fais mienne. En quoi la fragilité vous paraît-elle la meilleure option pour opérer cette refondation ? Qu’est-ce que cela suppose ? Évoquer la fragilité comme antidote à la précarité peut surprendre tant nous avons tendance à les situer de façon synonymique en les absorbant dans une même théorie de la vulnérabilité. Ceci représente une grave erreur conceptuelle. Autant la précarité est une construction liée à un processus social de précarisation par lequel une vie est rendue précaire, assignée à la zone du « dedans-dehors », autant la fragilité est ce qui surgit lorsque la vie est renvoyée à la mort comme à son seul horizon. L’une, la précarité, est la prise externe produite par un pouvoir sur une vie. L’autre, la fragilité, est la structuration interne d’une vie exposée à la mort. Le verre de cristal est fragile du fait de ses nervures internes, de sa structure propre de telle sorte que jeté sur le sol il se brise. Son existence cependant deviendrait précaire si l’on imaginait un pouvoir extérieur qui chaque fois qu’il est possible s’emploierait à l’ébrécher. Dévoiler la fragilité des vies recouverte par la précarisation sociale engendrée par la prédation néolibérale et le brutalisme politique contemporain s’avère une tâche essentielle. Ce dévoilement ne peut advenir que si, dans le même temps, cette fragilité n’est pas hypostasiée comme drame solitaire d’une vie, comme sa vérité interne silencieuse, mais que si elle est assumée en tant que telle. Qu’est-ce que cela signifie ? Assumer la fragilité, c’est précisément imaginer en quel sens cette fragilité ne peut être littéralement relevée que de l’intérieur des relations de soin qui la soutiennent, non pour l’annuler, mais pour la rendre viable. La fragilité n’est pas pensable hors des relations de soin qui lui confèrent un avenir et sans lesquelles elle risque d’être une exposition à la mort soumise aux relations de violence qui se déploient de façon toujours plus affirmée dans le monde contemporain. Walter Benjamin et Hannah Arendt, que vous mobilisez, sont-ils véritablement compatibles ? Ne privilégient-ils pas des orientations très différentes – entre mémoire, mémoire des vaincus, arrêt du temps, critique du progrès, pour l'un, et action, natalité, capacité de commencer, reconstruction du monde commun, pour l'autre ? Walter Benjamin et Hannah Arendt sont d’abord un couple d’amis philosophes. Sans Arendt, les textes de Benjamin auraient disparu ou seraient tombés dans l’oubli. C’est elle qui veille à leur édition après la Seconde Guerre mondiale et fait signe, par-delà la mort de son ami Benjamin, vers l’amitié qui continue à les relier. Une telle amitié philosophique est suffisamment rare pour être mentionnée comme l’expérience d’une pensée à deux où les écarts, les tensions, les distinctions ne valent que de l’intérieur d’un espace mental dans lequel tout le monde peut rentrer à la façon directe et même « sauvage » qui fut la mienne. Ce qu’il y a d’intéressant dans la pensée, c’est quand elle finit par ne plus appartenir à son auteur. Alors peuvent circuler les idées communes et avec elles une histoire de la vie à plusieurs redevient possible contre ce que Arendt nommait justement « la malédiction de la vie à plusieurs ». Dans ma fiction, seuls les derniers chapitres sont, pour ainsi dire, arendtiens dans la mesure où ils suggèrent une relève possible face à l’essoufflement de Benjamin qui culmine dans son suicide. Je ne veux pas dire par là que la philosophie d’Arendt « dépasse » celle de Benjamin, cela n’aurait aucun sens. Je suggère davantage que la possibilité de refaire monde commun depuis la reconnaissance de sa natalité comme mortalité (Arendt) n’a de sens que de l’intérieur de l’analyse minuscule des vies vaincues proposée par Benjamin. Ce qui m’a fasciné c’est justement cette carte des possibilités à laquelle nous parvenons lorsque nous lisons Benjamin et Arendt comme un seul auteur. La question qui était la mienne concernait également la possibilité de la pensée dans un monde qui n’en veut plus et la vitalité d’Arendt m’a alors paru indissociable de la précarité de Benjamin. C’est là naturellement construire une fiction mais qu’est-ce que la philosophie si ce n’est la création raisonnée d’une fiction rassemblant de façon cohérente les fragments épars des fictions individuelles ? Que deviennent, si l’on met en avant la fragilité, la dimension conflictuelle du politique ou encore des structures de pouvoir, qui sont bien présentes à la fois chez Benjamin et Arendt ? Et une éthique fondée sur la fragilité peut-elle affronter des systèmes fondés sur la force ? Face à la fragilité, les structures de pouvoir, les rapports de force de la politique se révèlent pour ce qu’ils sont, à savoir des prises de pouvoir illégitimes des vies, des façons de disposer des existences en s’en emparant de force. Il est certain que j’interprète l’extension des pouvoirs contemporains sur le double versant de la prédation économique produite par le néolibéralisme et du brutalisme politique engendré par les néo-fascismes contemporains. Les liaisons dangereuses entre néolibéralisme et néo-fascisme me semblent, à même leurs dégradés propres, être la dimension centrale de l’organisation du pouvoir à l’échelle mondiale aujourd’hui. La conséquence de cette prise de pouvoir sur les vies (incluant les vies végétales et animales) à l’échelle planétaire est l’accaparement des ressources pour quelques-uns, la généralisation de la précarité incluant de plus en plus de vies surnuméraires, l’expérience des vies inégales, la destruction de la planète. Cette construction de la couleur « sombre » serait absolument impensable (comment accepter de vivre dans un monde qui sombre) si elle n’était précisément masquée par le récit hégémonique d’aujourd’hui qui nous persuade qu’aucun autre monde n’est possible, que le seul chemin praticable est de s’aventurer dans un tel monde. C’est ce que je nomme le symptôme TINA par référence à la phrase attribuée à Margaret Thatcher, « There Is No Alternative » (il n’y a pas d’alternative). L’éthique de la vie fragile que je suggère à la fin du livre dresse une toute autre cartographie révélant des utopies alternatives en rapport à tous les autres mondes niés et effacés par TINA. La suggestion et la description de ces autres mondes sont l’une des ressources narratives majeures pour nous afin d’entrevoir d’autres habitats, d’autres niches écologiques que les seuls espaces consacrés de la destruction contemporaine. En ce sens « le monde qui sombre » peut être lu de deux manières. D’une part, c’est bien notre monde qui s’abîme dans les flux capitalistiques et les tyrannies politiques contemporains. Mais, d’autre part, c’est également ce monde-ci qui s’use jusqu’à la corde et dévoile, par contraste, d’autres terres, d’autres mondes. Le fait de tourner son regard vers ces autres mondes est aujourd’hui essentiel. La fragilité ontologique recoupe-t-elle la précarité sociale ? Si toute vie est vulnérable, toutes ne sont pas précarisées de la même manière. Comment une éthique fondée sur la fragilité prend-elle en compte ce point ? Précisément, l’éthique de la vie fragile ne peut être qu’une éthique des vies inégales. Si nous pouvons nous accorder sur le fait que toute vie est vulnérable, c’est-à-dire littéralement (au sens étymologique) exposée à la possibilité de la blessure (« vulnus » en latin), dévoilant ce que vous nommez fragilité ontologique, il n’en reste pas moins que cette exposition à la fragilité qui est le fait même de la vulnérabilité se distribue de façon réellement variable et inégale selon les contextes économiques, politiques et sociaux qui font et défont les vies. Le rôle de la philosophie est de toujours réinscrire l’analyse de la fragilité à l’intérieur des formes du précariat afin de révéler en quoi elle est sujette à des interprétations diamétralement opposées selon qu’elle est rehaussée dans des relations de soin qui la soutiennent et la rendent viable ou au contraire rabaissée dans des relations de violence qui l’exposent à l’insécurité, aux inégalités de classe mais aussi de race et de genre, à l’incertitude de l’avenir. Le rôle de la philosophie est de s’emparer de tous ces termes, vulnérabilité, précarité, fragilité, pauvreté, pour construire la carte des contestations vitales aux hégémonies d’aujourd’hui. C’est que je suggère dans Éthique pour un monde qui sombre .   À lire également sur Nonfiction : Un entretien avec l'auteur sur un précédent livre, La solidarité des éprouvés (Payot, 2022)
Texte intégral (3029 mots)

Guillaume Le Blanc, philosophe et professeur de philosophie sociale et politique à l’Université Paris Cité, publie Éthique pour un monde qui sombre aux éditions Payot. Dans cet ouvrage, il se place dans le sillage de Walter Benjamin et Hannah Arendt, deux penseurs confrontés à l'effondrement des cadres politiques et humains au moment de la Seconde Guerre mondiale.

En nouant un dialogue avec ces deux figures – par ailleurs proches l'une de l'autre – il cherche à cerner ce que pourrait signifier « vivre bien » dans un monde menacé de désagrégation. Loin des promesses de maîtrise de l'histoire ou des autres, il propose de penser une éthique fondée sur l'interdépendance des vies et la reconnaissance de leur fragilité – la nôtre, celle des autres, mais aussi celle du monde lui-même.

À rebours des discours contemporains qui valorisent la résilience, il invite ainsi à faire de cette vulnérabilité partagée le point d'appui d'une réponse à la précarité, et à penser de nouvelles manières de vivre ensemble.

 

Nonfiction : Pourquoi l’éthique a-t-elle besoin d’être refondée ?

Guillaume Le Blanc : Aucune éthique ne peut se dire indépendante de son temps. Le risque est alors qu’elle plane, intemporelle, au-dessus des contextes, des énonciations, des situations, comme une donneuse de leçons. Il faut revenir à la leçon de Merleau-Ponty et frayer la voie vers ce que le philosophe français a nommé un « universel latéral ». Il entendait signifier par là que la prétention à l’universalité doit toujours être réinscrite dans son propre contexte d’énonciation au risque sinon de produire une violence supplémentaire sous la forme d’une arrogance incompréhensible. Je pense, dans le prolongement de ses analyses, que l’éthique ne peut être que latérale et en aucun cas surplombante.

Cela signifie qu’elle doit être située et historicisée dans la mesure où les formes de vie d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier, dans la mesure également où ces formes de vie aujourd’hui se distribuent différemment selon que l’on habite dans le premier monde ou dans le quart-monde, selon ses positions de genre, de classe, de race. Il revient au philosophe d’assumer que le « diagnostic du présent » qui est l’une des tâches de la philosophie (Foucault) conduise à s’orienter différemment dans la perspective éthique.

De manière plus générale, l’éthique est une aventure de vie destinée à rouvrir les possibles trop rapidement clôturés par les formes de vie hégémoniques. En ce sens elle est un espoir alternatif davantage qu’une leçon commémorative. Mais elle ne peut assumer cette fonction qu’à la condition de se rendre attentive aux différents contextes dans lesquels elle prend sens. Notre éthique contemporaine ne peut s’affranchir des formes de donation du monde dans lequel nous sommes.

Pourquoi avoir opté pour une fiction, plutôt qu’un essai, pour traiter de la possibilité d’une éthique quand le monde va à la catastrophe ?

Mon texte se situe entre la fiction et l’essai, il est littéralement un essai fictionnel destiné à suggérer, à la fois de façon métaphorique et conceptuelle, les ressources qui restent disponibles pour nous aujourd’hui. J’ai voulu littéralement cheminer. Il était important pour moi de me situer à l’intérieur même de mon corps, de rentrer en moi pour ainsi dire et d’esquisser une philosophie de bord de route. C’était pour moi une manière de reprendre le geste déjà esquissé dans Courir. Méditations physiques (Flammarion, 2012) en me demandant, en réponse au diagnostic établi par Walter Benjamin selon lequel nous sommes devenus pauvres en expériences, quelles sont les expériences qui sont encore à notre portée. Je tiens pour fondamentale l’idée selon laquelle l’écriture d’un livre est une expérience sur soi qui transforme celle ou celui qui en fait l’expérience.

En l’occurrence, en marchant sur le sentier qui va de Banyuls en France à Port-Bou en Espagne, dans les pas de Walter Benjamin poursuivi par les nazis et qui se donna la mort dans un petit hôtel de Port-Bou en septembre 1940, ne pouvant plus fuir en Espagne, j’ai saisi de façon quasi immédiate le dramatique rétrécissement des possibilités de vie et la tragédie de la mort dans les années 1940. Il m’a alors semblé évident, relisant Benjamin mais aussi Arendt à cette occasion, que l’un et l’autre faisaient l’hypothèse d’une précarité généralisée, sociale, politique, cosmique, en laquelle, avec des modalités bien différentes, nous replongeons aujourd’hui. Le fait d’avoir fait chemin au sens littéral m’a alors aiguillé sur les chemins métaphoriques de notre moment présent. Il en résulte une fiction à la fois narrative et philosophique grâce à laquelle littérature et philosophie se rejoignent pour suggérer des façons réelles de ne pas sombrer. Un livre de philosophie est un paysage en même temps qu’un ensemble de portraits (dussent-ils être conceptuels) : c’est vers cette idée de la philosophie que je chemine moi-même.

Face à la précarité généralisée, quelles sont alors les options envisageables ? Pouvez-vous notamment préciser ce que vous appelez une « anti-apologétique de la précarité » ?

Il importe de comprendre que la précarité que nous subissons n’est en aucun cas une atmosphère naturelle en laquelle baignent nos existences. Déjà dans Vies ordinaires, vies précaires (Seuil, 2007), j’avais souligné, contre les lectures néolibérales, que la précarité est une construction sociale par laquelle une vie est fragilisée dans l’une au moins de ses propriétés sociales majeures, sans lesquelles la vie devient impossible. Nous qui sommes habitués à croire dans l’individu autonome avons du mal à comprendre combien l’existence est dépendante de propriétés sociales majeures (logement, travail, papiers, couverture sociale, etc.) pour se déployer. Chacune de ces propriétés sociales est elle-même dépendante d’un ensemble d’institutions qui la préservent et la garantissent. Nous plongeons ainsi dans un univers de relations et d’institutions dont nous dépendons pour exister. La précarité sociale surgit quand l’une des propriétés sociales indispensables à l’existence est manquante et nous expose à une plus grande vulnérabilité. L’absence de logement pour les travailleurs pauvres rend la vie plus difficile par exemple. L’état de précarité surgit alors comme une zone intermédiaire entre un régime de pure inclusion et un régime de pure exclusion. Je nomme cette zone le « dedans-dehors ».

Dans mon dernier livre, j’ai voulu généraliser la figure de la précarité en soulignant combien elle était devenue — trait majeur de notre présent — à la fois sociale, économique mais aussi politique avec notamment l’avènement d’un cheffisme autoritaire, et également cosmique ou cosmologique puisque désormais la perspective de la destruction de la planète par l’homme et de toutes les espèces végétales et animales qu’elle contient nous oblige à penser une vérité généralisée de la précarité. Face à une telle extension du domaine de la précarité, la question éthique, indissociable d’un raisonnement politique sur les formes de la vie à plusieurs, prend la forme d’une interrogation sur la possibilité d’une adversité critique à la précarité. Comment ne pas rejoindre la précarité dans sa propre existence ? Cette question est susceptible de deux réponses. Ou bien il est possible d’introduire une éthique de la robustesse comme composante de l’ode néolibérale contemporaine en célébrant le « virilisme » des formes de vie entrepreneuriales qui affrontent la précarité en la rejoignant, se lancent à leur tour dans la bataille économique qui ravage encore plus le monde, ou bien il est possible de tourner le dos à cette précarité et de plaider à sens inverse pour la fragilité. C’est cette seconde option que je fais mienne.

En quoi la fragilité vous paraît-elle la meilleure option pour opérer cette refondation ? Qu’est-ce que cela suppose ?

Évoquer la fragilité comme antidote à la précarité peut surprendre tant nous avons tendance à les situer de façon synonymique en les absorbant dans une même théorie de la vulnérabilité. Ceci représente une grave erreur conceptuelle. Autant la précarité est une construction liée à un processus social de précarisation par lequel une vie est rendue précaire, assignée à la zone du « dedans-dehors », autant la fragilité est ce qui surgit lorsque la vie est renvoyée à la mort comme à son seul horizon. L’une, la précarité, est la prise externe produite par un pouvoir sur une vie. L’autre, la fragilité, est la structuration interne d’une vie exposée à la mort. Le verre de cristal est fragile du fait de ses nervures internes, de sa structure propre de telle sorte que jeté sur le sol il se brise. Son existence cependant deviendrait précaire si l’on imaginait un pouvoir extérieur qui chaque fois qu’il est possible s’emploierait à l’ébrécher.

Dévoiler la fragilité des vies recouverte par la précarisation sociale engendrée par la prédation néolibérale et le brutalisme politique contemporain s’avère une tâche essentielle. Ce dévoilement ne peut advenir que si, dans le même temps, cette fragilité n’est pas hypostasiée comme drame solitaire d’une vie, comme sa vérité interne silencieuse, mais que si elle est assumée en tant que telle. Qu’est-ce que cela signifie ? Assumer la fragilité, c’est précisément imaginer en quel sens cette fragilité ne peut être littéralement relevée que de l’intérieur des relations de soin qui la soutiennent, non pour l’annuler, mais pour la rendre viable. La fragilité n’est pas pensable hors des relations de soin qui lui confèrent un avenir et sans lesquelles elle risque d’être une exposition à la mort soumise aux relations de violence qui se déploient de façon toujours plus affirmée dans le monde contemporain.

Walter Benjamin et Hannah Arendt, que vous mobilisez, sont-ils véritablement compatibles ? Ne privilégient-ils pas des orientations très différentes – entre mémoire, mémoire des vaincus, arrêt du temps, critique du progrès, pour l'un, et action, natalité, capacité de commencer, reconstruction du monde commun, pour l'autre ?

Walter Benjamin et Hannah Arendt sont d’abord un couple d’amis philosophes. Sans Arendt, les textes de Benjamin auraient disparu ou seraient tombés dans l’oubli. C’est elle qui veille à leur édition après la Seconde Guerre mondiale et fait signe, par-delà la mort de son ami Benjamin, vers l’amitié qui continue à les relier. Une telle amitié philosophique est suffisamment rare pour être mentionnée comme l’expérience d’une pensée à deux où les écarts, les tensions, les distinctions ne valent que de l’intérieur d’un espace mental dans lequel tout le monde peut rentrer à la façon directe et même « sauvage » qui fut la mienne.

Ce qu’il y a d’intéressant dans la pensée, c’est quand elle finit par ne plus appartenir à son auteur. Alors peuvent circuler les idées communes et avec elles une histoire de la vie à plusieurs redevient possible contre ce que Arendt nommait justement « la malédiction de la vie à plusieurs ».

Dans ma fiction, seuls les derniers chapitres sont, pour ainsi dire, arendtiens dans la mesure où ils suggèrent une relève possible face à l’essoufflement de Benjamin qui culmine dans son suicide. Je ne veux pas dire par là que la philosophie d’Arendt « dépasse » celle de Benjamin, cela n’aurait aucun sens. Je suggère davantage que la possibilité de refaire monde commun depuis la reconnaissance de sa natalité comme mortalité (Arendt) n’a de sens que de l’intérieur de l’analyse minuscule des vies vaincues proposée par Benjamin. Ce qui m’a fasciné c’est justement cette carte des possibilités à laquelle nous parvenons lorsque nous lisons Benjamin et Arendt comme un seul auteur.

La question qui était la mienne concernait également la possibilité de la pensée dans un monde qui n’en veut plus et la vitalité d’Arendt m’a alors paru indissociable de la précarité de Benjamin. C’est là naturellement construire une fiction mais qu’est-ce que la philosophie si ce n’est la création raisonnée d’une fiction rassemblant de façon cohérente les fragments épars des fictions individuelles ?

Que deviennent, si l’on met en avant la fragilité, la dimension conflictuelle du politique ou encore des structures de pouvoir, qui sont bien présentes à la fois chez Benjamin et Arendt ? Et une éthique fondée sur la fragilité peut-elle affronter des systèmes fondés sur la force ?

Face à la fragilité, les structures de pouvoir, les rapports de force de la politique se révèlent pour ce qu’ils sont, à savoir des prises de pouvoir illégitimes des vies, des façons de disposer des existences en s’en emparant de force. Il est certain que j’interprète l’extension des pouvoirs contemporains sur le double versant de la prédation économique produite par le néolibéralisme et du brutalisme politique engendré par les néo-fascismes contemporains. Les liaisons dangereuses entre néolibéralisme et néo-fascisme me semblent, à même leurs dégradés propres, être la dimension centrale de l’organisation du pouvoir à l’échelle mondiale aujourd’hui. La conséquence de cette prise de pouvoir sur les vies (incluant les vies végétales et animales) à l’échelle planétaire est l’accaparement des ressources pour quelques-uns, la généralisation de la précarité incluant de plus en plus de vies surnuméraires, l’expérience des vies inégales, la destruction de la planète.

Cette construction de la couleur « sombre » serait absolument impensable (comment accepter de vivre dans un monde qui sombre) si elle n’était précisément masquée par le récit hégémonique d’aujourd’hui qui nous persuade qu’aucun autre monde n’est possible, que le seul chemin praticable est de s’aventurer dans un tel monde. C’est ce que je nomme le symptôme TINA par référence à la phrase attribuée à Margaret Thatcher, « There Is No Alternative » (il n’y a pas d’alternative). L’éthique de la vie fragile que je suggère à la fin du livre dresse une toute autre cartographie révélant des utopies alternatives en rapport à tous les autres mondes niés et effacés par TINA. La suggestion et la description de ces autres mondes sont l’une des ressources narratives majeures pour nous afin d’entrevoir d’autres habitats, d’autres niches écologiques que les seuls espaces consacrés de la destruction contemporaine.

En ce sens « le monde qui sombre » peut être lu de deux manières. D’une part, c’est bien notre monde qui s’abîme dans les flux capitalistiques et les tyrannies politiques contemporains. Mais, d’autre part, c’est également ce monde-ci qui s’use jusqu’à la corde et dévoile, par contraste, d’autres terres, d’autres mondes. Le fait de tourner son regard vers ces autres mondes est aujourd’hui essentiel.

La fragilité ontologique recoupe-t-elle la précarité sociale ? Si toute vie est vulnérable, toutes ne sont pas précarisées de la même manière. Comment une éthique fondée sur la fragilité prend-elle en compte ce point ?

Précisément, l’éthique de la vie fragile ne peut être qu’une éthique des vies inégales. Si nous pouvons nous accorder sur le fait que toute vie est vulnérable, c’est-à-dire littéralement (au sens étymologique) exposée à la possibilité de la blessure (« vulnus » en latin), dévoilant ce que vous nommez fragilité ontologique, il n’en reste pas moins que cette exposition à la fragilité qui est le fait même de la vulnérabilité se distribue de façon réellement variable et inégale selon les contextes économiques, politiques et sociaux qui font et défont les vies.

Le rôle de la philosophie est de toujours réinscrire l’analyse de la fragilité à l’intérieur des formes du précariat afin de révéler en quoi elle est sujette à des interprétations diamétralement opposées selon qu’elle est rehaussée dans des relations de soin qui la soutiennent et la rendent viable ou au contraire rabaissée dans des relations de violence qui l’exposent à l’insécurité, aux inégalités de classe mais aussi de race et de genre, à l’incertitude de l’avenir. Le rôle de la philosophie est de s’emparer de tous ces termes, vulnérabilité, précarité, fragilité, pauvreté, pour construire la carte des contestations vitales aux hégémonies d’aujourd’hui. C’est que je suggère dans Éthique pour un monde qui sombre.

 

À lire également sur Nonfiction :
Un entretien avec l'auteur sur un précédent livre, La solidarité des éprouvés (Payot, 2022)

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