
08.09.2026 à 09:00
Au Poste
Nouveau studio, régie en panne, plateau à la dérive: l'émission commence par un aveu de bordel. Ça tombe bien. Emmanuel Marre revendique le désordre, «on essaie de nous aussi de ne pas cacher, de ne pas enlever le bordel sur le plateau», et Swann Arlaud, la veille, s'est improvisé ouvreur dans une salle bondée, «un moment de grande joie et de partage». Il commence l'entretien muet, sur la défensive: «là c'est au poste, je me méfie. On sait que les mots peuvent se retourner contre nous».
Septembre 1940. Un ingénieur de 49 ans débarque à Vichy sans un sou, un traité pétainiste sous le bras. Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur, devenu théoricien politique après la défaite. Le livre existait vraiment, micro-édité, réédité en 54 chez le premier éditeur de Céline, et jamais lu: «aucun des exemplaires que j'ai vu n'a jamais été ouvert». Le film sert de coupe-papier. Dessous: «il y a eu toute une mémoire fantôme de la collaboration en France», dont «les racines reprennent».
Pas de monstres à l'écran. Des notes de frais, des télégrammes corrigés au ruban, un calcul de volume d'essence pour un convoi. Vichy comme science de gestion. «On a beau toujours faire des tableurs Excel, en fait la vie elle rentre jamais dans les tableurs Excel», dit Marre, pour qui «la rationalisation est un mirage et un dangereux mirage». Le mirage broie: «le management produit du désordre». De Pétain, on ne verra qu'un képi. La question est ailleurs: pourquoi «un système qui a besoin de tenir sur un grand chef à casquette»?
Arlaud a joué sans texte, sans éclairage, avec une Bolex qu'il faut chauffer dix minutes: «il n'y a pas de sacralisation de ce qu'on va filmer», et «parfois on pense que ça tourne mais ce n'est que de la chauffe». Son Henri: «une sorte de raté très ambitieux». Convaincu ou arriviste? «Je ne crois pas avoir tout à fait la réponse.» Sur le plateau, les prises avaient des noms: conformiste, paumée. Et «parfois on avait des prises macronistes».
Le film se tourne comme il pense. Trocadéro, tournage interdit, l'équipe bluffe le vigile: «on est étudiant dans une école cinéma». La Maison du Peuple et la CGT accueillent le tournage sans rien demander, le film leur fera un don. «Ça serait quand même emmerdant si on veut dénoncer un système politique que le tournage applique les principes», dit Marre, avant de nuancer: «il faut pas être plus pur que la pureté».
Fin d'émission, Dufresne exhibe la cafetière du studio, jumelle de celle du film. Moi président? Marre refuse la question: «je n'aime pas les chefs». Arlaud tranche: «La sixième république, justice sociale, écologie.»
07.09.2026 à 07:00
Au Poste
Première matinale de la saison. Ritchy Thibault devait ouvrir le bal à 7h30. Il n'est jamais venu. On apprendra en fin d'émission pourquoi: il était en garde à vue, interpellé la veille lors d'une marche blanche. Son procès s'ouvre mardi, pour avoir rappelé à Macron que la France est le pays qui fait tomber la tête des monarques.
Elsa Gambin, ancienne éducatrice spécialisée, Nantaise, signe avec la dessinatrice Fanny Vella «La petite histoire des luttes» (Leduc Graphic), préfacé par Olivier Besancenot. Douze chapitres, une BD pensée pour les ados, et une seule idée fixe: rien n'a été donné. «Des militants, des militantes sont descendus dans la rue, des syndicalistes, c'était vraiment rappeler ça, que tout ce qu'on a, on le doit qu'à nous, et qu'accessoirement on essaye de nous les sucrer depuis un petit moment maintenant.»
Le livre s'ouvre sur une banderole. Objet banal, objet politique: «Les banderoles sont volées par les policiers depuis quelques années, donc ça veut bien dire que cet objet vient déranger.» Suivent un papyrus égyptien attestant la grève des ouvriers de Ramsès III, faute de paye, et Flora Tristan, ouvrière en fuite d'un mari qui a tenté de la tuer: «Elle a fait sa tournée de toutes les entreprises de France avec son manifeste politique pour penser les droits des ouvriers, avec sa balle logée dans le corps.» Elle avait pensé la lutte ouvrière avant Marx.
Trois chapitres pour la répression: violences policières, maintien de l'ordre, technosurveillance. Gambin raconte le choix français: «le pays a fait le choix de laisser sa chaise vide et de se dire, nous on va continuer à taper sur la gueule de nos citoyens, de nos citoyennes.» Et le constat qui ne fait plus scandale: «Aujourd'hui la police française est celle qui mutile et qui tue le plus en Europe. Cette simple phrase, c'est un scandale d'État, et j'ai l'impression que ça passe crème.» La suite s'écrit avec les drones, les écoutes, les caméras posées chez les militants. D'où le kit du manifestant, en fin d'ouvrage, et son conseil: «Aujourd'hui le smartphone, on est obligé, légalement, de l'ouvrir si on est en garde à vue, et donc si on ne veut pas l'ouvrir, le mieux c'est tout simplement de ne pas l'avoir avec soi.»
La lutte est-elle de gauche? Le livre laisse la question ouverte, entre Danielle Tartakowsky et Ludivine Bantigny. L'ouvrage est dédié à Nantes, capitale des luttes: pas de déclaration en préfecture depuis la mort de l'ouvrier Jean Rigollet en 1955, Notre-Dame-des-Landes à trente minutes. «Il y a un fort potentiel insurrectionnel à Nantes.» Puis sont venus la répression, les contrôles judiciaires, la fatigue. Ça couve encore.
04.09.2026 à 09:00
Au Poste
Zurich, 1916. Cent et quelques jours pendant lesquels une troupe d'artistes ouvre un cabaret et fait sauter TOUS les codes du vieux monde pendant que l'Europe s'entre-tue. Dada irrigue ensuite tout : surréalistes, situationnistes, punks. Le duo Bocquet au scénario, et Kent, au dessin et à la couleur, ont su capter l'ambiance comme personne. Leur merveilleuse BD Cabaret Voltaire rend merveilleusement hommage à cette avant-garde sans nulle autre pareille. Dada vaincra! C'était ce matin Au Poste!
Un scénariste qui creuse depuis trente ans, un dessinateur qui fut punk à vingt ans: leur Cabaret Voltaire raconte comment, en 1916, une bande d'exilés a inventé une contre-culture totale.
Kent décrit un lieu improbable dans un quartier mal famé de Zurich, où des artistes fuyant le front décident «de monter un joyeux bordel créatif». La formule qui a lancé le livre tient en trois mots: «Un club punk». Bocquet précise: «C'était une scène libre» où l'on pouvait déclamer Dostoïevski ou faire du bruit avec sa bouche, «et ça c'est leur manière de dire fuck la société». Le mobile est politique: «les élites culturelles ont failli à leur mission qui est de maintenir la paix et l'amour entre les peuples».
Le dessinateur, lui, a fui Tardi («qui peut mieux que lui dessoner 14-18?») et cherché l'expressionnisme: dans le cabaret, la page se déstructure, «ça pète dans tous les sens»; dehors, c'est la bichromie du quotidien. Kent a découvert tardivement sa propre filiation --- à 20 ans, avec Starshooter, il avait décidé d'oublier Dada: «je fais table rase de mon passé lycéen». D'où son agacement devant la récupération: «tout le monde est punk maintenant». Sur les huées reçues par les dadaïstes, il tranche: «C'était le meilleur cadeau qu'on pouvait leur faire, c'est de les huer.»
Bocquet, biographe de femmes oubliées, refuse le récit officiel des cinq pères fondateurs du mouvement Dada et rappelle qui payait l'électricité et attirait le public: «sans Emmy Hennings qui serait venu au cabaret Voltaire?» Sa méthode: «Tout est vrai, c'est mon principe», les dialogues sont composés de phrases réellement prononcées ou écrites. «C'est la mise en scène de la réalité.»
Reste la blessure française. «Dada est effacé de l'histoire de l'art en France», constate le scénariste, phagocyté puis absorbé par un Breton qui méprise le «petit métèque» roumain Tzara. Alors il se lâche: «soyons surréalistes, chions sur la gueule de Breton», «cette bande de Breton qui veut être une sorte de tsar de la culture».
Et puis, un moment de grâce. Kent se revoyant, en 1977, tout cassant, dans le Get Baque de Starshooter.