
10.05.2026 à 21:17
Pierre Raiman
Plusieurs associations s’organisent en France afin de mener le combat pour les Ukrainiens emprisonnés et torturés par les forces d’occupation.
<p>Cet article « Ensemble, sauvons les otages ukrainiens » a été publié par desk russie.</p>
En janvier 2026, Desk Russie et l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (PLU) ont organisé, à l’Hôtel de Ville de Paris, une soirée-débat consacrée au sort des populations ukrainiennes dans les territoires occupés, et notamment au sort de milliers d’Ukrainiens arbitrairement arrêtés par les forces d’occupation, emprisonnés, torturés, souvent sans aucune communication avec le monde extérieur. Plusieurs associations s’organisent désormais afin de mener le combat pour ces Ukrainiens. Il s’agit de faire parrainer les prisonniers par des communes françaises pour que chacun d’eux soit suivi et sa famille soutenue. Nous publions le discours de Pierre Raiman, vice-président de PLU, à l’ouverture d’une réunion sur Zoom organisée le 5 mai entre les adhérents des associations impliquées, certains maires et des Français de bonne volonté pour lancer la campagne de parrainage. Desk Russie va systématiquement couvrir le déroulement de cette campagne.
À 2 500 ou 3 000 kilomètres de Paris, dans le Donbass occupé, ou isolés dans l’empire Russe, à Olevnika ou Taganrog, 16 000 civils ukrainiens sont détenus arbitrairement dans les prisons de Poutine. Une campagne citoyenne se lance pour les arracher au silence — par le parrainage municipal, porté par l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (PLU), l’Union des Ukrainiens de France et les mouvements ukrainiens « RETURN FREEDOM » et Civilni Vilni.
Seize mille personnes.
Seize mille civils ukrainiens – femmes, hommes, journalistes, enseignants, prêtres, maires, simples citoyens – détenus arbitrairement par la Russie. Seize mille vies arrachées aux leurs, enfermées quelque part, à deux mille kilomètres d’ici, dans le silence.
Ce silence, il est temps de commencer à le briser.
Ce ne sont pas des combattants. Ce sont des civils. Ils n’ont commis aucun crime. Ils ont été arrêtés pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils ont fait.
Des journalistes, parce qu’ils informaient. Des enseignants, parce qu’ils refusaient les programmes russes imposés à leurs élèves. Des maires, parce qu’ils avaient été démocratiquement élus. Des prêtres, parce qu’ils refusaient l’Église corrompue de Moscou. Des parents, parce qu’ils refusaient qu’on russifie leurs enfants. Des athlètes, qui étaient des exemples, des volontaires civils.
Des gens ordinaires, attachés à leur langue, à leur drapeau, à leur pays.
Pourquoi parlons-nous d’otages ? Parce que le mot a un sens juridique précis. La Convention internationale de 1979, la Quatrième Convention de Genève, le Statut de Rome : un otage, c’est une personne capturée pour exercer une pression sur un tiers – un gouvernement, une population, une organisation internationale.
Ces civils, la Russie ne les détient pas pour ce qu’ils ont fait. Elle les détient comme monnaie d’échange et comme instrument de terreur, comme levier pour des négociations à venir, pour obtenir demain des concessions territoriales, militaires, diplomatiques. C’est une prise d’otages au sens strict du droit international. C’est-à-dire, un crime de guerre.
Ce crime a une histoire. Chaque fois que l’Ukraine a tenté de naître comme nation libre et européenne – la République populaire de 1917 et la brève renaissance culturelle des années 1920 fauchée par le Holodomor et la terreur stalinienne, les dissidents jetés au Goulag dans les années soixante et, aujourd’hui, l’Ukraine du Maïdan agressée depuis 2014 –, l’Empire russe a opposé la même réponse : effacer un peuple en effaçant d’abord ceux qui l’incarnent. Ses enseignants, ses journalistes, ses prêtres, ses maires, ses élus locaux. Les disparitions forcées que nous dénonçons aujourd’hui dans les territoires occupés ne sont pas un dommage collatéral de la guerre. Elles en sont le projet même.
Nous lançons donc, ce soir, avec nos partenaires – l’Union des Ukrainiens de France, et nos amis ukrainiens de Return Freedom et de Civilni Vilni / Civils Libres – la campagne « Ensemble, sauvons les otages ukrainiens ». Elle est ouverte à toutes les organisations qui se reconnaissent dans la défense des prisonniers ukrainiens.
Quatre objectifs. Simples. Clairs.
Briser le silence sur les territoires occupés – Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, la Crimée. Kherson martyrisée mais résistante. L’Europe doit savoir ce qui s’y passe : les disparitions forcées, la russification, la terreur quotidienne.
Sortir les otages de l’anonymat. Leur donner un nom, un visage, une histoire. Aucun otage oublié.
Exiger l’accès du CICR, de l’ONU, de l’OSCE aux lieux de détention, et la prise en charge médicale des prisonniers, dont beaucoup sont gravement malades ou blessés.
Obtenir leur libération. Faire de la libération des otages civils, et du retour des enfants déportés, une condition sine qua non de toute négociation avec Moscou. Pas d’accord de paix sans eux.
Comment y parvenir ? Quatre axes complémentaires.
D’abord, les événements publics et les films. Deux documentaires sous-titrés en français sont à la disposition de qui voudra les projeter – Izolyatsiya, d’Igor Minaïev, sur le centre de détention illégal de Donetsk, et Prisonniers. Le système de la terreur, d’Evguenia Tchirikova, sur la détention des civils ukrainiens. Leurs réalisateurs sont disponibles pour accompagner les débats, en présentiel ou en visioconférence.
Ensuite – et c’est le cœur opérationnel de notre dispositif – le parrainage des otages par les municipalités. Une commune française, belge ou suisse s’engage à parrainer nommément un prisonnier civil ukrainien, avec l’accord écrit de sa famille. Elle exige officiellement sa libération et lui donne une visibilité publique durable. Notre objectif : cent villes, deux cents otages parrainés d’ici fin 2026. Chaque conseil municipal qui adopte un vœu de parrainage rend visible un visage, un nom — et place sa ville aux côtés d’un otage.
Puis une lettre ouverte au Président de la République, pour qu’il porte cette cause au plus haut niveau européen et international.
Enfin, un engagement public des gouvernements français, belge, suisse et de l’Union européenne : qu’aucun cessez-le-feu n’ait de sens sans la libération des otages civils et le retour des enfants déportés.
Vous êtes nombreux ce soir. Vous êtes élus, militants, journalistes, citoyens, Ukrainiens de France, amis de l’Ukraine. Cette campagne ne se fera pas sans vous.
Si vous êtes élu : portez le parrainage devant votre conseil municipal. Si vous connaissez un élu : parlez-lui demain. Si vous êtes journaliste : écrivez sur ces otages. Si vous êtes simple citoyen : organisez une projection, une rencontre dans votre ville, contactez vos élus. Et tous : mobilisez votre entourage.
Cent villes. Deux cents otages parrainés. Un nom, un visage, une voix pour chacun.
C’est ce que, avec Sylvie Rollet, nous appelons « le commencement d’un bouclier civique européen ».
Une dernière chose. Et c’est une annonce.
La première demande officielle de prise de contact en vue d’un parrainage vient d’être adressée à la ville de Paris.
Paris, première ville sollicitée. Paris, qui peut, dans les semaines qui viennent, devenir la première grande capitale européenne à parrainer deux otages civils ukrainiens : Anastasia Hloukhovska, journaliste emprisonnée depuis trois ans, et Oleg Chevandine, disparu dans les geôles du Kremlin depuis 2015 – et ouvrir la voie à cent autres villes, en France et en Europe.
Alors ce soir, nous demandons trois choses, trois mots.
Connaître ces otages. Dire qui ils sont, partout autour de vous. Agir, dans votre ville, dès cette semaine. Prenez contact avec la campagne en écrivant à appelpourlukraine@gmail.com.
Gloire à l’Ukraine.
<p>Cet article « Ensemble, sauvons les otages ukrainiens » a été publié par desk russie.</p>
10.05.2026 à 21:17
Antoine Laurent
Dans un sous-sol de Lviv, une association recycle des objets électriques pour fabriquer des systèmes portables.
<p>Cet article Ukraine : vieilles batteries et recyclage, quand les volontaires s’emparent de la question énergétique a été publié par desk russie.</p>
Dans un sous-sol de Lviv, l’association Florida Man for Ukraine recycle des objets électriques de toutes sortes pour fabriquer des systèmes portables de stockage d’électricité. Une aventure incroyable ! Benjamin, arrivé de Floride en 2023, et ses amis, tous bénévoles, ont été capables de monter en quelques semaines un atelier de production de systèmes de stockage d’électricité pour les soldats ukrainiens. Alors que les capacités de production d’électricité du pays sont défaillantes du fait des bombardements russes, la production de batteries peu coûteuses pour l’armée est essentielle, d’autant que les besoins en électricité sur le front ne cessent de croître. Décidément, dans cette guerre, pas un domaine ne semble échapper aux volontaires.
En cette après-midi pluvieuse, le printemps n’est pas encore parvenu à congédier totalement la froideur de l’hiver. Comme souvent, prudence oblige, mon interlocuteur me fixe rendez-vous à un coin de rue plutôt qu’à une adresse. Ne reste qu’à observer la danse fantasque, sinon agressive, des luxueuses berlines de Lviv, en attendant de croiser le regard interrogateur qui me délivrera de la bruine. C’est bientôt chose faite. Sweat-shirt à capuche, barbe courte, un homme à la silhouette élancée s’avance. Poignée de main, présentations. Dans la voix de Benjamin, originaire de Floride, on devine un brin de méfiance, laquelle mettra plusieurs heures à se dissiper. Nous parcourons ensemble quelques centaines de mètres. Un porche sombre, une porte donnant sur un souterrain, une volée de marches – il fait toujours aussi froid. Le trajet de poursuit longuement dans la pénombre, Benjamin pousse une nouvelle porte : « Welcome. »
L’atmosphère est pour le moins laborieuse. Dans cette vaste pièce bien éclairée, sept hommes et femmes s’affairent à leur poste de travail. Certains ne remarquent même pas notre arrivée. De temps à autre, on discerne un bref échange entre deux voix concentrées. Une grande table centrale, des établis répartis face aux murs, des râteliers à outils et des étagères, tous bien garnis… L’atelier aménagé par Benjamin ne manque apparemment de rien. En fond sonore, on perçoit le tic-tac régulier d’une vingtaine de chargeurs de batteries, dont la chaleur se diffuse agréablement dans la pièce.

« Le cœur de mon activité à présent, dans mon atelier [c’est d’élaborer] des solutions énergétiques pour l’Ukraine, en fabriquant des stations électriques portables, des batteries externes1, et en développant des installations [utilisant l’énergie] solaire », indique notre hôte, dont l’expérience de volontariat en Ukraine a débuté à l’été 2023. Les volontaires, ajoute-t-il, travaillent aussi à la mise au point d’un drone terrestre électrique destiné à un usage logistique militaire. Au fond de l’atelier, le « second prototype » de l’engin – un petit châssis à quatre roues sur lequel sera plus tard fixée une caisse à couvercle – attend sa phase finale d’assemblage.
La production de Florida Man, explique Benjamin, est principalement dédiée aux soldats – on comprend soudain mieux sa réserve. Le volontaire et son équipe travaillent également pour les civils. Fin avril, ils ont équipé de panneaux solaires la grange d’un centre d’accueil pour déplacés internes – le refuge Phénix, dont nos lecteurs les plus assidus se souviendront. Dans les deux cas de figure, souligne Benjamin, toujours concentré, la production de son organisation n’est pas vendue mais cédée à titre gracieux. La seule exception envisagée à l’avenir concerne les produits les plus complexes, comme les drones ou les stations électriques de grande capacité. Dans ce cas, un don couvrant le prix des pièces-détachées les plus coûteuses sera demandé aux bénéficiaires.
« On ne dispose pas encore d’une production à grande échelle », indique le Floridien, avant d’ajouter que l’atelier parvient pour l’heure à assurer une fabrication continue de batteries externes. « Par exemple, aujourd’hui [on en a] fabriqué neuf. […] Nous sommes probablement en train d’atteindre le stade où on pourra en produire 45 à 50 par mois », indique-t-il, absorbé par ses pensées. Au centre de l’atelier, les batteries achevées s’alignent en bon ordre sur une étagère, révélant une coque frappée du trident ukrainien – un luxe esthétique qu’autorise le recours à l’impression 3D.

Interrogé sur ses objectifs de production, Benjamin demeure indécis. « C’est difficile à dire. En fait, l’un des facteurs, c’est que je n’achète pas les matériaux » ; une précision qui nous mène tout droit à l’une des spécificités du projet de Benjamin : l’utilisation de batteries de seconde main. Celles-ci sont collectées auprès d’entreprises de recyclage et de différents commerces par des associations partenaires et des volontaires indépendants au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en République Tchèque. C’est ce qui permet à Florida Man d’atteindre un équilibre entre coût, qualité et quantité des produits, car le prix des batteries neuves, plus performantes, demeure prohibitif. Cette division du travail entre associations évite par ailleurs à Benjamin d’avoir à se préoccuper lui-même de l’approvisionnement – un gain de temps précieux. Il y a quelques semaines, Florida Man a ainsi reçu un stock de batteries de cigarettes électroniques, ainsi qu’un lot d’hoverboards (un type de skateboard à propulsion électrique) de seconde main de la part de ses partenaires.
L’inconvénient de ce fonctionnement, explique notre hôte, c’est qu’il est difficile d’équilibrer la production sur le long terme, car cette dernière dépend de la capacité des partenaires à assurer l’approvisionnement. « Concernant les cigarettes électroniques, en gros, j’en ai 4 000, illustre Benjamin. On en utilise 50 pour fabriquer une batterie externe, donc ça fait 80 batteries externes […]. Ensuite, je dois trouver un nouveau fournisseur. » Le même fonctionnement s’appliquera à la production de drones, une fois le développement du modèle achevé. Chaque drone devrait être propulsé par deux hoverboards. « J’ai environ 100 hoverboards […] – très bien : ça fait 50 drones », résume-t-il.
En outre, rappelle Benjamin, le fonctionnement de son association repose entièrement sur le bénévolat. Le rendement « dépend du nombre de bénévoles disponibles », explique-t-il, car ces derniers « peuvent aller et venir comme ils l’entendent ». Benjamin espère que davantage de volontaires rejoindront son équipe avec l’arrivée des beaux jours car, précise-t-il, la principale limite à son activité ces derniers temps « ce ne sont pas les fournitures, mais la main-d’œuvre ». Son objectif pour l’été : disposer d’une dizaine de bénévoles chaque jour. Le recrutement n’est pas toujours aisé, car les volontaires maîtrisant les connaissances et le savoir-faire que requiert la fabrication de systèmes électriques, électroniques et de drones ne sont pas légion. D’autres associations les convoitent, sans parler des entreprises ; mais il en faudrait plus pour décourager notre homme.

Benjamin est titulaire d’une licence en relations internationales. Il a été chargé de cours à l’université, barman, puis vendeur de piano. « On fabriquait même des tables d’harmonie », précise-t-il avec une certaine fierté, en se référant à son dernier emploi. Notre interlocuteur l’admet cependant : « Je n’étais clairement pas un technicien, un manuel, pendant la plus grande partie de ma vie. » Il a d’ailleurs aménagé son atelier sans réellement savoir ce qu’il pourrait y produire. Tout juste savait-il qu’il souhaitait « travailler dans le domaine des drones », sans plus de précisions ; avant que les membres d’une autre association ne le convainquent d’élargir son activité aux systèmes de stockage et de production d’électricité. « Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à regarder des tonnes de vidéos YouTube sur l’électricité, les batteries et tout ça. Je n’ai toujours pas le niveau d’un professionnel, mais je suis plutôt confiant dans la plupart des opérations que je réalise », résume-t-il avec un sourire. Ainsi donc, en a donc conclu ce fils de « col bleu » et petit-fils de charpentier, il n’y a pas d’âge pour apprendre ; raison pour laquelle il se charge lui-même de la formation de ses volontaires.
L’opération semble être un succès, car pas une des personnes qui nous entourent ne disposait initialement d’un bagage technique. Lesley, occupée à tester des batteries de cigarette électronique, est cheffe d’équipe dans un centre d’appel du système hospitalier écossais ; Gwyn, originaire de Caroline du Nord et qui procède à l’assemblage final des batteries externes, gère sa propre entreprise de marketing spécialisée dans l’édition ; tandis que Don, concentré sur l’assemblage d’une imprimante 3D, exerçait avant sa retraite comme consultant dans l’informatique à Chicago. Seul Garry, un Canadien anglophone souriant qui fait l’effort de s’exprimer en français, bénéficiait avant son arrivée d’une expérience de la soudure. Celle-ci, précise-t-il amusé, alors qu’il travaille à l’élaboration d’un prototype de station électrique, remontait à ses cours de collège. Sa vie professionnelle, l’homme de Vancouver l’a dédiée à l’import-export depuis la Chine.
Tous sont ravis de leur expérience, d’autant que les volontaires, qui tous maîtrisent l’anglais, évoluent dans une atmosphère conviviale. Benjamin regrette cependant ne pas réussir à attirer plus de volontaires ukrainiens dans son équipe ; un phénomène qu’il explique par la barrière de la langue.

Le problème, en revanche, ne se pose pas concernant les ingénieurs, à même d’établir plans et processus de fabrication à distance. Ces derniers, précise Benjamin, qu’ils soient ukrainiens, slovaques ou britanniques, ont été nombreux à lui apporter leur aide. À bien observer le contexte dans lequel s’inscrit l’initiative, cet engouement n’est guère surprenant. À la fin janvier, on estime que l’Ukraine avait perdu 70 % de ses capacités de production d’électricité, tandis que l’usage d’équipements militaires reposant sur l’énergie électrique, des drones aux systèmes de guerre électronique, ne cesse de progresser sur le champ de bataille. Le savoir-faire de Florida Man relève de secteurs industriels devenus stratégiques pour l’armée ukrainienne et qui semblent être appelés à jouer un rôle de premier plan dans la guerre moderne.
En témoigne également l’intérêt des militaires ukrainiens pour la production de l’association. Cette dernière n’a réellement débuté son activité qu’en avril, mais plusieurs unités ont déjà été livrées. Parmi celles-ci, on compte la 25e brigade aéroportée, la 56e brigade motorisée ou encore une unité du 2e corps d’armée Khartia. Les besoins en matière de stockage d’électricité sont tels que les militaires sont prêts à faire un compromis sur les capacités ; d’autant que le prix des systèmes neufs est élevé : plusieurs dizaines d’euros pour une batterie externe et plusieurs centaines pour une station électrique. Généralisée à l’échelle d’un bataillon ou d’une brigade, l’acquisition de cet équipement représente une somme considérable. Les volontaires de Florida Man s’attendent à une demande croissante d’autant que, pour éviter les complications administratives propres aux commandes officielles des unités, les produits sont envoyés aux soldats à titre individuel. Pour ces derniers, c’est la garantie d’un gain de temps substantiel. Benjamin, qui envisage de rester en Ukraine « au moins jusqu’à la fin de la guerre », compte bien tenir la cadence, sans pour autant songer à transformer son association en entreprise. « C’est juste du bénévolat, assure-t-il, […] quand la guerre s’arrêtera, on s’arrêtera aussi. » Le projet est stimulant et le fourgon aménagé dans lequel il vit lui offre le confort nécessaire. Pour l’heure cela lui suffit.

Quant à l’avenir, Benjamin n’envisage pas nécessairement de rentrer aux États-Unis. Son voyage en Europe lui a fait prendre de la distance par rapport au mode de vie américain qui, selon lui, pousse à une forme de solitude ; a fortiori dans le contexte de fracture politique qui caractérise la société américaine, à l’heure de la seconde présidence de Donald Trump. Ces tensions n’épargnent pas son cercle de connaissances. « Quand Trump a commencé ses conneries à propos du Groenland, à parler d’annexer [cette région], l’un de mes amis proches s’est mis à justifier [son discours] en évoquant des “raisons de sécurité”. Je lui ai répondu que c’était exactement le discours de Poutine à propos de l’Ukraine », se souvient Benjamin, vexé que cet ami de longue date ne comprenne pas « le parallèle » entre les deux situations. C’est précisément en réaction à ce genre d’arguments que Benjamin a lui-même décidé de s’engager pour la cause ukrainienne. Aussi songe-t-il à s’installer quelque part en Europe et à développer une activité de conseil dans le domaine des drones au profit « des pays de l’OTAN » et, ajoute-t-il « du public en général ».
Pour en savoir plus : consultez la page Instagram et la page YouTube de Florida Man for Ukraine.
<p>Cet article Ukraine : vieilles batteries et recyclage, quand les volontaires s’emparent de la question énergétique a été publié par desk russie.</p>
10.05.2026 à 21:16
Jean-Sylvestre Mongrenier
L’Europe ne pourra sécuriser ses routes énergétiques, commerciales et stratégiques sans une véritable vision géopolitique d’ensemble.
<p>Cet article Le « Corridor médian » : les enjeux géopolitiques d’un axe sud-caucasien et transcaspien a été publié par desk russie.</p>
L’organisation d’un sommet paneuropéen à Erevan au début de ce mois aura mis en exergue la fécondité diplomatique de la Communauté politique européenne, le rôle pivot de l’Arménie et aussi la force des liens transatlantiques entre le Vieux Continent et le Canada, ce géant nord-américain en gestation. En revanche, les conséquences de la guerre d’Iran pour le Caucase du Sud et leurs effets sur les enjeux de circulation entre la mer Noire et le bassin de la Caspienne ne semblent guère présents dans les esprits.
Entre la Russie au nord et l’Iran au sud, il importe de consolider et d’élargir l’axe de circulation entre l’Europe et l’Asie centrale, ce « milieu des empires » qui contient des ressources cruciales pour l’approvisionnement énergétique et minéral des pays européens. Mieux, l’Europe, avec ou sans les États-Unis, doit accroître son influence dans l’ancien Turkestan occidental, où se recoupent les zones d’influence de la Russie et de la Chine, associées dans le projet d’une « Grande Eurasie » censée mettre un point final à la longue hégémonie de l’Occident.
Pour développer cet axe de circulation, il est crucial que les ambitions russes en mer Noire soient contrecarrées, ce qui implique un soutien continu et renforcé à l’Ukraine, bouclier de l’Europe et premier garant de la liberté de navigation dans cette mer que Vladimir Poutine voudrait s’approprier. Au-delà se profile une coopération resserrée entre l’Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, adossée à une OTAN européanisée. En effet, la mer Noire, vue parfois comme une simple « arrière-cour » de la Méditerranée, commande l’accès au Caucase du Sud.
Au Caucase du Sud, isthme d’environ 1 200 kilomètres entre la mer Noire et la Caspienne, l’Arménie est désormais le pivot des équilibres régionaux. Si les conditions géopolitiques le permettent, elle sera la clef qui ouvrira un corridor transcaucasien entre l’Europe, la Turquie et les États post-soviétiques d’Asie centrale, dont les dirigeants cherchent un contrepoids aux Russes et aux Chinois. Clef d’autant plus stratégique que la Russie, au fil des ans, accroît son emprise sur la Géorgie, cette Ultima Europa, territorialement amputée et placée sous la menace d’une nouvelle soviétisation (au sens géopolitique du terme).
Encore faudrait-il que les négociations entre Erevan et Bakou, ouvertes après la chute du Haut-Karabakh (2023), aboutissent à un traité de paix qui instaure un équilibre géopolitique ; c’est d’ailleurs le sens du partenariat stratégique tout juste signé entre Paris et Erevan (5 mai 2026). Si l’Union européenne en tant que telle n’est pas absente des négociations arméno-azerbaïdjanaises, les États-Unis sont très investis dans ce grand jeu diplomatico-stratégique dont les implications sont aussi logistiques et géoéconomiques.

En regard du mépris de l’administration Trump pour l’Europe, on peut s’étonner de l’intérêt porté à la périphérie caucasienne et à l’hinterland eurasiatique du Vieux Continent. Mais la diplomatie minérale et énergétique de Washington, obnubilée par les gisements de terres rares, les minerais dits « critiques » et les hydrocarbures, a ses raisons que le cœur ignore. Aussi l’administration Trump a-t-elle investi une partie de son capital politique dans cette affaire.
Le 8 août 2025, la Maison-Blanche a accueilli le Premier ministre arménien et le président azerbaïdjanais. Ils sont engagés sur l’ouverture d’une « Route Trump pour la paix et la prospérité internationale » (TRIPP : Trump Route for International Peace and Prosperity), grand projet logistique supposé étayer la paix entre les deux anciens belligérants. Depuis, le secrétaire d’État Marco Rubio a reçu son homologue arménien pour faire avancer ce projet (8 janvier 2026), et le vice-président James D. Vance a visité l’Arménie et l’Azerbaïdjan (9-11 février 2026). Il ne s’agit donc pas d’une toquade de Donald Trump.
En fait, le projet TRIPP s’inscrit dans le prolongement du « corridor de Zanguezour », réclamé par Bakou pour relier l’enclave du Nakhitchevan, et traverser sur 35 km la région du Siunik (le Sud arménien), le long de sa frontière avec l’Iran. Ce projet ouvrirait à la Turquie un accès direct à l’Azerbaïdjan, considéré comme une « nation sœur », et donc à la Caspienne et aux États turciques et musulmans d’Asie centrale (voir l’Organisation des États turciques). La différence entre les deux projets réside dans la préoccupation des États-Unis de contrecarrer une domination turco-azerbaïdjanaise sur l’Arménie, voire l’annexion du Siunik.
Le TRIPP ne correspond que partiellement à notre problématique géopolitique, celle d’un grand corridor Europe-Caucase-Asie centrale. Il est une composante du projet de TITR (Transcapian International Transport Route), plus souvent nommé le « Corridor médian ». Soutenu par l’Union européenne, ledit projet recouvre un ensemble d’infrastructures (voies ferrées, gazoducs, câbles électriques au travers de l’isthme caucasien, réseaux numériques, etc.), à construire ou à moderniser, support d’un vaste système de coopération énergétique, minérale et commerciale entre l’Europe et les profondeurs de l’Eurasie. Il s’inscrit dans l’Initiative Global Gateway (la réponse européenne aux nouvelles routes de la soie chinoises).
Les obstacles que ce projet prométhéen doit surmonter ne sauraient être négligés. Au préalable, il requiert une Ukraine libre et souveraine, capable de faire respecter avec ses alliés et partenaires le principe de la liberté de navigation en mer Noire. Cela a été dit, il faut aussi que la Turquie soit pleinement engagée dans la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’avancée de ce processus autorisant la réouverture de sa frontière avec l’Arménie, fermée depuis 1993 au nom de la solidarité panturque (l’Azerbaïjan avait alors perdu le Haut-Karabakh). Certes, la rationalité économique va dans ce sens mais les passions nationales ne sont pas solubles dans le marché. De surcroît, les mobiles et les intérêts de la Turquie et ceux de l’Europe se recoupent mais ils ne coïncident pas.

Par ailleurs, le régime islamique d’Iran est hostile au TRIPP – la circulation des marchandises entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et l’enclave du Nakhitchevan ne passerait plus par son territoire –, et il promeut un corridor nord-sud russo-iranien qui rivaliserait avec les grandes routes maritimes entre l’Europe et l’Asie (voir la route de Suez). La guerre en cours dans le golfe Arabo-Persique et ses approches (détroit d’Ormuz et golfe d’Oman) lui a donné l’occasion d’exprimer militairement son hostilité en envoyant des drones dans l’espace aérien turc et en frappant le territoire azerbaïdjanais (un avertissement). Enfin, la Russie et la Chine populaire voient l’Asie centrale comme un « pré carré » eurasiatique qu’il faut verrouiller.
À moins de croire à l’harmonie spontanée des intérêts géopolitiques des différents acteurs, les Européens comme les Américains se heurteront donc à leurs menées et manœuvres, de la mer Noire à la Caspienne. La « route Trump » et le TITR ne verront donc pas le jour sans résolution politique, pugnacité et patience stratégique. Il faudra notamment s’interroger sur la manière d’assurer la viabilité et la sécurité d’infrastructures à portée immédiate des frappes russes ou iraniennes.
Les hésitations de Donald Trump dans le détroit d’Ormuz, dont les enjeux sont pourtant considérables et immédiats, laissent songeur : sa conception mafieuse de la violence physique, corrélée au lucre, n’est pas celle d’un chef de guerre, moins encore d’un grand politique. Au vrai, la rhétorique humanitaro-juridique de l’Europe n’est guère plus convaincante. Croirait-on que l’« éthique de la discussion » désarmera les ennemis de l’Occident ? N’est-elle pas le masque d’une sempiternelle politique d’apaisement ? Nous sommes face à un dilemme.
Pourtant, il faut penser et agir, élaborer la représentation d’un ensemble géopolitique paneuropéen, de l’Islande au Caucase, soit une Grande Europe en mesure d’assumer l’héritage de l’Occident et de se projeter dans l’avenir. En somme, une Europe impériale ouverte sur le Grand Large qui désenclaverait son hinterland eurasien. Une grande stratégie requiert une représentation géopolitique globale comparable à un champ magnétique, ce qui permet de fixer un cap et de s’y tenir.
<p>Cet article Le « Corridor médian » : les enjeux géopolitiques d’un axe sud-caucasien et transcaspien a été publié par desk russie.</p>