LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

▸ Les 10 dernières parutions

24.09.2026 à 06:30

En amont des midterms, des candidats républicains se distancient de Trump

Ramona Bloj

L’impopularité de Trump est perçue comme un risque

L’article En amont des midterms, des candidats républicains se distancient de Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (1032 mots)

Plusieurs candidats républicains alignés sur l’agenda de la Maison-Blanche se sont publiquement opposés à Trump ces derniers jours sur la guerre en Iran, le fastueux protocole réservé à Xi Jinping pour sa visite d’État, la politique migratoire de l’administration et sur le financement par un oligarque russe de la fête de mariage du fils aîné de Trump, Don Jr., en mai 2026.

Selon un rapport publié lundi 21 septembre par l’American Research Group, le taux d’approbation de Trump est tombé à 29 % 1.

  • Il s’agit de la première fois lors de ses deux mandats confondus que ce chiffre passe sous la barre des 30 %.
  • Au même moment, lors de son premier mandat, ce taux se situait à 37 %, soit un chiffre en légère hausse entre janvier et septembre 2018.
  • La popularité de Trump a fortement baissé depuis le mois de février, marquée par le lancement de la guerre contre l’Iran, qui a conduit à une hausse considérable des prix du carburant

Ainsi, la proximité avec Trump n’est plus perçue par les candidats du GOP comme un facteur pouvant rallier le vote des électeurs républicains indécis et des indépendants lors des élections de mi-mandat.

  • Byron Donalds, un élu républicain à la Chambre qui se présente au poste de gouverneur de Floride – avec le soutien « complet et total » de Trump –, a supprimé au moins huit références à Trump de la page d’accueil de son site de campagne 2.
  • La semaine dernière, 7 élus républicains de la Chambre ont voté en faveur d’une résolution visant à empêcher Trump de lancer de nouvelles frappes en Iran. Lors de deux précédents votes, en juin et en juillet, 4 républicains s’étaient ouvertement prononcés contre la guerre.
  • Le Sénat devrait voter cette semaine sur la mesure. Le leader de la majorité républicaine au Sénat, John Thune, n’a pas pu garantir l’unité du GOP, notamment car plusieurs sénateurs, dont Dan Sullivan (Alaska) et Jon Husted (Ohio), font face à une réélection difficile.

Parmi les critiques les plus frontales de Trump figure celle de María Elvira Salazar, une élue républicaine de Floride qui, dans une publicité de campagne diffusée la semaine dernière, accuse Trump d’être allé « trop loin » dans certaines de ses mesures de lutte contre l’immigration.

  • La vidéo, tournée devant la Maison-Blanche, vise spécifiquement les électeurs indécis ou frustrés des 20 premiers mois de l’administration Trump.
  • Elle révèle également la difficulté qu’ont certains candidats républicains à maintenir une avance confortable dans les sondages face à leurs opposants démocrates.
  • Bien que Trump ait remporté le district dans lequel Salazar se présente avec une avance de près de 15 points en 2024, selon un sondage réalisé fin août les candidats sont au coude-à-coude, avec chacun 45 % d’intentions de vote 3.

Moins de 10 % des publications en ligne de responsables républicains mentionnaient Trump durant les deux premières semaines de septembre, soit un chiffre en baisse de 6 points depuis le début de l’année 4. Ces derniers ont ainsi tendance à mettre en avant leurs propres messages à destination des électeurs, qui peuvent parfois dévier de ceux de la Maison-Blanche – ce qui semblait pourtant improbable il y a encore un an.

L’article En amont des midterms, des candidats républicains se distancient de Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

24.09.2026 à 06:00

En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ?

Louis Puel

Trump et Netanyahou voulaient renverser le régime, ils pourraient avoir consacré la doctrine du guide assassiné

L’article En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6523 mots)

Testez le Grand Continent et découvrez les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?

Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.

De quel dilemme s’agit-il ?

L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.

Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.

Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?

Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.

On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.

Que veulent les États-Unis ?

La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose. 

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?

Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.

Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?

En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.

La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.

Sur quoi repose cette méfiance ?

Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Vali Nasr

D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »

Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.

C’est la perception de la menace qui soude le régime ?

Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.

Il n’y a donc aucun débat ?

Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.

Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.

Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?

Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.

Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.

Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Vali Nasr

En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.

L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.

Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.

Sur quoi repose cette conviction ?

Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.

Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.

Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.

Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?

C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.

Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.

La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.

Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.

La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?

Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.

Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.

Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.

Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?

Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.

C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en Iran aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.

J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.

La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?

Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.

Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?

Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.

L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.

Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.

La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.

Vali Nasr

Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.

Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.

Et sur le plan économique ?

L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.

Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.

La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?

Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?

Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.

Vali Nasr

Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.

Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.

Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »

Et Mojtaba Khamenei ?

Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.

Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?

Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.

Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille. 

Il existe pourtant des précédents de normalisation.

Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.

Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?

La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.

Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?

Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.

Une percée reste-t-elle possible ?

Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.

Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

Vali Nasr

Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».

Quel rôle joue Israël ?

C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.

La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.

Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?

De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.

Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.

L’article En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

23.09.2026 à 19:03

L’Europe doit retrouver l’Afrique

Louis Puel

Selon le nouveau directeur du Collège de Bruges, un nouveau partenariat est devenu nécessaire

L’article L’Europe doit retrouver l’Afrique est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5731 mots)

Testez le Grand Continent et découvrez les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Dans les grandes institutions, on observe souvent une certaine tendance à la répétition de ce qui se faisait jusque-là, une sorte de somnambulisme. C’est précisément ce qui se passe aujourd’hui au sein de l’Union au sujet des relations avec l’Afrique. Il faut pourtant rompre sans plus tarder avec cette routine pour réussir à renouer avec un continent qui jouera un rôle essentiel de l’avenir du monde au XXIe siècle. 

Une grande vague de démocratisation

Revenons tout d’abord sur ce qui s’est passé au cours de ces dernières décennies en Afrique. Dans les années 1990, avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, un espoir légitime était né sur le continent africain : celui de voir les régimes autocratiques qui y régnaient à peu près partout, céder la place à des régimes démocratiques.

Après plusieurs décennies durant lesquelles les pays africains avaient été majoritairement gouvernés par des régimes à parti unique, des dizaines d’élections multipartites ont eu lieu sur le continent entre 1989 et 1994. Au cours de la dernière décennie du XXe siècle, 42 des 48 pays d’Afrique subsaharienne ont mis en œuvre des réformes démocratiques. Trente ans après la grande transformation historique qu’avait été la vague des indépendances, on avait le sentiment que l’Afrique traversait de nouveau une mutation historique. Du côté européen, cette dynamique a été largement soutenue à l’époque, tant sur le plan politique que financier.

Les circonstances variaient d’un pays à l’autre, mais la tendance générale était claire. Ce mouvement trouvait principalement son origine dans un sentiment de grande frustration des populations africaines dont la qualité de vie ne s’était guère, voire pas du tout, améliorée depuis les indépendances. Ce point est particulièrement important et n’a pas été suffisamment pris en compte en Europe : les populations africaines n’ont pas participé massivement aux élections simplement parce qu’elles aiment voter ou parce qu’elles apprécient la possibilité d’exprimer leur diversité politique dans les urnes. Elles sont allées voter parce qu’elles avaient de grandes attentes en matière d’amélioration de la gouvernance et de progrès économique et social.

Depuis lors, les pays africains affichent un bilan économique qui peut sembler positif en termes de croissance, mais qui l’est bien moins en pratique qu’on ne le pense souvent. La période comprise entre 1980 et 1995 avait été désastreuse. La faible croissance économique enregistrée avait été largement dépassée par la croissance démographique. Au cours de cette décennie et demie, le revenu par habitant avait nettement reculé.

Les vingt années suivantes ont été meilleures. Certes, grâce aux réformes économiques, mais surtout en raison de la forte demande internationale de matières premières africaines. Cette période a également été marquée par un afflux d’investissements directs étrangers, qui ont toutefois principalement concerné le secteur primaire, notamment le pétrole, le gaz ou les minerais. 

Une croissance économique significative mais à relativiser

Depuis le milieu des années 1990 jusqu’au milieu des années 2010, la croissance économique du continent a été significative, avec un taux supérieur à 5 % par an. Une croissance de 5 % par an serait un résultat formidable pour des économies européennes, mais un tel taux doit être relativisé en Afrique. Pour deux raisons. Tout d’abord, parce que, en raison d’une croissance démographique de plus de 2 % par an, la croissance réelle du revenu par habitant n’est pas suffisante. Ensuite, parce que beaucoup d’économies africaines partent d’un niveau extrêmement bas, et sont donc engagées dans un processus de rattrapage. 

Depuis dix ans, pour des raisons diverses, on observe de nouveau une croissance économique plus faible. De l’ordre de 3 à 4 % par an, ce qui ne représente guère plus de 1 % par habitant une fois la croissance démographique prise en compte. À cela s’ajoute le fait que l’Afrique est, avec l’Amérique latine, la région du monde où les inégalités sont les plus fortes. Et ces inégalités n’ont pas diminué au cours des trois dernières décennies. Il s’agit là d’un des facteurs les plus importants qui continue de freiner le développement du continent.

L’Afrique est en réalité extrêmement hétérogène, et il faut se méfier des discours trop généraux à son sujet. Il compte en effet une cinquantaine de pays aux histoires, climats, cultures et réalités politiques très divers. Mais pour comprendre les dynamiques politiques africaines, y compris les dynamiques internationales, il faut bien mesurer qu’une grande partie de la population africaine continue de ressentir une frustration majeure quant à ses perspectives économiques et sociales.

La population africaine est la plus jeune de la planète. Elle est ambitieuse et possède les mêmes talents que partout ailleurs dans le monde, malgré un niveau d’instruction plus faible. Lorsqu’elle examine sa situation actuelle et le chemin parcouru au cours des dernières décennies, le sentiment qui prédomine est celui de la révolte. Un climat de profonde insatisfaction règne en Afrique, non seulement à l’égard des dirigeants eux-mêmes, mais aussi de leurs alliés traditionnels. C’est là que l’Europe intervient.

Une Europe distraite

Au cours des dernières décennies, l’Europe s’est montrée fort peu capable de comprendre la situation du continent et de s’adapter aux transformations qu’il a connues. L’Union n’est pas restée inactive pendant ce temps mais elle a été distraite. 

Une relation axée sur l’aide au développement s’était établie avec l’Afrique dès le début de l’intégration européenne et des indépendances africaines, avec les conventions de Yaoundé, puis de Lomé, et enfin l’accord de Cotonou. C’est essentiellement par le biais de ces mécanismes, dans un premier temps largement promus par la France, qu’une européanisation des relations économiques avec l’Afrique s’est opérée. Toutefois, le cœur de la relation politique est resté concentré à Paris et à Londres plus qu’à Bruxelles. En d’autres termes, l’architecture des relations entre l’Union et les pays africains était technocratique et axée sur le développement économique, mais elle ne comportait pas de dimension politique significative et n’a pas créé de dynamique à ce niveau.

À partir des années 1990, après la fin de la guerre froide, l’Europe s’est repliée sur elle-même, concentrée sur la tâche historique de réunifier le continent européen. Au sein de la Commission, quelques milliers de fonctionnaires continuaient toutefois de se consacrer, de manière technocratique, à la promotion de projets de coopération avec les pays africains. Bien que les textes des accords aient de plus en plus mis en avant la dimension politique de cette relation, le dialogue restait en réalité essentiellement de nature technique. La volonté d’interaction politique était très limitée du côté des institutions européennes et les rencontres étaient généralement menées par des directeurs généraux ou des chefs de division, même lorsque, de l’autre côté de la table, se trouvaient des présidents, des premiers ministres ou des ministres.

Les nouveaux pays européens ne connaissent pas l’Afrique

En 2004, l’Union a connu un grand élargissement avec l’adhésion de dix nouveaux pays, dont huit d’Europe centrale et orientale, auxquels se sont ajoutés un peu plus tard la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie. Aucun de ces nouveaux États membres n’entretient de relations politiques significatives avec le continent africain. Inévitablement, le centre de gravité de l’Union s’est déplacé vers l’est et le nord. Des pays comme l’Espagne, le Portugal, la France ou encore l’Italie ont fait leur possible pour que l’Afrique et la Méditerranée restent des composantes importantes de la politique européenne, mais l’élargissement jouait massivement en sens contraire.

Quelques années plus tard, la grande crise financière est survenue. Pendant plusieurs années, les sommets européens se sont concentrés sur le sauvetage de l’euro et de plusieurs économies, suscitant les controverses que l’on connaît. Puis vinrent l’annexion de la Crimée par la Russie, l’immense complexité des relations transatlantiques depuis l’arrivée de Donald Trump à Washington, la pandémie de Covid-19, puis l’invasion russe de l’Ukraine. Depuis le début des années 1990 et jusqu’à aujourd’hui, l’Afrique est loin de figurer parmi les priorités des décideurs politiques européens.

L’idée que les relations entre l’Europe et l’Afrique étaient globalement stabilisées, malgré les crises que pouvait traverser tel ou tel pays sur le continent africain, dominait également. Dans de nombreux cas, les élites africaines avaient fait leurs études en Europe et y envoyaient leurs enfants dans des universités, notamment en France ou au Royaume-Uni. L’Europe restait une référence pour les populations africaines et il ne semblait pas nécessaire d’accorder beaucoup d’attention aux dynamiques internes au continent, d’autant qu’il y avait d’autres urgences plus pressantes pour les Européens.

En d’autres termes, pour l’Union, les relations avec l’Afrique suivaient leur cours habituel, sous la houlette de technocrates. Ceux-ci étaient convaincus que les millions d’euros consacrés à des projets de développement suffiraient à résoudre tous les problèmes ou malentendus éventuels.

Le nœud gordien des migrations

Revenons au continent africain pour préciser les défis auxquels il est confronté. Le premier concerne la démographie. La croissance démographique y reste importante et contraste avec la stagnation démographique de l’Europe et le net ralentissement observé presque partout ailleurs. En 1950, la population européenne était plus du double de celle du continent africain. Vers l’an 2000, la population africaine a dépassé celle de l’Europe. Aujourd’hui, à la fin du premier quart du XXIe siècle, l’Afrique compte environ deux fois plus d’habitants que l’Europe. D’ici un quart de siècle, la population africaine sera de 2,5 milliards d’habitants, soit plus du triple de la population européenne qui sera de 700 millions.

L’Afrique est de loin le continent le plus jeune de la planète. Aujourd’hui, l’âge médian y est de 19,5 ans. Environ 60 % des Africains ont moins de 25 ans. Dans la région du Sahel, ce pourcentage atteint même 70 %. Cette situation est radicalement différente de celle de l’Europe, où seuls 25 % de la population a moins de 25 ans. Il ne s’agit pas simplement d’un écart statistique : ces réalités différentes ont un impact profond sur la manière dont Européens et Africains perçoivent le monde et se perçoivent les uns les autres.

Pour l’écrasante majorité des Africains nés au cours des dernières décennies, la principale chose qu’ils savent de l’Europe, c’est qu’il est extrêmement difficile d’obtenir un visa pour s’y rendre. Ils savent également que la seule façon de rechercher des opportunités dans les économies européennes développées est de risquer leur vie en traversant le désert du Sahara et la Méditerranée, ou en embarquant sur des pirogues pour rejoindre les Canaries.

L’Afrique est le continent le plus jeune, tandis que l’Europe est le continent le plus vieillissant : d’ici 2050, près d’un Européen sur trois aura plus de 65 ans. Les conséquences seront évidentes : il y aura de moins en moins de jeunes pour subvenir aux besoins d’un nombre croissant de retraités.

Le sujet des migrations est politiquement explosif en Europe. Il est malheureusement souvent exploité de manière démagogique pour attiser les peurs et la haine. Un regard serein et réaliste permet de révéler d’autres réalités.

L’évolution démographique de l’Europe n’est guère soutenable sans immigration. La vigueur de la dynamique démographique africaine rend également ridicule l’idée de construire des murs dans le désert ou en mer pour empêcher les flux migratoires vers l’Europe. Pour que les flux migratoires soient contrôlés sans que les jeunes Africains aient à prendre des risques extraordinaires pour atteindre le continent européen, il est fondamental que l’Afrique connaisse une forte croissance économique, crée de nombreux emplois et offre de meilleures perspectives d’avenir à sa jeunesse. Sans cela, il serait illusoire d’imaginer que des relations saines en matière migratoire puissent s’établir entre l’Afrique et l’Europe.

Deux autres éléments doivent être soulignés à propos des flux migratoires africains. La grande majorité des migrations africaines ont lieu au sein même du continent, et non entre l’Afrique et l’Europe. On dénombre en effet plus de deux fois plus d’Africains qui migrent vers d’autres pays africains que vers l’Europe. La croissance des flux migratoires intra-africains est bien supérieure à celle des migrations vers l’Europe. Il faut ensuite rappeler que les Européens migrent bien davantage que les Africains. Environ 3 % des Africains vivent hors de leur pays de naissance, contre plus de 10 % des Européens. Bien que la population africaine soit deux fois plus importante que la population européenne, ce sont près de 90 millions d’Européens qui vivent hors de leur pays de naissance, contre environ 40 millions d’Africains. Et sur l’ensemble des migrants dans le monde, seuls 14 % sont africains, contre plus de 40 % d’Asiatiques et près de 30 % d’Européens 5.

Le débat politique et médiatique donne parfois l’impression que l’Europe est menacée par de vastes hordes d’Africains désireux de l’envahir. C’est une idée fausse. En réalité, les mouvements de population entre les deux continents restent relativement modestes. Il est de notre devoir de refuser les manipulations à visée politique et d’examiner en toute sincérité les chiffres et les tendances réels. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de travail à faire, il y en a manifestement. Mais nous nous trompons profondément si nous imaginons qu’il s’agit du plus grand défi auquel l’Europe est confrontée.

Corriger l’injustice climatique

Le réchauffement climatique a des conséquences particulièrement graves en Afrique. 

Il y a là manifestement une profonde injustice : l’Afrique est responsable d’environ 3 % des émissions totales de carbone, et pourtant, c’est sur ce continent que l’on observe certains des changements les plus rapides. De plus, l’agriculture est l’un des secteurs les plus touchés par le changement climatique et l’Afrique compte proportionnellement plus d’employés dans ce secteur que les autres continents. En d’autres termes, le changement climatique affecte négativement la planète entière, mais touche de manière disproportionnée le continent africain.

Si nous regardons le Sahel, dans cette vaste région, une relation complexe entre éleveurs et agriculteurs existe depuis des siècles. Certaines populations vivent de l’agriculture sédentaire, tandis que d’autres vivent de la transhumance de troupeaux de bovins et de caprins sur des centaines de kilomètres, au gré des saisons. Lorsque les troupeaux des éleveurs traversent des terres agricoles, ils causent des dégâts aux agriculteurs, mais traditionnellement, ces dégâts sont indemnisés. Historiquement, les tensions entre agriculteurs et éleveurs résultant de ces modes de vie différents sont attestées de nombreuses manières, mais on connaît aussi d’innombrables exemples de cohabitation et de recherche pacifique de solutions bénéfiques pour les deux parties.

Avec le changement climatique, les itinéraires de transhumance sont toutefois modifiés sur de courtes périodes et les éleveurs entrent alors en contact avec des populations avec lesquelles ils n’ont pas l’habitude de résoudre ces problèmes. Ce qui provoque des conflits. Traditionnellement, dans le Sahel, les éleveurs sont majoritairement des Peuls (ou Fulbe ou Peulh), et ces nouveaux conflits prennent ainsi une dimension ethnique dans un contexte d’extrême fragilité de l’autorité et des capacités de l’État. C’est ainsi qu’au cours des quinze dernières années, on a vu se développer des groupes insurrectionnels islamistes radicaux. Il ne faut pas croire que l’adhésion à ces groupes djihadistes résulte d’une vague de radicalisme religieux. Elle s’explique surtout par la pénurie de ressources et de perspectives d’avenir pour les jeunes, attirés par ces insurrections par la promesse d’une vie meilleure. 

Cartes des zones où on parle une langue peul en Afrique. © Le Grand Continent

Ce sont surtout de jeunes Peuls, de plus en plus marginalisés et disposant de moins de perspectives d’avenir en raison du changement climatique, qui grossissent les rangs des djihadistes. Cela renforce l’idée, répandue dans certains autres secteurs de la population ainsi que chez certains militaires et paramilitaires, selon laquelle tous les Peuls sont des terroristes. Il en résulte des attaques génocidaires contre des villages et des populations peules.

Lorsqu’il est question de changement climatique en Afrique, il ne s’agit pas seulement de la diminution des terres arables, ce qui serait déjà très grave en soi, mais aussi de l’accélération des déséquilibres internes à des sociétés déjà extrêmement fragilisées. L’exemple que j’ai donné vient du Sahel, mais on retrouve des dynamiques similaires liées au changement climatique dans de nombreuses autres régions du continent. C’est notamment le cas dans la tragique guerre civile au Soudan, où l’on compte douze millions de personnes déplacées et où plus de deux cent mille, voire quatre cent mille personnes, ont déjà perdu la vie au cours des trois dernières années.

Des opportunités existent pour des intérêts convergents

Le continent africain est confronté à des défis colossaux et des centaines de millions d’Africains vivent dans une précarité extrême, pris au piège dans des cercles vicieux de pauvreté et d’insécurité. Les structures coloniales et la mauvaise gouvernance postcoloniale ont donné naissance à de nombreux États extrêmement fragiles, dont la capacité à exercer leurs fonctions souveraines et à fournir des biens publics de base à leur population est très limitée.

Mais on y trouve également des pays bien gouvernés où l’énergie de la jeunesse représente un atout démographique certain et une promesse pour l’avenir. De plus, les changements intervenus dans le contexte mondial offrent de nouvelles perspectives à l’Afrique.

C’est le cas de la transition énergétique et de la transition numérique, qui peuvent offrir de nouvelles opportunités à l’Afrique et à ses relations avec l’Europe. Ces transitions dépendent notamment de l’accès aux minerais critiques. Or, c’est précisément sur le continent africain que l’on trouve la plus grande concentration de ces minerais, avec environ un tiers des réserves totales mondiales, dont 55 % de cobalt, 70 % de manganèse, 80 % de platine, 62 % de chrome et 25 % de graphite naturel. 

En théorie, cela pourrait constituer un atout majeur pour le continent africain au XXIe siècle. À condition toutefois que les États africains parviennent à contrôler l’exploitation minière, à développer des chaînes de valeur et à mettre en œuvre des technologies avancées pour devenir des économies exportatrices de produits haute technologie. Jusqu’à présent, les minerais critiques et les terres rares semblent toutefois mal partis pour profiter réellement au développement du continent, tout comme cela a été le cas précédemment pour les combustibles fossiles, malgré leur abondance en Afrique.

De nouveaux acteurs sont (très) présents en Afrique

Alors que nous nous perdions dans nos querelles internes en Europe, de nouveaux acteurs sont arrivés en Afrique, apportant avec eux des investissements et des propositions innovantes. Ils occupent l’espace laissé vacant par la distraction de l’Europe et son incapacité à établir avec l’Afrique une relation adaptée à notre époque.

Depuis trois décennies, la Chine se positionne pour tirer le meilleur parti des opportunités liées à l’exploitation des ressources africaines, qu’il s’agisse de pétrole, de gaz ou de matériaux critiques pour les technologies de pointe. Partout sur le continent, on peut voir des bâtiments publics, tels que des parlements ou des ministères, construits et offerts par la Chine. Cela ne signifie toutefois pas que Pékin ait contribué de manière significative au développement du continent africain jusqu’ici, et dans certains pays, des tensions résultent de l’endettement excessif provoqué par la Chine. Mais lorsque l’on s’entretient avec des dirigeants africains, ils apprécient ce qu’ils considèrent comme une attitude respectueuse de la part des Chinois, ainsi que le fait qu’ils tiennent leurs promesses.

La Turquie, qui comptait 12 ambassades en Afrique au début de ce siècle, en compte aujourd’hui 44. Dans les pays en conflit, la Turquie vend des armes, notamment des drones, que l’on retrouve aujourd’hui sur tous les fronts. Mais dans les autres pays, qui constituent la majorité du continent, on observe une croissance rapide de l’influence turque dans de nombreux secteurs de l’économie. Turkish Airlines dessert directement près de 50 destinations en Afrique, ce qui signifie que de plus en plus d’Africains souhaitant voyager hors du continent, voire au sein même de celui-ci, transitent par Istanbul. Au Sahel et en Afrique de l’Ouest, il est désormais impossible de ne pas remarquer la présence turque dans les aéroports et les hôtels. Même dans le secteur de l’éducation, on observe l’implantation d’écoles turques dans de nombreuses capitales africaines, et une part croissante des enfants des élites africaines partent étudier dans des universités en Turquie.

Les Émirats arabes unis constituent peut-être le cas le plus marquant de l’intérêt porté à l’Afrique ces dernières années. Les Émirats, qui cherchent à assurer leur avenir après l’épuisement des combustibles fossiles, sont aujourd’hui la principale source d’investissement sur le continent. On estime qu’environ 30 milliards de dollars d’or africain non déclaré transitent chaque année par Dubaï, contournant ainsi les réglementations en vigueur dans les pays européens. On dénombre aujourd’hui 30 000 entreprises africaines enregistrées à la Chambre de commerce de Dubaï, et la ville est devenue le grand centre de blanchiment d’argent pour les élites politiques et économiques africaines. 

Ces intérêts s’accompagnent d’une influence et d’un engagement politiques croissants. À commencer par la guerre civile au Soudan, où les Émirats arabes unis soutiennent très activement les rebelles des Forces de soutien rapide. La concurrence féroce entre les pays du Golfe se traduit également par une présence accrue de l’Arabie saoudite et du Qatar sur le continent. Pour l’instant, ces pays n’ont cependant encore réalisé que des investissements ponctuels, mais ils iront certainement vers un engagement plus important.

En tant qu’Européens, nous devons nous interroger sur l’intérêt d’autres puissances pour l’Afrique. Nous ne pouvons plus considérer le continent africain comme un domaine réservé. Nous devons accepter la présence de ces autres acteurs sur le continent : l’époque coloniale de la possession et du contrôle a pris fin il y a plusieurs décennies. Les relations néocoloniales qui se sont souvent établies par la suite entre les anciens colonisateurs et de nombreux pays sont malsaines et de plus en plus rejetées par les populations africaines. C’est une bonne chose : nous devons prendre très au sérieux les discours souverainistes critiques à l’égard du paternalisme européen formulés par les élites et surtout les populations africaines. La volonté de défendre et de faire prévaloir ses propres intérêts est tout à fait légitime. C’est un point de vue que nous partageons notamment dans nos rapports avec les États-Unis ou la Chine actuellement.

Nous avons cependant des atouts qui découlent de notre histoire commune et de notre proximité géographique. Un Premier ministre du Sahel, extrêmement critique à l’égard de l’Europe, m’a confié qu’il préférait pourtant de loin travailler avec des Européens plutôt qu’avec des Chinois. Selon lui, lorsqu’il dialoguait avec nous, il parvenait à comprendre ce qui se cachait derrière les mots, ce qui n’était pas le cas avec ses interlocuteurs chinois.

Il faut combattre la présence de la Russie en Afrique

Il existe un autre pays dont on ne peut ignorer la présence et l’activité en Afrique : la Russie. À la différence des autres acteurs évoqués jusqu’ici, la Russie n’a quasiment jamais contribué à la construction d’une école, d’une clinique ou d’un puits. La Russie n’a qu’une seule motivation pour sa présence renforcée en Afrique ces dernières années : créer des difficultés pour le flanc sud de l’Europe. Pour Moscou, le continent africain n’est pas un véritable partenaire, mais une région qui peut être manipulée pour semer le trouble, par exemple en instrumentalisant les flux migratoires, suivant ainsi le modèle déjà utilisé par la Biélorussie. Pour la Russie, l’Afrique n’est utile que dans la mesure où elle peut servir à favoriser les divisions et les conflits en Europe.

La Russie agit principalement en Afrique par le biais de mercenaires, notamment ceux de Wagner, qui sont aujourd’hui intégrés à l’Africa Corps. Il s’agit des mêmes personnes, mais soumises à une chaîne de commandement plus directe depuis le Kremlin. Ces mercenaires sont très présents au Sahel, notamment, mais leur impact réel est limité, car les conflits de cette région sont impossibles à résoudre uniquement par la force brute. L’autre produit d’exportation russe vers l’Afrique est le savoir-faire en matière de manipulation et de désinformation, comme on l’avait constaté lors des événements qui avaient amené les troupes françaises à quitter le Sahel.

Il convient donc de distinguer la présence renforcée de divers acteurs internationaux en Afrique, qui résulte notamment de l’incapacité de l’Europe à répondre aux aspirations et aux besoins du continent, de la présence russe en Afrique, qui est spécifiquement dirigée contre l’Europe. Nous devons composer avec les premiers, mais nous devons lutter contre cette présence russe, même si cela doit se faire de manière intelligente et non directe.

Une nouvelle attitude européenne envers l’Afrique ?

L’Afrique est bien plus riche et complexe que ce qu’il a été possible de résumer ici, mais concluons ce travail avec quatre idées forces pour une nouvelle approche européenne de ce continent.

Tout d’abord, nous devons reconnaître que l’Europe a un intérêt direct à œuvrer pour la paix, la prospérité et la stabilité du continent africain. La solidarité est certes un sentiment très noble, mais ne nous y trompons pas : si l’Afrique ne connaît pas la paix, la prospérité et la stabilité, nous en subirons les conséquences. Ce ne sont pas les bons sentiments, mais cet intérêt direct, qui doit constituer notre principale raison d’agir.

Deuxièmement, nous devons admettre que notre approche actuelle est totalement dépassée. Les routines médiocres de nos technocrates ne permettent pas aux dirigeants européens et africains de se rencontrer régulièrement pour discuter de manière respectueuse et partager leurs préoccupations et leurs intérêts. Changer cette donne exige toutefois une volonté politique de la part de nos dirigeants. Ils n’ont pas besoin de passer leur temps à parcourir le continent africain, mais ils doivent reconnaître l’importance de nos voisins du Sud et prendre le temps d’écouter ce qu’ils ont à dire. Si nous n’en sommes pas capables, nous ne devons pas nous étonner que les Africains continuent de tourner le dos à l’Europe.

Nous devons également nous montrer disposés à investir à une échelle bien plus grande dans les différents secteurs économiques. De la même manière que les Américains ont investi dans le plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale, car ils ont reconnu que la prospérité et la sécurité des États-Unis dépendaient de la reprise économique de notre continent, nous devons admettre que, après les Africains eux-mêmes, nous sommes les premiers concernés par la prospérité et le développement de l’Afrique.

Depuis quelques années, l’aide au développement recule nettement, en particulier celle destinée à l’Afrique. Cette situation est en partie due à des difficultés budgétaires, mais surtout à la désillusion, tant en Afrique qu’en Europe, face aux résultats de cette aide publique au développement. C’est l’occasion de repenser sérieusement la manière dont nous investissons sur le continent africain.

Cela signifie concentrer le soutien économique sur les secteurs qui comptent : l’éducation, la santé, les secteurs à forte création d’emplois, ainsi que ceux qui permettent d’intégrer de nouvelles chaînes de valeur, comme les minerais critiques. Le reste suivra naturellement. 

Nos partenaires clefs doivent être l’Union africaine, avec son grand plan pour l’Afrique à l’horizon 2063, ainsi que les communautés économiques régionales. Nous avons besoin de davantage de moyens financiers, mais à long terme, ces moyens se traduiront par d’importantes économies et constitueront un atout majeur si nos voisins sont prospères, stables et en paix. 

Enfin, nous devons investir beaucoup plus sérieusement dans la paix et la stabilité. Les petites missions de formation militaire et de sécurité européenne déployées sur le continent africain n’ont pas l’envergure nécessaire pour avoir un impact significatif. Et si nous persistons dans des attitudes absurdes, comme former des militaires tout en refusant de leur fournir des armes, nous ne devons pas nous étonner qu’ils aillent ensuite se les procurer ailleurs, auprès des Russes. 

Le développement d’une Europe de la défense passe par la consolidation de partenariats de plus en plus solides avec les pays africains. Nous devrions chercher à développer une alliance défensive avec l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, aujourd’hui menacée par des forces déstabilisatrices. Nous avons un rôle à jouer et nous devons être à la hauteur de nos responsabilités et de nos intérêts.

Le rapprochement avec l’Afrique est à la fois un impératif géopolitique et une question de crédibilité pour l’Union, mais il ne sera possible que si nous rompons avec le statu quo.

L’article L’Europe doit retrouver l’Afrique est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF
3 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓