
15.06.2026 à 07:00
Au Poste
Chaque lundi matin, Au Poste tente de mettre un peu de trouble dans l’ordre médiatique dominant.
Tayeb Khouira: secrétaire national de Solidaires, ancien porte-parole de Sud-Aérien est agent de piste à Roissy-Charles-de-Gaulle, il raconte une convocation qui ressemble à tout sauf à ce qu'on lui avait annoncé. Le 20 janvier 2024, un samedi à 18h, un numéro inconnu l'appelle: le commissariat du Blanc-Mesnil veut lui parler. Il se présente, se fait fouiller, monte au premier étage. Deux agents lui posent leur première question: vous savez pourquoi vous êtes là? Il répond: le vol d'un carte bancaire dont il est victime. Réponse: «Ah non, c'est une histoire plus grave.» Ce qu'on lui reproche: «glorifier le Hamas» et inciter ses collègues à «tout faire exploser sur l'aéroport». S'enchaînent deux heures de questions sur son militantisme, son soutien à la Palestine, et --- révélateur --- quelle mosquée il fréquente et s'il envoie de l'argent à l'étranger. Aucun PV, aucun droit notifié, aucun avocat. En sortant, il rappelle le numéro: désactivé.
Ce n'était pas des agents du commissariat qui l'interrogeaient mais ceux de la DGSI. Les caméras de surveillance ont prouvé sa présence. L'IGPN, saisie, s'est dessaisie. La DGSI a mené sa propre enquête sur elle-même. Lors d'une seconde convocation, une agente lâche: «Même nous, on n'a pas accès au dossier. C'est classé secret défense. Ça vient de très haut, et quelqu'un de très bien placé vous en veut.» Dans les dépositions récupérées après le classement de sa plainte, les agents évoquent «une alerte sur un attentat imminent» le jour même. Tayeb Khouira démonte: «On n'appelle pas quelqu'un qui doit commettre un attentat à 18 heures.» Aucun badge bloqué, aucun collègue interrogé à Roissy. Pour lui, le mobile est politique: figure des blocages de l'aéroport pendant la réforme des retraites, soutien affiché à la Palestine, à l'approche des JO. «C'était un cocktail de répression syndicale, c'était de la barbouillerie tout simplement.» Avec Solidaires et la Ligue des droits de l'homme, il saisit le tribunal administratif pour engager la responsabilité de l'État.
Céline Thiebault-Martinez: députée PS de Seine-et-Marne, elle, a déposé le 2 décembre 2025 une proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles transpartisane, portée avec des élus communistes, écologistes et du bloc central, adossée aux associations féministes et enfantistes, la loi a dormi. L'affaire Lyhanna l'a ressortie du tiroir: elle sera discutée à partir du 15 juillet --- mais pas sous la forme voulue par ses auteurs, Lecornu ayant choisi un véhicule législatif plus étroit.
Thiébault-Martinez commence par les chiffres: 160 000 enfants victimes de VSS par an, un toutes les trois minutes. 270 000 femmes victimes de violences conjugales en 2023, en hausse de 10%. 94% des plaintes pour viol classées sans suite. 1% des violeurs punis. Elle dénonce le «pointillisme législatif» des gouvernements successifs --- des petites lois qui ne font pas système face à des violences qui, elles, font système. Sa proposition: une juridiction spécialisée sur le modèle espagnol, des magistrats et policiers formés au psychotrauma, la fin des alternatives aux poursuites pour VSS, une aide juridictionnelle sans conditions de ressources, la prescription glissante étendue aux majeurs. Sur Macron qui a dit que ce n'est pas une question de moyens: «Le budget a augmenté, mais qu'en a-t-on fait? On a surtout construit des places de prison.» Sur les 70 000 plaintes que Darmanin promet de réexaminer: «Cette annonce en elle-même n'a pas de sens parce qu'on ne sait pas à quoi elle sert en réalité.»
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09.06.2026 à 20:00
Au Poste
Premier plateau -- L'édition
Laurent Binet (auteur Grasset) revient sur la déflagration du printemps : le licenciement d'Olivier Nora, directeur de Grasset depuis 25 ans, après son refus de publier un texte d'extrême droite. «Ce premier soir, 130 auteurs qui claquent la porte d'une maison d'édition en une seule fois -- c'est quelque chose qu'on n'avait jamais vu, je crois, dans le monde.» Il reconnaît la critique de la naïveté antérieure : «Ça s'est pas passé il y a trois ans, ça se passe maintenant, c'est tout.»
Nicolas Norrito (éditions Libertalia) assume une franchise plus abrasive : «Ça fait des années qu'on vous dit de partir. L'avantage avec Bolloré, c'est qu'il avance franchement. Il n'y a pas de masque. C'est de l'extrême droite, c'est la croisade d'extrême droite.» Il souligne la concentration verticale : Hachette contrôle l'édition, la diffusion, la distribution et les points de vente (relais) depuis un siècle et demi, «le nerf de la guerre». Et reconnait que ses librairies dépendent d'Hachette, distributeur capable de livrer les livres plus vite que son ombre.
Anaïs Massola (syndicat de la librairie française) pointe la récurrence du problème : «Notre richesse est notre écurie d'auteurs» -- un vocabulaire qu'elle juge «particulièrement étrange» et révélateur d'un système de dépendance structurel.
Sarah Legrain (députée LFI, rapporteure de la future loi anti-concentration si LFI venait à prendre le pouvoir) formule le diagnostic politique : «Bolloré incarne l'alliance de l'ultralibéralisme et de l'extrême droite réactionnaire.» Sur les subventions publiques : «90% du marché du livre sont détenus par 10 groupes. Quatre d'entre eux contrôlent 70% du marché et 80% de la distribution. Si, en plus, c'est eux qui captent les aides publiques aux livres, là il y a un sujet.»
Deuxième plateau -- Le cinéma
Marine Rio (collectif Zappé Bolloré, programmatrice) explique l'origine de la tribune Cannes : «On a utilisé ce dernier festival avant l'élection présidentielle de 2027 en se disant que c'était peut-être le dernier festival de Cannes sans l'extrême droite au pouvoir.» Elle révèle que Jean-Pascal Zadi n'a jamais retiré sa signature de la tribune : «Cette information vient du JDD. Aucun autre journaliste n'est allé vérifier en appelant Jean-Pascal Zadi. C'était un mensonge.»
Arié Alimi (avocat, CGT Spectacle, Ligue des droits de l'homme) détaille la procédure judiciaire contre Canal+ pour discrimination : «À partir du moment où [le directeur de C+] Saada dit "on ne travaillera plus avec ces gens-là", la discrimination est déjà en œuvre. Il n'a même pas besoin de faire quoi que ce soit. Il suffit qu'il l'ait dit.» Il exhorte : «On ne peut pas lutter contre Bolloré et aller sur CNews nourrir la bête.»
Joseph Paris (SRF) prévient d'un glissement : après la déclaration de Saada sur les signataires, ce dernier a franchi un cran supplémentaire en annonçant des clauses pénalisant «les porteurs de projet dont la parole aurait porté préjudice à Canal Plus» -- soit l'ensemble des cinéastes. «Ce n'est plus simplement les signataires. C'est une modalité précise de mise en œuvre d'un contrôle sur leurs paroles.»
Sur la logique Bolloré dans le cinéma, Arié Alimi tranche : «Il veut acheter des vecteurs de la culture, les vider de leur substance et en faire des véhicules, des armes de guerre idéologiques. C'est disparaître maintenant ou disparaître à petit feu. Il n'y a pas d'alternative.»
Troisième plateau -- Les médias
François Bonnet (Fonds pour une Presse Libre) résume le danger en une phrase : «Le danger, il est immédiat. C'est l'installation en France d'un régime autoritaire, xénophobe, fondé sur l'inégalité.»
Thibaut Bruttin (RSF) détaille la stratégie de Bolloré/CNews : faire du pluralisme une neutralité mathématique, contourner les obligations de la loi de 1986 en invitant uniquement des journalistes d'extrême droite, des think-tanks idéologiquement marqués, tout en ciblant systématiquement des journalistes dans des campagnes hebdomadaires de harcèlement à l'antenne. Une décision de l'Arcom sur le pluralisme de CNews est imminente : «Si on gagne, on va s'en prendre plein la poire. Si on perd, aussi.»
Une folle soirée en partenariat avec Césure
09.06.2026 à 08:00
Au Poste
Nicolas Sarkozy a passé 20 jours à la prison de la Santé, en a tiré un livre vendu à 100 000 exemplaires, et s'est offert une tribune nationale sur ce que c'est qu'être détenu en France. Laélia Véron, linguiste et enseignante en milieu carcéral depuis dix ans, et Julien Fischmeister, de l'OIP, qui reçoit 4 500 témoignages de détenus chaque année, publient la réponse : Ce que Sarkozy n'a pas dit sur la prison. Il ne s'agit pas seulement de corriger des contre-vérités sur la taille d'une cellule , mais de savoir qui a le droit de parler de la prison en France, et pour quoi faire.