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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique. Contenu sous license CC BY-ND 4.0

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05.04.2020 à 19:17

Débat : L’heure de réinventer l’enseignement en management est vraiment arrivée

par Jeremy Ghez, Professor of Economics and International Affairs, HEC Paris Business School

Au lendemain de la crise de 2008, les écoles de commerce ont été sous le feu des critiques. De même, l’épidémie de coronavirus les enjoint à repenser leurs cursus, en y intégrant la crise climatique.

Pour préserver ce qu’on a de plus cher, il conviendra de se transformer, en profondeur. La nouvelle génération de diplômés le sait. Pexels from Pixabay, CC BYLa faillite de Lehman Brothers occupe une place unique dans notre récit collectif de la grande crise de 2008. L’événement n’était pas le point de départ d’une crise bien entamée. Mais il a révélé aux profanes de la finance ce que personne ne pouvait alors ignorer : le monde s’apprêtait à plonger dans l’une des plus graves crises financières de l’époque contemporaine. Or, l’auteur de ces lignes s’est souvent demandé si la crise climatique, elle aussi bien amorcée, connaîtrait un événement similaire, un point de basculement qui remettrait en cause les habitudes que l’on croyait inébranlables. On sera peut-être tentés de se dire qu’une pandémie ne s’inscrit pas dans l’urgence climatique – mais c’est faux, car l’urgence climatique va bien au-delà du « simple » réchauffement climatique, et porte sur des préoccupations d’instabilité et d’incertitude d’un environnement qu’on ne gère pas aussi bien qu’on ne le prétend. On se rend compte, de manière désormais bien concrète, ce que cette instabilité et cette incertitude peuvent avoir comme conséquence sur les chaînes d’approvisionnement, sur la capacité d’une économie à fonctionner et même sur la liberté des individus à vivre leur vie comme ils l’entendent. Au lendemain de la crise de 2008, on avait souvent demandé aux grandes écoles de commerce ce qu’elles avaient fait pour anticiper cette panique et ce qu’elles modifieraient dans leur curriculum pour accompagner le nécessaire changement de paradigme. Si elles ne souhaitent pas faire l’objet des mêmes critiques quand l’urgence climatique sera rentrée dans notre récit collectif de la mondialisation, elles doivent accélérer leurs efforts pour préparer les talents de demain. Cela exige de repenser ce qu’enseigner le management veut dire à l’heure du coronavirus, en revisitant certaines thématiques clés à travers le prisme de ce nouvel environnement.

Risques et changements d’échelle

En effet, dans ce monde qui vient, les règles risquent d’être réécrites. La notion même de risque, à la base de l’économie et de la finance, prend une dimension bien différente dans un monde de plus en plus chaud, peuplé et instable – avec toutes les conséquences que cela a pour des indicateurs fondamentaux comme le coût du capital. Cette dynamique est en train de transformer les métiers de la finance et de l’assurance. Dans sa lettre aux actionnaires, le géant Warren Buffett l’a dit : la capacité des entreprises de l’assurance à se préparer à tels chocs jouera un rôle clé dans leur survie. Les compétences en matière d’analyse et d’anticipation n’ont jamais été aussi cruciales dans les programmes de management. Dans le monde qui vient, il faudra bien entendu continuer à innover, certes. Mais avec quelle mesure d’impact ? A l’échelle de l’entreprise, seulement ? Ce serait faire fi d’une réalité désormais incontournable : l’entreprise n’existe plus dans un vide politique, social ou sociétal, et sa performance financière est indissociable de sa performance non financière. Si elle ne pense pas sa relation à son écosystème, celui-ci risque de pourrir de l’intérieur, au point de devenir inhospitalier. Les seules motivations réputationnelles ou financières ne suffisent plus à expliquer pourquoi un géant du luxe comme LVMH puisse décider d’investir dans la production de gel hydroalcoolique. Les notions de profit et de rentabilité restent entières, mais leur calcul devient autrement plus complexe, avec une liste de paramètres à prendre en compte qui s’allonge. Voilà une autre dimension à intégrer dans les curriculums. Dans ce monde qui vient, les chaînes de production, d’approvisionnement et de valeur ne ressembleront plus à celles d’aujourd’hui. On parle déjà des circuits courts, de l’économie circulaire et de la consommation locale. Ces concepts redessinent la carte de la production mondiale. Mais ils ne signifieront pas pour autant la fin totale de la mondialisation. Ces produits uniques, comme le jambon de Bayonne, les loukoums du marché d’Istanbul ou les cupcakes du petit fabricant artisanal de Washington resteront irremplaçables. À lire aussi : AOC viticoles : quand le terroir crée de la valeur Il faudra continuer de briller et de parier sur ce qui nous rend inimitables. Dans ce contexte, être une école de management française ou européenne, face aux mastodontes américaines, présente un avantage fondamental quand l’enjeu réside dans notre capacité à cultiver nos différences.

Enjeux complexes

Voilà trois exemples d’axes, portant sur des thèmes clés du curriculum traditionnel des écoles de management, qu’il faudra revisiter. Cela exige sans doute une approche plus que jamais multidisciplinaire, de l’imagination et de la diversité – car ce n’est pas en se reposant sur les vieux poncifs ou les grilles de lecture d’hier qu’on parviendra à une refonte de ce curriculum. La pandémie actuelle a cela d’exceptionnel qu’elle touche, ou touchera, tout le monde, et ce à très court terme. La surprise qu’a causée cette crise sanitaire chez certains acteurs économiques traduit leur impréparation et témoigne des efforts à mener sur le terrain des effets de l’urgence climatique sur le monde des affaires. Il ne s’agit même pas de remettre en question les principes fondamentaux de l’économie, comme la création de valeur, de rentabilité ou de maximisation de profit – mais de se rendre compte que les équations de ces principes sont devenues profondément complexes. La génération qui arrivera sur le marché du travail d’ici un à trois ans le sait : la transformation de notre approche en matière de mangement et de commerce est incontournable si l’on veut préserver nos modes de vie. Elle l’a fait savoir par des pétitions et par son scepticisme affiché envers des entreprises qu’adulaient leurs aînés. Certaines écoles de commerce tentent de répondre à cette attente en accompagnant cette génération, et celles qui suivront. Nous savons désormais pourquoi : pour préserver ce qu’on a de plus cher, il conviendra de se transformer, en profondeur.The Conversation Jeremy Ghez travaille pour HEC Paris.

05.04.2020 à 19:04

Une éthique anti-corruption universelle ?

par Paul Labic, Enseignant et doctorant, Université de Strasbourg

L’argument de la culture locale est souvent avancé pour justifier le paiement de pots-de-vin dans certains pays. Or, de nombreux travaux montrent le contraire.

Des manifestants défilent contre la corruption en 2011 à Jorhat, en Inde. Daniel J. Rao / Shutterstock Un argument est souvent avancé pour justifier le paiement de pots-de-vin dans certains pays : la corruption ferait partie de la culture locale, il faudrait savoir s’adapter. Ces derniers jours, en contact avec la filiale indienne d’une entreprise occidentale, j’ai été surpris par l’expression « exigences éthiques » que mes interlocuteurs répétaient. Il m’a fallu du temps pour comprendre que leur attente n’était pas tant que leur direction générale s’adapte aux pratiques locales, mais qu’elle leur interdise tout paiement de pots-de-vin. Mes interlocuteurs précisaient bien qu’ils risquaient alors de perdre les appels d’offres en cours. Mais ils avaient surtout choisi de respecter l’éthique avant leur obligation de résultat. « S’adapter à la culture locale » n’est pas seulement un euphémisme. C’est une approche simpliste qui confond le constat d’une situation, parfois désastreuse, et un système de valeur constitutive d’une culture. La confusion est fréquente. Il est vrai que corruption et culture sont difficilement mesurables. Établir une corrélation entre les deux l’est encore plus. Certains ont tenté l’exercice en créant un indice composite, le Power Balance Freedom, qui agglomère des éléments tels que l’inégalité homme-femme, le fait d’avoir été ou non colonisé, l’espérance de vie, le niveau d’éducation… Ils concluent à une forte corrélation avec l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Cela reste très intéressant, mais ne dit rien de l’acceptabilité de la corruption dans une culture donnée. Pour vérifier si la corruption fait partie d’une culture il existe d’autres approches. J’en développerai deux :

Partout, la corruption est un délit

L’approche la plus directe, qu’à force de débats et d’oppositions dans nos démocraties nous oublions parfois, est de revenir à la loi, telle qu’elle est votée par nos représentants. Toutes les démocraties condamnent la corruption. Si nous en doutions, l’étude Global Overview of Anti-Corruption Laws de 2017 recense la progression des législations et de leur application. Le consensus est atteint et est solide : la corruption est un délit. Cela ne devrait pas nous surprendre. Le rejet de la corruption est ancien, il s’est concrétisé par des lois depuis longtemps. Ainsi, la plus ancienne démocratie, celle des États-Unis, précise dès sa première rédaction en 1787 dans son article 1, section 9 : « Aucun titre de noblesse ne sera conféré par les États-Unis, et aucune personne qui tiendra d’eux une charge rémunérée ou de confiance ne pourra, sans le consentement du Congrès, accepter des présents, émoluments, charges ou titres quelconques, d’un roi, d’un prince ou d’un État étranger ». En France, le code civil de 1810 y consacre les articles 177 à 283 : « De la corruption des fonctionnaires publics ». Le champ d’application s’est depuis étendu au-delà des agents de l’État. En Inde, la situation est plus complexe. La corruption a profondément pénétré les institutions. Sous couvert de lutte anti-corruption, les dernières évolutions de la loi en 2018 ont surtout eu comme effets de dépénaliser les élus et de dissimuler l’origine des pots-de-vin : la loi autorise de nouveau le financement des partis et permet l’anonymat des dons, même d’origine étrangère. La population indienne ne s’y trompe pas. Transparency International, dans une étude par sondage de 2017, reconduite en 2019, montre que la perception de la corruption dans la population indienne continue de se dégrader. Malgré cela, de nombreuses ONG, des associations, des chercheurs étudient et proposent des solutions de lutte contre la corruption. Deux exemples : Le site « ipaidabribe.com » collecte les déclarations de paiement de pots-de-vin. Il recense 194 917 signalements depuis 2010 pour une valeur totale de 1,14 milliard d’euros (au 15 mars 2020). Il va jusqu’à établir des listes d’agents de l’État qui refusent la corruption. Les articles Asymetric punishment as an instrument of corruption control et Bribe and Punishment : An Evolutionary Game-Theoretic Analysis of Bribery étudient la possibilité de ne poursuivre que les corrompus avec ou sans récompense pour les corrupteurs. En Inde, dans un environnement où la corruption est massivement présente, elle est une condition du marché imposée par l’autorité en charge de la prise de décision (le corrompu : agent de l’État, responsable des achats ou clients). Ces deux articles tendent néanmoins à montrer que, si le corrompu peut dénoncer sans s’exposer, la réduction de la corruption reste possible. En dehors des pays démocratiques, là où les opinions ne peuvent s’exprimer que si elles participent au maintien du régime, il est plus difficile de mesurer les aspirations des populations. Toutefois tout laisse à penser qu’elles aussi rejettent la corruption. Pour preuve, les nombreuses manifestations anti-corruption en Chine, et le prétexte de la lutte anti-corruption utilisée par le Parti communiste chinois du président Xi Jinping pour justifier de ses purges. Dans le même ton, le président Vladimir Poutine en Russie fait usage de ce prétexte pour le même objectif.

Vertus universelles

Une autre approche est de partir de la définition de la culture comme le produit d’une histoire de la pensée. L’homme politique autrichien Ignaz Seipel invente ainsi en 1907 l’expression « éthique des affaires » (Wirtschaftsethik) qu’il définit ainsi, en s’appuyant sur la pensée de Saint-Augustin : « Expression parfaite des enseignements de l’Évangile et des Pères sur la bonne et pieuse exploitation des biens terrestres ». Fresque de Saint-Augustin réalisée par Sandro Botticelli. Wikimedia Précédemment, au XIIIe siècle, Saint Thomas d’Aquin lie la propriété privée à une obligation d’usage pour un bien commun, une éthique de la loi naturelle. Il affirme le caractère universel de l’éthique. Au début des années 2000, une étude sur la corruption en Inde montre que la tradition des affaires fait aussi référence à une éthique de la loi naturelle universelle : « La corruption n’est pas seulement la violation d’une loi créée par l’homme ; c’est encore plus fondamentalement la violation de la loi naturelle […]. En philosophie, la loi naturelle a été qualifiée de principes moraux éternels et immuables communs à tous en raison de leur nature d’êtres humains ». Enfin, soulignons le remarquable article de David Koehn, East Meets West : Toward a Universal Ethic of Virtue for Global Business. L’auteur défend qu’il existe une éthique des vertus universelles partagée à la fois par Aristote en Occident et le confucianisme en Asie. Prétendre alors que, pour que les entreprises occidentales réussissent dans certains pays, il faut accepter de payer des pots-de-vin est contraire à notre éthique commune et donc sans fondement culturel, quelle que soit la culture.The Conversation Paul Labic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

05.04.2020 à 18:59

Débat : Doit-on à tout prix imposer un « sens » à l’actualité ?

par Alina Surubaru, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Bordeaux

Pour celles et ceux qui n’ont pas l’illusion de pouvoir jouer un rôle dans l’histoire de leur pays, la guerre peut être un cadre qui donne du sens à la perte de sens.

'Come with me' Danil Golovkin. Behance, CC BY-NC-SALes intellectuels devraient-ils aujourd’hui se contenter de « cueillir des fraises », pour reprendre l’expression pour le moins regrettable de la porte-parole du gouvernement ? Evidemment, non. Les intellectuels, principalement des universitaires bénéficiant d’une position institutionnelle stable dans le champ académique, se distinguent par leur capacité à nommer le monde et à lui trouver des significations. Ils ont en cela un rôle important dans la construction de l’ordre symbolique d’une société, puisqu’ils participent à la compréhension de l’histoire collective. Mais par temps de « guerre », les intellectuels ont-ils toujours une prise sur le sens de notre destin ?

La place des intellectuels

« Toutes les sociétés ont eu leurs scribes », disait l’historien Raymond Aron. Les nôtres s’expriment dans les médias écrits traditionnels ou sur la radio publique. Ils sont plutôt des hommes blancs de plus de 55 ans. Par exemple, entre le 17 et 31 mars 2020, sur les 50 prises de position publiées dans la rubrique « Idées » du Monde, 38 ont été signées par des hommes. Excepté les quatre tribunes signées par des collectifs de personnalités, la large majorité des contributions (41) provient de l’univers académique. Ces intellectuels utilisent les concepts qu’ils ont forgés dans leurs travaux universitaires pour éclairer l’actualité politique. Ainsi, dans deux tribunes différentes publiées récemment dans le journal Le Monde, Bruno Latour, célèbre philosophe et sociologue des sciences, et l’économiste nobélisé Jean Tirole nous expliquent que la vraie urgence n’est pas la guerre contre le Covid-19, mais la crise climatique. Au premier abord, leur rappel de la « vraie » urgence est sans appel : « peut-être faut-il prendre conscience que la lutte contre le changement climatique comme celle contre le coronavirus, est la responsabilité de tous » (Tirole). « Responsabilité de tous », « responsabilité de l’État », il y a toujours des nuances dans les prises de position, mais l’essentiel est ailleurs : la parole de ces intellectuels oriente le regard du citoyen, définit ce qui est important et ce qui n’est pas important, en le forçant implicitement à prendre lui-aussi position. Cette imposition de problématique peut s’apparenter à une forme de violence symbolique, c’est-à-dire à la construction d’un horizon des possibles qui ne fait que traduire la vision du monde des forces sociales dominantes. Mais au-delà de cet aspect récurrent de la marche des idées, ce type de tribunes pose aujourd’hui un autre problème. Elles obligent les citoyens ordinaires à penser à tout prix « le sens » de l’actualité. Elles leur interdisent de partir dans tous les sens ou d’accepter le non-sens de leur condition. Il faut croire que cette mince possibilité de s’arrêter et de ne pas penser, de se laisser envahir par le calme ou par la peur, par des sentiments contradictoires ou par le vide est si terrifiante socialement que certains considèrent qu’il faut remettre de toute urgence de l’ordre avant que cela ne soit pas trop tard. Non sens. A.Surubaru, Author provided

« To be or not to be » en guerre

En sciences sociales, l’idée que le langage ordinaire peut induire en erreur le chercheur est largement partagée. Les manuels de sociologie invitent ainsi les étudiants à se méfier des prénotions, c’est-à-dire des mots qui construisent le sens du monde au quotidien. Quand le Président Macron dit que « nous sommes en guerre », le bon sens académique nous oblige donc à prendre cette expression avec des pincettes. Malgré le caractère exceptionnel de la situation sanitaire liée au Covid-19, « il ne s’agit pas d’une guerre, parce qu’il n’y a pas d’ennemi » rappelait la philosophe Claire Marin. « Parler de guerre me semble inadapté, incongru et déplacé, c’est même une faute », considère lui-aussi l’historien Michel Wierviorka. Pour Bruno Latour, le problème n’est pas tant ce virus qui mène tranquillement sa vie (de « la gorge en nez en nous tuant sans nous en vouloir »), mais l’humain qui détruit la Planète. Selon lui, le véritable enjeu de cette crise est de dévoiler l’incapacité de l’État actuel à gérer la crise climatique. Les décisions actuelles de Macron illustrent selon lui l’existence d’un État enfermé dans la logique du biopouvoir, c’est-à-dire un État du XIXe siècle qui gérerait des populations de manière autoritaire sur son territoire. Pour Jean Tirole : « dans leur quotidien, les citoyens ne mettent pas systématiquement la vie au-dessus de l’argent et ne sont pas prêts à réduire considérablement leur consommation en échange d’un monde plus sûr. » C’est pourquoi, l’économiste les exhorte à « apprendre leur leçon » pour : « faire jouer la pression sociale pour pousser les acteurs économiques à agir dans le sens du bien commun. »

Pourtant… « nous sommes en guerre »

Malgré les réticences justifiées des universitaires à l’égard de l’usage politique du mot « guerre », celui-ci reste un des cadres possibles d’interprétation de la situation actuelle. En effet, lorsque le Chef des armées déclare « nous sommes en guerre », cela a des conséquences directes sur l’organisation de la société. Ainsi, les rythmes de la vie privée se retrouvent bousculés du jour au lendemain et les règles de fonctionnement de la sphère publique révisées de manière discrétionnaire. Le Président de la République n’est pas l’État, mais il dispose d’un pouvoir d’agir fondamental sur une population et un territoire. C’est pourquoi, lorsqu’il dit « faire la guerre », ces mots ne sont pas anodins, au-delà de simples procédés rhétoriques. Pourquoi alors de nombreuses tribunes publiées à propos de la lutte contre le Covid-19 rejettent l’idée de l’existence d’une « guerre » ? Pour le citoyen ordinaire, la guerre est une perte de contrôle de sa situation individuelle. Ce n’est pas lui qui décide du sens immédiat de ses activités, mais le pouvoir politique.

Accélération du temps social

Cette capacité structurante du politique n’est pas une particularité des situations de guerre : nos existences sont régies de la maternité aux pompes funèbres par les décisions de nos gouvernants. Mais l’accélération du temps social face à un « ennemi » commun (réel ou supposé) rend le pouvoir visible, palpable et de ce fait, insupportable pour beaucoup d’entre nous. Confronté à cette perte de contrôle, chacun réagit avec les armes dont il dispose. Jean Tirole, Bruno Latour ou Michel Wieviorka ne sont pas des citoyens ordinaires : ils représentent les savoirs académiques institués. Leurs idées sont donc les idées d’un monde universitaire légitime, qui se donne le luxe de pouvoir reformuler les priorités du jour, à contre-courant de l’expérience immédiate du monde. Or, pour ceux et celles qui n’ont pas ces armes à leur disposition, ni l’illusion de pouvoir jouer un rôle dans l’histoire de leur pays, la guerre peut être un cadre qui donne du sens à la perte de sens. Les priorités d’hier semblent ridicules aujourd’hui, car le temps n’a plus de consistance. La peur ou l’anxiété de vivre confiné se mêle à la peur de mourir ou de voir mourir. L’attente devient l’horizon commun des citoyens ordinaires, tout comme ce goût amer de brouillage de repères. Même si les intellectuels s’efforcent dans les médias à donner du sens à la violence de ce nouveau quotidien, celle-ci leur échappe. Tout comme le pouvoir d’agir sur le sens de notre destin collectif, qui reste fondamentalement un acte politique.The Conversation Alina Surubaru a reçu des financements de la Fondation Bordeaux Université, de la Région Nouvelle Aquitaine et du CNRS. Actuellement, ses travaux de recherche sont financés par l'Agence nationale de la Recherche.

05.04.2020 à 18:57

Cuba face au coronavirus, dans l’île et dans le monde

par Janice Argaillot, Maître de conférences en civilisation latino-américaine, Université Grenoble Alpes

La médecine cubaine est aujourd’hui appelée à la fois à protéger la population de l’île face au Covid-19 et à aider divers pays étrangers, dont l’Italie et la France.

Cuba est un archipel de presque 12 millions d’habitants, niché au sein d’un espace géopolitique complexe. À l’occasion de la crise du Covid-19, le petit pays caribéen, souvent présenté comme celui du « régime castriste » – y compris depuis la mort de Fidel Castro en novembre 2016 et la fin de la présidence de Raul Castro en avril 2018 – a une fois de plus fait montre d’un internationalisme parfois décrié en envoyant des médecins en Italie combattre le Covid-19.

La longue tradition de l’aide médicale internationale cubaine

Certains des 53 personnels (soignants et administratifs) arrivés le 22 mars dernier en Lombardie avaient participé en 2014 à la lutte contre le virus Ebola en Afrique. Ce continent avait déjà bénéficié de l’aide logistico-militaire cubaine lors de ses indépendances (on pense aux interventions en Angola ou au Mozambique, ou encore au soutien à l’Algérie), tout comme l’Amérique latine a été le terrain de multiples opérations médicales et humanitaires impulsées par Cuba (par exemple l’Operación Milagro). Les diverses missions soutenues par Cuba de par le monde se poursuivent actuellement, en pleine crise sanitaire. Si Cuba peut ainsi « exporter » ses médecins, c’est parce que ces derniers sont internationalement reconnus. La contribution des épidémiologistes et virologues cubains a notamment été déterminante dans la lutte contre l’épidémie de choléra survenue en Haïti après le séisme de 2010. Des chercheurs cubains collaborent actuellement avec leurs homologues chinois au développement d’un remède au Covid-19, appelé « Interferon Alpha-2b Recombinant » (utilisé à Cuba depuis plusieurs années dans le traitement d’autres maladies). Plusieurs départements d’outre-mer français géographiquement proches de Cuba ont déjà accepté de recevoir l’aide médicale de La Havane ; c’est également le cas de divers autres pays de la région comme la Jamaïque, le Suriname, la Grenade ou encore le Nicaragua. Certains accuseront le gouvernement révolutionnaire de profiter de la situation pour vouloir obtenir des contrats, de l’argent et d’autres bénéfices (comme le font bien d’autres pays à différents niveaux), quand d’autres rétorqueront que penser que Cuba est internationaliste par opportunisme, afin d’éviter l’isolement total, c’est méconnaître la Révolution cubaine et ses principes. Quoi qu’il en soit, l’Ile a activé tous les rouages de son système de santé, tant à l’étranger qu’à l’intérieur de ses frontières.

Une population bien préparée

La population cubaine est bien préparée à ce qui l’attend sur son territoire. Elle sait que le virus est déjà présent dans l’île, avec plusieurs dizaines de cas détectés en quelques jours (48 cas avérés au 24 mars 2020, 57 au 26 mars, 119 au 29 mars, 186 au 1er avril). Six décès sont à déplorer pour le moment, et près de 3 000 personnes sont hospitalisées car présentant les symptômes de la maladie. Les premiers cas ayant été « importés », les Cubains comprennent la décision gouvernementale de fermer les frontières du pays, lequel dépend pourtant largement de la manne financière du tourisme (une industrie qui a rapporté à Cuba plus de 3 milliards de dollars de bénéfices en 2018)… Les touristes encore présents dans l’Ile (32 500 d’après le premier ministre Manuel Marrero) ont été placés en quarantaine. Le président Díaz Canel a également annoncé la fermeture des établissements scolaires pour un mois, en précisant qu’il incombait aux familles de s’assurer que les enfants restent à la maison et ne passent pas leur journée dans les rues. Il a par ailleurs insisté sur la nécessité de respecter la distanciation sociale pour freiner la propagation du virus, y compris dans les files d’attente que les Cubains ne connaissent que trop bien, notamment devant les magasins d’État. De nombreuses informations sont diffusées par les canaux officiels, sur la transmission du Covid-19 et les moyens à mettre en œuvre pour en éviter la propagation. Chacun prend ainsi la mesure du rôle qu’il a à jouer dans la guerre contre cet ennemi invisible et finalement inconnu. Des citoyens et des cuentapropistas (Cubains qui travaillent à leur compte) se font couturiers et fabriquent des masques en tissu, car les masques chirurgicaux manquent, et chacun prend ses distances en attendant un éventuel confinement, qui serait catastrophique pour l’économie. La population cubaine comprend la gravité de la situation et réagit avec calme, même si les craintes d’une crise alimentaire sont vives (le fantôme de la Période spéciale en temps de paix provoquée par la chute de l’URSS rôde encore dans l’Ile). Les gestes barrières à adopter sont compris et appliqués comme des mesures de civisme. Les CDR (Comités de Défense de la Révolution) aident à la diffusion des consignes transmises par le gouvernement, et surveillent l’apparition de symptômes parmi la population. Il s’agit d’une crise sans précédent pour beaucoup d’habitants de cette planète, mais les Cubains sont habitués à vivre avec des bouleversements violents, qu’ils soient provoqués par les ravages d’un ouragan ou le blocus financier et politique imposé par les États-Unis, encore renforcé depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Aucun risque, donc, de les voir se battre dans les supermarchés pour quelques rouleaux de papier hygiénique, eux qui vivent depuis des décennies avec un carnet de rationnement (la « libreta ») et subissent au quotidien des pénuries en tout genre.

Un assouplissement de l’embargo ?

Les Cubains peuvent étudier gratuitement la médecine (tout comme les étudiants étrangers accueillis au sein de l’ELAM, École latino-américaine de médecine) et bénéficient d’un taux de médecins par habitant plus qu’honorable, mais n’ont pas toujours accès aux médicaments les plus basiques du fait des lois extraterritoriales états-uniennes. La Haut Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, l’ancienne présidente du Chili Michelle Bachelet, vient d’ailleurs de demander un assouplissement des restrictions et sanctions en vigueur contre Cuba, afin d’aider l’Ile à développer des traitements contre la maladie. Sans tomber dans l’angélisme, on peut se demander si, dans le contexte actuel, le nouvel engagement cubain sur des fronts lointains ne remet pas en question les notions de pays « développés » et « en voie de développement ». Qu’est-ce que le développement s’il n’est lié à l’humain ? Cette aide d’un pays dont on ne parle que peu, ou que l’on ne connaît que par le biais de stéréotypes (la triade « rhum, cigares, Che »), à de grandes puissances européennes comme l’Italie ou la France pousse sans doute à la réflexion…The Conversation Janice Argaillot does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

05.04.2020 à 18:51

« Quoi qu’il en coûte » : la relance économique porte le risque de futures crises pandémiques

par Philippe Naccache, Professeur Associé, INSEEC School of Business & Economics

Soutenir massivement les activités humaines héritées des révolutions industrielles ouvrirait la voie à la propagation de nouvelles maladies.

D’aucuns pourraient voir dans la crise sanitaire que nous impose le Covid-19 un cygne noir, à savoir un événement extrêmement rare, dont l’importance n’a d’égale que son imprévisibilité. Ils se tromperaient lourdement tant les cris d’alerte quant à notre impréparation à faire face à des crises pandémiques de plus en plus probables se sont multipliés ces dernières années. Considérés rétrospectivement, les propos tenus par Bill Gates, le fondateur de Microsoft, lors de sa conférence Ted de 2015 – dans laquelle il annonçait que nous n’étions pas prêts à faire face à une pandémie – sont, par exemple, proprement vertigineux. Bill Gates : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts. » (Ted, 2015). La communauté scientifique internationale s’alarme depuis longtemps du poids des activités humaines sur l’augmentation de la probabilité de survenue de pandémies. Les catalyseurs de ces scénarios pandémiques sont en effet multiples, et très bien documentés. Arrêtons-nous un instant sur les principaux.

Risques démultipliés

Tout d’abord, nos activités humaines nous rapprochent sans cesse de nouvelles sources de virus. L’intensification des exploitations agricoles dans les forêts primaires (soja, huile de palme, etc.), l’abattage illégal d’arbres et le trafic d’espèces protégées (dont le poids économique a été estimé par les Nations unies à 156 milliards d’euros), ne sont que quelques exemples de notre propension à empiéter de façon croissante sur les habitats naturels d’espèces animales potentiellement porteuses de virus. C’est le cas en Malaisie où la destruction des forêts a déstabilisé l’habitat naturel de la chauve-souris dite « renard volant à tête grise » (Pteropus ollocephalus), capable de voler sur des milliers de kilomètres, et qui est porteuse de l’infection, potentiellement mortelle, du Nipah. Ainsi, la revue Nature souligne qu’entre 1940 et 2004, ce sont 335 maladies infectieuses qui ont émergé du fait de notre mode de développement économique et de la poussée démographique qui l’accompagne. Parmi ces maladies, 71,8 % proviennent de la faune sauvage et 60,3 %, à l’instar du Covid-19, sont des zoonoses, c’est-à-dire transmissibles à l’être humain par l’animal. Bien naturellement, ces risques se trouvent démultipliés du fait notamment de l’intensification du tourisme, mais aussi par la création de nouvelles routes commerciales maritimes et terrestres (à l’instar des nouvelles routes de la soie) en Asie. Dans son ouvrage Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, l’historien américain Harper Kyle montre comment les agents pathogènes, et notamment la peste, ont émergé avec la hausse des températures et se sont propagés le long des voies romaines. Et ce sont déjà les routes de la soie que la peste noire de 1348 avait emprunté pour se diffuser en Occident. Au XIVᵉ siècle, les agents pathogènes à l’origine de la peste noire avaient emprunté les routes commerciales jusqu’en Occident Ici, une iconographie de Boccaccio représentant la ville italienne de Florence in 1348). Wikimedia, CC BY Partant de ce principe, il ne serait guère étonnant d’apprendre dans quelque temps que le SARS-CoV-2 a suivi les grandes autoroutes, touristiques et commerciales, de la globalisation.

Résurgences de virus

L’une des conséquences connues du dérèglement climatique est d’élargir les zones de propagation de certaines maladies. C’est notamment le cas de la malaria qui trouve désormais des conditions favorables à des latitudes et des altitudes plus élevées. La fièvre jaune brésilienne, dont le taux de létalité est compris entre 3 % et 8 %, suit ce même schéma. Elle a dépassé son « confinement » amazonien initial pour toucher désormais d’importants bassins de population tels que Rio de Janeiro ou Sao Paulo (30 millions d’habitants). Par ailleurs, la fonte des sols gelés fait craindre la résurgence de virus enfouis dans le sol depuis fort longtemps. Un funeste exemple nous vient de la Sibérie où, en 2016, un enfant est décédé à la suite de son exposition à un bactérie (bacille d’anthrax) que la fonte du pergélisol avait libérée. Cet exemple n’est pas un fait isolé. Ces dernières années ont vu certains virus, bactéries extrêmophiles et autres nématodes, parfois en « hibernation » depuis plus de 42 000 ans, être ramenés à la vie. Avec la fonte des glaces, les virus menacent (France 24, 2018). En parallèle du dérèglement climatique, la pollution de l’air n’est pas un problème de santé publique que nous pouvons nous contenter d’appréhender à travers les seuls chiffres de mortalité précoce – déjà alarmants – ou de frais médicaux qu’elle occasionne. Des études en cours étudient les liens possibles entre le niveau de pollution de l’air et la propagation des coronavirus, ainsi que leur létalité.

Courage

À la lumière de ces éléments scientifiques, documentés de longue date, il est très difficile de s’exonérer de toute responsabilité dans la crise que nous traversons, et toutes celles restant à venir si nous n’infléchissons pas notre trajectoire. Or, il est à craindre que pour éviter un scénario récessif planétaire, la tentation soit extrêmement forte de soutenir « quoi qu’il en coûte » la reprise économique, pour reprendre les mots du président de la République Emmanuel Macron dans son allocution du 12 mars dernier, une fois la période de confinement passé. Quitte, pour cela, à soutenir en priorité des industries polluantes, comme en témoigne la décision américaine de suspendre (temporairement ?) les réglementations environnementales contraignantes. Ou à envisager de (re)nationaliser des fleurons industriels pourtant parmi les plus importants émetteurs de CO2. Quant à la relocalisation des activités de production stratégiques évoquée par Emmanuel Macron le 31 mars 2020, elle rimera – à périmètre technologique et de demande constant – avec relocalisation de la pollution associée au processus de production, sauf à l’accompagner de normes environnementales strictes. Il n’y a pourtant aucune fatalité à s’enfoncer toujours plus profondément dans notre impasse collective et à ce que le « monde d’après » ressemble à s’y méprendre au « monde d’avant ». Mais, en aurons-nous la volonté et le courage ? Aurons-nous le courage de faire en sorte que l’assouplissement des règles budgétaires de l’Union européenne du Pacte bénéficie prioritairement à des entreprises portant des projets authentiquement tournés vers le développement durable, plutôt que vers le soutien des industries (et des emplois) de l’économie héritée des révolutions industrielles ? Aurons-nous le courage de rompre avec le dogme du pilotage comptable et du cost killing à outrance, et de renouer avec la qualité, au moment où il s’agira de repenser nos chaînes de valeur dont l’extrême fragmentation génère des coûts écologiques importants, en plus de renforcer notre dépendance aux puissances étrangères ? Aurons-nous le courage de ne pas succomber aux sirènes de Pékin et à sa « diplomatie du masque » pour mieux réaffirmer le projet économique et social européen ? Aurons-nous le courage de déconcentrer nos réseaux de distribution alimentaire, et de soutenir l’agriculture biologique locale, pour ne pas affamer nos villes en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement ? Et enfin, aurons-nous le courage de réapprendre la portée réelle de nos actes de consommation dont nous feignons d’oublier qu’ils ont un impact écologique et social majeur ? S’il est bien une chose que la crise du Covid-19 nous a montrée de la façon la plus brutale qui soit, c’est l’extrême fragilité de nos équilibres socio-économiques. À défaut de saisir cette occasion historique de réinterroger la soutenabilité de notre système, la question ne sera pas de savoir si un nouveau cygne noir surviendra et nous submergera, mais quand.The Conversation Julien Pillot est coordinateur du laboratoire d’idées trans-partisan « Le Jour d'Après » qui entend participer aux débats sur les réformes structurelles nécessaires à la modernisation et l’efficacité de notre modèle social, économique et institutionnel, en dépassant les clivages partisans.Philippe Naccache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

05.04.2020 à 18:51

La musique adoucit-elle le confinement ?

par Marco Martiniello, Research Director FNRS Director, Centre d’Etude et des Migrations (CEDEM) Directeur de l'IRSS,Faculté des Sciences Sociales, Université de Liège, Université de Liège

En cette période de confinement et de distanciation physique, la musique joue un rôle ludique et soude les individus. Mais elle a bien d’autres fonctions.

L'orchestre national interprète le Boléro de Ravel…en confinement. capture d'écran Youtube.En pleine crise du Covid-19 et alors que les médias rapportaient jour après jour les chiffres hallucinants des décès en Italie, ont commencé à apparaître sur les média sociaux des vidéos de personnes confinées qui chantent et jouent de la musique sur les balcons de leur appartement. Une des première vidéos postée dans la ville de Benevento, non loin de Naples, montre un homme qui entonne la chanson populaire napolitaine Vesuvio accompagné de son tambourin traditionnel, tandis que 3 jeunes femmes sur un autre balcon l’accompagnent à distance, elles aussi au tambourin. Une Tammurriata au balcon à Benevento, près de Naples. Cette nouvelle forme d’expression et de partage a rapidement gagné de nombreuses villes et plusieurs autres pays. L’hymne de la lutte contre le virus en Espagne, chanté tous les soir sur les balcons, est un ancien tube des années quatre-vingt intitulé Resistiré. Par ailleurs, des chanteurs et des musiciens parfois très connus ont commencé à diffuser des concerts donnés depuis leur domicile. Ainsi, le chanteur canado-américain Neil Young, qui aurait dû entamer une nouvelle tournée, a diffusé dès le 20 mars le premier d’une série de concerts acoustiques intimistes qu’il a nommé les fireside sessions. Pendant près d’une demi-heure, on le voit chanter certaines de ses chansons les plus connues. Il répète depuis lors l’exercice plus ou moins toutes le semaines. Alors que le coronavirus provoque d’énormes dysfonctionnements dans l’industrie culturelle mondiale, entraînant des retards et des annulations, la liste des des concerts virtuels en livestream s’allonge de jour en jour. La prolifération de ces web-shows est grandement favorisée par les nouvelles technologies de communication qui permettent non seulement aux artistes de se trouver dans un lieu différent, parfois très éloigné, de leur public, mais aussi aux artistes isolés de jouer ensemble, comme l’ont montré les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam. Les membres de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam jouent la 9ᵉ de Beethoven depuis leur domicile. Les initiatives caritatives basées sur la musique ne manquent pas. Lionel Richie, par exemple, envisagerait de relancer son titre We are the world interprété par le collectif USA for Africa en 1985, un collectif ad hoc de composé de grandes stars (de Bob Dylan à Bruce Springsteen en passant par Cindy Lauper ou encore Tina Turner) qui permit de récolter des sommes gigantesques pour lutter contre la famine en Ethiopie dans les années 80. Les médias traditionnels ne sont pas en reste. Ainsi, la chaîne de télévision franco-allemande ARTE a décidé de mettre à la disposition de ses téléspectateurs 600 concerts de tout genre en streaming gratuit. Le 20 mars dernier, 180 radios européennes ont diffusés au même moment « You’ll never walk alone », en signe de solidarité et de soutien au personnel soignant. Dans une vidéo apparue online cette chanson, désormais connue comme l’hymne de l’équipe du Liverpool Football Club, est chanté par le personnel médical d’un hôpital à des collègues isolés dans l’unité de soins intensifs dédié au Covid-19.

Les fonctions de la musique

Que signifie cette prolifération de la musique sur le web en cette période inédite de confinement et de crise sanitaire globale ? Quelle peuvent être les fonctions de la musique et des artistes dans un tel contexte ? Les fonctions sociales et politiques de la musique ont fait l’objet de nombreuses études et réflexions qu’il ne s’agit pas ici de restituer. Il nous semble toutefois opportun de distinguer les fonctions sociales, politiques et psychologiques potentielles de la musique dans le contexte actuel. Jouer ou consommer de la musique (en audio seule ou en vidéos) peut être un moyen de s’occuper lorsque la vie tourne au ralenti, jour après jour. Bien que le télétravail ait connu une forte augmentation – forcée – suite au confinement, de nombreuses personnes se retrouvent contraintes de rester chez elles sans pouvoir travailler. Elles doivent parfois imaginer des solutions contre l’ennui qui s’installe au quotidien. Certaines s’adonnent à la musique, soit en se lançant ou en reprenant la pratique d’un instrument, soit en écoutant plus de musique qu’à l’habitude. La pratique et la consommation de la musique peuvent être une réponse à l’anxiété causée par la situation actuelle. La grave crise sanitaire globale que nous traversons est inédite et inattendue pour la grande majorité de la population. Elle suscite bien de l’incertitude, des inquiétudes et des peurs pour l’avenir. Dans ce contexte, écouter ou jouer de la musique peut constituer un moyen de s’évader, de s’échapper mentalement, d’oublier momentanément la situation et les difficultés de la crise et du confinement et donc de préserver un bon équilibre mental.

Expression et connexion

L’histoire nous indique que la musique est un moyen d’exprimer sa peine, ses souffrances dans des situations extrêmes. Le Blues, par exemple, est le fruit de l’expérience indescriptible de l’esclavage vécue par les centaines de milliers d’Africain·e·s arraché·e·s de force à leur environnement pour être acheminé·e·s comme du bétail aux États-Unis d’Amérique. Sans avancer une comparaison dénuée de sens, on constate aujourd’hui aussi que des personnes expriment leur expérience et leurs souffrances à travers la musique. En France, par exemple, se présentant comme un brancardier en service, Monsieur Cheb a posté un freestyle qui raconte la difficulté du travail en hôpital non sans égratigner au passage la responsabilité du gouvernement dans la crise actuelle. Cette fonction expressive de la musique peut être individuelle et collective. La musique devient alors un moyen de rassemblent, de connexion à distance entre des personnes qui bien que ne se connaissent pas, vivent une même situation. Lorsque les gens chantent sur les balcons, lorsqu’il écoutent la même chanson à la même heure à la radio, ils se rapprochent, ils partagent une expérience commune de cette crise sanitaire, voire un sentiment d’appartenance à une communauté menacée par le virus. Au-delà, ils peuvent aussi exprimer leur solidarité les uns avec les autres mais aussi leur solidarité avec le corps médical qui travaille sans relâche pour sauver des vies. En France, par exemple, un clip de G7N est très explicite à ce propos.

Pragmatisme et politique

Ces quelques illustrations n’épuisent évidemment pas le débat sur l’importance sociale et politique de la musique. Dire que la musique peut certainement aider de nombreuses personnes à traverser la crise ne revient pas non plus à en faire un outil univoque ou omnipotent. Par ailleurs, d’aucuns peuvent trouver trivial de se pencher sur ces questions dans des circonstances tragiques. C’est une croyance qui ne tient pas compte des nombreuses applications pragmatiques de la musique. Dans le contexte actuel, la musique peut avoir par exemple des fins pédagogiques pour sensibiliser la population au danger du Covid-19 et montrer comment s’en protéger. Le Ndlovu Youth Choir, un groupe vocal issu d’une communauté d’Afrique du Sud ayant un accès limité à l’eau courante, a posté des clips vidéo sur YouTube dans lesquels ils expliquent en chantant et en dansant toutes les précautions afin de ne pas contracter le virus. Le clip de Ndlovu Youth sur comment de se laver correctement les mains dans un seau. Mais si la musique peut servir de vecteur de solidarité humaine, elle peut aussi servir des fins politiques. L’enthousiasme suscité par l’apparition des premières « chansons au balcon » en Italie s’est accompagné d’une critique de la proposition de chanter l’hymne national lors de ces pratiques. Une des photos les plus repostées pour critiquer la proposition de chanter l’hymne italien aux balcons. Ces critiques dénonçaient le manque d’unité et d’égalité, dans un contexte ou le gouvernement était sous pression pour donner une première réponse à l’urgence croissante, et les gouvernements régionaux prenaient des directions différentes et souvent contradictoires. L’idée de chanter l’hymne national, relancée par plusieurs politiciens et suivie par de nombreux citoyens, a été interprétée par d’autres comme la tentative de réaffirmer un patriotisme symbolique qui n’existe pas dans la pratique, dans un pays où les disparités internes risquent de s’accroître pendant une période critique comme celle que nous vivons actuellement. Reste qu’à l’avenir, la bande-son collective de la crise du Covid-19 fera partie de notre patrimoine commun.The Conversation Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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