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17.02.2026 à 08:21

Francesca Albanese : itinéraire et succès d'une fake news

Jérémie Younes

Texte intégral (1987 mots)

Une députée propage une fake news, un ministre embraye… et les médias se font caisse de résonance.

Le 7 février, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés palestiniens, Francesca Albanese, participe en vidéo à un forum de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le lendemain, la députée Caroline Yadan reprend sur ses réseaux sociaux un visuel publié sur Instagram et X par une ancienne responsable de l'American Jewish Committee (AJC), qui met en exergue une (prétendue) citation de la rapporteuse lors de son intervention :

La députée agrémente le visuel d'une « demande [officielle] au Ministre des affaires étrangères de réagir en sollicitant la révocation immédiate d'Albanese de ses fonctions officielles à l'ONU » (X, 8/02). Le 10 février, la députée relaie un montage vidéo diffusé l'avant-veille par la chaîne Youtube de l'ONG UN Watch, décrite par Die Welt comme un « groupe de pression pro-israélien ». Celui-ci contient une coupe de 46 secondes, qui tronque de la même façon que le visuel les propos de Francesca Albanese : elle n'a pas prononcé « Israël est l'ennemi commun de l'humanité ».

Au départ, la manipulation (grossière) n'est reprise et endossée que par des titres marginaux. Causeur, le 9 février : « Scandale : lors d'un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré […] que "l'humanité a un ennemi commun : Israël" ». Ou Atlantico, le 10 : « Obsédées résiduelles : Francesca Albanese désigne Israël comme "ennemi commun de l'humanité" ».

À compter du 10 février, la « polémique » prend une autre dimension, après que Caroline Yadan parvient à convaincre une cinquantaine de députés, la plupart de son groupe (Renaissance), d'adresser un courrier à Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour réclamer la démission de Francesca Albanese, sur la base de cette déclaration qu'elle n'a pas tenue. Atlantico, encore, publie une interview de Caroline Yadan (11/02), opportunité pour recycler une nouvelle fois, et dès la première question, la fake news sur « Israël ennemi de l'humanité » : « Quelle est votre réaction à chaud quand vous voyez une chaîne financée par les Français presque glorifier Francesca Albanese, alors qu'au même moment elle s'affiche avec le Hamas pour désigner Israël comme "ennemi de l'humanité" ? » Il est frappant de constater que tout est faux dans cette question : Francesca Albanese n'a pas désigné Israël comme « ennemi de l'humanité » ; elle ne s'affichait pas avec le Hamas pour ce faire ; le documentaire d'Arte sur lequel portait l'entretien, factuel lui, ne glorifiait en rien Albanese.

Nonobstant, l'opération politico-médiatique de Caroline Yadan est un succès : le jour-même, lors des questions au gouvernement, diffusées sur LCP, la députée obtient que le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot condamne les propos imaginaires de Francesca Albanese et réclame sa démission [1]. Les effets de l'officialité se font immédiatement sentir : une dépêche AFP tombe en fin d'après-midi et se retrouve partout. « Des "propos outranciers et coupables" : la France réclame la démission de la rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens après des déclarations visant Israël » (11/02), reprennent par exemple France Info ou Libération. Le fait que la dépêche contienne le verbatim exact de Francesca Albanese, qui montre clairement qu'elle n'a pas prononcé la phrase qu'on lui prête, n'empêche visiblement pas les rédactions de titrer sur « des déclarations visant Israël ».

CNews en fait l'un de ses débats du soir et le présentateur Gauthier Le Bret cadre la discussion sur la fake news : « La rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens accusée – c'est plus que des accusations parce qu'elle les a tenus ces propos, vous allez le voir dans le sujet – d'avoir tenu des propos plus qu'hostiles à Israël […]. » Dans le sujet en question, la chaîne ne va pas jusqu'à diffuser le montage trompeur, et relaie même les dénégations de Francesca Albanese. Peu importe ! Erik Tegnér (Frontières) en profite pour monter en généralité : « Ce n'est pas juste cette femme qui doit démissionner, c'est l'ONU qu'on doit démissionner ! »

Jean Quatremer (Libération) partage l'analyse, sur LCI le même jour : « Quand on écoute ce qu'elle a dit juste avant, cet ennemi commun, c'est Israël », affirme-t-il après avoir diffusé un nouveau montage des propos de Francesca Albanese qui, justement… coupe ce qu'elle dit « juste avant ». Quatremer fait lui aussi part des dénégations immédiates d'Albanese sur les interprétations malveillantes de sa phrase, mais n'y croit pas beaucoup, lui non plus : « Évidemment qu'elle visait Israël. Et en fait ce qu'elle nous ressort madame Albanese c'est le vieux cliché du complot juif mondial qui a été popularisé par les nazis, mais qui a été revu à la sauce progressiste en complot sioniste mondial. » Choqué, David Pujadas estime « qu'on peut comprendre » certaines critiques portées par Francesca Albanese, « mais c'est autre chose de dire [qu'] Israël est l'ennemi commun de l'humanité ». À ce stade, rappelons que Francesca Albanese n'a jamais prononcé ces mots. Et notons qu'à la suite de sa chronique, Jean Quatremer va recevoir les félicitations publiques de Caroline Yadan sur X : « Merci à Jean Quatremer pour cette démonstration implacable. » (11/02)

Le lendemain, certains titres commencent (enfin) à démonter la fausse information. C'est le cas par exemple du Parisien : « La rapporteuse de l'ONU pour les territoires palestiniens a-t-elle vraiment dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" ? » (12/02). De 20 minutes : « Non, Francesca Albanese n'a pas dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" » (12/02). Ou de France 24, qui y consacre sa chronique « Info ou Intox » : « "Israel est l'ennemi commun de l'humanité" : comment cette phrase a été attribuée à tort à Francesca Albanese » (12/02)

(visuel produit par France 24 pour ses réseaux sociaux)

De façon beaucoup moins claire, Le Monde glisse une information importante au détour d'un article consacré à la déclaration de Jean-Noël Barrot : « Les autorités françaises n'ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l'intervention de Mme Albanese. » Peu importe ! Le Monde semble ne pas faire grand cas de cette « révélation », mais d'autres s'en saisissent, comme l'association des Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), qui dépose un signalement pour « délit de diffusion de fausse nouvelle » auprès de la procureure de la République de Paris. Le Figaro rapporte ce signalement et en profite pour réemployer la fausse citation dans son titre : « "Israël est l'ennemi commun de l'humanité" : la justice saisie après des accusations de propos antisémites contre une rapporteuse de l'ONU » (12/02).

Le 12 février, alors que la fausse information est donc déjà « débunkée », Franceinfo invite sur son plateau l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, afin de commenter la fausse citation ! Nathalie Saint-Cricq tentera tout de même un semblant de contradictoire : « Elle se défend en disant que ses propos ont été tronqués… » Joshua Zarka l'interrompt et réitère qu'il est évident selon lui qu'elle « veut dire […] Israël ».

***

Au cours de ces quelques jours de propagation d'une fausse nouvelle forgée par le pouvoir politique [2], Francesca Albanese a fait deux apparitions dans la presse française, une première sur France 24 (11/02) et une seconde sur le site de L'Humanité (12/02). Les deux fois, elle a fermement démenti les propos qu'on lui prêtait, vidéo et verbatim à l'appui. Peu importe ! Nous en sommes désormais au stade où un faux grossier peut prospérer dans les champs journalistique et politique, en toute connaissance de cause, pourvu qu'il permette de poursuivre une campagne de dénigrement. L'Allemagne, l'Autriche et l'Italie ont d'ailleurs embrayé dans la roue de la France, et demanderont officiellement la démission de Francesca Albanese le 23 février, lors du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. La fake news a produit ses effets…

Jérémie Younes


[1] « La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese qui visent, non pas le gouvernement israélien dont il est permis de critiquer la politique, mais Israël en tant que peuple et en tant que nation, ce qui est absolument inacceptable. »

[2] Le 16 février, la CNCDH parle d'une « déformation manifeste de ses propos ».

09.02.2026 à 17:52

La « saga » Mulliez et le journalisme béat

Jérémie Younes

Tournée promo.

- Le journalisme d'élite
Texte intégral (1936 mots)

Le patriarche de la famille Mulliez – Gérard, 94 ans, héritier d'une famille d'industriels roubaisiens du textile, fondateur du groupe Auchan, milliardaire –, n'a pas besoin de posséder un groupe de presse pour que la parution de sa biographie soit un « événement » médiatique. Complaisance partout, journalisme (presque) nulle part : la peopolisation des grands industriels bat son plein, et avec elle, l'hagiographie médiatique du capital.

C'est un « événement » : Gérard Mulliez, l'un des grands patrons les plus « secrets » de France, se raconte pour la première fois dans une biographie signée par sa petite fille, Margaux Mulliez. Le « patriarche » et sa descendante ont pu compter sur Grasset (groupe Hachette, Bolloré) pour l'édition – par pur intérêt éditorial, cela va de soi –, et sur la presse dominante pour la promotion – au nom de l'information, cela va de soi aussi. Tous disposés à recevoir le récit que cette grande famille fait d'elle-même, les grands médias ont déroulé le tapis rouge : pleine page dans Le Figaro, portrait dégoulinant dans Libération, grands entretiens dans Ouest-France et La Voix du Nord, recensions dans Le Monde et Les Échos, passage dans la matinale de TF1…

Le Figaro (2/02)

Le journal quotidien du groupe Dassault y consacre donc une pleine page. Le titre de l'article anticipe les critiques en népotisme et en copinage : « Margaux Mulliez, libre et fière de son nom ». Le Figaro narre l'épiphanie de la petite Margaux qui, à 14 ans, voit son « Daddy » Gérard sur la couverture du magazine Challenges et comprend qu'elle appartient à une famille très riche : « Oui, mais tu sais, ce n'est pas sur le compte de Daddy, c'est sur ceux des entreprises », lui explique alors sa mère, nous rapporte Le Figaro. Une distinction opérationnelle de la plus haute importance – du point de vue fiscalité – qui s'inculque manifestement très tôt chez les Mulliez.

« Figure du capitalisme humanisé » (sic), « entrepreneur audacieux » qui a « révolutionné la grande distribution » : la journaliste Manon Malhère a sorti sa plus belle brosse à reluire pour Gérard Mulliez. Il ne reste pas une tache ! Aussi, Margaux Mulliez, auparavant honteuse de cet « héritage pesant », peut désormais assumer : « Les riches sont très critiqués. La famille Mulliez moins que les autres. Ce livre m'a appris que je pouvais être fière de ce que portait mon grand-père. Aujourd'hui, j'assume entièrement mon nom. » Son « Daddy », raconte le journal, « fondra en larmes lorsqu'elle lui offrira des épreuves du livre, à Noël dernier ». Touchant comme un film américain…

Libération (4/02)

Pour croquer l'héritière Mulliez, Libération a choisi l'inénarrable Luc Le Vaillant. Le portrait de dernière page regorge d'« informations » cruciales, propres au format : « Si l'œil est couleur châtaigne, le cheveu n'a rien de foncé. Surtout, elle est allante et enjouée, ne semble pas se compliquer la vie, ni trop se priver. » Mais encore : « A Margaux, on dit souvent : "Tu es extravertie, tu aimes parler." Et on ajoute : "Tu es sociable, tu n'as pas de problèmes pour rencontrer des gens." » Journalisme total.

Décidément mal à l'aise avec l'héritage et le piston, comme le montre la tournée promo qu'elle effectue dans la presse des milliardaires, Margaux Mulliez rompt un moment avec « ces falbalas dynastiques qui l'entravent », nous raconte Le Vaillant. C'est vrai qu'un héritage en milliards, ça entrave. « Sac au dos, elle met les bouts neuf mois durant, dormant en auberge de jeunesse », l'aventurière. Bien sûr, Margaux possède des actions Auchan – et ne veut pas dire combien. Mais l'héritière est comme nous, rassure Libé : « Margaux fait ses courses dans un magasin Auchan […]. Elle est habillée d'un pantalon Kiabi, enseigne du groupe, mais aussi d'un chemisier Sézane. » Margaux est écolo et partage avec son papi, « héros des trente glorieuses » (sic), une passion pour la numérologie : « S'il s'est confié à Margaux qui roule à vélo et considère l'écologie comme une évidence, c'est peut-être parce qu'ils ont en commun le chiffre 5. Lequel représenterait "le changement permanent, le goût du risque et l'indépendance". » Du très grand Le Vaillant !

Les Échos (3/02)

Le journal économique du groupe LVMH n'est pas en reste : « Remonter la vie de Gérard Mulliez grâce à la biographie écrite par sa petite-fille Margaux, c'est parcourir l'aventure Auchan et entrer dans les coulisses de l'une des familles les plus puissantes – et secrètes – de France. » Argent, secrets et aventure : ce n'est pas la biographie d'un capitaliste français qui s'est enrichi grâce à l'exploitation des salariés du groupe, mais une saga d'action ! Dont il faut humaniser le héros : « C'est "Daddy". Pour Margaux Mulliez, 36 ans, Gérard Mulliez est "un grand-père qui mangeait lentement en se faisant gronder par sa femme". Un nonagénaire qui espère vivre jusqu'à 120 ans, avec son petit verre de porto, sa passion pour l'astrologie et son antique Mercedes. » Le titre de ce panégyrique ? « "Mulliez, avec tes yeux bleus, tu vas réussir" : la saga de l'empire Auchan racontée de l'intérieur ».

TF1 (5/02)

La chaîne amirale du groupe Bouygues ne pouvait perdre le peloton. Le 5 février, dans la matinale présentée par Bruce Toussaint, c'est le journaliste Karim Bennani qui y consacre sa chronique, « le point K » : « M comme Mulliez. Margaux et Gérard Mulliez […], ce nom, vous le connaissez forcément, vous qui nous regardez ce matin, vous êtes à coup sûr au moins une fois dans votre vie allé faire vos courses dans un hypermarché Auchan ! […] Mais vous allez voir que le nom Mulliez a été difficile à assumer pour Margaux. » Margaux Mulliez est effectivement en duplex, dans une vidéo enregistrée avec laquelle Bennani dialogue en faux direct. Dans celle-ci, l'anecdote au cours de laquelle elle découvre qu'elle est riche sur la couverture du magazine Challenges ne se passe plus à 14 ans… mais « à 16-17 ans ». Erreur du Figaro, variation d'une légende qui n'est pas encore fixée ? Quoi qu'il en soit, Bruce Toussaint est touché par ce « malaise » : « C'est intéressant, parce que ce nom en effet est associé au succès »…

Ouest-France (1/02)

Dimanche 1er février, Margaux Mulliez est interviewée en majesté dans Ouest-France : « La saga Gérard Mulliez contée par sa petite-fille ». L'héritière est confrontée à des questions sans concession, telles que : « Étiez-vous consciente de l'importance de la saga Auchan ? » ; « Vous saviez qu'il avait inventé les centres commerciaux en France ? » ; ou encore « Pourquoi ce livre ? » Nous serions tentés de retourner la question à Ouest-France : pourquoi cette interview ?

La Voix du Nord (1/02)
Le plan com' de la dernière Mulliez quadrille la France : après l'ouest, voici La Voix du Nord. Le journal n'a pas lésiné sur les formats et c'est la cheffe du service économie, Valérie Sauvage, qui s'y colle : recension de l'ouvrage, grand entretien en binôme avec Margaux Mulliez et son « Daddy » Gérard, et même un podcast : « Les coulisses de notre rencontre exclusive avec Gérard Mulliez, fondateur d'Auchan » (5/02). On trouve dans la recension de La Voix du Nord d'autres informations de la plus haute importance, comme celle-ci : « Pour préparer son livre, Margaux Mulliez a lu des biographies, comme celle de Steve Jobs. » C'est bon à savoir. « Ni révélations indiscrètes, ni voix dissonantes », remarque quand même Valérie Sauvage : « L'histoire d'un homme qui a bâti un empire commercial. Un grand-père. Un homme d'affaires. » Un héros ?

Le Monde (4/02)

L'ouvrage ne passe pas non plus sous les radars du Monde, où il bénéficie d'une recension plutôt positive signée de Cécile Prudhomme. « Le livre parcourt […] un demi-siècle d'histoire économique et sociale » – un livre d'analyse, en somme –, et « plonge le lecteur dans l'univers de cette famille, des industriels devenus des commerçants. » Le papier évoque tout de même les « difficultés du groupe Auchan », et indique que « l'autrice ne s'[y] attarde pas ». Le Monde non plus…

Challenges (5/01)

En revanche, le magazine Challenges, lui, s'y attarde : « "Il porte la responsabilité de cet échec" : enquête sur l'impossible succession de Gérard Mulliez à la tête d'Auchan ». Noyé dans les produits médiatiques dérivés de cette biographie, le magazine est le seul à faire un tant soit peu de journalisme : « A l'heure où sa petite-fille publie sa biographie, le fondateur d'Auchan, pionnier en France de la grande distribution, voit chanceler le vaisseau amiral. Son clan, mal préparé, est aussi écarté des affaires de la famille. » Mais comme l'indique le chapô (et la raison d'être) de Challenges, l'angle porte sur les intrigues financières ou capitalistiques, et concentre donc la critique… sur les « mauvais gestionnaires ». Il s'agit là de la seule et unique approche critique qu'on puisse trouver dans la presse française, laquelle laisse évidemment dans l'ombre l'essentiel : la grande distribution, le récit de l'exploitation, les grèves, les morts au travail à Decathlon – et autres sujets déplaisants qui concernent le groupe Auchan. Ainsi, si le papier a le mérite de ne pas plonger à pieds joints dans le plan com' de la famille Mulliez, il n'en demeure pas moins dans les clous du périmètre médiatique autorisé.

***

Chaque semaine, des centaines de nouveaux livres sont publiés en France et la très grande majorité n'ont même pas le droit à un entrefilet dans la presse locale. Il en va autrement pour l'hagiographie signée de l'héritière Mulliez. La publication de cette biographie est une nouvelle occasion de constater la bienveillance médiatique pour les grands capitalistes. Ainsi que ses effets : dépolitisation de l'économie, glorification de la figure de l'entrepreneur, mythification de leurs récits… et ce faisant, dissimulation de l'exploitation.

Jérémie Younes

06.02.2026 à 16:53

ICE : le journalisme de préfecture n'est pas une fatalité (mais il se cramponne)

Jérémie Younes

Texte intégral (3586 mots)

Les meurtres successifs de deux citoyens américains par la police fédérale de l'immigration (ICE) ont déclenché en France, à côté des traditionnels réflexes du journalisme de préfecture et des embardées télévisuelles racistes, une séquence éditoriale surprenante, au cours de laquelle on a vu Le Figaro dénoncer les violences policières et LCI parler de fascisme.

Journalisme de préfecture (américaine)

Samedi 24 janvier, 19h05, alerte info. L'Agence France Presse rapporte sur ses réseaux sociaux le meurtre d'un homme à Minneapolis dans des termes pour le moins vagues : « Un homme est mort samedi à la suite de tirs par des agents fédéraux à Minneapolis. » Cet homme, Alex Pretti, a en réalité été abattu au sol de 10 balles dans le dos, et au moment où l'AFP formule son alerte info, plusieurs vidéos qui cumulent des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux le montrent sans équivoque possible. Les seules précisions que l'agence de presse consent à apporter sont les suivantes : « Le ministère américain de la Sécurité intérieure a affirmé que l'homme était armé d'un pistolet semi-automatique et avait "violemment résisté" avant qu'un agent "craignant pour sa vie" ne tire sur lui. » Le cadrage de l'AFP produit son effet : la « version officielle » devient l'intertitre de la dépêche, reprise partout. Les réflexes du journalisme de préfecture sont bien incrustés, même face à une administration Trump rodée aux intox : avant toute enquête, l'AFP se sent donc l'obligation de mettre en avant la version policière – même si elle dément le réel que le monde entier a sous les yeux.

Les effets de l'officialité se font aussi sentir au Parisien, le lendemain matin (25/01) : « La mort par balle de cet Américain a déclenché de vives protestations hier dans diverses villes ». Le meurtre est devenu une « mort par balle », et l'information principale n'est pas la mort d'Alex Pretti, mais les « vives protestations » que celle-ci a entraînées. Le Figaro (25/01) prend le même angle, avec un choix de mot encore plus curieux en titraille : « Après une nouvelle fusillade mortelle impliquant la police de l'immigration, Minneapolis au bord de l'insurrection ». Si la « mort par balle » relevait de l'euphémisme, la « fusillade », qui laisse entendre des échanges de tirs, confine à la désinformation. Le Parisien décrit cette exécution comme une « altercation » : « Cet infirmier est décédé après une altercation avec des agents fédéraux. » « L'administration Trump a affirmé que l'homme s'apprêtait à mettre [les agents] en danger », ajoute le journal. Tant pis pour le réel.

« Faut-il une police de l'immigration en France ? »

Ces éléments de cadrage mensongers ne vont toutefois pas résister longtemps à la brutalité des images, décortiquées dans l'heure par les médias américains, qui prouvent qu'Alex Pretti ne s'est jamais montré menaçant et a été abattu alors qu'il était au sol et désarmé. Les titres s'adaptent, Le Parisien, l'AFP, Le Figaro, et en réalité la quasi-totalité de la presse parlent finalement d'un homme « tué par la police », d'un « assassinat », « d'un meurtre », ou d'une « exécution », deux semaines après celle de Renee Good, déjà à Minneapolis. Pas de quoi troubler BFM-TV qui, le lendemain (25/01), reçoit Éric Zemmour et ouvre son entretien par une question sur ICE et le meurtre d'Alex Pretti : « Qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous avez vu ces images ? », lui demande, la voix tremblante, le présentateur Guillaume Daret. Zemmour répond que « les opposants de Donald Trump » essayent de « profiter de cette affaire […] pour arrêter la politique d'immigration qui est un immense succès », ce qui amène Guillaume Daret à sa question principale : « C'est un modèle pour vous, cette police de l'immigration ? » Au lendemain d'un crime policier diffusé en mondovision, voici la question qui taraude le présentateur, qui la réitère quatre fois ! Il finit par obtenir une réponse : « Il faudra adapter à la France et aux structures françaises, mais il faudra être impitoyables, oui ! »

L'extrait manifestement recherché et obtenu par le présentateur est multi-diffusé sur l'antenne au cours de la journée. Le soir, dans une autre émission, BFM-TV y revient. L'invité est cette fois le député RN Laurent Jacobelli, et la présentatrice Émilie Broussouloux lui présente l'extrait de Zemmour. En plateau, l'un des principaux « contradicteurs » est le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Tugdual Denis. Toutes les nuances de l'extrême droite sont représentées pour discuter de la question que BFM-TV met à l'ordre du jour : faut-il une police de l'immigration en France ?

Sud Radio se pose la même question (27/01) : « Et si la méthode Trump marchait en France ? ». Pour en parler, Périco Légasse reçoit Nicolas Conquer, un obscur lobbyiste pro-Trump, ancien candidat soutenu par le RN aux législatives, que la presse réactionnaire adore. Pour commenter cette actualité, France Inter s'entoure elle de Marion Maréchal, qui qualifie les meurtres « d'accidents malheureux » (26/01). Le Figaro (26/01) parle lui de « méthodes contestées » et évoque les « excès qui sont reprochés » à ICE. « Nous on a la culture inverse, commente Tugdual Denis (BFM-TV, 26/01), trop restrictive sur le plan juridique et qui empêche à peu près de faire quoi que ce soit contre l'immigration ». Atlantico se demande alors : « Lutte contre l'immigration illégale : jusqu'où les Français seraient-ils prêts à aller après la tempête ICE ? » (27/01) Arno Klarsfeld en a une idée, qu'il avait exprimée sur CNews le soir même du meurtre de Pretti (24/01) : organiser, « comme Trump », « des rafles un peu partout » en France pour « se débarrasser des OQTF » et des « asociaux » :

C'est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump aux États-Unis, il le fait, c'est-à-dire qu'il a décidé une politique et une politique dure, d'envoyer des forces qui sont dures aussi, et qui commettent parfois des erreurs. Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout. Mais en organisant des grandes rafles, c'est-à-dire en essayant d'attraper le plus d'étrangers en situation irrégulière on commet aussi des injustices. On ne peut pas faire ça sans commettre parfois des injustices, on a bien vu la dame qui s'est fait tirer dessus […] dans le Minnesota. Donc c'est compliqué, ça nécessite une stratégie politique, avec l'intention même de commettre parfois des injustices, donc c'est pour le bien de l'État…

Pour une fois, les horreurs proférées sur CNews ne passent pas inaperçues et provoquent un tollé, jusqu'au Conseil d'État. L'AFP fait une dépêche, les articles fusent et Klarsfeld est de retour le lendemain sur l'antenne pour expliquer qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit. « Je ne vous ai pas repris [sur le mot rafle], lui explique le présentateur, en vertu de l'histoire de votre famille ».

La presse contre les violences policières ?

Si ces dérapages et ces usages médiatiques opportunistes ont bel et bien existé, il faut reconnaître qu'ils n'étaient pas majoritaires dans le traitement de la séquence. Depuis des mois d'ailleurs, la presse française faisait la chronique des violences de l'ICE : « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l'ICE, la police de l'immigration déployée par Donald Trump » (Le Monde, 9/07/25) ; « La police de l'immigration continue de semer la terreur à Los Angeles » (Ouest-France, 14/07/25) ; « "Ils veulent intimider les gens" : les inquiétantes dérives de l'ICE » (L'Express, 16/07/25) ; « Los Angeles : une juge ordonne à l'Administration Trump de stopper les contrôles au faciès » (Le Figaro, 12/07/25) ; « Nombre record de décès dans les cellules de la police de l'immigration américaine » (Courrier international, 2/07/25). À côté de ces approches critiques existaient bien sûr des biais habituels de l'information policière, spectacularisation et dépolitisation : comme lorsque la presse dans sa quasi-totalité a titré sur le recrutement du « superman des années 1990 » par l'ICE : « Dean Cain, le Superman des années 1990, rejoint la police de l'immigration américaine » (Le Figaro, 3/07/25) : « l'ancien Clark Kent veut "apporter sa pierre à l'édifice" »…

L'intérêt de la presse française pour les agissements de l'ICE ne fut pas constant, mais l'on remarque deux pics d'intérêts (avant les assassinats de Good et de Pretti), en juillet puis en octobre 2025 [1]. On pouvait lire à cette occasion des choses inédites, comme un reportage du Figaro… du côté des immigrés mexicains qui se cachent de la police (6/10/25). De même, dans L'Opinion, ce titre sans concession : « Aux Etats-Unis, la répression migratoire en roue libre » (16/10/25). Ou encore dans Le Parisien (28/10/25) : « "On devrait chasser ICE hors de nos villes" : ces Américains qui se mobilisent contre la police de l'immigration ». Autant d'angles qui dénotent franchement avec la ligne éditoriale habituelle de ces journaux. Il est manifestement plus facile de dénoncer les violences et les meurtres policiers quand un océan sépare les éditorialistes des meurtriers. Ou quand les syndicats policiers n'ont pas envahi les plateaux dans la demi-heure…

De façon tout aussi surprenante, on a pu voir du véritable journalisme… au 20h de France 2. S'appuyant sur des informations de l'Observatoire des multinationales, « l'Œil du 20h » va en effet révéler lundi 26 janvier qu'un fleuron du CAC 40, l'entreprise Capgemini, bénéficie de juteux contrats avec l'ICE, qu'elle aide grâce à ses logiciels pour identifier et localiser des personnes étrangères à pourchasser – comble du cynisme : les contrats prévoient une prime à la performance. Ces informations vont être reprises par toute la presse, faire l'objet de questions politiques dans les matinales, et les journaux vont tenir la chronique jour après jour des réactions, jusqu'à l'annonce par Capgemini de la vente de sa filiale.

« Oui, c'est du fascisme »

Une partie de la presse ne va pas s'en tenir à la dénonciation des crimes policiers ou aux révélations sur les bonnes affaires des fleurons français de la surveillance. Dans la foulée du meurtre d'Alex Pretti, de nombreux titres qualifient cette police fédérale de l'immigration américaine de « milice » : « milice assassine », « milice trumpienne », « milice Maga ». Or, une milice d'État, c'est le propre du fascisme, croit savoir l'éditocratie. Le mot « tabou » est lâché une première fois par le très modéré journal américain The Atlantic, qui répond à la question dès le titre : « Oui, c'est du fascisme » (25/01). Par des effets de recopiages journalistiques bien connus, David Pujadas s'autorise donc à poser explicitement la question dans son émission du 26 janvier sur LCI : « Sommes-nous dans le pré-fascisme […] ? » Le présentateur va plus loin dans son cadrage de la question : « C'est clair et net qu'il y a eu une sorte de meurtre d'État. »

Si la question du fascisme est posée franchement, la réponse du plateau est « plutôt non », nous sommes tout de même sur LCI : « Non, je trouve le mot trop fort, enfin en tout cas je ne le reprendrais pas à mon compte », modère Jean-Dominique Merchet. Quelques jours plus tôt, France 24 se posait la même question après le meurtre de Renee Good : « Le trumpisme est-il un fascisme ? » (20/01). Le Figaro Vox résiste à moitié à la tentation, en interrogeant le journaliste américain Fareed Zakaria (28/01) : « Je ne veux pas faire de comparaisons faciles avec les années 1930, ce serait injuste et simplificateur. Mais il existe une similitude […]. » Le Point quant à lui fait le tour du « trumpisme honteux » qui traverse toute la droite française après ces deux meurtres de l'ICE, en singularisant Édouard Philippe, seul à parler de « proto-fascisme » selon le magazine. Mais le journal qui, à la suite de ces deux meurtres filmés, s'est montré le plus affirmatif sur la nature du régime trumpien est sans conteste Libération. Le journal a fait assaut éditorial sur la question du fascisme : d'abord avec un « billet » du journaliste Adrien Collin, dont le titre donne la substance : « Cessons de tergiverser, le trumpisme est un fascisme » (26/01) : « Trop longtemps, de peur de jouer les Cassandre, on a rivalisé de prudence en voyant sauter les digues une à une. […] Mais il faut se rendre à l'évidence : le pouvoir en place à Washington […] est de nature fasciste. Le mot doit désormais être utilisé. » Puis par un papier du correspondant européen Jean Quatremer (28/01) : « Une brochure américaine de 1945 prédictive du fascisme trumpien ». Le lendemain par un éditorial de Thomas Legrand (29/01) : « Depuis quelques années, le débat politique relativise le fascisme qui vient », écrit Legrand, comme s'il n'était pas lui-même, depuis sa position d'éditorialiste politique, un éminent acteur dudit débat politique. Enfin par un reportage à Londres au sein de « l'ICE list », un collectif qui identifie et dénonce en ligne les agents masqués de cette police fédérale de l'immigration (1/02) : « Combattre le fascisme a toujours été un effort collectif ». Reste maintenant à savoir si la rédaction de Libération en tirera toutes les conséquences quant à sa couverture des États-Unis...

Comment expliquer ce qui ressemble, selon de nombreux commentaires d'internautes sous ces publications, à un réveil tardif ? Sont-ce des effets cumulatifs, un an après le retour de Trump au pouvoir ? Est-ce le choc des images qui, coup sur coup, a produit ses effets ? Une dépendance moins directe au pouvoir politique et aux sources policières américaines ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi les identités inhabituelles de ces deux victimes de crimes policiers, une « mère de famille », « militante pacifiste », et un « infirmier », soignant de vétérans de l'armée. Tous deux américains, blancs, et âgés de 37 ans. On ne peut que remarquer que les précédents crimes de cette police de l'immigration, qui concernaient tous des immigrés latinos, noirs ou asiatiques, n'avaient pas provoqué le même enflammement éditorial, ni ici ni ailleurs. En juin 2025 par exemple, Le Figaro informe de la mort d'un homme détenu dans les geôles de l'ICE : les circonstances sont « indéterminées », et l'homme n'a pas de nom ni de visage : « États-Unis : décès d'un Mexicain dans un centre de détention pour immigrants » (13/06/2025). Idem en juillet, quand une dépêche de l'AFP nous apprend la « mort d'un ouvrier à la suite d'un raid anti-immigration dans des fermes de cannabis » (13/07/25). Nous pourrions égréner ainsi les exemples [2], jusqu'au meurtre de Keith Porter, citoyen américain, noir, abattu par un policier de l'ICE le soir du nouvel an. « États-Unis : Keith Porter, la victime non médiatisée de l'ICE », écrit Politis dans un édito (14/01) : « Ce deux poids deux mesures révèle une vérité dérangeante : face à la violence de l'ICE, toutes les vies ne comptent pas de la même manière. »

De la même façon, et plus proche de nous, comment ne pas voir que la mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit du 14 au 15 janvier, n'a pas provoqué la même série de questionnements éditoriaux – c'est le moins que l'on puisse dire – ni sur le rôle de la police, ni sur ses violences racistes et systémiques, ni sur la nature du régime qui les tolère. Arrêt sur images a consacré une émission entière à cette question de la réception différenciée des violences policières, en fonction de la victime et du lieu. Ce ne sont pourtant pas les similitudes avec les deux cas américains qui manquent dans différentes affaires retentissantes en France. On pense par exemple à la mort de Souheil El Khalfaoui à Marseille en 2019 : comme Renee Good, il a été tué par un policier, à bord de son véhicule ; comme pour Renee Good, les autorités ont organisé l'impunité en plaidant la légitime défense, puis en dissimulant des preuves ; comme pour Renee Good, la presse s'est largement fait le relais de cette version policière. Mais imagine-t-on David Pujadas parler à ce moment-là de « meurtre d'État » ?

***

Il est donc peu probable, nonobstant le choc que semblent avoir produit ces deux meurtres filmés, que la presse française en tire des conséquences dans son traitement général des violences policières. Il suffit de voir qu'à la faveur d'une proposition de loi LR, la sempiternelle question d'une « présomption de légitime défense » pour les policiers a pu tranquillement se réinstaller dans le débat public quelques jours après ces meurtres. « D'un côté, la conviction d'un enjeu réel pour les forces de l'ordre, écrit le site de BFM-TV (31/01), faisant la retape de son interview complaisante du ministre de l'Intérieur. De l'autre, la crainte d'un "sentiment d'impunité policière" ». Un sentiment…

Jérémie Younes


[1] Dans la foulée de moments de « tensions » ou d'annonces de surenchères sécuritaires, comme lorsque Donald Trump a déployé la garde nationale et décrété l'état d'urgence dans plusieurs grandes villes « démocrates », à Los Angeles, Washington, puis Chicago.

[2] Pas moins de 37, recensés sur une page Wikipedia dédiée (uniquement disponible en anglais).

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