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27.04.2026 à 07:00

Prolos du bitume, nazis en goguette, mémoire palestinienne et omerta bleue

Au Poste

Petits dealers vus comme des travailleurs pauvres, saluts nazis en pleine rue de Caen, archives secrètes de Palestine et omerta policière brisée sur scène : France Déter reçoit quatre invités qui tordent le cou aux récits dominants. Sans concessions.
Texte intégral (1004 mots)

La rencontre avec Khadidja Sahraoui-Chapuis, Emma Fourreau, Alain Lewkowicz et Thomas Gourdy

Khadidja Sahraoui-Chapuis publie aux éditions La Découverte le fruit de vingt-cinq ans d'enquête dans les quartiers nord de Marseille. Son livre, Les prolétaires du business dans l'ordinaire des trafics de drogue, déplace radicalement le regard sur les acteurs des réseaux: ni monstres, ni golden boys de l'illicite, mais des travailleurs pauvres pris dans un faisceau d'inégalités. Elle a rencontré près de 300 personnes --- guetteurs, gérants, dealers, habitants --- en les accompagnant parfois jusqu'aux urgences, en partageant leur quotidien, en refusant d'être «uniquement là pour pomper ou extirper leur discours».

La sociologue explique son choix d'ouvrir le livre sur Frite, un adolescent souffrant d'un abcès dentaire: «c'était très symbolique de ce qu'on peut voir chez des jeunes, à savoir une vraie souffrance physique et psychologique engendrée par tout ce panel d'inégalités qui traversent sa trajectoire.» Elle décrit une cohabitation bien plus nuancée qu'on ne l'imagine entre riverains et trafiquants: «On n'est pas dans les habitants désespérés qui veulent chasser le trafic de drogue. On n'est pas toujours dans ça.» Sur l'argent facile, mythe tenace, elle cite un guetteur: «En vrai, le pire, je crois, c'est qu'on fait rien, ça rend fou en vrai de rien faire. On écoute la musique, on fume, mais t'as compris, ça sert un peu à rien. Le temps il passe pas, il passe doucement, comme si tu faisais la queue à la caisse.» Et sur sa posture de chercheuse: «Dans le temps que nous avons passé ensemble, je ne pouvais pas me contenter uniquement d'écouter et éventuellement de relancer. L'idée c'était vraiment d'être dans un vrai partage et d'être dans une sorte d'aide mutuelle.»

Emma Fourreau, eurodéputée LFI du Calvados, a recueilli une cinquantaine de témoignages après le passage du «Canon français» à Caen le 18 avril --- un banquet financé par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Edouard Sterin. Elle avait alerté à l'avance: des saluts nazis avaient déjà eu lieu lors de précédentes éditions. Cette fois, 4 000 participants ont investi le centre-ville après le banquet. Ses témoins parlent de poursuites, d'insultes racistes, homophobes, misogynes. «C'est la première fois que j'ai peur pour ma vie, qu'on me poursuit», rapporte l'une d'elles.

Emma Fourreau a transmis les éléments au procureur de la République. Elle explique: «Quand la puissance publique les laisse faire, ils prennent la place en fait qu'on leur laisse aussi.» Elle pointe l'absence totale de police municipale dans les rues de Caen ce soir-là et la responsabilité du maire: «On l'avait averti, et pour autant il n'a ni interdit l'événement ni protégé ensuite les rues de Caen le soir.» Quant aux menaces personnelles qu'elle reçoit --- dont des appels au viol et à la mort publiés sur son Instagram ---: «Quand on est une femme en politique, on est malheureusement habitué à recevoir ce genre de messages.» Elle salue l'annulation du banquet de Quimper par la maire locale: «Il faut inverser le rapport de force.» Le cofondateur du Canon français a porté plainte contre elle pour diffamation. Sa réponse: «J'attends cette plainte avec impatience.»

Alain Lewkowicz, documentariste, signe Palestine, une histoire --- une série remarquable de trois épisodes disponible sur France Télévisions. Depuis trente ans qu'aucun film n'avait raconté l'histoire de ce territoire du point de vue palestinien, il comble un vide: «L'histoire de la Palestine ne saurait se résumer à l'histoire d'Israël.» Le premier volet remonte à 1840, quand des évangéliques anglo-saxons forgent la formule «une terre sans peuple pour un peuple sans terre» --- mythe que les archives photographiques dénoncent: oranges de Jaffa exportées jusqu'en Californie, bourgeoisie, ports actifs, agriculture florissante.

Il restitue la Nakba de 1948, les guerres, la montée (et la concurrence) d'Arafat et du Hamas, et rappelle un fait peu connu: «Israël a toujours joué la carte du Hamas contre celle de l'OLP.» Sur le rôle de la mémoire pour les Palestiniens: «À chaque fois qu'il y a des guerres, la première chose que font les Israéliens, c'est de brûler les photos. Parce que quand on brûle les photos, on brûle les souvenirs, on brûle les archives personnelles, on brûle la mémoire d'une famille.» Sur sa démarche pédagogique: «On voulait donner à ces jeunes, et aux moins jeunes aussi, l'objectif c'était: voilà vous descendez dans la rue, vous comprenez pourquoi maintenant vous descendez dans la rue.»

Thomas Gourdy, comédien et auteur, joue Force Bleus au Théâtre de Belleville jusqu'au 30 avril. Il est fils, petit-fils et arrière petit-fils de policiers --- son père fut voltigeur motorisé lors de la nuit où Malik Oussekine fut traqué et tué, en décembre 1986. L'éducateur de sa colonie de vacances enfant se révèle être l'un des policiers condamnés pour ce meurtre. En 2017, un juge lui reproche de s'être interposé lors d'un contrôle de police à Montmartre: «Vous, fils et petit-fils de policier, qu'avez-vous à vous interposer?» Cette phrase devient le détonateur de la pièce.

Il interroge le mot «racaille» --- remonté aux chevaliers des guets médiévaux, puis réinjecté dans le vocabulaire colonial --- et la question du corps qui fuit: «Qu'est-ce que doit faire quelqu'un qui a peur? S'il ne peut pas fuir, et si rester figé le met en danger.» Sur le silence comme complicité: «Contre la maladie du silence, et le silence c'est ce dans quoi s'enfoncent les policiers par esprit de corps, par peur aussi ou par lâcheté.» Disponible au Théâtre de Belleville, code tarif réduit: BLEUS2026.

22.04.2026 à 08:00

« Le sabotage c’est un état d’esprit »

Au Poste

En 1944, l’OSS (l’ancêtre de la CIA) publiait un manuel pour apprendre aux civils à saboter l’occupant nazi --- sans armes, sans héroïsme, juste en bâclant les réunions et en semant la pagaille au bureau. Déclassifié en 2008, téléchargé des centaines de milliers de fois au lendemain de l’investiture de Trump, ce petit livre refait surface avec une force insoupçonnée : et si gripper les rouages était, aujourd’hui encore, l’arme des faibles contre les puissants ?
Texte intégral (767 mots)

La rencontre avec Dominique Pinsolle

Historien du mouvement ouvrier à l'université de Bordeaux-Montaigne et directeur de collection chez Agone, Dominique Pinsolle vient de signer la préface et la traduction revue du Manuel de sabotage simple sur le terrain (éditions du Détour). Ce document (préparé par l'OSS, ancêtre de la CIA, le 17 janvier 1944) a été déclassifié en 2008 puis téléchargé 317 000 fois en un mois après l'investiture de Trump en janvier 2025, alimentant un débat mondial sur les formes contemporaines de résistance.

L'OSS, rappelle Pinsolle, est une agence de renseignement américaine créée en 1942. Son manuel s'adresse non pas à des agents professionnels mais aux civils des pays occupés, à qui il propose de saboter sans armes, sans explosifs, sans violence: ralentir le travail, perturber les réunions, induire des erreurs de télégraphe, semer des papillons de nuit dans les salles de cinéma de l'occupant. Pinsolle souligne ce que ce texte doit à une tradition ouvrière bien antérieure: «Une trentaine d'années auparavant, il y a eu aux États-Unis tout un courant syndicaliste révolutionnaire [...] qui a été avec la CGT française de l'époque [...] un peu l'incarnation du sabotage ouvrier jusqu'à la première guerre mondiale.» L'anarchiste Émile Pouget, qui publiait Le Père Peinard à la fin du XIXe siècle, est le vrai père du mot: c'est lui qui forge le terme «sabotage» en s'inspirant des dockers britanniques qui ralentissaient le travail sans cesser de travailler.

Ce paradoxe historique fascine Pinsolle et nous avec: l'État fédéral américain, qui avait organisé en 1918 le plus grand procès civil de son histoire pour condamner des militants IWW (pour «apologie du sabotage») réutilise vingt-cinq ans plus tard, mot pour mot, les mêmes méthodes qu'il avait férocement réprimées. «Je retiens qu'on a là un État qui a été parmi les plus répressifs à l'égard du mouvement ouvrier jusqu'à la Première Guerre mondiale [...] et on voit ce même État qui, 25-30 ans après, réutilise les mêmes conseils, les mêmes méthodes qu'il combattait sur son propre sol pendant la Première Guerre Mondiale pour essayer de déstabiliser l'ennemi allemand.»

La partie du manuel la plus actuelle est celle consacrée au sabotage de bureau: poser des questions intempestives, couper la parole, chicaner sur les formulations, renvoyer toute décision à un comité élargi, placer les points importants en fin de réunion. Pinsolle y reconnaît sans peine le management contemporain: «Il y a plein de gens qui sabotent les réunions soit sans savoir [...] Il y a eu des réactions assez intéressantes dans les milieux militants [...] qui revenaient sur ce manuel en disant "mais c'est fou en fait, c'est ce qu'on se fait à soi-même sans s'en rendre compte".»

Sur la réception actuelle du manuel, Pinsolle est prudent. Il note que la bataille du sens a été perdue: les États ont imposé une définition du sabotage comme destruction violente, ce qui rend toute organisation qui emploierait le mot vulnérable à la répression: il rappelle l'affaire dite de Tarnac, où un exemplaire du Sabotage de Pouget retrouvé dans la bibliothèque des mis en cause avait été brandi comme preuve d'intention criminelle. Mais un frémissement est réel: «Je pense qu'il se passe quelque chose dans le sens où il y a de plus en plus de travailleuses, de travailleurs, de militantes, de militants qui se posent cette question de comment faire pour sortir de cette ornière dans laquelle on est, dans laquelle les méthodes classiques semblent patiner, notamment la grève.»

La démission silencieuse, le désarmement, le blocage, la désobéissance civile: Pinsolle voit s'esquisser un nouveau répertoire d'action. Le sabotage ne sera qu'une source parmi d'autres, mais l'état d'esprit demeure central: «C'est en fait une sorte de matrice qui va générer une infinité de pratiques [...] c'est sur le terrain que vous allez trouver la solution.» Et cette conviction, énoncée par Pouget en 1897 et reprise par l'OSS en 1944, reste selon lui la leçon la plus durable de ce petit livre: «C'est toujours lui et elle qui a les clés du système. Ça rappelle toujours ça. Si le travailleur arrête de travailler en faisant grève, ou décide de mal travailler, en fait tout se grippe.»

20.04.2026 à 07:00

Grasset et le BolloréGate, surveillance de Rima Hassan, Festival du Film politique : une matinale au cœur des batailles

Au Poste

Entre surveillance politique présumée d’une eurodéputée, offensive de Bolloré sur le monde du livre et résistance culturelle face au RN en Région --- Au Poste offre ce matin trois invités, trois fronts, et une seule question : jusqu’où ?
Texte intégral (728 mots)

La rencontre avec Vincent Bringhart, Thierry Discepolo et Francine Raymond

Vincent Brengarth, bien connu de nos services, avocat de la députée européenne Rima Hassan était avec nous dès 7h30 pour détailler les mesures de surveillance extra (ordinaires et judiciaires) déployées contre sa cliente. Il rappelle que Rima Hassan s'est toujours présentée spontanément aux convocations antérieures, ce qui rendait la procédure de flagrance injustifiée. Dès l'arrivée au commissariat du 10e arrondissement à Paris, les tensions montent: placement en cellule, inventaire retardé de deux heures, formulation litigieuse lors de la découverte de contenants de CBD. «Il y a une volonté d'humiliation. En tout cas, c'est comme ça que je le ressens.»

Ce qui frappe l'avocat, c'est la chronologie des fuites. À sa sortie du commissariat, avant même que l'audition de fond ait débuté, un article révèle déjà le placement en garde à vue, le service et la publication visée — informations que Rima Hassan elle-même n'avait pas encore reçues. «Je lis en fait quel va être l'objet de la convocation. Ce qui est totalement ahurissant.» Les enquêteurs auraient également fait une remarque sur l'emplacement du téléphone de sa cliente au moment même de la notification des droits, trahissant une géolocalisation en temps réel. En parallèle, des données couvrant janvier à mars 2026 avaient été réquisitionnées auprès de la SNCF, Thalys, Air France et l'Agence nationale des données de voyage: «Il n'y a rien juridiquement ni judiciairement qui justifie le fait de vouloir investiguer sur ses déplacements depuis le mois de janvier.» Brengarth voit dans l'enchaînement des événements un séquençage délibéré: «Tout était tendu depuis le départ vers l'objectif qu'un procès puisse avoir lieu contre Rima Hassan. C'est scandaleux.»

Thierry Discepolo, fondateur des éditions Agone, replace l'affaire Grasset dans une structure de fond: moins de dix groupes captent 90% du chiffre d'affaires de l'édition française. Le départ de 200 auteurs ne changera rien s'ils rejoignent un autre grand groupe. Il conteste l'image d'Olivier Nora en éditeur artisan: 150 ouvrages par an avec quarante employés, c'est un PDG. La tribune d'Antoine Gallimard lui inspire une formule cinglante — «la solidarité c'est la rapine» — tant elle se résume à des offres d'emploi. «Ce qu'on voit, ce qui semble être une vertu pour les grands groupes éditoriaux, c'est une sorte de souplesse de ligne éditoriale où on va de l'extrême gauche à l'extrême droite très tranquillement, comme s'il était normal que tout ça se mélange dans un chiffre d'affaires.» Sa prescription est radicale: briser la concentration, créer un statut d'éditeur indépendant, et surtout ne pas chercher à grossir. «Restez maigres. Quand on est entouré d'ogres, il faut rester maigres.»

Francine Raymond, présidente de Ciné Bastide, association organisatrice du Festival International du Film Politique, explique la décision unanime de retirer la demande de subvention de 10 000 euros à la mairie RN de Carcassonne. La rupture va au-delà de l'argent: la municipalité fournissait aussi des salles. «Ce n'était plus possible avec une municipalité d'extrême droite» Elle annonce en primeur Au Poste que le festival restera à Carcassonne pour sa neuvième édition en janvier, malgré les sollicitations d'autres villes. Face à l'accusation d'intolérance du maire, elle répond avec clarté: «On ne peut pas faire comme si on ne savait pas ce qu'était l'idéologie du Rassemblement National.» Et d'élargir le propos: «C'est presque devenu une exigence démocratique de dire qu'on ne peut pas travailler ou faire comme si c'était un parti comme un autre.»

Chaque lundi matin, Au Poste tente de mettre un peu de trouble dans l’ordre médiatique dominant.

"France Déter" accueille des invité·e·s, tient des revues de presse particulières, donne le temps des nuages et des luttes, explore le passé, étrille le présent.

Sans oublier la météo des luttes, notre revue de presse antifa, les convocations de la semaine, radio police, revue de presse de la maison poulaga.

C’est en direct, c’est fait maison.

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