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The Conversation – Articles (FR) - L’expertise universitaire, l’exigence journalistique. Contenu sous license CC BY-ND 4.0 ACCÈS LIBRE
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18.04.2021 à 17:03

Des capteurs multitechnologies pour surveiller les champs : les épouvantails 2.0

Brandon Foubert, Doctorant en réseaux informatiques, Inria
Nathalie Mitton, Directrice de recherche en réseau de capteurs sans fil, Inria
L’agriculture connectée offre de nouveaux outils de surveillance et de décision, mais les conditions particulières des exploitations agricoles posent encore de nombreux challenges technologiques.
Texte intégral 2747 mots
Vignobles de Stellenbosch, en Afrique du Sud, qui servent de bancs de test à des réseaux de capteurs. Nathalie Mitton, Author provided

L’avènement de la révolution industrielle a offert aux agriculteurs des outils mécaniques pour automatiser les tâches répétitives, et donner la possibilité de couvrir des exploitations plus larges pour augmenter le rendement.

À son tour, la révolution numérique apporte des outils de prévision et de décision pour prévenir les maladies et les risques. Parmi ces outils, les « réseaux de capteurs sans fil » permettent la surveillance étroite des variations météorologiques – une variable cruciale sur laquelle nous n’avons que peu de contrôle, comme l’a durement rappelé le récent et dévastateur épisode de gel.

L’outil numérique, s’il ne permet bien sûr pas de modifier la météo, permet de mieux la prévoir et de s’adapter à ses conséquences, en protégeant les cultures de façon préventive d’un orage de grêle ou d’une intempérie glaciale, et en adaptant l’arrosage et l’épandage de produits phytosanitaires. Ces outils commencent à être déployés sur certaines exploitations.

Pour améliorer sa fiabilité, la modélisation météorologique doit se baser sur des données précises et locales. Pour les obtenir, il faut réaliser des mesures directement sur le terrain. Le relevé manuel n’est pas envisageable au niveau de précision requis, mais l’utilisation de capteurs autonomes en énergie et en décision offre des mesures très précises pour peu d’effort supplémentaire. Quand ces capteurs ne peuvent communiquer directement avec une antenne, ils s’organisent pour relayer l’information de voisin à voisin – mais de façon optimisée, afin d’économiser leur batterie.

Autonomie énergétique et portée des communications

La problématique liée à la source d’énergie est déjà très complexe en soi : souvent basée sur une pile au lithium, elle doit fournir une autonomie de plusieurs années et rester fonctionnelle sous toute condition météo. L’utilisation d’un système de récolte d’énergie tel qu’un panneau solaire est envisageable, mais le fonctionnement des capteurs devient alors dépendant des conditions environnementales que l’on cherche justement à mesurer.

Un capteur dans un champ. Nathalie Mitton, Author provided

La communication sans-fil est indispensable pour l’agriculture connectée. Les ondes radioélectriques sont aujourd’hui notre meilleur outil pour transmettre l’information de façon fiable et rapide. Mais les possibilités varient énormément selon les technologies considérées : par exemple, le wifi et le Bluetooth sont très adaptés pour un réseau domestique, mais leur utilisation dans un champ de plusieurs hectares se révèle hasardeuse à cause d’une portée limitée : qui n’a jamais vu la qualité de son wifi dégringoler rien qu’en passant d’un étage à un autre ?

Pour différents besoins, il existe différentes technologies. Si l’on veut augmenter la portée des ondes, il est possible par exemple d’en abaisser la fréquence : c’est ce que proposent entre autres les technologies LoRa et Sigfox. La réduction de la fréquence impose toutefois un ralentissement du débit, et donc une connexion plus « lente ».

Voici tout l’enjeu du choix de la technologie de communication : quels compromis peut-on accepter en fonction de notre cas d’utilisation ? Un faible débit, une courte portée, un délai important, ou une couverture limitée ?

Des réseaux de capteurs multitechnologies

Un simple canif sera bien souvent un meilleur couteau qu’un outil multifonction, disposant d’une lame étrangement située entre un tournevis et un coupe-ongles. Toutefois, dans une situation nécessitant flexibilité et adaptabilité, l’outil multifonction sera plus polyvalent.

De même, dans un environnement stable et pour un cas d’utilisation particulier, une unique technologie bien choisie sera plus adaptée. Mais pour l’agriculture connectée, où l’on doit composer avec le hasard, où terrain et environnement peuvent changer rapidement du tout au tout, la possibilité de changer de technologie de communication en fonction des besoins serait un atout inestimable. On choisira une longue portée en cas de dégradation de la météo, ou de brouillage de la propagation des ondes par de grands épis de maïs. On préférera un débit élevé pour transmettre un volume important de données, comme des images. Si un orage de grêle menace de ravager les cultures les plus fragiles, on choisira un délai court pour avertir les agriculteurs au plus vite.

Des capteurs multitechnologies auraient non seulement la capacité d’apporter une réponse adaptée à chaque cas d’utilisation, mais aussi de contourner la problématique liée à la couverture.

En effet, si des technologies comme Sigfox ou les réseaux cellulaires sont aisément accessibles dans la majorité des pays occidentaux, il n’en est pas forcément de même partout sur notre planète, ce qui limite grandement le déploiement de l’agriculture connectée, là où elle pourrait être la plus utile pour aider les populations défavorisées.

La couverture 4G en France métropolitaine et en Corse, par tranches de 15 % (du plus clair : 0 % à 15 %, au plus foncé de 87 % à 100 %). Datafrance, CC BY

De plus, il existe toujours des « zones blanches », couvertes par aucune technologie et n’offrant donc pas de possibilité d’accès à un réseau externe. Dans un réseau multitechnologie, un capteur isolé de la sorte pourrait relayer ses données à l’un de ses voisins.

C’est ce que l’on appelle un « réseau multisaut », et c’est un sujet particulièrement bien étudié, mais uniquement lorsque tous les capteurs au sein d’un même réseau utilisent une même technologie de communication.

Concevoir de nouveaux outils pour de nouveaux usages

Néanmoins, le prix de l’utilisation de capteurs multitechnologies est l’accroissement de la complexité du système. Les capteurs doivent non seulement être autonomes énergiquement, mais aussi dans leurs décisions.

Ils doivent ainsi être capables de décider par eux-mêmes quelle technologie est la plus adaptée, en fonction de leurs besoins et de leur environnement. Le multisaut étend artificiellement la couverture réseau, mais multiplie le nombre de chemins que la donnée peut emprunter, aussi appelés « routes ». Le processus qui consiste à choisir quelle route emprunter se nomme le routage, et l’on appelle l’ensemble des règles que plusieurs capteurs doivent respecter pour pouvoir partager et utiliser des routes un « protocole de routage ».

Les protocoles de routage classiques ne sont pas adaptés aux réseaux multitechnologies, partants du principe qu’il n’existe qu’une unique interface de communication. Dans ce cas, la sélection de la route est triviale, car un capteur sélectionne généralement la route la plus courte.

Dans un réseau multitechnologie, chaque capteur peut disposer de plusieurs technologies utilisables pour chacun de ces voisins. De plus, chaque capteur peut vouloir partager différents types de données, comme des données vidéo ou des données urgentes. La sélection de la route doit donc se faire en fonction des nombreux liens disponibles avec les capteurs voisins, mais aussi du type des données transportées.

Un réseau de capteurs multisaut : les capteurs (cercles) peuvent communiquer via différentes technologies (lignes pleines ou pointillées) jusqu’aux antennes. Brandon Foubert, Author provided

L’équipe FUN d’Inria, spécialiste des réseaux sans fil, a entamé en 2018 un partenariat avec l’entreprise Sencrop, spécialiste de l’agriculture connectée. Sencrop conçoit des stations météo connectées directement confrontées aux problématiques que nous avons décrites. À ce stade, ce partenariat a débouché sur la conception d’un protocole de routage adapté aux réseaux multitechnologies basé sur une méthode mathématique d’analyse multicritère qui permet de sélectionner la route la plus adaptée aux besoins des capteurs.

Suite à de premières expériences concluantes, nous prévoyons de tester l’efficacité de notre proposition en conditions réelles. L’équipe-projet Agrinet du Laboratoire international de recherche en informatique et mathématiques appliquées (LIRIMA) est le résultat d’une collaboration internationale entre Inria et l’Université sud-africaine de Stellenbosch. Dans ce cadre, nous allons pouvoir mettre à l’épreuve du climat africain les résultats de nos recherches pour le suivi de la viticulture.

Les résultats de ces recherches ont vocation à être transférés directement dans l’industrie pour aider toujours plus de travailleurs aux quatre coins de notre monde, pour une agriculture non seulement plus respectueuse de notre environnement, mais aussi de ses agriculteurs.

The Conversation

Brandon Foubert travaille avec Sencrop. Il a reçu des financements de CPER DATA, Sencrop, FEDER, I-SITE et du projet Agrinet du Lirima.

Nathalie Mitton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


18.04.2021 à 17:02

Présidentielle 2022 : le macronisme à la recherche de la méritocratie perdue

Luc Rouban, Directeur de recherche CNRS, Sciences Po
Au-delà du débat sur la suppression de l'ENA, il existe également une lecture politique de la réforme qui la place dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022.
Texte intégral 3318 mots

L’annonce faite par Emmanuel Macron le 8 avril 2021 de supprimer l’École nationale d’administration (ENA) a suscité un très vif débat sur la question de la formation des élites de l’État en France mais également sur l’opportunité d’une telle réforme que l’on croyait enterrée depuis les premières annonces du plan de réforme que le président avait présenté en avril 2020. On peut faire plusieurs lectures de cette réforme.

Une première lecture est assez technique. Elle porte sur les conditions de sa mise en œuvre, qui restent bien floues sur des points essentiels comme la nature des nouveaux concours qui devraient permettre d’intégrer le nouvel Institut du service public ou bien encore le mode de recrutement des grands corps de l’État que la réforme ne fait pas disparaître. Il est vrai que cette dimension apparemment technique recouvre des enjeux sociétaux importants comme la hiérarchie des élites au sein de l’État et leur mode de sélection.

Une seconde lecture est plus sociopolitique : dans le contexte de la crise sanitaire, il était bien commode de désigner les hauts fonctionnaires et donc l’ENA comme la source de tous les maux, de l’impréparation du pays et de la piètre gestion gouvernementale des mesures de protection ou de la politique vaccinale.

Cette lecture renvoie au conflit souterrain qui existe depuis longtemps mais s’est exacerbé depuis 2017 entre le pouvoir politique et le pouvoir administratif au sommet de l’État, comme l’ont illustré l’affaire Benalla ou la gestion du conflit des Gilets jaunes ou bien les propos récents tenus par l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe, sur la différence qui existe entre « présider et gouverner ».

Mais il existe également une lecture politique de la réforme qui la place dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022.

La méritocratie, promesse républicaine oubliée

L’une des grandes promesses d’Emmanuel Macron avait été en 2017 de relancer la mobilité sociale, d’ouvrir les carrières à tous et à toutes, de supprimer les barrières corporatistes et sociales qui bloquent en France la diversification des élites. L’idée de relancer l’ascenseur social reste au cœur du macronisme des origines.

Cet enjeu va s’avérer décisif pour la présidentielle de 2022 car Emmanuel Macron a justifié son dépassement et de la droite et de la gauche par une posture d’efficacité gestionnaire. Or, la pente sera dure à remonter.

D’après nos analyses, seule une faible minorité de Français considère que leur système social est méritocratique. En effet, la vague 12 (février 2021) du Baromètre de la confiance politique du Cevipof, menée en comparaison avec l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni, montre que la proportion d’enquêtés français pensant que la méritocratie et que l’égalité des chances constituent des réalités est faible.

Par exemple, 26 % seulement considèrent que « dans la société, les règles du jeu sont les mêmes pour tous » et ce niveau moyen ne dépasse pas les 28 % chez l’ensemble des fonctionnaires interrogés ou 20 % chez les enseignants, qui représentent pourtant la part des salariés les plus sensibilisés au sujet. Comme on peut le voir sur le graphique 1, cette promesse républicaine, non pas d’égalité des résultats mais d’égalité en droit, ne semble pas mieux remplie en France qu’en Italie où le total des réponses positives est également de 26 % mais bien moins qu’en Allemagne (43 %) ou qu’au Royaume-Uni (42 %).

Graphique 1 : Les règles du jeu social sont les mêmes pour tous (%). Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

La croyance en l’effort individuel… et les désillusions

La question qui se pose en France est double. D’une part, la remise en cause de la méritocratie est générale et touche presque autant les membres des catégories socioprofessionnelles modestes que les membres des catégories supérieures.

Par exemple, dans le détail, 25 % des ouvriers, 26 % des employés et 33 % des cadres ou membres des professions libérales sont tout à fait d’accord ou plutôt d’accord avec l’idée selon laquelle les règles du jeu social sont les mêmes pour tous.

Comme le montre le graphique 2, plus bas, la France est le seul pays des quatre qui sont étudiés où le fait d’avoir une situation supérieure n’entraîne pas une adhésion sensiblement plus importante à l’idée que les règles sociales sont équitables.

Pour l’économiste Daniel Cohen, le système français est un reproducteur d’inégalités.

De la même façon, le fait d’avoir profité d’une mobilité sociale supérieure, c’est-à-dire d’estimer occuper une position sociale supérieure à celle de ses parents au même âge, joue sans doute sur la représentation de l’équité mais dans des marges relativement étroites. C’est ainsi que 15 % des enquêtés estimant avoir une situation sociale inférieure à celle de leurs parents pensent que les règles sociales sont les mêmes pour tous contre 29 % chez ceux qui estiment que cette situation est similaire et 33 % chez ceux qui estiment qu’elle est supérieure.

D’autre part, cette faible proportion d’enquêtés estimant que l’équité sociale n’existe pas peut être comparée à la forte proportion d’entre eux (70 %) qui estiment en revanche « qu’en faisant des efforts, chacun peut réussir ».

Il y a donc, d’un côté, la croyance en l’effort individuel mais, de l’autre, un regard désabusé sur le cadre normatif qui vient sanctionner cet effort.

Or c’est bien dans le décalage entre ces deux que l’on trouve la distribution des choix électoraux à la présidentielle de 2017.

La méritocratie et le choix électoral de 2017

On peut ainsi définir quatre populations selon les combinaisons de ces deux variables dont les caractéristiques marquent assez clairement les contours des votes populistes.

Les « satisfaits » qui estiment que les règles sont équitables et que chacun peut réussir, et qui représentent 23 % de l’échantillon, ont voté au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, en suffrages exprimés, d’abord pour Emmanuel Macron (32 %) puis pour François Fillon (25 %).

Il en va de même des « déçus » qui croient à l’effort individuel mais pas aux règles sociales, qui représentent 47 % de l’échantillon, qui ont choisi autant Emmanuel Macron que François Fillon (24 %) mais qui se sont dirigés aussi vers le vote populiste de gauche (17 % pour Jean‑Luc Mélenchon) ou de droite (22 % pour Marine Le Pen).

En revanche, le choix électoral des « désespérés » qui ne croient ni à l’effort individuel ni à l’équité des règles sociales, soit 27 % de l’échantillon, est encore bien plus marqué par le vote populiste car ces derniers ont choisi d’abord Jean‑Luc Mélenchon (31 %) puis Marine Le Pen (24 %) sans compter les 5 % votant pour Nicolas Dupont-Aignan et les 2 % votant pour François Asselineau.

Au total, ce sont les trois quarts des enquêtés (en y ajoutant les 3 % de ceux qui pensent que les règles sont justes mais que l’effort individuel ne sert à rien et qui s’abstiennent massivement) qui expriment une préoccupation pour l’état de la méritocratie, première des promesses républicaines, une fois les privilèges abolis la nuit du 4 août.

Graphique 2 : Les règles du jeu sont les mêmes pour tous ( % de « tout à fait d’accord » et de « plutôt d’accord ») selon la catégorie socioprofessionnelle. Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

L’équité des règles sociales joue sur la cohésion sociopolitique

L’élection présidentielle de 2022 va porter sur des choix de politiques publiques concernant la sortie de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques, la protection de l’environnement et la préservation des ressources naturelles ou bien la question de la sécurité mais elle va aussi se dérouler sur l’arrière-fond d’une demande de justice et d’équité sociale, telle qu’on l’a vue émerger puissamment lors de la crise des Gilets jaunes.

À ce titre, la méritocratie ou l’égalité des chances ne posent pas que des questions relatives aux parcours scolaires ou aux critères de sélection des élites.

Elles influent considérablement sur la représentation que l’on se fait de la société et des raisons d’être de jouer le jeu de ses institutions. L’un des principaux problèmes démocratiques à régler reste en effet le retrait d’une partie des électeurs potentiels, et notamment des jeunes, qui se réfugient dans une abstention de contestation, associée à un fort niveau de méfiance à l’égard des institutions politiques nationales.

La méritocratie crée les conditions de la confiance

On peut élargir l’analyse des représentations en créant un indice de méritocratie reposant sur les réponses à trois propositions de la vague 12 du Baromètre de la confiance politique :

  • les règles du jeu social sont égales pour tous

  • en faisant des efforts, chacun·e peut réussir

  • de nos jours on peut réussir sans connaître des gens bien placés.

On dispose donc d’un indice allant de 0 à 3 selon le nombre de réponses positives, réunissant les enquêtés tout à fait ou plutôt d’accord avec les propositions.

En France, la proportion de ceux qui se situent à l’échelon 3 de l’indice est de 10 % contre 18 % en Allemagne, 7 % en Italie et 13 % au Royaume-Uni. Ce positionnement n’évolue guère en fonction de l’âge ou du diplôme même s’il s’améliore un peu au-delà de 65 ans et à partir du niveau master mais sans qu’il y ait de corrélation statistique.

Or le positionnement sur cet indice commande assez largement les réponses à des variables essentielles pour l’intégration sociopolitique.

Par exemple, pour en rester à la France, la proportion de ceux qui s’estiment satisfaits de la vie qu’ils mènent (soit les enquêtés qui se situent entre 7 et 10 sur une échelle allant de 0 à 10) passe de 44 % pour ceux qui sont au niveau 0 de l’indice à 82 % pour ceux qui se situent au niveau 3.

Il en va de même avec des variables plus politiques comme le fait de penser que « le vote est utile car c’est par les élections que l’on peut faire évoluer les choses », proposition qui recueille de 67 % à 92 % d’avis favorables selon la position sur l’indice. On peut encore faire la même démonstration avec un indice de confiance dans les institutions politiques (le conseil municipal, l’Assemblée nationale, le Sénat, le gouvernement) où la proportion de ceux qui ont fortement confiance passe de 18 % à 73 %.

Graphique 3 : L’effet de la confiance en la méritocratie sur la cohésion sociopolitique (%). Lecture : l’indice de méritocratie va de 0 à 3. Le positionnement des enquêtés sur chaque note montre la proportion d’entre eux qui sont satisfaits de la vie qu’ils mènent ou qui ont confiance dans les institutions. Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

D’une manière générale, la confiance dans les institutions comme dans les autres passe par le fait de penser que les règles sociales sont équitables.

C’est ainsi que le niveau élevé de confiance interpersonnelle, soit la confiance accordée spontanément à autrui, et que l’on a calculée à partir de celle que l’on porte aux voisins, à des personnes rencontrées pour la première fois ou d’une autre nationalité touche une proportion allant de 44 % à 69 % des enquêtés selon leur confiance en la méritocratie.

La mobilité sociale, l’enjeu phare du macronisme en 2022

L’un des enjeux de l’élection présidentielle de 2022 pour Emmanuel Macron sera de démontrer que son programme peut conduire à l’amélioration de la mobilité sociale et de l’égalité des chances. Mais pourra-t-il alors échapper au clivage droite–gauche et se positionner au-delà ?

En effet, la question de la méritocratie reste posée en arrière-fond du débat politique et c’est un de terrains privilégiés d’affrontement de la gauche, qui défend l’égalité, relativise ce qui est acquis au nom de ce qui est transmis, et de la droite ou du centre, qui défendent l’équité et l’effort individuel. On retrouve ici tout le débat autour de l’école et de la sélection des élites qui voit s’affronter depuis longtemps des thèses institutionnalistes, et des thèses individualistes.

Le macronisme reste donc confronté à un exercice de funambule, comme celui qui a conduit à supprimer l’ENA, pris entre le besoin de prouver qu’il peut encore jouer sur les mécanismes de la sélection des élites et le besoin de montrer qu’il n’entend pas bouleverser les hiérarchies sociales mais seulement les ouvrir.

Mais ce qu’indique également l’enquête, c’est que les représentations de la méritocratie ne dépendent pas mécaniquement de positions sociales et qu’elles restent donc largement modelables par le travail politique. C’est sans doute l’un des terrains de campagne qui permettrait au macronisme de se donner un avenir.

The Conversation

Luc Rouban does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.


18.04.2021 à 17:02

Débat : Enfouir la vérité avec les déchets nucléaires ?

Pierre Ginet, Professeur des universités en géographie et géopolitique, Université de Lorraine
Le projet Cigéo de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs démontre la fracture entre expertises et vérités profanes et savantes, dominées et dominantes, scientifiques et académiques.
Texte intégral 2292 mots

527 225 m3 de déchets radioactifs sont entreposés à la Hague, 628 000 m3 dans les trois centres de stockage de l’Aube. Dans le Grand Est, le projet Cigéo porté par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) s’ajoutera vraisemblablement à ce dispositif.

Trois expertises se sont construites autour de ce mégaprojet. Trois expertises et autant d’approches de la notion de vérité.

Si l’expertise du promoteur, l’Andra donc, et celle des collectifs d’opposants (Bure-Stop, Cedra52, Eodra…) sont, de façon attendue respectivement favorable et défavorable à Cigéo, l’expertise universitaire, elle, pose problème.

Produire une vérité officielle

A priori « axiologiquement neutre » (c’est-à-dire sans prise de position éthique ou politique), ouverte à la dispute confraternelle et à la réfutation, l’expertise universitaire, dans le champ des sciences humaines et sociales (SHS), apparaît essentiellement réduite à produire une vérité officielle pour le compte d’un complexe industrialo-financier ; elle lui fournit l’assistance à maîtrise d’ouvrage demandée, tout en oblitérant les travaux des chercheurs qui s’écartent d’une ligne technocratique.

Une posture qui justifiait de rassembler les arguments de l’opposition citoyenne au projet Cigéo, dans un ouvrage consacré à ce projet d’aménagement, paru en avril 2017 et dont j’ai assuré la direction.

Toujours en attente de sa réfutation, l’argumentaire développé dans cet ouvrage révèle une des faces sombres des transitions énergétique et écologique : Cigéo constitue un fait spatial total, révélateur des paradoxes de notre démocratie.

L’expertise du promoteur : transition écologique ou fait du prince ?

L’OCDE et l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) encouragent le stockage souterrain des matières radioactives les plus dangereuses.

Autoriser Cigéo démontrerait que la filière électronucléaire est capable de gérer ses déchets ultimes : 1,67 million de m3 de déchets radioactifs classés selon leur dangerosité, et constitués pour 2,8 % de leur volume de déchets « à moyenne activité à vie longue » (MA-VL – outillages irradiés liés à la production ou à la maintenance) et à « haute activité à vie longue » (HA-VL – éléments de cœur de réacteur).

Les HA et MA-VL, qui seraient tous regroupés à Bure, concentrent 99,8 % de la totalité de la radioactivité. Un encouragement à produire une énergie décarbonée jusqu’à épuisement de l’uranium] dans quelques décennies.

En 1993, le Conseil général de la Meuse acte l’accueil d’un laboratoire pour l’étude de l’entreposage souterrain des déchets nucléaires, et de facto, la nucléarisation de son territoire.

Un siècle de nucléaire français dans le sous-sol de Bure. (Actu Environnement/Youtube, 2016).

Un groupement d’intérêt public est mis en place pour accompagner le projet ; une « corruption » institutionnalisée, dénoncent les opposants.

André Mourot, géophysicien indépendant, rappelle en 2002 l’existence de ressources géothermiques près de Bure, attestée dès les années 1970 par l’État. Pourtant, en cas d’existence d’un potentiel d’exploitation d’une ressource énergétique renouvelable, les règles fondamentales de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) prévoient l’interruption du projet.

Or l’ASN est présidée par Pierre-Franck Chevet, ancien membre du Conseil de surveillance d’Areva-Framatome et de l’Andra, maître d’ouvrage de Cigéo.

Le projet se poursuit après avoir modifié la règle – en considérant que ces ressources géothermiques ne présentent pas de caractère exceptionnel –, l’avoir démontré à l’aide d’un « sondage hydrogéologique calamiteux » et avoir fermé les portes du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Débats et pétition

Pour tenter de légitimer le projet, deux débats publics sont organisés. À la même époque, les collectifs d’opposants (Bure-Stop, Cedra52) recueillent auprès de 60 000 Meusiens et Haut-Marnais, la signature d’une pétition demandant à leurs Conseils généraux un référendum : « Êtes-vous pour la construction d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure ? ».

Les pouvoirs publics « légitimes » rejettent cette démarche démocratique et citoyenne ascendante, tandis que la loi gestion de 2006 acte la solution du stockage souterrain, en introduisant sa réversibilité pendant un siècle.

Un second débat public est organisé en 2013. Échec à nouveau, l’ingénieur Bertrand Thuillier ayant mis en évidence des risques technologiques gardés sous silence. Malgré cela, la loi réversibilité est adoptée en 2016, après avoir été examinée par le député Christophe Bouillon, président du Conseil d’administration de l’Andra. Un conflit d’intérêts de plus, parmi tant d’autres.

Au service de « l’État nucléaire »

En 2009, l’Andra diffuse sa carte de la zone d’intérêt pour la reconnaissance approfondie (Zira), autour de Bure. Le gigantisme de Cigéo apparaît : 270 km de galeries, une ventilation en surface pour l’évacuation des gaz radioactifs pendant plus de cent ans, le rachat de milliers d’hectares de forêts et de terres agricoles…

Dans le même temps, la Meuse se couvre de parcs éoliens, diffusant l’image idyllique d’un territoire en pleine transition écologique.

Aujourd’hui, l’Andra doit produire sa demande d’autorisation de construction (DAC), alors que persistent des doutes sur Cigéo dont la phase pilote absorberait 95 % des provisions destinées à l’ensemble du projet jusqu’au milieu du XXIIe siècle.

En dépit de ses limites technologiques, démocratiques, environnementales, humaines et financières, ce projet d’aménagement s’imposerait grâce à la puissance de « l’État nucléaire », élément d’une gouvernance multiniveaux sophistiquée, elle-même expression d’un système-monde qui déploie sa vision idéologique et son action territorialisante au travers d’objets multiples, dont Cigéo est un artefact particulièrement éloquent.

L’expertise de l’universitaire, forcément valet, bouffon ou tartuffe ?

Une partie des sciences humaines et sociales produit désormais une science subventionnée par de grands acteurs dont les décisions relatives aux sujets sensibles (nucléaire, gaz de charbon, pesticides notamment) ne doivent jamais être critiquées.

La docilité des « professeurs » dénoncée par Yves Lacoste en 1976 demeure la règle.

Une production active de l’ignorance, l’entre-soi et l’éviction de toute géopolitique qui ne se réduise pas à une pseudoscience haushoférienne – Karl Haushofer est l’un des fondateurs de la géopolitique, du moins d’une discipline qui a fourni sous cette appellation, au début du XXe siècle, la caution pseudo-scientifique à un expansionnisme des plus violents.

Une instrumentalisation de la pensée aujourd’hui transposable à une géopolitique alignée cette fois sur la ligne de conduite des puissances et logiques financières. Une « bonne science » soucieuse de « favoriser l’acceptation » de projets inacceptés, voire inacceptables, et qui trouve dans les « complotistes » et autres catégories à blacklister, ses meilleurs ennemis : les intellectuels, forcément critiques à l’égard de notre système-monde néolibéral, de ses contradictions et de ses injustices.

Les expertises scientifiques laudatrices, elles, sont reconnues. Déjà en 1996, le rapport Meuse 2015. Construire ensemble la Meuse de demain, document paru après le vote clef du Conseil général de la Meuse en 1993, auquel collabore activement une experte géographe messine, n’évoque pas une seule fois Bure ni la question du nucléaire !

Cette science de diversion s’impose dans les cercles institutionnels, tandis qu’elle s’est discréditée auprès des citoyens. L’intellectuel, ou plutôt le chercheur organique (notion qui désigne, pour le sociologue Pierre Bourdieu, le chercheur qui renonce à sa liberté de pensée et de parole, pour se soumettre et complaire à un commanditaire), a perdu en confiance d’un large public ce qu’il a gagné en légitimité intéressée.

L’expertise des opposants : « agités du bocal » ou acteurs légitimes ?

Dans l’ouvrage scientifique d’avril 2017 évoqué plus haut, des « citoyens-experts » ont démontré l’infaisabilité de Cigéo. Mais Cigéo en Meuse, c’est Paris contre le désert français.

Et tandis que ces citoyens et collectifs d’opposants, parfois désignés sous l’appellation de hiboux et chouettes de Bure, poursuivent depuis près de trente ans leur combat de « malfaiteurs », le promoteur a peu à peu pris pied dans une région sans cohésion identitaire, sorte d’anti-Corse vouée à un éternel sacrifice au nom d’un intérêt général, aujourd’hui celui d’une filière technologique et financière.

Une filière épaulée par des géographes et géopoliticiens subventionnés, pour qui Cigéo n’est qu’une « opportunité » dont il convient de « discuter les conditions de son intégration territoriale », malgré la confirmation de la dangerosité non maîtrisable du projet, régionalement comme internationalement.

Dans le Grand Est, les collectifs ont adjoint à leur exposé technique, un argumentaire géopolitique clairvoyant :

« De Bure à Notre-Dame-des-Landes, du Limousin à Dijon, nous avons dénoncé ensemble la présence de ce verrou antidémocratique qui nous rassemble au-delà de la singularité de nos batailles. Le sens de nos luttes se rejoint face aux connivences et aux méthodes de ceux que l’on a en face de nous. Nous sommes alliés, pour mettre en lumière ce qui ne se voit pas, mais qui rythme pourtant ce fameux « système », si abstrait dans l’idée, mais si concret dans ses implications… ».

Cigéo démontre, plus que jamais, la fracture entre expertises et vérités profanes et savantes, dominées et dominantes, scientifiques et académiques. Entre elles, un ventre mou social à conquérir pour faire prévaloir telle représentation de la démocratie plutôt que telle autre.

The Conversation

Pierre Ginet does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.


18.04.2021 à 17:01

Pornographie en ligne : des risques préoccupants pour les adolescents

Sandrine Charnier, Doctorante en psychologie- Psychologue clinicienne - Psychothérapeute -, Université de Lorraine
Joëlle Lebreuilly, Maîtresse de conférences en psychologie, Université de Lorraine
Martine Batt, Professeur de psychologie, Université de Lorraine
58 % des garçons et 45 % des filles auraient vu leur première image pornographique avant l’âge de 13 ans. Quels en sont les risques et comment mieux en protéger les adolescents ?
Texte intégral 2593 mots
Cyberharcèlement, contact avec des inconnus, utilisation de sexting et usage de la pornographie : un adolescent sur cinq serait concerné par l'un de ces risques. Pexels, CC BY

L’adolescence est une période de bouleversements et de maturations physiques, biologiques et psychiques. Pour les jeunes, Internet va alors sembler un lieu privilégié pour chercher des informations et partager des questionnements, les confrontant seuls aux dangers et aux risques de cette utilisation.

Un adolescent sur cinq serait concerné par un de ces risques : cyberharcèlement, contact avec des inconnus, utilisation de sexting et usage de la pornographie.

La confrontation avec la pornographie en ligne est un risque qui questionne. En effet, le nombre de sites de cet ordre s’est multiplié de manière exponentielle : en 2007, il existait déjà plus de 4 millions de sites d’ordre pornographique sur Internet et, souvent, il suffit de valider « être majeur » ou « avoir plus de 18 ans » pour y accéder.

L’usage de la pornographie en ligne par les adolescents, à un moment crucial de leur développement, amène à s’interroger sur les conséquences d’un point de vue comportemental, sexuel et psychologique.

Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer que certains adolescents sont plus vulnérables que d’autres ?

Plus d’adolescents exposés que d’adolescentes

La confrontation à du contenu pornographique en ligne peut être accidentelle, résultant notamment de fenêtres « pop-up » qui s’ouvrent lors de recherche d’informations sur la santé ou sur des thèmes pouvant avoir ou non un caractère sexuel ou de mails non désirés. Une étude de 2017 a estimé qu’un adolescent sur cinq aurait été ainsi exposé à du matériel pornographique de manière accidentelle.

Une autre étude en France a montré que 58 % des garçons et 45 % des filles avaient vu leur première image pornographique avant l’âge de 13 ans.

La confrontation à du contenu pornographique peut être accidentelle, due notamment à l’ouverture de fenêtres « pop-up ». Shutterstock

L’exposition peut également être intentionnelle : les études estiment que plus de la moitié des adolescents consultent régulièrement des sites pornographiques en ligne. Ces consultations volontaires relèvent principalement de trois raisons : la recherche d’informations d’ordre sexuel, la mise en connexion avec quelqu’un, et le divertissement ou l’excitation sexuelle.

Peter et Valkenburg (2016) ont pu noter que les adolescents concernés étaient plus souvent des garçons, dans un stade de puberté précoce, à la recherche de sensations et qui rencontraient des difficultés relationnelles dans leur famille.

Phénomène d’habituation

Il est difficile de déterminer les causes ou conséquences de la consultation de ce type de contenu en ligne tant les facteurs peuvent se recouper avec les conséquences. Par exemple, l’usage de la pornographie en ligne peut rentrer en conflit avec le développement psychosexuel et prédire l’incertitude sexuelle notamment chez les filles, mais aussi déclencher des symptômes dépressifs si l’exposition intentionnelle est trop précoce.

L’utilisation du matériel pornographique en ligne est liée à des comportements qualifiés d’instrumentaux ou de récréatifs, c’est-à-dire des comportements sexuels qui valorisent davantage la satisfaction du plaisir physique personnel que l’aspect affectif dans la relation.

La fréquence de son usage affecte les croyances sur le rôle des genres dans les relations sexuelles, mettant en avant des croyances stéréotypées : la notion de femme-objet sexuel dans un rôle de passivité et de soumission, et la notion de masculinité avec l’image de la domination et de l’agression.

Les études ont pu montrer que progressivement, avec l’âge et la fréquence de l’utilisation, un phénomène d’habituation se met en place amenant à explorer d’autres thèmes sexuels, voire à caractère de violence. Ainsi, il a été retrouvé un lien entre les usagers réguliers et l’utilisation de la contrainte et de l’abus dans les relations sexuelles.

La consommation de substances psychoactives ou d’alcool a été retrouvée significativement liée à l’usage de la pornographie en ligne mais aussi à la pratique du sexting. Les substances psychoactives agissent sur la sensation de désinhibition en l’accentuant, et permettent d’atténuer le ressenti des émotions comme la honte ou la culpabilité. Un phénomène d’association se met alors en place : l’usage de la pornographie en ligne ou de sexting se retrouve progressivement associé à la consommation de substances ou d’alcool, créant ainsi un [conditionnement].

L’usage de la pornographie en ligne peut déclencher des symptômes dépressifs si l’exposition intentionnelle est trop précoce.. Shutterstock

Les résultats scolaires semblent impactés par l’usage du matériel pornographique en ligne. Or, il reste difficile de dissocier l’usage de l’écran de l’usage de la pornographie en ligne. L’impact sur les performances scolaires serait sans doute directement lié à un usage excessif des écrans, qui lui-même aurait un impact sur le sommeil, les capacités d’apprentissages, d’attention et de mémorisation.

Facteurs de risques

Les études ont pu montrer que des facteurs prédisposaient à l’usage de la pornographie en ligne. Les adolescents présentant ces facteurs développent un usage plus important du matériel pornographique en ligne.

D’abord, plus l’usage d’Internet est important et plus il augmente le risque d’être confronté de manière accidentelle à des sites d’ordre pornographique. Cette augmentation va attiser la curiosité sexuelle, favoriser le développement de l’usage intentionnel et diminuer l’autorégulation. Une connexion plus rapide, un accès privé, l’usage de réseaux sociaux et de faibles règles parentales majorent cet effet.

L’adolescence est une période où le regard des pairs revêt une importance non négligeable. Faire partie d’un groupe, être reconnu et accepté par ses pairs sont des besoins qui vont influencer la prise de décision et les comportements des adolescents. Les études ont pu montrer que les adolescents perçoivent une norme sexuelle à travers le discours des pairs, norme à laquelle ils vont tenter de se conformer.

L’influence des pairs sera d’autant plus grande si l’adolescent ne dispose pas de facteur de protection et s’il est un utilisateur de réseaux sociaux, ceux-ci altérant la perception des pairs.

Le développement psychosexuel englobe plusieurs notions : le stade de puberté, l’identité sexuelle et le niveau de permissivité sexuelle. Les études ont montré que les adolescents utilisent le matériel pornographique en ligne en fonction de leur stade de puberté : ceux dont le développement pubertaire semble complet sont des utilisateurs plus fréquents comparativement à ceux se situant en début de leur développement pubertaire.

Le niveau de permissivité sexuelle (attitudes sexuelles en dehors de toute relation engagée ou amoureuse) semble prédire l’utilisation du matériel pornographique en ligne. Le niveau de permissivité sera d’autant plus important que l’adolescent n’aura pas intégré de normes sociales.


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Les résultats des études du lien entre comorbidités psychiatriques et l’utilisation du matériel pornographique en ligne révèlent que les symptômes dépressifs, une faible estime de soi et de satisfaction de la vie seraient prédictifs de l’usage de la pornographie en ligne. De même, la recherche de sensations qui est un trait de personnalité retrouvé dans les comportements avec prise de risque (tels que l’usage de substance, les sports à risque…) semble aussi prédire cet usage.

L’influence de ces facteurs prédisposant à l’usage du matériel pornographique sera moindre ou au contraire accentuée selon la présence ou l’absence d’un facteur protecteur. Par exemple, le rôle des parents est primordial : des parents qui exercent un contrôle psychologique important vont accentuer l’influence des pairs alors que des parents qui privilégient la discussion vont avoir un effet inverse.


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De même, les facteurs interagissent entre eux renforçant ainsi leur impact. Par exemple, un adolescent présentant des symptômes dépressifs avec une faible estime de soi et des difficultés à s’affirmer va avoir plus facilement tendance à s’isoler, à renforcer l’usage des écrans et dans ce cas être plus vulnérable aux sollicitations sexuelles sur Internet.

Facteurs de protection

Deux facteurs de protection de l’usage de la pornographie en ligne ont été identifiés : le dialogue sur l’usage de la pornographie en ligne dans le cadre familial, et la pratique d’une religion.

Les professionnels de l’adolescence et l’entourage des adolescents partagent souvent l’inquiétude de savoir si le fait d’évoquer la problématique de la pornographie en ligne serait incitateur ou protecteur. Dans les études, il est montré qu’évoquer cet usage aurait un effet protecteur. Cette ouverture au dialogue permet aux adolescents de se sentir écoutés, pris en compte. La discussion et les échanges permettent de faire passer des informations.

Adolescents : que faut-il leur dire face au porno ? (RFI, « 7 milliards de voisins », juin 2019).

En revanche, la mise en place de pare-feu ou d’interdictions par les parents auraient un effet incitateur : braver l’interdit. Un fonctionnement familial ouvert au dialogue va protéger l’adolescent de cet usage.

La pratique d’une religion ou les croyances religieuses aurait un rôle protecteur en facilitant non seulement l’intégration des normes sociales, mais aussi la réflexion, l’autorégulation personnelle, et le contrôle social. L’adolescent se voit alors en mesure de questionner ce qu’il voit en faisant des liens avec des notions de respect, de réalité et aussi de partage.

Pour conclure, la consultation du matériel pornographique en ligne dans la période de l’adolescence est un phénomène de plus en plus précoce et important. Derrière la banalisation, peuvent se cacher des problématiques en plein développement. Prévenir l’usage permet de développer l’esprit critique des adolescents. Un programme de prévention adapté doit prendre en compte l’ensemble de ces facteurs afin d’accroitre les facteurs de protection et de diminuer les facteurs à risque.

The Conversation

Sandrine Charnier travaille pour la Maison des Addictions de Nancy (CSAPA) du CPN (Centre Psychothérapique de Nancy)

Joëlle Lebreuilly et Martine Batt ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.


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