LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
desk russie
 
Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

▸ Les 10 dernières parutions

22.03.2026 à 16:14

Le discours de Fulton « Le nerf de la paix » et le monde d’aujourd’hui

Galia Ackerman

À la Sorbonne, une allocution pour les 80 ans d’un discours historique appelle à suivre l’exemple de Churchill face aux défis actuels.

<p>Cet article Le discours de Fulton « Le nerf de la paix » et le monde d’aujourd’hui a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2568 mots)

À l’occasion du 80e anniversaire du célèbre discours de Fulton de Winston Churchill, le Chapitre français de l’International Churchill Society et Le Grand Continent ont organisé une soirée à la Sorbonne pour commémorer cet événement, et le placer dans le contexte de l’époque et d’aujourd’hui. La soirée à la Sorbonne, dans la prestigieuse salle Richelieu, a été un grand succès. Le clou de la soirée fut la lecture du texte intégral du discours par Lambert Wilson, qui a merveilleusement bien figuré le grand homme britannique. L’assistance a été saluée par la présidente de la Sorbonne, Christine Neau-Leduc, ainsi que par Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, et par Jean-Noël Tronc, président du Chapitre français Churchill. L’historien François Kersaudy a présenté au public aussi bien le contexte historique dans lequel ce discours fut prononcé que les réactions occidentales : mal compris à l’époque, ce texte s’est avéré prophétique. Vous pouvez lire la totalité du discours et les commentaires de François Kersaudy et de Jean-Noël Tronc publiés par Le Grand Continent ici. La soirée s’est conclue par une allocution de Galia Ackerman, directrice de la rédaction de Desk Russie, faisant le bilan de l’état du monde et appelant à suivre l’exemple du plus grand homme d’État du XXe siècle. Nous reproduisons ici cette allocution. 

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Le discours de Fulton nous plonge dans un passé où il était encore permis à Winston Churchill et à tant d’autres de rêver d’un monde meilleur. Un monde où l’ONU, fraîchement constituée, jouerait le rôle majeur de gardien de la paix universelle. Où les États-Unis, à l’apogée de leur puissance, auraient une responsabilité redoutable envers l’avenir en tant que grande démocratie. Où le monde anglo-saxon, porteur de progrès et de justice, serait uni pour œuvrer pour le bien de l’humanité. Où les peuples de la terre entière construiraient ensemble un Temple de la paix.

Quatre-vingt ans plus tard, force est de reconnaître que ces souhaits et ces rêves, venus après les terribles années du sang et des larmes pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se sont pas réalisés, au grand regret de ceux qui croyaient de toutes leurs forces en la démocratie et dans le « rêve américain », comme moi, qui suis née et ai grandi dans le monde communiste, en URSS.

Cependant, une partie du discours de Fulton était prophétique. Churchill est le premier à utiliser l’expression « rideau de fer » pour parler de l’Europe centrale et orientale, envahie militairement par les troupes soviétiques lors de leur marche sur Berlin, et qui était désormais incluse dans « la sphère soviétique », selon l’expression de Churchill. « Ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous avons combattu, constate-t-il, et ce n’est pas celle qui porte en elle les ferments d’une paix durable. »

Churchill sait que la bataille pour ce qui se trouve derrière le rideau de fer est perdue, pour l’instant en tout cas, et il propose de composer avec la Russie et les pays qu’elle contrôle dans une sorte de coexistence, sous l’autorité générale de l’ONU. Il s’inquiète néanmoins pour le monde libre : « Nul ne sait quelles sont les limites des tendances expansionnistes et prosélytes de la Russie soviétique », dit-il. Il parle des « cinquièmes colonnes communistes installées dans un grand nombre de pays à travers le monde, qui sont à l’œuvre, en parfaite unité et soumission absolue aux directives qu’elles reçoivent de la centrale communiste ».

C’est ce péril que Churchill appelle à contenir : « l’expansion indéfinie de la puissance de la Russie et de ses doctrines ». Et il souligne : « Il n’est rien que nos alliés et amis russes admirent autant que la force et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse – surtout la faiblesse militaire. »

La réaction de Staline est enragée. Une semaine après la publication du discours de Fulton, Staline accorde une interview à la Pravda, dans laquelle il qualifie  les propos de Churchill d’ « acte dangereux, destiné à semer la discorde entre les États alliés et à entraver leur coopération ». Il met même le politicien britannique sur un pied d’égalité avec Adolf Hitler. La Pravda publiait la caricature où Churchill, avec son éternel cigare, brandissait une bombe dans une main et traînait derrière lui des fantômes d’Hitler et de Goebbels. La réaction de Staline fut particulièrement vive face à l’affirmation selon laquelle les pays d’Europe centrale et orientale se trouvaient sous le contrôle politique de Moscou. En réponse à cette thèse, il adressa une sévère réprimande à Churchill. Il en ressortait que la volonté de l’URSS d’avoir des gouvernements amis dans les pays voisins n’était pas une expansion, mais une mesure naturelle d’autodéfense.

C’est à partir de ce moment qu’on peut parler de la guerre froide entre le « camp communiste » (коммунистический лагерь) et le monde occidental.

galia salle
Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, 18 mars : salle comble // Courtesy photo

*

Ce qui m’amène à la Russie poutinienne. Vladimir Poutine n’est pas un honnête historien, et il est nourri des mythes de la grandeur soviétique passée. L’idéologie, ou plus exactement la phraséologie communiste, a été rejetée, mais les pratiques du régime communiste sont restées les mêmes, amplifiées par de nouvelles technologies.

Sous nos yeux ébahis, car nous croyions que la Russie post-communiste serait un État « normal », capitaliste, libéral, occidentalisé, le régime de Poutine a vite montré ses dents : la deuxième guerre de Tchétchénie d’abord, dès 1999, quand Grozny a été rasé et que 10 % du petit peuple tchétchène, 100 000 personnes, ont été tuées. La guerre contre la Géorgie ensuite, en 2008, qui a provoqué l’amputation d’un pays indépendant, ancienne république soviétique, de 20 % de son territoire, et qui a précipité un changement de gouvernement : c’est un régime contrôlé par Moscou, oligarchique et mafieux, qui règne en Géorgie en réprimant toute opposition. En 2015, la Russie a envoyé ses troupes en Syrie pour aider le régime d’Assad à combattre son opposition et, dans une moindre mesure, l’État islamique. Enfin, et c’est le plus important, en 2014, la Russie a occupé militairement la Crimée et déclenché la guerre dans le Donbass. En 2022, elle a franchi un pas de géant dans ses ambitions territoriales et géopolitiques : dans un grand acte d’agression non provoqué, elle a attaqué toute l’Ukraine. Cette guerre, la plus terrible en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, dure toujours.

Ajoutons à cela une rhétorique terrifiante vis-à-vis de l’Occident, que les idéologues du régime traitent de pourri et menacent de la bombe atomique. Des actes de sabotage orchestrés par la Russie se multiplient depuis des années sur le territoire européen, une armada de pseudo-comptes générés par des fabriques de trolls et autres systèmes inondent les réseaux sociaux. Ils influencent les élections dans différents pays, et ils altèrent la perception de la réalité des citoyens occidentaux et de ceux du monde entier. Les cinquièmes colonnes dont parlait Churchill ne sont plus animés par des idéaux communistes, mais elles sont plus actives que jamais dans nos pays : des journalistes et des politiques à la solde des Russes, des milieux d’affaires à la vénalité sans borne, des militaires qui apprécient « la main ferme », une extrême droite qui soutient le soi-disant combat civilisationnel russe pour les valeurs dites traditionnelles, une partie de l’extrême gauche qui soutient la Russie pour des raisons «anti-impérialistes », etc.

galia4
Lambert Wilson lit le discours de Fulton // Courtesy photo

Qu’avons-nous entrepris, nous Occidentaux, face à cette déferlante ? Rappelons-nous ce passage du discours de Fulton : « Jusqu’en 1933, et même jusqu’en 1935, l’Allemagne aurait pu être sauvée du sort terrible qui s’est abattu sur elle, et nous aurions tous pu échapper aux malheurs que Hitler a déchaînés sur l’humanité. Jamais, dans toute l’histoire, une guerre n’a été plus facile à prévenir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d’aussi vastes régions du globe. À mon avis, elle aurait pu être empêchée sans coup férir, et l’Allemagne pourrait aujourd’hui être puissante, prospère et honorée. »

C’est une affirmation juste, et elle est applicable à la Russie d’aujourd’hui. Nous n’avons pas élevé notre voix pour défendre les Tchétchènes et empêcher les Russes de commettre des atrocités contre eux. Or ce modèle basé sur la soumission des civils par les tueries de masse, la torture et la destruction de l’habitat, est entièrement appliqué aujourd’hui à l’Ukraine. Les Géorgiens, qui avaient un président pro-occidental, Mikheïl Saakachvili, et qui étaient massivement pro-OTAN (à 77 %), ont été déboutés en avril 2008 à Bucarest dans leur demande d’adhérer au programme de l’OTAN Plan d’action pour l’adhésion, le premier pas pour entrer dans l’OTAN, ce qui a encouragé l’agression russe qui s’est produite à peine quelques mois plus tard. Et là, après cette agression, avons-nous introduit des sanctions ? MM. Kouchner et Sarkozy ont été bernés par les Russes, et l’ensemble du monde occidental est resté coi.

Enfin, en 2014, nous avons introduit quelques timides sanctions, tout en cédant sur l’idée que la Crimée était russe, une opinion bien ancrée mais fausse chez beaucoup de nos concitoyens. Et quand la guerre à grande échelle a commencé, en février 2022, nous n’avons pas manifesté clairement notre intention non seulement d’aider l’Ukraine à survivre, mais de lui permettre gagner la guerre contre la Russie. En fait, ni les Européens, ni les Américains n’ont une idée nette de nos objectifs dans cette guerre, et l’Ukraine paie le prix immense, incommensurable, de notre pusillanimité.

Je voudrais conclure en disant quelques mots sur l’état du monde. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’éclatement de l’URSS, le monde était bipolaire. Aujourd’hui, il ne l’est plus, et le plus tragique, le plus inimaginable pour Sir Winston Churchill, dont nous honorons aujourd’hui la mémoire, c’est le changement dramatique survenu en Amérique. L’ONU est impuissante, et la menace impérialiste n’est plus seulement russe et chinoise, elle est aussi américaine. Aux USA comme en Russie, des idéologies réactionnaires, millénaristes, apocalyptiques envahissent l’espace public, et cela fait craindre qu’une autre prophétie de Churchill ne se réalise : « Les âges obscurs pourraient revenir ; l’âge de pierre pourrait revenir, porté par les ailes étincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd’hui répandre des bénédictions matérielles sur l’humanité serait à même de provoquer sa destruction totale. »

Peut-on combattre encore ces forces du mal, le poutinisme comme le trumpisme ? Là aussi, je vous encourage à suivre l’exemple de Churchill. Refusant de capituler alors que le Royaume-Uni était la dernière nation européenne à résister à la percée nazie après la défaite de la France, il a organisé les forces armées britanniques et les a finalement conduites à la victoire contre les puissances de l’Axe. Aujourd’hui, l’Europe doit s’unir au Royaume-Uni et jouer ce rôle conjointement avec lui, afin de sauvegarder nos valeurs et nos libertés face à l’expansionnisme russe et à son désir de conquérir nos élites, et face à la révolution conservatrice américaine et à ses velléités impérialistes.

<p>Cet article Le discours de Fulton « Le nerf de la paix » et le monde d’aujourd’hui a été publié par desk russie.</p>

22.03.2026 à 16:14

Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier »

Holger Roonemaa

L'ancien analyste du renseignement estonien, aujourd'hui ambassadeur, revient sur la sécurité européenne et les perspectives de la guerre en Ukraine.

<p>Cet article Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4659 mots)

Entretien avec l’ambassadeur d’Estonie en Israël, réalisé par Holger Roonemaa

Pendant cinq ans, Andres Vosman a analysé les renseignements sur la Russie au sein du Service de renseignement extérieur estonien, jusqu’à sa nomination comme ambassadeur en Israël en août 2025. Dans cet entretien, il est question de la sécurité de l’Europe et de la suite de la guerre en Ukraine. 

Commençons par une question triviale. Comment décrire le mieux l’univers émotionnel de la société russe ?

Je pense que le mot « anxiété » caractérise le mieux la situation générale. Les Russes se demandent de plus en plus où est cette victoire tant attendue et promise depuis longtemps. Ils sont probablement confrontés à des difficultés de subsistance et beaucoup s’inquiètent pour l’avenir. Mais d’autres mots caractérisent également la société russe : indifférence, déconnexion, lavage de cerveau.

En effet ! Les lecteurs de la librairie Читай-город (Tchitai-gorod) ont massivement choisi « anxiété » comme mot russe de l’année. Comment l’anxiété peut-elle s’exprimer dans une société aussi fermée et répressive ?

Pour la majorité, elle s’exprime certainement dans l’autocensure. À bien des égards, la Russie est depuis longtemps revenue à l’ère soviétique. La seule question est de savoir si nous sommes en 1937 ou en 1984, c’est-à-dire si la situation va encore empirer ou si on a touché le fond.

Travailler dans le renseignement et faire des prévisions m’a rendu très prudent, surtout en ce qui concerne la Russie. Je ne ferais pas de prévisions à long terme, mais aucune lueur d’optimisme ne brille là-bas. Les cerveaux sont partis, les gens sont pleins de violence. Ils sont prêts à fermer les yeux sur n’importe quel crime.

L’espoir réside dans le fait que si, à un moment donné, les Russes doivent choisir entre la télévision et le réfrigérateur, c’est le réfrigérateur qui l’emportera. S’il ne reste plus rien dans le réfrigérateur, les gens pourraient soudainement descendre dans la rue et ce serait la fin de ce régime. J’espère sincèrement la fin de Poutine. Quel que soit son successeur, une période de confusion s’ensuivra. 

Comment le Kremlin lui-même comprend-il cela et dans quelle mesure la clique de Poutine surveille-t-il ce qui se passe dans la société ?

Le Kremlin surveille de très près ce qui se passe au sein de la société. Toute dictature craint de perdre le contrôle et utilise donc des méthodes de surveillance.

Nous savons que le Kremlin est très préoccupé par la manière d’atténuer les tensions potentielles avec les hommes probablement radicalisés ou déçus qui reviennent de la guerre. Le Kremlin et le FSB surveillent de très près ces développements, y compris toutes sortes de mouvements religieux, par exemple le néo-paganisme. La Russie ne peut pas contrôler ces mouvements comme elle contrôle l’Église orthodoxe. La Russie n’a pas la capacité de traiter ces problèmes fondamentaux. Des centaines de milliers d’hommes vont revenir pour réclamer des prothèses, le statut de héros, voire des postes avantageux. La prolifération des armes après la guerre est également un sujet important.

Et il en résultera des troubles mentaux…

L’alcoolisme, le syndrome de stress post-traumatique… La Russie n’est tout simplement pas prête à faire face à cela. Nous savons quel est le niveau des soins de santé en Russie. Je prévois donc que la fin de la guerre sera difficile pour la Russie.

roonemaa3
Des participants à la guerre contre l’Ukraine assistent à une intervention de la vice-Première ministre Tatiana Golikova, 2024 // Soloviev Live, capture d’écran

En Russie, l’opinion générale est que les sanctions n’ont pas eu d’impact visible sur la vie des citoyens ordinaires. Il est vrai que depuis six mois, les signes de danger sur l’économie russe se sont accrus ?

Le revenu des citoyens ordinaires est globalement au même niveau qu’en 2010. Cela signifie 15 ans de stagnation. Mais regardons vers l’avenir. Quelles sont les perspectives de la Russie ? Essentiellement, c’est de plus en plus une économie sous le contrôle de la Chine, un entrepôt de matières premières. La Russie dispose de pétrole, de gaz, de métaux rares et d’autres métaux, mais elle ne peut produire rien de significatif elle-même ni innover en matière de qualité. Si l’on met de côté l’industrie de guerre, comment faire face à la concurrence de l’économie internationale, où les mots clés sont l’IA, les technologies intelligentes et l’interaction internationale au niveau scientifique ? Dans ce grand jeu, la Russie a beaucoup reculé ces dernières années. Je ne vois pas comment la situation pourrait s’améliorer pour la Russie. 

Et quel est le mot qui caractérise le mieux la société estonienne ?

Je pense que c’est aussi l’anxiété. Elle est persistante. Elle nous est inhérente, nous sommes une petite nation et nous vivons à côté d’un voisin meurtrier. C’est peut-être aussi une force qui nous pousse à agir. Mais d’un autre côté, c’est aussi un facteur qui sape notre confiance et nous épuise.

À quelle fréquence vos amis vous demandent-ils quand la guerre va commencer ?

Très souvent. Cela arrive beaucoup et je suis déprimé par le fait qu’il y ait autant d’anxiété. Je suis également inquiet pour l’Ukraine et parfois déprimé par les nouvelles mais, en ce qui concerne notre propre sécurité, nous pourrions être beaucoup plus confiants. Cela ne signifie pas que tout va bien et que la fin de l’histoire est arrivée. La Russie de Poutine doit être surveillée en permanence, nous devons constamment valider nos hypothèses. Mais les questions du type « Narva sera-t-elle la prochaine ? » sont en effet frustrantes.

Que répondez-vous à vos amis qui vous demandent quand la guerre va commencer ?

Une guerre conventionnelle contre l’Estonie n’est pas très probable dans un avenir proche, pour diverses raisons. Mais nous devons nous y préparer, car nous vivons à côté d’un État malade et agressif par nature.

Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

Tout d’abord, de tout ce que je sais de la pensée russe, de la vision du monde de la Russie, des intentions de la Russie, la guerre contre les pays baltes n’en fait pas partie. Je ne sais pas s’il existe actuellement ou s’il y a eu ces dernières années une intention d’attaquer militairement les pays baltes. Nous faisons partie de l’OTAN. L’OTAN, d’après ce que j’ai vu, est toujours opérationnelle. La Russie prend l’article 5 au sérieux.

Nous voyons chaque jour à quel point la Russie calibre soigneusement jusqu’où elle ira dans certaines choses. Prenons par exemple la campagne de sabotage. Certaines opérations ont le feu vert de la Russie, mais pas d’autres.

Qu’est-ce qui n’est pas retenu en matière de sabotage, par exemple ?

Les attentats terroristes faisant de nombreuses victimes civiles. Par exemple, contre des avions de ligne. Lorsque les services de renseignement occidentaux ont découvert des projets de ce type et l’ont porté à l’attention des responsables politiques, le Kremlin les a suspendus, car il était clair que c’était jouer avec le feu.

Cependant, certains fonctionnaires russes dont le QI est inférieur à la moyenne exécutent les ordres et improvisent parfois dans l’espoir de rendre service au tsar. Cela peut entraîner des erreurs, ce qui est dangereux. Avec la Russie, il faut toujours être sur ses gardes.

Le plus grand danger pour nous est une erreur de calcul de Moscou. Comme on le sait, ils se sont également trompés en Ukraine, bien que Poutine ait voulu récupérer l’Ukraine dès le premier jour. L’Estonie n’appartient pas au soi-disant monde russe (Rousski mir). Nous ne faisons pas partie du cœur de la Russie pour Poutine ou pour son cercle rapproché, contrairement à l’Ukraine et au Bélarus. La Russie n’a actuellement pas l’intention d’occuper une partie des pays baltes, mais cela pourrait changer avec le temps. J’insiste donc toujours sur le facteur temps, car c’est aussi le rôle des services de renseignement de vérifier et de valider ces hypothèses chaque jour.

La deuxième raison d’être confiant est notre appartenance à l’OTAN, et la troisième est la guerre en Ukraine, qui est un facteur limitant pour la Russie. La Russie s’est engagée militairement pour conquérir l’Ukraine. Même lorsque la guerre prendra fin, une partie considérable de l’armée russe restera probablement dans les territoires occupés de l’Ukraine et à ses frontières. Ainsi, toute attaque militaire qui comporte un risque élevé contre l’OTAN, par exemple dans les pays baltes, obligerait probablement la Russie à libérer d’importantes ressources ailleurs. Ce n’est pas comme si la 76e division aéroportée de Pskov recevait un ordre et que le tour était joué. Beaucoup de choses peuvent mal tourner.

roonemaa main
Andres Vosman. Photo: Priit Simson / Delfi Media

Dans le même temps, nous avons lu et entendu d’innombrables affirmations contraires de la part de l’Europe, de l’Ukraine et même des États-Unis. Le chancelier Merz affirme que l’objectif de Poutine est de restaurer l’Union soviétique. Boudanov affirme que Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine, etc. Différents experts tentent de fixer une date à laquelle la Russie attaquera ou sera prête à attaquer les pays baltes.

Souvent, ce que les services de renseignement occidentaux disent sur les capacités de la Russie repose sur l’hypothèse que la guerre avec l’Ukraine prendra fin et que la Russie atteindra ses objectifs dans ce pays. Jusqu’à présent, la Russie n’a atteint aucun de ses principaux objectifs en Ukraine. Il s’agit donc de scénarios hypothétiques, principalement en termes de prévision des capacité russes. On confond souvent l’intention et la capacité.

Il y a effectivement eu différentes déclarations dans les médias, mais ce n’est pas mon rôle de les commenter. Je sais que les évaluations des services de renseignement estoniens concernant la menace russe ne diffèrent pas de celles de nos partenaires les plus compétents dans ce domaine.

Quant aux déclarations des responsables des services de renseignement ukrainiens sur les pays baltes, non seulement cette année, mais aussi auparavant, elles sont largement motivées par le désir de créer un sentiment d’urgence et une vigilance accrue chez les Occidentaux, pour les inciter à traiter la Russie avec plus de fermeté. Nous sommes donc en quelque sorte des dommages collatéraux.

Les déclarations des responsables politiques et des services de renseignement occidentaux sont souvent destinées à leur public national. Dans le cas de l’Allemagne, par exemple, elles visent à susciter une certaine approbation dans la société, par exemple sur l’augmentation des dépenses militaires. Les pays baltes constituent un exemple pratique à utiliser. Les médias sont également responsables, car ils amplifient et sortent parfois les choses de leur contexte afin de créer des titres plus accrocheurs.

On a beaucoup parlé récemment de la nécessité pour l’Europe et l’OTAN de commencer à riposter contre la Russie en matière de sabotage et de mener des contre-opérations sur le territoire russe. Giuseppe Dragone, le chef du Comité militaire de l’OTAN, a par exemple présenté une stratégie de ce type. Est-il un réaliste ?

Cela revient à parler de quelque chose qui devrait être évident. Pourquoi en parler ? Si la Russie mène une guerre dite hybride contre nous, il paraît raisonnable de nous défendre. Une partie de cette défense consiste à mener aussi des actions offensives.

roonemaa 9mai2
À Ivangorod (Russie), diffusion sur écran géant du défilé du 9 mai à destination de Narva (Estonie), villes séparées par la rivière frontière, 2025 // 5 kanal, capture d’écran

Pourquoi n’avons-nous pas confiance en nous, en Estonie ?

Cela tient à notre petite taille et à notre histoire, mais c’est clairement lié aux développements internationaux de l’autre côté de l’océan, qui ont rendu les gens plus anxieux. Résidant maintenant en Israël, qui est l’une des sociétés les plus sûres d’elle-même, je pense que sans cela, il est difficile de survivre. Il faut croire en soi, en ses amis, et être prêt à agir.

Mais l’Europe n’est pas petite, ni géographiquement ni en termes de population : 450 millions de personnes vivent en UE. Son économie est plusieurs fois supérieure à celle de la Russie. Ce qui explique le manque de confiance dans la société estonienne ne peut expliquer la même chose en Europe.

De notre point de vue, la situation n’est pas parfaite. L’Europe peine à parler d’une seule voix. Cette cacophonie est inscrite dans l’architecture de l’UE. Malheureusement, certains États membres travaillent contre l’Union. Mais revenons en février 2022. Qui aurait pu prédire qu’aujourd’hui, quatre ans plus tard, nous élaborerions le 20e paquet de sanctions, resserrant sans cesse l’étau ? Oui, les choses prennent trop de temps et nos actions sont parfois pleines d’exceptions et de lacunes mais, dans l’ensemble, c’est une relative unanimité et une volonté de soutenir l’Ukraine qui prévalent.

Dans le cadre du concours du mot russe de l’année, договорнячок (dogovorniatchok) a également été soumis au vote. Sous une forme affectueuse et sarcastique, ce terme peut être traduit approximativement par « accord secret », en référence aux négociations menées sous la médiation des États-Unis. Pourquoi la société russe est-elle si sarcastique à l’égard de ces négociations ?

Le sarcasme est inhérent à la société russe en général. Il vient de l’époque soviétique, où l’on ne pouvait pas croire ce que disaient les médias. Je pense qu’actuellement, l’attitude générale est simplement qu’on ne peut pas vraiment négocier avec l’Occident, qu’on ne peut pas lui faire confiance. C’est pourquoi les Russes sont sceptiques à l’égard de toutes sortes d’accords. L’Occident est tout aussi sceptique [à l’égard de la Russie].

Comment analysez-vous les négociations entre les Américains et les Russes ?

Il semble qu’une sorte de jeu circulaire soit en cours. Nous avons déjà connu cette situation, quand le président américain avait déclaré qu’il s’attendait à une percée d’un moment à l’autre. Nous avons également entendu que Poutine voulait la paix. Dans les faits, nous ne voyons rien de tel. Je suis sceptique quant à la possibilité d’une avancée significative dans les mois à venir. 

Poutine souhaite-t-il conclure un accord ?

Poutine souhaite conclure un accord à ses propres conditions. Le contrôle de l’Ukraine semble être une question existentielle pour lui, du point de vue de son héritage dans l’histoire russe. L’Ukraine est un sujet qui passionne Poutine depuis plus de 20 ans. Poutine n’est pas un historien mais, depuis la fin des années 1990, il semble croire que la Russie ne peut retrouver sa grandeur sans contrôler l’Ukraine et le Bélarus. Ces trois pays formeraient ce qu’il appelle le cœur de la Russie. Lorsque Poutine parle de la grandeur et de la croissance de la Russie, de ses frontières, il fait surtout référence à ces trois pays.

Cette guerre ne concerne pas le Donbass ou la connexion terrestre avec la Crimée. Pour Poutine, cette guerre concerne toujours le contrôle de Kyïv. Kyïv ne doit pas nécessairement être conquise pour cela, mais un gouvernement pro-russe doit être mis en place. Actuellement, cela ne semble possible sous aucun angle. L’Ukraine a versé trop de sang.

L’Ukraine devrait-elle renoncer au Donbass ou à une partie du territoire non conquis ?

Cela signifierait peut-être une pause dans la guerre, mais pas sa fin. D’après ce que savent les services de renseignement occidentaux, Poutine n’a pas renoncé à ses objectifs. Il a probablement revu son calendrier, mais rien n’indique qu’il ait renoncé à son objectif final. La bonne nouvelle, c’est que cet objectif final ne semble pas beaucoup plus proche pour la Russie qu’il y a quatre ans.

roonemaa nato
Exercice Bold Panzer en Estonie, avec la participation des forces françaises, en octobre 2025 : un char Challenger 2 en manœuvre // nato.int

Combien de temps l’Ukraine tiendra-t-elle, en supposant qu’aucun traité de paix ne soit conclu ?

L’Ukraine se trouve dans une situation très difficile depuis suffisamment longtemps. Le problème de l’Ukraine est principalement le manque de personnel, mais je ne vois aucun signe indiquant que l’Ukraine serait prête à abandonner. Parce qu’ils savent quelle est l’alternative. Ils n’ont pas le choix. Tant que le soutien européen au moins reste intact, et il me semble qu’une très grande partie de l’Europe continue de soutenir fermement l’Ukraine, je pense que l’Ukraine tiendra bon. Cela ne signifie pas que c’est facile pour elle ou qu’elle ne perdra pas davantage de territoire.

Outre la question de la cession de territoire, l’autre chapitre important des négociations concerne les garanties de sécurité accordées à l’Ukraine. Sur quelle base peut-on supposer la validité de tels accords au cas où la garantie devrait être activée ?

Les doutes sur la valeur des accords et des promesses se sont probablement accrus, mais je ne suis pas sûr que cette méfiance ait désormais pris le dessus. Entre autres choses, je pense que la Russie continue de considérer l’article 5 de l’OTAN comme valide et ne souhaite pas le tester pour le moment. En ce qui concerne les garanties de sécurité de l’Ukraine, la question clé est de savoir si les garants sont prêts à entrer en guerre avec la Russie pour la sécurité de l’Ukraine. C’est une question qui ne souffre pas d’ambiguïté. Si la réponse est oui, alors les garanties sont crédibles.

Il n’y a pas longtemps, les États-Unis ont ratifié une nouvelle stratégie de sécurité nationale. Dans quelle mesure devons-nous prendre cette stratégie au sérieux ?

Il me semble que sous Trump, aucun document stratégique n’a la même valeur que sous une autre administration. Trump n’a pas pour habitude d’agir dans le cadre de stratégies élaborées par des fonctionnaires. Ce document a probablement été rédigé en relativement peu de temps par une poignée de personnes. De plus, la communication autour de ce document était différente de ce qui se faisait auparavant, ce qui amène à se demander dans quelle mesure il est réellement programmatique ou stratégique. Il regorge de slogans caractéristiques du mouvement MAGA. À titre personnel, je pense que nous ne devrions pas accorder beaucoup d’importance à de document sur la stratégie.

Un autre document, adopté un peu plus tard, est la loi sur l’autorisation de la défense nationale (NDAA), qui ne provient pas de la Maison-Blanche, mais du Congrès. La NDAA me semble beaucoup plus optimiste, en particulier dans la partie concernant l’Europe, l’Estonie et les États baltes.

Oui, les pays baltes sont la référence en matière de bons alliés du point de vue de Washington. L’Estonie a généralement une bonne image à Washington. Nous disons ce que nous faisons et nous faisons ce que nous disons. Nous ne nous plaignons pas, mais nous proposons nous-mêmes des solutions. Le fait que l’aide financière américaine aux investissements de défense des pays baltes ait été consolidée est certainement une étape importante.

Par rapport à la période précédente, le financement alloué à l’Initiative de sécurité balte est même en augmentation.

Je recommanderais à tous ceux qui s’inquiètent fortement de la position des États-Unis en Europe de prendre note de ce fait. Je ne fais pas partie de ceux qui déclarent la fin de l’OTAN. Oui, l’OTAN n’est probablement ni le sujet le plus urgent ni le plus populaire pour les décideurs politiques à Washington en ce moment mais, dans quelques années, nous pourrions nous retrouver dans une situation où l’OTAN sera à nouveau d’actualité à Washington. Je ne sais pas si Moscou a l’intention de tester l’OTAN en raison de sa prétendue faiblesse et de l’attitude de la nouvelle administration américaine. Au contraire, je pense que le caractère imprévisible de Trump et sa disposition à recourir à la force militaire dans divers endroits du monde ont rendu la Russie quelque peu inquiète.

La version initiale de cet entretien a été publiée en estonien dans Eesti Ekspress (Delfi Estonia).

La version en anglais a été publiée dans le blog personnel de l’auteur et traduite par Desk Russie.

Nous remercions Delfi Estonia pour l’autorisation de publier l’entretien.

<p>Cet article Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier » a été publié par desk russie.</p>

22.03.2026 à 16:13

En Géorgie, des chaînes de télévision sous le contrôle du pouvoir politique

Victor Sardjeveladze

Sous pression politique et financière, les télévisions géorgiennes voient leur marge de manœuvre se réduire, au risque de faire disparaître les voix indépendantes.

<p>Cet article En Géorgie, des chaînes de télévision sous le contrôle du pouvoir politique a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1999 mots)

Depuis plus de deux ans, le gouvernement géorgien multiplie les attaques et les lois répressives contre les médias indépendants. Les chaînes de télévision en particulier, qui représentent la première source d’information pour la population, voient leur liberté se restreindre de jour en jour, dans un pays où leur existence a toujours dépendu du pouvoir politique.

Lorsqu’on allume la télévision en Géorgie, il y a de quoi être surpris : plus d’une dizaine de chaînes de télévision généralistes et d’actualité en langue géorgienne se partagent les fréquences. C’est beaucoup dans l’espace post-soviétique, où les chaînes russes sont généralement omniprésentes. Deuxième étonnement : chacune de ces chaînes est fortement orientée politiquement, brouillant régulièrement la frontière entre média d’information et média d’opinion. Ainsi, il est fréquent de voir une chaîne d’opposition couvrir intégralement une manifestation anti-gouvernementale tandis que sa concurrente ne montre quasiment aucune image des contestataires et passe la journée à relayer les déclarations officielles du gouvernement.

Cette tendance, ancienne, a été sérieusement bousculée depuis fin 2024, avec le basculement autoritaire du parti au pouvoir, Rêve géorgien. En avril 2025, le Parlement, largement acquis à ce parti depuis des élections législatives contestées par les partis d’oppositions et critiquées par la plupart des observateurs occidentaux, a voté le « Foreign Agent Registration Act » (FARA, loi sur les « agents de l’étranger ») qui oblige tout individu ou entité recevant des financements étrangers à s’enregistrer auprès du gouvernement. La loi, complétant une première votée au printemps 2024, reprend largement celle adoptée par le Parlement russe en 2012 et dont se sert le Kremlin depuis lors pour faire taire toute ONG ou média hostile au pouvoir. Conséquence directe en Géorgie : la chaîne Mtavari TV, première chaîne d’opposition du pays et deuxième en termes d’audience, a décidé de fermer en mai 2025, sur fonds de bataille idéologique entre ses dirigeants.

Un contrôle financier et éditorial

Le 24 février dernier, le Parlement décide d’aller plus loin en amendant sa loi sur l’audiovisuel afin d’interdire tout financement étranger des chaînes de télévision et de radio, sauf pour la publicité et les placements de produit. « Cette criminalisation du financement étranger pose un risque existentiel pour les médias d’opposition », note Tamar Kintsurashvili, directrice de l’ONG Media Development Foundation. « Le marché de la publicité est tellement déséquilibré en Géorgie que ces médias ont toujours compté sur les financements étrangers et les ONG locales pour survivre. Maintenant, ces deux sources sont coupées ». Selon l’ONG indépendante MediaChecker, les quatre principales chaînes de télévision pro-gouvernementales se sont en effet partagées 78,5 % des revenus publicitaires en 2025, laissant aux chaînes d’opposition la portion congrue. Dans son dernier rapport annuel, Transparency International Georgia note un risque élevé de fermeture des deux principales chaînes d’opposition, TV Pirveli et Formula TV, dans ce contexte de restrictions financières.

Mais c’est le deuxième amendement à la loi sur l’audiovisuel qui inquiète le plus le secteur. Celui-ci oblige les médias à s’assurer de « l’exactitude » des informations publiées ou diffusées et de « l’impartialité » de ses journalistes. Toute suspicion de violation sera examinée et tranchée par la Commission nationale des communications (« ComCom », l’ARCOM géorgien) après saisine. La sanction peut aller du simple rappel à l’ordre à la fermeture définitive. « Cette nouvelle loi ouvre clairement la porte à une réglementation étatique du contenu informationnel, là où c’était auparavant le rôle des médias eux-mêmes », note Merab Metreveli, journaliste à la chaîne de télévision indépendante Palitra News. « Et, bien sûr, il y des chances que cette règle soit surtout appliquée aux médias indépendants, à des fins politiques, et non aux médias pro-gouvernementaux. » Selon la ComCom, qui a accepté de nous répondre uniquement par écrit, ces amendements « ont vocation à créer un environnement médiatique pluraliste et de qualité en Géorgie, en assurant la justesse de l’information, l’impartialité, et en combattant la désinformation. Cette législation est similaire à ce qui est déjà en place dans tous les pays de l’UE. » Or rien ne permet d’affirmer qu’une telle régulation éditoriale ait été instituée dans les pays cités, mis à part en Hongrie. Ces dernières semaines, suite à des saisines par le parti au pouvoir, l’organe de régulation a d’ores et déjà rappelé à l’ordre quelques médias, dont Formula TV, pour l’utilisation de vocabulaire jugé anti-gouvernemental, comme « gouvernement de facto » ou « Parlement de Rêve géorgien ».

Une instrumentalisation politique

Cette bascule sans précédent s’inscrit toutefois dans un contexte qui a toujours été tendu pour les médias audiovisuels dans l’histoire récente. Selon Tamar Kintsurashvili, « les médias ont toujours été très polarisés et les chaînes ont toujours été instrumentalisées par les partis politiques. Une des explications est que le marché publicitaire local n’a jamais été autonome, de sorte que les grosses chaînes ont besoin du pouvoir politique pour subsister. » D’autre part, « l’influence de la télévision est encore très grande en Géorgie », note Merab Metreveli, « c’est pourquoi les partis politiques ont toujours eu intérêt à les contrôler d’une manière ou d’une autre ». Le cas d’Imedi TV est un exemple frappant. Aujourd’hui première chaîne du pays en termes d’audience, très proche du gouvernement, elle était entre 2003 et 2007 farouchement opposée au Président de l’époque, Mikheïl Saakachvili. Alors que la chaîne prenait de l’ampleur dans l’opinion publique et que les manifestations se multipliaient contre le pouvoir en place, les forces de l’ordre étaient entrées dans les studios et le gouvernement avait pris le contrôle de la chaîne, alors détenue par Badri Patarkatsichvili, ancien oligarque ayant fait sa fortune en Russie. La raison principale invoquée : « Soutien à une tentative de coup d’État ». En 2012 et suite à la première victoire de Rêve géorgien, la chaîne retombe dans les mains de la famille Patarkatsichvili et devient peu à peu un outil puissant de propagande gouvernementale. Nombreuses sont les figures politiques passées par Imedi occupant aujourd’hui de hautes fonctions dans les partis politiques.

Mais alors, quel est le rôle de la ComCom dans tout ça ? Selon la législation géorgienne, le régulateur est totalement indépendant du gouvernement et ses membres, nommés par le Parlement sur proposition du président, sont libres de toute pression politique. Mais la réalité est bien différente. « Ils disent que la ComCom est indépendante, mais en vérité elle ne l’a jamais été. On le comprend en regardant les membres et les présidents qui sont passés par la commission. Surtout le nouveau président », assure Merab Metreveli. Kakha Bekauri, président de la ComCom de 2017 à 2025, ancien directeur de Channel 9 (chaîne détenue par le milliardaire et fondateur de Rêve géorgien Bidzina Ivanishvili, fermée en 2013), a en effet été critiqué pour avoir imposé une vision proche de celle du gouvernement durant ses deux mandats. Ainsi, à l’automne 2024, il met en garde certaines chaînes suite à la diffusion de sondages d’instituts britanniques et allemands donnant Rêve Géorgien perdant aux élections législatives, les menaçant de sanctions s’ils ne « vérifiaient pas [leur] fiabilité ». Le 12 septembre 2024, la ComCom a sanctionné Mtavari TV, qui avait refusé de diffuser une publicité de Rêve géorgien utilisant sur des images de la guerre en Ukraine un discours anti-occidental. Fin janvier 2026, Goga Gulordava est nommé président de la ComCom. Ancien député de Rêve géorgien de 2016 à 2020, Gulordava a alors notifié aux principales chaînes de télévision qu’il compte mettre en place sans délai la totalité de la nouvelle loi sur l’audiovisuel. De leur côté, les responsables de ComCom affirment : « À ce jour, la Constitution et la législation géorgienne confirment l’indépendance de la ComCom. Le fait que notre nouveau président ait été membre de Rêve géorgien ne saurait être une preuve de partialité politique. »

Le service public comme solution

Face à ce constat accablant, et alors que Reporters sans frontières classe désormais la Géorgie à la 114e place sur 180 pour la liberté de la presse en 2025 (contre la 105e place en 2024) et que la violence envers les journalistes ne cesse de croître, il n’y a guère de lueurs d’espoir pour le paysage audiovisuel géorgien. Les médias en ligne, qui représentaient jusqu’à présent une solution pour les journalistes indépendants, sont désormais vivement menacés par la loi FARA, qui les coupe d’une ressource financière précieuse. Pas sûr non plus que les sanctions financières du Royaume-Uni contre les chaînes pro-gouvernementales Imedi TV et POSTV, en raison de leur traitement de la guerre en Ukraine, soient une solution pérenne. Pour contrer l’extrême polarisation du paysage audiovisuel – qui a sans aucun doute été déterminante lors des élections de 2024 –, un service public apparaît comme une solution durable. Or celui-ci existe : le Georgian Public Broadcasting (GPB). Mais, peu regardée (sa première chaîne ne totalise que 4 % environ des parts d’audience), elle fait elle aussi face à de nombreuses critiques pour sa dépendance vis-à-vis du pouvoir. « Un diffuseur public, indépendant du gouvernement mais surtout indépendant du marché publicitaire, c’est la clé de l’information libre. Malheureusement, ça aussi le gouvernement l’a pris ! » déplore Tamar Kintsurashvili, qui a elle-même dirigé GPB entre 2005 et 2008. Joseph Katsitadze, reporter pour GPB durant 12 ans, a été licencié par le groupe en 2025 après avoir dénoncé un traitement biaisé de l’information. Il a raconté à RSF sa désillusion lorsque la chaîne a commencé à censurer les informations liées aux contestations qui ont suivi les élections de 2024 : « Ce n’est plus de l’audiovisuel public, c’est de l’obéissance politique grimée en journalisme. Le public a droit à la vérité et c’est le rôle d’un média public véritablement indépendant de le garantir. Retrouver l’indépendance éditoriale, cela ne concerne pas seulement les journalistes, c’est le droit de chaque Géorgien d’être informé, d’avoir une voix et d’être respecté. »

<p>Cet article En Géorgie, des chaînes de télévision sous le contrôle du pouvoir politique a été publié par desk russie.</p>

4 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Information
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
🌓