
30.01.2026 à 11:00
David Dufresne
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La réalisatrice et afroféministe analyse la suprématie blanche comme un régime politique structurant la société française.
Elle relie santé, capitalisme, racisme et patriarcat à partir d’exemples concrets et documentés.
De l’affaire Naomi Muzenga au pluriversalisme, en passant par son propre parcours, elle propose une lecture située et rigoureuse.
Une belle (et longue) (et franche) conversation exigeante sur la manière de penser et d’organiser les luttes sans effacer les rapports de domination.
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« Comment vivre libre dans un monde façonné par l’oppression raciale ? » Avec Vivre, libre (Éditions La Découverte), Amandine Gay, réalisatrice et militante afroféministe, répond par un manifeste intime, politique, et à succès. À travers son parcours de femme noire, adoptée et bisexuelle, elle déconstruit la suprématie blanche, non comme une idéologie qui serait aux mains de quelques uns (puissants), mais comme un système qui structure nos vies – amitié, sexualité, travail.
Sans concession, elle interpelle : « On peut être complice de la suprématie blanche sans être raciste. » Un livre-vérité, mi-récit autobiographique mi-analyse sociale (de bell hooks à Charles W. Mills), qui force à regarder en face nos privilèges et nos silences. Car pour Gay, la lucidité n’est qu’un début : l’urgence est d’agir.
Définition structurante de la suprématie blanche comme un cadre politique global, pensée explicitement comme «un régime politique», qui organise durablement les rapports sociaux, économiques et symboliques, bien au-delà des intentions individuelles ou des comportements isolés.
Analyse du racisme comme système matériel et historique, produisant des effets concrets sur les trajectoires de vie, les droits et les possibilités d’action, et non comme une simple question morale ou culturelle.
Critique approfondie de l’universalisme républicain, présenté comme un dispositif qui se prétend neutre mais qui hiérarchise implicitement les expériences, en imposant un point de vue dominant comme horizon commun indiscutable.
Présentation du pluriversalisme comme alternative politique, défini comme «la possibilité de faire coexister plusieurs mondes», permettant de penser l’égalité sans exiger l’effacement des différences ni la soumission à une norme unique.
Mise à distance de la convergence des luttes comme mot d’ordre abstrait, au profit d’une stratégie de coalition fondée sur le réel des rapports sociaux, avec l’idée assumée que «parfois nous ne sommes pas des alliés objectifs».
Analyse des rapports de classe à l’intérieur même des groupes opprimés, montrant comment des intérêts matériels divergents peuvent produire des conflits, notamment lorsque certaines positions sociales bénéficient indirectement des systèmes de domination.
Refus d’une lecture strictement économiciste de l’émancipation, affirmant clairement que «si on me parle d’anticapitalisme sans parler de capitalisme racial, on n’est pas ensemble», et rappelant l’imbrication historique de l’exploitation économique et de la race.
Insistance sur la nécessité de penser ensemble capitalisme, suprématie blanche et patriarcat, non comme des oppressions concurrentes mais comme des systèmes qui se renforcent mutuellement et structurent l’ordre social.
Réflexion assumée sur la position située de l’autrice, rappelant que toute analyse est produite depuis un lieu social précis, et que reconnaître ce point de vue situé est une condition de la rigueur politique et intellectuelle.
Conclusion sur les formes d’action collective, appelant à des luttes capables à la fois de résister aux systèmes de domination existants et de formuler «d’autres formes de faire société», sans délégation ni effacement des rapports de pouvoir internes aux mouvements.
29.01.2026 à 21:08
David Dufresne
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La route n’est pas qu’un ruban d’asphalte : elle est une construction politique, sociale et culturelle.
De la fuite de Varennes aux gilets jaunes, des voies romaines aux autoroutes concédées, Nayel Zeaiter retrace plusieurs siècles d’histoire française par le prisme de la circulation.
À travers le dessin, la signalétique et l’ingénierie, il révèle comment la route organise les territoires, les conflits et les imaginaires.
Une plongée précise dans ce qui relie, sépare et fait exploser la société.
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Chaque page est une madeleine de Proust, on est sur la route, mais on découvre la guerre, la fiscalité rendue facile par les pavés, on croise des R5 ou des 2CV, on découvre l’histoire du rail, et ses batailles pour notre confort. Dans son roman graphique «La route, une histoire dessinée» (Gallimard), Nayel Zeaiter retrace plusieurs siècles d’histoire de la voirie en France, des charrettes aux autoroutes, en passant par les Gilets jaunes et les œuvres d’art monumentales qui jalonnent nos trajets. D’un trait bi-colore, le marron et le blanc des panneaux touristiques des autoroutes, il révèle comment la route a façonné nos paysages, nos sociétés, et nos luttes sociales.
La route est antérieure à la voiture et ne lui est pas réductible : « la route préexiste et survivra à la voiture », depuis les sentiers et « les coulées de bestiaux » jusqu’aux infrastructures modernes liées au commerce et à la guerre. Elle est d’abord pensée pour le transport lourd : « la route est proportionnée pour le trafic de camions ».
La construction routière répond à des logiques économiques et militaires constantes : « commerce et guerre » sont les moteurs principaux de la solidification des voies, aujourd’hui encore visibles dans le dimensionnement des autoroutes « faites pour que les camions circulent ».
L’histoire française se lit dans ses routes : la fuite de Varennes montre une organisation étatique du déplacement, avec des relais de poste permettant de parcourir « 240 km en 22 heures », révélant les limites logistiques et politiques du pouvoir monarchique.
Le rail bouleverse la vitesse historique des armées : « la vitesse des armées n’a pas vraiment évolué entre César et Napoléon », jusqu’à l’arrivée du train, capable de « transporter de grands nombres de personnes » et de transformer la guerre comme le travail.
Le vocabulaire de la mobilité est politique : la SNCF parle de « voiture » plutôt que de wagon pour concurrencer l’automobile, puis affirme « À nous de vous faire préférer le train », illustrant une bataille culturelle durable entre route et rail.
L’autoroute est un paysage fabriqué : le tracé, les virages, les perspectives, les falaises artificielles sont conçus pour « garder le conducteur éveillé », avec des procédés visant à produire un décor « qui a l’air naturel, sauf que ça ne l’est pas du tout ».
Les panneaux marron hérités de Jean Widmer forment une grammaire visuelle : une image d’abord, puis sa légende, afin de créer une attente et une narration du paysage, aujourd’hui abandonnée au profit de panneaux immédiats.
La route produit des conflits d’usage récurrents : l’arrivée de la voiture provoque « des histoires de caillassage », de tirs, d’accidents, obligeant à formaliser un code de la route alors que certains usages existaient déjà, comme « la priorité à droite ».
Les ronds-points cristallisent pouvoir et contestation : espaces techniques devenus lieux politiques, ils accueillent les gilets jaunes, les constructions en palettes, et concentrent critiques de l’urbanisme, de l’art public et de la mobilité.
La route est un outil central de lutte sociale : barricades de 1588, pavés de 68, opérations escargot, péages gratuits, palettes, entraves agricoles. « Bloquer la circulation pour être visible » traverse toute l’histoire contestataire française.
26.01.2026 à 20:01
Nora Bouazzouni
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Longtemps ignorée, caricaturée ou niée, la bisexualité reste à la marge de la marge des luttes féministes et queer.
Avec rigueur et précision, Stéphanie Ouillon et Camille Teste retracent l’histoire politique, sociale et médicale de cette identité marginalisée.
Chiffres, archives, expériences vécues : elles dévoilent une réalité marquée par l’invisibilisation, la biphobie et des violences spécifiques.
Un échange essentiel pour comprendre pourquoi les bisexuel·les sont partout… et pourtant si rarement écouté·es.
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Curieuses, indécises, immatures, traîtresses à la cause… Bien que nombreuses (en France, 10% des moins de 30 ans revendiquent cette identité), les personnes bisexuelles sont encore victimes de préjugés même au sein des communautés LGBTQIA+ et d’un manque de représentation, de la pop-culture aux sujets de recherche, en passant par les médias et les politiques de santé publique. Pourquoi ? Que produit la marginalisation et l’effacement de celles et ceux qui n’ont jamais cessé de militer dans les mouvements queer ?
Dans ce nouvel épisode de “Qui va faire la vaisselle ?”, Nora Bouazzouni reçoit Stéphanie Ouillon, autrice de Quelle bisexualité radicale ? Sur les traces de la bisexualité politique en France (1967-2007) (Tahin Party, 2025) et créatrice de la Newsletter bi·e, et Camille Teste, autrice d’Embrasser la bisexualité (Les Renversantes, 2025).
Les deux autrices constatent un manque structurel de ressources en français sur la bisexualité, malgré une présence démographique massive, rappelant que «10% des moins de 30 ans revendiquent cette identité» et que cette absence participe directement à l’invisibilisation politique et culturelle. «On s’est rendu compte qu’il n’y avait presque aucun livre sur la bisexualité en français»
Stéphanie Ouillon explique que la bisexualité est historiquement absente des pensées queer et féministes, malgré leur volonté affichée de déconstruire la binarité sexuelle, soulignant que «la bisexualité est le fantôme de l’identité sexuelle». «La bisexualité a été systématiquement absente, c’est un angle mort»
Camille Teste met en évidence les conséquences matérielles de cette invisibilisation à travers les données de santé mentale, précisant que les personnes bisexuelles sont «surreprésentées dans la dépression, les addictions et la précarité». «Les personnes bisexuelles vont moins bien que les personnes hétérosexuelles mais aussi que les gays et les lesbiennes»
Les invitées reviennent sur l’histoire médicale et psychiatrique de la bisexualité, décrite comme une phase transitoire ou une pathologie, rappelant que «le mot bisexualité a d’abord servi à décrire un état embryonnaire». «La bisexualité n’a jamais été pensée comme une identité adulte stable»
La biphobie au sein même des communautés LGBTQ+ est longuement analysée, notamment à travers les accusations de trahison et d’instabilité. «On nous a dit que la bisexualité était une arnaque politique»
Camille Teste décrit la charge cognitive permanente liée au fait de devoir prouver son identité, rappelant que «la bisexualité est la seule orientation qu’on doit sans cesse pratiquer pour être crue». «On nous demande toujours de prouver qu’on est bi»
Les discriminations spécifiques dans le monde du travail et de la santé sont détaillées, notamment la sexualisation immédiate de l’identité bi. «Quand on dit qu’on est bisexuel·le, on n’entend pas une identité mais une sexualité supposée»
Stéphanie Ouillon insiste sur la notion de passing hétéro ou queer, expliquant que cette assignation extérieure a un coût psychique élevé. «Le passing a un coût émotionnel énorme»
Les autrices montrent que la bisexualité a été effacée des récits militants, y compris lors des grandes mobilisations historiques, soulignant que «les bisexuel·les ont souvent dû se taire pour rester dans les luttes». «Ce n’était pas stratégique de dire qu’on était bi»
En conclusion, elles affirment la nécessité de prises de parole autonomes, rappelant une phrase fondatrice du militantisme bi. «Ce sera fini quand les bisexuel·les auront parlé»