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 The Conversation l’expertise universitaire, l’exigence journalistique

 Politique   International   Environnement

21.01.2020 à 20:06

Que risque-t-on à tricher sur son CV ?

par Hubert Jaspard, Enseignant vacataire, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Si le recruteur détecte une anomalie, le candidat a évidemment de grandes chances d’être recalé. Toutefois, certains arrangements avec la réalité restent tolérés.

Environ deux personnes sur trois mentiraient sur leur CV. BlueSkyImage/ShutterstockDans le film L’homme qui tua Liberty Valance (titre original, The Man Who Shot Liberty Valance), sorti en 1962, le réalisateur John Ford fait dire au directeur d’un journal : « dans l’Ouest, quand la légende est plus belle que la réalité, on publie la légende ». De là à vouloir falsifier son CV pour qu’il retienne l’attention des recruteurs sur le marché de l’emploi, il n’y a qu’un pas ! En effet, qui n’a pas été tenté d’enjoliver la réalité de son parcours professionnel ? Changer quelques dates ? S’attribuer quelques résultats ou objectifs atteints par d’autres ? Une première étude réalisée par le cabinet de recrutement Florian Mantione Institut reprise dans « Le livre noir des CV trompeurs » évalue à 65 % les CV qui travestissent la réalité. Cette étude a été réalisée en 2018 auprès de 289 chefs d’entreprise, 50 directeurs des ressources humaines et 100 candidats. Dans un article publié la même année, un cabinet spécialisé dans la vérification des CV aboutit exactement aux mêmes chiffre et note que 65 % des CV contrôlés comportent au moins une anomalie. Mais que risquent les tricheurs ? Notons d’abord que, pour les recruteurs, mentir sur son CV est bien évidemment un critère d’élimination des candidats. D’ailleurs, un recruteur sur deux environ déclare avoir recalé un candidat, qui est d’ailleurs tenu de répondre de bonne foi aux informations nécessaire pour exercer un emploi, après avoir découvert des anomalies dans le CV. Si le candidat n’est pas démasqué et qu’il est recruté, le deuxième risque est de se retrouver fort dépourvu au moment d’exercer ses missions. Un interprète qui doit assurer la traduction d’un colloque ou d’une conférence se trouvera en fort mauvaise posture auprès de son auditoire s’il ne maîtrise que très imparfaitement une langue étrangère. De même, le responsable financier qui ne comprendrait pas les notions de liasses fiscales, de clôture de fin d’année, ou encore de budget prévisionnel, sera rapidement confronté au courroux de son employeur. On pourrait multiplier ces exemples qui placent le candidat dans une situation plus qu’inconfortable. Le troisième risque relève d’un manquement à ce que nous pouvons appeler la déontologie. Même si un contrat de travail ne mentionne aucune clause aux notions de sincérité, de confiance et d’honnêteté, la loyauté et la bonne foi constituent des fondements du droit civil français. Le code du travail dispose ainsi que le contrat de travail doit être exécuté de bonne foi. Dans ce cas, le candidat retenu risque d’être confronté à la loi. Un menteur patenté s’expose donc à une procédure de licenciement pour faute grave à l’issue incertaine néanmoins. Mentir sur son CV, quels sont les risques ? (Le Parisien, 2015).

Petits arrangements avec la réalité

Dans les faits, il apparaît toutefois qu’une certaine mansuétude existe sur cette notion de bonne foi de la part des candidats. Il s’agirait d’un « pêché » largement répandu, qui pourrait même constituer une compétence recherchée. Selon la littérature, les estimations varient, mais on estime que 70 % à 90 % des candidats trouvent normal d’arranger leur CV. Il ne s’agit pas d’un mensonge mais plutôt une manière d’améliorer ses chances en « tordant » quelques éléments du CV pour montrer que l’on est la bonne personne pour la bonne place. En quelque sorte, on peut parler de petits arrangements avec la réalité plutôt que de gros mensonges. Un recruteur sur deux environ déclare avoir recalé un candidat après avoir découvert des anomalies dans le CV. Motortion/Shutterstock Pour résumer, on peut classer les « tricheries » dans deux catégories : celles qui relèvent d’une fraude manifeste et sont éliminatoires, et les autres, ces fameux petits arrangements qui prêtent moins à conséquence. Dans la première catégorie, on trouve les tromperies portant sur un diplôme, un titre, un permis ou une qualification. Il s’agit « d’erreurs » assez répandues (un candidat sur quatre). Attention ! Elles sont assez rédhibitoires pour les recruteurs – et surtout risquées. Les grandes écoles ont souvent des annuaires d’anciens élèves et le candidat peut en effet être rapidement démasqué. Quant à l’usurpation de diplômes professionnels (infirmiers, médecins par exemple), l’usage, sans droit, d’un titre attaché à une profession réglementée expose les contrevenants à des sanctions pénales. Sans parler ici d’un faux permis de conduire poids lourds ou autre. Il s’agit là fort heureusement de cas très marginaux, mais qui existent néanmoins. Dans une catégorie similaire, on peut évoquer tous les mensonges liés aux compétences, qu’il s’agisse de la maîtrise des langues, d’un logiciel ou d’un savoir-faire particulier. Le risque ici est de ne pas pouvoir assumer les missions attachées à un poste particulier. Si le CV peut faire illusion, il y a fort à parier que le candidat ne se trouve dans une situation inconfortable lors de l’entretien. Sans parler du moment où le candidat finalement retenu sera incapable de réaliser le travail pour lequel il est recruté.

Attirer l’œil des recruteurs

Enfin, on trouve dans cette catégorie des « fraudes manifestes », comme les mensonges sur la carrière ou les responsabilités exercées. Le risque, là encore, est que la supercherie soit découverte. Les exemples sont nombreux : s’attribuer des compétences de managers ou de dirigeants sans avoir exercé ses fonctions, travailler dans une entreprise qui n’a jamais existé, exagérer des succès et des objectifs atteints par d’autres. 70 % à 90 % des candidats trouvent normal d’arranger leur CV. Goffkein.pro/Shutterstock Alors, c’est la crédibilité du candidat qui est en cause et la relation de confiance qui pourra être rapidement altérée. Bref, à ne tenter qu’avec une extrême modération. S’agissant des petits arrangements, ils sont également nombreux. On peut ainsi se trouver une adresse à proximité de l’employeur dans le souci de montrer que l’accessibilité sera facilitée. Ou indiquer que l’on est mobile, une notion qui prête à interprétation. Il est ainsi plus facile d’habiter au Mans et travailler à proximité de la gare Montparnasse que de devoir traverser Paris aux heures de pointe. Le candidat peut également « tirer » sur le temps en ne précisant pas les mois d’arrivée et de départ des entreprises dans lesquelles il a travaillé. Cela est d’autant plus anodin que les expériences ont été longues. Adapter son CV en fonction des compétences requises reste recommandé. Il ne s’agit pas ici de mentir, mais plutôt d’omettre ou d’insister sur certains éléments particuliers qui attirent l’œil des recruteurs au regard des compétences recherchées. En bref, le salarié s’expose surtout s’il s’attribue des compétences ou un diplôme (relevant d’une profession réglementée) qu’il n’a pas. Il pourra néanmoins toujours invoquer que, s’il a triché, il appartenait à l’employeur, conformément à la loi du 3 décembre 1992, de vérifier les informations présentes sur les CV avant toute embauche !The Conversation Hubert Jaspard does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

21.01.2020 à 20:06

Mode et réseaux sociaux : le directeur artistique n’est pas forcément le meilleur influenceur…

par Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School

Les contenus mis en ligne par ces créateurs entrent parfois en contradiction avec la stratégie des maisons qui les emploient.

Les couleurs des posts Instagram du DA de Valentino, Pierpaolo Piccoli, s’éloignent parfois du noir et du gris qui caractérise la marque. Capture écran Instagram.Instagram est devenu un réseau central du e-commerce de la mode et du luxe. Les marques l’ont bien compris : Chanel compte aujourd’hui environ 30,9 millions d’abonnés ; Gucci, 29,4 ; Louis Vuitton, 27,8 ; Dior, 22,1 ; Prada, 17,2 ; etc. Pour émerger et renouveler des positionnements jugés trop traditionnels, les marques de luxe mettent désormais en avant les contenus de leurs directeurs artistiques (DA). Objectif : paraître plus moderne, et accroître ainsi l’engagement de leur communauté. Or, certains de ces DA développent des stratégies propres qui rendent floue l’expression des positionnements des marques pour lesquels ils travaillent. De champion de marque, ils peuvent facilement passer à « brouilleur » d’image. Les marques de luxe ont toujours mis en avant le charisme du créateur pour construire leur caractère mythique et sacré. Karl Lagerfeld, Olivier Rousteing, Alessandro Michele, ou encore Nicolas Ghesquière ont construit leur légende tout en nourrissant et en humanisant le storytelling des marques. La figure de l’entrepreneur qu’ils incarnent peut en effet participer à la mise en scène de traits de personnalité susceptibles d’être directement attribués à la marque.

Un luxe en mal de modernité

En conséquence, ces ambassadeurs de marque sont des artistes qui se sont transformés au fil des ans en influenceurs jugés sur le nombre de tweets ou d’abonnés sur les réseaux sociaux. Leur capacité à construire des communautés engagées et plus jeunes que la clientèle traditionnelle du luxe devient alors presque aussi importante que les ventes de leurs collections. Revers de la médaille de cette surmédiatisation, les DA sont devenus des stars qui peuvent parfois s’affranchir du style de la marque pour mettre en scène sur leur propre compte Instagram leurs goûts artistiques, modes de vie, sources d’inspiration et, parfois, leurs propres produits dans des univers très disruptifs. Nous avons donc souhaité analyser les différentes stratégies Instagram des DA des maisons de luxe pour évaluer leur degré de congruence entre leurs communications personnelles et celles des marques de luxe qui les emploient. Le corpus d’étude étant particulièrement délicat à définir, nous avons pris un grand soin à choisir les marques de luxe considérées. Il est constitué de 19 des principales marques de luxe sélectionnées sur Instagram et de leurs 20 directeurs artistiques. Ont été sélectionnées les marques de haute couture disposant de comptes Instagram de plus de 10 000 membres et travaillant avec des directeurs artistiques possédant également un compte actif. Nous avons utilisé l’outil Google Cloud Vision – très peu répandu dans l’univers de la recherche académique – qui permet d’analyser des réseaux très visuels comme Instagram. Il détecte les objets, mais catégorise aussi les sentiments des personnes mises en scène, ou encore les palettes de couleur des photos publiées. Cette intelligence artificielle classe les éléments qu’elle reconnaît dans les images et leur associe des mots les qualifiant. Illustration d’un processus de classification objets, sentiments par Google Cloud Vision.

Une nostalgie en contradiction avec la modernité

Voici un extrait des résultats obtenus par cet outil. Tout d’abord, les couleurs employées sont représentatives des différences qui existent entre les comptes des DA et des marques. Les marques suivent les codes du luxe. Les vêtements portés sur les photos, les ambiances des défilés, les logos sont conçus dans des couleurs noir, or, gris, blanc, bleu pastel. Quant aux DA, les contenus mis en ligne sur leurs comptes (lieux visités, œuvres d’art réalisées, peintures ou intérieurs pris en photo) sont extrêmement colorés et les couleurs ne sont pas toujours en lien avec les codes de la marque, comme le montre le tableau ci-dessous : Couleurs dominantes : comptes des marques vs. comptes des DA. Les thématiques de publication peuvent être également très dissonantes. Quatre types de contenus ont ainsi été identifiés dans notre étude, qui relève que certains sont plus spécifiques des marques, d’autres des directeurs artistiques : Amour de la marque, valeurs, nostalgie, sentiments : directeurs artistiques uniquement. Mode, beauté, modernité, produit : certains directeurs artistiques et marques en majorité. Vie privée, quotidien, voyage, recherche d’inspiration dans des univers éloignés de la mode : marques et directeurs artistiques à égalité. Communication, média, collaborations, communautés, shows, collections, etc. : certaines marques et directeurs artistiques en majorité. Les directeurs artistiques font un storytelling permanent d’eux-mêmes à travers Instagram. Histoire familiale, intérieurs privés et mise en scène de leur amitié avec les stars sont fortement mises en avant, comme le sont leurs interviews à la presse. Quant aux marques, elles recherchent en permanence à paraître modernes avec assez peu de références à leurs valeurs ou leur histoire.

La difficile gestion de l’influence

Cette analyse montre donc que les expressions du luxe sont parfois différentes entre celles des directeurs artistiques et celles des marques, ce qui peut entraîner un brouillage du positionnement perçu par le consommateur. Les résultats soulignent en conséquence la difficulté pour les marques de bénéficier pleinement du potentiel d’influence de leurs directeurs artistiques qui sont de leur côté parfois davantage attachés à développer leur propre capital marque. Il faut admettre que le DA, employé star, a un statut qui le rapproche plutôt de l’association avec une marque, voire de l’entrepreneuriat individuel. Au-delà de sa fonction de représentation, il constitue par exemple l’une des pièces maîtresses des politiques de gestion du changement, de la modernisation ou encore du renforcement d’un positionnement de la marque. Son rôle et ce statut illustrent donc pleinement le paradoxe des nouvelles formes de collaboration à l’ère du règne de l’influence.The Conversation The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

21.01.2020 à 20:06

Sécheresse : l’indispensable adaptation des forêts françaises

par Sandrine Brèteau-Amores, Doctorante, Inrae

Pour faire face aux impacts du changement climatique sur les forêts, nous devons les aider à s’adapter.

L’Australie lutte encore contre les incendies qui ont ravagé en quelques mois plus de 10 millions d’hectares de forêts, en particulier dans le Sud-Est du pays. Si l’Europe ne connaît pas pour le moment de situations aussi extrêmes, l’intensification des épisodes de sécheresses exige une vigilance accrue. En France, les étés 2018 et 2019 ont été particulièrement meurtriers pour nos forêts. Le manque d’eau et les températures élevées ont eu raison de nombreuses essences. Le Monde du 24 juillet 2019 titrait ainsi : « Avec les canicules à répétition, les sapins virent au rouge et les arbres meurent ». Les sapins rougis des Vosges illustrent parfaitement l’effet des sécheresses estivales à répétition sur les peuplements forestiers français. En 2019, en à peine quelques mois, 100 000 m3 de sapins ont séché sur la moitié sud du Haut-Rhin. Actuellement, le hêtre subit le même sort en Haute-Saône, ainsi que dans le Jura Suisse. Évolution de la température moyenne annuelle représentée sous forme d’écart de cette dernière à la moyenne observée sur la période 1961-1990 (11,8 °C), pour la France métropolitaine. Météo-France Il faut bien distinguer le phénomène naturel normal du phénomène extrême anormal imputable au changement climatique. Les sécheresses estivales ont toujours fait partie intégrante du paysage forestier et les forêts ont toujours su s’y adapter. Toutefois, la fréquence d’occurrence, l’intensité et la durée de ces sécheresses s’accroissent sous l’effet du changement climatique, et rendent difficile l’adaptation des forêts à ces amplifications.

Des risques inégalement répartis en France

L’année 2018, la plus chaude depuis 1900 selon Météo France, a été marquée par une sécheresse exceptionnelle qui a duré 6 mois (de juin à octobre). La nouvelle sécheresse de 2019 a donc eu raison de la forêt française : les résineux rougissent, les feuillus jaunissent et les arbres perdent leurs feuilles de manière anormale, entraînant une surmortalité. Les régions françaises ne sont pas toutes touchées de la même façon. Certaines semblent plutôt épargnées jusqu’à maintenant, d’autres complètement dévastées, notamment par des perturbations secondaires favorisées par la sécheresse. Le manque d’eau rend les peuplements vulnérables à d’autres aléas, comme l’incendie (notamment en zone méditerranéenne) ou encore les attaques d’insectes et de champignons. Dans le massif vosgien, les épicéas ont ainsi subi, en plus du dépérissement massif des sapins, des attaques de scolytes, générant des dommages sans précédent. Deux essences emblématiques de la région ont ainsi montré des signes de faiblesses évidents dans ce contexte changeant. Il semblerait donc que la nature ne parvienne plus à s’adapter toute seule et que la mise en place de stratégies d’adaptation soient essentielles à la survie de la forêt française. La mise en œuvre de l’adaptation présuppose une gestion forestière durable, car une forêt non gérée, ou mal gérée, est une forêt qui perd son potentiel d’adaptation. Carte de France des fiches d’observations du Département de la Santé des Forêts (DSF) signalant les symptômes et mortalités observés liés à la sécheresse entre juillet 2018 et juillet 2019. DSF, CC BY-NC-SA

Une solution : l’adaptation

De nombreuses stratégies d’adaptation pour faire face au risque de dépérissement induit par les sécheresses exceptionnelles existent et sont préconisées. Elles vont d’une légère modification du paysage (« soft adaptation » : réductions de densité et de révolution) à des transformations plus intenses (« hard adaptation » : substitution d’espèces), en passant par certaines plus transitoires (mélange d’espèces ou de structure). La réduction de la densité du peuplement consiste à diminuer le nombre d’arbres sur une parcelle et donc à engendrer des besoins en eau différents (augmentation de la disponibilité en eau dans le sol). Quant à la réduction de la révolution, on raccourcit la période de production (allant de la régénération/plantation à la récolte finale) afin de restreindre la période d’exposition aux aléas climatiques. La substitution par des essences plus adaptées au climat futur et/ou moins consommatrices en eau, notamment dans les « points chauds » (sols peu profonds et versant sud), est également une stratégie d’adaptation recommandée. Enfin, favoriser le mélange entre essences (au détriment de la monoculture) et mélanger les classes d’âge (sylviculture irrégulière) semble également pertinent. La diversité d’espèces ou de structure joue sur la complémentarité entre les arbres, par exemple entre deux espèces ayant des systèmes racinaires différents (superficiel vs. profond) et donc une consommation d’eau répartie différemment dans le sol.

Inciter les forestiers à l’adaptation

L’adaptation n’est toutefois possible que s’il existe une capacité, une connaissance et une volonté à s’adapter. Très souvent, la capacité et la connaissance (même imparfaite) sont présentes, mais la volonté à s’adapter manque parfois à l’appel. Certaines études auprès des forestiers français mais aussi étrangers montrent que, bien qu’étant conscients du changement climatique, de nombreux forestiers restent réticents à s’adapter. Une des explications évoquées dans ces divers travaux est le manque d’information, notamment sur les impacts attendus du changement climatique, mais aussi sur les modifications de gestion à réaliser : quelle essence planter ? Quelle gestion appliquer ? Quelles options d’adaptation sont possibles ? À quels coûts ? L’État français s’est engagé à réduire ses émissions de CO2 et/ou à accroître son potentiel de séquestration de carbone (Protocole de Kyoto, Accord de Paris, Paquet Énergie-Climat), de sorte qu’il est dans son intérêt que les forêts françaises s’adaptent aux perturbations climatiques. On pourrait alors envisager des mécanismes incitatifs encourageant les forestiers à s’adapter, de type « paiement pour la séquestration de carbone ». Ce type de paiement irait dans le sens de la gestion durable des forêts qui préconise le maintien voire l’augmentation du stock de carbone, notamment dans les sols forestiers.

Une « fausse » controverse

L’adaptation des forêts est toutefois controversée. En effet, la mouvance actuelle est à la « gestion forestière proche de la nature » (close-to-nature forestry) qui préconise une intervention humaine minimale pour favoriser les processus biologiques naturels. Le regain pour la forêt « au naturel » se fait ressentir au sein de la population française avec notamment un engouement pour des pratiques telles que la sylvothérapie, mais aussi une certaine réticence des populations à couper des arbres. Dans ce contexte, la mise en œuvre de l’adaptation peut être considérée comme le fait d’agir sur la nature, de modifier sa trajectoire naturelle et peut donc être perçue comme non souhaitable. La réponse de la science est toute autre. Ne pas adapter les forêts au climat futur représente un pari sur l’avenir. Cela signifie que les forêts devront s’adapter d’elles-mêmes. Or, la vitesse du réchauffement climatique est beaucoup plus rapide que la vitesse d’adaptation des processus biologiques. On estime que 2003, année de canicule et sécheresse exceptionnelle en France, deviendra une année moyenne en 2070. De la même façon, aujourd’hui un tiers des forêts françaises sont concernées par les feux de forêts, avec 800 hectares partis en fumée dans l’Aude cet été ; en 2050, ce sera la moitié des forêts. La nature a besoin d’aide pour faire face à ces changements, tout comme nous avons besoin d’elle pour y faire face. Les forêts nous offrent en effet de nombreux services écosystémiques : bois, eau potable, protection des sols à l’érosion, lieu récréatif, etc. Une continuité dans la fourniture de ces services suppose une adaptation des forêts. Et l’absence d’adaptation correspondrait à un accroissement non-contrôlé du stock de carbone, qui pourrait alors être massivement émis dans l’atmosphère en cas de perturbation, et contribuer à l’accentuation du changement climatique. La non-adaptation ou la mal-adaptation représenterait alors une mise en danger de la forêt mais aussi de la population. Schéma des liens entre forêt et société en matière d’adaptation (notions de « forests for adaptation » et « adaptation of forests »). Locatelli et coll. 2010, CC BY-NC-SA

Indissociable d’une baisse des émissions

L’adaptation des forêts au changement climatique commence par l’amont de la filière (gestion forestière), mais ne doit pas être déconnectée de l’aval, de manière à avoir une cohérence d’ensemble du processus d’adaptation. La mise en œuvre de l’adaptation signifie de produire des bois différents (moins hauts, plus gros, d’une autre essence, etc.). L’aval de la filière devra donc préparer ce changement d’offre voire trouver de nouveaux débouchés dans le cas de plantations de nouvelles essences plus en adéquation avec le climat futur (par exemple, chêne pubescent ou cèdre du Liban). Adapter les forêts au changement climatique et à ses conséquences, c’est augmenter leur capacité à y faire face. Cette capacité dépendra toutefois de la capacité des populations à réduire leurs émissions de CO2. Il semble en effet difficile de déconnecter les deux sachant que l’adaptation est un des moyens d’atteindre les objectifs français en matière d’atténuation – via notamment le stockage de carbone en forêt et la substitution des énergies fossiles par le bois. En France, la séquestration nette de carbone dans la biomasse des forêts est estimée à environ 50 Mt CO₂ éq, soit environ 12 % des émissions nationales de carbone fossile, hors utilisation des terres, changement d’affectation des terres et gestion forestière. Le risque est grand de faire peser l’ensemble des objectifs d’atténuation sur le secteur forestier. Les autres secteurs devront donc aussi se mobiliser.The Conversation Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

21.01.2020 à 20:06

Grâce aux ressources numériques, on sait mieux comment travaillait Michelet

par Paule Petitier, Professeur de littérature française, Université de Paris

De quelle manière ces cathédrales d’érudition, de culture et de savoirs que sont nos grandes histoires de France ou de la Révolution se sont-elles construites ?

Page 870 de l'édition de 1887 de l'Histoire de la Révolution française par Jules Michelet. Illustration de Vierge. Flickr / British LibraryPénétrer dans l’atelier des écrivains n’est plus aujourd’hui une gageure. On peut suivre l’élaboration des scénarios romanesques de Flaubert, les ébauches et les dessins préparatoires de Zola, le parcours qui mène Victor Hugo du premier jet des Misérables (alors intitulé Misères) au chef-d’œuvre de 1862. On peut encore lire les ébauches de la Recherche dans les Carnets de Proust. Au sein des études littéraires, la recherche sur cette préhistoire des œuvres constitue une spécialité, la génétique littéraire, âgée d’un bon demi-siècle, et qui a apporté un éclairage irremplaçable sur le travail de la plume et de l’esprit créateurs. Les outils numériques sont largement utilisés par les généticiens littéraires pour leur grande souplesse, se prêtant à des solutions de visualisation ou d’interrogation de ces documents particuliers, qui n’avaient pas été conçus, on l’imagine, pour être publiés sous la forme classique du livre imprimé. Michelet par Nadar, vers 1855-1856. Wikipedia Mais comment naît une œuvre historique majeure ? De quelle manière ces cathédrales d’érudition, de culture et de savoirs que sont nos grandes histoires de France ou de la Révolution se sont-elles construites ? On aimerait découvrir les arcanes de ces énormes chantiers d’écriture qui ont en général occupé leurs auteurs de nombreuses années. On aimerait pénétrer dans les secrets de l’invention historienne, assister au moment où naît dans l’esprit de l’auteur l’idée d’une relation de cause à effet entre tel fait et tel autre. On serait curieux de savoir comment la vision d’un événement ou d’un grand homme se dégage du dépouillement des sources, de l’accumulation des notes.

Un matériau foisonnant

Persuadé que la connaissance des divers stades de l’élaboration d’une œuvre intéresserait les esprits du futur, l’historien Jules Michelet (1798-1874) a conservé, outre les manuscrits de ses livres, beaucoup de ses brouillons et de ses dossiers préparatoires. On peut les consulter à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), où ils sont conservés, après avoir été légués au Musée Carnavalet. Cette masse de documents a été classée, un peu approximativement il faut bien le dire, et reliée en recueils factices – solution évitant qu’on ne les déclasse, ne les perde ou ne les subtilise. Dans ce fonds comptant une bonne cinquantaine de volumes sept regroupent les papiers préparatoires de l’Histoire de la Révolution française (1847-1853). Notes de Michelet. Cerilac/BHVP Le curieux qui se plonge dans ces in-folio y trouve des écrits fort divers : petits pense-bêtes griffonnés à la suite d’une conversation, feuillets couverts de notes de lecture, plans très détaillés préparant les développements de plusieurs chapitres. Il est fort difficile d’en faire une lecture suivie, et parfois même de les lire tout simplement, car les idées de l’historien s’étoilent sur le papier, ne s’astreignant en rien, à ce stade du bouillonnement de la pensée, au respect de la linéarité de l’écrit. Il est tout simplement impossible de prendre des notes sur ces papiers préparatoires car tout est potentiellement parlant, important, et en particulier la disposition du texte sur la page, la taille variable de l’écriture, l’énergie des soulignements, la façon dont en se relisant plume rouge à la main Michelet a encore mis en valeur d’un trait certains éléments qui lui paraissaient essentiels, ajouté ici une métaphore, là une formule frappante.

Les ressources de l’édition numérique

L’idée a donc germé d’utiliser les ressources de l’édition numérique pour présenter une transcription de ces sept volumes de Papiers préparatoires de l’Histoire de la Révolution française sous une forme qui les rende plus facilement consultables et exploitables par les chercheurs. Le programme « La Fabrique de la Révolution » est en cours depuis 2013, et se propose, grâce à une édition numérique complète des quelque 2 000 feuillets contenus dans les sept volumes, d’explorer la genèse d’une œuvre historique considérée comme l’une des plus marquantes du XIXe siècle. Après avoir obtenu de la BHVP l’autorisation de faire numériser les sept tomes concernés, une équipe de chercheurs en littérature française de l’Université Paris Diderot s’est attelée, avec l’appui de collègues de l’Université de Grenoble, à élaborer un protocole de transcription et d’encodage de ce matériau inédit. Une chaîne éditoriale a été mise en place, permettant un travail collectif. Chaque participant peut télécharger sur un site la photographie du document dont il prend en charge la transcription, ainsi que le fichier numérique correspondant à ce document. Grâce à Oxygen, logiciel d’édition en langage xml, installé sur son ordinateur, le chercheur peut alors plonger dans l’atelier même de l’historien. Le vrai mot de Cambronne : notes de Michelet. Paule Petitier, Author provided Au début, c’est une véritable gageure : il faut déchiffrer l’écriture manuscrite, et les abréviations fréquentes dans ces brouillons, identifier les noms de personnes dont l’orthographe n’est pas toujours conforme à celle d’aujourd’hui. Et puis, comme souvent quand on s’engage dans un travail qui explore l’envers d’une œuvre, et permet de partager en partie le labeur de l’auteur, on se prend au jeu, véritable jeu de pistes, qui amène à traquer les références indiquées de façon elliptique, à éclaircir les allusions, à saisir des mécanismes de pensée. Au fur et à mesure que les transcriptions s’accumulent apparaît plus nettement l’énorme travail de Michelet, son énergie intellectuelle sans cesse en éveil, qui se manifeste dans la collecte obstinée des faits, des chiffres, des impressions des survivants de la Révolution, dans la polémique implicite avec ses homologues contemporains (Lamartine, Louis Blanc, Buchez et Roux), bien plus apparente dans les notes préparatoires que dans la version définitive.

Un travail d’encodage minutieux

En parallèle à la transcription des notes, nous procédons à leur encodage. Celui-ci concerne deux catégories d’éléments, sémantiques et formels, sur lesquels nous nous sommes mis préalablement d’accord. Parmi les éléments formels, nous avons considéré qu’il était important d’encoder les titres ou les bandeaux, fréquents en tête des papiers, les soulignements, les changements de plume (passage de l’encre noire à l’encre rouge, au crayon à papier). Parmi les éléments sémantiques, il nous a paru nécessaire d’encoder les noms propres, les noms de lieux, les références bibliographiques, les références littéraires, culturelles, artistiques, les dates, les nombres, les événements. La salle de lecture de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Wikipedia Ce travail est très minutieux puisqu’il demande à l’encodeur de rattacher chaque nom, date ou référence à une forme normalisée, qui rendra possibles des interrogations portant sur l’ensemble du corpus. Si par la suite un chercheur souhaite repérer tous les papiers préparatoires dans lesquels Michelet a traité de Louis XVI, il pourra en faire apparaître la liste complète – que ces papiers mentionnent le nom complet du souverain ou seulement « L XVI », « le Roi », voire tout autre forme allusive. Si ce chercheur veut consulter tous les papiers qui évoquent des lieux de Paris, ils pourront également être sélectionnés, de même que ceux qui se rapportent à une date précise, ou encore ceux qui contiennent des allusions aux fables de La Fontaine, à Shakespeare ou à Dante. L’identification des références bibliographiques et des documents d’archives est un enjeu important de notre travail. On a souvent taxé Michelet d’historien qui puisait davantage dans son imagination que dans la sévère documentation du savant. Les Papiers préparatoires attestent de l’étendue de son enquête (forcément limitée malgré tout par le fait d’être l’un des pionniers de l’histoire de la Révolution), le nombre d’ouvrages consultés, l’abondance des notes prises en les lisant. C’est une des parties les plus délicates de notre travail que de retrouver les références complètes de ces lectures, identifiées trop souvent par des abréviations obscures. Grâce au nombre de textes aujourd’hui numérisés et accessibles en ligne, nous parvenons la plupart du temps à retrouver l’ouvrage dans lequel Michelet a puisé ses informations et nous associons la référence qu’il en donne à un lien vers une édition numérisée, ce qui permettra aux usagers du site définitif de confronter en un clic la source aux notes qu’en extrait Michelet. De telles mises en regard sont extrêmement éclairantes pour comprendre le processus d’interprétation auquel se livre l’historien à partir de la sélection de certains éléments de la source ; leur insertion dans un dispositif de pensée, bien visible sur la feuille de notes à travers une mise en page expressive (soulignements, encre rouge, retraits, tirets, numérotation des paragraphes…), est en elle-même parlante ; elle nous rapproche de la façon dont l’historien a raisonné à partir de ses sources. Un feuillet de notes de Michelet. Cerilac/BHVP Nous espérons au bout du compte reconstituer de façon quasi exhaustive la bibliothèque de Michelet pour écrire l’Histoire de la Révolution française – savoir précieux pour une période où les historiens n’avaient pas encore pris le pli de la note en bas de page (Michelet jugeait cette pratique contraire à la reconstitution de la vie historique). Au-delà du seul Michelet, cette bibliothèque donnera aussi des indications sur la transmission et la construction d’une mémoire savante de la Révolution, entre le moment où l’on commence à écrire sur l’événement, dès 1789, et le milieu du XIXe siècle. Quels sont, au cours de cette période où l’on a déjà beaucoup écrit sur la Révolution, les ouvrages restés « actifs » (auxquels les historiens font régulièrement référence), quels sont ceux qui sont tombés dans l’oubli (quitte à ressurgir à une période ultérieure) ? C’est à l’archéologie d’un savoir mais aussi d’un imaginaire que voudrait contribuer « La Fabrique de la Révolution ». La Région Ile-de-France finance des projets de recherche relevant de Domaines d’intérêt majeur et s’engage à travers le dispositif Paris Région Phd pour le développement du doctorat et de la formation par la recherche en cofinançant 100 contrats doctoraux d’ici 2022. Pour en savoir plus, visitez iledefrance.fr/education-recherche.The Conversation Paule Petitier does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

21.01.2020 à 20:05

Un brevet, comment ça marche ?

par Pierrette Essama Mekongo, Senior Lecturer in Law and Publications Officer, Université de Yaoundé II

Titre de propriété industrielle, le brevet donne à son titulaire un monopole d’exploitation sur l’invention brevetée pour une durée maximale de 20 ans. Petit aperçu des pratiques et procédures.

Matt Palmer/Unsplash, FALQue peut-on breveter ? Et comment procéder ? Un brevet est un titre de propriété industrielle qui protège une invention – c’est-à-dire un produit ou un procédé apportant une solution nouvelle à un problème technique. Ce titre confère les droits d’exploiter ladite invention, c’est-à-dire de fabriquer, d’utiliser, d’offrir à la vente, ou encore d’importer le produit ou le procédé. Ces droits sont reconnus par tous les pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), du fait de leur adhésion obligatoire à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ou en anglais « Agreement on trade-related aspects of intellectual property rights »).

L’invention : un objet de propriété industrielle

Le brevet est un objet de propriété intellectuelle en général et de propriété industrielle, plus spécifiquement. Outre les inventions, sont considérés comme objets de propriété industrielle, les topographies de circuits intégrés, les obtentions végétales qui sont des variétés nouvelles de plantes, ou encore les dessins et modèles, les signes distinctifs que sont les marques, les appellations d’origine, et les indications de provenance, etc. Sont en revanche classés comme propriété littéraire et artistique, les œuvres audiovisuelles, les œuvres littéraires, artistiques, musicales ou graphiques. Le brevet, comme tous les autres objets de propriété intellectuelle, n’est valable que dans un pays déterminé, et donc accordé après demande auprès de la structure nationale compétente : l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) pour la France, le Bureau américain des brevets et des marques de commerce (USPTO) pour les États-Unis, etc. Le seul office réellement international est celui de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI), qui regroupe 17 États : il délivre un titre valable dans plusieurs pays au même moment, c’est-à-dire, dans tous les pays membres de cette organisation. Ce principe de la territorialité de la protection n’est pas sans conséquence. Le droit d’interdire l’exploitation de cet objet de propriété industrielle ne vaut en effet que pour le pays où l’invention a été protégée par un brevet. Et si cette protection n’a pas été obtenue, alors aucune action juridique n’est possible contre un individu ou une entreprise qui exploite l’invention sans l’accord de celui ou celle qui en a obtenu le brevet. Sachant qu’il n’est pas évident d’obtenir des brevets dans tous les pays au même moment, le système de protection des droits de propriété intellectuelle s’est adapté.

La prise en compte d’une priorité

Ainsi, pour les pays qui ont ratifié la Convention de Paris de 1883, la date de premier dépôt dans un pays établit une priorité dans les autres États membres de la Convention : la même date sera considérée comme date de dépôt dans les autres pays. En pratique, après avoir déposé une demande de brevet dans un pays, le demandeur aura 12 mois pour effectuer les mêmes formalités ailleurs. La procédure étant assez onéreuse, les inventeurs décident souvent de faire une demande de brevet dans les pays les plus susceptibles de contrefaire l’invention et/ou dans ceux où elle serait le plus utilisée sur la base des avancées technologiques et du niveau de développement. Ce sont, de façon prioritaire, les « Big Four » – États-Unis, Chine, Japon et Russie – et ensuite, en Europe – où existe désormais la possibilité d’un dépôt d’une unique « demande de brevet européen » auprès de l’Office européen des brevets (OEB), dont les effets peuvent s’exercer dans un certain nombre « pays désignés ». Notons qu’à la différence de l’OAPI, le demandeur de brevet européen choisit les pays où il souhaite voir son invention protégée. Une réponse positive permet de ne pas reprendre l’examen de l’invention dans chaque pays : reste néanmoins à chaque office national de délivrer le brevet pour son territoire.

Premier à demander, premier servi

L’octroi d’un brevet repose sur le principe du « first come, first served » qui est en vigueur dans le monde entier. En d’autres termes, le titre est donné à celui qui, le premier, le demande, quand bien même une autre personne avait indépendamment inventé le même produit ou procédé antérieurement. Le dossier de demande de brevet fait l’objet d’un examen minutieux, tant sur le fond que sur la forme. Plusieurs formalités doivent ainsi être remplies pour que la demande soit prise en considération. Il faut naturellement s’acquitter des droits d’examen, dont le montant varie d’un pays à l’autre. Il faut également adresser la demande au directeur de l’office en décrivant l’invention de manière satisfaisante, et en détaillant clairement l’étendue de la protection demandée. De plus, s’agissant du fond, l’invention doit constituer une nouveauté dans le domaine technique, elle doit être le résultat d’une activité inventive et, enfin, elle doit pouvoir faire l’objet d’une application industrielle, en d’autres termes, être reproductible.

Valable vingt ans

Lorsque toutes ces conditions de forme et de fond sont remplies, le demandeur se voit délivrer un brevet pour son invention. Ce titre est valable pour une durée de vingt ans à condition de payer les frais de maintien du brevet. Le brevet confère les droits exclusifs d’exploitation dans tous les pays où l’invention a été protégée. Cependant, même lorsque tous les critères sont remplis, un office de propriété intellectuelle peut refuser de délivrer un brevet pour différentes raisons. Il se peut en effet que l’invention soit jugée contraire à l’ordre public ou aux bonnes mœurs. Ou bien, elle n’est pas considérée comme une invention : c’est notamment le cas pour les découvertes dans le monde vivant (plantes et animaux). Ou encore, ladite invention a été écartée du champ de la brevetabilité par les conventions internationales :c’est le cas des formules mathématiques, des méthodes scientifiques et des méthodes de calcul, pour ne citer que celles-là. Enfin, le rejet d’une demande de brevet peut être motivé par le fait que l’invention est protégée par un autre titre de propriété intellectuelle. C’est le cas par exemple, dans certains pays, des inventions de nouvelles espèces végétales qui sont protégées par les certificats d’obtention végétale, ou encore des inventions dans le domaine de l’informatique telles les logiciels et les programmes d’ordinateurs qui sont protégés par le régime des droits d’auteur pour la propriété littéraire et artistique.The Conversation Pierrette Essama Mekongo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

21.01.2020 à 20:05

La forte fécondité de la France est-elle due aux immigrées ?

par Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et chercheur associé à l'INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Pourquoi l’immigration contribue-t-elle fortement aux naissances mais faiblement au taux de fécondité ?

Les immigrées contribuent fortement aux naissances en France mais sans modifier sensiblement le taux de fécondité du pays. Piqsels, CC BY-SAAvec 1,9 enfant en moyenne par femme en 2017 la France a la fécondité la plus élevée des pays de l’Union européenne (UE), la moyenne de l’Union européenne se situant à 1,6. Ce niveau relativement soutenu de la fécondité en France n’est-il pas fortement gonflé par l’immigration ? Cette idée très répandue traduit souvent la hantise d’un rapport de force numérique entre les natifs de France et les immigrés qui mettrait en péril l’identité nationale. Laissons de côté les aspects idéologiques pour nous limiter aux faits.

Forte contribution aux naissances, faible contribution à la fécondité

Le recensement de la France indique que près d’une naissance sur cinq en 2017 (19 %) était de mère immigrée (soit 143 000 sur 760 000) (voir la définition d’immigré dans le tableau en dessous). La proportion était seulement de 16 % en 2009 (tableau). La contribution des immigrées à la natalité de la France progresse donc et mérite d’être soulignée. Mais quelle est leur contribution au taux de fécondité ? Ce dernier est aussi appelé indicateur conjoncturel de fécondité (voir sa définition et son calcul expliqués dans cette animation). Tableau. Volant, Pison, Héran Le résultat peut surprendre : l’immigration contribue fortement aux naissances mais faiblement au taux de fécondité. On peut le montrer sur un exemple fictif. Imaginons 75 femmes non immigrées (natives) et 25 immigrées, avec une moyenne identique de deux enfants par femme dans les deux groupes. Les immigrées contribueront aux naissances dans une proportion de 25 %, mais sans rien modifier au taux de fécondité. Leur contribution à la natalité tient simplement au fait qu’elles représentent 25 % des mères. C’est que le nombre de naissances est le produit de deux facteurs indépendants : le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants et leur propension à en avoir. Il est erroné de croire que les immigrées alimentent forcément le taux de fécondité du pays d’accueil au prorata des naissances. Mais imaginons le cas d’un autre pays fictif où 99 % des femmes auraient deux enfants, tandis qu’une minorité de 1 % en aurait sept. Ce surcroît de fécondité aurait peu d’effet sur le taux national, qui passerait seulement de 2,00 à 2,05. Pour que les immigrées contribuent fortement au taux de fécondité et pas seulement aux naissances, il faut à la fois qu’elles représentent une fraction importante des mères et que leur fécondité soit très supérieure à la moyenne.

L’apport des immigrées au taux de fécondité de la France : +0,1 enfant par femme

Où en est la France à cet égard ? Le recensement indique qu’en 2017 les natives et les immigrées avaient respectivement 1,8 et 2,6 enfants, soit un écart de 0,8 enfant. Toutes populations réunies, le taux de fécondité de la France s’approchait de 1,9, ce qui veut dire que la présence des immigrées ajoutait un peu plus de 0,1 enfant au taux de fécondité national (figure 1 en dessous). Auteurs Comment expliquer un apport aussi faible, alors qu’elles contribuent dans le même temps à 19 % des naissances ? C’est que les immigrées représentaient seulement 12 % des femmes en âge d’avoir des enfants. À noter que les femmes qui sont filles d’immigrés, et qui sont nées en France, font par définition partie des natives, elles ne sont donc pas incluses dans les immigrées. Leur fécondité est par ailleurs similaire à celle des autres natives. Entre 2009 et 2014, la proportion d’immigrées a augmenté dans la population de femmes en âge d’avoir des enfants (de 10,6 % à 11,7 %), de même que la part des naissances de mères immigrées (tableau). La contribution des immigrées au taux de fécondité de la France est passée de 0,09 à 0,11 enfant (figure 1). C’est une progression modérée. En 2009, les immigrées relevaient la fécondité du pays d’environ 5 % ; elles la relèvent de 6 % depuis 2014. À noter qu’entre 2014 et 2017, la fécondité n’a pas seulement reculé chez les natives mais aussi chez les immigrées, en particulier en 2017, sans modifier leur contribution au taux de fécondité du pays.

Les immigrées originaires du Maghreb ont le taux de fécondité le plus élevé

La fécondité des immigrées varie selon le pays de naissance. Avec environ 3,5 enfants par femme, les immigrées originaires du Maghreb ont le taux de fécondité le plus élevé (figure 2 en dessous). Auteurs Celui des immigrées nées en Afrique subsaharienne ou en Turquie avoisine trois enfants (respectivement 2,91 et 3,12). La fécondité des immigrées nées en Europe ou dans les autres régions du monde se rapproche de la moyenne nationale, environ 2 enfants par femme. Ces niveaux de fécondité ne reflètent pas nécessairement ceux des pays d’origine. La Turquie, par exemple, affiche un taux de fécondité proche de 2 enfants par femme, au même niveau que le reste de l’Asie (2,1 enfants par femme en 2014 en Turquie, et 2,2 dans l’ensemble de l’Asie) (chiffres des Nations unies). Les pays du Maghreb ne dépassent pas 3 enfants par femme : 3,0, 2,5 et 2,2 enfants par femme en 2014 respectivement en Algérie, au Maroc et en Tunisie, toujours d’après les Nations unies. Les immigrées européennes elles-mêmes ont une fécondité supérieure à celle du pays d’origine. À l’inverse, la fécondité des immigrées venues d’Afrique subsaharienne est nettement inférieure à celle des femmes restées au pays. Il faut cependant relativiser ces écarts car tous ces taux de fécondité sont calculés uniquement sur les naissances survenues en France, alors que beaucoup de migrantes attendent d’entrer sur le territoire pour avoir leur premier enfant. On surestime donc leur fécondité si on omet d’intégrer dans le calcul la fécondité encore réduite de la période antérieure et celle qui fait suite au pic des premières années de séjour.

La fécondité observée à travers la lorgnette des années récentes

Les migrantes enchaînent en effet une phase de sous-fécondité, avant leur entrée en France, et une phase de surfécondité, juste après leur arrivée. Le recensement de la population le montre bien. Il permet en effet de déduire l’indicateur conjoncturel de fécondité des immigrées à partir des dates de naissance des enfants recensés dans les familles (méthode des « enfants déclarés au foyer « ). Celui-ci ne dépasse pas 1 enfant par femme avant leur arrivée en France mais monte en flèche dans l’année qui suit, aux alentours de 4 enfants avant de revenir au régime de croisière. Rappelons le principe de l’indicateur conjoncturel de fécondité : il mesure chaque année ce que serait la fécondité finale des femmes si elles gardaient toute leur vie le niveau de fécondité observé actuellement aux divers âges. L’indicateur est donc très sensible aux effets de calendrier et de territoire. En se contentant de mesurer la fécondité du moment à partir des seules naissances survenues en France et après une vague d’entrées récente, on surestime la fécondité des immigrées, puisque, comme déjà mentionné, on laisse de côté à la fois la sous-fécondité antérieure à l’arrivée et le retour ultérieur à la normale. En privilégiant les arrivées récentes, l’indicateur du moment fait l’hypothèse que les immigrées se comporteront toute leur vie comme de perpétuelles arrivantes – un peu comme si l’on mesurait la densité du trafic automobile en l’observant uniquement aux barrières de péage, tout en voulant la comparer à celle d’un tronçon sans barrière.

La fécondité des immigrées : le bilan complet sur toute la vie

D’où l’intérêt de prendre en compte l’ensemble de la trajectoire féconde dans toutes les populations, en passant de l’indicateur conjoncturel à un indicateur de « descendance finale » (le nombre total d’enfants atteint au terme de la vie féconde). D’après l’enquête Famille et logements de 2011, les immigrées nées entre 1961 et 1965 ont eu en définitive 2,42 enfants au cours de leur vie (figure 3). Ce chiffre varie selon le pays d’origine, entre un minimum de 2,00 pour les immigrées européennes et un maximum de 2,85 pour celles d’origine maghrébine. La descendance finale des immigrées est supérieure à celle des natives, mais l’écart s’est réduit de moitié par rapport à celui qu’on observait dans les générations de femmes nées dans les années 1931-1935 (figure 3). En dressant ainsi le bilan complet de la fécondité des générations successives, on observe très clairement un mouvement général de convergence des comportements, tant au sein de la population immigrée qu’avec le reste de la population. Auteurs

L’apport des immigrées au taux de fécondité du pays : comparaisons européennes

Comment la France se situe-t-elle par rapport aux autres pays européens ? Dans la moitié d’entre eux, les immigrées contribuent, comme en France, à augmenter le taux de fécondité (figure 4). Mais dans un pays sur quatre, elles sont trop peu nombreuses pour pouvoir modifier le taux, comme on le voit dans la plupart des pays anciennement communistes d’Europe du Centre ou de l’Est : pays baltes, Pologne, Tchéquie, Roumanie, Bulgarie. Les Pays-Bas sont à part : les immigrées ont beau représenter une part importante de la population (12 %), elles ne relèvent pas le taux de fécondité du pays car leur fécondité ne diffère guère de celle des natives. On trouve même des pays où les immigrées contribuent à réduire le taux de fécondité national au lieu de l’augmenter, comme l’Islande ou le Danemark. Auteurs Si la France est aux premiers rangs des taux de fécondité en Europe, cela ne vient donc pas tant de l’immigration que d’une fécondité élevée des natives et c’est celle-ci qu’il convient d’expliquer. Impossible de le faire sans évoquer les effets d’une politique de soutien à la famille pratiquée avec constance par la France depuis soixante-quinze ans et dans un large consensus. Mais ceci est une autre histoire… Sabrina Volant (Insee) a co-rédigé cet article. Ce texte est adapté d’un article publié par les mêmes auteurs à l’été 2019 dans Population et Sociétés n° 568, « La France a la plus forte fécondité d’Europe. Est-ce dû aux immigrées ? ».The Conversation Gilles Pison a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche française et des National Institutes of Health américainsFrançois Héran a été nommé à la présidence du conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

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