LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
Acrimed | Action Critique Médias
 
Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

▸ Les 10 dernières parutions

17.06.2026 à 08:49

Plans de licenciements dans la presse : « Il est temps qu'on se mobilise tous ensemble »

Jérémie Younes

Texte intégral (4004 mots)

Face aux plans de licenciements en série dans la presse du capital [1], l'intersyndicale organise une journée de mobilisation ce jeudi 18 juin et des préavis de grève sont déposés. Entretien croisé avec trois journalistes : Geneviève Thivat, journaliste à La Montagne ; Agnès Briançon, journaliste au Dauphiné Libéré et porte-parole du SNJ ; et Emmanuel Vire, journaliste à Geo et porte-parole du SNJ-CGT.

Acrimed : Vous exercez dans trois groupes de presse différents qui mènent tous en ce moment des plans de licenciements. Quelle est la situation dans vos groupes de presse respectifs ?

Geneviève Thivat : Le groupe Centre France a annoncé un projet de suppression de 152 postes. Centre France, pour ceux qui ne connaissent pas, c'est huit titres quotidiens, ainsi que des hebdos. Nous sommes autour de 1 500 salariés pour le groupe. Le siège, c'est le journal La Montagne, le navire amiral comme on dit, le titre historique du groupe. Nous sommes un peu moins de 500 en CDI aujourd'hui à La Montagne. Dans le cadre de ce PSE, ce sont 65 postes qui sont menacés, parmi lesquels 25 de journalistes, car évidemment, pour faire marcher un journal, il ne faut pas que des journalistes.

La situation est moins claire dans le groupe Ebra. Là, vous savez que des postes seront supprimés, mais le plan de licenciements n'a pas encore été lancé officiellement, c'est bien cela ?

Agnès Briançon : En effet, c'est ça. Nous le savons depuis le mois de septembre dernier et l'arrivée de la nouvelle présidente du groupe Ebra qui est Sophie Gourmelen. L'actionnaire principal du groupe Ebra est le Crédit Mutuel. Quand Sophie Gourmelen est arrivée, elle nous a bien expliqué que le Crédit Mutuel demandait un retour à l'équilibre sous 2 ans. Elle a donc parlé d'un « plan de transformation ». Et on sait bien ce que ça veut dire un « plan de transformation » : c'est un plan de licenciements, évidemment. Donc depuis septembre, les salariés sont dans l'angoisse d'attendre ce plan de licenciements. Quand est-ce qu'elle va l'annoncer ? [2] Quelle sera l'ampleur de ce plan ? Qui est-ce que ça va toucher ? Des journalistes, des administratifs, des ouvriers du livre ? Est-ce qu'on ferme des rotatives ? Le groupe Ebra, c'est neuf titres qui couvrent toute la façade est et sud-est de la France : Les Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, Vosges Matin, L'Est républicain, Le Républicain lorrain, Le Progrès, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Bien public, Le Dauphiné libéré, et on descend jusqu'à Vaucluse Matin. Ce sont 800 000 exemplaires qui sont diffusés chaque jour. On compte 1 500 journalistes et environ 3 200 salariés au total. Depuis septembre, c'est l'inquiétude, et nous avons une multiplication des arrêts de travail liés à ce stress.

Nous arrivons maintenant à un cas un peu différent, celui du groupe Prisma. C'est donc un groupe qui a été racheté par Vincent Bolloré et c'est une véritable casse sociale depuis le rachat. Peux-tu nous faire un état des lieux ?

Emmanuel Vire : Oui, Prisma Media, c'est le leader de la presse magazine. 40 marques, plus de 40 millions de Français qui lisent, regardent ou écoutent une production du groupe chaque mois. C'est en gros 25% du marché de la presse magazine française, racheté en juin 2021 par Bolloré. À l'époque, ils ont laissé ouverte une « clause de conscience » pendant 18 mois pour les journalistes, ce qui était inédit et a abouti au départ de 47% des journalistes permanents. C'est-à-dire 197 journalistes, qui n'ont même pas été remplacés à 50%. Donc dès 2021, nous avions un PSE à bas bruit…

Bolloré ne fait pas grand-chose à part de la casse sociale avec Prisma Media. Il a mis à sa tête Claire Léost, passée par le groupe Lagardère et qui est restée PDG jusqu'à l'été 2025 – date à laquelle elle est devenue directrice de CMA Média (CMA-CGM). Elle a donc été remplacée il y a un an par Arnaud Lagardère. Et les Dalton sont arrivés, comme on les appelle, c'est-à-dire tout le staff Bolloré en plus d'Arnaud Lagardère : Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, Serge Nedjar et Michel Sibony, membre des comités exécutifs des groupes Vivendi et Canal+, notamment. À partir de là, c'est la méthode Bolloré classique qui se met en place. D'abord, ils s'en prennent au magazine économique Capital, dont ils changent la ligne éditoriale au profit d'une ligne d'extrême droite, avec des couvertures sur les migrants, la gabegie de l'audiovisuel public, etc. Et surtout, ils les déménagent en même temps rue des Cévennes, là où il y a le pôle facho avec CNews, Le JDD, Le JDNews, Europe 1. Il y avait 27 journalistes à Capital, il n'y en a plus que 12 aujourd'hui. Idem au JDD : avant la grève, il y avait 120 équivalents temps plein, aujourd'hui, il en reste 27. Quant à Prisma, nous étions 900 au moment du rachat de Bolloré, en juin 2021. Nous sommes tombés à 650 aujourd'hui, en sachant que sur ces 650, il reste moins de 300 journalistes. Le nouveau plan social qui a été annoncé, c'est carrément 40% des effectifs : 265 postes supprimés, ce qui nous ferait tomber à moins de 400.

Les plans de licenciements que vous vivez s'inscrivent dans un contexte plus large. Il y a en ce moment une véritable vague de destruction d'emplois dans la presse. Quelles sont les raisons invoquées par vos actionnaires pour sabrer ainsi dans leurs activités médias ?

Agnès Briançon : Pour le groupe Ebra, l'objectif invoqué est vraiment le retour à l'équilibre financier, voire la rentabilité. Clairement, aujourd'hui, le Crédit Mutuel ne veut plus perdre d'argent avec sa branche média, même si elle représente peut-être 1% de tout son chiffre d'affaires. Dans son résultat d'exploitation, on ne représente rien, nos pertes ne représentent rien pour le Crédit Mutuel, mais il n'empêche : il faut revenir à l'équilibre et la directrice qui a été nommée n'a que deux ans pour le faire. On sait que pour revenir à l'équilibre en deux ans, il n'y a qu'une solution : couper, licencier. Il y a aussi eu, depuis, des tentatives d'avoir recours à l'IA, notamment à L'Est républicain, et on sait qu'elle va nécessairement s'appuyer sur cela pour supprimer des postes. Toujours avec ce même objectif : avoir une branche média qui serait rentable…

Geneviève Thivat : C'est un peu la même chose au groupe Centre France, et nous enchaînons les plans sociaux dans cet objectif depuis des années. On était sur un plan de départs volontaires autonome qui se terminait fin juin… et on en lance un nouveau avant même que celui-ci soit arrivé à son terme. Dans les causes structurelles qui plombent nos comptes, il y a bien sûr la baisse de la diffusion payée. À titre d'exemple, on est en dessous des 100 000 exemplaires vendus pour La Montagne. Quand j'ai été embauchée dans les années 1990, le journal était tiré à 250 000 exemplaires. Aujourd'hui, ce doit être environ à 120 000, et on doit en vendre peut-être 95 000. L'objectif d'avoir une part de chiffre d'affaires conséquent venant du numérique pour amortir cette baisse de diffusion payée n'a pas été atteint. C'est la conjugaison de tout ça qui fait qu'au final, ils tapent sur l'emploi.

Le problème, c'est que c'est un cercle vicieux. Supprimer des emplois, ça dégrade la qualité de l'information. Au Populaire du Centre par exemple, vont être fermées 2 agences locales, Bellac et Saint-Junien. L'an dernier : l'agence de Riom de La Montagne a été fermée. Trois personnes continuent de couvrir Riom, mais depuis Clermont-Ferrand, éloignant le titre de son lectorat. Dans les agences, vu la baisse des effectifs de journalistes et la surcharge de travail qui en résulte, il y a beaucoup de souffrance au travail. Les horaires de travail sont complètement délirants… En plus, désormais, la direction nous demande de tout miser sur l'« hyper proximité », mantra du directeur général qui est arrivé récemment à la tête du journal. Et dans les faits, où est-ce qu'on supprime des postes ? Encore dans les agences locales… C'est complètement absurde. Pour faire un journal de proximité et de qualité, il faut des moyens humains : ce n'est pas l'IA qui va aller interroger Mme Michu qui a repris une épicerie abandonnée depuis 30 ans, ou qui va aller couvrir une grève à La Souterraine.

En effet, cela ressemble à un cercle vicieux : on vous coupe les vivres parce que la diffusion payée baisse, mais en vous coupant les vivres, on dégrade la qualité de l'information, ce qui va continuer de faire baisser la diffusion payée. On peut penser qu'il faudrait faire exactement le contraire…

Agnès Briançon : On a des directions qui ne se rendent pas compte de l'importance de la presse quotidienne régionale et qui disent : « Il faut faire des papiers qui font du clic ». Or, les papiers qui font du clic, c'est du fait divers, c'est parfois le truc people, parfois les histoires d'animaux. Vous pouvez faire une jolie histoire avec un animal, un chien qui a été retrouvé 20 ans après, vous faites du clic à 100% avec ça. L'information pour le lecteur, elle est proche de zéro, mais ça fait du clic. On a par ailleurs moins de temps pour faire les reportages, donc forcément, on propose moins d'informations nouvelles, inédites, on révèle beaucoup moins de choses à nos lecteurs. Aujourd'hui, je reste une demi-heure voire trois quarts d'heure sur un reportage, alors qu'avant, je savais que je pouvais rester une heure et demie, deux heures, discuter avec les gens, trouver d'autres sujets, d'autres angles, d'autres contradictoires.

On nous demande aussi d'être extrêmement polyvalents, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, quand un rédacteur part en reportage, il fait son reportage, ses photos, éventuellement un petit bout de son parce qu'il faudra en faire un podcast, mais aussi un petit bout de vidéo parce qu'il faudra faire de la vidéo ; puis attendez, la vidéo, il l'envoie tout de suite, parce qu'il faut que ça aille sur le web tout de suite. Quand il rentre, il faut faire le diapo, et puis seulement après, on se met à faire le papier. Vous imaginez bien qu'après tout ça, l'article, il n'est plus à la hauteur de ce qu'on peut imaginer.

Donc je pense qu'on propose à nos lecteurs une offre qui est tout simplement de moins bonne qualité, non par la faute des journalistes, mais parce qu'on n'a plus les conditions de travail qui nous permettent de faire notre métier correctement. Plutôt que de se dire « on met l'argent nécessaire pour aller chercher de l'information que les autres n'ont pas, qui apporte une vraie valeur ajoutée », eh bien non : on décide de faire au plus vite, au plus simple, parce qu'il faut remplir des pages, et parce que plus de pages, ça veut dire plus de potentiels encarts de pub.

Du côté de Prisma, il n'y a même pas l'excuse de la rentabilité : le groupe est déjà bénéficiaire, mais licencie quand même…

Emmanuel Vire : Bolloré n'a en effet aucune raison de lancer un plan de cette ampleur-là. Il faut savoir qu'en 2025, comme chaque année depuis sa création en 1979, Prisma Media a été bénéficiaire avec 6 millions d'euros de bénéfices net. Mais évidemment, ça ne lui suffit plus. Il nous dit qu'il faut retrouver de la rentabilité, mais derrière, c'est un plan de décroissance et de fermeture de Prisma Media dont il est question. Un directeur m'a dit que la presse magazine, c'était fini, qu'elle n'avait aucun avenir et qu'il fallait arrêter avec ces conneries. Évidemment, nous, nous pensons tout à fait le contraire.

Et puis il y a un autre plan social dont on ne parle jamais, c'est celui qui touche les journalistes rémunérés à la pige, alors que la presse magazine ne pourrait pas fonctionner sans eux. C'est une armée de précaires qui fait les magazines du groupe Prisma. On avait 980 pigistes qui collaboraient avec Prisma Media en décembre 2020, c'est-à-dire avec un minimum d'une pige par an, pour une masse salariale de 6,5 millions d'euros par an. En décembre 2025, il n'en restait que 480 pour une masse salariale de 2,4 millions d'euros. Vous le voyez le PSE à bas bruit qui a couru sur les cinq dernières années ? On a liquidé tous les pigistes qui avaient peu de collaboration avec Prisma. Donc la seule question qui se pose ici et maintenant, c'est : pourquoi Bolloré a-t-il racheté Prisma Media ? Alors c'est une bonne opération financière : il l'avait racheté au groupe allemand Bertelsmann pour 170 millions… qu'il a récupérés rien qu'en vendant Gala et Paris Match. À ce moment-là, il était donc à zéro. Il a eu le coût des clauses de cession, 25 millions, mais avec le bénéfice total qu'il a pris entre 2021 et 2025, il a récupéré 60 millions d'euros grosso modo. On voit donc qu'il fait quand même une opération à plus 35 millions d'euros.

Vous n'êtes qu'un actif financier, en fin de compte…

Emmanuel Vire : Oui, et un instrument politique également puisque nous pensons que ces manœuvres ont un lien avec la présidentielle. La dernière lame qui nous est tombée dessus, il y a une semaine, c'est qu'ils veulent nous faire déménager nous aussi rue des Cévennes, avec le pôle facho dont je parlais tout à l'heure. Les journalistes de Prisma n'ont vraiment pas envie d'y aller. On imagine que ce sera plus facile de jouer avec certains de ses titres, en particulier les titres de presse « people » : on voit très bien les « couv' » de Bardella avec sa princesse qui pourraient arriver…

Agnès Briançon : Je pense qu'il y a là quand même une différence : le cas que vit Emmanuel à Prisma est quand même très particulier. Le motif économique n'existe pas de son côté. On parle d'une entreprise bénéficiaire. C'est le cas également avec Infopro Digital, où il n'y a pas de motif économique non plus. Dans leurs cas, on est sur de la spéculation, des manœuvres politiques et d'influence, une vraie concentration à visée politique.

Face à cette situation, vous avez lancé un appel intersyndical à la grève le 18 juin.

Emmanuel Vire : Ce qui est intéressant, c'est qu'on essaie d'agréger une réaction collective à des plans sociaux et à des destructions de l'information un peu partout. On essaie de se regrouper pour mener un front commun : aussi bien presse écrite que presse audiovisuelle, sans oublier les non-journalistes, parce que sans eux, on n'existe plus. C'est la raison pour laquelle le 18 juin est une journée très importante pour nous. C'est le début d'un mouvement qu'on espère plus large. Il s'agit de réagir, de réfléchir et aussi dire aux citoyens que pour nous non plus, ce n'est plus possible – on sait le niveau de défiance envers les journalistes.

Agnès Briançon : La mobilisation commune, c'est une idée lancée par le SNJ en effet, mais à laquelle l'ensemble des syndicats de journalistes et des professions du monde de l'information ont adhéré immédiatement. C'est un peu une prise de conscience. Au SNJ, les militants sont habitués à nous envoyer leurs accords, les annonces de plans sociaux, etc. puis à ce qu'on les accompagne et les conseille. Là, c'est la première fois que je voyais autant de plans arriver en même temps. Nous nous sommes dit : « C'est pas possible, on ne peut pas continuer à se battre chacun dans son entreprise, il faut que ça se sache. ». Le journaliste qui ne dit rien, qui se tait, qui accepte tout, c'est fini ! Il est temps qu'on dise ce qui se passe dans nos entreprises de presse, il est temps surtout qu'on se mobilise tous ensemble. Nous les journalistes avons parfois l'image de bourgeois qui ne nous mêlons pas au reste de l'entreprise de presse. Je l'ai entendu, et c'est faux. Aujourd'hui, on est tous dans la même merde, donc on s'est dit : « On se bouge, on alerte et on revendique, parce qu'on a plein d'idées à proposer. ». On aimerait, pour une fois, se faire entendre. Les éditeurs pensent qu'ils ont les réponses à toutes les questions, mais leurs réponses ne sont pas les bonnes, sinon on n'en serait pas là. On sait aussi que la solution, elle vient du public, parce qu'eux nous lisent, eux écoutent nos reportages, eux savent ce qu'ils ont envie de lire, ce qu'ils ont envie de voir, savent ce qui les intéresse, ce qu'ils nous demandent.

Pour se faire entendre, il faut aller à Paris, il faut se montrer ; donc on vient tous à Paris le 18 juin. C'est le moment : si on laisse faire cette fois-ci, si on ne dit rien, c'est mort. La rupture est là : on est vraiment à la limite d'une mort de l'information et de la démocratie derrière, parce que s'il n'y a plus d'information, eh bien votre démocratie, elle va s'appuyer sur quoi ?

Geneviève Thivat : De notre côté, ce n'est pas si facile de mobiliser pour une cause générale en plein PSE. À La Montagne, tout le monde est un petit peu sous le choc de la situation, donc j'espère réussir à mobiliser pour le 18. C'est ce que disait Agnès tout à l'heure : quand on vit un PSE, c'est bien normal qu'on ait la tête dedans…

Est-ce que cette crise de la presse qu'on décrit depuis tout à l'heure n'oblige pas à (se) poser des questions fondamentales, notamment sur la forme de propriété des entreprises de presse ? Est-ce que ça ne devrait pas être des entreprises à but non lucratif ? Ce sont des questions qui émergent périodiquement, mais est-ce que la période de crise aiguë que nous traversons n'est pas propice à un débat public beaucoup plus large sur ce sujet ?

Agnès Briançon : On peut se poser ces questions-là, tout comme on peut peut-être imaginer la presse de proximité comme un bien commun, celle qui a vocation à être un pilier de la démocratie et à permettre à tout le monde d'avoir une information fiable et de qualité. On doit arrêter de dire à nos éditeurs : « Vous gagnerez de l'argent en faisant de la presse. ». Une entreprise de presse n'est pas une entreprise comme une autre, ce n'est surtout pas un bien marchand. Je me marre encore en repensant à notre ancien PDG, Philippe Carli, qui avait vendu des machines à laver dans le passé et qui voulait appliquer les mêmes recettes au groupe Ebra... Non, non : un journal, ce n'est pas des machines à laver, on ne vend pas les deux de la même façon. Donc il faudrait peut-être imaginer un statut à part pour les entreprises de presse en effet, qu'on accepte de ne pas gagner d'argent parce que ces entreprises remplissent une mission publique. C'est un peu ce que ressentent les lecteurs : nous ne sommes pas un service public, mais nous remplissons une mission publique indispensable. Ils ont besoin de cette information.

Emmanuel Vire : Vous connaissez les positions du SNJ-CGT à ce sujet ! Nous voulons avancer sur nos deux jambes, je dirais. D'abord, évidemment, comme tu le dis, casser la concentration qui devient très inquiétante. Est-ce qu'il faut en arriver à un homme = un média ? Parce qu'il faut là aussi être clair : on ne cassera pas comme ça la libre propriété dans ce pays… Évidemment, il faut des systèmes à but non lucratif pour les entreprises de presse. Il y a beaucoup de choses à réfléchir là-dessus. Mais surtout, n'oublions pas notre deuxième jambe, à savoir la proposition que tous les syndicats poussent depuis maintenant 15 ans : la reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle. Il faut que dans nos rédactions, les journalistes reprennent du poids par rapport à l'actionnaire ; qu'on ait notamment à dire sur la désignation des directeurs, mais ça va en réalité beaucoup plus loin que ça.

Je trouve qu'il y a quand même une hypocrisie sans nom de nos éditeurs, dont beaucoup sont des milliardaires, des banquiers ou des industriels. Nous, on n'est pas du tout étonné de la situation. Ça fait très longtemps qu'on dit que les milliardaires ne nous sauveront pas, bien au contraire. En 10 ans, on a déjà perdu 5 000 cartes de presse : on avait failli atteindre les 40 000, on en est à moins de 35 000 cartes. Les milliardaires disent avoir toutes les solutions, mais ils ont été incapables de négocier le virage du numérique, de développer des modèles payants solides comme Le Monde a su le faire par exemple. Je suis dans le magazine Geo et quand tu regardes le site, tu tombes de ta chaise. C'est d'un niveau lamentable. Et pourtant, ils cherchent quand même à récupérer de l'argent et des subventions. Donc je suis quand même assez scandalisé par l'attitude de tous ces éditeurs, qui ne font que pleurnicher et qui en plus d'être de très mauvais stratèges, détruisent désormais massivement l'emploi.

Propos recueillis par Jérémie Younes


[1] Pour un panorama non exhaustif, lire « Dans la presse écrite, les plans sociaux se multiplient, l'audience et la publicité étant vampirisées par les géants du Web », Le Monde, 20/04.

[2] Le PSE du groupe Ebra sera annoncé dans chaque titre le lundi 22 juin.

16.06.2026 à 07:00

Le 13h d'Inter : anesthésier le réel, mode d'emploi

Clément Sénéchal

Bilan après une semaine d'écoute.

- Radio France /
Texte intégral (3111 mots)

Nous avons écouté le journal de 13h de France Inter pendant une semaine. Bilan.

« Vous avez le programme, merci de passer cette heure avec nous. » C'est avec cette formule bienveillante, digne d'un G.O. de l'information, que Jérôme Cadet ouvre la tranche d'actualité de la mi-journée sur France Inter. Elle condense à elle seule les ingrédients et les ressorts du 13h modernisé de la station publique : marketing de l'attention, expérience relationnelle, divertissement passager.

De fait, le 13h d'Inter ressemblerait presque davantage à un flux d'ambiance qu'à un journal d'information. Un dispositif d'accompagnement émotionnel du quotidien, où les conflits sociaux, politiques et économiques sont reconfigurés en expériences locales, anecdotes atypiques et récits d'adaptation. La réalité sociale n'est pas entièrement niée, mais la romantisation prend souvent le dessus.

L'information comme divertissement « familial »

Concrètement, le 13h d'Inter alterne sujets d'information générale d'envergure nationale et sujets de type magazine (sport, conseils conso, chronique des accidents de la route, pittoresque national ou régional, insolite de la vie quotidienne), le tout baigné dans un traitement généralement fait-diversier exhibant une prédilection toute particulière pour la coloration locale, volontiers chauvine. Les locales de Radio France (Ici) sont ainsi régulièrement sollicitées et occupent une bonne partie du 13h national – le journal se trouve lui-même délocalisé en région de façon récurrente.

En général, les sujets magazine (étrangers aux enjeux internationaux, à la politique nationale ou aux questions économique, sociale ou environnementale), sont placés sur un même plan narratif dans le conducteur du journal. Quantitativement, ils occupent environ un tiers du journal. Un mélange des genres accentué par la « vraie » partie magazine, qui débute à 13h30, tout en restant fondue dans la même tranche (celle du « 13-14 ») et un climat éditorial similaire : une atmosphère feel good artificielle, dont la voix sans cesse enjouée de Jérôme Cadet, ancien journaliste sportif aux manettes depuis 2023, donne le ton.

Souvent, le traitement de l'actualité semble glisser du politique vers le pratique, du structurel vers l'expérience individuelle, du conflit vers l'adaptation. Chez l'auditeur, on convoque moins le citoyen que le consommateur, l'usager, le riverain, le passionné (de foot, beaucoup), le témoin… bref, le « Français moyen ».

Avec l'objectif, selon les propres termes de la patronne de Radio France en poste depuis 2018, Sibyle Veil (une proche d'Emmanuel Macron), de susciter une « écoute familiale » en flattant les « besoins fondamentaux des gens qui sont : comprendre, apprendre, se divertir, s'évader, être aussi bien connectés que déconnectés ». Quitte à produire une offre informationnelle elle-même déconnectée des grands enjeux sociaux et politiques de l'époque (qui n'en manque pourtant pas).

C'est cette mécanique que nous avons pu observer en écoutant le journal de 13h de France Inter pendant une semaine (du lundi au vendredi, une autre équipe prenant le relai le week-end), en l'occurrence : du 27 avril au 1er mai 2026. Malgré un contexte géopolitique très dégradé et des difficultés économiques et sociales domestiques liées à l'inflation du prix des carburants, c'est la récurrence des faits divers (en particulier routiers), l'omniprésence du registre pratique et émotionnel, la multiplication des formats narratifs de proximité, la célébration du savoir-faire français et des passions joyeuses qui frappe. Autrement dit, le devenir Jean-Pierre Pernaut de France Inter.

Un agenda déconcertant

Cette semaine-là, le 13h d'Inter nous emmène au plus près des péripéties du territoire. Le lundi, on visite par exemple une oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan. Le mardi, on nous prévient que le rallye automobile de la Fourme (Puy-de-Dôme) n'aura pas lieu cette année, ou qu'un incendie s'est déclaré dans un immeuble à Sète. Le mercredi, un mot pour Brest, où 200 litres de carburant ont été siphonnés sur des camions de pompiers. Le jeudi, nous partons au gouffre de Padirac, où Inter nous raconte la plongée passionnante d'un piano : « Protégé par une housse, harnaché à un palan et encadré par des cordistes en rappel, le piano à queue descend dans le vide, centimètre par centimètre : il est l'objet de toutes les attentions. » Le vendredi, nous allons à Rennes, où un homme de 62 ans déclaré mort par les médecins était à nouveau vivant 3h plus tard : « C'est ce qu'on appelle le syndrome de Lazare. » Heureusement, « le patient ne souffre d'aucune séquelle et va pouvoir rejoindre ses proches ». Nous voilà rassurés.

De façon générale, le transport occupe une place de choix dans la sélection des sujets. À plusieurs reprises sont par exemple évoqués les retards de train sur telle ou telle ligne, sorte de SAV de la SNCF. Les accidents de la route sont eux aussi régulièrement couverts (5 cette semaine-là), parfois même avec un reportage sur place. On apprend, le mercredi, que la Charente-Maritime met en place la suspension automatique du permis en cas de téléphone au volant. Le jeudi, une « image très spectaculaire » en troisième sujet : un bus est tombé dans la Seine à Juvisy-sur-Orge. Aucune victime à signaler, mais une journaliste est dépêchée sur place pour le traditionnel micro-trottoir, avec Élisabeth, « un peu sonnée », qui a vu la scène depuis un bus qui venait en face. Enfin, le vendredi, un reportage du correspondant en Allemagne à propos de la Trabant, où l'on a le plaisir d'entendre les états d'âme de Michel, un collectionneur, qui possède trois modèles, à Berlin : « Au volant de sa 601 beige, le modèle le plus répandu, Michel, 63 ans, se remémore ses vacances avec ses parents, dans les années 1970. »

Le sport est aussi très largement présent au programme de Jérôme Cadet. Ligue des champions, coupe d'Europe de basketball, nouveau record du marathon, participation de l'Iran à la Coupe du monde, retour des JO à Paris, état de santé du fils de Zinédine Zidane : une dizaine de sujets cette semaine-là.

Enfin, le journal fait la part belle au registre conseils conso et vie pratique. Par exemple, le mercredi, sujet sur la « chasse aux chèques » lancée par le Territoire de Belfort : une interview de la directrice départementale égrène alors les bonnes raisons qu'auraient les usagers de se passer de chèques, bissée ensuite par la journaliste d'Inter, qui nous rappelle qu'« arrêter de payer par chèque, c'est déjà un gain de temps ; car il faut compter le temps de l'envoi par courrier du chèque, ou bien le déplacement pour déposer. [...] Plus sécurisé aussi, parce que pendant tout ce processus, le bout de papier peut être perdu ou éventuellement volé. » Le jeudi, long focus sur une opération commerciale de la compagnie aérienne espagnole Volotéa, qui se réserve le droit d'augmenter le prix du billet si le baril dépasse un certain barème. Avec remboursement possible si le baril baisse, nous précise-t-on. Une avocate en droit du tourisme vient confirmer à Jérôme Cadet, qui se fait porte-parole du consommateur, que c'est bien légal. « Est-ce que c'est une première dans le secteur aérien ? relance-t-il. Est-ce que d'autres acteurs du tourisme pourraient faire la même chose ? J'ai réservé un gîte, j'ai réservé un camping cet été, j'ai réservé un trajet en bus, entre temps les prix ont grimpé et je dois repayer : c'est possible de l'étendre ? Au départ, le consommateur, il a pas payé à ce tarif-là... »

Le traitement fait-diversier du monde

La plupart de ces sujets, qui pourtant reçoivent un temps d'antenne conséquent, sont illustrés plutôt qu'approfondis. La mise en contexte politique et sociale fait souvent défaut, au point d'évacuer toute approche critique au profit d'un effet catalogue dérisoire.

Le traitement de l'oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan est emblématique de cette tendance : « Il y avait les sardines bretonnes, il y aura dans quelques années l'huile qui va avec, l'huile d'olive produite en Bretagne c'est pour bientôt ! », badine Jérôme Cadet, avant de lancer le reportage d'un correspondant dépêché sur place, qui nous parle terre et cailloux, avant de nous apprendre que « Thierry adore cette idée » – lequel Thierry, dont le statut n'est pas précisé, nous informe qu'il « commence à imaginer des plats particulièrement sympathiques ». Si Jérôme Cadet mentionne la migration septentrionale des oliviers comme « une manifestation du réchauffement climatique », rien n'est dit ni sur sa gravité ni sur les ravages qu'il provoque, y compris dans le secteur agricole – ni a fortiori sur ses causes et le manque de politiques publiques adéquates pour l'enrayer. Mais faut-il d'ailleurs l'enrayer ? Le réchauffement climatique, ravalé à un élément de décor somme toute normal, est en effet présenté ici comme une opportunité économique proche du terroir, un élément de valorisation plus que de dégradation. « Déluge en fin d'hiver, puis régime sec » : même topo quand Jérôme Cadet nous emmène à Pont-Saint-Vincent, dans une ferme de maraîchage bio, pour entendre comment deux jeunes agriculteurs composent avec une météo devenue capricieuse. À aucun moment, le réchauffement climatique ou ses ressorts ne sont mentionnés dans le sujet. Les maraîchers vont simplement repousser la mise sur le marché de leurs produits : France Inter nous montre ainsi comment s'arranger avec les vicissitudes du climat, par de petits ajustements momentanés. Ou comment mettre en avant la résilience locale et l'adaptation économique plutôt que la causalité physique et l'analyse politique.

Mais ce traitement est également réservé à l'actualité « sérieuse », géopolitique par exemple. Ainsi de l'angle choisi pour parler de la guerre en Iran, mercredi 29 avril. Après avoir abordé la dévaluation de la monnaie iranienne et le nombre de victimes du régime iranien, Jérôme Cadet nous emmène aux États-Unis, où le ministre américain de la Défense doit s'exprimer devant les parlementaires pour la première fois depuis le début du conflit. Conflit « dont les Américains ne savent plus comment sortir, et [qui] leur va[u]t les critiques de certains de leurs alliés. C'est le cas du Royaume-Uni : le roi Charles III en visite en ce moment aux États-Unis a d'ailleurs profité d'un discours lors d'un dîner d'État à la Maison blanche, pour piquer Donald Trump qui était juste en face de lui ». La voix du monarque prend alors le relai : « Vous avez récemment fait remarquer, monsieur le président, que sans l'intervention des États-Unis, les Européens parleraient allemand. Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français ? » Rires dans la salle. « Allusion aux colonies britanniques qui ont chassé les colonies françaises en Amérique du Nord. Charles III, tout en humour British », sous-titre Jérôme Cadet. De l'état du débat parlementaire sur l'invasion en Iran, on ne saura rien. Ni sur le positionnement des alliés, ramené au registre de la blagounette diplomatique.

L'actualité économique est logée à la même enseigne, recevant un traitement relativement superficiel qui frôle parfois l'approche marketing. Comme ce sujet sur la hausse des ventes de voitures électriques, vendredi 1er mai, au cours duquel la journaliste fait elle-même un comparatif entre les constructeurs et modèles français, américains et chinois, sauce Auto-Moto. On n'apprendra rien sur l'impact des voitures électriques sur l'environnement ni sur les chaînes de valeur mondiales des métaux rares. Mais, « au passage, on découvre de nouvelles marques de voiture, avec vous », apprécie Jérôme Cadet. Ou ce sujet sur le géant chinois du textile, Shein, dont l'impact économique est réduit à un fait divers local, en l'occurrence un reportage à propos d'une créatrice de mode de Caen victime de contrefaçon : « Tous les jours, Margot écume les sites internet et les réseaux sociaux pour optimiser ses ventes en ligne, et grosse surprise la semaine dernière quand elle aperçoit ses bandeaux en dentelle sur le site de Shein ! » Nous apprenons aussi régulièrement la mise en liquidation judiciaire d'enseignes françaises, sans davantage de précisions (3 cette semaine-là, annoncées à la volée). Bref, un traitement de surface, qui ne permet pas de nourrir une appréciation critique des réalités économiques actuelles.

La hiérarchie de l'info : un grand patchwork

Le 13h de Cadet met aussi à mal l'exigence de hiérarchie dans l'information, offrant un patchwork de sujets mis sur un pied d'égalité et s'enchaînant parfois sans transition intelligible, au gré d'un conducteur complètement décousu. Les composantes de « l'actualité » sont alors nivelées dans un flux d'ambiance où disparaît toute mise en perspective politique.

Le sujet sur l'oliveraie bretonne, par exemple, fait carrément l'ouverture du 13h. Ce jour-là, c'est un accident de la route qui suit… puis des retards de train ! Il faut attendre le 5e sujet pour que la grève du personnel pénitentiaire, qui domine l'actualité sociale, soit enfin traitée.

Mais c'est surtout la proportion de temps d'antenne rapportée à chaque type de sujet qui interroge. Le lundi, nous passons autant de temps sur « l'huile d'olive 100% bretonne » ou sur les accidents routiers que sur la réponse diplomatique de l'Iran face à la guerre israélo-américaine. Les jours suivants, davantage de temps sur le foot que sur les derniers chiffres du chômage (mardi) ou les superprofits de Total liés à la flambée du cours du pétrole (mercredi). Le jeudi, on entend plus parler de la billetterie de Volotéa – le sujet le plus long du journal – et du bus dans la Seine que des indicateurs économiques français et européens, de la réponse du gouvernement à l'inflation des prix du carburant, des 9 morts au Liban, de l'arraisonnement de la flottille pour Gaza par Israël ou encore du blocage du détroit d'Ormuz. Le vendredi, une rave party ou le Lazare rennais bénéficient d'une couverture équivalente aux défilés syndicaux du 1er mai.

Enfin, et c'est le propre des journaux d'information, la nature des transitions, ou plutôt leur absence, ne laisse de surprendre. Le lundi par exemple, on passe d'un sujet sur le procès libyen de Sarkozy au record du marathon et à la nouvelle basket révolutionnaire d'Adidas. Ou le jeudi, du reportage dans l'exploitation maraîchère de Saint-Vincent au non-remplacement des profs, au placement en redressement judiciaire des Canelés Baillardran, au lancement réussi d'Ariane 6 pour le compte d'Amazon, aux concerts de Padirac. Etc.

Le format magazine au service du statu quo

Pour comprendre ces tâtonnements, il faut bien sûr se pencher sur les modalités de production : l'édition du jour étant discutée le matin même, il reste bien peu de temps pour produire les sujets. Pour les besoins du remplissage, la rédaction peut recycler des sujets déjà diffusés sur d'autres antennes de la radio publique : les sujets « insolites » et/ou d'information locale notamment, produits relativement au rabais [1] et centralisés sur un seul et même logiciel de Radio France, où le 13h vient donc faire son marché. D'où cette impression d'incohérence globale, mais aussi de musique artificielle au contact des infos locales du 13h.

C'est ainsi que la composition du 13h d'Inter, les sujets choisis et la façon dont ils sont traités, y compris les plus sérieux, vident l'information de sa substance. Car cette manière de produire et de mettre en récit le réel – alternance des intensités, « respirations » patrimoniales, traitement émotionnel des catastrophes, sujets insolites, personnalisation systématique, douceur de la banalité, dilution des causalités structurelles – conduit à une dépolitisation, où la distraction supplante la conflictualité. Sous couvert de proximité, d'écoute et de bienveillance, le journalisme de service public tend dès lors à se transformer en gestion atmosphérique du réel. Le monde qui parvient à nos oreilles n'est pas seulement filtré ; il est amorti, dispersé, allégé, anesthésié.

Le 13h d'Inter contribue ainsi à lisser les antagonismes, à convertir les crises en micro-récits humains, à transformer les rapports de force en anecdotes, à remplacer les structures par des affects. Bref, à entretenir le statu quo, comme un miroir sans dialectique. Rien que de très cohérent pour une station qui se pose en média de pacification culturelle à destination des classes moyennes diplômées, c'est-à-dire en stabilisateur de l'ordre établi.

Clément Sénéchal


[1] La production de ces reportages repose en partie sur un précariat organisé à Radio France, confiés à des journalistes en intérim qui, dans l'espoir d'être un jour titularisés, multiplient les reportages locaux avec un temps de travail relativement court sur leurs terrains.

15.06.2026 à 10:32

Ebra et Le Dauphiné Libéré : l'événementiel au détriment de l'information ?

Juliette Alonzo

Texte intégral (1706 mots)

Mettre les moyens pour informer ou lancer un salon professionnel pour les start-up de la Tech ? Le Dauphiné Libéré et le groupe Ebra ont choisi.

Quotidien régional dominant à Grenoble, Le Dauphiné Libéré ne lésine pas sur les moyens pour se mettre au service du secteur de la Tech et de l'IA dans la « Silicon Valley française ». En 2024, il a notamment lancé sur ses fonds un grand festival destiné aux professionnels : Tech & Fest. Le grand raout a lieu tous les ans à Grenoble, réunissant écoles d'ingénieurs, responsables politiques, entreprises et start-up. En pleine adéquation avec la politique du groupe Ebra et de son actionnaire, le Crédit Mutuel – par ailleurs financeur de certaines des entreprises promues lors de ce festival. La boucle est bouclée.

Extrait de la carte « Médias français : qui possède quoi ? », Acrimed et Le Monde diplomatique, déc. 2025.

Dès la première édition, l'objectif est affiché : « Si le Dauphiné Libéré doit couvrir uniquement les faits divers et l'ultra-local, c'est bien. Cela fait partie de notre ADN, mais je pense que ce n'est pas suffisant. Il faut aussi que l'on se tourne vers des secteurs porteurs d'avenir. L'événementiel et la technologie le sont assurément » déclarait ainsi Christophe Victor, co-fondateur du festival. Il faut dire que celui qui est alors directeur général du Dauphiné Libéré a le CV pour l'emploi : ex-directeur général délégué du groupe Les Échos, ex-directeur général adjoint du groupe Le Figaro, dirigeant d'un « cabinet de conseil en nouvelles technologies », Christophe Victor était auparavant co-directeur de la grand-messe Viva Tech à Paris, lors de sa première édition en 2016. Un événement qu'il importe donc huit ans après à Grenoble : « Je suis fasciné par le nombre d'entreprises technologiques, d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche et de pôles universitaires présents dans notre région » se réjouissait-il dans Le Progrès (19/10/2023), un autre titre du groupe Ebra.

Le terrain était préparé : dans l'agglomération grenobloise, cela fait des années que des entreprises et des centres de recherche comme le CEA, Schneider Electric ou STMicroelectronics (tous partenaires du festival) sont implantés et bénéficient du soutien de la presse locale et des pouvoirs publics, comme le démontre régulièrement Le Postillon, journal indépendant grenoblois.

Le Tech & Fest : les relations publiques plutôt que le journalisme

En 2024, la première édition du festival Tech & Fest, dont le budget s'élève à 1,6 million d'euros d'après France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, est entièrement financée par Le Dauphiné Libéré. Alors même qu'en parallèle un plan d'économie de 4,2 millions d'euros a été annoncé quelques mois plus tôt, comprenant notamment un plan de « départ volontaire de 20 salariés ».

Une concomitance qui va, pour le moins, agacer l'intersyndicale du quotidien : « Équipe recrutée spécifiquement à des salaires jamais vus au Dauphiné libéré, plusieurs salariés détachés de leur service pour cet événement, utilisation des pages du Dauphiné libéré à des fins de communication… On sait déjà que ce salon sera présenté comme une réussite. » [1]

Après deux éditions (2024 et 2025) portées par le titre de presse à bout de souffle, c'est l'agence événementielle du groupe Ebra, Ebra Event, qui reprend la main sur le financement du festival. En 2026, « c'est le groupe qui verse des salaires aux journalistes qui font des interventions sur le festival, alors qu'avant ils le faisaient sur le temps de travail du Dauphiné Libéré [...], ils considéraient que c'était la même chose », nous détaille la représentante syndicale SNJ du journal. Mais, si le quotidien ne finance plus le festival, il participe toujours largement à cette opération d'image, en affichant le Tech & Fest comme sa marque, et en en faisant une priorité dans ses pages.

Lors de l'édition 2026, un journaliste du Dauphiné Libéré interroge un cadre du Crédit Mutuel sur la télé du festival.

Alors qu'un nouveau plan social au Dauphiné Libéré devrait être annoncé dans les semaines qui viennent, la représentante syndicale SNJ prévient : « Si en 2027 il y a encore le festival alors qu'on [...] réduit les effectifs, peut-être qu'on râlera de nouveau. Parce que ça voudra dire qu'on mobilise les équipes de journalistes pour le Tech & Fest alors qu'on diminue les journalistes sur le terrain et qu'on a du mal à remplir nos pages. »

Choix imposé par la direction et guidé par les relations publiques plutôt que par la mission d'information, la logique traverse en réalité la gestion globale du journal. Et pose de façon induite une question plus fondamentale : comment prétendre informer sur un secteur économique quand on se positionne soi-même comme un acteur à part entière dudit secteur ? Journal d'information ou événementiel et communication ? Entre les deux conceptions, les implications déontologiques sont fort différentes…

L'événement du Tech & Fest indique avant tout la volonté du Crédit Mutuel d'avoir de l'influence dans le milieu de la Tech et de donner l'image d'une banque « dans la mouvance » comme l'explique un syndicat du média. Mais en parallèle de l'utilisation de ses journaux pour promouvoir (et faire fructifier) ses investissements dans la Tech, le Crédit Mutuel œuvre aussi pour réduire les coûts de son pôle média, comme l'a mis en lumière Franck Dépretz dans son enquête sur l'empire médiatique du Crédit Mutuel (Blast), et sur le plan Carli en particulier : mise en place du Digital First (où on pense et élabore l'édition d'abord pour le web), rachat de contenu éditorial et utilisation de l'IA pour faire du « clic », externalisation des services, suppression de postes de journalistes... Tout un programme !

Le groupe Ebra et le Crédit Mutuel à la manœuvre

« Retour à la rentabilité » et « Diversification des activités du groupe » : tels étaient les mots d'ordre confiés par le Crédit Mutuel à Sophie Gourmelen, au moment de sa nomination à la présidence du groupe Ebra en 2025. Une nouvelle présidente qui avait déjà fait ses preuves au Parisien, en tant que directrice générale. À son actif : un plan social, une grève provoquée et une motion de défiance votée (Le Monde, 06/03/2025). Le pedigree parfait, en somme.

En 2026, Pierre Fanneau, jusqu'alors directeur général du Progrès, succède à Christophe Victor en tant que directeur général du Dauphiné Libéré. Lui aussi a fait ses preuves et est un habitué des restructurations – et conséquemment, des motions de défiance. La hiérarchie est en place pour continuer à « diversifier » les activités économiques du journal, à rogner dans les moyens pour informer et à sabrer dans les effectifs.

***

Il n'est pas un cas inédit, mais l'exemple du Tech & Fest illustre une nouvelle fois le mélange des genres entre journalisme et relations publiques. Quand les priorités sont moins éditoriales qu'économiques, c'est l'information qui en paie le prix, et la crédibilité de la presse qui en prend un coup.

Juliette Alonzo


[1] « Derrière un tech&fest clinquant, le démantèlement du Dauphiné libéré », intersyndicale du Dauphiné Libéré, 31/01/2024.

3 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Conspirationnisme
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Wokisme
🌓