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The Conversation – Articles (FR) - L’expertise universitaire, l’exigence journalistique. Contenu sous license CC BY-ND 4.0
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25.01.2021 à 19:02

Que préfère votre banquier : vous ou vos données ?

Paul-Olivier Klein, Maitre de Conférences en Finance, IAE Lyon School of Management – Université Jean Moulin Lyon 3
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IÉSEG School of Management
La relation bancaire devient moins utilisée à l’heure où les établissements accèdent à un nombre toujours plus important de données sur leurs clients.
Texte intégral 1107 mots
La multiplication des sources de données réduit l'intérêt de construire une relation de long terme avec son banquier. ASDF_MEDIA / Shutterstock

Les banques ont un accès de plus en plus large aux données de leurs clients et de leurs futurs clients. Le partage informatique des données entre les banques, tout comme la mise en place de registres publics d’information, a considérablement réduit le manque d’information du banquier sur son client.

Dans cette perspective, construire une relation de proximité avec son gestionnaire de clientèle a-t-il encore un sens ? Permet-il un meilleur accès au crédit, qui serait le reflet d’une meilleure connaissance par le banquier du risque de son client et de sa capacité et volonté à honorer son emprunt ? À l’heure du « tout donnée », construire une relation de long terme avec votre banquier présente-t-il encore un intérêt ?

Nous nous sommes penchés sur cette question dans notre récent article « Creditor Information Registries and Relationship Lending », publié dans l’International Review of Law and Economics. Notre réponse : non. Pour la grande majorité des emprunteurs, la multiplication des sources de données sur leur historique de prêt réduit en effet l’utilité de construire une relation de long terme et de proximité avec leur banquier afin d’obtenir un crédit.

Un rôle prédominant des données

En présence de nombreuses sources d’information, les banques investissent moins dans des relations de long terme, qui sont coûteuses à mettre en place et à maintenir, et utilisent au contraire les données historiques de l’emprunteur, accessible via des partages d’information entre banques, ou mises à disposition par un service public.

Cette évolution est fondée sur le fait que l’abondance de données se substitue à l’utilité de relations interpersonnelles de long terme entre la banque et l’emprunteur. Le banquier, en ayant recours à l’historique du client et à des techniques d’estimation du risque reposant sur ces données « dures », et non pas sur une connaissance personnelle et informelle de son client, parvient à estimer efficacement la probabilité de défaut de l’emprunteur, et à un coût moindre. Les données se substituent à l’interpersonnel.

Les banques ont tendance à moins investir dans les relations de long terme à l’heure du « tout-donnée ». GaudiLab/Shutterstock

Cette évolution est-elle bénéfique pour l’emprunteur ? Sans détecter une amélioration, nos résultats soulignent que ce transfert de l’interpersonnel vers le « tout information » n’engendre pas une dégradation de l’accès au crédit pour l’entreprise.

La fin des relations de proximité ?

La multiplication des données sur les entreprises signifie-t-elle donc la fin des relations de proximité entre une banque et ses clients ? Si nos résultats le confirment en général, il demeure cependant une partie de la clientèle pour laquelle le « tout-donnée » renforce l’intérêt de la relation de proximité entre banquier et emprunteur.

Pour les firmes très opaques, pour lesquelles l’information est difficilement disponible et échangeable, par exemple des très petites entreprises ou des start-up, la multiplication des sources d’information renforce leur besoin en relation informelle et de proximité.

Pour la raison même que ces entreprises ne peuvent fournir des données standardisées, le rôle de l’informel en devient prépondérant. Pour le banquier, ces entreprises sont source d’une rente, lui garantissant une clientèle captive et justifiant son investissement dans une relation de proximité.

Ainsi, nos travaux montrent, effectivement, que la multiplication des sources d’information sur les entreprises retire de son intérêt à la relation de proximité et informelle entre l’entreprise et son banquier. Les banques préfèrent dès lors des techniques d’allocation de prêt moins coûteuses reposant sur des données historiques largement disponibles.

Cette évolution n’entraîne pas une réduction de l’accès au crédit pour les entreprises, ce qui est rassurant. Cependant, nos travaux montrent aussi que les contacts informels demeurent essentiels pour des entreprises ne pouvant fournir cet historique de données. Ces petites entreprises et start-up étant souvent les succès de demain, il semblerait que le contact humain ait encore toute son importance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


25.01.2021 à 19:02

Comment obtenir un financement lorsqu’on est une petite structure ?

Hélène Stefaniutyn de Brébisson, Professeur, IÉSEG School of Management
Aurore Burietz, Professeur de Finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IÉSEG School of Management
Publier ses comptes en normes IFRS, qui améliorent la qualité de l’information financière, peut constituer une solution pour faciliter l’accès au crédit.
Texte intégral 1357 mots
La qualité de l’information joue un rôle clé dans l’obtention d’une solution de financement auprès des banques. Pxhere.com

Vous êtes une entreprise non cotée, jeune, petite, vous détenez peu d’actifs tangibles ? Un peu tout cela à la fois ? Il est parfois difficile, dans ces conditions, d’obtenir un financement. Pour ces entreprises considérées comme plus opaques, l’accès à la dette reste d’autant plus compliqué que les banques font moins confiance à l’information qui leur est fournie.

Une solution peut être de publier ses comptes en normes IFRS (International Financial Reporting Standards). C’est ce que montre notre étude portant sur des groupes non cotés européens.

Le référentiel IFRS, adopté dans plus de 130 pays, vise à faciliter les relations entre les entreprises et leurs investisseurs et créanciers. Il permet en effet de produire une information financière harmonisée. Son application, lorsqu’elle est obligatoire, a des impacts positifs pour les sociétés tels que la réduction du coût du capital, un meilleur accès à la dette, et une augmentation des investissements transfrontaliers.

Un accès facilité au crédit

Une des explications à ces résultats est que l’utilisation des IFRS augmente la qualité de l’information financière. En Europe, les normes IFRS sont obligatoires pour les comptes consolidés des sociétés cotées depuis 2005. Elles sont également optionnelles pour les groupes non cotés, bien que seuls 5 % d’entre eux les choisissent.

Notre étude cherche donc à comprendre ce que les IFRS peuvent apporter aux groupes privés. Nous montrons que l’adoption de ces normes internationales leur facilite l’accès au crédit bancaire : les groupes publiant en IFRS présentent une dette relativement plus élevée que les autres, dans tous les pays observés. En effet, la mise en place de ces normes permet de standardiser l’information financière communiquée par les entreprises.

Dans le cadre des petites et moyennes entreprises (PME), ce choix de normes apparaît comme une opportunité de réduire leur opacité auprès de potentiels créanciers. La lecture et l’analyse des bilans étant plus transparentes, les banques ont une meilleure connaissance de la situation financière de ces entreprises, leur facilitant ainsi l’accès au crédit bancaire.

Opter pour les IFRS constitue donc une stratégie à envisager par les entreprises à la recherche de nouveaux partenaires bancaires pour des besoins de financement importants, que ce soit dans le cadre de prêts syndiqués, c’est-à-dire fournis par un ensemble d’établissements financiers, ou internationaux.

Les entreprises publiant en IFRS présentent une dette relativement plus élevée que les autres. Pxhere

Mais est-ce que toutes les entreprises privées ont intérêt à adopter les IFRS ? Qu’en est-il des entreprises naturellement moins opaques ou opérant dans un environnement économique favorisant l’accès au crédit ? Nous démontrons que l’effet bénéfique de l’adoption des IFRS varie en fonction des caractéristiques des entreprises, mais aussi des spécificités des pays dans lesquels elles se situent.

Cet effet positif sur l’accès à la dette est amplifié pour les sociétés dites plus opaques, à savoir les petites entreprises, celles considérées comme plus risquées ou disposant de peu d’actifs tangibles.

Compenser l’asymétrie d’information

Par ailleurs, nous observons que le choix des IFRS est particulièrement efficace dans les pays où les asymétries d’information sont importantes, c’est-à-dire là où les banques ont très peu d’information sur les entreprises, au travers des registres de crédit publics notamment.

Autre exemple : dans les pays où l’économie est plutôt fondée sur un marché financier (comme au Royaume-Uni), le poids de la dette reste globalement plus faible dans le bilan des entreprises. La dette y est probablement plus difficile à obtenir, sauf justement pour les entreprises optant pour les IFRS. Ainsi, ces normes semblent compenser les problèmes d’asymétrie d’information liés à l’environnement bancaire : lorsque les banques disposent de peu d’information, ou lorsque le marché bancaire est moins développé.

Bien entendu, opter pour un référentiel comptable n’est pas anodin, surtout lorsqu’il s’agit d’abandonner le référentiel local, naturellement mieux maîtrisé. Un premier frein réside dans les problèmes de compréhension linguistique, et ce malgré les traductions officielles européennes. Les IFRS ont aussi été critiquées pour leur complexité et pour la quantité d’informations à produire.

Les référentiels locaux présentent encore des différences avec ces normes, notamment dans les pays de droit civil comme en France. Ce choix suppose donc d’avoir une équipe comptable et financière étoffée et compétente, capable de suivre l’évolution constante de cette normalisation – en plus des autres. Néanmoins, en investissant dans l’information financière, les entreprises – en particulier les plus opaques – peuvent envoyer un signal de qualité auprès des banques.

The Conversation

Hélène Stefaniutyn de Brébisson est membre de l'AFC, Association Francophone de Comptabilité.

Aurore Burietz et Jérémie Bertrand ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.


25.01.2021 à 19:02

Crayons ou claviers : le geste d'écriture change-t-il notre rapport au monde ?

Mar Pérezts, Associate professor, EM Lyon
Qu’on soit droitier ou gaucher, en écrivant à la main, on ne transmet pas seulement un message, on marque aussi son existence et son identité. Un geste qui se raréfie à l’ère numérique ?
Texte intégral 2863 mots
La pensée s'articule différemment selon les outils que l'on utilise. Hagar Lotte Geyer / Pixabay , CC BY

Pour commencer, j’inviterai les lectrices et les lecteurs de ces lignes à prendre un stylo et à écrire sur une feuille « que fait la main qui écrit ? », c’est-à-dire à faire l’expérience de l’écriture de manière intentionnelle et consciente du geste.

Il est fort probable, que tout comme les étudiants plus ou moins volontaires à qui je demande de passer au tableau et de faire la même chose lors du premier jour de cours, vous ressentiez une certaine surprise, voire gêne, devant la consigne.

En effet, elle implique un effort physique qu’on fait de moins en moins, et provoque une mise en abyme : on ne se retrouve pas juste en train d’écrire quelque chose, mais quelque chose sur le geste même qu’on est en train d’accomplir. Qui plus est, c’est une question, qui nous force à nous positionner.

Alors, que fait la main qui écrit ? Bien plus qu’écrire, bien entendu.

À l’ère du digital, quand les claviers et stylets remplacent de plus en plus les crayons et stylos, la phénoménologie peut nous aider à nous interroger sur le geste d’écrire. En apparence anodin, il en dit long sur la manière dont on construit notre rapport au monde à travers nos corps. Il suscite une intention qui affirme notre existence et notre présence au monde de manière singulière.

Conscience incarnée de soi

Alors que de nombreux débats en neurosciences et en pédagogie pèsent le pour et le contre de l’écriture manuscrite et de l’écriture dactylographique, on s’arrête rarement sur les gestes mêmes. Or, poser la question « que fait la main qui écrit ? » nous y oblige. Car c’est une interrogation d’ordre phénoménologique, un courant philosophique né de figures majeures telles que Husserl ou Heidegger, et qui se focalise sur les choses telles qu’elles nous apparaissent, telles que nous en faisons l’expérience.


À lire aussi : Lire sur papier, lire sur écran : en quoi est-ce différent ?


Avec mon collègue Éric Faÿ, avec qui j’ai approfondi notamment la phénoménologie de Michel Henry, nous avons pris l’habitude d’ouvrir la première séance de nos cours de philosophie (adressés à des étudiants de grade master d’école de commerce) avec cette question.

En demandant à quelques étudiants de passer au tableau, de choisir un feutre, et d’écrire « Que fait la main qui écrit ? », on leur demande non seulement d’éprouver consciemment le geste en leur chair, mais de diriger leur attention et leur intention vers ce geste. Car, à l’âge adulte, il est trop souvent exécuté de manière mécanique et inconsciente.

Afin de radicaliser encore plus l’expérience, on leur demande souvent de l’écrire une deuxième fois, cette fois-ci de l’autre main, qui aura moins le réflexe et l’habitude de faire le geste. Là, l’effort d’écrire à la main est éprouvé de manière plus saillante. Ensuite, en débriefant leur ressenti durant l’exercice, on fait ressortir le fait que les étudiants étaient vraiment présents au geste, toute leur attention dirigée vers le geste d’écrire, et son pourquoi.

La signature reste un geste personnel qui compte. Pexels, CC BY

Les étudiants avaient une conscience de leur être-là, de chacun de leurs mouvements et des réflexions qui traversaient leur esprit. Bref, les étudiants avaient pratiqué sans le savoir l’epoché, ou la suspension, la mise entre parenthèses dont parle Husserl, aussi appelée réduction phénoménologique, c’est-à-dire la méthode qui nous permet une autre présence au monde.

Mais au-delà du côté provocateur de l’exercice, que nous apporte une réflexion phénoménologique sur le fait d’écrire à la main ? Elle a deux grands avantages.

  • Tout d’abord, cette approche n’enferme pas l’écriture manuscrite dans une logique binaire d’opposition et donc nous permet de la penser indépendamment de son corollaire dactylographique. On peut ainsi considérer le fait d’écrire à la main en et pour lui-même.

  • Ensuite, considérer l’écriture à la main comme phénomène à part entière nous permet de le considérer au-delà de ses implications purement neurocognitives et de prêter attention à ses dimensions anthropologiques et existentielles profondes, souvent négligées voire oubliées.

Affirmer une présence

Lorsqu’on écrit à la main, ce n’est pas que pour dire quelque chose, mais pour affirmer notre existence. C’est une façon de fixer sa présence, de se dire par l’écriture. Y compris d’un point de vue légal, il y a des documents qui ne peuvent être signés électroniquement : on doit les imprimer et les signer à la main pour qu’ils soient considérés officiels et légitimes.

Sans aller jusqu’aux excès d’une interprétation graphologique, notre écriture manuscrite nous révèle d’une certaine manière : choix de la couleur de l’encre, soin prêté à la graphie en termes de lisibilité, une certaine dimension esthétique dans le fait d’avoir une plus ou moins « belle » écriture.

Et elle nous range dans la catégorie des droitiers ou des gauchers, qui est loin d’être neutre en termes cognitifs et culturels et, à ce jour, les gauchers rencontrent toujours des discriminations, y compris en termes de matériel disponible adapté comme des ciseaux, ou des bancs d’école avec tablette d’appui latérale intégrée, uniquement du côté droit).

Derrière des actes considérés comme du vandalisme, telle est aussi la raison d’être existentielle des graffitis et des prénoms marqués sur les murs, sur les troncs d’arbre ou sur les bancs de l’école. Échos contemporains des dessins de mains sur les grottes préhistoriques – antichambre de l’écriture et de l’Histoire – on grave notre présence accompagnée ou non d’une intention au monde via un message de type sentimental (par exemple « Julien aime Sophie »), idéologique (par exemple un logo anarchiste), provocateur (avec une insulte), ou créatif (dessin ou poésie dans un moment d’évasion ou d’ennui).

Une table d’écolier garde ainsi une trace manuscrite des élèves qui l’ont occupée de par le passé, elle reste le témoin matériel et silencieux des générations qui se sont succédé. La graver de ses mains est une manière de se l’approprier, de ne pas la laisser comme objet anonyme ou simple outil d’appui en classe, mais comme une matérialité où nous sommes nous-mêmes.

Cette affirmation de notre existence est soulignée par la corporalité qu’implique le geste manuscrit. L’effort qui « fait mal » pour gratter une surface qui nous résiste plus ou moins selon le matériau. L’encre qui nous tache les ongles. La pince qui nous façonne des callosités sur le doigt majeur avec le temps, gardant ainsi une trace corporelle de nos vies et de nos habitudes d’écriture, tout comme les mains du ferronnier ou du pianiste développent aussi des formes particulières.

Le graffiti comme moyen de graver une présence ? Si vonSasson/Pixabay, CC BY

Dans certains de mes travaux, je me joins aux appels grandissants à un retour à une écriture incarnée y compris dans des textes scientifiques, ayant trop sacrifié à une prétendue objectivité de la science devant passer par une écriture désincarnée, plate et stérile où l’on oublie le rôle des corps et en particulier des doigts dans une écriture où l’auteur doit s’effacer.

Outils et apprentissages

Ce n’est pas uniquement ce qu’on écrit, mais la manière dont on écrit qui importe. Manuscrite ou non, (et d’ailleurs, cursive ou script a aussi des impacts) l’écriture a toujours recours à un outil pour s’imprimer sur une surface. Mais le rapport corporel à l’écriture et au monde change selon l’outil. Et notre apprentissage aussi puisque le cerveau est sollicité différemment.

La scolarisation massive à domicile durant les périodes de confinement liées à la pandémie Covid-19 ont accentué le rôle déjà très influent des claviers et écrans dans l’éducation, et ce à tous les niveaux. Plus que jamais, ceux qui sont attachés à l’écriture manuscrite passent pour des ringards, inadaptés aux changements du monde contemporain.

Or, n’oublions pas que les bénéfices en termes d’apprentissage, de mémorisation par le geste d’écrire (sensorimotrice) et de compréhension (en évitant la tentation du multitasking sur ordinateur par exemple) sont reconnus dans le cas de l’écriture manuscrite.

Malgré leurs réticences devant l’interdiction des ordinateurs dans mes cours, dans mes évaluations (anonymes) en fin de semestre je retrouve souvent des remerciements d’étudiants : « on ne l’aurait pas fait de nous-mêmes, la tentation est trop grande, mais merci d’avoir interdit les ordinateurs ! ». On gagne peut-être du temps (pourvu qu’on sache taper vite) mais on retient moins…

Autre différence cruciale : effacer est nettement plus facile sur un document de traitement de texte, type Word. Plus besoin de sortir le blanc correcteur ou la gomme qui laisseront inévitablement des traces sur la feuille, des tâches dont la saleté témoigne des irrégularités mais aussi des cheminements de la pensée.

L’effort de potentiellement devoir recommencer nous oblige à peser autrement nos mots en les écrivant à la main. Il y aurait donc une vertu liée aux difficultés d’effacer l’écriture manuscrite, et qui serait perdue avec la facilité d’effacer sur écran, car encourageant d’une certaine manière une pensée plus volatile, inconséquente, courte et « tweeteable », et balayable d’un simple clic.

Inversement, annoter et souligner un passage dans un texte, est nettement plus facile et rapide avec un crayon. Ce sont des actions qui restent possibles sur écran, mais nécessitant beaucoup plus de temps et de clics, ce qui fait perdre le fil de la lecture. Donc, même lire, est différent qu’on le fasse avec un crayon à la main ou avec un stylet ou souris.

Le stylo/crayon reste d’ailleurs si influent, que certaines innovations technologiques sont tentées de reproduire la sensation d’écrire à la main sur une tablette (par exemple, PaperLike, pour iPad) avec des stylets et des films toujours plus perfectionnés (et plus chers).

La pensée s’articule différemment de par la possibilité d’écrire de ses mains. Les linguistes ne cessent de nous rappeler le lien très fort entre des éléments de nos corps et nos capacités cognitives, comme entre nos doigts et notre système de numération décimale, bien avant l’ère digit-ale.

Penser l’écriture à la main en tant que telle est au cœur des aspects négligés dans les méta-recherches sur l’écriture – qu’elle soit littéraire ou scientifique – plus focalisées sur le résultat, sur le contenu qui est écrit à propos de l’écriture, que sur l’acte et la manière d’écrire en soi. Mais la pensée est au bout de la langue comme au bout des doigts.

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Mar Pérezts ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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