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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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27.03.2026 à 17:00

Que va faire Léon XIV à Monaco ? Le grand contexte d’une visite surprise

Matheo Malik

En plein Carême et en hélicoptère — pour ne pas avoir à fouler le sol français — le pape se rend demain pour un voyage express dans la principauté monégasque.

Comment interpréter ce geste ?

Notre vaticaniste Jean-Benoît Poulle décrypte un exercice diplomatique subtil entre micro-États.

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Texte intégral (2414 mots)

Ce samedi 28 mars, en se rendant à Monaco, le pape Léon XIV effectue son premier voyage apostolique de 2026 et son premier déplacement dans un pays européen hors de l’Italie. Après la Turquie et le Liban pour son voyage inaugural, ce choix de proximité est à bien des égards surprenant, et il se murmure même qu’il n’a pas fait l’unanimité au sein de la Curie romaine, qui s’est montrée passablement surprise par cette priorité pontificale. De plus, il n’est pas habituel qu’un pape se rende à l’étranger une semaine avant Pâques, en plein Carême, période de ressourcement et de recentrement marquée par d’importantes retraites spirituelles pour les prélats du Saint-Siège, et où le souverain pontife se concentre habituellement sur sa tâche pastorale d’archevêque de Rome. C’est peu dire que l’image de paradis fiscal et de havre de la jet set internationale que dégage à l’étranger la principauté tranche avec l’austérité associée au Carême. 

Certes, cette visite pastorale sera courte, avec une durée prévue de 8 heures, et le protocole observé, allégé par rapport à celui d’une visite d’État, sera celui en usage lors des déplacements du pape en Italie, un choix déjà fait par le pape François pour son voyage apostolique en Corse en 2024 qui fut aussi son dernier déplacement hors de Rome.

Léon XIV arrivera en hélicoptère. Ce moyen de transport n’est pas anodin : il lui permettra de ne pas poser le pied sur le sol français — ce qui aurait entraîné des complications diplomatiques et protocolaires. 

Il sera d’abord accueilli officiellement au palais princier de Monaco par le prince Albert II, avec qui il aura un entretien privé, suivi d’une salutation de la foule au balcon. Puis le pape se rendra à la cathédrale Notre-Dame de l’Immaculée, siège de l’archevêque de Monaco, où, après avoir célébré l’office de sexte, il prononcera une homélie devant le clergé et la communauté catholique monégasque. Il se rendra ensuite dans une des principales églises paroissiales parmi les six que possède Monaco — la bien nommée Sainte-Dévote, patronne de la principauté —, pour une exhortation aux jeunes et aux catéchumènes. Dans l’après-midi, il célébrera enfin la messe au stade Louis-II, prévu pour accueillir un public de 15 000 personnes : comme l’AS Monaco, le pape y jouera à guichet fermé. Tous les discours de Léon XIV seront prononcés en français, ce qui sera l’occasion d’observer son degré de maîtrise de cette langue ; au retour, l’exiguïté d’un hélicoptère ne permettra pas de tenir une conférence de presse.

On le voit, nombreux sont les éléments dans ce voyage qui pourront faire sourire les commentateurs. Il est cependant nécessaire d’aller au-delà de l’anecdotique, et de percevoir ce que ce voyage apostolique nous révèle des relations internationales à hauteur de micro-États. Pour la première fois en effet, le dirigeant du plus petit État au monde (44 hectares, 0,44 km2) va se rendre dans le deuxième plus petit État au monde (2,02 kilomètres carrés, dont une part non négligeable de superficie gagnée sur la mer). Avec la visite de Léon XIV, ce sera la première fois depuis 1538 qu’un pape posera le pied sur le Rocher de Monaco : près de 500 ans auparavant, dans le contexte des guerres d’Italie, Paul III Farnèse (1534-1549) avait tenté d’y ménager une trêve entre le roi de France François Ier et l’empereur Charles Quint. 

La visite de Léon XIV à Monaco est comme une nouvelle tentative d’ancrer le multilatéralisme dans l’histoire longue de la Méditerranée.

Jean-Benoît Poulle

Le pape et le prince

En se déplaçant à Monaco, Léon XIV se rend dans l’un des derniers pays au monde où le catholicisme est religion d’État, en vertu de l’article 9 de la Constitution monégasque. À l’échelle européenne, tous les pays où le catholicisme jouit encore d’un tel statut officiel sont des micro-États ou des États de taille réduite : outre le Vatican et Monaco, il s’agit du Liechtenstein et de Malte — seul membre de l’Union où le catholicisme est reconnu comme religion du pays dans la Constitution. Andorre et la République de Saint-Marin, quant à eux, ont abandonné ce statut.

Depuis le concile Vatican II et sa déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, l’Église catholique ne s’est pas montrée favorable à détenir l’encombrant statut de religion publique officielle, y voyant un frein à la liberté de religion, et par voie de conséquence à sa propre liberté d’action dans les pays où elle est une confession minoritaire. Bien souvent, dans les décennies postconciliaires, c’est à sa propre initiative qu’ont été conclus de nouveaux concordats avec des États traditionnellement catholiques, qui renégociaient la place de l’Église dans l’architecture institutionnelle afin de lui donner davantage de marge de manœuvre – l’Église paraissant ainsi abandonner les oripeaux du pouvoir. 

L’article 9 de la Constitution monégasque est donc une survivance, qui s’explique par la place identitaire très importante qu’a jouée le catholicisme dans la cristallisation de l’identité monégasque. Il en va d’abord de ses liens anciens avec la Maison des Grimaldi, d’origine génoise, dont la devise depuis 1458 est Deo Juvante (« avec l’aide de Dieu ») : dans l’Italie médiévale, les Grimaldi furent du parti guelfe, celui des défenseurs des droits du pape, contre les gibelins, partisans de ceux de l’empereur. Selon la légende, c’est grâce à un déguisement de moine franciscain que le condottiere génois Francesco Grimaldi a pu s’emparer du rocher de Monaco pour y établir sa seigneurie en 1297 1.

La Cité-État du Vatican est une ville-monde, quand la ville gagnée sur la mer de Monaco est une micro-principauté qui se protège du monde.

Jean-Benoît Poulle

Si les relations de Monaco avec l’Église furent distendues à la Belle Époque, sous le règne du très anticlérical prince Albert Ier (1889-1922), proche des gouvernements radicaux de la IIIe République au point de jouer un rôle dans l’affaire des fiches 2, elles se sont grandement réchauffées sous le règne de Rainier III (1949-2005) et de son épouse Grace Kelly (1929-1982), l’actrice américano-irlandaise étant connue pour sa dévotion catholique. Autrefois village insignifiant tant du point de vue économique que de la géographie ecclésiastique, Monaco a été érigée en abbaye territoriale exempte (1868), en diocèse (1887, tandis que la principauté était reconnue par le Saint-Siège) puis en archidiocèse (1981) au fur-et-à-mesure de son enrichissement prodigieux et de sa notoriété croissante. Les relations bilatérales entre le Vatican et la principauté sont régies par un accord bilatéral datant de 1981.

À l’image des « ministres d’État » de Monaco, nommés par le prince, mais en accord avec le gouvernement français qui garde ainsi un œil sur la principauté, tous les évêques de Monaco jusqu’à aujourd’hui ont été de nationalité française. C’est encore le cas de l’actuel archevêque de Monaco, Mgr Dominique-Marie David (né en 1963), prêtre angevin membre de la Communauté de l’Emmanuel, charismatique et conservatrice, qui fournit de plus en plus de cadres à l’Église de France dans un contexte de pénurie des vocations. 

Le prince Albert II, lui-même catholique pratiquant, reçu en audience particulière par Léon XIV le 17 janvier dernier, où il a eu l’occasion de lui adresser son invitation officielle, connaît cette histoire et y tient. Au nom de ses convictions, il a refusé de donner son assentiment au projet de loi qui prévoyait la légalisation de l’avortement dans la principauté — même si son interdiction a été assouplie depuis 2019. Selon le Bureau de presse du Saint-Siège, Léon XIV devrait aborder le thème de la « défense de la vie ». 

En Méditerranée — mais à Monaco : l’inflexion Léon sur les pas de François

Le catholicisme populaire, méditerranéen, attaché à ses saints et ses fêtes patronales, joue aussi un rôle fédérateur pour la cohésion sociale monégasque. 

Ce catholicisme est en vérité très analogue à celui que le pape François était venu rencontrer en Corse en 2024 ou à Marseille en 2023. À Monaco, ces dévotions furent encore revivifiées par l’importante immigration ouvrière italienne dans la principauté au siècle dernier, dont la trajectoire est bien résumée par le succès qu’a rencontré la famille Pastor dans la promotion immobilière, désormais milliardaire et souvent décrite comme plus influente que la famille princière elle-même.

Pour la population monégasque, il ne fait aucun doute que la visite de Léon XIV sera un événement marquant, d’autant plus que son style retenu et diplomate, tout en intériorité, fait moins craindre qu’il conspue les riches et puissants avec des accents prophétiques, à la différence de son prédécesseur, qu’on imaginait mal se rendre à Monaco. Pour le prince et son gouvernement, la visite papale vient aussi tourner opportunément la page du scandale né des révélations d’un gestionnaire des fonds princiers, qui mettait en cause l’entourage d’Albert II ; à une échelle bien plus restreinte, le clergé de la cathédrale de Monaco a également été secoué par une affaire de harcèlement au travail et de management abusif. 

Le soft power des micro-États

La visite révèle enfin la manière dont Léon XIV et Albert II, chacun à leur échelle, entendent exercer leur soft power.

Albert II est résolument engagé en faveur de l’environnement et du développement durable, spécialement ce qui regarde la protection des océans et la biodiversité marine : outre l’héritage qu’il a recueilli de son ancêtre Albert Ier, prince explorateur et océanographe, fondateur du Musée d’Océanographie de Monaco, Albert II a créé en 2006 une Fondation qui porte son nom, dédiée au développement durable, aux énergies renouvelables et à la gestion des ressources hydriques. Plus récemment, il a grandement aidé à l’organisation de la conférence des Nations unies sur l’Océan, réunie à Nice (2025).

Ces préoccupations rejoignent celles de l’Église catholique pour la sauvegarde de la « Maison commune », inflexion majeure apportée à sa doctrine sociale, latente depuis le pontificat de Jean-Paul II, mais éclatante depuis l’encyclique Laudato Si’ du pape François (2015) ; elle constitue un autre instrument de soft power. Entre les deux micro-États, se constitue donc comme un front commun tout à la fois conservateur et environnemental au sein des institutions internationales. 

Bien sûr, Rome n’est pas Monaco, pas plus que le Rocher des Grimaldi n’est celui sur lequel l’Église est fondée : la Cité-État du Vatican est une ville-monde, quand la ville gagnée sur la mer de Monaco est une micro-principauté qui se protège du monde, ou, comme disent les géographes, un espace interstitiel où s’exacerbent les logiques de la mondialisation. La visite à venir montre cependant comment, de Lampedusa et Marseille à Monaco, de la Turquie à la Corse — en attendant les prochains voyages papaux à Barcelone pour l’inauguration de la Sagrada Familia et en Algérie sur les pas de saint Augustin —, la diplomatie du Saint-Siège vit un moment résolument méditerranéen. Celui-ci est comme une dernière tentative d’ancrer le multilatéralisme dans l’histoire longue d’une mer, mare nostrum, qui unit les civilisations et a fait dialoguer les empires, en un temps où leur affrontement ne cesse de gagner en intensité. Dans cet espace se croisent désormais non plus seulement les radeaux des migrants, mais aussi les porte-avions des puissances. 

Sources
  1. monaco signifiant « moine » en italien ; le Rocher tire en fait son nom de la colonie phocéenne qui s’y établit dès le VIe siècle av. J-C, dédiée à Héraklès le Solitaire, ou Monoïkos.
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27.03.2026 à 16:36

Tactique et phénoménologie du GARC : le drone naval déployé par le Pentagone dans le détroit d’Ormuz

Marin Saillofest

Les États-Unis ont annoncé officiellement pour la première fois hier, jeudi 26 mars, employer des bateaux à moteur sans pilote dans la bataille d’Ormuz.

Cette innovation tactique peut-elle permettre à Donald Trump de surmonter l’impasse stratégique de la guerre asymétrique ?

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Texte intégral (1793 mots)

Depuis la fermeture de facto du détroit d’Ormuz début mars, la confrontation navale entre les États‑Unis et l’Iran est entrée dans une phase nouvelle : le Pentagone a confirmé hier, jeudi 26 mars, l’emploi de vedettes de surface sans équipage — des « drone‑boats » — dans la guerre contre l’Iran.

Sur le plan tactique, ces engins sont une réponse intelligente à la guerre asymétrique iranienne en mer.

Sur le plan stratégique, ils ne changent pas l’essentiel : ce sont d’abord les économies dépendantes d’Ormuz qui paient le prix de la crise.

Avant le début de la guerre, environ 20 millions de barils par jour (Mb/j) de pétrole (brut et produits) transitaient par le détroit d’Ormuz, soit près de 20 % de la consommation mondiale, et environ un quart du commerce maritime de brut. 

  • Le 1er mars, au lendemain des premières frappes américano-israéliennes sur l’Iran, seuls 3 navires transportant 2,8 millions de barils franchissent le détroit : les flux chutent d’environ 86 % par rapport à la moyenne de 2026 (19,8 Mb/j).
  • Les analystes énergétiques parlent désormais de la plus grande disruption pétrolière de l’histoire moderne, supérieure à celles des chocs des années 1970.
  • Dans le même temps, les exportations de GNL qatari, d’engrais azotés du Golfe, de produits pétrochimiques (plastiques, polyester), d’hélium et même d’aluminium sont sévèrement perturbées.

L’impact sur les prix est immédiat : entre le 28 février et le 25 mars, le Brent est passé d’environ 73 $/b à 104-105 $/b (≈+45 %), le gaz TTF européen a grimpé de ≈31 €/MWh à ≈50 €/MWh (≈+60 %), le SP95 français de ≈1,80 €/L à ≈2,02 €/L, et le gazole de ≈1,90 €/L à ≈2,21 €/L. Aux États‑Unis, l’essence progresse d’environ 3,30 $/gal à ≈3,98 $/gal.

C’est dans ce contexte que Washington officialise l’emploi de drones navals de surface

D’où viennent ces « drone‑boats » et à quoi ressemblent‑ils ?

Le 26 mars, le Pentagone a confirmé utiliser des uncrewed drone speedboats dans le conflit avec l’Iran, notamment dans le Golfe et autour d’Ormuz 1. Le système emblématique est le GARC (Global Autonomous Reconnaissance Craft), conçu par l’entreprise américaine BlackSea Technologies (Maryland).

Les caractéristiques publiques donnent une bonne idée de l’engin :

Ces USV (unmanned surface vessels) peuvent naviguer de manière autonome selon des routes préprogrammées, être téléopérés, ou fonctionner en « meute » coordonnée, avec une transmission en temps réel vers les centres de commandement.

Le commandement américain a indiqué que ces engins avaient déjà totalisé plus de 450 heures de mer et parcouru plus de 2 200 milles nautiques dans le cadre de l’Opération Epic Fury.

Combien ça coûte, et pourquoi c’est important

Les contrats exacts sont couverts par le secret défense, mais plusieurs sources donnent des ordres de grandeur. Un cabinet d’analyse (Forecast International) indique que le GARC est « relativement peu coûteux — moins de 1 million de dollars par navire » —, ce qui en fait un système « attritable » par conception.

Le Pentagone a déjà engagé plus de 160 millions de dollars sur le programme GARC, avec un objectif de montée en cadence vers plusieurs dizaines d’unités produites par an (et des plans évoquant des productions de l’ordre de 32 unités par mois d’ici quelques années). En ramenant ces montants à une flotte comprenant une centaine d’unités, on obtient un coût unitaire plausible de quelques centaines de milliers de dollars à moins de 1 million de dollars pièce, hors capteurs très spécialisés et soutien.

On est donc dans une gamme de coût comparable à un missile de croisière sophistiqué ou un véhicule blindé léger, et très loin du coût d’un patrouilleur ou d’une corvette. Cela rend politiquement et budgétairement acceptable l’idée d’un essaim de systèmes consommables, dont la perte n’emporte ni scandale national, ni crise capacitaire.

Comment sont‑ils employés face à l’Iran ?

Sur le théâtre du Golfe, ces USV sont intégrés à l’architecture de la 5e Flotte :

  • Éclaireurs avancés : projetés en avant des destroyers et des frégates habitées, ils patrouillent dans les zones les plus risquées — couloirs d’Ormuz, abords des principaux ports du Golfe — pour détecter des vedettes rapides, des drones de surface, et des mines dérivantes.
  • Capteurs persistants : ils assurent une présence ISR 24h/24, appuyée par des liaisons de données vers les drones aériens, des avions de patrouille maritime, des hélicoptères et satellites, afin de fusionner les informations et d’alerter en cas d’approche suspecte.
  • Pions sacrificiels potentiels : leur charge utile pouvant être configurée de manière offensive, ils sont théoriquement capables de mener des attaques « kamikazes » contre des navires ou des infrastructures, même si le Pentagone ne reconnaît pas d’emploi de ce type à ce stade.

Il faut ajouter que l’Iran a déjà tenté à plusieurs reprises de capturer des USV américains (notamment en 2022 dans le Golfe), en les remorquant ou en cherchant à interférer avec leurs systèmes de navigation. Cela illustre à la fois leur vulnérabilité et leur intérêt tactique : ce sont des engins suffisamment précieux pour être exploités, mais pas assez pour justifier une escalade majeure s’ils sont perdus.

Est‑ce une vraie réponse à la guerre asymétrique de Téhéran ?

Sur le plan strictement tactique, la réponse est clairement oui, en partie.

L’Iran a construit depuis des années sa posture navale sur une panoplie asymétrique : essaims de vedettes rapides, mines, drones de surface explosifs, missiles antinavires et attaques opportunistes contre les tankers.

En face, les USV répondent à trois enjeux :

  1. Baisser le coût politique du risque : perdre un GARC à 500 000-1 000 000 de dollars n’a rien à voir, en termes d’opinion publique, avec la perte d’une frégate et de dizaines de marins. Cela donne à Washington plus de liberté pour accepter des engagements risqués près des côtes iraniennes.
  2. Épaissir le rideau de détection : en multipliant les capteurs bon marché, les États‑Unis compliquent les approches discrètes des vedettes ou des drones iraniens, et réduisent la probabilité de surprise tactique contre leurs bâtiments ou les convois de pétroliers.
  3. Rentrer, eux aussi, dans une logique de « guerre de drones » : après les succès des drones iraniens et russes sur d’autres théâtres, les États‑Unis montrent qu’ils peuvent, à leur tour, mettre des essaims autonomes en première ligne, avec des moyens plus performants et intégrés.

En revanche, rien dans ces systèmes ne modifie l’asymétrie stratégique de fond.

L’Iran conserve :

  • une résilience structurelle bâtie sur des décennies de sanctions ;
  • un réseau de proxies régionaux permettant de diversifier les fronts de pression ;
  • et, surtout, la capacité à paralyser ou à rendre dangereux le passage d’Ormuz, ce qui fait monter le coût pour tout le monde… sauf pour Téhéran, ou en tout cas pour lui et ses amis ou alliés, en se préservant un corridor sécurisé dans l’emprise de ses eaux territoriales.

Tant que les flux restent comprimés — avec le pétrole tombant certains jours à 2,8-4 Mb/j au lieu de 20 Mb/j, un GNL qatari fortement ralenti, et les engrais et produits pétrochimiques bloqués —, ce sont les importateurs (Europe, Asie, Golfe) et les gouvernements exposés à leurs opinions publiques qui assument l’essentiel des coûts sous la forme d’inflation et de tensions sur les chaînes de valeur.

Une innovation tactique dans une impasse stratégique

En définitive, le recours aux « drone‑boats » matérialise un choix américain : réduire au maximum le coût humain et politique de la confrontation, tout en acceptant un coût économique global significatif supporté par les partenaires et les marchés.

Les GARC et autres USV :

  • rendent l’engagement quotidien plus soutenable pour la marine américaine ;
  • améliorent la réponse à la guerre de harcèlement iranienne en mer ;
  • et offrent un laboratoire grandeur nature pour la guerre navale autonome de demain.

Mais ils ne rouvrent pas Ormuz, ne ramènent pas les 20 Mb/j de flux pétroliers, ne font pas redescendre à eux seuls le Brent de 100 $ vers 70 $, ni ne réparent les chaînes logistiques fracturées.

  • Le cœur de la question reste donc entier : combien de temps les États‑Unis et leurs alliés accepteront‑ils une situation où chaque semaine de guerre « à bas coût humain » se traduit par une addition économique et politique croissante, alors même que l’adversaire a structuré sa résilience précisément pour ce type de conflit prolongé ?

C’est là que se joue, plus que dans le nombre de drones de surface déployés, l’issue de la crise d’Ormuz : dans la capacité — ou non — des puissances importatrices à réduire leur vulnérabilité à ce goulot d’étranglement, et à transformer un avantage technologique tactique en une stratégie qui corrige vraiment l’asymétrie des coûts face à Téhéran.

Sources
  1. US deploys uncrewed drone boats in conflict with Iran », Reuters, 26 mars 2026.
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27.03.2026 à 12:16

Le Pakistan pourrait-il vraiment servir de médiateur entre l’Iran et les États-Unis ?

Marin Saillofest

Déjà engagé dans un conflit contre l’Afghanistan, le Pakistan pourrait être amené à jouer un rôle central pour mettre fin à la guerre en Iran.

Selon Christophe Jaffrelot, ce rôle permettrait à Islamabad de se rapprocher davantage de la Maison-Blanche, et ainsi s’émanciper vis-à-vis de la Chine, mais répond aussi à une logique régionale : le Pakistan souhaite en effet conserver des liens avec l’Arabie saoudite et l’Iran, deux pays désormais quasiment en guerre.

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Texte intégral (1052 mots)

Le Pakistan a été sollicité par Donald Trump pour mener une mission de bons offices entre les États-Unis et l’Iran. Ce n’est pas la première fois qu’un président américain lui fait une telle demande : au début des années 1970, Richard Nixon avait obtenu qu’Islamabad serve d’intermédiaire entre Washington et Pékin en vue d’une reconnaissance officielle de la Chine populaire, qui était intervenue peu après une visite de Kissinger dans la capitale chinoise.

Pourquoi le Pakistan se prête-t-il à cet exercice ? Parce qu’il a plus à y gagner qu’à y perdre.

  • Tout d’abord, accéder à la demande de Trump — comme l’an dernier à celle concernant le déploiement de troupes pakistanaises à Gaza, finalement rejetée par Israël — est une façon de cultiver la confiance de la Maison-Blanche, qui s’est déjà manifestée par la reprise de la coopération militaire en échange de terres rares du Baloutchistan et d’un accord sur les cryptomonnaies.
  • Renforcer le lien avec les États-Unis permet ainsi au Pakistan de s’émanciper de son immense dépendance vis-à-vis de la Chine et de renouer avec un pays qui fut tout au long de la guerre froide — et à nouveau après le 11 septembre, pour près de 15 ans — un très généreux partenaire, notamment pour mener la guerre en Afghanistan, d’abord contre les Soviétiques puis contre les Talibans.
  • Islamabad peut ainsi espérer le retour des « good old days », lorsque les officiers pakistanais étaient formés aux États-Unis.

C’est aussi une façon d’éviter que Trump ne critique la guerre que le Pakistan livre à l’Afghanistan depuis le mois dernier : ce qui revient à réitérer le scénario des années 1970-1971.

  • Nixon avait en effet trop besoin du Pakistan vis-à-vis de la Chine pour s’élever contre la répression des Bengalis qui demandaient l’indépendance — et qui finirent d’ailleurs par l’obtenir.
  • En endossant le rôle de médiateur, le Pakistan réhausse son prestige international, notamment par rapport à l’Inde, un pays dont la notoriété a longtemps été assise sur ce type d’action sous Nehru (après la guerre de Corée et celle d’Indochine) et qui, aujourd’hui, se réfugie dans une abstention passive.

Enfin, jouer les intermédiaires évite au Pakistan de prendre parti dans une guerre qui oppose directement, ou indirectement, des pays avec lesquels Islamabad cherche à rester en bons termes, et en particulier l’Iran et l’Arabie saoudite.

  • En 2015, c’est la raison pour laquelle le Pakistan avait déjà refusé de rejoindre la coalition que Ryad avait mise en place pour mener la guerre contre les Houthis au Yémen.
  • S’y impliquer aurait fait courir à Islamabad le risque de s’aliéner les quelque 20 % de Chiites que compte le pays — et surtout l’Iran.

Depuis, le Pakistan et l’Arabie saoudite se sont rapprochés au point, l’an dernier, de signer un accord de défense mutuelle. Or, Riyad semble aujourd’hui partisan d’en finir avec l’Iran — emboîtant ainsi le pas à Nétanyahou —, alors que le Pakistan n’aimerait pas devoir venir en aide militairement à l’Arabie saoudite si celle-ci entrait en guerre avec l’Iran, qu’il souhaite ménager.

S’abstenir de répondre à des appels du pied de Riyad à partir de maintenant est plus facile à faire valoir, dès lors que Islamabad peut arguer du statut de médiateur que lui a confié Washington.

  • Pourquoi le Pakistan ne souhaite-t-il pas s’aliéner l’Iran ? Car les deux pays, non seulement ont une frontière commune de plus de 900 km, ce qui est en soi une source de vulnérabilité, mais, en outre, parce que des deux côtés de la frontière se trouvent des tribus baloutches travaillées par un fort sentiment irrédentiste.
  • Dans un passé récent, le Pakistan a été la victime de combattants baloutches iraniens, liés à leurs frères d’armes pakistanais des mêmes tribus, qui multiplient les attentats terroristes depuis quelques mois.
  • Islamabad a accusé Téhéran de laisser faire, et a cherché à punir son voisin par des frappes ciblées.

Au demeurant, l’Iran a d’autres cartes dans sa manche pour déstabiliser le Pakistan, à commencer par sa relation privilégiée avec l’Inde, que Téhéran a déjà laissé s’installer dans le port en eaux profondes de Chabahar. Les Pakistanais vivent dans la hantise d’être pris en tenaille entre l’Inde et un Iran allié de New Delhi. Ils reprochent déjà à cette dernière d’essayer de les encercler en se rapprochant des Talibans, ce qui constitue l’une des raisons majeures de ses attaques contre l’Afghanistan.

Cela ne veut pas dire que le Pakistan ne se réjouisse pas de voir son voisin iranien affaibli.

  • Les frappes israélo-américaines lui permettent, notamment, de conforter sa position de seul pays arabe nucléaire, cette « bombe islamique », comme l’appelait Z.A. Bhutto, ayant d’ailleurs été financée en partie par les pays arabes.
  • Mais si voir l’Iran affaibli n’est pas pour déplaire à Islamabad, s’en faire un ennemi ne serait pas dans son intérêt.

En somme, le Pakistan accepte de jouer le rôle de médiateur non seulement pour se rapprocher des États-Unis (au grand dam de l’Inde, qui pensait être leur premier partenaire en Asie du Sud), mais aussi pour éviter de devoir prendre le parti de belligérants avec lesquels ils souhaitent rester en bons termes. Que la médiation aboutisse ou non est secondaire pour les Pakistanais — qu’elle dure autant que la guerre leur importe davantage.

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