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07.07.2026 à 10:00

Siri Hustvedt et Paul Auster : rapport sur le chagrin du deuil

Siri Hustvedt, célèbre poète et romancière, mais aussi l’épouse du grand écrivain Paul Auster depuis quarante ans, l’a vu agoniser et mourir le 3 avril 2024 à 18h58, dans son bureau de leur maison, à Brooklyn. Au mois de janvier 2023, on lui avait diagnostiqué un cancer du poumon. Des signes inquiétants avaient déjà été décelés lors d’un scanner, réalisé au mois de novembre 2022. Le radiologue avait constaté une masse dans le poumon droit, qui était possiblement un cancer. Il ne restait à Paul qu’un peu plus d’une année d’épouvantables souffrances à vivre sous le regard affolé de Siri, présente à ses côtés, à chaque instant de journées et de nuits aussi interminables que tragiques. Constants allers-retours à l’hôpital pour des séances de chimiothérapie. Médicaments dont on ne sait s’ils font Paul se sentir mieux, ou le rendent plus malade. Les perfusions de chimiothérapie duraient quatre ou cinq heures. Siri restait assise à son chevet. La maladie de Paul avait pour nom : cancer bronchique non à petites cellules, autrement dit CBNPC. Associée à la chimiothérapie (carboplatine et paclitaxel), il y eut l’immunothérapie : nivolumab qui, selon Siri, « mit un terme à la vie de Paul avant que le cancer ne s’en charge lui-même. » Tous deux espéraient une opération : l’ablation du lobe malade, mais le chirurgien leur annonça que l’opération n’était pas possible, les deux poumons étant atteints. Les yeux de Paul se remplirent de larmes. « Que faire ? » disait Paul à Siri. « Secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Durant son calvaire, elle l’aidait à s’habiller, et à tout moment de la journée, car bientôt il ne put plus marcher, et il disait « tu es si bonne pour moi, Siri. » Le récit de Siri Hustvedt commence par la fin, après les funérailles : Paul n’est plus là, mais Siri espère rencontrer son fantôme dans son bureau silencieux, où il écrivait ses livres à la main dans des cahiers Clairefontaine, avant de les dactylographier sur son Olympia. Elle l’espère dans leur chambre à coucher, dans l’escalier, dans la cuisine, la bibliothèque, située au troisième étage de la maison. Il lui avait assuré qu’après sa mort, il lui rendrait visite en tant que fantôme, plus exactement en tant que revenant. Une sorte de dibbouk . Chaque objet dans la maison évoque l’homme de sa vie disparu. « Arpentant seule la maison, j’imite les rythmes d’avant la mort de Paul dans les espaces de l’après. La maison est une maison bien réelle, mais c’est aussi une architecture du souvenir . » Après sa mort, elle entendit un jour la voix de Paul à la radio, « sa belle voix désincarnée. Un coup de couteau au sternum. J’ai éteint le poste. » Cependant, le sentiment de la présence de Paul ne l’a pas quittée. Après que le cercueil contenant la dépouille de Paul fut mis en terre, Siri sentit à son retour dans leur maison, Paul déambuler dans la chambre à coucher, « …et le sentiment ineffable auquel j’aspirais m’a été brièvement rendu. Je l’ai fait revenir. » Siri Hustvedt évoque admirablement ce qu’est la vie dans un logement occupé par les mêmes personnes. Ils deviennent : « des zones de répétition gestuelle, de repas préparés et avalés, de déchets amenés à l’extérieur et de courrier ramené à l’intérieur, de cafetières allumées et éteintes, de théières mises sur le feu, de lits faits et de lessives pliées, de douches, de bains, de brossages de dents et de rafraîchissements du visage et j’en passe. » C’est ce qu’elle nomme les diverses formes de la mémoire incarnée. Paul lui avait demandé un jour combien de fois ils avaient fait l’amour. « Des milliers de fois. » Ils dormirent ensemble pour la dernière fois le 28 avril, deux nuits avant sa mort. Chaque nuit, elle s’était assurée qu’il respirait. Et voilà qu’elle se retrouvait dans leur lit, et de son côté, à elle. Elle évoque un « éclatement cognitif » quand chaque instant, chaque chose, chaque bruit et aussi le silence, lui disent cruellement que Paul n’est plus là. Siri se demande : « Lorsqu’il s’est arrêté, le temps vécu s’est-il arrêté en moi ? » Ils ont vécu ensemble quarante-trois ans. « Le chagrin n’est pas permanent. Je peux me barricader des jours durant contre la tempête, et puis les bourrasques arrivent et me jettent à terre. » La romancière évoque Maurice Merleau-Ponty à propos de ce qu’il nommait l’intercorporalité entre les êtres. Elle savait que Paul allait mourir, mais elle s’est révoltée contre « le fait brut ». Elle n’a désormais plus d’histoires à lui raconter. Dernières semaines marquées par d’innombrables séjours aux urgences et retours à la maison bien-aimée, où ils se sont installés quand les livres de Paul ont enfin rencontré un succès international, après dix années de refus, d’échecs et de galère. Paul Auster et Siri s’étaient rencontrés le 23 février 1981. Elle était instantanément tombée amoureuse de Paul, un grand garçon beau et solitaire, portant une veste de cuir noir, lors d’une soirée poétique au 92 nd Street Unterberg Poetry Center, prestigieuse Maison de la Culture juive de New York. Elle ressentit pour lui une très forte attirance, « comme un coup à l’arrière de la nuque ».  Elle se fit présenter à lui par un ami. Tous trois passèrent la soirée ensemble. Ils quittèrent une réception, marchèrent dans la nuit, prirent un taxi. Elle lui demanda de l’embrasser. Il vint chez elle, au nord de New York. Elle comprit qu’il avait d’autres petites amies, qu’il était en outre marié et père d’un petit garçon, Daniel. Il décommanda leur rendez-vous parce qu’il était en train d’écrire. Puis, il l’emmena passer le Seder de Pessah dans sa famille. Mais le matin du 5 mai, après une nuit d’amour, il lui annonça sans explication, qu’il allait retrouver sa femme et son fils, son ancienne vie. Se séparer de son fils lui était devenu intolérable. Il disparut sans un mot dans les escaliers du métro. Il l’avait quittée en quelques secondes, sans pathos. Elle ne semblait pas vraiment l’intéresser. Elle décida, bien sûr, de le reconquérir par la littérature et lui écrivit trois folles lettres. Il ne répondit pas à la première. Ne lui téléphona pas. Il réapparut une dizaine de jours plus tard. Ils vécurent d’abord dans l’appartement crasseux de Paul. Il lui dit un jour : « Tu sais, je ne vivrai pas avec toi, si tu ne m’épouses pas. » Elle éclata en sanglots. Les premiers temps de leur vie commune, ils avaient écumé les salles de cinéma de la ville, ils s’étaient aimés des nuits entières. Paul travaillait alors sur « Le Livre de la mémoire », la seconde partie de L’Invention de la solitude . La célébrité venue, ils achetèrent et aménagèrent la belle demeure de Brooklyn. Ils y vécurent et y travaillèrent comme si cela devait ne jamais cesser. Ils eurent une fille, Sophie. Daniel, le fils de Paul, mourut d’une overdose d’héroïne après le décès accidentel de sa petite fille, contaminée par la drogue. Puis, le cancer tua Paul, grand romancier, grand amoureux de Siri qu’il idolâtrait. Reste ce texte magnifique, qualifié par l’auteur de « rapport sur le chagrin du deuil ».
Texte intégral (1411 mots)

Siri Hustvedt, célèbre poète et romancière, mais aussi l’épouse du grand écrivain Paul Auster depuis quarante ans, l’a vu agoniser et mourir le 3 avril 2024 à 18h58, dans son bureau de leur maison, à Brooklyn. Au mois de janvier 2023, on lui avait diagnostiqué un cancer du poumon. Des signes inquiétants avaient déjà été décelés lors d’un scanner, réalisé au mois de novembre 2022. Le radiologue avait constaté une masse dans le poumon droit, qui était possiblement un cancer.

Il ne restait à Paul qu’un peu plus d’une année d’épouvantables souffrances à vivre sous le regard affolé de Siri, présente à ses côtés, à chaque instant de journées et de nuits aussi interminables que tragiques.

Constants allers-retours à l’hôpital pour des séances de chimiothérapie. Médicaments dont on ne sait s’ils font Paul se sentir mieux, ou le rendent plus malade. Les perfusions de chimiothérapie duraient quatre ou cinq heures. Siri restait assise à son chevet. La maladie de Paul avait pour nom : cancer bronchique non à petites cellules, autrement dit CBNPC. Associée à la chimiothérapie (carboplatine et paclitaxel), il y eut l’immunothérapie : nivolumab qui, selon Siri, « mit un terme à la vie de Paul avant que le cancer ne s’en charge lui-même. » Tous deux espéraient une opération : l’ablation du lobe malade, mais le chirurgien leur annonça que l’opération n’était pas possible, les deux poumons étant atteints. Les yeux de Paul se remplirent de larmes.

« Que faire ? » disait Paul à Siri. « Secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Durant son calvaire, elle l’aidait à s’habiller, et à tout moment de la journée, car bientôt il ne put plus marcher, et il disait « tu es si bonne pour moi, Siri. »

Le récit de Siri Hustvedt commence par la fin, après les funérailles : Paul n’est plus là, mais Siri espère rencontrer son fantôme dans son bureau silencieux, où il écrivait ses livres à la main dans des cahiers Clairefontaine, avant de les dactylographier sur son Olympia. Elle l’espère dans leur chambre à coucher, dans l’escalier, dans la cuisine, la bibliothèque, située au troisième étage de la maison. Il lui avait assuré qu’après sa mort, il lui rendrait visite en tant que fantôme, plus exactement en tant que revenant. Une sorte de dibbouk. Chaque objet dans la maison évoque l’homme de sa vie disparu. « Arpentant seule la maison, j’imite les rythmes d’avant la mort de Paul dans les espaces de l’après. La maison est une maison bien réelle, mais c’est aussi une architecture du souvenir. » Après sa mort, elle entendit un jour la voix de Paul à la radio, « sa belle voix désincarnée. Un coup de couteau au sternum. J’ai éteint le poste. » Cependant, le sentiment de la présence de Paul ne l’a pas quittée.

Après que le cercueil contenant la dépouille de Paul fut mis en terre, Siri sentit à son retour dans leur maison, Paul déambuler dans la chambre à coucher, « …et le sentiment ineffable auquel j’aspirais m’a été brièvement rendu. Je l’ai fait revenir. »

Siri Hustvedt évoque admirablement ce qu’est la vie dans un logement occupé par les mêmes personnes. Ils deviennent : « des zones de répétition gestuelle, de repas préparés et avalés, de déchets amenés à l’extérieur et de courrier ramené à l’intérieur, de cafetières allumées et éteintes, de théières mises sur le feu, de lits faits et de lessives pliées, de douches, de bains, de brossages de dents et de rafraîchissements du visage et j’en passe. » C’est ce qu’elle nomme les diverses formes de la mémoire incarnée. Paul lui avait demandé un jour combien de fois ils avaient fait l’amour. « Des milliers de fois. »

Ils dormirent ensemble pour la dernière fois le 28 avril, deux nuits avant sa mort. Chaque nuit, elle s’était assurée qu’il respirait. Et voilà qu’elle se retrouvait dans leur lit, et de son côté, à elle. Elle évoque un « éclatement cognitif » quand chaque instant, chaque chose, chaque bruit et aussi le silence, lui disent cruellement que Paul n’est plus là. Siri se demande : « Lorsqu’il s’est arrêté, le temps vécu s’est-il arrêté en moi ? » Ils ont vécu ensemble quarante-trois ans.

« Le chagrin n’est pas permanent. Je peux me barricader des jours durant contre la tempête, et puis les bourrasques arrivent et me jettent à terre. » La romancière évoque Maurice Merleau-Ponty à propos de ce qu’il nommait l’intercorporalité entre les êtres. Elle savait que Paul allait mourir, mais elle s’est révoltée contre « le fait brut ». Elle n’a désormais plus d’histoires à lui raconter.

Dernières semaines marquées par d’innombrables séjours aux urgences et retours à la maison bien-aimée, où ils se sont installés quand les livres de Paul ont enfin rencontré un succès international, après dix années de refus, d’échecs et de galère.

Paul Auster et Siri s’étaient rencontrés le 23 février 1981. Elle était instantanément tombée amoureuse de Paul, un grand garçon beau et solitaire, portant une veste de cuir noir, lors d’une soirée poétique au 92nd Street Unterberg Poetry Center, prestigieuse Maison de la Culture juive de New York. Elle ressentit pour lui une très forte attirance, « comme un coup à l’arrière de la nuque ». Elle se fit présenter à lui par un ami. Tous trois passèrent la soirée ensemble. Ils quittèrent une réception, marchèrent dans la nuit, prirent un taxi. Elle lui demanda de l’embrasser. Il vint chez elle, au nord de New York. Elle comprit qu’il avait d’autres petites amies, qu’il était en outre marié et père d’un petit garçon, Daniel. Il décommanda leur rendez-vous parce qu’il était en train d’écrire. Puis, il l’emmena passer le Seder de Pessah dans sa famille. Mais le matin du 5 mai, après une nuit d’amour, il lui annonça sans explication, qu’il allait retrouver sa femme et son fils, son ancienne vie. Se séparer de son fils lui était devenu intolérable. Il disparut sans un mot dans les escaliers du métro. Il l’avait quittée en quelques secondes, sans pathos. Elle ne semblait pas vraiment l’intéresser.

Elle décida, bien sûr, de le reconquérir par la littérature et lui écrivit trois folles lettres. Il ne répondit pas à la première. Ne lui téléphona pas. Il réapparut une dizaine de jours plus tard. Ils vécurent d’abord dans l’appartement crasseux de Paul. Il lui dit un jour : « Tu sais, je ne vivrai pas avec toi, si tu ne m’épouses pas. » Elle éclata en sanglots. Les premiers temps de leur vie commune, ils avaient écumé les salles de cinéma de la ville, ils s’étaient aimés des nuits entières. Paul travaillait alors sur « Le Livre de la mémoire », la seconde partie de L’Invention de la solitude.

La célébrité venue, ils achetèrent et aménagèrent la belle demeure de Brooklyn. Ils y vécurent et y travaillèrent comme si cela devait ne jamais cesser. Ils eurent une fille, Sophie. Daniel, le fils de Paul, mourut d’une overdose d’héroïne après le décès accidentel de sa petite fille, contaminée par la drogue. Puis, le cancer tua Paul, grand romancier, grand amoureux de Siri qu’il idolâtrait.

Reste ce texte magnifique, qualifié par l’auteur de « rapport sur le chagrin du deuil ».

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07.07.2026 à 09:00

Zidane : un regard sociologique

Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur les origines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie , Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).   Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ? Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane . Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion) – on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire. En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ? 1 . Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre : « [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] s ont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). » Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés. Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel , Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).   L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ? Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche ). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal 2 . En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. » 3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? » 4 . Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo , et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales » 5 . Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre). Secundo , se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue , Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. » 6 . Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ? L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario , on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? ( Libération , 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone). Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot 7 . Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998) où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ». Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans. Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant. Notes : 1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud , en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour. 2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde , 11/05/2026. 3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55 4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15 5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat , 1980/6, pp. 3-44. 6 - Texto, 21/05/2026 7 - Je raconte cela dans cette longue interview , « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésilien s, sous la dir. de Carmen Rial et alii , Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025.
Texte intégral (2862 mots)

Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur les origines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie, Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).

 

Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ?

Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane. Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion) – on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire.

En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ?1. Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre :

« [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] sont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). »

Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés.

Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).

 

L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ?

Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal2. En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. »3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? »4.

Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo, et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales »5. Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre).

Secundo, se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. »6.

Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ?

L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario, on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? (Libération, 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone).

Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot7. Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998) où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ».

Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans.

Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant.


Notes :
1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour.
2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde, 11/05/2026.
3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55
4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15
5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat, 1980/6, pp. 3-44.
6 - Texto, 21/05/2026
7 - Je raconte cela dans cette longue interview, « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésiliens, sous la dir. de Carmen Rial et alii, Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025.
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06.07.2026 à 10:00

Hellfest 2026 (pt. II) : joie de vivre et death metal

Après un premier round consacré à l’existentialisme funèbre des artistes black metal programmés sur la scène Temple , notre équipe de live-reporters au Hellfest transite d’une longueur de piscine (olympique) sur sa gauche pour rendre compte, sur la scène Altar voisine, d’un plateau death particulièrement relevé et réjouissant. Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine). Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated . Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture , vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive. (Decapitated, live au Wacken festival 2025) Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles. Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis , qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits , et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh , qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie. (Sylosis, clip live de "All Glory, No Valour", 2026) Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove . L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere . Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité. (Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026) Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28 e minute). On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute le prix. Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu. Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 ( chroniquée ici ). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment. On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant. Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live . S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators. (Carcass, live au Hellfest 2026) La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll . L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, orientation bruitiste, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal. Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public. (Napalm Death, live au Hellfest 2026) Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie. Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes ! Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici . Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également : https://www.nonfiction.fr/article-5937-on-etait-au-hellfest-2012-metal-et-musiques-extremes-sous-le-soleil-de-satan.htm https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm  
Texte intégral (1929 mots)

Après un premier round consacré à l’existentialisme funèbre des artistes black metal programmés sur la scène Temple, notre équipe de live-reporters au Hellfest transite d’une longueur de piscine (olympique) sur sa gauche pour rendre compte, sur la scène Altar voisine, d’un plateau death particulièrement relevé et réjouissant.

Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine).

Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated. Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture, vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive.

(Decapitated, live au Wacken festival 2025)

Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles.

Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis, qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits, et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh, qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie.

(Sylosis, clip live de "All Glory, No Valour", 2026)

Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove.

L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere. Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité.

(Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026)

Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28e minute).

On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute le prix. Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu.

Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 (chroniquée ici). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment.

On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant.

Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live.

S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators.

(Carcass, live au Hellfest 2026)

La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll.

L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, orientation bruitiste, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal.

Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public.

(Napalm Death, live au Hellfest 2026)

Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie.

Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes !

Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici.

Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également :

https://www.nonfiction.fr/article-5937-on-etait-au-hellfest-2012-metal-et-musiques-extremes-sous-le-soleil-de-satan.htm

https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm

 

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