
04.10.2026 à 19:38
Gabriel Gervais
Les sanctions compliquent l’assurance, le financement et les paiements liés au commerce russe. Moscou contourne ces obstacles, mais au prix de coûts croissants et d’une dépendance renforcée envers la Chine.
<p>Cet article Assurance : un effet lent des sanctions, mais de plus en plus nocif pour la Russie a été publié par desk russie.</p>
La Russie se vante de sa capacité à contourner les sanctions internationales. Mais l’étau se resserre autour d’elle. Il ne suffit plus de savoir qui achète le pétrole russe, mais aussi qui peut assurer le navire, réassurer l’assureur, vérifier le bilan et faire reconnaître le contrat. C’est là que, depuis 2026, l’effet lent des sanctions devient le plus visible et démontre son efficacité redoutable.
Le 11 septembre 2026, la Banque de Russie a annoncé qu’elle injecterait 165 milliards de roubles, soit environ 1,96 milliard de dollars, dans la Russian National Reinsurance Company (RNRC), son réassureur public. Les frappes ukrainiennes contre des raffineries, des entrepôts et d’autres actifs économiques ont fait monter la demande de couverture contre le sabotage et le terrorisme34. Une semaine plus tard, le marché londonien de l’assurance maritime a classé l’ensemble de la mer Noire comme zone à haut risque, après la multiplication des attaques contre les navires commerciaux36.
Ces deux décisions résument une évolution commencée en 2022. Les sanctions occidentales n’ont pas seulement visé les banques, les hydrocarbures ou les technologies russes. Elles ont aussi touché des infrastructures moins visibles de la mondialisation : l’assurance, la réassurance, l’audit financier et les services juridiques qui permettent à une transaction d’être acceptée au-delà des frontières. Un navire peut avoir une cargaison et un acheteur. Une entreprise peut avoir un contrat. Cela ne suffit pas toujours. Il faut encore que le risque soit assuré, que l’assureur puisse lui-même se réassurer, que ses comptes soient jugés crédibles et que les contrats soient reconnus par les banques, les ports et les autres parties concernées.
La Chine aide la Russie à contourner une partie de ces contraintes : elle achète son énergie, fournit du yuan et dispose de ses propres banques, armateurs et assureurs. Mais elle ne remplace pas entièrement l’écosystème construit autour de Londres, de l’Union européenne et, pour les paiements, des États-Unis. En 2026, les sanctions occidentales ressemblent moins à un arrêt brutal qu’à une pression qui s’accroît lentement : davantage de risques pour l’État russe, des circuits plus coûteux et une dépendance accrue à la Chine.
L’assurance est la première de ces infrastructures. Son principe est simple : une entreprise paie une prime pour transférer à un assureur le coût d’un événement incertain. Mais un assureur ne garde pas seul tous les risques. Il en cède une partie à un réassureur. La réassurance est donc, en quelque sorte, l’assurance des assureurs. Elle permet de couvrir des sinistres qui seraient trop importants pour un seul bilan.
Dans le commerce international, plusieurs assurances se complètent. L’assurance « hull » couvre les dommages subis par le navire, tandis que le P&I protège principalement l’armateur lorsqu’il engage sa responsabilité, par exemple après une collision ou une pollution. L’assurance des marchandises transportées indemnise le propriétaire de la cargaison en cas de perte ou de détérioration. L’assurance-crédit protège le vendeur lorsque son client ne paie pas, notamment en cas de faillite. Enfin, l’assurance contre les risques politiques peut couvrir certaines pertes provoquées par une décision publique ou par un conflit, comme la confiscation d’un actif, l’impossibilité de rapatrier des fonds ou des dommages de guerre. Ces garanties facilitent aussi l’accès au financement : une banque peut accepter plus facilement de prêter si elle sait qu’un sinistre ne fera pas disparaître toute la valeur de l’actif ou des revenus attendus. Aviation, énergie, infrastructures et cyber ont leurs propres couvertures. Cette chaîne conditionne souvent l’accès au financement.
Elle a donné aux sanctions occidentales un levier particulier. Les douze clubs de l’International Group of P&I Clubs couvrent environ 87 % du tonnage océanique mondial37. Le Royaume-Uni peut donc agir non seulement sur le pétrole russe, mais sur les services nécessaires à son transport. Son régime de plafonnement du prix du pétrole vise le transport maritime mais aussi les services associés. Il inclut l’assurance, la réassurance, le courtage, l’évaluation du risque et le règlement des sinistres. Depuis le 31 janvier 2026, le plafond britannique applicable au brut russe est fixé à 44,10 dollars par baril38. L’objectif n’est pas d’empêcher tout baril de circuler, mais de conditionner l’accès à des services recherchés au respect du plafond.
L’audit financier constitue une deuxième infrastructure. Il s’agit de l’examen indépendant des comptes qui garantit l’efficience des marchés financiers et des investissements. Pour un assureur, l’enjeu porte notamment sur les actifs et sur les sommes estimées pour payer les sinistres. Depuis 2023, la norme comptable internationale IFRS 17 impose aux groupes concernés des estimations actualisées des flux futurs et un ajustement explicite pour le risque42. Une guerre complique ces calculs : combien de sinistres, quelles exclusions, quels remboursements du réassureur ? L’auditeur vérifie si cette traduction financière est suffisamment étayée.
L’Union européenne a précisément sanctionné cette fonction. Depuis juin 2022, l’article 5n du règlement 833/2014 interdit, sous réserve d’exceptions et de dérogations, la fourniture directe ou indirecte à l’État russe et aux entités établies en Russie de services de comptabilité, d’audit transactionnel, d’audit légal, de tenue de livres et de conseil fiscal44. Les grands réseaux internationaux (notamment les BigFour : Deloitte, PwC, EY, KPMG) se sont parallèlement séparés de leurs activités russes. PwC, par exemple, a finalisé la sortie de son ancienne firme russe en juillet 202245. La Russie continue bien sûr d’auditer ses entreprises, mais elle le fait dans un écosystème devenu principalement national.
Une troisième infrastructure est juridique. Il n’existe pas de droit mondial unique de l’assurance : une opération maritime peut réunir un armateur, un assureur, une banque, un propriétaire de cargaison et plusieurs ports relevant de pays différents. Le contrat doit donc préciser le droit applicable, les risques couverts ou exclus, ainsi que le tribunal ou l’arbitrage compétent en cas de litige. Londres joue ici un rôle central. Son marché concentre assureurs, courtiers, juristes et arbitres spécialisés, et les clauses types qui y sont élaborées servent souvent de référence dans le commerce maritime international. Les sanctions peuvent alors produire un effet très concret : si une opération les enfreint, une clause peut suspendre la couverture et interdire à l’assureur de verser l’indemnité. Un navire peut donc être assuré sur le papier sans que cette assurance soit réellement utilisable. La guidance britannique cite par exemple des clauses du Lloyd’s Market Association suspendant une couverture si une opération viole les sanctions46. Une police qui ne peut pas être exécutée, payée ou reconnue perd une grande partie de sa valeur économique.

La Russie a répondu en reconstruisant ces fonctions à l’intérieur de son propre système. La RNRC est devenue le principal réassureur domestique après le retrait des réassureurs internationaux. L’annonce du 11 septembre 2026 est révélatrice : lorsqu’un risque devient trop important pour les assureurs privés russes, la Banque centrale augmente le capital du réassureur public. Elvira Nabioullina (présidente de la Banque centrale de Russie) a indiqué que RNRC réassurait désormais pratiquement tous les risques liés au terrorisme et au sabotage tout en continuant à soutenir des secteurs stratégiques47. Le risque n’a donc pas disparu. Il remonte vers le bilan public.
L’audit suit la même logique de repli vers un système national. En mars 2026, la Banque de Russie a publié son premier examen du marché de l’audit des sociétés publiques et institutions financières. Son registre comptait 41 cabinets autorisés à auditer les organisations financières considérées comme socialement importantes48. Là encore, la fonction n’est pas supprimée. Elle change d’écosystème et de supervision.
La Chine donne à cette architecture une profondeur supplémentaire. La plupart des quelques 240 milliards de dollars du commerce bilatéral sont désormais réglés en roubles et en yuans49. Pékin dispose aussi d’une capacité maritime. Au 20 février 2026, le China P&I Club annonçait couvrir 104,8 millions de tonnes brutes et 2 199 navires, soit, selon le club, le huitième rang mondial en tonnage50.
Mais l’International Group of P&I (acteurs anglo-saxons, européens et japonais, secrétariat basé à Londres) couvre encore environ 87 % du tonnage océanique mondial. La Chine ne reproduit donc pas à elle seule le réseau de clubs, courtiers, réassureurs, experts et juristes associé au marché londonien. Ses grands groupes doivent en outre préserver leur accès aux marchés occidentaux. En avril 2026, Pékin et Bruxelles ont levé réciproquement des mesures visant des établissements financiers après un épisode de sanctions liées à la Russie51.
La dépendance monétaire révèle la même asymétrie. Au printemps 2026, la Banque de Russie a proposé d’imposer aux banques des réserves obligatoires en yuans. Les taux de swap en devise chinoise avaient dépassé 40 % en mars, après une baisse des entrées de yuan et une forte demande de prêts52. Moscou s’est donc partiellement libérée du dollar américain, mais cela ne signifie pas son autonomie. Elle dépend davantage d’une monnaie émise par un partenaire dont les intérêts commerciaux sont beaucoup plus larges que sa seule relation avec la Russie.
Pourquoi ce sujet réapparaît-il avec autant de force en 2026 ? D’abord parce que la guerre touche davantage d’actifs à l’intérieur même de la Russie. Les frappes de drones et missiles contre les infrastructures économiques font monter les primes et les besoins de réassurance. La recapitalisation de RNRC n’est donc pas seulement la conséquence d’une sanction ancienne. Elle montre qu’à l’isolement partiel de la Russie du marché international s’ajoute désormais une hausse du risque assuré, au moment même où Moscou doit absorber davantage de dommages53.
Ensuite, les sanctions se déplacent de l’entreprise isolée vers l’écosystème de contournement. Le vingtième train de sanctions européen d’avril 2026 a renforcé les restrictions contre des banques russes mais aussi contre des institutions de pays tiers, des plateformes crypto et des agents facilitant les paiements internationaux russes54. En juillet, le vingt-et-unième paquet a ajouté 41 navires de la flotte fantôme aux interdictions d’accès aux ports et renforcé les restrictions visant banques, services financiers et acteurs de pays tiers55. Le raisonnement change : il ne suffit plus de sanctionner le tanker ; il faut agir sur le financement, l’assurance, les paiements, les ports et les intermédiaires qui le rendent utilisable !
Enfin, le risque de guerre se diffuse au-delà de la Russie. Le 18 septembre, le Joint War Committee du marché londonien a élargi la zone maritime à haut risque à l’ensemble de la mer Noire. Les assureurs peuvent alors exiger des surprimes ou des conditions supplémentaires pour des trajets qui ne concernent pas nécessairement un port russe56. La guerre renchérit donc aussi le commerce régional. Cela rappelle que l’assurance n’est pas seulement un outil de sanction : c’est le prix collectif du risque géopolitique.
C’est ici que l’efficacité lente apparaît. La Russie exporte toujours du pétrole, trouve des assureurs, audite ses institutions et commerce avec la Chine. Mais chaque contournement déplace le coût : flotte plus complexe, risque accru pour le réassureur public, circuits juridiques fragmentés, audit plus national et contraintes nouvelles de liquidité en yuan. Les sanctions agissent moins comme un interrupteur que comme des frictions cumulatives.

La conclusion n’est donc ni que les sanctions ont isolé la Russie, ni qu’elles ont échoué parce que Moscou commerce avec la Chine. Elles ont contribué à faire émerger un système plus fragmenté. La Russie dispose d’une capacité nationale plus forte pour assurer, réassurer et auditer son économie. La Chine lui offre un débouché, une monnaie et des infrastructures supplémentaires. Mais cette autonomie reste incomplète et plus dépendante des bilans publics russes et des choix chinois.
L’Union européenne et Londres conservent en parallèle un avantage différent, souvent sous-estimé mais létal : la capacité à assembler assurance, réassurance, droit, audit et capitaux pour rendre un risque internationalement finançable. L’Ukraine en devient le laboratoire. La BERD a mis en place une garantie pouvant atteindre 110 millions d’euros afin de soutenir la réassurance privée de certains risques de guerre57. MIGA, l’agence de garantie du Groupe Banque mondiale, avait émis 573 millions de dollars de nouvelles garanties en Ukraine depuis février 2022 à juin 202658. Le Royaume-Uni maintient enfin une capacité de 3,5 milliards de livres d’assurance-crédit export pour des projets ukrainiens59.
Ces mécanismes répondent au même objectif que les sanctions contre la Russie, mais en sens inverse. Pour Moscou, l’enjeu est de continuer à commercer malgré la perte d’une partie des infrastructures occidentales. Pour Kyïv et ses partenaires, il s’agit de rendre à nouveau assurables des investissements que le marché privé juge trop dangereux. Dans les deux cas, la frontière entre puissance publique et marché privé se déplace.
L’enjeu de 2027 sera de mesurer jusqu’où chacun peut élargir sa zone d’assurabilité, c’est-à-dire l’ensemble des risques que ses marchés acceptent effectivement de couvrir. Moscou devra absorber des risques que les marchés internationaux ne couvrent plus. Pékin devra arbitrer l’exposition de ses institutions au contournement des sanctions. Londres et l’Union européenne chercheront à conserver leur rôle dans la fixation, la certification et la mutualisation du risque. Les États-Unis resteront essentiels par le dollar et les sanctions financières60.
La mondialisation ne disparaît pas : elle se fragmente dans la limite d’infrastructures invisibles. La ligne de partage n’est plus seulement de savoir qui achète le pétrole russe, mais qui peut assurer le navire, réassurer l’assureur, auditer le bilan et faire reconnaître le contrat. C’est là que, depuis 2026, l’effet lent des sanctions devient le plus visible et démontre son efficacité redoutable.
<p>Cet article Assurance : un effet lent des sanctions, mais de plus en plus nocif pour la Russie a été publié par desk russie.</p>