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Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

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21.06.2026 à 11:57

Lumière sur Xenia Fedorova

Iouri Izotov

Des documents montrent que Fedorova percevait encore un salaire de RT, chaîne interdite dans l’Union européenne, au moins jusqu’en août 2024.

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Texte intégral (1541 mots)

Plus Xenia Fedorova, née Bortchik, occupe l’espace public français, plus les zones d’ombre de son parcours suscitent des interrogations. Jeune journaliste d’investigation russe, Iouri Izotov, a pris soin de recueillir diverses données qui éclairent quelques zones d’ombre dans son passé. 

Dans son livre Bannie, l’ancienne patronne de RT France expose un récit soigneusement maîtrisé de sa trajectoire. Son parcours professionnel, notamment avant son engagement au sein du groupe RT, est entouré d’un flou remarquable.

Desk Russie a donc entrepris d’examiner les données publiques, les archives d’entreprises et plusieurs bases de données russes ayant fait l’objet de fuites au cours des dernières années.

Selon des données issues de la fuite d’une base administrative russe recensant les emplois et les revenus déclarés, Xenia Fedorova a continué à figurer dans les effectifs de l’organisation non commerciale autonome de droit russe TV-Novosti, la maison mère de RT, jusqu’au 31 août 2024, soit plus de deux ans et demi après l’interdiction des médias RT dans l’Union européenne.

Selon Le Monde, des discussions concernant son arrivée dans l’écosystème Bolloré auraient été engagées dès l’été 2023. Si tel est le cas, Xenia Fedorova négociait son repositionnement dans le paysage médiatique français alors qu’elle était toujours salariée de la structure centrale du groupe RT.

Les mêmes données permettent d’identifier plusieurs versements effectués par TV-Novosti à Xenia Fedorova entre juillet 2023 et juillet 2024. Sur cette seule période, les rémunérations connues atteignent environ 24,5 millions de roubles. Certains mois, plusieurs millions de roubles auraient été versés en une seule fois.

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Selon les données consultées par Desk Russie, Xenia Fedorova figurait toujours dans les effectifs de TV-Novosti, maison mère de RT, jusqu’au 31 août 2024.

Les données consultées par Desk Russie révèlent que RT a employé bien d’autres membres de l’entourage familial de Xenia Fedorova : son frère Maxime Bortchik (né en 1975), sa sœur Ioulia Bortchik (née en 1986), sa sœur par alliance Elizaveta Demianova (née en 1990), ainsi que l’ancien mari de cette dernière, Andreï Demianov, ont également occupé des fonctions au sein du groupe.

Elizaveta Demianova occupait une position particulièrement importante puisqu’elle dirigeait encore, jusqu’en octobre 2024, le service de diffusion francophone de RT. Selon les données consultées par Desk Russie, elle a continué à percevoir des rémunérations de la maison mère du groupe jusqu’en novembre 2024.

Elizaveta Demianova semble aujourd’hui elle aussi établie en France. En juillet 2025, elle s’est enregistrée à Paris comme entrepreneuse individuelle spécialisée dans la production de films institutionnels, publicitaires et d’entreprise.

Les liens de la famille de Xenia Fedorova avec les structures de l’État russe ne se limitent pas au groupe RT. Son frère Igor Bortchik (né en 1967) a travaillé jusqu’en 2024 pour le réseau russe des communications spéciales (Spetzsviaz), organisme chargé notamment du transport sécurisé de documents sensibles, de cargaisons stratégiques, de fonds et d’autres biens pour les administrations publiques et les grandes entreprises d’État.

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Igor Bortchik

L’ancien mari de Xenia Fedorova, Andreï Fedorov, a quant à lui travaillé jusqu’en 2023 pour Inpredkadry, une structure de services relevant de l’administration diplomatique russe. Auparavant, il a exercé dans plusieurs chaînes de télévision russes, notamment NTV, la VGTRK et TVS. Dans les années 2010, il a également figuré parmi les collaborateurs du bureau moscovite de la Télévision centrale de Chine (CCTV).  

L’examen des archives d’entreprises fait également apparaître plusieurs connexions avec des personnalités issues de l’appareil administratif russe. La mère de Xenia Fedorova, Natalia Bortchik, journaliste à l’époque soviétique puis femme d’affaires, a notamment développé plusieurs activités commerciales avec Olga Leonova, ancienne haute responsable du ministère russe des Finances. Entre 1997 et 2002, cette dernière dirigeait au ministère l’administration chargée des relations avec les organisations publiques et institutionnelles avant de poursuivre sa carrière dans les services de communication du groupe PhosAgro puis de l’aéroport Cheremetievo.

Olga Leonova est la conjointe d’Alexandre Velitchenkov, lui aussi cadre dirigeant de PhosAgro, ancien collaborateur de structures de recherche relevant du ministère soviétique de la Défense et de l’industrie de défense, puis chroniqueur économique à Rossiïskaïa Gazeta, où il travaillait probablement à la même époque que Natalia Bortchik. Sur ses blogs et dans ses interventions publiques, Velitchenkov participe activement à la diffusion de la propagande anti-ukrainienne.

Un autre détail du parcours de Xenia Fedorova, passé sous silence dans Bannie, mérite d’être relevé. Bien avant son arrivée à RT, au début des années 2000, son frère Maxime et elle ont travaillé pour la filiale russe du groupe danois Maersk, l’un des géants mondiaux du transport maritime.

Cette étape professionnelle intrigue à plus d’un titre. D’une part, les secteurs du transport maritime et de la logistique ont joué un rôle majeur dans la constitution des élites économiques russes de l’après‑URSS, en particulier à Saint‑Pétersbourg, où l’économie portuaire a servi de laboratoire à la fusion entre cadres issus du KGB, milieux d’affaires et organisations criminelles. D’autre part, ce secteur n’était pas non plus étranger à Vincent Bolloré avant son expansion dans les médias. Cette convergence biographique ouvre une piste qui mériterait d’être explorée par nos confrères spécialisés dans les enquêtes économiques.

Enfin, les archives d’entreprises montrent qu’à la fin des années 2000, Xenia Fedorova elle-même a participé à la création de plusieurs sociétés commerciales en Russie. Dans l’une d’entre elles figurait comme associée Zinaïda Pavlova, épouse ou proche parente de Nikolaï Pavlov, ancien haut responsable de la mairie de Moscou sous Iouri Loujkov et ancien directeur du département municipal du logement et des services publics.

À en croire Intelligence Online, les services français n’auraient pas pu « documenter de façon indiscutable ses liens avec le sommet du pouvoir russe ». Notre modeste enquête montre pourtant que les éléments permettant d’éclairer l’environnement professionnel, familial et relationnel de Xenia Fedorova ne manquent pas. On peut donc raisonnablement espérer que les autorités françaises disposent de moyens un peu plus importants que les nôtres.

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21.06.2026 à 11:57

Victoire de Pachinian : la Russie confrontée à Bakou et Erevan simultanément

Thorniké Gordadze

Comment Nikol Pachinian a remporté une élection que Moscou cherchait ouvertement à lui faire perdre

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Texte intégral (3963 mots)

Le politologue franco-géorgien décortique ici les orientations et le style de Nikol Pachinian – son ouverture envers son peuple, sa détermination de conduire l’Arménie vers un destin européen, sa capacité de combattre certains mythes nationaux au nom d’une approche plus pragmatique –, qui lui ont permis de gagner une élection que Moscou lui disputait ouvertement.

Avant ma dernière visite à Erevan, alors que la campagne électorale battait son plein, un vieil ami arménien m’avait prévenu : « Chaque chauffeur de taxi arménien est à la fois analyste géopolitique, stratège militaire, économiste et chef de file de l’opposition. » Pourtant, même cela ne m’avait pas préparé à la réaction du tout premier chauffeur qui est venu me chercher à l’aéroport de Zvartnots pour me conduire au centre-ville. Lorsque je lui ai demandé comment se déroulait la campagne, il m’a répondu : « Tu sais, toute mère arménienne a deux craintes : la guerre, et que Nikol Pachinian se mette à nouveau en direct sur Facebook. »

C’était sans doute la meilleure introduction possible au style singulier de la campagne de Pachinian. Huit ans après son arrivée au pouvoir à la suite de la « révolution de velours » de 2018, il mène toujours sa campagne moins comme un dirigeant post-soviétique conventionnel que comme un militant de l’opposition en perpétuel mouvement, bien qu’il soit désormais entouré de plus de gardes du corps qu’à l’époque. Il parcourt inlassablement le pays, organisant d’interminables réunions avec les électeurs dans les villes et les villages, discutant avec les gens sur les marchés et dans les cafés, diffusant sans cesse en direct depuis un bus tout en dégustant des spécialités locales avec son entourage, souvent accompagné de son proche allié Alen Simonian, le président du Parlement, avec lequel il a même fondé un groupe de rock appelé Vartchaband (c’est un jeu de mots, Vartchapert signifiant « Premier ministre » en arménien).

Pachinian semble sincèrement croire que la politique exige toujours cette proximité physique avec les citoyens ordinaires, celle qui l’a porté au pouvoir en 2018, lorsqu’il a traversé l’Arménie à pied, sac au dos, encouragé par un mouvement de protestation. Il s’adresse pratiquement à tout le monde. Bon nombre de ces rencontres ne sont manifestement pas mises en scène : les gens l’interrompent, le contredisent, l’insultent, lui crient parfois dessus, et il leur répond souvent sur le même ton. Les échanges peuvent devenir vifs, chaotiques, voire théâtraux. Son épouse le quitte en pleine campagne électorale, puis revient. Tout ce spectacle peut paraître épuisant, dramatique, désordonné, mais aussi étrangement authentique.

C’est ce qui fait de Pachinian une figure si atypique dans l’espace post-soviétique, en particulier au sein d’une société caucasienne conservatrice. Rares sont les dirigeants ayant gouverné pendant huit ans qui continuent à s’exposer aussi directement, aussi constamment et de manière aussi imprévisible face aux citoyens ordinaires. Rares sont les dirigeants qui osent s’attaquer simultanément à tant de piliers sacrés de leur société, à des institutions et des récits occupant une place si prépondérante dans le panthéon de l’identité nationale, tels que l’Église apostolique arménienne, la mythologie tragico-héroïque de l’histoire arménienne et la croyance profondément enracinée selon laquelle la Russie est le garant ultime de la sécurité de l’Arménie.

J’ai connu personnellement le troisième président de la Géorgie, Mikheil Saakashvili, un homme qui ne manque certainement pas d’audace, de charisme, de courage politique ni de sophistication intellectuelle, formé dans certaines des universités occidentales les plus prestigieuses au monde. Or même lui n’est jamais allé aussi loin pour remettre ouvertement en cause les mythes fondateurs et les piliers émotionnels de l’idéologie nationale. Et ce, malgré le fait que Saakachvili ait transformé l’appareil d’État de manière bien plus radicale et combattu la corruption avec une intensité qu’aucun dirigeant post-soviétique n’a jamais égalée.

On peut détester Pachinian avec véhémence, être en désaccord avec ses politiques ou le tenir pour responsable des traumatismes nationaux. Mais il est difficile de prétendre qu’il n’essaie pas d’impliquer tout le monde, ou qu’il ne croit pas sincèrement en ce qu’il dit.

Une alternative géopolitique pour la première fois

Les élections législatives de juin 2026, largement remportées par le parti de Pachinian, se sont déroulées dans une Arménie profondément transformée par sa défaite lors de la guerre de 2020 et la perte définitive du Haut-Karabakh en 2023. Ces événements ont ébranlé des certitudes de longue date et redessiné le paysage politique et émotionnel du pays.

La question centrale des élections arméniennes portait sur la destinée stratégique du pays, ce qui s’apparentait presque à un choix culturel et civilisationnel. L’Arménie devait-elle poursuivre son ouverture fragile vers l’Occident, s’engager sur la voie de la normalisation avec la Turquie et rechercher la paix avec l’Azerbaïdjan ? Ou devait-elle se replier une nouvelle fois dans la logique de sécurité familière centrée sur la Russie ?

La première voie est liée à une vision ambitieuse, mais aussi controversée, promue par Pachinian sous le slogan de la « Vraie Arménie », un projet qui équivaut à un véritable changement de paradigme dans la pensée politique arménienne. Mais les opposants au Premier ministre affirment souvent que s’ils luttent contre Pachinian, ce dernier se bat contre la réalité. Ils visent sans aucun doute sa tentative ambitieuse de redéfinir l’ensemble de l’imaginaire national arménien. C’est une vision qui repose sur la modernisation, l’occidentalisation et une rupture délibérée avec ce qu’il considère comme les illusions romantiques du passé.

Il soutient que l’Arménie doit enfin se réconcilier avec le territoire qu’elle contrôle effectivement, soit environ 30 000 kilomètres carrés, plutôt que de rester prisonnière des fantasmes émotionnels et géopolitiques d’une « Grande Arménie », qui, selon lui, a historiquement renforcé la dépendance du pays vis-à-vis de la Russie et l’a isolé des principales voies de transit régionales et des transformations économiques. L’opposition qualifie cela de « folie » ou de « trahison », selon les points de vue.

Depuis son indépendance, qui a coïncidé avec une guerre contre l’Azerbaïdjan voisin, l’Arménie n’a jamais véritablement eu le choix sur le plan géopolitique. Vivre dans l’ombre de la Russie n’était pas un choix, mais la seule option viable. Cependant, pour la première fois dans l’histoire moderne de l’Arménie, une alternative semble désormais envisageable, et la population a été appelée à faire un véritable choix stratégique sur l’avenir du pays.

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Meeting du parti Arménie forte de Samuel Karapetyan le 3 juin 2026 // Arménie forte, capture d’écran

Une stratégie au-delà de la vision : comment les idéalistes apprennent à gagner

Paradoxalement, Pachinian a été davantage contesté en Arménie qu’à l’étranger. Pourtant, même là-bas, il semblait bien plus confiant qu’en 2021, avant les dernières élections législatives, au lendemain d’une défaite militaire traumatisante et de tentatives infructueuses de le chasser du pouvoir. On pourrait imaginer que cette résilience provient principalement de sa promesse ambitieuse de transformer radicalement l’Arménie : la moderniser, l’européaniser, la rendre plus ouverte, plus civique plutôt qu’ethniquement nationaliste, plus tournée vers l’avenir et moins prisonnière du deuil et de la mythologie des catastrophes passées. Mais les idéaux seuls ne suffisent manifestement pas.

Nous vivons dans un monde où des oligarques sans scrupules, des prédateurs corrompus issus des ruines de l’Union soviétique, des serviteurs impériaux de Poutine et de puissantes machines de propagande dominent une grande partie de la vie politique. Dans un tel monde, les politiciens les plus cyniques s’enveloppent constamment de mots sacrés tels que « patrie », « foi », « famille » et « tradition », tout en les vidant de tout sens. Dans cette partie du monde, les élections se remportent rarement grâce à des idées brillantes ou à de nobles valeurs.

C’est peut-être désagréable à admettre, mais les ressources administratives, la promesse de paix et l’espoir d’une stabilité matérielle restent des armes électorales puissantes en Arménie. Et Pachinian le comprend parfaitement. La réalité est que les programmes politiques, voire les visions politiques, ne suffisent pas à endiguer le virus de la désinformation et les diverses techniques sophistiquées d’ingérence électorale soutenues par la Russie. Et, comme pour les vrais virus et les épidémies, la réponse la plus efficace repose souvent sur des mesures administratives. Il est difficile d’imaginer ce qui se serait passé en Moldavie en 2024 si Maia Sandu et le Parti de l’action et de la solidarité (PAS) n’avaient pas été au pouvoir et n’avaient pas contrôlé les leviers de l’État. On observe l’inverse en Géorgie, sous contrôle russe. Le défi consiste toutefois à résister à la tentation de restreindre les libertés publiques dans cette lutte, et c’est là une ligne très difficile à tenir, face aux exigences des Européens.

Le parti de Pachinian, Contrat civil, s’est présenté aux élections de juin fort de son contrôle encore effectif de l’appareil d’État, mais aussi avec l’angoisse d’un gouvernement qui sent parfois le sol se dérober sous ses pieds, comme cela semble être le cas dans le centre d’Erevan. Le jour du scrutin, comme dans tant d’anciennes républiques soviétiques, la politique n’est pas seulement façonnée par les idées ou les discours, mais aussi par la manière dont le pouvoir utilise les ressources de l’État. En Arménie, ce vieux mécanisme reste bien vivant. Il est sans doute moins étouffant qu’en Russie, au Bélarus ou en Azerbaïdjan, et moins absolu qu’en Géorgie lors des élections de 2024, mais il reste néanmoins plus visible qu’en Moldavie ou en Ukraine d’avant-guerre.

Pachinian gouverne autant par le béton que par la rhétorique. À l’approche des élections, les routes ont été construites plus rapidement, les hôpitaux rénovés et les gazoducs ont été prolongés jusqu’au cœur de villages oubliés. Les prestations sociales ont également augmenté, touchant une part toujours plus importante de la population. Au cours de son second mandat, les dépenses sociales ont augmenté, passant de 7 à 9 % du PIB, tandis que le nombre de bénéficiaires a considérablement augmenté.

Cette présence de l’État se fait le plus fortement ressentir loin d’Erevan, dans les villes et villages de province les plus pauvres, où chaque route nouvellement asphaltée, chaque raccordement au gaz, chaque prestation sociale supplémentaire revêt une signification profondément politique. Là-bas, le pouvoir n’apparaît pas comme une abstraction idéologique. Il se manifeste sous la forme d’un chantier, d’un salaire, d’une allocation mensuelle ou d’un médecin enfin disponible.

Pourtant, ce serait une grave erreur de croire que la position dominante de Contrat civil repose uniquement sur les ressources administratives et la loyauté de l’appareil d’État. Au cœur du projet politique de Nikol Pachinian se trouve un autre argument remarquablement puissant : la paix en Arménie n’est plus une abstraction, mais quelque chose que les gens ordinaires peuvent physiquement ressentir dans leur vie quotidienne. Depuis deux ans, pas un seul coup de feu n’a été tiré du côté azerbaïdjanais de la frontière, conférant au silence une immense valeur politique dans une société marquée par des décennies de guerre. Pachinian a ainsi réussi à se présenter comme le « candidat de la paix », tout en affirmant que la normalisation des relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, la diversification des relations au-delà de la Russie, ainsi que des projets tels que « Crossroads for Peace » peuvent transformer l’Arménie en un État plus connecté, moderne et économiquement dynamique, plutôt qu’en un État perpétuellement isolé et dépendant.

L’Occident engagé et les « amis-ennemis » alliés

Comme indiqué plus haut, le soutien, ou simplement l’attitude bienveillante, de la plupart des partenaires internationaux a joué en faveur de Contrat civil.

Les États-Unis, notamment à travers le soutien symbolique exprimé lors de la visite du vice-président J. D. Vance, et plus encore l’Union européenne, ont tous deux investi dans le renforcement de la résilience de l’Arménie face à la pression russe et dans le soutien de son orientation progressive vers l’Europe.

À Erevan, ce soutien ne se perçoit pas seulement à travers les communiqués diplomatiques, mais aussi à travers le sentiment croissant que l’Arménie n’est plus tout à fait seule. Le lancement de négociations sur la libéralisation des visas avec l’UE, les programmes d’aide européens, notamment la mise en place d’un groupe de travail soutenu par l’UE pour lutter contre la désinformation et les ingérences étrangères malveillantes dans le processus électoral, renforcent l’image d’un pays lentement entraîné dans une orbite géopolitique différente.

La décision d’organiser à la fois le sommet de la Communauté politique européenne et le sommet UE-Arménie à Erevan en mai 2026 revêtait une importance bien au-delà du protocole diplomatique. Pour l’Arménie, il s’agissait de bien plus qu’une série de réunions de haut niveau ; c’était un repositionnement symbolique du pays sur la carte politique de l’Europe. Quelques années à peine auparavant, l’idée que des dizaines de dirigeants européens se réunissent à Erevan pour discuter de l’avenir du continent aurait semblé improbable, voire surréaliste.

Pour Pachinian, ces sommets ont constitué une puissante validation de la ligne stratégique qu’il poursuit depuis l’effondrement de l’ancien ordre sécuritaire dans le Caucase du Sud. Les images de présidents et de Premiers ministres européens arpentant Erevan, évoquant le partenariat, la connectivité, la résilience, la libéralisation des visas, les investissements et les réformes démocratiques, ont apporté à la politique arménienne ce dont elle a rarement bénéficié depuis l’indépendance : le sentiment que le pays n’était plus seul. Ce symbole revêtait une importance considérable. Dans la culture politique post-soviétique, la légitimité nationale est inséparable de la reconnaissance internationale.

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Emmanuel Macron et Nikol Pachinian saluent le public lors du concert « Pont musical : Arménie–France » à Gyumri, le 5 mai 2026 // Site du gouvernement arménien

Tout aussi important, ces rencontres se sont accompagnées de promesses concrètes et de gestes politiques visibles – discussions sur la libéralisation des visas avec l’Union européenne, programmes de soutien financier, projets d’infrastructures et de connectivité, aide face aux menaces hybrides –, ainsi que d’engagements plus larges en faveur de la résilience économique et de la modernisation institutionnelle de l’Arménie. Une déclaration commune sur le partenariat stratégique a été signée avec la France. Dans une société épuisée par la guerre, l’insécurité et des décennies de dépendance, ces promesses d’ouverture et de développement ont un poids électoral immense.

Pour de nombreux Arméniens ordinaires, l’Europe n’est pas avant tout une abstraction idéologique. Elle incarne la mobilité, la stabilité, des institutions qui fonctionnent, des opportunités éducatives pour leurs enfants, une protection contre un nouvel isolement et l’espoir d’un avenir plus prévisible. Le fait que l’Arménie ait accueilli un sommet européen majeur a donc renforcé l’un des principaux arguments politiques de Pachinian : que sa stratégie de normalisation, de diversification et d’intégration progressive avec l’Occident est un processus réel et tangible déjà en cours.

De manière plus indirecte, la Turquie et l’Azerbaïdjan renforcent eux aussi, paradoxalement, la position de Nikol Pachinian. L’attitude prudemment bienveillante d’Ankara et de Bakou à l’approche des élections arméniennes de 2026 reflétait une préférence régionale plus large pour la stabilité et la prévisibilité. Des rumeurs continuent de circuler concernant une ouverture partielle de la frontière turco-arménienne et la normalisation progressive des relations commerciales. Pour la première fois depuis des décennies, les exportations turques peuvent officiellement entrer directement en Arménie plutôt que via la Géorgie, ce qui réduit les coûts et facilite les liens économiques. Nombreux sont ceux, tant à Erevan qu’à Ankara, qui estiment que la Turquie progresserait beaucoup plus rapidement vers la normalisation sans la prudence de l’Azerbaïdjan, Bakou craignant de perdre son influence dans de futures négociations de paix.

Le potentiel de la normalisation turco-arménienne, qu’il soit économique, politique, voire stratégique, est largement considéré comme considérable. De nombreux Arméniens perçoivent bien moins d’obstacles psychologiques à la normalisation des relations avec les Turcs qu’avec les Azerbaïdjanais, chez qui le traumatisme de la guerre reste encore vif. Même si un traité de paix avec l’Azerbaïdjan voyait finalement le jour, il resterait probablement une paix prudente entre les gouvernements, bien avant de se transformer en réconciliation entre les sociétés. Néanmoins, après plus de trois décennies de conflit, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont entrés dans une phase sans précédent de dialogue direct axé sur les transports, les voies de transit et la connectivité régionale, considérant la Russie moins comme un garant de la stabilité que comme une source d’instabilité en soi.

Cette convergence est visible tant sur le plan symbolique que concret. Le fait que deux puissants oligarques liés à Moscou, des personnalités que le Kremlin espérait autrefois utiliser comme instruments principaux de son influence régionale, se soient retrouvés emprisonnés presque simultanément, l’un en Arménie (Samuel Karapetyan) et l’autre en Azerbaïdjan (Ruben Vardanian, ancien ministre d’État du Haut-Karabakh), revêt une profonde signification politique. Dans les deux cas, le message est clair : l’ingérence russe dans les affaires intérieures et régionales n’est plus la bienvenue.

Pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie se retrouve désormais en confrontation simultanée avec Bakou et Erevan, à travers les tensions liées à l’incident de l’avion d’AZAL, les pressions exercées sur la diaspora azerbaïdjanaise et les tentatives de déstabilisation du gouvernement de Nikol Pachinian. Au lieu de préserver son influence dans le Caucase du Sud, Moscou s’aliène de plus en plus les deux capitales. La volonté affichée par l’Azerbaïdjan de fournir du gaz à l’Arménie malgré la pression économique exercée par la Russie a été particulièrement frappante. L’Azerbaïdjan a également commencé à servir de corridor de transit pour les marchandises arméniennes en provenance d’Asie centrale, une évolution presque inimaginable il y a encore quelques années.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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21.06.2026 à 11:56

Un voyage dans le Donbass, ou l’histoire d’un reportage à venir

Antoine Laurent

Se rendre à Sloviansk et à Kramatorsk nécessite une longue préparation et l’appui de volontaires ukrainiens et étrangers.

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Texte intégral (4949 mots)

Notre correspondant en Ukraine nous livre un incroyable reportage. Pour enquêter sur l’oblast de Donetsk, il faut se rendre à Sloviansk et à Kramatorsk. Aujourd’hui, un tel voyage, si l’on veut minimiser les risques, requiert une sérieuse préparation. C’est cette logistique laborieuse, chronophage, coûteuse et périlleuse, ainsi que ses impressions de voyage que l’auteur nous propose de découvrir. Pour des raisons de sécurité, signale-t-il, certains détails ont été modifiés.

Sloviansk, Kramatorsk… À mesure que l’armée russe progresse dans l’oblast de Donetsk, ces deux villes sont de plus en plus incontournables pour qui cherche à comprendre l’actualité de cette partie de l’Ukraine. Des communes contrôlées par Kyïv, dans l’oblast, il y en a d’autres ; mais moins centrales ou dans lesquelles, parce qu’elles se trouvent plus près du front, pullulent les drones FPV. Dans les deux villes, cependant, la situation n’a de cesse de se dégrader. Abordons les choses avec scepticisme. Je connais les lieux, j’y ai passé des semaines et des semaines ; raisons pour lesquelles il est plus prudent de douter de soi-même. Avoir là-bas ses habitudes, son marché ou son stand de shawarma favori, c’est précisément ce qui pourrait me conduire à un sentiment de sécurité trompeur. Avant de partir, autant poser des questions naïves, y compris sur des sujets que je suis censé maîtriser ; et tant pis si je passe pour un touriste.

Sonder la tourmente

Qui donc contacter pour obtenir un aperçu sérieux de la situation ? Et si j’écrivais tout d’abord à Andrzej, ce volontaire polonais que vous avez eu, je l’espère, le plaisir de rencontrer dans un précédent reportage ? C’est bientôt chose faite. Premier élément du dossier : notre ami m’indique qu’il a récemment plié bagages, las des bombardements incessants et face à l’augmentation continue du nombre de drones FPV parvenant à atteindre Kramatorsk, où il vivait avec sa compagne. Cependant, il est de retour pour quelques jours, afin de terminer son déménagement. « C’est chaud, c’est vraiment très chaud », résume-t-il, avant de préciser que son détecteur de drones1, sans lequel il ne se déplace plus depuis des mois, est parvenu à intercepter le signal d’un drone d’observation survolant Kramatorsk. Ami, ennemi ? Le détecteur ne fait pas la différence. Quoi qu’il en soit, la vue aérienne de la ville s’est affichée en toute netteté sur l’écran de l’instrument.

Ioulia, l’interprète qui se joindra à moi, contacte quant à elle un policier que nous prévoyons d’interviewer. La réponse qu’elle reçoit est éloquente. « Évitez absolument le centre-ville et la vieille ville de Kramatorsk, ainsi que la périphérie de Sloviansk… » Tous ces lieux sont à portée des drones FPV russes ; et les quartiers de Kramatorsk mentionnés sont régulièrement bombardés. La semaine qui précède notre arrivée, les pilotes russes ont largué trois bombes de plusieurs centaines de kilogrammes sur le centre, tuant six personnes, en blessant 13, comme le rappelait l’agence Ukrinform. Pensée pour les commerçants que j’ai interviewés l’hiver dernier… Qui sait ce qu’ils sont devenus, et dans quel état se trouvent leurs établissements. À force d’appels et de textos, la situation se dessine progressivement.

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Pavlo, le policier que nous avons interviewé à la terrasse d’un café à Sloviansk et qui a renseigné Ioulia sur la situation à Sloviansk et Kramatorsk. Entre deux récits tragiques, un peu d’humour est le bienvenu. À gauche, Jozsef Makai. À droite, Ioulia. Sloviansk. 12/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Une route pour survivre

Il faut à présent vérifier qu’un itinéraire sûr permet de se rendre sur place. En décembre, c’était encore le cas ; mais les choses changent vite. Pour ce faire, quoi de mieux que de contacter un militaire ? Germanophone, bien organisé, l’homme auquel on m’a conseillé de m’adresser transmet ma question à son commandant. Au bout de quelques jours, je reçois une vidéo explicative. Un homme dont je ne verrai jamais le visage commente un écran d’ordinateur, sur lequel s’affiche une carte et l’itinéraire qui permet de se rendre à Sloviansk et Kramatorsk sans trop s’exposer aux drones russes. « Sur cette route, il faudrait qu’il roule très vite [afin de minimiser le risque d’être pris pour cible, NDLR]. » L’homme, qui s’exprime dans un anglais teinté d’un fort accent ukrainien, zoome sur un carrefour. « Et ici, il faudrait qu’il tourne à gauche. Il y aura un panneau qui indique “Attention, FPV !!”. » Prometteur.

L’homme indique ensuite les routes à éviter absolument, et achève son explication en indiquant, sans trop s’y attarder, qu’il existe un autre itinéraire. « C’est plus long mais c’est plus sûr. » Je reconnais l’ordre de priorité des militaires : la vitesse de déplacement au détriment, parfois, de la sécurité. Nous suivrons le deuxième itinéraire – non sans avoir vérifié la fiabilité des conseils reçus auprès d’autres personnes. Les militaires, habitués à des niveaux de risques incommensurables, ont parfois tendance à considérer comme sans danger des situations qui, chez d’autres, susciteraient une crise d’angoisse avant la fin de leur simple description. Douter, douter, toujours douter.

Polluer par prudence

Passons à présent à l’épineuse question du transport. Il est toujours possible de se rendre et de se déplacer sur place par les transports en commun ou en taxi ; mais, si la situation se dégrade brusquement, si l’un de nous est blessé, il est préférable de pouvoir quitter les lieux sans attendre. En outre, les chauffeurs locaux, pour qui la notion de risque s’est normalisée, empruntent parfois des itinéraires extrêmement dangereux. Il y a quelques semaines, un journaliste de ma connaissance s’est ainsi retrouvé dans un bus empruntant l’axe principal qui relie Kramatorsk à Sloviansk ; une route que des militaires y compris m’ont décrite comme une « kill zone » et que plus personne de sensé n’emprunte depuis un an au moins. Mieux vaut rester maître de ses mouvements, en dépit du coût que représente un aller-retour en voiture depuis Kyïv, c’est-à-dire, dans mon cas, un trajet de près de 1 500 km.

Aucune agence n’acceptera de vous louer un véhicule pour vous rendre dans l’oblast de Donetsk mais, fort heureusement, il m’est possible de compter sur un ami britannique. À entendre cet homme, fils d’une cantatrice qui vécut à Nice et d’un pilote de la Royal Air Force, une excursion à une quinzaine de kilomètres des positions russes ne serait autre qu’une promenade de santé. Le flegme de cet excellent sujet de Sa Majesté, vous l’aurez compris, est en tout point conforme aux traditions d’une Albion que nous nous garderons de qualifier. Aussi se propose-t-il de nous prêter sa voiture. « Êtes-vous familiers avec la malédiction qui frappe mes véhicules ? » feint-il d’interroger, au moment de me remettre les clefs. Je le suis, mais Ioulia, préoccupée, répond par la négative. « Étonnamment, ils ont une certaine tendance à brûler – avec tout ce qui se trouve à l’intérieur », lui indique notre interlocuteur, avant d’entamer l’énumération des voitures qu’il a un jour mises à disposition de volontaires ou de militaires et qui ont fini pulvérisées par l’armée russe. Sans doute son éducation l’empêche-t-elle de nous mettre en garde formellement ; mais le message passe : nous resterons sur nos gardes.

Se protéger ou courir vite

Évolution de la situation, itinéraire à suivre, véhicule… Lentement, chaque question, chaque besoin trouve une réponse. Je récupère enfin les gilets pare-balles, casques et trousses de secours que l’antenne de Kyïv de l’ONG française Reporters sans frontières (RSF) met gratuitement à disposition des journalistes. Premier réflexe : arracher l’écusson « Presse » qui se trouve sur les gilets. Depuis 2022, des dizaines de journalistes, ukrainiens comme étrangers, ont été victimes d’attaques russes, comme le rappelait RSF en avril : pas question d’attirer l’attention. D’ailleurs, plusieurs personnes nous recommandent vivement de laisser les équipements de protection au vestiaire. Le conseil a de quoi surprendre. Il est pourtant simple à expliquer : pour un pilote de drone russe, en règle générale, nous explique-t-on, un véhicule militaire constitue une cible de plus grande valeur qu’un combattant, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un véhicule civil, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un civil. Habitude oblige, les termes de crime de guerre ne sont pas même évoqués.

Concernant l’autre menace principale, nous explique-t-on, c’est-à-dire les bombes planantes larguées par avion, elles pèsent au minimum 250 kg et un gilet pare-balles ne sera pas d’une grande aide. En somme, mieux vaut pouvoir sprinter et donc ne pas s’encombrer de ce lourd matériel. C’est avec ces charmants conseils en tête que nous inspectons les trousses de secours fournies par RSF. Le matériel est de bonne qualité. Il nous faudra cependant nous munir de cinq garrots supplémentaires, car la trousse n’en compte qu’un, sur les cinq ou six nécessaires pour être réellement paré à une situation d’urgence : un par membre et un ou deux de secours, en cas de matériel défectueux. Ces derniers préparatifs achevés, nous voici prêts à quitter Kyïv.

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Un immeuble endommagé du centre-ville de Sloviansk. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Des yeux dans le ciel

Nous passerons d’abord une nuit à Dnipro, où nous rejoignons un volontaire américain qui accepte de nous prêter un détecteur de drones. Encore un geste de solidarité bienvenu, car le prix de cet indispensable matériel s’élève à environ 650 euros. Un doctorant espagnol, rencontré il y a trois ans à Sloviansk et qui souhaite réaliser quelques entretiens à Dnipro, nous rejoint pour le voyage. Musique, nids de poules, autoroute jamais terminée qui expose ses plaques de béton nues sans bitume ni marquage, discussions sur le rôle de la société civile en Ukraine et son évolution… Les heures passent et l’on parvient à destination avant le couvre-feu. Le lendemain, les volontaires de l’association qui nous accueillent nous offrent une visite de leur base, située dans un lieu plutôt original : un complexe industriel désaffecté.

« Ce qui est pas mal ici, commente l’un d’eux, amusé, c’est qu’on a l’impression que ça a déjà été bombardé. » C’est sans doute l’un des seuls avantages, poursuit-il, car « les véhicules sont trop visibles » et notre interlocuteur craint d’être ciblé par l’armée russe ; sans parler des seringues qui jonchent certains emplacements de la cour. Autant de raisons qui pousseront les volontaires à déménager leur base à la fin du mois de mai. La visite s’achève. Il est temps de se rendre à la gare, où nous retrouvons Jozsef, reporter hongrois qui couvre l’actualité ukrainienne pour le compte du journal Átlátszó et qui prend part au voyage.

De l’agonie des pneumatiques

Le temps d’un repas, nous effectuons un point sur la situation. Nous passerons trois nuits à Sloviansk. Afin de réduire notre exposition aux frappes de tous types, nous limiterons nos déplacements sur place au strict minimum : nous ferons nos courses pour quatre jours sur la route – eau potable y compris – et nous nous assurerons d’avoir, à l’arrivée, suffisamment de gazole pour repartir, car les stations-services sont des cibles de choix. En outre, nous tenterons de nous déplacer à pied dans la mesure du possible. C’est enfin le départ. Rapidement, l’asphalte vaguement entretenu de la ville laisse place à des routes défoncées sur lesquelles nous évoluons parfois à moins de 20 km/h. La pluie se met à tomber, créant par endroit d’immenses flaques boueuses dans lesquelles il faut s’engager avec précaution. On n’en distingue pas le fond ; et la profondeur des nids de poule dépasse parfois les 25 cm.

Les heures passent. Avec la fatigue, la concentration s’émousse. À plusieurs reprises, je pile de justesse pour éviter l’incident. Crissement de pneus. Imperturbable, Jozsef, assis sur la banquette arrière, travaille sur son ordinateur. À la question de savoir s’il a déjà pratiqué ce genre de routes lors de ses nombreux voyages en Afrique, notre camarade répond dans un rire : « Oui… mais elles étaient en meilleur état ! » Sur notre gauche, les véhicules des militaires nous dépassent à vive allure, maculant de boue vitres et pare-brise. La conversation dévie sur l’actualité des Balkans occidentaux, que Jozsef couvre depuis plusieurs décennies.

Dernière ligne droite

Nous voici enfin dans une bourgade qui précède Sloviansk. Un dernier arrêt, un café, une dernière vérification d’itinéraire. Devant un café-épicerie, sous la protection des filets anti-drones qui, déjà, couvrent la route, trois hommes fument une cigarette, cannette de bière à la main, échangeant vaguement quelques mots. En remontant dans la voiture, je pense une fois de plus qu’il aurait été préférable de ne pas disposer d’un 4×4, pourtant si pratique au vu de l’état des routes. L’armée ukrainienne et son million d’hommes, peu ou prou, ne dispose pas des moyens suffisants pour s’équiper uniquement en véhicules militaires ; d’autant que le front, comme me l’a indiqué un jour un militaire, « dévore les véhicules ». Les soldats se déplacent donc souvent dans des voitures civiles, parfois repeintes en vert, parfois non, avec, bien entendu, une préférence pour les 4×4. Bref…

Nouveau départ. Nous allumons le détecteur de drones et nous nous gardons cette fois de boucler nos ceintures de sécurité. Si l’image de notre véhicule s’affiche à l’écran du détecteur, c’est que nous sommes visés. Deux secondes de plus pour sauter du véhicule peuvent faire la différence. Silence. Chacun tend l’oreille. Sur cette route de campagne, le trafic est dense. « Biiiip ! » Le détecteur a intercepté une fréquence. Ioulia, qui tient l’instrument entre ses mains, nous montre l’écran : de la neige, comme sur les vieilles télévisions cathodiques. Un drone, certes, mais qui vole loin de nous : son signal radio est trop faible pour que le détecteur ne puisse retransmettre l’image de ses optiques. « Dans cette région, c’est souvent des drones ukrainiens : les pilotes volent aussi pour s’entraîner », nous a indiqué le volontaire américain. Espérons.

Un blindé se profile, couvert de grillage métallique et de chaînes, destinés à offrir une protection supplémentaire contre les drones. Il progresse lentement, dans un vrombissement sourd ponctué de claquements métalliques. Je garde mes distances. Remarquant ma présence, le conducteur a l’urbanité de se décaler pour me laisser passer. De tous côtés, les filets anti-drones protègent la route jusqu’aux abords de Sloviansk. Nous repensons aux indications du policier, et ouvrons les fenêtres pour entendre ce qui se passe à l’extérieur. Contre les drones guidés par fibre optique, le détecteur est inutile.

Une nuit entre deux mondes

Enfin, nous arrivons à bon port. Le temps de garer la voiture sous le couvert d’un arbre, dans le sens du départ, et le propriétaire de l’appartement que nous louons, vêtu en nuances de gris et de vert, arrive pour nous remettre les clefs. Le sol de la cour est jonché de débris de verre, certaines fenêtres sont obstruées de planches et les lilas en fleur embaument l’air. À l’intérieur, les rideaux de chaque fenêtre ont été soigneusement tirés. À voir l’état de propreté général, ustensiles de cuisine y compris, on devine que la saison n’est pas des plus touristiques. Ne nous plaignons pas néanmoins : le logement est situé au rez-de-chaussée et les communs donnent accès à un sous-sol, où l’on pourra se replier si le quartier est bombardé. La dizaine de bouteilles d’eau de grande contenance qui se trouvent entreposées sur le sol humide et crasseux nous laisse comprendre que ce genre de scénario n’est pas uniquement théorique.

En ouvrant un tiroir, je découvre un lot de vieilles cartes postales coloriées, dont les titres et légendes sont écrites en russe et en français. « Biiip ! » Le détecteur de drones, que l’on a omis d’éteindre – mais pas de recharger – me tire de ma rêverie contemplative. À nouveau, aucune image. Sur les groupes Telegram destinés à prévenir les habitants des attaques, les notifications défilent : drone d’observation, drone de type Shahed, FPV, bombes planantes… La liste est longue et le rythme de publication soutenu. Autour de nous, pourtant, c’est le silence total. Parfait, car il est grand temps d’aller dormir. La route a été longue et chacun s’endort d’un sommeil de plomb. Vers 6 heures du matin, une série d’explosions me tire de mon sommeil : les bombes russes démolissent des immeubles, effacent des vies. Le bruit est lointain, le sommeil nécessaire. Je me rendors sans tarder. C’est finalement le son lancinant d’une débroussailleuse qui me tirera du lit quelques heures plus tard. D’une manière ou d’une autre, même à Sloviansk, il faut bien s’occuper des plates-bandes.

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Copie d’écran de la chaîne Telegram Kram Radar qui informe les habitants des attaques russes sur la ville et les alentours. 12/05/2026
23h22 : bombes planantes en direction de Kramatorsk
23h23 : Sloviansk, attention
23h24 : Oleksijevo-Droujkivka / Droujkivka – danger de bombes planantes également
23h24 : danger de bombes planantes en direction de Sloviansk

Éprouvantes journées

Les journées, radieuses et bien remplies, défilent rapidement. Le soir, les intrigues du roman d’Alessandro Barbero Les Yeux de Venise emportent mon esprit à travers le dominio da mar (les territoires marins) de la Sérénissime et les sandjaks de l’empire ottoman ; une apaisante évasion, après des interviews éprouvantes et les alertes que nous envoie le détecteur de drones, cinq à dix fois par jour, tandis que nous filons à vive allure vers nos lieux de rendez-vous. Une fois seulement, une vue aérienne de Sloviansk se dessine à l’écran, pendant une fraction de seconde. Le jour précédant notre départ, Ioulia et moi-même décidons de profiter du banc installé sous une petite pergola couverte de vigne vierge qui se trouve à deux pas de la porte de notre immeuble.

La discussion sur les interviews de la journée s’engage. Moins de deux minutes plus tard, un son strident se fait entendre. Échange de regards interloqués. « FPV !!!! » Nous nous ruons vers le hall d’entrée. Le détecteur n’a pas sonné. Aurions-nous, dans un état d’hyper-vigilance, mal interprété une rumeur quelconque ? Peu après, un habitant signale sur un groupe de discussion qu’un drone FPV russe, guidé par fibre optique, s’est écrasé contre une fenêtre du quartier. Après le repas, un moustique pénètre dans la cuisine. « Mini-FPV ! » plaisante-t-on, dans une joviale redescente d’adrénaline.

Vient enfin le jour du départ, avec ses frustrations. Par manque de temps, j’ai renoncé à photographier certains sites, qui n’existeront peut-être bientôt plus. Des images défilent dans ma tête : le bas-relief massif à la gloire des ouvriers qui figure sur l’un des panneaux indicateurs d’une usine de NKMZ, autrefois fleuron industriel de Kramatorsk ; une vue depuis un pont ; une usine bombardée à la sortie de Sloviansk… et sur le retour, cette vision marquante, que je ne pourrai là encore que vous décrire. Au premier plan, dans les herbes hautes d’une vaste prairie, une femme âgée, foulard sur les cheveux, assise sur un tabouret, est occupée à traire une vache à la main. Derrière elle, son mari, coiffé de sa casquette, s’appuie d’une main sur l’animal. Plus loin, une pelleteuse travaille à la construction d’une gigantesque ligne de fortifications : tranchées anti-char à demi remplies d’une eau noire, talus, boudins de fil de fer barbelés… Quel cliché… Mais nous avons déjà tardé et Jozsef a un train à prendre pour Budapest. Il doit être rentré lundi pour travailler sur un documentaire consacré à l’histoire d’un jeune Hongrois tombé sur le front après avoir rejoint l’armée ukrainienne.

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Apercevant les contours d’une pochette de vinyl couverte de poussière, je passe une main à travers la devanture éventrée de la brocante que vous avez aperçue plus haut. Ironie du sort, il s’agit d’un disque du groupe russe Lioubè – l’un des groupes de rock favoris de Vladimir Poutine. À travers la fenêtre brisée, la chanteuse polonaise Anna German (1936-1982), l’une des célébrités de l’URSS, nous dévisage d’un regard énigmatique. Sloviansk. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Tant de souvenirs et le cœur lourd

Ce que j’ai vu, les témoignages que nous avons recueillis m’ont impressionné. Sloviansk, Kramatorsk… Avant de m’y rendre pour réaliser des interviews, j’y ai été volontaire ; et j’y ai fait tant de rencontres, y compris celles de Jozsef, de Ioulia et d’Andrzej. Au printemps 2023, lors de ma première visite, les deux villes semblaient imprenables. Jamais, pensait-on, l’armée russe, alors enferrée à Bakhmout, ne pourrait s’en approcher. Un grand nombre de volontaires y travaillaient. Les deux villes n’avaient sans doute pas été aussi internationales depuis longtemps. Sans doute aussi n’y avait-on jamais autant parlé l’anglais. Depuis, Platonivka, Dronivka, Serebryanka, Sviato-Pokrovske… toutes ces communes où nous nous rendions ont été prises, c’est-à-dire probablement entièrement rasées… Qu’est-il advenu de leurs habitants, que nous ravitaillions en biens de première nécessité, ceux qui ne voulaient pas être évacués et dont l’espoir ou l’indifférence nous faisait fulminer ? Et que doivent ressentir ceux qui ont passé leur vie dans cette région ?

Un ralentissement me ramène à la réalité. Les ouvriers qui travaillent d’arrache-pied à réparer les routes secondaires, devenues vitales pour accéder aux deux villes, ont embourbé un camion-benne qui entrave la moitié de la chaussée. Cigarette aux lèvres ou derrière l’oreille, en short de sport et claquettes, les chauffeurs s’activent mollement sous le grand soleil. Sourire. J’aimerais voir le visage d’un inspecteur du travail face à de telles tenues de chantier. Les véhicules militaires s’amassent les uns derrière les autres. Vu du ciel, quelle belle cible…

<p>Cet article Un voyage dans le Donbass, ou l’histoire d’un reportage à venir a été publié par desk russie.</p>

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