
29.04.2026 à 18:00
Au Poste
Cette française qui a bossé par le passé pour le Wall Street Journal et le Financial Times, après des débuts aux Dernières Nouvelles d’Alsace a pris le risque de prendre la plume sous son seul nom, en publiant aux éditions du Seuil un livre sur son travail comme journaliste « accréditée » à l’Élysée. Livre qui parle autant du fonctionnement interne du « Château », que de l’info « H24 », des coulisses de la macronie, des basculements géopolitiques du monde, et bien sûr d’Emmanuel Macron, « véritable héros de roman », écrit-elle en tout fin de livre.
À ce titre, elle relate également les coulisses de nombreux voyages diplomatiques auxquels elle a participé pour Bloomberg, mais tire également le bilan de deux quinquennats Macron, souvent avec lucidité, et toujours avec un pointe d’ironie. Bien loin des traditionnels livres de journalisme politique, Ania nous embarque au plus près de son sujet, tout en y injectant une saine distance. Finalement, alors qu’elle le côtoie presque tous les jours, Macron ne lui a pas accordé d’entretien en tête-à-tête pour ce livre : « Peut-être est-ce mieux ainsi. On veut toujours être au plus près de son sujet pour mieux l’observer. Mais pas trop près non plus, pour rester libre. D’ailleurs, à en croire certains, il m’aurait envoutée », écrit-elle. Ses collègues français pourraient dire qu’elle a le privilège de « l’accès », et pourtant sa pratique ressemble bien davantage au journalisme à l’anglo-américaine : les faits jusqu’au bout, même s’ils gênent le pouvoir.
Bien évidemment, dans sa pratique quotidienne, tout un tas de coulisses lui sont interdits. C’est aussi pour cela qu’elle a décidé de se poser pour écrire ce livre et enquêter avec davantage de temps. Au risque de déplaire : car Ania Nussbaum est toujours « accréditée » à l’Élysée. « Mais dans ce régime centré autour du président, personne d’autre que lui en France n’avait autant de leviers pour enrayer cette dynamique [la montée de l’extrême droite et la « trumpisation » de la politique, ndlr]. Et peu y auront autant contribué. La dramatisation permanente, les dénis de démocratie, la perte de sens de la parole politique auxquels il a présidé l’en rendent d’autant plus comptable. Il n’a pas su tendre la main quand il le fallait, ni saisir celles qu’on lui tendait », juge-t-elle. Justement, en début de premier quinquennat, Emmanuel Macron avait expliqué qu’il comptait interrompre le jeu de la connivence avec les journalistes (ce qu’il n’a pas fait avec certains…) et qu’il attendait que ces derniers travaillent avant tout. C’est ce que fait Ania Nussbaum justement. Et à travers cette « boîte noire », on va également lui demander comment elle fait pour travailler embarquée dans la machine élyséenne.
Marc Endeweld
28.04.2026 à 18:00
Au Poste
L'autrice revient au Poste pour défendre une thèse qui dérange autant à droite qu'à gauche du féminisme: le recours massif à la prison et à la police, loin de protéger les femmes, renforce les logiques d'oppression que le mouvement entend combattre.
Point de départ du livre: le procès des violeurs de Mazan et les militantes qui scandent «un viol est un viol, 20 ans pour chacun». Pour Deck Marsault, cette posture illustre l'«idéalisme punitif» --- la croyance que plus de peines, plus de policiers, plus de places en prison aboutiront à l'éradication des violences sexistes et sexuelles. Or c'est précisément ce mirage que l'État vend depuis les années 70.
Elsa Deck Marsault retrace la généalogie de ce qu'elle nomme le féminisme carcéral: dans les années 70, le mouvement féministe révolutionnaire était abolitionniste, critiquant la prison au même titre que la famille patriarcale. Des féministes se rendaient aux procès pour demander la relaxe des violeurs, au nom du constat que «condamner ce violeur-là en particulier ne changera rien au problème du patriarcat». Ce féminisme a été progressivement évincé à la fin des années 70 par un féminisme réformiste qui s'est allié à l'État --- alliance scellée par la loi Veil, puis solidifiée par le tournant néolibéral des années 80.
A propos de MeToo, elle nuance sans disqualifier: c'est d'abord un «événement médiatique» qui a été repris comme événement féministe --- ce qui a modélisé la suite. Elle reconnaît que les années 2010 ont constitué «un moment de prise de conscience collective majeure» sur le caractère social des violences, mais appelle à «faire un bilan pragmatique» des retombées concrètes: MeToo a solidifié, selon elle, le féminisme carcéral en orientant le mouvement vers la dénonciation individuelle et la demande de sanctions.
La figure de la «victime idéale» --- innocente, passive, en demande de protection étatique --- est au cœur de sa critique. «C'est une figure au nom de laquelle s'organise le féminisme, mais qui en fait correspond à très peu de personnes.» Cette figure est précaire: elle peut être accordée puis retirée, et la porosité entre victime et criminel est historiquement documentée. Se placer comme mouvement de victimes revient à confier à l'État la définition même de qui mérite d'être protégé.
Face aux critiques d'idéalisme, elle répond: «Ce qui est très concret, c'est comment on peut s'organiser pour faire face nous-mêmes à nos propres violences sans les remettre dans les mains des magistrats, des procureurs qui en fait sont très mal formés pour y faire face et ne seront jamais nos alliés dans cette lutte.» Elle présente le collectif Fracas --- sept militantes accompagnant individus et collectifs en situation de crise dans une logique de justice transformatrice, née aux États-Unis dans des communautés racisées précaires qui ne pouvaient pas faire appel à la police sans risquer d'y ajouter de la violence. Pour Deck Marsault, la conclusion est politique: «On ne peut pas décorréler la prise en charge des violences sexuelles des problématiques autour de justice sociale» --- logement, santé, éducation, revenus. Et dans la bataille culturelle actuelle, «l'antipunitivisme est un antifascisme».
27.04.2026 à 07:00
Au Poste
Khadidja Sahraoui-Chapuis publie aux éditions La Découverte le fruit de vingt-cinq ans d'enquête dans les quartiers nord de Marseille. Son livre, Les prolétaires du business dans l'ordinaire des trafics de drogue, déplace radicalement le regard sur les acteurs des réseaux: ni monstres, ni golden boys de l'illicite, mais des travailleurs pauvres pris dans un faisceau d'inégalités. Elle a rencontré près de 300 personnes --- guetteurs, gérants, dealers, habitants --- en les accompagnant parfois jusqu'aux urgences, en partageant leur quotidien, en refusant d'être «uniquement là pour pomper ou extirper leur discours».
La sociologue explique son choix d'ouvrir le livre sur Frite, un adolescent souffrant d'un abcès dentaire: «c'était très symbolique de ce qu'on peut voir chez des jeunes, à savoir une vraie souffrance physique et psychologique engendrée par tout ce panel d'inégalités qui traversent sa trajectoire.» Elle décrit une cohabitation bien plus nuancée qu'on ne l'imagine entre riverains et trafiquants: «On n'est pas dans les habitants désespérés qui veulent chasser le trafic de drogue. On n'est pas toujours dans ça.» Sur l'argent facile, mythe tenace, elle cite un guetteur: «En vrai, le pire, je crois, c'est qu'on fait rien, ça rend fou en vrai de rien faire. On écoute la musique, on fume, mais t'as compris, ça sert un peu à rien. Le temps il passe pas, il passe doucement, comme si tu faisais la queue à la caisse.» Et sur sa posture de chercheuse: «Dans le temps que nous avons passé ensemble, je ne pouvais pas me contenter uniquement d'écouter et éventuellement de relancer. L'idée c'était vraiment d'être dans un vrai partage et d'être dans une sorte d'aide mutuelle.»
Emma Fourreau, eurodéputée LFI du Calvados, a recueilli une cinquantaine de témoignages après le passage du «Canon français» à Caen le 18 avril --- un banquet financé par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Edouard Sterin. Elle avait alerté à l'avance: des saluts nazis avaient déjà eu lieu lors de précédentes éditions. Cette fois, 4 000 participants ont investi le centre-ville après le banquet. Ses témoins parlent de poursuites, d'insultes racistes, homophobes, misogynes. «C'est la première fois que j'ai peur pour ma vie, qu'on me poursuit», rapporte l'une d'elles.
Emma Fourreau a transmis les éléments au procureur de la République. Elle explique: «Quand la puissance publique les laisse faire, ils prennent la place en fait qu'on leur laisse aussi.» Elle pointe l'absence totale de police municipale dans les rues de Caen ce soir-là et la responsabilité du maire: «On l'avait averti, et pour autant il n'a ni interdit l'événement ni protégé ensuite les rues de Caen le soir.» Quant aux menaces personnelles qu'elle reçoit --- dont des appels au viol et à la mort publiés sur son Instagram ---: «Quand on est une femme en politique, on est malheureusement habitué à recevoir ce genre de messages.» Elle salue l'annulation du banquet de Quimper par la maire locale: «Il faut inverser le rapport de force.» Le cofondateur du Canon français a porté plainte contre elle pour diffamation. Sa réponse: «J'attends cette plainte avec impatience.»
Alain Lewkowicz, documentariste, signe Palestine, une histoire --- une série remarquable de trois épisodes disponible sur France Télévisions. Depuis trente ans qu'aucun film n'avait raconté l'histoire de ce territoire du point de vue palestinien, il comble un vide: «L'histoire de la Palestine ne saurait se résumer à l'histoire d'Israël.» Le premier volet remonte à 1840, quand des évangéliques anglo-saxons forgent la formule «une terre sans peuple pour un peuple sans terre» --- mythe que les archives photographiques dénoncent: oranges de Jaffa exportées jusqu'en Californie, bourgeoisie, ports actifs, agriculture florissante.
Il restitue la Nakba de 1948, les guerres, la montée (et la concurrence) d'Arafat et du Hamas, et rappelle un fait peu connu: «Israël a toujours joué la carte du Hamas contre celle de l'OLP.» Sur le rôle de la mémoire pour les Palestiniens: «À chaque fois qu'il y a des guerres, la première chose que font les Israéliens, c'est de brûler les photos. Parce que quand on brûle les photos, on brûle les souvenirs, on brûle les archives personnelles, on brûle la mémoire d'une famille.» Sur sa démarche pédagogique: «On voulait donner à ces jeunes, et aux moins jeunes aussi, l'objectif c'était: voilà vous descendez dans la rue, vous comprenez pourquoi maintenant vous descendez dans la rue.»
Thomas Gourdy, comédien et auteur, joue Force Bleus au Théâtre de Belleville jusqu'au 30 avril. Il est fils, petit-fils et arrière petit-fils de policiers --- son père fut voltigeur motorisé lors de la nuit où Malik Oussekine fut traqué et tué, en décembre 1986. L'éducateur de sa colonie de vacances enfant se révèle être l'un des policiers condamnés pour ce meurtre. En 2017, un juge lui reproche de s'être interposé lors d'un contrôle de police à Montmartre: «Vous, fils et petit-fils de policier, qu'avez-vous à vous interposer?» Cette phrase devient le détonateur de la pièce.
Il interroge le mot «racaille» --- remonté aux chevaliers des guets médiévaux, puis réinjecté dans le vocabulaire colonial --- et la question du corps qui fuit: «Qu'est-ce que doit faire quelqu'un qui a peur? S'il ne peut pas fuir, et si rester figé le met en danger.» Sur le silence comme complicité: «Contre la maladie du silence, et le silence c'est ce dans quoi s'enfoncent les policiers par esprit de corps, par peur aussi ou par lâcheté.» Disponible au Théâtre de Belleville, code tarif réduit: BLEUS2026.