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22.03.2026 à 16:14

Le discours de Fulton « Le nerf de la paix » et le monde d’aujourd’hui

Galia Ackerman
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À la Sorbonne, une allocution pour les 80 ans d’un discours historique appelle à suivre l’exemple de Churchill face aux défis actuels.

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Texte intégral (2568 mots)

À l’occasion du 80e anniversaire du célèbre discours de Fulton de Winston Churchill, le Chapitre français de l’International Churchill Society et Le Grand Continent ont organisé une soirée à la Sorbonne pour commémorer cet événement, et le placer dans le contexte de l’époque et d’aujourd’hui. La soirée à la Sorbonne, dans la prestigieuse salle Richelieu, a été un grand succès. Le clou de la soirée fut la lecture du texte intégral du discours par Lambert Wilson, qui a merveilleusement bien figuré le grand homme britannique. L’assistance a été saluée par la présidente de la Sorbonne, Christine Neau-Leduc, ainsi que par Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, et par Jean-Noël Tronc, président du Chapitre français Churchill. L’historien François Kersaudy a présenté au public aussi bien le contexte historique dans lequel ce discours fut prononcé que les réactions occidentales : mal compris à l’époque, ce texte s’est avéré prophétique. Vous pouvez lire la totalité du discours et les commentaires de François Kersaudy et de Jean-Noël Tronc publiés par Le Grand Continent ici. La soirée s’est conclue par une allocution de Galia Ackerman, directrice de la rédaction de Desk Russie, faisant le bilan de l’état du monde et appelant à suivre l’exemple du plus grand homme d’État du XXe siècle. Nous reproduisons ici cette allocution. 

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Le discours de Fulton nous plonge dans un passé où il était encore permis à Winston Churchill et à tant d’autres de rêver d’un monde meilleur. Un monde où l’ONU, fraîchement constituée, jouerait le rôle majeur de gardien de la paix universelle. Où les États-Unis, à l’apogée de leur puissance, auraient une responsabilité redoutable envers l’avenir en tant que grande démocratie. Où le monde anglo-saxon, porteur de progrès et de justice, serait uni pour œuvrer pour le bien de l’humanité. Où les peuples de la terre entière construiraient ensemble un Temple de la paix.

Quatre-vingt ans plus tard, force est de reconnaître que ces souhaits et ces rêves, venus après les terribles années du sang et des larmes pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se sont pas réalisés, au grand regret de ceux qui croyaient de toutes leurs forces en la démocratie et dans le « rêve américain », comme moi, qui suis née et ai grandi dans le monde communiste, en URSS.

Cependant, une partie du discours de Fulton était prophétique. Churchill est le premier à utiliser l’expression « rideau de fer » pour parler de l’Europe centrale et orientale, envahie militairement par les troupes soviétiques lors de leur marche sur Berlin, et qui était désormais incluse dans « la sphère soviétique », selon l’expression de Churchill. « Ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous avons combattu, constate-t-il, et ce n’est pas celle qui porte en elle les ferments d’une paix durable. »

Churchill sait que la bataille pour ce qui se trouve derrière le rideau de fer est perdue, pour l’instant en tout cas, et il propose de composer avec la Russie et les pays qu’elle contrôle dans une sorte de coexistence, sous l’autorité générale de l’ONU. Il s’inquiète néanmoins pour le monde libre : « Nul ne sait quelles sont les limites des tendances expansionnistes et prosélytes de la Russie soviétique », dit-il. Il parle des « cinquièmes colonnes communistes installées dans un grand nombre de pays à travers le monde, qui sont à l’œuvre, en parfaite unité et soumission absolue aux directives qu’elles reçoivent de la centrale communiste ».

C’est ce péril que Churchill appelle à contenir : « l’expansion indéfinie de la puissance de la Russie et de ses doctrines ». Et il souligne : « Il n’est rien que nos alliés et amis russes admirent autant que la force et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse – surtout la faiblesse militaire. »

La réaction de Staline est enragée. Une semaine après la publication du discours de Fulton, Staline accorde une interview à la Pravda, dans laquelle il qualifie  les propos de Churchill d’ « acte dangereux, destiné à semer la discorde entre les États alliés et à entraver leur coopération ». Il met même le politicien britannique sur un pied d’égalité avec Adolf Hitler. La Pravda publiait la caricature où Churchill, avec son éternel cigare, brandissait une bombe dans une main et traînait derrière lui des fantômes d’Hitler et de Goebbels. La réaction de Staline fut particulièrement vive face à l’affirmation selon laquelle les pays d’Europe centrale et orientale se trouvaient sous le contrôle politique de Moscou. En réponse à cette thèse, il adressa une sévère réprimande à Churchill. Il en ressortait que la volonté de l’URSS d’avoir des gouvernements amis dans les pays voisins n’était pas une expansion, mais une mesure naturelle d’autodéfense.

C’est à partir de ce moment qu’on peut parler de la guerre froide entre le « camp communiste » (коммунистический лагерь) et le monde occidental.

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Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, 18 mars : salle comble // Courtesy photo

*

Ce qui m’amène à la Russie poutinienne. Vladimir Poutine n’est pas un honnête historien, et il est nourri des mythes de la grandeur soviétique passée. L’idéologie, ou plus exactement la phraséologie communiste, a été rejetée, mais les pratiques du régime communiste sont restées les mêmes, amplifiées par de nouvelles technologies.

Sous nos yeux ébahis, car nous croyions que la Russie post-communiste serait un État « normal », capitaliste, libéral, occidentalisé, le régime de Poutine a vite montré ses dents : la deuxième guerre de Tchétchénie d’abord, dès 1999, quand Grozny a été rasé et que 10 % du petit peuple tchétchène, 100 000 personnes, ont été tuées. La guerre contre la Géorgie ensuite, en 2008, qui a provoqué l’amputation d’un pays indépendant, ancienne république soviétique, de 20 % de son territoire, et qui a précipité un changement de gouvernement : c’est un régime contrôlé par Moscou, oligarchique et mafieux, qui règne en Géorgie en réprimant toute opposition. En 2015, la Russie a envoyé ses troupes en Syrie pour aider le régime d’Assad à combattre son opposition et, dans une moindre mesure, l’État islamique. Enfin, et c’est le plus important, en 2014, la Russie a occupé militairement la Crimée et déclenché la guerre dans le Donbass. En 2022, elle a franchi un pas de géant dans ses ambitions territoriales et géopolitiques : dans un grand acte d’agression non provoqué, elle a attaqué toute l’Ukraine. Cette guerre, la plus terrible en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, dure toujours.

Ajoutons à cela une rhétorique terrifiante vis-à-vis de l’Occident, que les idéologues du régime traitent de pourri et menacent de la bombe atomique. Des actes de sabotage orchestrés par la Russie se multiplient depuis des années sur le territoire européen, une armada de pseudo-comptes générés par des fabriques de trolls et autres systèmes inondent les réseaux sociaux. Ils influencent les élections dans différents pays, et ils altèrent la perception de la réalité des citoyens occidentaux et de ceux du monde entier. Les cinquièmes colonnes dont parlait Churchill ne sont plus animés par des idéaux communistes, mais elles sont plus actives que jamais dans nos pays : des journalistes et des politiques à la solde des Russes, des milieux d’affaires à la vénalité sans borne, des militaires qui apprécient « la main ferme », une extrême droite qui soutient le soi-disant combat civilisationnel russe pour les valeurs dites traditionnelles, une partie de l’extrême gauche qui soutient la Russie pour des raisons «anti-impérialistes », etc.

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Lambert Wilson lit le discours de Fulton // Courtesy photo

Qu’avons-nous entrepris, nous Occidentaux, face à cette déferlante ? Rappelons-nous ce passage du discours de Fulton : « Jusqu’en 1933, et même jusqu’en 1935, l’Allemagne aurait pu être sauvée du sort terrible qui s’est abattu sur elle, et nous aurions tous pu échapper aux malheurs que Hitler a déchaînés sur l’humanité. Jamais, dans toute l’histoire, une guerre n’a été plus facile à prévenir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d’aussi vastes régions du globe. À mon avis, elle aurait pu être empêchée sans coup férir, et l’Allemagne pourrait aujourd’hui être puissante, prospère et honorée. »

C’est une affirmation juste, et elle est applicable à la Russie d’aujourd’hui. Nous n’avons pas élevé notre voix pour défendre les Tchétchènes et empêcher les Russes de commettre des atrocités contre eux. Or ce modèle basé sur la soumission des civils par les tueries de masse, la torture et la destruction de l’habitat, est entièrement appliqué aujourd’hui à l’Ukraine. Les Géorgiens, qui avaient un président pro-occidental, Mikheïl Saakachvili, et qui étaient massivement pro-OTAN (à 77 %), ont été déboutés en avril 2008 à Bucarest dans leur demande d’adhérer au programme de l’OTAN Plan d’action pour l’adhésion, le premier pas pour entrer dans l’OTAN, ce qui a encouragé l’agression russe qui s’est produite à peine quelques mois plus tard. Et là, après cette agression, avons-nous introduit des sanctions ? MM. Kouchner et Sarkozy ont été bernés par les Russes, et l’ensemble du monde occidental est resté coi.

Enfin, en 2014, nous avons introduit quelques timides sanctions, tout en cédant sur l’idée que la Crimée était russe, une opinion bien ancrée mais fausse chez beaucoup de nos concitoyens. Et quand la guerre à grande échelle a commencé, en février 2022, nous n’avons pas manifesté clairement notre intention non seulement d’aider l’Ukraine à survivre, mais de lui permettre gagner la guerre contre la Russie. En fait, ni les Européens, ni les Américains n’ont une idée nette de nos objectifs dans cette guerre, et l’Ukraine paie le prix immense, incommensurable, de notre pusillanimité.

Je voudrais conclure en disant quelques mots sur l’état du monde. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’éclatement de l’URSS, le monde était bipolaire. Aujourd’hui, il ne l’est plus, et le plus tragique, le plus inimaginable pour Sir Winston Churchill, dont nous honorons aujourd’hui la mémoire, c’est le changement dramatique survenu en Amérique. L’ONU est impuissante, et la menace impérialiste n’est plus seulement russe et chinoise, elle est aussi américaine. Aux USA comme en Russie, des idéologies réactionnaires, millénaristes, apocalyptiques envahissent l’espace public, et cela fait craindre qu’une autre prophétie de Churchill ne se réalise : « Les âges obscurs pourraient revenir ; l’âge de pierre pourrait revenir, porté par les ailes étincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd’hui répandre des bénédictions matérielles sur l’humanité serait à même de provoquer sa destruction totale. »

Peut-on combattre encore ces forces du mal, le poutinisme comme le trumpisme ? Là aussi, je vous encourage à suivre l’exemple de Churchill. Refusant de capituler alors que le Royaume-Uni était la dernière nation européenne à résister à la percée nazie après la défaite de la France, il a organisé les forces armées britanniques et les a finalement conduites à la victoire contre les puissances de l’Axe. Aujourd’hui, l’Europe doit s’unir au Royaume-Uni et jouer ce rôle conjointement avec lui, afin de sauvegarder nos valeurs et nos libertés face à l’expansionnisme russe et à son désir de conquérir nos élites, et face à la révolution conservatrice américaine et à ses velléités impérialistes.

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22.03.2026 à 16:14

Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier »

Holger Roonemaa
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L'ancien analyste du renseignement estonien, aujourd'hui ambassadeur, revient sur la sécurité européenne et les perspectives de la guerre en Ukraine.

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Texte intégral (4659 mots)

Entretien avec l’ambassadeur d’Estonie en Israël, réalisé par Holger Roonemaa

Pendant cinq ans, Andres Vosman a analysé les renseignements sur la Russie au sein du Service de renseignement extérieur estonien, jusqu’à sa nomination comme ambassadeur en Israël en août 2025. Dans cet entretien, il est question de la sécurité de l’Europe et de la suite de la guerre en Ukraine. 

Commençons par une question triviale. Comment décrire le mieux l’univers émotionnel de la société russe ?

Je pense que le mot « anxiété » caractérise le mieux la situation générale. Les Russes se demandent de plus en plus où est cette victoire tant attendue et promise depuis longtemps. Ils sont probablement confrontés à des difficultés de subsistance et beaucoup s’inquiètent pour l’avenir. Mais d’autres mots caractérisent également la société russe : indifférence, déconnexion, lavage de cerveau.

En effet ! Les lecteurs de la librairie Читай-город (Tchitai-gorod) ont massivement choisi « anxiété » comme mot russe de l’année. Comment l’anxiété peut-elle s’exprimer dans une société aussi fermée et répressive ?

Pour la majorité, elle s’exprime certainement dans l’autocensure. À bien des égards, la Russie est depuis longtemps revenue à l’ère soviétique. La seule question est de savoir si nous sommes en 1937 ou en 1984, c’est-à-dire si la situation va encore empirer ou si on a touché le fond.

Travailler dans le renseignement et faire des prévisions m’a rendu très prudent, surtout en ce qui concerne la Russie. Je ne ferais pas de prévisions à long terme, mais aucune lueur d’optimisme ne brille là-bas. Les cerveaux sont partis, les gens sont pleins de violence. Ils sont prêts à fermer les yeux sur n’importe quel crime.

L’espoir réside dans le fait que si, à un moment donné, les Russes doivent choisir entre la télévision et le réfrigérateur, c’est le réfrigérateur qui l’emportera. S’il ne reste plus rien dans le réfrigérateur, les gens pourraient soudainement descendre dans la rue et ce serait la fin de ce régime. J’espère sincèrement la fin de Poutine. Quel que soit son successeur, une période de confusion s’ensuivra. 

Comment le Kremlin lui-même comprend-il cela et dans quelle mesure la clique de Poutine surveille-t-il ce qui se passe dans la société ?

Le Kremlin surveille de très près ce qui se passe au sein de la société. Toute dictature craint de perdre le contrôle et utilise donc des méthodes de surveillance.

Nous savons que le Kremlin est très préoccupé par la manière d’atténuer les tensions potentielles avec les hommes probablement radicalisés ou déçus qui reviennent de la guerre. Le Kremlin et le FSB surveillent de très près ces développements, y compris toutes sortes de mouvements religieux, par exemple le néo-paganisme. La Russie ne peut pas contrôler ces mouvements comme elle contrôle l’Église orthodoxe. La Russie n’a pas la capacité de traiter ces problèmes fondamentaux. Des centaines de milliers d’hommes vont revenir pour réclamer des prothèses, le statut de héros, voire des postes avantageux. La prolifération des armes après la guerre est également un sujet important.

Et il en résultera des troubles mentaux…

L’alcoolisme, le syndrome de stress post-traumatique… La Russie n’est tout simplement pas prête à faire face à cela. Nous savons quel est le niveau des soins de santé en Russie. Je prévois donc que la fin de la guerre sera difficile pour la Russie.

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Des participants à la guerre contre l’Ukraine assistent à une intervention de la vice-Première ministre Tatiana Golikova, 2024 // Soloviev Live, capture d’écran

En Russie, l’opinion générale est que les sanctions n’ont pas eu d’impact visible sur la vie des citoyens ordinaires. Il est vrai que depuis six mois, les signes de danger sur l’économie russe se sont accrus ?

Le revenu des citoyens ordinaires est globalement au même niveau qu’en 2010. Cela signifie 15 ans de stagnation. Mais regardons vers l’avenir. Quelles sont les perspectives de la Russie ? Essentiellement, c’est de plus en plus une économie sous le contrôle de la Chine, un entrepôt de matières premières. La Russie dispose de pétrole, de gaz, de métaux rares et d’autres métaux, mais elle ne peut produire rien de significatif elle-même ni innover en matière de qualité. Si l’on met de côté l’industrie de guerre, comment faire face à la concurrence de l’économie internationale, où les mots clés sont l’IA, les technologies intelligentes et l’interaction internationale au niveau scientifique ? Dans ce grand jeu, la Russie a beaucoup reculé ces dernières années. Je ne vois pas comment la situation pourrait s’améliorer pour la Russie. 

Et quel est le mot qui caractérise le mieux la société estonienne ?

Je pense que c’est aussi l’anxiété. Elle est persistante. Elle nous est inhérente, nous sommes une petite nation et nous vivons à côté d’un voisin meurtrier. C’est peut-être aussi une force qui nous pousse à agir. Mais d’un autre côté, c’est aussi un facteur qui sape notre confiance et nous épuise.

À quelle fréquence vos amis vous demandent-ils quand la guerre va commencer ?

Très souvent. Cela arrive beaucoup et je suis déprimé par le fait qu’il y ait autant d’anxiété. Je suis également inquiet pour l’Ukraine et parfois déprimé par les nouvelles mais, en ce qui concerne notre propre sécurité, nous pourrions être beaucoup plus confiants. Cela ne signifie pas que tout va bien et que la fin de l’histoire est arrivée. La Russie de Poutine doit être surveillée en permanence, nous devons constamment valider nos hypothèses. Mais les questions du type « Narva sera-t-elle la prochaine ? » sont en effet frustrantes.

Que répondez-vous à vos amis qui vous demandent quand la guerre va commencer ?

Une guerre conventionnelle contre l’Estonie n’est pas très probable dans un avenir proche, pour diverses raisons. Mais nous devons nous y préparer, car nous vivons à côté d’un État malade et agressif par nature.

Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

Tout d’abord, de tout ce que je sais de la pensée russe, de la vision du monde de la Russie, des intentions de la Russie, la guerre contre les pays baltes n’en fait pas partie. Je ne sais pas s’il existe actuellement ou s’il y a eu ces dernières années une intention d’attaquer militairement les pays baltes. Nous faisons partie de l’OTAN. L’OTAN, d’après ce que j’ai vu, est toujours opérationnelle. La Russie prend l’article 5 au sérieux.

Nous voyons chaque jour à quel point la Russie calibre soigneusement jusqu’où elle ira dans certaines choses. Prenons par exemple la campagne de sabotage. Certaines opérations ont le feu vert de la Russie, mais pas d’autres.

Qu’est-ce qui n’est pas retenu en matière de sabotage, par exemple ?

Les attentats terroristes faisant de nombreuses victimes civiles. Par exemple, contre des avions de ligne. Lorsque les services de renseignement occidentaux ont découvert des projets de ce type et l’ont porté à l’attention des responsables politiques, le Kremlin les a suspendus, car il était clair que c’était jouer avec le feu.

Cependant, certains fonctionnaires russes dont le QI est inférieur à la moyenne exécutent les ordres et improvisent parfois dans l’espoir de rendre service au tsar. Cela peut entraîner des erreurs, ce qui est dangereux. Avec la Russie, il faut toujours être sur ses gardes.

Le plus grand danger pour nous est une erreur de calcul de Moscou. Comme on le sait, ils se sont également trompés en Ukraine, bien que Poutine ait voulu récupérer l’Ukraine dès le premier jour. L’Estonie n’appartient pas au soi-disant monde russe (Rousski mir). Nous ne faisons pas partie du cœur de la Russie pour Poutine ou pour son cercle rapproché, contrairement à l’Ukraine et au Bélarus. La Russie n’a actuellement pas l’intention d’occuper une partie des pays baltes, mais cela pourrait changer avec le temps. J’insiste donc toujours sur le facteur temps, car c’est aussi le rôle des services de renseignement de vérifier et de valider ces hypothèses chaque jour.

La deuxième raison d’être confiant est notre appartenance à l’OTAN, et la troisième est la guerre en Ukraine, qui est un facteur limitant pour la Russie. La Russie s’est engagée militairement pour conquérir l’Ukraine. Même lorsque la guerre prendra fin, une partie considérable de l’armée russe restera probablement dans les territoires occupés de l’Ukraine et à ses frontières. Ainsi, toute attaque militaire qui comporte un risque élevé contre l’OTAN, par exemple dans les pays baltes, obligerait probablement la Russie à libérer d’importantes ressources ailleurs. Ce n’est pas comme si la 76e division aéroportée de Pskov recevait un ordre et que le tour était joué. Beaucoup de choses peuvent mal tourner.

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Andres Vosman. Photo: Priit Simson / Delfi Media

Dans le même temps, nous avons lu et entendu d’innombrables affirmations contraires de la part de l’Europe, de l’Ukraine et même des États-Unis. Le chancelier Merz affirme que l’objectif de Poutine est de restaurer l’Union soviétique. Boudanov affirme que Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine, etc. Différents experts tentent de fixer une date à laquelle la Russie attaquera ou sera prête à attaquer les pays baltes.

Souvent, ce que les services de renseignement occidentaux disent sur les capacités de la Russie repose sur l’hypothèse que la guerre avec l’Ukraine prendra fin et que la Russie atteindra ses objectifs dans ce pays. Jusqu’à présent, la Russie n’a atteint aucun de ses principaux objectifs en Ukraine. Il s’agit donc de scénarios hypothétiques, principalement en termes de prévision des capacité russes. On confond souvent l’intention et la capacité.

Il y a effectivement eu différentes déclarations dans les médias, mais ce n’est pas mon rôle de les commenter. Je sais que les évaluations des services de renseignement estoniens concernant la menace russe ne diffèrent pas de celles de nos partenaires les plus compétents dans ce domaine.

Quant aux déclarations des responsables des services de renseignement ukrainiens sur les pays baltes, non seulement cette année, mais aussi auparavant, elles sont largement motivées par le désir de créer un sentiment d’urgence et une vigilance accrue chez les Occidentaux, pour les inciter à traiter la Russie avec plus de fermeté. Nous sommes donc en quelque sorte des dommages collatéraux.

Les déclarations des responsables politiques et des services de renseignement occidentaux sont souvent destinées à leur public national. Dans le cas de l’Allemagne, par exemple, elles visent à susciter une certaine approbation dans la société, par exemple sur l’augmentation des dépenses militaires. Les pays baltes constituent un exemple pratique à utiliser. Les médias sont également responsables, car ils amplifient et sortent parfois les choses de leur contexte afin de créer des titres plus accrocheurs.

On a beaucoup parlé récemment de la nécessité pour l’Europe et l’OTAN de commencer à riposter contre la Russie en matière de sabotage et de mener des contre-opérations sur le territoire russe. Giuseppe Dragone, le chef du Comité militaire de l’OTAN, a par exemple présenté une stratégie de ce type. Est-il un réaliste ?

Cela revient à parler de quelque chose qui devrait être évident. Pourquoi en parler ? Si la Russie mène une guerre dite hybride contre nous, il paraît raisonnable de nous défendre. Une partie de cette défense consiste à mener aussi des actions offensives.

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À Ivangorod (Russie), diffusion sur écran géant du défilé du 9 mai à destination de Narva (Estonie), villes séparées par la rivière frontière, 2025 // 5 kanal, capture d’écran

Pourquoi n’avons-nous pas confiance en nous, en Estonie ?

Cela tient à notre petite taille et à notre histoire, mais c’est clairement lié aux développements internationaux de l’autre côté de l’océan, qui ont rendu les gens plus anxieux. Résidant maintenant en Israël, qui est l’une des sociétés les plus sûres d’elle-même, je pense que sans cela, il est difficile de survivre. Il faut croire en soi, en ses amis, et être prêt à agir.

Mais l’Europe n’est pas petite, ni géographiquement ni en termes de population : 450 millions de personnes vivent en UE. Son économie est plusieurs fois supérieure à celle de la Russie. Ce qui explique le manque de confiance dans la société estonienne ne peut expliquer la même chose en Europe.

De notre point de vue, la situation n’est pas parfaite. L’Europe peine à parler d’une seule voix. Cette cacophonie est inscrite dans l’architecture de l’UE. Malheureusement, certains États membres travaillent contre l’Union. Mais revenons en février 2022. Qui aurait pu prédire qu’aujourd’hui, quatre ans plus tard, nous élaborerions le 20e paquet de sanctions, resserrant sans cesse l’étau ? Oui, les choses prennent trop de temps et nos actions sont parfois pleines d’exceptions et de lacunes mais, dans l’ensemble, c’est une relative unanimité et une volonté de soutenir l’Ukraine qui prévalent.

Dans le cadre du concours du mot russe de l’année, договорнячок (dogovorniatchok) a également été soumis au vote. Sous une forme affectueuse et sarcastique, ce terme peut être traduit approximativement par « accord secret », en référence aux négociations menées sous la médiation des États-Unis. Pourquoi la société russe est-elle si sarcastique à l’égard de ces négociations ?

Le sarcasme est inhérent à la société russe en général. Il vient de l’époque soviétique, où l’on ne pouvait pas croire ce que disaient les médias. Je pense qu’actuellement, l’attitude générale est simplement qu’on ne peut pas vraiment négocier avec l’Occident, qu’on ne peut pas lui faire confiance. C’est pourquoi les Russes sont sceptiques à l’égard de toutes sortes d’accords. L’Occident est tout aussi sceptique [à l’égard de la Russie].

Comment analysez-vous les négociations entre les Américains et les Russes ?

Il semble qu’une sorte de jeu circulaire soit en cours. Nous avons déjà connu cette situation, quand le président américain avait déclaré qu’il s’attendait à une percée d’un moment à l’autre. Nous avons également entendu que Poutine voulait la paix. Dans les faits, nous ne voyons rien de tel. Je suis sceptique quant à la possibilité d’une avancée significative dans les mois à venir. 

Poutine souhaite-t-il conclure un accord ?

Poutine souhaite conclure un accord à ses propres conditions. Le contrôle de l’Ukraine semble être une question existentielle pour lui, du point de vue de son héritage dans l’histoire russe. L’Ukraine est un sujet qui passionne Poutine depuis plus de 20 ans. Poutine n’est pas un historien mais, depuis la fin des années 1990, il semble croire que la Russie ne peut retrouver sa grandeur sans contrôler l’Ukraine et le Bélarus. Ces trois pays formeraient ce qu’il appelle le cœur de la Russie. Lorsque Poutine parle de la grandeur et de la croissance de la Russie, de ses frontières, il fait surtout référence à ces trois pays.

Cette guerre ne concerne pas le Donbass ou la connexion terrestre avec la Crimée. Pour Poutine, cette guerre concerne toujours le contrôle de Kyïv. Kyïv ne doit pas nécessairement être conquise pour cela, mais un gouvernement pro-russe doit être mis en place. Actuellement, cela ne semble possible sous aucun angle. L’Ukraine a versé trop de sang.

L’Ukraine devrait-elle renoncer au Donbass ou à une partie du territoire non conquis ?

Cela signifierait peut-être une pause dans la guerre, mais pas sa fin. D’après ce que savent les services de renseignement occidentaux, Poutine n’a pas renoncé à ses objectifs. Il a probablement revu son calendrier, mais rien n’indique qu’il ait renoncé à son objectif final. La bonne nouvelle, c’est que cet objectif final ne semble pas beaucoup plus proche pour la Russie qu’il y a quatre ans.

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Exercice Bold Panzer en Estonie, avec la participation des forces françaises, en octobre 2025 : un char Challenger 2 en manœuvre // nato.int

Combien de temps l’Ukraine tiendra-t-elle, en supposant qu’aucun traité de paix ne soit conclu ?

L’Ukraine se trouve dans une situation très difficile depuis suffisamment longtemps. Le problème de l’Ukraine est principalement le manque de personnel, mais je ne vois aucun signe indiquant que l’Ukraine serait prête à abandonner. Parce qu’ils savent quelle est l’alternative. Ils n’ont pas le choix. Tant que le soutien européen au moins reste intact, et il me semble qu’une très grande partie de l’Europe continue de soutenir fermement l’Ukraine, je pense que l’Ukraine tiendra bon. Cela ne signifie pas que c’est facile pour elle ou qu’elle ne perdra pas davantage de territoire.

Outre la question de la cession de territoire, l’autre chapitre important des négociations concerne les garanties de sécurité accordées à l’Ukraine. Sur quelle base peut-on supposer la validité de tels accords au cas où la garantie devrait être activée ?

Les doutes sur la valeur des accords et des promesses se sont probablement accrus, mais je ne suis pas sûr que cette méfiance ait désormais pris le dessus. Entre autres choses, je pense que la Russie continue de considérer l’article 5 de l’OTAN comme valide et ne souhaite pas le tester pour le moment. En ce qui concerne les garanties de sécurité de l’Ukraine, la question clé est de savoir si les garants sont prêts à entrer en guerre avec la Russie pour la sécurité de l’Ukraine. C’est une question qui ne souffre pas d’ambiguïté. Si la réponse est oui, alors les garanties sont crédibles.

Il n’y a pas longtemps, les États-Unis ont ratifié une nouvelle stratégie de sécurité nationale. Dans quelle mesure devons-nous prendre cette stratégie au sérieux ?

Il me semble que sous Trump, aucun document stratégique n’a la même valeur que sous une autre administration. Trump n’a pas pour habitude d’agir dans le cadre de stratégies élaborées par des fonctionnaires. Ce document a probablement été rédigé en relativement peu de temps par une poignée de personnes. De plus, la communication autour de ce document était différente de ce qui se faisait auparavant, ce qui amène à se demander dans quelle mesure il est réellement programmatique ou stratégique. Il regorge de slogans caractéristiques du mouvement MAGA. À titre personnel, je pense que nous ne devrions pas accorder beaucoup d’importance à de document sur la stratégie.

Un autre document, adopté un peu plus tard, est la loi sur l’autorisation de la défense nationale (NDAA), qui ne provient pas de la Maison-Blanche, mais du Congrès. La NDAA me semble beaucoup plus optimiste, en particulier dans la partie concernant l’Europe, l’Estonie et les États baltes.

Oui, les pays baltes sont la référence en matière de bons alliés du point de vue de Washington. L’Estonie a généralement une bonne image à Washington. Nous disons ce que nous faisons et nous faisons ce que nous disons. Nous ne nous plaignons pas, mais nous proposons nous-mêmes des solutions. Le fait que l’aide financière américaine aux investissements de défense des pays baltes ait été consolidée est certainement une étape importante.

Par rapport à la période précédente, le financement alloué à l’Initiative de sécurité balte est même en augmentation.

Je recommanderais à tous ceux qui s’inquiètent fortement de la position des États-Unis en Europe de prendre note de ce fait. Je ne fais pas partie de ceux qui déclarent la fin de l’OTAN. Oui, l’OTAN n’est probablement ni le sujet le plus urgent ni le plus populaire pour les décideurs politiques à Washington en ce moment mais, dans quelques années, nous pourrions nous retrouver dans une situation où l’OTAN sera à nouveau d’actualité à Washington. Je ne sais pas si Moscou a l’intention de tester l’OTAN en raison de sa prétendue faiblesse et de l’attitude de la nouvelle administration américaine. Au contraire, je pense que le caractère imprévisible de Trump et sa disposition à recourir à la force militaire dans divers endroits du monde ont rendu la Russie quelque peu inquiète.

La version initiale de cet entretien a été publiée en estonien dans Eesti Ekspress (Delfi Estonia).

La version en anglais a été publiée dans le blog personnel de l’auteur et traduite par Desk Russie.

Nous remercions Delfi Estonia pour l’autorisation de publier l’entretien.

<p>Cet article Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier » a été publié par desk russie.</p>

22.03.2026 à 16:13

En Géorgie, des chaînes de télévision sous le contrôle du pouvoir politique

Victor Sardjeveladze
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Sous pression politique et financière, les télévisions géorgiennes voient leur marge de manœuvre se réduire, au risque de faire disparaître les voix indépendantes.

<p>Cet article En Géorgie, des chaînes de télévision sous le contrôle du pouvoir politique a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1999 mots)

Depuis plus de deux ans, le gouvernement géorgien multiplie les attaques et les lois répressives contre les médias indépendants. Les chaînes de télévision en particulier, qui représentent la première source d’information pour la population, voient leur liberté se restreindre de jour en jour, dans un pays où leur existence a toujours dépendu du pouvoir politique.

Lorsqu’on allume la télévision en Géorgie, il y a de quoi être surpris : plus d’une dizaine de chaînes de télévision généralistes et d’actualité en langue géorgienne se partagent les fréquences. C’est beaucoup dans l’espace post-soviétique, où les chaînes russes sont généralement omniprésentes. Deuxième étonnement : chacune de ces chaînes est fortement orientée politiquement, brouillant régulièrement la frontière entre média d’information et média d’opinion. Ainsi, il est fréquent de voir une chaîne d’opposition couvrir intégralement une manifestation anti-gouvernementale tandis que sa concurrente ne montre quasiment aucune image des contestataires et passe la journée à relayer les déclarations officielles du gouvernement.

Cette tendance, ancienne, a été sérieusement bousculée depuis fin 2024, avec le basculement autoritaire du parti au pouvoir, Rêve géorgien. En avril 2025, le Parlement, largement acquis à ce parti depuis des élections législatives contestées par les partis d’oppositions et critiquées par la plupart des observateurs occidentaux, a voté le « Foreign Agent Registration Act » (FARA, loi sur les « agents de l’étranger ») qui oblige tout individu ou entité recevant des financements étrangers à s’enregistrer auprès du gouvernement. La loi, complétant une première votée au printemps 2024, reprend largement celle adoptée par le Parlement russe en 2012 et dont se sert le Kremlin depuis lors pour faire taire toute ONG ou média hostile au pouvoir. Conséquence directe en Géorgie : la chaîne Mtavari TV, première chaîne d’opposition du pays et deuxième en termes d’audience, a décidé de fermer en mai 2025, sur fonds de bataille idéologique entre ses dirigeants.

Un contrôle financier et éditorial

Le 24 février dernier, le Parlement décide d’aller plus loin en amendant sa loi sur l’audiovisuel afin d’interdire tout financement étranger des chaînes de télévision et de radio, sauf pour la publicité et les placements de produit. « Cette criminalisation du financement étranger pose un risque existentiel pour les médias d’opposition », note Tamar Kintsurashvili, directrice de l’ONG Media Development Foundation. « Le marché de la publicité est tellement déséquilibré en Géorgie que ces médias ont toujours compté sur les financements étrangers et les ONG locales pour survivre. Maintenant, ces deux sources sont coupées ». Selon l’ONG indépendante MediaChecker, les quatre principales chaînes de télévision pro-gouvernementales se sont en effet partagées 78,5 % des revenus publicitaires en 2025, laissant aux chaînes d’opposition la portion congrue. Dans son dernier rapport annuel, Transparency International Georgia note un risque élevé de fermeture des deux principales chaînes d’opposition, TV Pirveli et Formula TV, dans ce contexte de restrictions financières.

Mais c’est le deuxième amendement à la loi sur l’audiovisuel qui inquiète le plus le secteur. Celui-ci oblige les médias à s’assurer de « l’exactitude » des informations publiées ou diffusées et de « l’impartialité » de ses journalistes. Toute suspicion de violation sera examinée et tranchée par la Commission nationale des communications (« ComCom », l’ARCOM géorgien) après saisine. La sanction peut aller du simple rappel à l’ordre à la fermeture définitive. « Cette nouvelle loi ouvre clairement la porte à une réglementation étatique du contenu informationnel, là où c’était auparavant le rôle des médias eux-mêmes », note Merab Metreveli, journaliste à la chaîne de télévision indépendante Palitra News. « Et, bien sûr, il y des chances que cette règle soit surtout appliquée aux médias indépendants, à des fins politiques, et non aux médias pro-gouvernementaux. » Selon la ComCom, qui a accepté de nous répondre uniquement par écrit, ces amendements « ont vocation à créer un environnement médiatique pluraliste et de qualité en Géorgie, en assurant la justesse de l’information, l’impartialité, et en combattant la désinformation. Cette législation est similaire à ce qui est déjà en place dans tous les pays de l’UE. » Or rien ne permet d’affirmer qu’une telle régulation éditoriale ait été instituée dans les pays cités, mis à part en Hongrie. Ces dernières semaines, suite à des saisines par le parti au pouvoir, l’organe de régulation a d’ores et déjà rappelé à l’ordre quelques médias, dont Formula TV, pour l’utilisation de vocabulaire jugé anti-gouvernemental, comme « gouvernement de facto » ou « Parlement de Rêve géorgien ».

Une instrumentalisation politique

Cette bascule sans précédent s’inscrit toutefois dans un contexte qui a toujours été tendu pour les médias audiovisuels dans l’histoire récente. Selon Tamar Kintsurashvili, « les médias ont toujours été très polarisés et les chaînes ont toujours été instrumentalisées par les partis politiques. Une des explications est que le marché publicitaire local n’a jamais été autonome, de sorte que les grosses chaînes ont besoin du pouvoir politique pour subsister. » D’autre part, « l’influence de la télévision est encore très grande en Géorgie », note Merab Metreveli, « c’est pourquoi les partis politiques ont toujours eu intérêt à les contrôler d’une manière ou d’une autre ». Le cas d’Imedi TV est un exemple frappant. Aujourd’hui première chaîne du pays en termes d’audience, très proche du gouvernement, elle était entre 2003 et 2007 farouchement opposée au Président de l’époque, Mikheïl Saakachvili. Alors que la chaîne prenait de l’ampleur dans l’opinion publique et que les manifestations se multipliaient contre le pouvoir en place, les forces de l’ordre étaient entrées dans les studios et le gouvernement avait pris le contrôle de la chaîne, alors détenue par Badri Patarkatsichvili, ancien oligarque ayant fait sa fortune en Russie. La raison principale invoquée : « Soutien à une tentative de coup d’État ». En 2012 et suite à la première victoire de Rêve géorgien, la chaîne retombe dans les mains de la famille Patarkatsichvili et devient peu à peu un outil puissant de propagande gouvernementale. Nombreuses sont les figures politiques passées par Imedi occupant aujourd’hui de hautes fonctions dans les partis politiques.

Mais alors, quel est le rôle de la ComCom dans tout ça ? Selon la législation géorgienne, le régulateur est totalement indépendant du gouvernement et ses membres, nommés par le Parlement sur proposition du président, sont libres de toute pression politique. Mais la réalité est bien différente. « Ils disent que la ComCom est indépendante, mais en vérité elle ne l’a jamais été. On le comprend en regardant les membres et les présidents qui sont passés par la commission. Surtout le nouveau président », assure Merab Metreveli. Kakha Bekauri, président de la ComCom de 2017 à 2025, ancien directeur de Channel 9 (chaîne détenue par le milliardaire et fondateur de Rêve géorgien Bidzina Ivanishvili, fermée en 2013), a en effet été critiqué pour avoir imposé une vision proche de celle du gouvernement durant ses deux mandats. Ainsi, à l’automne 2024, il met en garde certaines chaînes suite à la diffusion de sondages d’instituts britanniques et allemands donnant Rêve Géorgien perdant aux élections législatives, les menaçant de sanctions s’ils ne « vérifiaient pas [leur] fiabilité ». Le 12 septembre 2024, la ComCom a sanctionné Mtavari TV, qui avait refusé de diffuser une publicité de Rêve géorgien utilisant sur des images de la guerre en Ukraine un discours anti-occidental. Fin janvier 2026, Goga Gulordava est nommé président de la ComCom. Ancien député de Rêve géorgien de 2016 à 2020, Gulordava a alors notifié aux principales chaînes de télévision qu’il compte mettre en place sans délai la totalité de la nouvelle loi sur l’audiovisuel. De leur côté, les responsables de ComCom affirment : « À ce jour, la Constitution et la législation géorgienne confirment l’indépendance de la ComCom. Le fait que notre nouveau président ait été membre de Rêve géorgien ne saurait être une preuve de partialité politique. »

Le service public comme solution

Face à ce constat accablant, et alors que Reporters sans frontières classe désormais la Géorgie à la 114e place sur 180 pour la liberté de la presse en 2025 (contre la 105e place en 2024) et que la violence envers les journalistes ne cesse de croître, il n’y a guère de lueurs d’espoir pour le paysage audiovisuel géorgien. Les médias en ligne, qui représentaient jusqu’à présent une solution pour les journalistes indépendants, sont désormais vivement menacés par la loi FARA, qui les coupe d’une ressource financière précieuse. Pas sûr non plus que les sanctions financières du Royaume-Uni contre les chaînes pro-gouvernementales Imedi TV et POSTV, en raison de leur traitement de la guerre en Ukraine, soient une solution pérenne. Pour contrer l’extrême polarisation du paysage audiovisuel – qui a sans aucun doute été déterminante lors des élections de 2024 –, un service public apparaît comme une solution durable. Or celui-ci existe : le Georgian Public Broadcasting (GPB). Mais, peu regardée (sa première chaîne ne totalise que 4 % environ des parts d’audience), elle fait elle aussi face à de nombreuses critiques pour sa dépendance vis-à-vis du pouvoir. « Un diffuseur public, indépendant du gouvernement mais surtout indépendant du marché publicitaire, c’est la clé de l’information libre. Malheureusement, ça aussi le gouvernement l’a pris ! » déplore Tamar Kintsurashvili, qui a elle-même dirigé GPB entre 2005 et 2008. Joseph Katsitadze, reporter pour GPB durant 12 ans, a été licencié par le groupe en 2025 après avoir dénoncé un traitement biaisé de l’information. Il a raconté à RSF sa désillusion lorsque la chaîne a commencé à censurer les informations liées aux contestations qui ont suivi les élections de 2024 : « Ce n’est plus de l’audiovisuel public, c’est de l’obéissance politique grimée en journalisme. Le public a droit à la vérité et c’est le rôle d’un média public véritablement indépendant de le garantir. Retrouver l’indépendance éditoriale, cela ne concerne pas seulement les journalistes, c’est le droit de chaque Géorgien d’être informé, d’avoir une voix et d’être respecté. »

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22.03.2026 à 16:13

Rendez-vous à « Nuremgrad ». Culpabilités russes et dettes européennes

Pierre Raiman
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Pour qu’un « procès de Nuremgrad » ait lieu, il faudra d’abord l’effondrement du système poutinien. Mais ce procès ne pourra se limiter à juger des criminels.

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Texte intégral (6725 mots)

Avant 2022, L’Europe a préféré ne pas voir. Depuis 2022, elle ne comprend pas la nature de la guerre que la Russie mène, et ne fait pas tout ce qu’elle pourrait faire pour aider l’Ukraine – ce qu’elle lui doit. L’Ukraine, en résistant seule, le paie de son sang, et notre culpabilité collective s’alourdit chaque jour. Pour qu’un « procès de Nuremgrad » ait lieu, il faudra d’abord l’effondrement du système poutinien. Mais ce procès ne pourra alors se limiter à la condamnation des criminels, il lui faudra rouvrir ce que Poutine a scellé – la confrontation douloureuse de la société russe avec la vérité de son passé.

Oui, rendez-vous à Nuremgrad, mais ne faites pas votre valise. « Nuremgrad », le Nuremberg russe n’existe pas encore. Ni après Staline, ni après l’effondrement de l’URSS, ni après Boutcha, Izioum ou Marioupol, la société russe n’a été confrontée à ce qui a été fait en son nom. Aucun tribunal, rien de comparable au « Travail de mémoire12 » allemand. Et cette inexistence ouvre la voie à la répétition du crime.

Or il se répète. En 1932-1933, Staline a organisé la destruction de la nation ukrainienne par la famine, le Holodomor – ce que Lemkin qualifiait d’« exemple classique du génocide soviétique13 ». Quatre-vingt-dix ans plus tard, une seule lettre a changé : du holod la faim)– au kholod –(le froid).  Les moyens diffèrent, le but demeure : la destruction du peuple par l’asphyxie de ses conditions de vie.

Il y eut pourtant un moment où un Nuremgrad semblait possible : en 1991, lorsque l’Union soviétique s’effondrait. Mais personne ne l’avait vaincue. Aucun vainqueur n’imposa à la société russe d’être confronté à ses crimes. Sakharov, qui aurait pu dire au Russes ce que Jaspers avait dit aux Allemands – vous n’êtes pas tous des criminels, mais vous êtes tous responsables – était mort deux ans plus tôt, épuisé par ses combats.

Il faut donc faire un détour par l’Allemagne – non parce que les régimes se confondent, mais parce que c’est là, dans les décombres ou depuis l’exil, qu’ont été forgés les mots qui manquent encore à la Russie. Jaspers, Arendt, Rossellini, Remarque, Sirk : chacun a tenté de nommer ce que le droit seul ne saisit pas – le silence de ceux qui ont laissé faire, la responsabilité de ceux qui savaient. Ce qu’ils ont forgé n’était pas fait pour le seul nazisme, mais pour toutes les fois où cela recommencerait.

En 1946, au lendemain du procès de Nuremberg, Jaspers publiait Die Schuldfrage21. Interdit de publication depuis 1937 pour avoir refusé de se séparer de son épouse juive, informé que leur déportation était fixée au 14 avril 1945, il avait préparé avec elle des pilules de cyanure. Les troupes américaines entrèrent dans leur ville, Heidelberg, le 1er avril. Le philosophe qui est resté s’adresse à des étudiants dont certains portaient l’uniforme : c’est de cette expérience du dedans que le livre tire sa force. Hannah Arendt, dont Culpabilité organisée et responsabilité universelle22 paraît la même année, écrit depuis la position inverse : exilée à New York, apatride depuis que les lois de Nuremberg lui ont retiré sa nationalité.

Quatre-vingts ans plus tard, leur lucidité nous éclaire. Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Poutine et Lvova-Belova pour la déportation d’enfants ukrainiens – prolongeant le geste de Nuremberg. Mais l’accusé n’a pas été vaincu. Il gouverne, il reçoit. Et la société russe, enfermée dans un brouillard où l’État refuse toute culpabilité, n’a guère d’espace pour le travail de différenciation que Jaspers décrivait.

Ce brouillard n’enveloppe pas que la Russie. Il s’étend aussi sur l’Europe. Le titre de l’essai d’Arendt l’énonce : la responsabilité atteint quiconque sait et ne fait pas tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher le crime. Les concepts forgés par Arendt et Jaspers pour l’Allemagne d’après Auschwitz s’appliquent à la Russie en guerre – et se retournent contre tous ceux qui assistent au crime sans agir.

À Karabach, dans l’Oural, un vidéaste scolaire nommé Pavel Talankin a filmé de l’intérieur ce que l’absence de Nuremgrad produit au quotidien. Son documentaire, oscarisé, Mister Nobody contre Poutine23, montre une école transformée en machine de guerre : les enfants marchent au pas, manient des armes, récitent des scripts de propagande que leurs enseignantes ne comprennent même pas – elles trébuchent sur le mot « dé-na-zi-fi-ca-tion ». Poutine, cité dans le film, déclare : « Ce ne sont pas les soldats qui gagnent les guerres, ce sont les instituteurs24. » Triste écho de son maître Staline qui assénait : « Les écrivains sont les ingénieurs de l’âme25. »

Solomon, un combattant ukrainien russophone que j’ai rencontré, posait cette question avec la franchise du soldat : « How do you explain the silence of Russians? Fear of the FSB is not enough26… » Ce que le film de Talankin met au jour est plus ancien et plus profond que la peur – l’habitude de subir, transmise de génération en génération. Les enseignantes de Karabach n’inventent pas la propagande, elles la subissent et la transmettent, tuant chez leurs élèves, comme l’écrit Olga Medvedkova, « tout ce qu’il y a de spontané, de libre, de joyeux, de vivant27. »

Le miroir et le tiroir

En 1945, des vainqueurs entrèrent dans Berlin. Ils ouvrirent les camps et forcèrent les Allemands à regarder les cadavres. Puis il y eut Nuremberg – imparfait, mais réel – et ces chambres de dénazification où des millions d’Allemands durent répondre de leur conduite. L’exercice fut souvent saboté, parfois grotesque. Mais un miroir fut tendu.

En 1991, l’Union soviétique s’effondra comme un vaisseau pourri. Mais la quille du navire – le KGB – resta intacte28 : sur elle, Poutine rebâtit l’État, repeignit la coque et changea le pavillon. Mêmes cales, même cap, autres initiales. Les bourreaux du Goulag ne furent jamais jugés, les archives entrouvertes vite refermées, comme un tiroir tiré par erreur29.

Faute de Nuremgrad, la Russie post-soviétique n’a jamais traversé ce moment de rupture intérieure. Memorial en fut l’ébauche ; Poutine l’a interdit en décembre 2021, deux mois avant l’invasion, rompant ainsi le fil qui reliait la Russie à la vérité de son passé, juste avant que le passé ne recommence.

Arendt avait vu ce qui se jouait dans ce vide. Le totalitarisme détruit la « zone neutre » de l’existence : cet espace où l’on peut vivre sans que la vie dépende du crime. Quand cette zone disparaît, chacun est sommé d’entrer dans le rang : criminel, complice, ou suspect. Tout le monde est impliqué et nul ne sait plus à qui il a affaire.

L’impunité n’est pas un vide, c’est un legs. Un système qui n’est pas jugé se dépose, dans les habitudes, les appareils, les récits, dans cette aptitude à se dire : « ce n’était pas moi ». Ce qui se transmet alors n’est pas seulement l’idéologie du crime, mais son savoir-faire.

En 1932-1933, Staline organisa la destruction de la nation ukrainienne par la famine. Lemkin en décrivit la mécanique : quatre coups simultanés – l’intelligentsia, les Églises, la faim, le brassage ethnique. Des millions de morts, pas de tribunal. Et le droit international lui-même, plus tard, fut négocié sous pression soviétique de manière à laisser le crime impuni30.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, les mêmes armes ou presque reviennent : négation de l’identité, viols, pillage, déportation d’enfants, destruction des infrastructures énergétiques à l’approche de l’hiver. En octobre 2022, l’armée russe détruisit le mémorial du Holodomor à Marioupol – effacer la mémoire du génocide précédent pour mieux accomplir le suivant.

Jaspers interrogeait la promesse de Nuremberg. Il y voyait « un fragile et ambigu précurseur d’un ordre mondial ». Les mandats de la CPI contre Poutine et Lvova-Belova prolongent ce geste, mais l’accusé n’a pas été vaincu. Il gouverne, voyage et reçoit. Jaspers ne se contentait pas de saluer le tribunal : il en exposait la limite. « La restriction du procès aux dirigeants sert à exonérer le peuple allemand. » Mais il ajoutait aussitôt : « Pas de façon à le libérer de toute culpabilité – bien au contraire. C’est la nature de notre culpabilité véritable qui n’en apparaît que plus clairement.»

Le procès pénal trace une frontière : vous n’êtes pas tous des criminels. Mais cette frontière fait apparaître ce qui se trouve de l’autre côté – les culpabilités politique, morale, métaphysique, que chacun doit examiner seul. Sans cette séparation, le piège se referme : « Là où tous sont coupables, personne ne l’est31. »

Déclarer que les Russes, comme les Allemands hier, forment un bloc criminel, c’est reproduire ce que le régime veut faire croire – l’identité du peuple au pouvoir – et c’est, paradoxalement, exonérer les coupables en dissolvant leur responsabilité dans un collectif ethnique indifférencié, qui reproduit en miroir ce que le totalitarisme a toujours voulu : la fusion du peuple et du pouvoir.

Les Ukrainiens – victimes de deux génocides impunis ordonnés depuis Moscou, à quatre-vingt-dix ans d’intervalle – ont des raisons incontestables à leur colère. Cette colère, quiconque regarde les faits la partage. Mais elle n’exempte pas de distinguer : la « culpabilité collective » est un attribut des régimes totalitaires ; la « responsabilité collective » est le lot des citoyens d’un État criminel – une responsabilité dont on ne se libère « qu’en agissant contre la guerre32 ».

Ce qui frappe, c’est la nudité des faits. Des corps dans les rues de Boutcha, les mains liées. Une fosse commune à Izioum. À Marioupol, le mot « ENFANTS » peint au sol du théâtre d’art dramatique, lisible depuis le ciel – puis les bombes. Rien de clandestin : le crime se commet à découvert, comme s’il n’avait plus besoin de la pénombre.

Le documentaire de Talankin montre que cette impudeur n’est pas un accident. À Karabach, des mercenaires de Wagner entrent dans une école comme on inviterait un pompier qui serait un incendiaire. « Voici une petite mine très sympathique, elle permet de tuer d’un seul coup beaucoup de personnes… » La scène est filmée, assumée, et le crime enseigné devient un programme.

C’est ce qu’Arendt met au jour33. Non un défaut de morale mais une technique de gouvernement. Le totalitarisme ne se contente pas de faire commettre des crimes ; il prépare l’après par la confusion, disperse les responsabilités comme on disperse des cendres. Il n’a pas besoin que tous tuent. Il a besoin que beaucoup se taisent, répètent, signent, acclament, enseignent – que la complicité devienne si ordinaire que le refus d’y participer signe l’anomalie.

Le 1er octobre 1946, le tribunal de Nuremberg rend ses verdicts. Douze condamnations à mort, quelques peines de prison, trois acquittements. La culpabilité criminelle des dirigeants est tranchée. Puis cinq cents chambres de dénazification – les Spruchkammern – entreprennent de passer au crible treize millions d’Allemands. Cinq catégories, un questionnaire, un classement : coupable principal, compromis, peu compromis, suiveur, exonéré. L’Allemagne tente de se juger elle-même.

Mais l’entreprise tourne bientôt à vide. Les chambres deviennent ce que Lutz Niethammer appellera une Mitläuferfabrik34 – une fabrique de « suiveurs » où les compromis se font blanchir à la chaîne. On manque de personnel, la guerre froide redistribue les priorités, et dès mars 1948, dans la zone américaine, la dénazification cesse d’être une urgence35. Les Alliés avaient voulu juger, ils finissent par recycler les hommes.

Le poison et l’instituteur

C’est alors que Roberto Rossellini, invité du gouvernement français, marche dans les ruines de Berlin avec une caméra. Allemagne année zéro36 – tourné en 1947, sorti en 1948 – montre ce que les Spruchkammern ne voient pas : les structures mentales du nazisme survivent sous les décombres et le vecteur de cette survie est l’instituteur. Le film donne une figure sensible à l’intuition d’Arendt.

Edmund Köhler a douze ans. Il erre dans les décombres, déterre ce qu’il peut dans les gravats, ramène quelques marks aux siens. Son père est malade, alité ; la famille survit dans un appartement partagé, dans la promiscuité et la faim.

Un soir, à la bougie – scène presque liturgique –, le père parle depuis son lit. Les mots tombent lentement, adressés à ses enfants : « Soyons pourtant conscients de nos fautes… nous payons pour nos erreurs… Nous avons prévu le désastre sans l’empêcher. » Et surtout : « J’aurais dû m’insurger, mais j’étais faible, comme beaucoup de ma génération. » On reconnaît les catégories de Jaspers – les fautes morale, politique, métaphysique – mais passées au filtre de l’aveu intime, devant Edmund qui écoute sans tout comprendre. Le père ne transmet pas une leçon – il prononce une sentence envers lui-même. Il se déclare faible. Il se déclare coupable. Il ne sait pas encore qu’un autre, dehors, enseignera à son fils ce qu’il faut faire des faibles.

Car il y a Henning, l’ancien instituteur. Nazi intact, il parle à l’enfant comme on parle à un soldat. Ce qu’il enseigne n’est plus le nazisme comme idéologie identifiable, balayée par la défaite. Ce qui survit, c’est le socle sur lequel il s’était construit : un darwinisme social brut, effeuillé de son idéologie, réduit à son noyau. « Prends-en ton parti, il est vieux. Faut avoir le courage d’éliminer les faibles. Les faibles laissent la place aux forts. » Et ce geste, au milieu des ruines, quand il pointe du doigt un arbre derrière une grille : « Tu te remettras, regarde la nature. » On peut dissoudre les partis ; on ne dissout pas facilement l’idée que la faiblesse est une faute et que la nature elle-même commande de l’éliminer. Entre ces deux paroles d’adultes, Edmund fait une synthèse tragique : il tue celui qui s’est déclaré faible et qui a prononcé la sentence envers lui-même.

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Image tirée du film Allemagne, année zéro

L’ « année zéro » devrait être un recommencement. Mais Rossellini filme une continuité :  les structures mentales du régime survivent encore dans les décombres. L’année zéro n’a pas vraiment eu lieu, et c’est de cette absence qu’Edmund meurt en se jetant du haut d’un immeuble délabré.

Alors que Rossellini posait la question « Que reste-t-il du nazisme dans les têtes quand le nazisme a perdu la guerre ? », les Spruchkammern se vidaient de leur substance ; les attestations de bonne conduite circulaient comme monnaie de papier – on les appelait Persilscheine, certificats de lessive. La reconstruction poussait à blanchir les uns et les autres.

Le miroir existait, mais l’Allemagne d’Adenauer apprenait à détourner le regard. C’est dans cette amnésie consentie que Erich Maria Remarque publie en 1954 Un temps pour vivre, un temps pour mourir. Le roman ne pose plus la question de Rossellini – que fait le nazisme à un enfant ? – mais celle d’avant : que peut faire un homme adulte quand il sait, et qu’il doit repartir au front en 1944 ? Rossellini regardait un enfant en-deçà de la conscience morale ; Remarque scrute un soldat qui est au-delà des excuses. Edmund meurt de comprendre trop tard ce qu’il a fait ; Ernst Gräber souffre de comprendre ce qu’il continue de faire. Entre les deux œuvres, neuf années – et l’échec des Spruchkammern à résoudre collectivement ce que Jaspers renvoyait à la conscience de chacun.

En 1958, Douglas Sirk adapte le roman sous un titre modifié : Un temps pour aimer, un temps pour mourir37 dont Godard écrit : « Je n’ai jamais cru autant à l’Allemagne en temps de guerre qu’en voyant ce film américain tourné en temps de paix38 », soulignant sa noirceur et l’impossibilité de fermer les yeux aussi forts qu’on le voudrait.

Sirk – né Detlef Sierck à Hambourg – avait quitté le Reich en 1937 parce que sa seconde femme était juive. On l’avait séparé de son fils Klaus, confié à une première épouse acquise au nazisme, qui fit interdire tout contact. L’enfant devint acteur du cinéma de propagande avant d’être envoyé sur le front de l’Est. Il mourut en 1944 près de Novooleksandrivka, dans l’oblast de Kherson39. Sirk ne pouvait voir son fils qu’au cinéma, dans des films approuvés par Goebbels. Filmer Un temps pour aimer…, c’était imaginer les dernières semaines d’un fils dont il ne connaîtrait jamais l’histoire – et donner à un soldat fictif la conscience que le sien n’avait peut-être jamais eue.

Dans le film, Remarque joue lui-même le rôle du professeur Pohlmann – un personnage qui refuse les réponses faciles, dans une scène qui est le centre moral du livre.

Gräber revient du front de l’Est en permission. Il sait que la guerre est perdue, que les camps existent, que l’appareil continue de fonctionner « pour que ceux qui en sont responsables puissent rester un peu plus longtemps au pouvoir ». Il va trouver son ancien professeur – mis à la retraite d’office, réfugié dans un appartement avec une lampe à pétrole pour seule lumière et ses livres pour seule compagnie. Des catacombes au milieu des ruines – le dernier refuge de ce que Pohlmann appelle, sans le nommer, la conscience.

Gräber lui pose la question que Jaspers formalisera en concepts mais que Remarque fait vivre comme un drame intérieur : où commence ma complicité ? Non pas « suis-je coupable? », mais quelque chose de plus exigeant, qui a déjà traversé les excuses ordinaires – les ordres, la propagande, l’ignorance. Il nomme le continuum entier : le mensonge, l’oppression, les camps, les massacres de civils.

Pohlmann refuse de répondre. Ni absolution ni condamnation – il renvoie Gräber à lui-même. Il écarte les réponses de l’Église, qui peut jouer sur deux tableaux – « Tu ne tueras point » d’un côté, « Rendez à César…  » de l’autre. Elle dispose ainsi d’une certaine « liberté de manœuvre ». Puis c’est le vieux professeur qui s’accuse : « Mais nous, nous qui avons tout vu et laissé faire ! Pourquoi ? Paresse du cœur ? Indifférence ? Égoïsme ? Désespoir ? » On entend, neuf ans plus tard, l’écho intertextuel du père d’Edmund – « j’étais faible, j’ai laissé faire ». Mais là où l’aveu du père tombait dans le vide, celui de Pohlmann ouvre un espace : il s’inclut dans la faute pour que Gräber puisse penser la sienne. Un Nuremberg intérieur.

En 1947, Rossellini filmait un poison qui survivait à la mort du régime et se répandait dans la tête d’un enfant comme dans le thé servi au père. Dix ans plus tard, Remarque et Sirk posaient la question d’après : que fait-on du poison quand on l’a identifié – et qu’on doit quand même repartir au front ? En Russie, le poison est politique d’État et la culpabilité se fabrique au rythme des crimes.

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Image tirée du film Mister Nobody contre Poutine

Karabach, soixante-quinze ans plus tard

Le documentaire de Talankin est le miroir contemporain du film de Rossellini. Abdulmanov, le professeur d’histoire stalinien de Karabach enseigne que « celui qui n’aime pas sa patrie est un criminel » – il transmet un catéchisme de mort par la leçon du lundi matin, la répétition des slogans et la familiarité progressive avec la violence, que les enfants apprennent à ne plus discerner.

Les enseignantes de Karabach ne s’interrogent pas sur leur complicité. Quand Talankin leur suggère de cesser, elles reconnaissent l’absurdité – puis se taisent. Le conformisme est la condition de la normalité, et le coût du refus leur paraît trop élevé. Primo Levi appelait zone grise40 cet espace où la complicité se confond avec la survie ; les enseignantes de Karabach l’habitent sans le savoir.

Il n’y a pas de Pohlmann à Karabach. Abdulmanov le professeur d’histoire, admirateur de Beria, est comme l’instituteur nazi de Rossellini, mais son pays est encore invaincu. Et il n’y a pas de Gräber non plus : Remarque piégeait son personnage dans une topographie morale sans issue – mais Gräber nommait le piège. En Russie, la question ne se formule qu’au prix de l’exil ou de la prison, le silence cesse d’être une simple peur, il devient le tissu même de la vie quotidienne.

Si Varlam Chalamov disait du camp qu’il est une « école négative de la vie41 », l’école de Karabach est une école de la mort maquillée en école tout court. Les enfants y apprennent à consentir à ne pas penser. Quand vient la mobilisation, les anciens élèves s’en vont et certains reviennent en cercueil. Edmund se jetait par désespoir d’un immeuble berlinois : les enfants de Karabach se jettent sans le savoir dans le hachoir du Donbass. Le chemin diffère, la logique demeure : l’endoctrinement fabrique des corps pour la mort.

Rossellini montrait que la chute du régime totalitaire ne défait pas les idées qu’il a implantées. Talankin donne à voir quelque chose de pire : un totalitarisme invaincu peut recommencer indéfiniment – avec les mêmes méthodes, les mêmes maîtres, d’autres enfants.

Ce silence est-il sans alternative ? Quand Gräber obtient sa permission, au printemps 1944, un seuil est franchi en Allemagne. Depuis le discours de Goebbels sur la guerre totale, en février 1943, la mobilisation a absorbé toute la vie civile : plus d’espace neutre où l’on pourrait simplement ne pas participer. Remarque piégeait son personnage dans une société sans espace pour dire non. La Russie de Poutine est brutalement répressive – mais elle n’a pas atteint ce point. Des interstices subsistent, qui rendent possible le geste de Mister Nobody et le silence des autres, plus difficile à excuser. En emportant ses rushes, Talankin arrache au silence son alibi.

Il nous dit : « Je voudrais être aussi courageux que ceux qui ont manifesté. Mais je ne le suis pas. » Examen lucide, devant soi – celui que Jaspers plaçait au centre de la culpabilité morale – avec une sévérité que personne ne lui impose.

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Image tirée du film Mister Nobody contre Poutine

Les dettes

Tout ce qui précède nous procure l’apparence du confort : le crime serait là-bas, dans une langue étrangère, sous des uniformes russes. Jaspers avait prévu cette esquive et distinguait quatre culpabilités – criminelle, que tranche le juge ; politique, qu’impose le vainqueur ; morale, que seule la conscience peut instruire ; métaphysique enfin, que Jaspers renvoyait à Dieu :  on peut l’ignorer, on ne s’en défait pas. Mais si l’on ne croit pas en Dieu ? La culpabilité – née du simple fait de savoir et de ne pas agir – ne s’allège pas : elle perd son juge mais pas sa prise. Devient-elle plus lourde à porter seul ? Elle ne laisse en tout cas qu’une seule issue : agir.

Elle ne s’arrête pas aux frontières de l’État criminel. Elle atteint quiconque a connaissance de crimes commis non dans un lointain indistinct, mais sous ses yeux ou à sa connaissance. Et Jaspers va jusqu’au bout : celui qui est présent au meurtre d’autrui sans risquer sa vie pour l’empêcher porte une culpabilité que ni le droit, ni la politique, ni la morale ne saisissent – « Le fait de vivre encore après que cela s’est produit pèse sur moi comme une culpabilité ineffaçable42. »

L’Europe sait. Depuis Boutcha, depuis les mandats de la CPI. Mais elle convertit ce savoir en calendrier – sommets, prudences, processus. Le brouillard n’enveloppe pas que Moscou ; il a gagné nos capitales sous la forme de la lassitude, qui se donne des airs de fatalité.

Ce qui se passe en Europe ne relève pas seulement de la culpabilité métaphysique. Cela relève aussi de la culpabilité politique – celle qui atteint tout citoyen pour les actes de l’État sous lequel il vit. Pour Jaspers : « Le défaut de collaboration à l’organisation des rapports de pouvoir au service du droit engendre une culpabilité politique et morale43. » Or les citoyens européens ne vivent pas sous une dictature. Leur silence est un choix – et leur soutien à l’Ukraine, qu’ils savent insuffisant, en est un autre.

Ce que l’Ukraine défend pour l’Europe n’est pas un territoire – c’est l’idée fragile d’un ordre fondé sur le droit, cette aube que Jaspers voyait dans Nuremberg. Si cette idée tient encore, c’est parce que des Ukrainiens meurent pour elle. Aussi, parler d’ « aide » à Kyïv est une erreur de vocabulaire, il s’agit d’une dette.

Avant 2022, L’Europe a préféré ne pas voir. Depuis 2022, elle ne comprend pas la nature de la guerre que la Russie mène. L’Ukraine, en résistant seule là où la Tchécoslovaquie abandonnée ne put le faire en 1938, offre du temps à l’Europe44. Mais elle le paie de son sang. C’est la forme la plus concrète de la dette – celle qui se transforme en culpabilité et s’alourdit chaque jour où nous tardons.

Un futur Nuremgrad suppose d’abord l’effondrement du système poutinien –une Russie année zéro. Il ne pourra se limiter au pénal, il lui faudra rouvrir ce que Poutine a scellé – le travail d’une société avec la vérité de son passé. Et il ne concernera pas la Russie seule mais aussi l’Europe – non comme juge, mais comme débitrice.

Restent les enfants. Ceux de Karabach, dont le chemin ne mène pas à un diplôme mais à un uniforme, souvent à un cercueil. Ceux d’Ukraine, déportés dans des centres où l’on efface la langue, l’identité, la mémoire. Si Nuremgrad n’advient pas, les uns seront les soldats de la prochaine guerre. Les autres ne sauront plus de quelle guerre ils furent les victimes.

<p>Cet article Rendez-vous à « Nuremgrad ». Culpabilités russes et dettes européennes a été publié par desk russie.</p>

22.03.2026 à 16:12

Regard sur la Hongrie

Jean-Sylvestre Mongrenier
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La Hongrie d’Orbán à la croisée du trumpisme, du poutinisme, de la sinophilie, voire du pantouranisme. Les électeurs placeront-ils leur confiance en d'autres forces politiques ?

<p>Cet article Regard sur la Hongrie a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1396 mots)

Lors du Conseil européen du 19 mars 2026, la Hongrie a de nouveau fait obstacle au prêt de l’Union européenne (90 milliards d’euros) à l’Ukraine. Au terme d’une matinée où chacun a fait appel à la responsabilité, Viktor Orbán est resté inflexible, obligeant ses pairs à renvoyer le sujet à un prochain rendez-vous. « La position de la Hongrie est très simple : nous aiderons l’Ukraine quand nous aurons notre pétrole » (pétrole russe faut-il préciser), avait-il déclaré avant même le début du sommet. Les électeurs hongrois placeront-ils leur confiance en d’autres forces politiques ?

Cette position exprime l’orientation eurasienne de la diplomatie de Viktor Orbán, avec le soutien de Républicains américains, au nom des références chrétiennes du premier ministre hongrois. On en vient à s’interroger sur l’identité européenne d’un pays qui cultive ses relations avec la Russie, la Chine populaire et la Turquie. Un bref retour sur l’histoire de la Hongrie contemporaine s’impose.

Pays de plaines traversé par le Danube, la Hongrie (10,5 millions d’habitants sur 93 000 km²) est un État d’Europe centrale, né de la dislocation de l’Empire d’Autriche-Hongrie après la Première Guerre mondiale. Fixées par le traité de Trianon (4 juin 1920), les frontières officielles du nouvel État entérinent le démembrement de l’ancien royaume de Hongrie (fondé en 1001) ; la Hongrie perd plus des deux-tiers de son territoire et trois millions de Hongrois se retrouvent en Russie bolchévique, en Roumanie, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en Autriche. La Hongrie, disait-on, est le seul pays voisin de lui-même. Aussi sa politique étrangère dans l’entre-deux-guerres est axée sur le « révisionnisme », un objectif qui sera partiellement atteint grâce à une alliance avec l’Allemagne hitlérienne : le Sud slovaque, la Transylvanie septentrionale, la Ruthénie et une partie de la Voïvodine sont successivement rattaché à la Hongrie du maréchal Horthy entre 1938 et 1941.

En 1945, la Hongrie appartient au camp des États vaincus et elle revient dans les frontières définies par le traité de Trianon, confirmé par le traité de Paris (1947). Placée cette fois sous la domination de l’URSS, la Hongrie communiste se garde de toute revendication irrédentiste susceptible de fragiliser le bloc soviétique. C’est après la fin de cette domination et la dissolution des structures soviétiques (Comecon et pacte de Varsovie) que le révisionnisme géopolitique réapparaît. Le nombre de Hongrois « de l’extérieur » ( Hongrois au sens ethno-culturel du terme) s’élève désormais à quatre millions (ils vivent en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie, en Croatie, en Ukraine subcarpathique et en Autriche). Ce révisionnisme géopolitique de longue haleine, un temps éclipsé pendant la période soviétique, sous-tend la russophilie du premier ministre Viktor Orbán, d’où des idées et des représentations géopolitiques en rupture avec la plupart des alliés et partenaires officiels de la Hongrie. 

Membre de l’OTAN et de l’Union européenne, la Hongrie fait pourtant figure de tête de pont de la Russie en Europe. Parvenu à la tête du gouvernement en 2010, Viktor Orbán réserve sa première visite à Vladimir Poutine. Depuis, le premier ministre hongrois affirme vouloir entretenir de bonnes relations avec la Russie et mener une « politique d’ouverture à l’Est », élargie à la Chine populaire. « Le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de basculer de l’Ouest vers l’Est, de l’Atlantique vers le Pacifique », se félicite-t-il.

Le tropisme en faveur de régimes autoritaires dirigés par des « hommes forts » (Russie, Turquie, Iran, Chine populaire) s’accompagne d’un éloge de la démocratie illibérale, promue comme solution politique de l’avenir. Avec ces régimes, le gouvernement Orbán partage un certain nombre de répulsions : après qu’une bonne partie de la classe politique hongroise ait repris les éléments de langage de Moscou à propos de l’insurrection civique ukrainienne de 2014 ( « un complot américain »), Budapest a cessé de revendre du gaz russe à l’Ukraine afin de fragiliser la situation de cette dernière et de satisfaire Moscou.

De fait, la dépendance de la Hongrie à l’égard du gaz russe (95 % de ses importations) détermine largement sa politique extérieure. En matière d’énergie nucléaire, Rosatom s’est vu attribuer le contrat d’une centrale en Hongrie, sans passer par un appel d’offres préalable ; sa construction est financée par un prêt russe d’une valeur de dix milliards d’euros (2014). La perméabilité de la Hongrie aux thèses et aux intérêts russes inquiète jusqu’à l’intérieur de l’OTAN. Lors d’une visite à Budapest, en février 2019, Mike Pompeo, secrétaire d’État de la première administration Trump, déclara : « Nous ne pouvons pas laisser Poutine creuser des divisions entre amis dans l’OTAN ». Il rappela alors que « la Russie autocratique n’a jamais été l’amie d’aucun petit pays d’Europe centrale au cours des trois cents dernières années ». L’accueil enthousiaste réservé à la technologie et aux capitaux de Chine populaire est une autre source de friction avec les États-Unis. 

Pourtant, Viktor Orbán a su conserver d’étroits rapports avec Donald Trump, une amitié politique soigneusement entretenue pendant le mandat présidentiel de Joe Biden (2021-2025). Pour les trumpistes et les nationalistes chrétiens américains, la Hongrie de Viktor Orbán constitue un laboratoire idéologico-politique, et le Premier ministre, invité régulier de la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC : Conservative Political Action Conference), a fait le pèlerinage de Mar-a-Lago (Floride), lieu de résidence de Donald Trump. Loin de contrarier ses inclinations poutiniennes, l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, à partir du 24 février 2022, le stimule plus encore. A-t-il en vue un éclatement de ce pays, qui lui permettrait de rattacher l’oblast de Transcarpatie (Ukraine subcarpathique), en partie peuplé de Hongrois – que Kyïv opprimerait, selon Viktor Orbán ?

Sans être en mesure d’empêcher l’Union européenne et ses États membres d’adopter plus de sanctions contre la Russie, Viktor Orbán s’emploie à en ralentir le rythme et à en atténuer la portée. Le Premier ministre hongrois et son ministre des Affaires étrangères relaient le discours russe, décochent des flèches contre l’Ukraine et son président, voire s’affichent avec Vladimir Poutine. En novembre 2024, l’élection de Donald Trump à la présidence américaine est vécue à Budapest comme un événement providentiel, susceptible de faire de la Hongrie une sorte de « hub » diplomatique Est-Ouest.

Ainsi Viktor Orbán est-il parvenu à placer la Hongrie à la croisée du trumpisme, du poutinisme, de la sinophilie, voire du pantouranisme. En effet, il existe en Hongrie un mouvement pantouranien qui, arguant d’une supposée parenté linguistique entre les langues turques et finno-ougriennes (une hypothèse linguistique toujours discutée), promeut l’idée d’une amitié naturelle entre Budapest et Ankara, dans une perspective géopolitique altaïque. Nonobstant le cadre architectural de Budapest et le patronage de Saint Étienne, tout cela ne fait guère « Vieille Europe » : reine apostolique de Hongrie, Élisabeth de Wittelsbach ( « Sissi ») doit se retourner dans sa tombe. Décidément, Viktor Orbán a perdu le cap, mais il ne se hasarde pas sur la voie d’un « Hungary Exit ». Il se pourrait cependant que sa diplomatie mène la Hongrie dans une situation impossible, particulièrement si les rapports de l’Europe avec la « Russie-Eurasie » se tendent encore plus. Sauf s’il perd le pouvoir, comme certains sondages le prédisent, au profit du Parti Respect et liberté (TISZA) de l’actuel euro-député Péter Magyar.

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22.03.2026 à 16:12

Du rayonnement de la personne libre, avec Maria Kalesnikava

Olga Medvedkova
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Figure de la révolte pacifique de 2020 au Bélarus, elle n’a pas été brisée par des années de réclusion solitaire.

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Texte intégral (1544 mots)

Ce billet est consacré à un personnage symbolique de la révolte pacifique de la population bélarusse en 2020, Maria Kalesnikava. Dans nos temps sombres, la figure de Maria, qui n’a pas été brisée par des années en réclusion solitaire, sans aucun lien avec ses proches, inspire à Medvedkova un espoir: rien n’est perdu d’avance ! Il n’y a pas de fatalité. Une grande leçon de courage.

Nous nous souvenons tous du soulèvement biélorusse de l’année 2020, de la foule belle, jeune et joyeuse qui menait un combat pacifique pour des élections vraies, justes, ouvertes, contrôlées, pour ce qu’on a l’habitude, encore, d’appeler démocratie. Nous nous souvenons de cette ville de Minsk, tout de blanc vêtue, qui, chaque weekend, se mettait en marche. Les Russes les admiraient, les jalousaient. Tous ces gens debout, en route pour la république ! Eux, les Russes, n’ont jamais été aussi nombreux, ni aussi persévérants. Nous nous souvenons aussi, avec horreur, de la violence des répressions que le président soi-disant élu du Bélarus, M. Loukachenko, a déversées sur ces gens, qui ont commis le crime d’aimer leur pays et de se sentir libres et politiquement responsables : combien d’entre eux ont été battus, arrêtés, jetés en prison, torturés, assassinés. Combien d’entre eux ont dû quitter leur pays. L’une de ces activistes, une jeune femme, née en 1982 à Minsk dans une famille d’ingénieur, luthiste et chef d’orchestre, spécialisée dans la musique ancienne, Maria Kalesnikava, a été kidnappée par des gens qui ne se sont pas présentés et conduite jusqu’à la frontière. Lors de cette déportation abusive, commise sans aucun jugement, cette musicienne âgée alors de 38 ans a sauté par la fenêtre de la voiture après avoir déchiré son passeport. Que voulait dire ce geste, souvent comparé au retour de Navalny en Russie ?

« Je voulais rester dans mon pays, avec les gens que j’aime », répond-elle simplement.

Elle fut aussitôt arrêtée, jugée et, en 2021, condamnée à 11 ans de prison. Son avocat a été condamné lui aussi, à 10 ans de prison, pour l’avoir défendue. Commence alors une descente aux enfers : répétons-le, consciente, volontaire. Commencent non pas des jours, ni même des mois, mais des années de torture physique et morale. Tout accès au monde extérieur lui était interdit. Ses proches ne la croyaient plus vivante.

Le 13 décembre 2025, Loukachenko, en réponse à l’ultimatum américain, libère 123 prisonniers politiques en échange de la levée de certaines sanctions. Aux côtés des principaux  leaders du mouvement démocratique, du prix Nobel de la paix Ales Bialiatski et de l’ex-candidat à la présidence Viktor Babariko, Maria Kalesnikava est enfin libérée. Tout comme 114 autres prisonniers, elle est immédiatement emmenée en Ukraine. Le lendemain, en compagnie de ses anciens camarades, elle donne une conférence de presse. L’un des journalistes lui apprend alors que le jour de sa libération, des milliers de femmes à Minsk ont porté du rouge à lèvre vif intense, celui de Maria, en signe de solidarité. Puis Maria est allée en Allemagne, où elle avait vécu pendant ses années d’études de musique ancienne et a disparu pendant un mois des radars. Enfin, elle a accordé une « interview grand format » à Iouri Doud, ce célèbre journaliste russe, né en 1986 – un « agent de l’étranger » qui vit en exil depuis le début de la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine et qui a été récemment condamné à Moscou à 1 an et 10 mois de prison. Cette interview de Doud avec Maria, parue il y a un mois, a déjà été visionnée par plus de trois millions de personnes.

Je commence à la regarder, juste un peu, pour voir…  Je n’ai pas le temps, mais je ne m’arrête que deux heures après : ah, c’est déjà fini… ?

Pourquoi est-ce que je la regarde ? Pourquoi est-ce que je scrute les paroles de cette jeune femme aux lèvres très rouges et aux cheveux coupés court ? Qu’est-ce qu’il y a chez elle, en elle, qui me réjouit, qui m’inspire ? La réponse est pourtant simple, mais c’est tellement rare et si merveilleux que je n’en crois pas mes yeux. Cette femme, Maria, est une personne libre. Et comme elle est libre, c’est une personne au sens le plus profond de ce mot : une personne souveraine, autrice de sa vie, de son destin.

« Que pouvaient-ils me faire au juste ? » se demande-t-elle.

Elle parle de ses bourreaux à la colonie de Gomel où elle a été incarcérée quatre ans et demi, dont 19 mois en cellule punitive, comme durant les pires années de la Terreur stalinienne. Comment cela ? Que pouvaient-ils lui faire ?! Mais tout ! Ils pouvaient tout lui faire, la battre, la violer. N’avait-elle pas peur ?! Ils la torturaient en déchirant devant elle la seule lettre de son père qu’ils lui aient montrée, alors qu’il écrivait toutes les semaines. Son père n’a jamais eu aucune des lettres qu’elle lui écrivait tous les jours. Ils interdisaient aux autres prisonnières de lui parler, de la toucher, et même de la regarder.

« Là, on comprend vraiment ce que c’est, un regard, un sourire », dit-elle, et elle sourit elle-même de tout sa générosité, sa spontanéité, inimitable. « Et imaginez-vous, poursuit-elle, il y avait des femmes qui osaient me regarder, me parler et même me prendre dans leurs bras. »

On comprend petit à petit comment et pourquoi cette femme a non seulement survécu à cette prison, inimaginable au XXIe siècle en Europe, à ce pire endroit au monde, comme elle le dit elle-même, mais aussi comment elle en est sortie transfigurée, encore plus libre. Elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui non pas à cause du caprice de deux tyrans, mais grâce à elle-même, grâce à sa propre puissance intérieure, à son propre rayonnement. Bien sûr, il y a eu les quelque 700 livres lus, en plusieurs langues, les œuvres de Shakespeare en anglais, les Essais de Montaigne qui l’ont émerveillée et qu’elle a relus plusieurs fois, tout en apprenant le latin. Il y a eu les nombreux exercices physiques qu’elle faisait comme elle le pouvait et, dès que possible, les soins, avec de l’eau froide et de l’automassage.

« Tout cela mettait de meilleure humeur ! »

Il y a eu deux livres écrits à la main dans un grand cahier rouge qui lui a été confisqué à sa libération. Rendez-lui ce cahier ! Mais il y a eu autre chose, explique-t-elle, une grande rupture, une décision, qui l’a rendue réellement invulnérable.

« Je me suis interdit d’accepter la position de victime. Pour qu’un bourreau puisse exercer sur vous son pouvoir sadique, il faut être deux : il faut que la victime l’accepte. Je ne l’ai pas accepté. Je ne leur ai pas donné prise. C’est pour cela qu’ils ne pouvaient rien me faire. »

Et encore :

« On ne peut pas accepter d’être comme eux, comme les gens qui nous haïssent. C’est par sa haine que la victime est liée à son bourreau. C’est par son malheur qu’elle est mariée à son tortionnaire. »

C’est donc grâce à ce refus de faire partie du pacte violent (on pense en la voyant, en l’écoutant, à Gandhi), c’est grâce à cette libération intérieure, que la personne survit et même grandit dans ces conditions inhumaines. Il semble qu’elle gagne même le don de la lucidité, tout autant humaine que politique.

« La démocratie n’est pas un médicament qu’on peut aller chercher à la pharmacie, qu’on avale, et voilà, vous êtes des gens libres, votre pays est libre. Et puis si le médicament ne marche pas, on blâme le médecin qui nous l’a prescrit. La démocratie, c’est un long chemin, c’est un travail qu’on recommence chaque jour : on y va petit à petit. C’est notre idéal. On y croit, on y travaille. »

Oui, une fois de plus, en la voyant, en l’écoutant, j’y crois, franchement : rien n’est perdu d’avance ! Nous y arriverons peut-être quand-même. Il n’y a pas de fatalité.

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22.03.2026 à 16:12

États-Unis et Russie : les ravages de l’eschatologie

Françoise Thom
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Les États-Unis et la Russie convergent sur un point : l’emprise d’une vision eschatologique du pouvoir, nourrie côté russe par la théologie chiite.

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Texte intégral (8652 mots)

Outre la mise en place d’une « verticale du pouvoir », outre l’influence dominante d’oligarques proches du clan présidentiel, outre la corruption, le népotisme et l’antilibéralisme, les États-Unis se rapprochent de la Russie sur un autre point essentiel : l’emprise de visions eschatologiques dans l’idéologie du pouvoir. De leur côté, les idéologues russes de l’apocalypse s’inspirent de la théologie chiite.

« Ils sont trop loin de savoir qu’aucun dieu ne veut du mal aux hommes […]. Donner assentiment au mensonge et masquer la clarté du vrai m’est interdit par toutes les lois divines. »

Platon, Théétète45

 « Nous devons rompre avec ce qui nous entoure – de manière décisive, sérieuse, totale et définitive. »

Alexandre Douguine

L’eschatologie46 aux États-Unis

Le dispensationalisme

Aux États-Unis, nous avons affaire à un courant millénariste apparu au début du XIXe siècle, le dispensationalisme, popularisé par le pasteur anglican John Nelson Darby (1800-1882) et le théologien américain C. I. Scofield. Les thèses dispensationalistes s’appuient sur une interprétation littérale des Écritures, particulièrement des prophéties bibliques. Elles exerceront une grande influence sur une bonne partie du protestantisme évangélique dans le monde anglo-saxon. Des vulgarisateurs à grand succès, tels que Hal Lindsey, auteur de L’Agonie de notre vieille planète, contribuent à les répandre dans un vaste public.

Darby a été le premier à rendre populaire l’idée selon laquelle Dieu avait un plan terrestre pour son peuple d’Israël et un dessein différent, céleste, pour l’Église, le corps du Christ. Dans sa conception, la dispensation est une période de l’histoire biblique. L’action de Dieu s’exerce différemment à chacune de ces périodes, au nombre de sept. Le chrétien dispensationaliste attend un rétablissement du royaume national d’Israël, signe annonciateur du retour du Christ. Pour lui, la création de l’État d’Israël en 1948 annonce l’accomplissement des prophéties antiques. Elle fut perçue comme le début du compte à rebours, le signe de la résurrection imminente des morts qui, unis aux chrétiens encore vivants, s’élèveront ensemble « dans les nuages, à la rencontre du Seigneur dans les airs » (« rapture »), laissant derrière eux les pécheurs livrés au Jugement dernier. Le scénario dispensationaliste, réactualisé par Hal Lindsey, prévoyait qu’ensuite le monde entrerait dans la période des tribulations : les fléaux s’accumuleraient, si bien que les hommes au désespoir se soumettraient au règne global de l’Antéchrist. Le monde captif serait séduit par ce personnage mystérieux. Arrivé au sommet de la popularité mondiale, l’Antéchrist se rendrait à Jérusalem, et dans le temple rebâti il se proclamerait dieu.

Puis vient le grand affrontement. Gog et Magog : ces noms apparaissent dans la Genèse et, surtout, dans le  Livre d’Ézéchiel de l’Ancien Testament. Ils figurent dans la prophétie apocalyptique d’une armée mondiale livrant la bataille finale contre Israël. Dans le scénario actualisé, une confédération du Sud, formée par des nations arabes et africaines, se placera sous la conduite de l’Égypte pour attaquer Israël. Le roi du Nord (les peuplades du Nord, c’est-à-dire la Russie et l’Union Européenne dans l’interprétation actuelle) s’attaquera à la confédération du Sud. À cela s’ajouteront les armées innombrables venues de l’Est de l’Euphrate (dans l’interprétation des évangélistes d’aujourd’hui, l’Inde et la Chine). Tel un tourbillon dévastateur, elles balayeront tout sur leur passage et prendront le contrôle du Proche-Orient. Il ne restera finalement que deux coalitions en lice, celle du Nord et celle de l’Est, qui seront aux prises dans la fameuse bataille d’Armageddon. Voulue par Dieu, cette guerre au cours de laquelle un tiers de l’humanité périra permettra de terrasser Gog et Magog, d’anéantir à jamais les ennemis du peuple élu et de voir un nouveau monde naître. L’onde de choc suscitée par cet affrontement ultime engloutira toutes les nations. Alors le Christ viendra en guerrier avec ses saints achever d’exterminer ses ennemis pour établir son règne de mille ans. 

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« Jésus est mon sauveur, Trump est mon président » : affiche à New York lors du procès de Donald Trump en mai 2024 // Wikimedia Commons

Dans son ouvrage The Rise and Fall of Dispensationalism: How the Evangelical Battle over the End Times Shaped a Nation (« l’ascension et la chute du dispensationalisme : comment la bataille évangélique sur la fin des temps a façonné une nation »), Daniel G. Hummel affirme que le dispensationalisme n’a pas façonné seulement le fondamentalisme ou l’évangélisme américain, mais les États-Unis dans leur ensemble. Aujourd’hui encore, le dispensationalisme reste « l’une des traditions religieuses américaines les plus persistantes et les plus populaires ». Selon Hummel, cette conception s’est propagée bien au-delà des murs de l’Église, à tel point que  « les Américains de toutes origines » ont « une vision fondamentalement prémillénariste de l’avenir », l’attente sécularisée « d’un déclin de la cohésion sociale et de menaces existentielles croissantes qui se termineront par une catastrophe induisant un changement d’ère ».

En tant qu’école de théologie, le dispensationalisme a fortement décliné au cours des 50 dernières années. Mais en tant que force culturelle et politique, son influence est plus forte que jamais : 55 % des adultes américains croient au retour du Christ ; 92 % des chrétiens évangéliques américains sont persuadés qu’ils assisteront à la fin du monde. L’infiltration de l’armée de l’air par les évangélistes a commencé dans les années 1980. Le dispensationalisme vulgarisé que la plupart des Américains connaissent aujourd’hui a été façonné, selon Hummel, « non pas par des théologiens, mais par des personnes théologiquement peu intéressées ou analphabètes », ce qui a eu des effets délétères sur le mouvement évangélique et sur la société américaine dans son ensemble.

Le vide théologique laissé par le reflux du dispensationalisme a été rempli à partir des années 1990 par une prolifération de spéculations apocalyptiques. Dès la guerre de George Bush fils contre l’Irak en 2003, Alexandre Douguine, un observateur intéressé de la société américaine, l’avait remarqué : « Les États-Unis sont perçus par beaucoup comme l’incarnation idéale d’une société laïque moderne, à l’avant-garde du progrès technologique et scientifique. C’est en partie vrai, mais c’est précisément aux États-Unis que les mouvements et les sectes religieuses extrémistes sont extrêmement puissantes, s’intégrant parfois jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir politique américain… On ne peut comprendre l’Amérique sans prendre en compte l’idée messianique, eschatologique et religieuse spécifique qui la motive… Aux États-Unis, nous n’avons pas affaire à un pouvoir laïc et démocratique, mais à un régime de fanatisme radical caché – qui ressemble à d’autres visions du monde messianiques : l’islamisme, le communisme, le nazisme, etc. » L’enracinement de ces conceptions eschatologiques apparaît dans une remarque du président Bush junior rapportée par Jacques Chirac. En 2003, un mois avant le déclenchement de l’offensive américaine contre l’Irak, alors qu’il s’efforçait de convaincre le président français de rallier la cause américaine, George Bush émit l’opinion que… « Gog et Magog sont à l’œuvre au Proche-Orient » et que « les prophéties bibliques sont sur le point de s’accomplir ».

La décomposition de la doctrine délirante mais construite du dispensationalisme s’est traduite par une pléthore de courants religieux divers charriant des débris de l’édifice dispensationaliste. Détachées d’une souche commune, les sectes s’interpénètrent et s’affrontent. L’emprise passée du dispensationalisme explique l’extraordinaire penchant vers le complotisme que la mouvance MAGA a mis au grand jour. Le chrétien évangélique, habitué à lire partout des signes de l’imminence de la fin des temps, n’a aucun mal à se convaincre de l’existence d’un « État profond » animé d’une volonté mauvaise. Il voit Satan partout. Les chrétiens MAGA pensent majoritairement que le monde devient de plus en plus mauvais, qu’il est irrémédiablement perdu et que telle est la volonté de Dieu. Ils renoncent à l’améliorer, d’où leur indifférence au dérèglement climatique. Comme le formulait en 2022 Sean Hannity, un animateur de la chaîne Fox News : « si [le monde] doit vraiment prendre fin dans 12 ans, au diable tout cela ! Faisons une grande fête pour les dix dernières années, et ensuite nous rentrerons tous à la maison pour voir Jésus. » Certains souhaiteraient même que les choses empirent, car cela rapprocherait l’Armageddon, le jour du Jugement dernier, la fin du monde, le retour imminent de Jésus. Ils veulent en quelque sorte forcer la main à Dieu, tout comme Lénine croyait qu’on pouvait accélérer la marche du déterminisme historique. Quand, dans son discours d’investiture de 2017, Trump déclare : « Le carnage américain s’arrête ici et maintenant », il est en phase avec les attentes eschatologiques de son public. Il a lancé sa deuxième campagne pour la Maison-Blanche en présentant l’élection de 2024 comme « la bataille finale » pour l’Amérique : « J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique. » Aux yeux du parti MAGA, Donald Trump est l’oint du Seigneur, le miraculé, il peut précipiter le retour de Jésus.

La guerre contre l’Iran révèle à quel point ce soubassement religieux de la société américaine peut déterminer des choix politiques et leur fournir un argumentaire. Cette guerre a l’appui des chrétiens nationalistes et des chrétiens sionistes. 

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Donald Trump et la Première dame Melania assistent à un office religieux à la cathédrale nationale // whitehouse.gov

Les chrétiens nationalistes

Trois Américains sur dix se reconnaissent dans le christianisme nationaliste, qui est opposé à la séparation de l’Église et de l’État. Le meilleur représentant de ce courant est Doug Wilson, le pasteur favori de Pete Hegseth, le chef du Pentagone. Il ne croit pas au dispensationalisme. Pour lui, le retour du Christ ne sera possible que quand le monde entier sera christianisé. L’idéologie du christianisme nationaliste a infiltré les plus hautes sphères du Pentagone. Pete Hegseth est sous son influence : « Nous sommes les gentils, et les Américains le savent. Cela rend ma tâche facile. Je sers Dieu, mes troupes, mon pays, la constitution et le président des États-Unis… Tous les jours nous en appelons au Ciel, à la providence du Tout-Puissant… » Près de 30 représentants démocrates au Congrès ont exigé une enquête interne sur des centaines de plaintes déposées par des soldats américains, selon lesquelles la guerre américano-israélienne contre l’Iran leur aurait été présentée par leurs officiers comme une prophétie biblique visant à hâter le retour de Jésus-Christ. Selon un témoignage, un officier aurait déclaré : « Le président Trump a été oint par Dieu pour allumer le feu en Iran afin de causer Armaggedon et marquer son retour sur la terre. »

Lors d’un discours prononcé à Jérusalem en 2018, Hegseth a dit espérer que soit reconstruit à Jérusalem le troisième temple sur le Mont du Temple, occupé par le dôme du Rocher islamique depuis la fin du VIIe siècle : « Il n’y a aucune raison pour que le miracle de la reconstruction du temple sur le Mont du Temple soit impossible, je ne sais pas comment cela se produirait, vous ne savez pas comment cela se produirait, mais je sais que c’est possible. » Précisons que les Pères de l’Église étaient divisés quant à la construction d’un troisième Temple, après celui de Salomon et celui d’Hérode. Pour Saint Jean Chrysostome et Saint Jérôme, le véritable temple est désormais spirituel.

Les chrétiens sionistes

Aux yeux des chrétiens sionistes, chaque guerre au Moyen-Orient rapproche le moment du retour du Christ. Environ 10 millions de chrétiens sionistes soutiennent la construction du « Troisième Temple », conformément aux prophéties eschatologiques annonçant la venue de l’Antéchrist puis le retour du Christ après l’édification du Temple.

Selon eux, les Juifs doivent occuper la Terre sainte afin de pouvoir reconstruire le Temple, ce qui permettra la venue du Christ. L’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, ancien pasteur baptiste et fervent partisan d’Israël, a affirmé que, selon la tradition biblique, Israël aurait un droit sur des terres s’étendant du Nil à l’Euphrate, sur une large partie du Moyen-Orient : « Cela engloberait en gros tout le Moyen-Orient… Ce serait bien s’ils prenaient tout. » La trépidante Paula White, la directrice spirituelle de Trump, se réclame des chrétiens sionistes, quoique sa théologie soit plus que douteuse : « Là où je vais se trouve le royaume de Dieu. Lorsque je marche dans la Maison-Blanche, Dieu marche dans la Maison-Blanche… J’ai tous les droits de déclarer que la Maison-Blanche est un lieu sacré car je m’y suis trouvée debout là et le lieu où je me trouve est sacré. » Elle ne redoute ni le péché d’orgueil ni celui d’idolâtrie : « Dire non au président Trump revient à dire non à Dieu. » Rien d’étonnant à ce que Trump vienne de la nommer directrice du Bureau de la Foi nouvellement créé à la Maison-Blanche.

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Paula White lors d’une conférence à Jérusalem, aux côtés de Benjamin Netanyahou et de son épouse, 2025 // DRM News, capture d’écran

La scission de la mouvance MAGA

Dès avant la guerre contre l’Iran, un courant antisioniste s’était cristallisé au sein de la mouvance MAGA. Un trumpiste de la première heure, Tucker Carlson, l’ancien présentateur de Fox News, un épiscopalien, qui se considère lui aussi comme un combattant engagé dans la lutte contre les Ténèbres, qui affirmait que « les luttes d’aujourd’hui ne sont pas politiques, mais qu’elles opposent le bien au mal », que « Satan lui-même » dirigeait la Maison-Blanche sous le président Joe Biden, qui avait obséquieusement interviewé Poutine et Douguine, a commencé à prendre ses distances avec le trumpisme, en devenant un critique virulent d’Israël et en offrant une tribune à Nick Fuentes, un antisémite notoire. «  J’ai toujours pensé qu’il était sain de critiquer et de remettre en question notre relation avec Israël, car elle est insensée et nous nuit  », a déclaré Carlson. En mars 2026, Tucker Carlson va encore plus loin avec une série de déclarations fracassantes, mettant les Républicains et bien d’autres en état de choc. Il insinue que le conflit s’inscrit dans un prétendu plan lié à la reconstruction du Temple juif de Jérusalem. À l’en croire, l’attaque contre l’Iran était « absolument répugnante et malveillante », et elle allait  « profondément bouleverser la donne » du trumpisme : la Maison-Blanche n’appartenait plus au peuple américain, l’administration Trump serait de facto contrôlée par le Mossad, et soumise à l’influence d’une secte religieuse radicale obsédée par l’idée d’une fin du monde imminente. « C’est la guerre d’Israël, pas celle des États-Unis. » Du coup, le président Trump a prononcé son excommunication : « Tucker s’est égaré. Il ne fait plus partie de MAGA. »

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Tucker Carlson (à droite) en entretien avec Nick Fuentes // Tucker Carlson YouTube channel, capture d’écran

L’eschatologie juive

Le judaïsme croit en la venue de Machia’h (Messie) et en la résurrection des morts. Mais la conception traditionnelle prescrit de ne pas chercher à accélérer l’avènement de l’ère messianique par des actions pratiques. La croyance dominante est que le Messie n’arrivera que lorsque le peuple juif aura atteint un certain seuil dans son progrès spirituel. En juin 2016, le grand rabbin ashkénaze d’Israël, David Lau, déclara qu’il souhaitait voir la construction d’un Troisième Temple, tout en exprimant sa conviction que les lieux saints musulmans situés sur le Haram al-Sharif / Mont du Temple n’avaient pas besoin d’être démolis pour lui faire place. La déclaration publique du rabbin Lau fit grand bruit car, jusque-là, le grand rabbinat d’Israël avait toujours fait contrepoids aux groupes nationalistes religieux qui préconisent de visiter et de prier sur le Mont du Temple / Haram al-Sharif, en attendant de lancer la construction d’un Troisième Temple. Benyamin Netanyahou, revenu au pouvoir en décembre 2022, a fait entrer au gouvernement deux ministres de l’extrême droite religieuse et ouvert de nouvelles perspectives au Mouvement du Temple, dont une branche souhaiterait, au-delà de la récupération du Mont, rebâtir le Temple et fonder ainsi ce Troisième Temple. L’activisme lié au Troisième Temple, marginal il y a quelques décennies, est toujours un courant extrêmement minoritaire du nationalisme religieux israélien. Cependant, son influence a augmenté depuis l’offensive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et la guerre contre le Hamas dans la bande de Gaza.

L’eschatologie chiite

Les chiites croient que le douzième imam n’est pas mort, mais s’est caché en 941. C’est lui, le Mahdi, qui réapparaîtra à la fin des temps, vaincra le Dajjal (Satan, aujourd’hui Trump) et rétablira la justice à la fin du monde. Les dirigeants iraniens considèrent la libération d’Al-Qods (Jérusalem) et des lieux saints de l’islam comme un devoir sacré pour tous les musulmans. C’est elle qui permettra le retour du Mahdi. Même si les États-Unis et Israël éliminaient l’ensemble du pouvoir religieux iranien, chaque chiite continuerait de croire que  « l’imam caché » est parmi eux et qu’il se manifestera. Les chefs spirituels élus d’Iran ne sont que des intérimaires en attendant l’arrivée du Mahdi.

Douguine ou le syncrétisme eschatologique

En Russie, le tropisme eschatologique est apparu au moment de la crise du régime communiste et a pris forme pendant les années Eltsine. Ce courant a fait son chemin durant toutes les années Poutine, et culmine aujourd’hui avec les déconvenues russes en Ukraine, et alors que le pouvoir essaie d’imposer à une société réticente le slogan de la guerre totale. Le principal prophète de l’eschatologie à la russe est Alexandre Douguine.

Mais la lecture des écrits de Douguine montre que son eschatologie ne reflète nullement une expérience spirituelle quelconque. Il ne s’agit pas d’une conviction, mais de l’instrumentalisation de concepts visant d’une part à détruire l’adversaire (les « globalistes libéraux », « l’Occident collectif »), de l’autre à fournir un camouflage idéologique aux visées impériales de Moscou. Douguine a compris très tôt que l’eschatologie pouvait devenir un instrument puissant de politique étrangère. Il écrivait en 2019 : « Je suis convaincu qu’avec le temps, les arguments spirituels, l’analyse eschatologique et les références à la tradition sacrée gagneront en importance et en signification dans toutes nos sociétés. En Iran, c’est déjà une réalité. Et cela devient une réalité majeure en Russie et parmi les élites occidentales : il suffit de considérer l’influence de l’eschatologie protestante sur la politique étrangère américaine – elle est considérable. » L’eschatologie de Douguine est avant tout une arme de guerre contre l’Occident.

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Douguine participe à la célébration de l’anniversaire de la République islamique en 2023 // iranintl.com

L’affinité de Douguine pour les chiites

Des liens profonds se tissent entre la Russie eltsinienne et l’Iran à partir de 1993. La politique de rapprochement avec l’Iran se met en place subrepticement, par l’intermédiaire de la Douma, puis plus ostensiblement, lorsque Primakov devient ministre des Affaires étrangères en 1996 et veut signifier à Washington son mécontentement face à l’élargissement de l’OTAN. Au Kremlin, on est très conscient du potentiel de nuisance de l’Iran.

Douguine a dès cette époque été attiré par le courant chiite de l’islam, par l’empreinte du manichéisme qui y était manifeste. Il déclare dans une interview en juillet 2019 : « Le chiisme me tient beaucoup à cœur, je le sens tout simplement comme quelque chose qui m’est proche. » Il se dit sensible à l’influence rémanente du zoroastrisme en Iran : « Il s’agit de l’idée de la supériorité du ciel sur la terre, de la lutte du principe céleste héroïque contre le principe terrestre satanique, et du combat des fils de la Lumière contre les fils des Ténèbres. Ce modèle se retrouve à travers toutes les époques, jusqu’à l’eschatologie chiite moderne de l’attente du Mahdi… » Alors que le matérialisme semblait avoir triomphé, jubile Douguine, on a vu « la Grande Révolution de Juillet [1979] en Iran, où les idées religieuses ont triomphé et où l’ayatollah Khomeini a proposé un programme résolument conservateur-révolutionnaire, replaçant les motivations religieuses et théologiques au cœur de la politique. On observe un phénomène similaire en Russie… Aujourd’hui, lorsque nous parlons de notre identité, lorsque le concept de sécurité nationale inclut la notion de supériorité du spirituel sur le matériel, on peut tout à fait parler d’eschatologie et de motivations religieuses […]. Il y a, comme disent les musulmans, le “grand djihad”, celui qu’on mène contre ses propres péchés et vices. Mais il y a aussi le “petit djihad”, la lutte contre l’incarnation politique du mal. Et pour nous, Russes orthodoxes, cette incarnation politique du mal, c’est le libéralisme, l’Occident, l’Amérique et l’hégémonie américaine. »

Dans le même entretien, Douguine affirme qu’il préconisait, dès la fin des années 1980, « une sorte d’alliance eschatologique entre chrétiens et chiites, entre les deux types de culture de l’attente dans la lutte contre le Dajjal (l’Antéchrist) […]. L’attente du Mahdi est une anticipation eschatologique d’un changement radical dans les fondements ontologiques mêmes du monde moderne. Pour les chrétiens orthodoxes, cette notion est intimement liée à la dimension messianique du christianisme. Il ne s’agit pas seulement de l’attente du retour du Christ, mais aussi de la création du monde chrétien au cœur des ténèbres. Et cette perspective eschatologique […] ​​unit les chrétiens orthodoxes et les musulmans chiites. Cela ne signifie pas que les autres chrétiens ou les autres musulmans doivent être exclus de cette alliance ; quiconque comprend l’urgence de cette culture de l’attente et est capable de saisir le sens de la modernité à travers ce prisme eschatologique (et à mon avis, c’est la seule interprétation possible de la modernité comme bataille finale entre les forces du Dajjal et celles du Mahdi et du Christ) peut rejoindre cette alliance. De telles forces existent et sont largement représentées. Je suis convaincu qu’il s’agit d’une alliance spirituelle, d’une symphonie entre l’eschatologie chiite iranienne et, par extension, entre l’eschatologie islamique et l’eschatologie orthodoxe. C’est un pacte essentiel. Et je vois cette idée religieuse se manifester aujourd’hui sur le plan géopolitique. Aujourd’hui, nous autres Russes et Chiites ne sommes pas seulement deux civilisations anciennes qui se respectent, mais aussi des frères d’armes, unis sur les barricades en Syrie. En effet, le Hezbollah libanais, les troupes iraniennes et russes combattent désormais côte à côte en Syrie, luttant contre le Dajjal. […] Cette opposition au pouvoir temporaire du diable sur terre et la victoire finale des forces de la Lumière, voilà ce qui unit les chrétiens et les chiites. »

Dans un entretien pour la radio Voix de l’Iran le 4 novembre 2018, Alexandre Douguine formule le contour géopolitique de cette alliance, l’Eurasie : « Le concept d’Eurasie peut être compris de différentes manières : de la « Grande Eurasie », qui inclut même l’Europe occidentale, la Chine, l’Indochine et l’ensemble du monde islamique, à une variante plus restreinte de l’Eurasie, englobant la Russie et l’espace post-soviétique. » « L’eurasisme ressemble à bien des égards à l’idée de Khomeiny ! C’est-à-dire l’affirmation d’une culture indépendante qui rejette l’hégémonie occidentale […]. L’eurasisme est, avant tout, un rejet de l’hégémonie occidentale […]. Aujourd’hui, l’application concrète de la théorie eurasienne se dessine au sein du triangle géopolitique eurasien, le long de l’axe Moscou-Téhéran-Ankara. En agissant de concert, la Russie, l’Iran et la Turquie, en tant que trois empires (autrefois rivaux et qui restaurent aujourd’hui leur souveraineté et leur puissance), peuvent accomplir de grandes choses […]. En agissant de concert, nous pourrions résoudre de nombreux problèmes en Irak, au Liban, en Libye et au Yémen. En réalité, nous avons beaucoup en commun. L’interaction des trois empires – sunnite, chiite et orthodoxe – à ce nouveau tournant historique pourrait donner naissance à une vision entièrement nouvelle de l’eurasisme. »

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Rassemblement en hommage à Ali Khamenei à Kazan, capitale du Tatarstan, 4 mars 2026 // Business Online, capture d’écran

Le facteur eschatologique dans la déstabilisation du Moyen-Orient

L’offensive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 suscite en Douguine un immense espoir. Et si c’était enfin le grand soir ? L’affrontement ultime annonçant le naufrage des globalistes partout dans le monde ? Pendant des décennies, l’URSS avait essayé de cimenter une coalition du monde musulman contre Israël et contre les libéraux soutenant Israël. C’était déjà ce qui avait poussé le KGB à inciter les pays arabes à attaquer Israël en 1967 au moment de la guerre des Six jours, comme le reconnut plus tard un diplomate soviétique : « Nous pensions qu’Israël serait en difficulté et que les États-Unis seraient entraînés dans une guerre contre l’ensemble du monde musulman. Nous pensions que pour l’Amérique ce serait pire que le Vietnam47. » Nullement découragé par ces échecs, Douguine poursuivait inlassablement le même but, en remplaçant la lutte des classes par l’eschatologie.

Le 10 octobre 2023, il écrit un article au titre et à l’accroche prometteurs : « Tempête d’Al-Aqsa : le Moyen-Orient est-il en train d’exploser ? » « L’offensive audacieuse du Hamas contre Israël peut annoncer le bouleversement de l’équilibre des pouvoirs dans le jeu mondial. Une escalade en Israël pourrait déclencher une réaction en chaîne dans le monde musulman. »

Selon Douguine, il ne faut pas négliger la dimension eschatologique de ces événements : « Les Palestiniens ont baptisé leur opération “Tempête d’al-Aqsa”, suggérant une recrudescence des tensions autour de Jérusalem avec la perspective messianique (pour Israël) de la construction d’un Troisième Temple sur le Mont du Temple (ce qui serait impossible sans la démolition de la mosquée al-Aqsa, lieu sacré pour les musulmans). Les Palestiniens cherchent à éveiller la sensibilité eschatologique des musulmans, tant chiites, toujours plus sensibles à ce sujet, que sunnites (qui, après tout, ne sont pas insensibles aux thèmes de la fin des temps et de l’affrontement final). Pour les musulmans, Israël et le sionisme sont l’incarnation du Dajjal. […] Il est clair que quiconque ignore l’eschatologie ne comprendra rien à la politique contemporaine. Et pas seulement au Moyen-Orient, même si c’est là que cela se manifeste le plus. Le plus important est que les États-Unis ont catégoriquement échoué à asseoir leur leadership mondial. […] Imaginons qu’Israël, de concert avec l’Occident, lance une guerre totale contre l’islam. Mais il y a la Russie, la Chine, l’Inde, les BRICS. Et ils ne suivront certainement pas l’Occident aveuglément. Ils agiront indépendamment. Et là où se trouve la faille, ça casse. Depuis le début de l’Opération militaire spéciale, nous connaissons parfaitement nos faiblesses. Et nous en tirons des conclusions. C’est maintenant au tour des autres. »

De jour en jour, Douguine devient de plus en plus triomphaliste. Le 13 octobre 2023, il commet un article intitulé  « La Fin des Temps » : « La situation actuelle en Palestine a instantanément réduit à néant tous les efforts déployés par les mondialistes pour apaiser les musulmans et désamorcer les tensions entre le monde islamique et Israël », écrit-il. « Le Hamas a certes sacrifié ses hommes et la bande de Gaza, mais ce faisant, il a bouleversé l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale. Washington est déjà devenu l’ennemi public numéro un pour un milliard de musulmans, y compris ceux vivant aux États-Unis et dans l’Union européenne. Dès le début d’une opération terrestre dans la bande de Gaza, la situation deviendra irréversible. La situation est désormais extrêmement tendue : la construction du Troisième Temple n’est possible qu’à travers la destruction d’al-Aqsa, or cette mosquée est précisément le symbole du soulèvement du Hamas. Le génocide des Gazaouis, que Israël perpètre déjà, ne prend son sens que dans le contexte plus large d’autres événements eschatologiques. La Syrie, le Liban, puis l’Iran et, progressivement, le reste des pays islamiques seront entraînés dans ce cycle. La Russie se tient pour l’instant à l’écart, mais cela ne durera pas. »

L’espoir de conflagration globale se précise (Zavtra, le 17 octobre 2023) : « Le soulèvement palestinien débute en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. […] Le Fatah, face au génocide perpétré par Israël dans la bande de Gaza, déclenche une rébellion massive des Palestiniens. […] Les manifestations contre les élites libérales occidentales pro-américaines, qui ont unanimement pris parti pour Israël, prennent de l’ampleur dans le monde entier. Le Hezbollah entre en scène et des foules d’Arabes jordaniens franchissent les barrières frontalières. Les États-Unis lancent des frappes préventives contre l’Iran, de plus en plus impliqué dans le conflit, tandis que l’Iran frappe Israël. La Syrie entre en guerre et attaque le plateau du Golan. Le monde islamique tout entier se mobilise rapidement. Les États pro-américains – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres – sont contraints de prendre part à la confrontation aux côtés des Palestiniens. Le Pakistan, la Turquie et l’Indonésie se joignent à eux. […] Les différends entre salafistes et traditionalistes, notamment chiites, s’estompent. Le grand djihad du monde islamique contre l’Occident et Israël commence. La Russie maintient une position neutre, mais ne se précipite pas pour soutenir Israël, car elle combat en Ukraine contre l’Occident, lequel est pleinement acquis à la cause israélienne. »

Douguine continue de rêver : « Israël, combattant des groupes armés palestiniens et agissant en légitime défense, lance une frappe de missiles sur la mosquée d’Al-Aqsa. Celle-ci s’effondre. La voie est libre pour la construction du Troisième Temple. Mais […] un milliard de musulmans, dont 50 millions résident (officiellement) en Europe, se soulèvent, cette fois-ci en Occident même. La guerre civile éclate en Europe. Certains Européens se rangent du côté de la communauté LGBT, de Soros et des élites atlantistes, tandis que d’autres forment une alliance avec les musulmans (sur le modèle d’Alain Soral) et rejoignent la révolution antilibérale.[…] La Troisième Guerre mondiale éclate, avec l’utilisation d’armes nucléaires tactiques. La Russie prend finalement position et se range du côté des musulmans. La Chine attaque discrètement Taïwan […]. Le crépuscule de l’histoire s’annonce. »

Si les attentes de Douguine ne sont pas réalisées en 2023-2024, l’espoir renaît en mars 2026. Il escompte que cette fois est la bonne. À cause des représentations eschatologiques de part et d’autre, l’affrontement sera à mort, et Douguine mise sur l’Iran pour renverser la puissance américaine. Les choses se présentent bien. Il n’y a plus de tièdes en Iran : « Les Iraniens sont plus unis que jamais et prêts à rayer Israël de la carte. Je ne pense pas qu’ils atteindront l’Amérique, mais ils pourraient fort bien provoquer l’effondrement de Trump et de l’ordre mondial américain, accomplissant ainsi leur mission, construire le système multipolaire pour lequel nous nous battons également en Ukraine. » De toute manière, le bilan est positif : « À l’heure actuelle, nos ennemis s’affaiblissent clairement. Ils sont divisés, désorganisés : certains soutiennent Trump et Israël, d’autres non. Les pays européens sont en proie au désarroi, hésitant entre les deux camps, et c’est une bonne chose. La panique règne dans le camp ennemi. C’est extrêmement avantageux pour nous, et si cela conduit à l’effondrement économique et à la disparition de l’économie mondiale actuelle, nous ne pouvons qu’y gagner… »

Ainsi, Douguine a très tôt pris conscience du potentiel destructeur de l’eschatologie pour l’ordre international. Il a vu qu’elle pouvait fournir un puissant levier de déstabilisation au Moyen-Orient. Rien d’étonnant à ce que l’eschatologie attire les stratèges du Kremlin. Elle représente en quelque sorte un conservatoire des griefs des nations vaincues et de leurs affabulations de compensation. On se souvient à quel point Poutine adore régaler ses interlocuteurs du catalogue des offenses essuyées par la Russie depuis les invasions des Petchénègues au Xe siècle. Jouer sur les griefs historiques réels ou imaginaires constitue l’un des ressorts de la politique du Kremlin. L’eschatologie présente l’avantage de les soustraire à l’histoire, de les rendre insurmontables, de les exclure du champ politique et du domaine de la raison. Mis à la sauce eschatologique, les conflits deviennent insolubles et dégénèrent en lutte à mort. C’est pourquoi les idéologues du Kremlin ont recours au discours apocalyptique de façon assidue, soit sous un emballage religieux à la Douguine, soit sous une forme laïque à la Karaganov : car la menace d’une frappe nucléaire joue exactement le même rôle. Karaganov considère qu’il faut dresser les élites européennes en leur insufflant la peur : l’eschatologie, nucléaire ou religieuse, est l’instrument par excellence pour parvenir à ce but. Là encore nous constatons une convergence entre les propagandistes russes et les prosélytes du trumpisme.

*

C’est Peter Thiel qui fait la jonction entre les eschatologistes américains et ceux du Kremlin. Douguine a raconté comment ce personnage a attiré son attention : « J’hésitais à son propos, même si j’avais conseillé de [le] suivre de près. Thiel lui-même, directement ou indirectement, s’est joint à la discussion, soulevant des thèmes caractéristiques de notre école de pensée : le règne de l’Antéchrist, la fin des temps, le Katechon48, l’existence de l’âme, le rôle du libéralisme et des Lumières radicales en général, considérées comme l’idéologie du diable […]. Avant même le Covid, des émissaires de Thiel étaient venus me voir, proposant d’initier un dialogue majeur sur la géopolitique de l’avenir, le rôle de la terre et de la mer, du pétrole et du gaz, de l’esprit et de la matière. Je m’aperçus qu’il détenait des participations importantes dans l’une de nos principales banques commerciales. Il s’intéressait à l’eurasisme et, curieusement, au traditionalisme et à l’eschatologie… Comme je ne pouvais pas être invité aux États-Unis pour cause de sanctions, Thiel promit de venir en Russie, mais la pandémie de Covid-19, la guerre froide et la campagne électorale de Trump […] ont bouleversé la donne. Le dialogue a été reporté sine die. » 

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Un manifestant déguisé en diable proteste contre une conférence de Peter Thiel à San Francisco, septembre 2025. // laborvideo, capture d’écran

L’influence de Douguine est évidente chez Thiel : même rejet du globalisme libéral que Thiel assimile à l’Antéchrist, dans un style bien douguinien. Même nihilisme de fond, déguisé sous une obsession de l’Apocalypse. Enfin, même volonté de subvertir idéologiquement l’Europe, en s’attaquant aux fondements sur lesquels repose la civilisation européenne : l’humanisme, l’universalisme et les Lumières. En janvier-mars 2026, Peter Thiel entreprend en Europe ce qu’on a appelé un « Armageddon tour ». En France il a été accueilli le 26 janvier 2026 par l’Académie des sciences morales et politiques. Le Vatican s’est montré plus avisé. L’université Saint-Thomas-d’Aquin a fait savoir dans un communiqué très sec que le séminaire de Peter Thiel ne pourrait se tenir à l’intérieur de ses murs. À Rome, on a compris l’enjeu profond de l’entreprise de Thiel. Comme l’affirme l’historien Alberto Melloni, si Rome demeure fidèle à son universalisme constitutif, elle est l’un des adversaires à abattre. Thiel avait « l’ambition d’imposer à l’Église de Rome un regime change théologique ». Il eût été blasphématoire de l’accueillir à l’Université Saint-Thomas-d’Aquin, alors que Saint Thomas enseigne que « la vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect » et que le Bien est « ce à quoi toutes les choses tendent ».

<p>Cet article États-Unis et Russie : les ravages de l’eschatologie a été publié par desk russie.</p>

10.03.2026 à 22:48

Les Russes arrivent ! (Encore !)

Konstantin Akincha
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La décision d’autoriser la participation de la Russie à la 61e Biennale d’art de Venise a suscité un tollé. L’événement pourrait devenir un lieu de vives contestations.

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Texte intégral (2160 mots)

La décision de la direction de la 61e Biennale d’art de Venise d’autoriser la participation de la Russie a provoqué un scandale dans les milieux artistiques internationaux. L’auteur raconte l’histoire du pavillon russe puis soviétique à la Biennale, avant d’évoquer les protestations des grandes personnalités politiques et intellectuelles devant cette « contre-offensive » de la culture russe, portée par Mikhaïl Chvydkoï, ex-ministre de la Culture. Si cette autorisation n’est pas retirée, souligne l’auteur, la Biennale risque de se transformer en un lieu de forte contestation.  

La Fédération de Russie a annoncé sa décision de reprendre sa place à la 61e Biennale d’art de Venise au dernier moment, non sans une touche de théâtralité. Mikhaïl Chvydkoï, ancien ministre de la Culture de Russie et, depuis 2008, envoyé spécial du président de la Fédération de Russie pour la coopération culturelle internationale, a déclaré que ce n’était pas un retour de la Russie à Venise, puisqu’elle n’en était jamais partie. Selon cette logique, le pays était présent « en esprit » lors des deux dernières Biennales.

En 2022, après le début de l’agression russe contre l’Ukraine, le pavillon russe a été fermé après que le commissaire Raimundas Malašauskas et les artistes Alexandra Soukhareva et Kirill Savtchenkov aient refusé d’y participer en signe de protestation. En 2024, il a été prêté à la Bolivie, une manière pour la Russie d’afficher qu’elle « se préoccupe » des nations progressistes du Sud global.

Ce n’était pas la première fois que le pavillon russe restait fermé ou accueillait des expositions sans aucun rapport avec l’art russe. Construit en 1914 par Alexeï Chtchoussev dans le style pseudo-russe, il a été financé, ironie du sort, par le collectionneur et philanthrope ukrainien Bohdan Khanenko, parce que les responsables impériaux russes ne s’étaient pas intéressés à cette exposition internationale d’art. Après la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire russe, l’Union soviétique est revenue à Venise en 1924, mais a fait l’impasse sur l’exposition de 1926 en vertu d’un décret du Politburo de 1925 « relatif au caractère indésirable d’une participation à des expositions artistiques à l’étranger ». Pourtant, le pavillon ne fut pas entièrement abandonné : il fut « aimablement mis à disposition » pour accueillir une exposition sur le futurisme italien organisée par Tommaso Marinetti, qui devint l’un des principaux événements de la Biennale.

De 1938 à 1954, le pavillon russe resta fermé en raison des troubles politiques qui précédèrent et suivirent la Seconde Guerre mondiale. Les artistes soviétiques ne revinrent à Venise qu’après la mort de Staline et le début du dégel avec Khrouchtchev. En 1977, cependant, la Biennale de la dissidence, organisée par Enrico Crispolti et Gabriella Moncada et présentant de nombreuses œuvres d’artistes non conformistes soviétiques et du bloc de l’Est, fut considérée comme une provocation à Moscou. Le Comité central de l’URSS discuta de toute urgence de la nécessité vitale de prendre « des mesures pour résister à la propagande antisoviétique en Italie », ce qui conduisit à un boycott de la Biennale de Venise par Moscou et ses alliés, qui dura jusqu’en 1982.

Tout comme l’Union soviétique s’était abstenue à deux reprises de participer à Venise, la Biennale à son tour a tourné en 2022 le dos à la Russie. Les responsables ont protesté ainsi contre la guerre en Ukraine, déclarant :

« Tant que cette situation persistera, la Biennale rejette toute forme de collaboration avec ceux qui, au contraire, ont commis ou soutenu un acte d’agression aussi grave, et n’acceptera donc la présence à aucun de ses événements de délégations officielles, d’institutions ou de personnes liées à quelque titre que ce soit au gouvernement russe. »

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Protestation de l’artiste russe Vadim Zakharov, participant à la Biennale 2013, contre la participation de la Russie. Avril 2022. Photo : Konstantin Akinсha.

Au quatrième anniversaire de la guerre, cependant, la position de Venise a changé. Malgré la poursuite du conflit, la Biennale s’est déclarée prête à accueillir la participation russe, un changement étroitement lié à la nomination de Pietrangelo Buttafuoco à la présidence. Buttafuoco fait partie des nombreux responsables de droite nommés par le gouvernement de Giorgia Meloni à la tête des institutions culturelles italiennes.

Il a commencé sa carrière politique au sein du Fronte della Gioventù (Front de la jeunesse), la branche jeunesse du Movimento Sociale Italiano (MSI) post-fasciste, avant de se faire connaître comme journaliste de droite. Il a publiquement exprimé sa préférence pour Poutine plutôt que Trump, qualifiant le dirigeant russe de « seul véritable homme d’État de droite », et, après le début de la guerre en Ukraine, a critiqué ce qu’il considérait comme une condamnation uniforme par l’Europe des actions russes. Il n’est pas surprenant que Buttafuoco ait déclaré : « Tous les pays actuellement en guerre seront présents ici à Venise. Je suis ouvert à tous, je ne ferme la porte à personne… Il y aura la Russie, l’Iran, Israël. »

Bien que la dernière liste officielle des pavillons nationaux inclue la République islamique d’Iran, il semble qu’à l’heure actuelle, le pays ait des questions plus urgentes à régler que les expositions artistiques internationales. Pour la Fédération de Russie, cependant, cette approche s’est avérée être une aubaine inattendue.

Mikhaïl Chvydkoï a fièrement déclaré que les tentatives visant à « annuler » la culture russe avaient échoué, insistant sur le fait que l’art existait au-dessus de la politique. Cette déclaration est particulièrement frappante venant d’une personne qui, l’année dernière encore, appelait à un retour à la censure politique de type soviétique. Tout aussi audacieux est l’effort de la Russie pour s’approprier Simone Weil, philosophe française, marxiste, antifasciste et mystique, dont la pensée est difficilement compatible avec l’idéologie poutiniste contemporaine.

L’exposition russe, intitulée d’après la métaphore de Weil L’arbre est enraciné dans le ciel, vise selon Chvydkoï à montrer comment « l’éternité l’emporte sur les préoccupations du moment, la culture sur la politique ». L’envoyé présidentiel a déploré que « malheureusement, tout le monde ne soit pas capable de comprendre cela ».

Une autre victoire sur les « préoccupations du moment » a été remportée avec la nomination d’Anastasia Karneeva au poste de commissaire du pavillon russe. Karneeva est la fille de Nikolaï Volobouïev, cadre supérieur de la société d’État Rostec et ancien général du Service fédéral de sécurité (FSB). Rostec est un conglomérat de défense appartenant à l’État, étroitement lié au complexe militaro-industriel russe. Karneeva est également copropriétaire de la société Smart Art, qu’elle a fondée avec Ekaterina Vinokourova, fille du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

La performance russe à Venise était prévue pour une durée totale de trois jours, juste avant l’ouverture officielle de la Biennale. Pourtant, Moscou a réussi à rassembler 50 « jeunes musiciens, poètes et philosophes de Russie et de l’étranger ». Les philosophes sont introuvables, mais les musiciens sont bien représentés : du compositeur contemporain Alexeï Retinski à l’ensemble folklorique Toloka, en passant par Serafim Tchaïkine, soliste du chœur du festival du monastère de Danilov.

La plupart des artistes sont des inconnus dont on ne trouve pratiquement aucune trace numérique. L’élément « international » – une poignée de DJ obscurs venus du Brésil, du Mexique et d’Argentine – ressemble à une version karaoké du tiers-mondisme soviétique des années 1960. Et puis, il y a DJ Diaki, du Mali, dont le pays est ravagé depuis 2021, d’abord par le groupe Wagner, puis par d’autres mercenaires russes commettant des crimes contre l’humanité – un choix si cynique qu’il frôle l’art de la performance.

Il est annoncé que les performances seront filmées et diffusées sur les murs du pavillon jusqu’à la fin de la Biennale.

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Manifestation pro-palestinienne passant devant le pavillon russe, confié à la Bolivie lors de la Biennale 2024. Photo : Konstantin Akinсha.

Cette « contre-offensive » de la culture russe a immédiatement suscité des protestations. Le ministère italien de la Culture a sagement choisi de se distancier de cette décision d’inviter de nouveau la Russie à Venise, publiant une déclaration qui attribue l’entière responsabilité à l’administration de la Biennale et soulignant que cette décision contredit la politique officielle du gouvernement italien.

Le 7 mars, une lettre ouverte intitulée « Stop à la normalisation des crimes de guerre par l’art » a été publiée sur Change.org. Cette lettre, qui proteste contre la participation de la Russie, a été signée par de nombreuses personnalités, notamment la personnalité politique italienne Pina Picierno, vice-présidente du Parlement européen, des figures de l’opposition russe telles que Garry Kasparov, ancien champion du monde d’échecs, l’historien Timothy Garton Ash, Francesca Thyssen-Bornemisza, fondatrice de la fondation TBA21, Viktor Iouchtchenko, troisième président de l’Ukraine ; Anne Appelbaum, journaliste et historienne américaine ; Joaquín Almunia, secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol ; Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art ; Éric de Chassey, directeur des Beaux-Arts de Paris, France ; et des dizaines de directeurs de musées, conservateurs, artistes et universitaires du Royaume-Uni, d’Espagne, d’Allemagne, de France, de Pologne et d’autres pays.

Reste à voir comment les dirigeants de la Biennale réagiront. Cependant, l’idée de Pietrangelo Buttafuoco d’inviter à la Biennale « tous les pays actuellement en guerre » a déjà, en fait, amené la guerre à Venise. Si cette invitation n’est pas retirée, la 61e Biennale risque de devenir une Biennale de protestations constantes – dont l’une a déjà été annoncée par Nadia Tolokonnikova, membre fondatrice du groupe féministe Pussy Riot et signataire de la lettre ouverte.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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07.03.2026 à 21:06

Mars 2026 : nouvelles parutions

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