12.01.2026 à 11:54
Jérémie Younes
L'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela est venue avec son torrent de mensonges officiels et de propagande militaire, relayés imprudemment – ou activement – par certains médias. Tour d'horizon.
Un journal, mis au courant de la préparation d'une agression militaire par le gouvernement de son pays, a-t-il le devoir d'en informer ses lecteurs ? C'est la question à 1 million de dollars qu'ont dû se poser les rédactions en chef du New York Times et du Washington Post, samedi 3 janvier, quelques heures avant que les États-Unis ne bombardent Caracas, la capitale du Venezuela. Loin de l'idéal d'un journalisme « quatrième pouvoir », les deux journaux ont fait un choix qui n'est pas inédit dans l'histoire de la propagande de guerre : celui de retenir ce qu'ils savaient « afin de protéger les troupes américaines ».
L'affaire, révélée par le site américain Semafor, n'a pas fait grand bruit, signe que la prise en compte d'autres enjeux que celui de l'information – en l'occurrence, « protéger les troupes américaines » – semble assez acceptée au sein de la profession journalistique. Certains évoquent « la responsabilité » de ces journaux, si leurs révélations avaient coûté la vie à des militaires américains ; d'autres se cachent derrière la pratique usuelle des « informations sous embargo »… mais qui pour noter que ces journaux, en ne révélant pas les intentions guerrières de leur pays, ont joué un rôle (passif) dans le « succès » de l'opération militaire ? Mardi 6 janvier, dans l'émission « This week » (ABC), le secrétaire d'État Marco Rubio n'a pas manqué de « féliciter les médias qui avaient connaissance de l'intervention militaire au Venezuela et qui n'ont pas évoqué ce sujet avant que cette mission soit réalisée », rapporte Le Parisien (6/01). Accablant.
Le New-York Times et le Washington Post n'ont pas fait que retenir leurs informations. Ils ont également, lorsque l'agression militaire s'est effectivement déclenchée, feint de découvrir en direct ce qu'il se passait. Ainsi, le 3 janvier à 3h39 du matin [1], le New-York Times envoie une newsletter à ses lecteurs, titrée : « Breaking news : le Venezuela accuse les États-Unis de mener des attaques sur sa capitale ». Les premiers papiers évoquent des « explosions » entendues à Caracas, et rapportent les « accusations » vénézuéliennes, pour l'instant « non confirmées » par les États-Unis. Ni une ni deux, les effets de cadrage (et de recopiage) se font sentir sur la presse internationale : dès 9h du matin, Le Monde ouvre son live avec ce titre : « EN DIRECT, explosions à Caracas : le Venezuela accuse les Etats-Unis d'une "très grave agression militaire" ». C'est ce même cadrage, formulé dans les mêmes termes, qui donne d'emblée sa Une au quotidien (4-5/01) :
Pendant deux heures, toute la presse française, télé, radio et web, parle « d'explosions entendues à Caracas ». Les titres changent partout sur les coups de 10h45, quand Donald Trump revendique enfin son agression : « EN DIRECT : Donald Trump annonce que Nicolas Maduro a été capturé et confirme les frappes américaines » (Le Monde).
Le Monde pouvait-il s'avancer avant les revendications officielles des USA ? Le Monde était-il obligé de passer en direct sur une telle actualité, alors qu'il n'avait aucune information originale à apporter ? Ces questions sont ouvertes. Mais nous ne pouvons que constater qu'en reproduisant le format d'une chaîne d'information en continu, Le Monde n'a fait qu'en reproduire des biais habituels : précipitations, informations approximatives (« explosions » au lieu de « bombardements »), sur-importance accordée à la parole officielle.
Pour habiller et justifier son intervention militaire, Donald Trump affirme que Nicolas Maduro est un « narco-terroriste », à la tête d'un important « cartel ». Nicolas Maduro est en effet poursuivi aux États-Unis depuis janvier 2020 – à l'époque déjà sous administration Trump – pour « narcotrafic », soupçonné d'être à la tête du « Cartel de Los Soles ». Au cours des mois de menaces des États-Unis contre le Venezuela, qui ont précédé l'agression militaire du 3 janvier, ces allégations ont été maintes fois répétées par l'administration Trump. En juillet 2025, un article des Échos nous informe que « le Trésor américain a décidé un nouveau train de sanctions contre le cartel vénézuélien Los Soles (Les Soleils), […] [qui] a formé un réseau au cœur des forces armées, de la sécurité intérieure et des institutions civiles vénézuéliennes. » De même, le 17 novembre, Ouest-France explique que le « cartel de Los Soles » va être classé comme un « groupe terroriste étranger » par les États-Unis. Le 5 janvier 2026, deux jours après l'attaque, l'ambassadeur américain auprès des Nations Unies, Michael Waltz, réitère devant le conseil d'urgence de sécurité de l'ONU cette accusation : « [Nicolas Maduro] est à la tête d'une vicieuse organisation terroriste étrangère, le Cartel de Los Soles ». Problème... ce cartel n'existe tout simplement pas. Il s'agit d'une expression argotique, d'un idiome forgé par des journalistes vénézuéliens pour désigner la corruption dans l'armée, et aucunement d'une organisation criminelle organisée et hiérarchique [2]. Le tribunal de New-York devant inculper Nicolas Maduro a donc abandonné de le placer à la tête de ce cartel qui n'existe pas, explique le New-York Times (6/01). Le Monde rapporte ce revirement, dans la foulée du NYT : « Venezuela : les Etats-Unis n'accusent plus Nicolas Maduro d'être à la tête du cartel de los Soles » (6/01). Dans son papier, le journal de référence s'en tient à la comparaison entre l'acte d'inculpation de janvier 2020 et celui de janvier 2026, duquel a effectivement disparu l'intenable accusation de diriger un cartel qui n'existe pas… mais le lecteur n'apprend pas que ces mensonges sont encore proférés très officiellement le 5 janvier à l'ONU – soit deux jours après l'abandon de ces poursuites par la justice new-yorkaise.
Il convient toutefois de remarquer que, si cette affiliation fantaisiste au « cartel de los Soles » a prospéré ces derniers mois dans la presse française, à la faveur du relais des déclarations américaines, la plupart des titres qui s'en sont fait l'écho n'étaient pas dupes : « La croisade antidrogue de Trump au Venezuela : une mise en scène absurde » (Libération, 12/12/25) ; « Venezuela : Nicolás Maduro est-il vraiment le "dirigeant" d'un cartel de la drogue comme l'affirme Donald Trump ? » (TV5 Monde, 2/12/25) ; « Pourquoi les États-Unis ciblent un cartel vénézuélien qui n'existe pas » (Le Point, 18/11/25). De même, Le Monde parle dès le 4 janvier, dans son éditorial, de « l'accusation fumeuse de narcoterrorisme ». Ce qui n'empêcha pas, là encore par des effets de cadrage, que le thème du « narcotrafic », du « narcoterrorisme », ou du « narco-État » redevienne central dans les discussions médiatiques qui ont suivi l'agression du 3 janvier. Les occurrences de ces termes à travers la presse sont, en effet, innombrables. Et des journaux qui ne se montraient pas dupes en novembre… plongent en janvier : comme Le Point, sous la plume de Bernard-Henri Lévy (6/01) : « Nicolas Maduro n'était même pas, à dire vrai, chef d'État mais narcotrafiquant à grande échelle, inondant le monde de cocaïne et recyclant l'argent de ce poison pour financer les forces terroristes les plus obscures. » Tout en finesse.
Cette présentation de Nicolas Maduro en criminel international plutôt qu'en chef d'État en fonction a plusieurs avantages pour la propagande de guerre étasunienne : à commencer par le fait de présenter cette action comme une « opération de police » plutôt que comme une opération militaire (illégale à tous les points de vue, national comme international). Là encore, de nombreux journaux français vont se plier au cadrage imposé par la puissance militaire, et chacun va y aller de son petit article : s'agit-il d'une opération de police contre un chef de cartel, ou une d'ingérence militaire ? Sur France Inter, dans la matinale du samedi 3 janvier, le journaliste Éric Biegala, du service international de Radio France, a visiblement tranché : « C'est presque plus une opération de police plutôt qu'une opération de guerre […]. Le président américain précise même que l'opération a été faite en conjonction avec les forces de l'ordre, donc il s'agit bien d'une arrestation. » Le magazine « C ce soir » (France 5) du 5 janvier en fait même son titre : « Maduro : une arrestation légitime ou illégitime ? » Faut-il le rappeler, les commentaires et les questionnements de ce type, qui vont se multiplier les jours suivants, piétinent le droit international. « Le droit international est sans aucune ambiguïté », rappelle Le Monde (5/01) : « La lutte contre le narcotrafic […] ne constitue pas [un] fondement juridique du recours à la force. »
Un autre biais du traitement journalistique de cet événement, issu lui aussi directement de la propagande militaire américaine, réside dans la focalisation des commentaires non pas sur la violation flagrante du droit international, mais sur la superbe « réussite opérationnelle » de ce « coup ». Durant les premières heures, cet angle va être ultradominant, notamment à la faveur du défilé des généraux en retraite sur les plateaux télé qu'Arrêt sur images a relevé, tous admiratifs de cette démonstration de force. Au lendemain de l'agression militaire, le rédacteur en chef du Parisien, Frédéric Michel, n'y va pas par quatre chemins (4/01) : « Le tour de force du président américain relève du génie », tout simplement. À travers la presse, les « experts-défense » applaudissent : « L'opération spéciale menée contre le dictateur vénézuélien est l'une des plus spectaculaires de l'histoire » pour Jean-Dominique Merchet dans L'Express, « une réussite totale » pour le général Pellistrandi, dans Atlantico (7/01). Sur LCI (5/01), l'éditorialiste du Figaro Renaud Girard se laisse aller : « On aimerait bien, nous Français, être capable de faire une opération aussi belle et aussi magnifique ! » Même tonalité à la Une de La Dépêche (4/01) :
Dès le 3 janvier au matin, à bord de son Air Force One, Donald Trump avait lui-même impulsé ce registre lors d'une interview sur Fox News : « J'ai regardé l'opération, littéralement (sic), comme si c'était un show télévisé… Si vous aviez vu la vitesse, la violence ! […] Je n'avais jamais rien vu de pareil. » Aussi, de nombreux médias français vont se lancer dans le « film » des « opérations ». Ce format du récit minute par minute, mis en scène à grand renfort d'animations graphiques dans les JT, va se retrouver absolument partout, alimentant une spectacularisation de l'information aussi commode pour le pouvoir américain que pour les remplisseurs d'antenne.
Dans une conférence de presse tenue quelques heures plus tard, le président des États-Unis ajoute que l'opération n'a fait « aucun mort » (côté américain). Il ne faudra pas attendre longtemps pour que cette affirmation soit télégraphiée par une vedette de France Info (5/01) : « Cette opération rappelle aussi celle au Panama en 1989, autre scénario rocambolesque, mais des centaines de morts à l'époque alors que cette fois, zéro mort ! », se réjouit la présentatrice de la matinale, Agathe Lambret, face à son invité Bruno Tertrais (encore un « expert-défense »). « Une opération sans perte américaine », dit aussi le JT de France 2 du même jour. Ou comment, « encore une fois[,] complètement invisibilis[er] les victimes anonymes d'un peuple non-occidental », comme le signale Arrêt sur images. En réalité, l'agression militaire étasunienne a coûté la vie à 80 personnes, Vénézuéliens et Cubains, civils et militaires, estime le New-York Times (6/01), qui n'était pas le premier à avancer des chiffres [3]. Mais il ne fallait pas compter sur ces deux carrefours de l'information de service public pour nous l'apprendre.
Enfin, et selon une règle qui n'est pas spécifique à la propagande militaire, de nombreux médias vont privilégier dans leurs titres et leurs articles les mots du pouvoir. En l'occurrence, donc, de Donald Trump. L'on va ainsi parler, comme le président américain, de « capture » plutôt que « d'enlèvement », « d'arrestation » plutôt que de « kidnapping », et parfois, comme nous l'avons vu plus haut, « d'opération de police » ou de « coup de force », plutôt que « d'agression militaire ». Le Monde, qui avait commencé par parler de « capture », se rectifiera et adoptera au cours de la journée du 3 janvier le terme qui convient, « enlèvement ». Mais de nombreux autres titres ne feront pas ce choix :
Des médias qui reprennent et amplifient des éléments de propagande, voire qui s'esbaudissent devant la puissance de feu trumpienne et l'enterrement du droit international : le bilan n'est pas glorieux pour le journalisme, loin, très loin même, de jouer son rôle de contre-pouvoir.
Jérémie Younes
[1] Eastern standard time, c'est-à-dire 9h39 en France.
[2] Lire par exemple : « Nicolas Maduro et le cartel des Soleils : le président vénézuélien déchu a-t-il fait partie d'une organisation criminelle ? », Franceinfo, 10/01.
[3] Le 8 janvier, Caracas annonce « une centaine » de morts, civils et militaires.
23.12.2025 à 09:01
Pauline Perrenot
Racisme médiatique (1)
- Racisme, antisémitisme, xénophobie, homophobie / Nathalie Saint-Cricq , « Islamo-gauchisme », Islamophobie, La France insoumise, Quartiers populaires, Islam
« Jean-Luc Mélenchon et l'obsession des quartiers populaires » (France Inter) ; « quête du vote musulman » (Franceinfo) ; « séduire les nouveaux "damnés de la terre" » (L'Express) ; « flatte[r] les banlieues musulmanes » (Libération) ; « courtiser l'électorat des quartiers populaires » (La Provence) ; « capitaliser sur l'antisémitisme pour capter le vote musulman » (Le Point)… : au cours des deux dernières années, la question palestinienne et le militantisme de LFI sur le sujet ont réactivé un leitmotiv popularisé de longue date dans le débat public par les acteurs politiques et médiatiques. Retour sur un procès ordinaire en clientélisme, fondé sur des préjugés racistes, qui aura activement contribué à la normalisation de l'islamophobie ainsi qu'à la diabolisation de la gauche par la presse française.
Le 3 décembre dans l'émission « Tout est politique » (Franceinfo), l'inénarrable Nathalie Saint-Cricq s'entretient avec le député Alexis Corbière (L'Après). Conformément au gloubi-boulga habituel des plateaux télé, la journaliste fait un lien entre La France insoumise et l'« ambiance d'antisémitisme » qui règnerait en France. Installée sur ces excellentes bases, l'interview continue de dériver avec l'échange qui suit :
- Nathalie Saint-Cricq : Il y a eu le procès avec Raphaël Enthoven et Richard Malka, il y a quand même un certain nombre d'accusations d'antisémitisme autour de votre ancienne famille, je parle pas de vous. Est-ce que vous vous dites pas : « Bah, écoutez, on a eu raison finalement de [inaudible, NDLR]… » ?
- Alexis Corbière : L'antisémitisme est une chose sérieuse. Il existe dans le pays, d'accord, ça existe… [Coupé].
- Nathalie Saint-Cricq : Et la quête du vote musulman aussi.
- Alexis Corbière : Alors déjà… là, je vous reproche… Pourquoi vous faites ce lien ? […] Pourquoi quand je parle d'antisémitisme, vous faites un lien avec « la quête du vote musulman » ? Quel est le rapport ? Pensez-vous qu'il y a des gens qui sont antisémites pour aller chercher « le vote musulman » ?
- Nathalie Saint-Cricq : Ah oui.
- Alexis Corbière : Moi, je trouve ça intolérable de votre part.
- Nathalie Saint-Cricq : « Intolérable »… C'est pas intolérable, il y a eu des études ! […] C'est pas eux qui sont ciblés ! Je n'ai pas ciblé ce qu'ils pensaient, mais certains qui croient, et ça a été… qui croient que le nouveau prolétariat… Donc… […] C'est pas les musulmans qui sont condamnables, c'est ceux qui croient qu'en leur disant des propos antisémites, on va pouvoir les rallier. C'est pas du tout pareil !
La séquence circule massivement sur les réseaux sociaux et Nathalie Saint-Cricq s'attire alors les soutiens qu'elle mérite, du Figaro (9/12) à la très sérieuse Florence Bergeaud-Blackler, en passant par Pascal Praud, qui vole au secours d'une « journaliste remarquable » : « Elle est du service public, mais il faut la défendre parce qu'elle n'a fait que son métier ! » (CNews, 9/12) Mais cette fois-ci, la journaliste fait aussi l'objet d'une pétition réclamant son « licenciement immédiat […] de son poste de direction », d'un communiqué de l'Association des journalistes antiracistes et racisés, en plus de deux saisines déposées successivement auprès de l'Arcom par le recteur de la Grande Mosquée de Paris et La France insoumise.
Loin de nous l'idée de défendre une éditocrate au CV long comme le bras, mais l'honnêteté commande de signaler qu'elle n'a fait là que dire tout haut ce que les professionnels du commentaire rabâchent bruyamment – et de longue date. Comme le souligne le journaliste Sébastien Fontenelle dans Blast, nous y reviendrons, « depuis vingt ans, en même temps qu'ils déchargent l'extrême droite pétainiste de son embasement antisémite et raciste, des politiciens dévoyés et – surtout – leurs éditocrates de compagnie vont brandissant l'épouvantail d'un "nouvel antisémitisme" porté, soutiennent-ils, par la gauche et les musulmans. Et depuis le début du massacre en cours à Gaza, plus un jour ne s'écoule sans que de telles calomnies ne soient proférées. » [1]
Durant cette période en effet, chaque action de LFI en lien (de près ou de loin) avec la question palestinienne fut un prétexte aux analyses « stratégico-stratégiques » des fins limiers du journalisme. Communiqués, déclarations dans la presse, conférences publiques, campagne et constitution de la liste LFI pour les élections européennes, manifestations, happenings et actions de soutien au peuple palestinien, etc. : tout le répertoire politique et militant de LFI a été passé à la moulinette du bavardage en général… et de ce prisme en particulier.
La « séquence Saint-Cricq » n'est d'ailleurs pas sans rappeler un épisode sensiblement identique survenu le 28 juin 2024 sur BFM-TV. En plateau, la députée LFI Clémence Guetté affronte alors la morgue de Serge Raffy, passé, selon une trajectoire connue, du Nouvel Observateur au Point. Après moult calomnies vociférées en plateau – « La France insoumise n'a parlé que de Gaza. […] Vous n'avez parlé que de ça ! » ; « Vous avez laissé courir une rumeur antisémite ! » – Serge Raffy embraye « comme il se doit » :
- Serge Raffy : Vous avez utilisé le marteau-pilon pour travailler votre électorat clientéliste. Vous avez fait-ce jeu-là.
- Clémence Guetté : C'est quoi notre électorat clientéliste, monsieur ?
- Serge Raffy : Et je pense que vous avez été des apprentis sorciers.
- Clémence Guetté : C'est quoi notre électorat clientéliste, monsieur ?
- Serge Raffy : L'électorat musulman, dans les banlieues.
- Clémence Guetté : Ça, c'est une clientèle, « l'électorat musulman » ?
- Serge Raffy : Mais bien sûr, ça a été fait par vous !
- Clémence Guetté : C'est raciste ce que vous dites, monsieur.
- Serge Raffy : Ah bah voilà ! C'est toujours l'injonction paradoxale ! [Clémence Guetté : Non mais vous croyez qu'il y a que les musulmans de ce pays qui ont du cœur pour ce qui se passe à Gaza ?] Si vous me dites que je suis raciste, bah vous, vous êtes homophobe, etcétéra ! [Clémence Guetté : Monsieur, vous croyez que y a que les musulmans de ce pays qui sont heurtés par ce qui se passe à Gaza ?!] Et c'est ce genre de discours chez vous, madame, qui fait que le Front national continue de monter !
- Clémence Guetté : C'est odieux ce que vous dites.
- Serge Raffy : Non, c'est vous qui êtes odieuse, madame. C'est vous ! Et vous êtes dangereuse pour la République !
- Clémence Guetté : Les électeurs musulmans, ce n'est pas un électorat captif [Serge Raffy : Vous êtes dangereuse pour la République, madame !] Ce sont des humains qui réfléchissent et qui votent pour un projet.
- Serge Raffy : Vous êtes dangereuse pour la République !
- Clémence Guetté : C'est vous qui êtes dangereux, monsieur.
- Serge Raffy : La cinquième République, madame, sera plus forte que vous !
Rideau.
Mais là encore il en allait d'une goutte d'eau dans un océan de calomnies. La preuve en image :
Loin d'être circonscrit à l'audiovisuel, comme nous aurons l'occasion de le voir dans un second article, le stigmate doit aussi sa massification dans le débat public au fait d'avoir été très tôt labellisé par les plus hautes sphères de l'État. Le 15 octobre 2023, lors de la grande émission politique de France Inter, France Info et Le Monde, le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti multiplie les attaques contre LFI, accusant notamment le parti d'entretenir « la confusion de tout » à des « fins électoralistes ». Puis, avec la bénédiction des trois intervieweuses, parmi lesquelles Nathalie Saint-Cricq, il déclare : « Ils veulent le vote des barbus, on va se dire les choses très clairement. »
Avant cela, et dès le 9 octobre 2023 à l'antenne de France Bleu Nord, Gérald Darmanin déroulait lui aussi l'argumentaire sans aucune contradiction, fustigeant le « communautarisme » de Jean-Luc Mélenchon et sa volonté de « parl[er] notamment aux quartiers » : « On voit bien que dans la haine anti-flic ou dans la haine d'Israël, c'est toujours la même stratégie. C'est une stratégie électorale. » Sans doute déçu par l'absence de répercussion de sa formule, le ministre de l'Intérieur la remisera (en pire) huit jours plus tard [2] : « La haine du juif et la haine du flic se rejoignent. Pas par conviction, mais par calcul électoral. » Et cette fois-ci, banco : diffusée en direct sur une antenne autrement plus prescriptrice que France Bleu – BFM-TV, qui isole d'ailleurs l'extrait en question sur X (17/10/2023) pour un cumul de plus de neuf millions de vues –, la « punchline » fait les gros titres… et le tour de la presse.
Particulièrement rentable, le leitmotiv du « clientélisme » permet donc de faire d'une pierre deux coups contre les punching-balls ordinaires des chefferies médiatiques : LFI et les musulmans. Dans ce climat de double diabolisation, il fonctionne en outre à la manière d'un mille-feuille recouvrant des couches et des couches de présupposés, de biais et de sous-entendus. Alors déplions la chose.
Il existe des stratégies électoralistes au sein des partis politiques, a fortiori chez ceux dont les pratiques et le fonctionnement s'inscrivent dans un processus de conquête du pouvoir par les urnes, qui plus est au sein de la Ve République : en voilà un scoop journalistique ! Différents cadres ou députés insoumis, jusqu'à Jean-Luc Mélenchon lui-même, n'ont d'ailleurs jamais fait mystère de leur volonté de mobiliser des habitants des quartiers populaires, où l'abstention est traditionnellement forte. Jusque-là… De même, comme le relevait Mediapart, « oui, les rares enquêtes [post-électorales] disponibles montrent bien que Jean-Luc Mélenchon a été très nettement surreprésenté dans l'électorat musulman ». Un phénomène qui ne saurait pour autant prouver l'existence « d'un "vote musulman" en tant que tel », à moins d'assimiler les musulmans à un « "tout" homogène », d'invisibiliser « l'abstention qui y prévaut, comme dans d'autres groupes », et de postuler la prédominance de la variable confessionnelle dans leur vote... et sa monosémie : comme si les musulmans en question ne pouvaient voter qu'en fonction de la campagne concernant Gaza [3].
On le voit : les raccourcis sont nombreux, mais ils n'en sont pas moins empruntés par la quasi-totalité des commentateurs dès l'instant où le sujet des « stratégies électorales » de La France insoumise est sur la table, tout particulièrement dans le contexte du génocide des Palestiniens. Dès lors, le problème ne réside pas tant dans l'évocation en tant que telle d'une « stratégie insoumise » qui viserait à « mobiliser les quartiers populaires », que dans les usages et la mise en récit médiatiques de cette thématique. En d'autres termes, comme souvent, les choses se gâtent dès l'instant où le journalisme politique et les professionnels du commentaire s'en mêlent…
Trois biais majeurs, alors, se font jour : 1/ la récurrence, pour ne pas dire l'omniprésence de ce cadrage (au détriment d'autres approches) dans les productions journalistiques prétendant analyser le rapport de LFI à la question palestinienne ; 2/ le caractère doublement discriminant de ce type de parti pris, qui ne vise qu'une seule et unique fraction de l'électorat… et un seul et unique mouvement politique ; 3/ le registre (du soupçon) et les connotations (négatives) que charrient systématiquement les discours médiatiques associés : mobilisé à la manière d'un stigmate et commenté comme tel, le fait que LFI veuille « séduire les quartiers » est construit comme un problème et fonctionne dans le débat public comme une arme de disqualification des acteurs qui se rallieraient à cette « stratégie », telle que l'interprètent, en tout cas, les commentateurs.
Et du « simple » parti pris, on passe au rouleau compresseur lorsque les médias dominants reproduisent ces mêmes biais à l'unisson. L'uniformisation procède alors au moins autant de la circulation circulaire du prêt-à-penser « low cost » dans des médias « low cost », qu'elle repose sur des croyances et des présupposés idéologiques communs à la quasi-totalité des commentateurs.
Dès que le diptyque « LFI – Gaza » est à l'étude, les journalistes se focalisent donc sur les prétendus « objectifs » que cacherait le militantisme insoumis, au point que ce cadrage prenne le pas sur ce qui devrait constituer le b.a.-ba de l'information : que disent les Insoumis du génocide des Palestiniens ? Il en va là d'un biais somme toute ordinaire du journalisme politique, obsédé par le jeu politicien, les tactiques, et qui manipule la sociologie électorale comme un financier joue avec ses parts de marché. Outre le fait de nourrir des réflexes confusionnistes [4], ce traitement dépolitisé alimente le récit de « l'insincérité » du mouvement politique : la volonté de politiser – et de populariser – la question palestinienne est perçue (et commentée) comme un calcul cynique et une manœuvre forcément suspecte.
En cette matière aussi, LFI fait l'objet d'un traitement médiatique d'« exception ». Tous les partis politiques, en effet, choisissent d'ériger tel ou tel sujet en combat de prédilection et de le décliner ensuite dans un répertoire d'actions militantes. Parmi ces « étendards », difficile d'en trouver un seul qui serait systématiquement commenté par les journalistes au prisme des arrière-pensées électorales (supposées) qu'il cacherait… et du type de public que ses promoteurs chercheraient (supposément) à « séduire ». Face aux élus RN et LR par exemple, le mantra de « l'insécurité » n'est jamais discuté dans ces termes, pas plus que ne l'est leur obsession de « l'immigration ». De même, lorsqu'en pleine campagne électorale pour l'élection présidentielle de 2022, Emmanuel Macron fait le choix d'axer ses interventions sur l'Ukraine, les commentateurs ne raisonnent pas en termes d' « électorat à flatter », mais sur le fond, en valorisant unanimement, qui plus est, le retour du « chef de guerre ». On pourrait ainsi multiplier les comparaisons. S'agissant de la question palestinienne, contentons-nous enfin de souligner, en reprenant les mots de Sébastien Fontenelle, qu'il ne viendrait jamais à l'idée des journalistes de soutenir que « la campagne électorale des partis de droite et d'extrême droite qui affichent un soutien sans faille au gouvernement israélien instrumentaliserait le vote de fantasmatiques électorats juifs » [5].
Unilatéraux, les commentaires sur « la quête des quartiers » participent donc d'autant plus à stigmatiser les « quartiers » en question (et LFI) qu'ils activent, en creux, des préjugés très ancrés dans le discours dominant, légitimés de longue date par les grands médias, le tout dans un climat de criminalisation générale du mouvement de solidarité avec le peuple palestinien. Les « quartiers populaires » sont non seulement essentialisés mais aussi altérisés, placés en extériorité par rapport à ce qui constituerait une « communauté majoritaire ». Les populations arabes – et celles de culture musulmane, singulièrement – sont évidemment visées, construites comme autant de réceptacles passifs à la communication politique et, d'ailleurs, forcément « en phase » avec la question palestinienne. L'idée n'est pas de dire que ce dernier phénomène n'existe pas, mais de souligner combien les grands médias reproduisent la mécanique de l'assignation identitaire qu'ils imputent (et reprochent) pourtant… à LFI. Enfin, soulignons qu'à vouloir ainsi fabriquer des « groupes » spécifiques – ici ethnoreligieux –, les journalistes pourraient en singulariser d'autres que le positionnement de LFI serait en capacité de « séduire ». Mais force est de constater qu'en dehors des « étudiants » et des « jeunes diplômés » – quoique dans une bien moindre mesure [6] –, le réflexe journalistique vaut uniquement pour « les quartiers »… et leurs habitants.
Cette essentialisation fonctionne d'autant plus facilement qu'elle repose sur deux « évidences » incontestables, au sens où plus aucun commentateur ne songe à les contester : « LFI est un parti antisémite » et « les quartiers populaires sont une réserve d'antisémites ». Deux « évidences » énoncées de manière plus ou moins explicite en fonction des commentateurs. Dans son entretien avec Le Figaro (9/12) après le « bad buzz », Nathalie Saint-Cricq se défend d'ailleurs d'avoir soutenu la seconde… pour mieux réaffirmer la première : « Je n'ai pas dit qu'il fallait être antisémite pour avoir le vote musulman, mais que LFI croyait dans sa quête du vote musulman qu'il fallait l'être. » Ceci ne rend pas le parti pris plus acceptable, mais aux yeux des grands médias… si. Du moins si l'on en croit le prétendu « mea culpa » qu'elle revendiquait, l'air infatué, à l'antenne de Franceinfo deux jours plus tard :
Nathalie Saint-Cricq : Si je n'ai pas été d'une clarté extrême, je tenais à dire que […] je ne mets pas en question les Français de confession musulmane, nos compatriotes, je mets en question les politiques, et ça je maintiens, qui utilisent et qui manient l'antisémitisme en imaginant pouvoir rafler du vote. Point. Y a rien d'autre. C'est clair, net.
C'est en effet très clair : non seulement Nathalie Saint-Cricq ment effrontément [7], mais elle se classe décidément parmi les acteurs les plus en pointe dans la diabolisation (outrancière) de la gauche.
La cause est donc entendue. Peu importe ce que disent les sciences humaines et sociales [8]. Et peu importe qu'au cours des deux dernières années, LFI ait à de multiples reprises affirmé publiquement la nécessité de combattre l'antisémitisme et formulé explicitement le péril que recouvre l'assimilation juifs/Israéliens dans le contexte du génocide : ces éléments ne sont jamais (ou très rarement) rapportés par les journalistes – et quand ils le sont, c'est pour douter de leur sincérité. Il n'est pas question de faire état de ce qui est, ni de rapporter ce qui est explicitement dit, mais de gloser sur ce qui n'est pas dit… et ce qui pourrait être.
De quoi profondément et durablement mutiler le débat public – et bien au-delà –, a fortiori lorsqu'une partie des acteurs pointés du doigt sont littéralement exclus de la scène médiatique, privés de toute représentation et d'expression publiques. Au premier rang desquels les collectifs et les habitants des dits « quartiers populaires », aussi omniprésents qu'inexistants dans les productions journalistiques : sans voix dans les reportages qui parlent d'eux, sans visage sur les plateaux audiovisuels qui les pilonnent en continu. CQFD.
Loin de se limiter aux positions de LFI sur Gaza et à une diffusion depuis le 7 octobre 2023, cette obsession médiatique doit être réinscrite dans un double contexte : celui d'une popularisation croissante, à partir des années 2000, des théories postulant un « nouvel antisémitisme » d'une part, et des accusations en « islamogauchisme » d'autre part, deux phénomènes témoignant de la normalisation des discours islamophobes dans l'espace public au cours de ces deux décennies. Pour resserrer un peu plus l'entonnoir, il faut enchâsser le leitmotiv du « clientélisme » dans le cadrage médiatico-politique qui s'est progressivement installé (et fossilisé) au sujet de La France insoumise en général, et de Jean-Luc Mélenchon en particulier.
On pense notamment, pour reprendre un titre du Figaro (21/05/2022), à la (longue) construction de son prétendu « tournant communautariste », et à l'uniformisation croissante des discours qui lui furent – et lui sont encore plus aujourd'hui – associés, de procès en « islamogauchisme » en procès pour « complicité avec l'islamisme et le terrorisme ». L'islamophobie étant l'une des principales dynamiques présidant à l'extrême droitisation (par le haut) des grands médias, elle est aussi l'un des ressorts les plus puissants de la diabolisation de la gauche. Le climat post attentats de 2015 a constitué un indéniable accélérateur, et les années qui ont suivi, cristallisé le phénomène dans les sphères médiatiques (et bien sûr politiques), d'abord via les titres historiques de la droite dite « républicaine » – au premier rang desquels Le Figaro –, avant que la petite musique du « clientélisme » infuse dans l'ensemble des grands médias. Illustration avec cette chronique traitant de « la dérive communautariste de Mélenchon et de son mouvement », parue le 9 octobre 2017 dans Le Figaro, sous la plume d'un agitateur qui demeure jusqu'à aujourd'hui l'un des principaux piliers de cette croisade idéologique :
Alexandre Devecchio : Ces députés Insoumis participent de fait à la nébuleuse que Pascal Bruckner qualifie d'« islamosphère ». […]. Jean-Luc Mélenchon […] est lui-même peu soupçonnable de complaisance avec l'islam radical. Mais l'admirateur de Robespierre refuse mordicus de faire le lien entre le terrorisme et l'islamisme conquérant […]. [On] peut s'interroger sur le cynisme électoral d'un parti qui a fait ses meilleurs scores en banlieue. […] Pire : lorsqu'il invoque l'argument commode de « l'extrême droite israélienne » pour justifier son refus de siéger avec Valls [dans le cadre d'une mission parlementaire sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie [9], NDLR], Mélenchon ne surfe-t-il pas en réalité sans scrupule sur l'antisionisme des territoires perdus de la République ? Une haine d'Israël qui se confond de plus en plus souvent avec un antisémitisme assumé.
Tout est (déjà) articulé. Marquées par les mêmes dynamiques, sur fond de « low-costisation » avancée du débat public, les huit années suivantes auront raison des marques de retenue (résiduelles !) dont faisaient encore preuve les militants réactionnaires à cette époque. Et le trope du « clientélisme » sera une composante (plus ou moins appuyée) du traitement de la marche contre l'islamophobie (2019) [10], des cabales contre « l'islamogauchisme » (2020/2021), de la couverture de la campagne de la Nupes (2022), des révoltes après la mort de Nahel (2023) ou, depuis, des « polémiques » insensées qui se propagent à la vitesse de la lumière à propos de « l'entrisme islamiste » et de ses prétendus liens avec LFI [11].
Il n'est donc pas étonnant que le leitmotiv du « clientélisme communautariste » de La France insoumise ait connu, en particulier depuis les années 2015, une trajectoire médiatique ascendante et sensiblement identique à celle du terme « islamogauchisme », son équivalent fonctionnel tant sur la forme… que sur le fond. Comme le démontre le sociologue Benjamin Tainturier [12], la popularisation du terme « islamogauchisme » doit beaucoup, après les attentats de 2015, à la persévérance d'une poignée d'« entrepreneurs de cause » (Ivan Rioufol, Gilles-William Goldnadel, Éric Zemmour, Alexandre Devecchio, Étienne Gernelle et Michel Onfray) principalement rassemblés autour de trois titres (Le Figaro, Le Point et Marianne), qui ont œuvré à « en ritualiser l'usage » selon son sens premier : le « nouvel antisémitisme ». Parallèlement, un deuxième courant politique (la « gauche » dite « républicaine »), forte de ses propres missionnaires (gravitant autour du Printemps républicain), a contribué à propulser la carrière médiatique de l'« islamogauchisme », mais aussi à en diversifier le sens : à partir de 2016, dans les grands médias, les usages portent davantage « sur des sujets de laïcité et d'idéal républicain », au point que Benjamin Tainturier fasse état d'un véritable « effet [Élisabeth] Badinter » au lendemain d'une interview de cette dernière, parue dans les colonnes du Monde le 1er avril 2016.
« Clientélisme communautariste » et « islamogauchisme » marchent ainsi d'autant plus facilement main dans la main qu'ils ont tous deux « la force des concepts faibles », pour reprendre l'expression du politiste Samuel Hayat [13]. À propos du second, il soulignait combien il fut « créé pour unir ceux et celles qui veulent stigmatiser les musulmans, s'opposer à la gauche et délégitimer les sciences sociales ». Il en va strictement de même s'agissant du premier : un épouvantail rhétorique, confusionniste et suffisamment plastique pour avoir son heure de gloire dans les médias – des plateaux télé aux colonnes des journaux les plus « prestigieux » –, dès l'instant où le « débat » touche de près ou de (très) loin le diptyque « LFI / musulmans ». Au point de s'imposer, si ce n'est comme LE cadrage médiatique systématiquement majoritaire de ce type d'« actualités », du moins comme une « évidence » et une toile de fond omniprésente dans l'esprit des commentateurs. On le voit à ses usages médiatiques : cet automatisme journalistique n'est en définitive rien d'autre qu'un outil de disqualification visant à neutraliser toute pensée jugée hors des clous du discours dominant. Et ce, quelle que soit la conjoncture… ou la « polémique » qui lui sera associée. Le 30 octobre 2023, dans sa chronique (infâmante) hébergée par Libération, l'inénarrable Serge July avait le mérite de synthétiser admirablement la chose :
Serge July : Aujourd'hui, ce diable de Mélenchon gère son capital électoral, comme d'habitude : il était contre l'interdiction de l'abaya, il accuse la police de tuer délibérément les jeunes arabes, il prend la défense immédiate de Karim Benzema et du Hamas, et il accable Israël, un pays soutenu, selon lui, par le pire pays au monde, les États-Unis. Tout cela mis bout à bout fait une réputation, pas de celle qui fascine les beaux quartiers ou le monde intellectuel, tous les antiracistes, tous les laïcards comme moi qui ne supportent pas ces multiples clins d'œil à l'islamisme.
Une déclaration en écho à un autre exercice de clarification que dispensera quelques mois plus tard Christophe Barbier sur le plateau de « C à vous » (France 5, 15/04/2024) :
Christophe Barbier, à propos de Jean-Luc Mélenchon : Le voici depuis quelques années, au moins depuis 2019 [et la marche contre l'islamophobie, NDLR], sans doute un peu avant, converti à des revendications issues de l'islam politique, qu'on a pu croire dans un premier temps être seulement un calcul électoral pour complaire à un certain électorat – on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre –, et dont on voit depuis le 7 octobre que peut-être il y a une racine idéologique plus profonde.
Fermez le ban.
Il est des emballements sur les réseaux sociaux qui contribuent à particulariser et à déshistoriciser des récits jugés, à juste titre, particulièrement infâmants. La « polémique » autour de Nathalie Saint-Cricq est l'un de ceux-là : loin de détenir la maternité du leitmotiv de la prétendue « quête du vote musulman par LFI », Nathalie Saint-Cricq n'a fait que participer comme tant d'autres de ses confrères à sa banalisation dans les médias de masse – et singulièrement, pour ce qui la concerne, dans les médias de service public. D'autant plus facilement que les médias en question se sont alignés sur le moins-disant journalistique et sur sa forme dominante, le plateau de bavardage, où la bouillie intellectuelle fait loi contre toutes formes de savoirs produits par les sciences sociales. Comment comprendre cette séquence ? Comme l'énième symptôme de la radicalisation des chefferies médiatique et de leur alignement progressif sur l'extrême droite. Laquelle sera parvenue, en dix ans, à uniformiser durablement toute une partie des productions de la grande presse (audiovisuelle et écrite) concernant LFI autour d'un mot d'ordre fondamentalement raciste, reposant sur une grille de lecture identitaire que cette même presse prétend pourtant combattre.
Pauline Perrenot, avec Florent Michaux pour le montage vidéo.
[1] Sébastien Fontenelle, « Le Monde, Gaza, les insoumis et les "quartiers populaires", Blast, 27/04/2024.
[2] À l'occasion d'un discours tenu au dîner annuel républicain du Conseil des communautés juives du Val-de-Marne, le 17 octobre 2023.
[3] « La guerre à Gaza ravive le mythe du "vote musulman" », Mediapart, 26/11/2023.
[4] Lire « Un climat maccarthyste », Médiacritiques, n°51, juillet-septembre 2024, p. 8.
[5] Cf. l'article précédemment cité, Blast, 27/04/2024.
[6] D'une manière tout aussi disqualifiante, on a pu en effet entrevoir ce type de commentaires à l'occasion des mobilisations en soutien du peuple palestinien à Sciences-Po, notamment lorsque entre les mois de mars et mai 2024, des élus membres ou proches de LFI (Rima Hassan, Thomas Portes, Louis Boyard, Aymeric Caron, etc.) se sont rendus sur le campus parisien en solidarité avec les étudiants.
[7] Dans l'article du Figaro précédemment cité, Nathalie Saint-Cricq déclare ne pas avoir « tenu de propos islamophobes » en affirmant qu'elle « [se] basai[t] sur des études, notamment celle publiée en octobre 2024 par la Fondapol/IFOP/AJC analysant la radiographie de l'antisémitisme en France. » Or, que nous dit cette « étude » ô combien biaisée ? « C'est par sa jeunesse, et d'autant plus nettement qu'elle est de confession ou de culture musulmane, que la société française sera rapidement gagnée par l'antisémitisme », écrit par exemple son auteur, Dominique Reynié. CQFD.
[8] Voir, par exemple, Contre l'antisémitisme et ses instrumentalisations, La Fabrique, octobre 2024 et Mark Mazower, Antisémitisme. Métamorphoses et controverses, La Découverte, septembre 2025.
[9] Comme le résume l'AFP (6/10/2017), à l'époque, le contexte est celui d'une vive controverse entre Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls – ayant « taxé les députés de La France insoumise de tenir "un discours islamo-gauchiste", soulignant "la complaisance vis-à-vis du communautarisme" et de "l'islam politique" ».
[10] Cf. Les médias contre la gauche, Acrimed/Agone, 2023, p. 82.
[11] La bulle spéculative ayant tragiquement éclaté lors du passage de Jean-Luc Mélenchon devant la commission d'enquête sur l'entrisme islamiste (6/12), à laquelle s'étaient pressés tels des vautours (déçus) tous les journalistes de France et de Navarre…
[12] Voir le passionnant article de Benjamin Tainturier, « Islamo-gauchisme : carrière médiatique d'une notion polémique », La revue des médias, 27 novembre 2020.
[13] Samuel Hayat, « L'islamo-gauchisme : comment (ne) naît (pas) une idéologie », L'Obs, 27 octobre 2020.