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06.02.2026 à 16:53

ICE : le journalisme de préfecture n'est pas une fatalité (mais il se cramponne)

Jérémie Younes

Texte intégral (3586 mots)

Les meurtres successifs de deux citoyens américains par la police fédérale de l'immigration (ICE) ont déclenché en France, à côté des traditionnels réflexes du journalisme de préfecture et des embardées télévisuelles racistes, une séquence éditoriale surprenante, au cours de laquelle on a vu Le Figaro dénoncer les violences policières et LCI parler de fascisme.

Journalisme de préfecture (américaine)

Samedi 24 janvier, 19h05, alerte info. L'Agence France Presse rapporte sur ses réseaux sociaux le meurtre d'un homme à Minneapolis dans des termes pour le moins vagues : « Un homme est mort samedi à la suite de tirs par des agents fédéraux à Minneapolis. » Cet homme, Alex Pretti, a en réalité été abattu au sol de 10 balles dans le dos, et au moment où l'AFP formule son alerte info, plusieurs vidéos qui cumulent des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux le montrent sans équivoque possible. Les seules précisions que l'agence de presse consent à apporter sont les suivantes : « Le ministère américain de la Sécurité intérieure a affirmé que l'homme était armé d'un pistolet semi-automatique et avait "violemment résisté" avant qu'un agent "craignant pour sa vie" ne tire sur lui. » Le cadrage de l'AFP produit son effet : la « version officielle » devient l'intertitre de la dépêche, reprise partout. Les réflexes du journalisme de préfecture sont bien incrustés, même face à une administration Trump rodée aux intox : avant toute enquête, l'AFP se sent donc l'obligation de mettre en avant la version policière – même si elle dément le réel que le monde entier a sous les yeux.

Les effets de l'officialité se font aussi sentir au Parisien, le lendemain matin (25/01) : « La mort par balle de cet Américain a déclenché de vives protestations hier dans diverses villes ». Le meurtre est devenu une « mort par balle », et l'information principale n'est pas la mort d'Alex Pretti, mais les « vives protestations » que celle-ci a entraînées. Le Figaro (25/01) prend le même angle, avec un choix de mot encore plus curieux en titraille : « Après une nouvelle fusillade mortelle impliquant la police de l'immigration, Minneapolis au bord de l'insurrection ». Si la « mort par balle » relevait de l'euphémisme, la « fusillade », qui laisse entendre des échanges de tirs, confine à la désinformation. Le Parisien décrit cette exécution comme une « altercation » : « Cet infirmier est décédé après une altercation avec des agents fédéraux. » « L'administration Trump a affirmé que l'homme s'apprêtait à mettre [les agents] en danger », ajoute le journal. Tant pis pour le réel.

« Faut-il une police de l'immigration en France ? »

Ces éléments de cadrage mensongers ne vont toutefois pas résister longtemps à la brutalité des images, décortiquées dans l'heure par les médias américains, qui prouvent qu'Alex Pretti ne s'est jamais montré menaçant et a été abattu alors qu'il était au sol et désarmé. Les titres s'adaptent, Le Parisien, l'AFP, Le Figaro, et en réalité la quasi-totalité de la presse parlent finalement d'un homme « tué par la police », d'un « assassinat », « d'un meurtre », ou d'une « exécution », deux semaines après celle de Renee Good, déjà à Minneapolis. Pas de quoi troubler BFM-TV qui, le lendemain (25/01), reçoit Éric Zemmour et ouvre son entretien par une question sur ICE et le meurtre d'Alex Pretti : « Qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous avez vu ces images ? », lui demande, la voix tremblante, le présentateur Guillaume Daret. Zemmour répond que « les opposants de Donald Trump » essayent de « profiter de cette affaire […] pour arrêter la politique d'immigration qui est un immense succès », ce qui amène Guillaume Daret à sa question principale : « C'est un modèle pour vous, cette police de l'immigration ? » Au lendemain d'un crime policier diffusé en mondovision, voici la question qui taraude le présentateur, qui la réitère quatre fois ! Il finit par obtenir une réponse : « Il faudra adapter à la France et aux structures françaises, mais il faudra être impitoyables, oui ! »

L'extrait manifestement recherché et obtenu par le présentateur est multi-diffusé sur l'antenne au cours de la journée. Le soir, dans une autre émission, BFM-TV y revient. L'invité est cette fois le député RN Laurent Jacobelli, et la présentatrice Émilie Broussouloux lui présente l'extrait de Zemmour. En plateau, l'un des principaux « contradicteurs » est le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Tugdual Denis. Toutes les nuances de l'extrême droite sont représentées pour discuter de la question que BFM-TV met à l'ordre du jour : faut-il une police de l'immigration en France ?

Sud Radio se pose la même question (27/01) : « Et si la méthode Trump marchait en France ? ». Pour en parler, Périco Légasse reçoit Nicolas Conquer, un obscur lobbyiste pro-Trump, ancien candidat soutenu par le RN aux législatives, que la presse réactionnaire adore. Pour commenter cette actualité, France Inter s'entoure elle de Marion Maréchal, qui qualifie les meurtres « d'accidents malheureux » (26/01). Le Figaro (26/01) parle lui de « méthodes contestées » et évoque les « excès qui sont reprochés » à ICE. « Nous on a la culture inverse, commente Tugdual Denis (BFM-TV, 26/01), trop restrictive sur le plan juridique et qui empêche à peu près de faire quoi que ce soit contre l'immigration ». Atlantico se demande alors : « Lutte contre l'immigration illégale : jusqu'où les Français seraient-ils prêts à aller après la tempête ICE ? » (27/01) Arno Klarsfeld en a une idée, qu'il avait exprimée sur CNews le soir même du meurtre de Pretti (24/01) : organiser, « comme Trump », « des rafles un peu partout » en France pour « se débarrasser des OQTF » et des « asociaux » :

C'est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump aux États-Unis, il le fait, c'est-à-dire qu'il a décidé une politique et une politique dure, d'envoyer des forces qui sont dures aussi, et qui commettent parfois des erreurs. Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout. Mais en organisant des grandes rafles, c'est-à-dire en essayant d'attraper le plus d'étrangers en situation irrégulière on commet aussi des injustices. On ne peut pas faire ça sans commettre parfois des injustices, on a bien vu la dame qui s'est fait tirer dessus […] dans le Minnesota. Donc c'est compliqué, ça nécessite une stratégie politique, avec l'intention même de commettre parfois des injustices, donc c'est pour le bien de l'État…

Pour une fois, les horreurs proférées sur CNews ne passent pas inaperçues et provoquent un tollé, jusqu'au Conseil d'État. L'AFP fait une dépêche, les articles fusent et Klarsfeld est de retour le lendemain sur l'antenne pour expliquer qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit. « Je ne vous ai pas repris [sur le mot rafle], lui explique le présentateur, en vertu de l'histoire de votre famille ».

La presse contre les violences policières ?

Si ces dérapages et ces usages médiatiques opportunistes ont bel et bien existé, il faut reconnaître qu'ils n'étaient pas majoritaires dans le traitement de la séquence. Depuis des mois d'ailleurs, la presse française faisait la chronique des violences de l'ICE : « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l'ICE, la police de l'immigration déployée par Donald Trump » (Le Monde, 9/07/25) ; « La police de l'immigration continue de semer la terreur à Los Angeles » (Ouest-France, 14/07/25) ; « "Ils veulent intimider les gens" : les inquiétantes dérives de l'ICE » (L'Express, 16/07/25) ; « Los Angeles : une juge ordonne à l'Administration Trump de stopper les contrôles au faciès » (Le Figaro, 12/07/25) ; « Nombre record de décès dans les cellules de la police de l'immigration américaine » (Courrier international, 2/07/25). À côté de ces approches critiques existaient bien sûr des biais habituels de l'information policière, spectacularisation et dépolitisation : comme lorsque la presse dans sa quasi-totalité a titré sur le recrutement du « superman des années 1990 » par l'ICE : « Dean Cain, le Superman des années 1990, rejoint la police de l'immigration américaine » (Le Figaro, 3/07/25) : « l'ancien Clark Kent veut "apporter sa pierre à l'édifice" »…

L'intérêt de la presse française pour les agissements de l'ICE ne fut pas constant, mais l'on remarque deux pics d'intérêts (avant les assassinats de Good et de Pretti), en juillet puis en octobre 2025 [1]. On pouvait lire à cette occasion des choses inédites, comme un reportage du Figaro… du côté des immigrés mexicains qui se cachent de la police (6/10/25). De même, dans L'Opinion, ce titre sans concession : « Aux Etats-Unis, la répression migratoire en roue libre » (16/10/25). Ou encore dans Le Parisien (28/10/25) : « "On devrait chasser ICE hors de nos villes" : ces Américains qui se mobilisent contre la police de l'immigration ». Autant d'angles qui dénotent franchement avec la ligne éditoriale habituelle de ces journaux. Il est manifestement plus facile de dénoncer les violences et les meurtres policiers quand un océan sépare les éditorialistes des meurtriers. Ou quand les syndicats policiers n'ont pas envahi les plateaux dans la demi-heure…

De façon tout aussi surprenante, on a pu voir du véritable journalisme… au 20h de France 2. S'appuyant sur des informations de l'Observatoire des multinationales, « l'Œil du 20h » va en effet révéler lundi 26 janvier qu'un fleuron du CAC 40, l'entreprise Capgemini, bénéficie de juteux contrats avec l'ICE, qu'elle aide grâce à ses logiciels pour identifier et localiser des personnes étrangères à pourchasser – comble du cynisme : les contrats prévoient une prime à la performance. Ces informations vont être reprises par toute la presse, faire l'objet de questions politiques dans les matinales, et les journaux vont tenir la chronique jour après jour des réactions, jusqu'à l'annonce par Capgemini de la vente de sa filiale.

« Oui, c'est du fascisme »

Une partie de la presse ne va pas s'en tenir à la dénonciation des crimes policiers ou aux révélations sur les bonnes affaires des fleurons français de la surveillance. Dans la foulée du meurtre d'Alex Pretti, de nombreux titres qualifient cette police fédérale de l'immigration américaine de « milice » : « milice assassine », « milice trumpienne », « milice Maga ». Or, une milice d'État, c'est le propre du fascisme, croit savoir l'éditocratie. Le mot « tabou » est lâché une première fois par le très modéré journal américain The Atlantic, qui répond à la question dès le titre : « Oui, c'est du fascisme » (25/01). Par des effets de recopiages journalistiques bien connus, David Pujadas s'autorise donc à poser explicitement la question dans son émission du 26 janvier sur LCI : « Sommes-nous dans le pré-fascisme […] ? » Le présentateur va plus loin dans son cadrage de la question : « C'est clair et net qu'il y a eu une sorte de meurtre d'État. »

Si la question du fascisme est posée franchement, la réponse du plateau est « plutôt non », nous sommes tout de même sur LCI : « Non, je trouve le mot trop fort, enfin en tout cas je ne le reprendrais pas à mon compte », modère Jean-Dominique Merchet. Quelques jours plus tôt, France 24 se posait la même question après le meurtre de Renee Good : « Le trumpisme est-il un fascisme ? » (20/01). Le Figaro Vox résiste à moitié à la tentation, en interrogeant le journaliste américain Fareed Zakaria (28/01) : « Je ne veux pas faire de comparaisons faciles avec les années 1930, ce serait injuste et simplificateur. Mais il existe une similitude […]. » Le Point quant à lui fait le tour du « trumpisme honteux » qui traverse toute la droite française après ces deux meurtres de l'ICE, en singularisant Édouard Philippe, seul à parler de « proto-fascisme » selon le magazine. Mais le journal qui, à la suite de ces deux meurtres filmés, s'est montré le plus affirmatif sur la nature du régime trumpien est sans conteste Libération. Le journal a fait assaut éditorial sur la question du fascisme : d'abord avec un « billet » du journaliste Adrien Collin, dont le titre donne la substance : « Cessons de tergiverser, le trumpisme est un fascisme » (26/01) : « Trop longtemps, de peur de jouer les Cassandre, on a rivalisé de prudence en voyant sauter les digues une à une. […] Mais il faut se rendre à l'évidence : le pouvoir en place à Washington […] est de nature fasciste. Le mot doit désormais être utilisé. » Puis par un papier du correspondant européen Jean Quatremer (28/01) : « Une brochure américaine de 1945 prédictive du fascisme trumpien ». Le lendemain par un éditorial de Thomas Legrand (29/01) : « Depuis quelques années, le débat politique relativise le fascisme qui vient », écrit Legrand, comme s'il n'était pas lui-même, depuis sa position d'éditorialiste politique, un éminent acteur dudit débat politique. Enfin par un reportage à Londres au sein de « l'ICE list », un collectif qui identifie et dénonce en ligne les agents masqués de cette police fédérale de l'immigration (1/02) : « Combattre le fascisme a toujours été un effort collectif ». Reste maintenant à savoir si la rédaction de Libération en tirera toutes les conséquences quant à sa couverture des États-Unis...

Comment expliquer ce qui ressemble, selon de nombreux commentaires d'internautes sous ces publications, à un réveil tardif ? Sont-ce des effets cumulatifs, un an après le retour de Trump au pouvoir ? Est-ce le choc des images qui, coup sur coup, a produit ses effets ? Une dépendance moins directe au pouvoir politique et aux sources policières américaines ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi les identités inhabituelles de ces deux victimes de crimes policiers, une « mère de famille », « militante pacifiste », et un « infirmier », soignant de vétérans de l'armée. Tous deux américains, blancs, et âgés de 37 ans. On ne peut que remarquer que les précédents crimes de cette police de l'immigration, qui concernaient tous des immigrés latinos, noirs ou asiatiques, n'avaient pas provoqué le même enflammement éditorial, ni ici ni ailleurs. En juin 2025 par exemple, Le Figaro informe de la mort d'un homme détenu dans les geôles de l'ICE : les circonstances sont « indéterminées », et l'homme n'a pas de nom ni de visage : « États-Unis : décès d'un Mexicain dans un centre de détention pour immigrants » (13/06/2025). Idem en juillet, quand une dépêche de l'AFP nous apprend la « mort d'un ouvrier à la suite d'un raid anti-immigration dans des fermes de cannabis » (13/07/25). Nous pourrions égréner ainsi les exemples [2], jusqu'au meurtre de Keith Porter, citoyen américain, noir, abattu par un policier de l'ICE le soir du nouvel an. « États-Unis : Keith Porter, la victime non médiatisée de l'ICE », écrit Politis dans un édito (14/01) : « Ce deux poids deux mesures révèle une vérité dérangeante : face à la violence de l'ICE, toutes les vies ne comptent pas de la même manière. »

De la même façon, et plus proche de nous, comment ne pas voir que la mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit du 14 au 15 janvier, n'a pas provoqué la même série de questionnements éditoriaux – c'est le moins que l'on puisse dire – ni sur le rôle de la police, ni sur ses violences racistes et systémiques, ni sur la nature du régime qui les tolère. Arrêt sur images a consacré une émission entière à cette question de la réception différenciée des violences policières, en fonction de la victime et du lieu. Ce ne sont pourtant pas les similitudes avec les deux cas américains qui manquent dans différentes affaires retentissantes en France. On pense par exemple à la mort de Souheil El Khalfaoui à Marseille en 2019 : comme Renee Good, il a été tué par un policier, à bord de son véhicule ; comme pour Renee Good, les autorités ont organisé l'impunité en plaidant la légitime défense, puis en dissimulant des preuves ; comme pour Renee Good, la presse s'est largement fait le relais de cette version policière. Mais imagine-t-on David Pujadas parler à ce moment-là de « meurtre d'État » ?

***

Il est donc peu probable, nonobstant le choc que semble avoir produit ces deux meurtres filmés, que la presse française en tire des conséquences dans son traitement général des violences policières. Il suffit de voir qu'à la faveur d'une proposition de loi LR, la sempiternelle question d'une « présomption de légitime défense » pour les policiers a pu tranquillement se réinstaller dans le débat public quelques jours après ces meurtres. « D'un côté, la conviction d'un enjeu réel pour les forces de l'ordre, écrit le site de BFM-TV (31/01), faisant la retape de son interview complaisante du ministre de l'Intérieur. De l'autre, la crainte d'un "sentiment d'impunité policière" ». Un sentiment…

Jérémie Younes


[1] Dans la foulée de moments de « tensions » ou d'annonces de surenchères sécuritaires, comme lorsque Donald Trump a déployé la garde nationale et décrété l'état d'urgence dans plusieurs grandes villes « démocrates », à Los Angeles, Washington, puis Chicago.

[2] Pas moins de 37, recensés sur une page Wikipedia dédiée (uniquement disponible en anglais).

03.02.2026 à 12:04

Venezuela : « Il y a une richesse et une complexité politique dont la presse ne rend pas du tout compte »

Jérémie Younes

Entretien avec Pablo Aiquel.

- Loin de l'Amérique Latine /
Texte intégral (2405 mots)

Entretien.

Pablo Aiquel est secrétaire général du Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) et vice-président de la Fédération Européenne des journalistes (EFJ). Il est aussi franco-vénézuélien et ancien correspondant à Caracas de nombreux médias francophones au moment de la révolution chaviste, en 1998. Pourtant, il n'a pas été sollicité par les grands médias au moment de l'agression impérialiste des États-Unis au Venezuela, le 3 janvier 2026, qui lui ont préféré les toutologues de la géopolitique. Pablo Aiquel répond à quelques questions sur le traitement journalistique de cet événement, et sur les angles morts habituels inhérents à la fonction de correspondant à Caracas.

Acrimed : Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que correspondant au Venezuela ?

Pablo Aiquel : Je suis Vénézuélien, et j'ai fait mes études en France. J'ai été diplômé de l'école de journalisme de Lille en 1997. Et j'avais vocation à rentrer au Venezuela pour y travailler. C'est ce que j'ai fait. Je suis arrivé au Venezuela fin 1997, en gros, un an avant la première élection de Chávez. Mais j'étais un correspondant particulier, parce que contrairement à d'autres correspondants français ou francophones à l'étranger, la correspondance était pour moi un complément de salaire et pas mon travail à temps plein. J'étais journaliste dans des médias importants au Venezuela, j'ai passé un an à El Universal – qui est l'équivalent en gros du Figaro ici. Et j'ai passé deux ans au Nacional – qui est en gros l'équivalent du Monde ici. J'ai eu aussi une émission de radio en français, parrainée par l'ambassade de France. Ils m'ont embauché pour animer une émission de radio pendant des années pour la communauté francophone du Venezuela. Donc j'avais aussi plusieurs points d'observation de la société vénézuélienne, et je gardais toujours un lien avec la France ou avec la langue française.

En tant que correspondant, principalement, j'ai travaillé pour Radio France Internationale en espagnol, mais aussi de temps en temps en français. Parfois pour la Radio Suisse Romande ou pour Radio-Canada. Et en presse écrite, j'ai surtout travaillé pour Libération. Mais aussi ponctuellement pour Le Point, pour 24h.ch en Suisse, et je ne me souviens même plus combien d'autres journaux. J'ai aussi beaucoup travaillé comme « fixeur » francophone, quand des journalistes télés venaient au Venezuela. France 2, France 5… Je suis rentré en France en 2003, pour plein de raisons, et en 2006, j'y suis retourné avec France 2 pour « Un œil sur la planète », au moment des élections, avec Arnauld Miguet et Édouard Perrin, parce que mes réseaux, notamment dans les milieux chavistes, étaient encore très bons. Nous avons d'ailleurs interviewé les parents de Chávez pour faire un portrait de Chávez sans Chávez.

Sur quels sujets étiez-vous sollicité par la presse française, pour parler du Venezuela ?

Je dirais que mon boulot comme correspondant a commencé par le sommet ibéro-américain de Margarita. C'était en 1997, donc avant que Chávez ne soit élu, avec Aznar, Fidel Castro et plein d'autres présidents de l'époque. Globalement, avant que Chávez ne soit élu, le Venezuela intéressait relativement peu en France. Et donc je n'avais pas énormément de boulot comme correspondant. Ensuite, une fois que Chávez a été élu, forcément, ça a mis le Venezuela sous le feu des projecteurs. Mon travail en tant que correspondant était très rythmé par l'actualité et les montées de tensions, que ce soit entre États ou quand il y avait des manifestations anti-chavistes. Je me souviens, par exemple, des tensions et des rencontres entre Chávez et Álvaro Uribe Vélez, qui était le président de droite colombien à l'époque. J'ai couvert ce type de rencontres bilatérales. On était une flopée de correspondants étrangers à suivre ce type de rencontres avec Chávez et Álvaro Uribe. Ils s'invitaient, ils se faisaient des étreintes – un peu à la Macron-Trump – et à d'autres moments, ils s'engueulaient à distance, ils s'insultaient presque. Donc ce type de rapport avec la droite colombienne était relativement suivi. C'est ça qui intéressait les journaux et non pas les enquêtes de terrain qui faisaient comprendre pourquoi les quartiers populaires avaient un attachement profond au chavisme naissant.

Et puis, il y a eu le moment où les manifestations de Chávez face à l'opposition ont vraiment pris de l'ampleur, en 2001-2002. Et notamment le coup d'État manqué, ou plutôt réussi mais éphémère, d'avril 2002, qui a été un peu le climax de mon travail au Venezuela. Je faisais beaucoup de radio à l'époque, et ces journées du 11, 12 et 13 avril, j'ai eu l'impression d'avoir travaillé presque 24 heures sur 24 et d'avoir témoigné pour de très nombreux médias de la francophonie.

Pouvez-vous développer sur le manque d'intérêt des rédactions pour les reportages de terrain que vous proposiez, au profit des rencontres diplomatiques ?

C'est pour cela que je disais que j'étais un peu un correspondant particulier. Dans la dernière partie de mon travail au Venezuela, j'ai travaillé pour El Nacional, entre 2001 et 2003, d'abord au service enquête puis au service politique. Et le Nacional avait été un journal qui, jusqu'à début 2000 disons, jusqu'à la première élection présidentielle sur la base de la nouvelle constitution, avait été plutôt favorable au mouvement bolivarien. Le directeur du journal, Alfredo Peña, a été un élu du Mouvement pour la Cinquième République de Chávez (Movimiento Quinta República). Mais assez rapidement, après la première élection de 2000 et avec les premières décisions de Chávez, comme la réforme agraire, des choses peut-être un peu basiques mais qui n'allaient pas nécessairement en faveur des intérêts du capital, ils avaient retourné assez vite le journal contre Chávez. On se retrouvait dans une situation dans laquelle il y avait une guerre entre les médias privés qui essayaient de dézinguer le gouvernement, et les médias publics qui essayaient de le défendre. Cette polarisation est arrivée assez vite et d'une manière assez impressionnante pour certains alliés de 1999-2000 qui assez vite, en 2001-2002, étaient devenus des opposants. Le travail qu'on m'a fait faire, quand on m'a embauché au Nacional, c'était justement d'aller couvrir les secteurs populaires du chavisme naissant et d'essayer de comprendre pourquoi, dans les quartiers populaires, on pouvait à un moment donné en avoir ras-le-bol du maire chaviste, du député chaviste. Et éventuellement, quand est-ce que l'état de grâce avec Chávez allait se terminer ? C'est la commande qui m'était faite.

Mais ces reportages de terrain m'ont permis de cerner assez vite que l'identification des quartiers populaires avec Chávez était viscérale et que même s'ils étaient plutôt déçus de tel maire ou de tel député, le lien avec Chávez était extrêmement fort et qu'il n'allait pas s'éteindre si rapidement. Je proposais donc des reportages pour expliquer cela, mais ce n'était pas ce qui intéressait les rédactions étrangères.

Est-ce que cette polarisation qui est arrivée très vite a eu des effets sur votre travail de correspondant, sur le type de sujets que l'on vous commandait ?

Oui. Avec, comme je le disais plus tôt, une focalisation sur les moments de « montée de tension ». Parfois je proposais des sujets plus froids, sur des situations qui me paraissaient intéressantes. On me disait « non, on ne va pas prendre, personne n'en parle ». En revanche, si quelques jours plus tard, il y avait des montées de tensions en manifestation, et que l'AFP faisait une dépêche, à ce moment-là, on m'appelait pour que je fasse le papier. J'avais envie de dire « mais je te l'ai dit il y a 5 jours, on aurait pu devancer l'AFP ». Donc un fort intérêt pour cette mise en scène entre, d'un côté, les manifestations chavistes, de l'autre côté, les manifestations anti-chavistes. Mais relativement peu sur du reportage, du terrain, qui permettent de faire un pas de côté, d'essayer de comprendre vraiment le pays.

Pour préparer cette interview, vous nous avez parlé de « l'isolement sociologique » des correspondants au Venezuela – qui n'aide pas pour comprendre la société. Pouvez-vous développer ce point ?

Oui, c'est l'autre témoignage que je peux apporter comme ancien correspondant. Je ne voyais aucun inconvénient à ce que, quand il y avait des temps forts, les médias pour lesquels je travaille envoient quelqu'un, un envoyé spécial. Mon expérience comme fixeur télé m'avait fait voir que c'était aussi intéressant qu'un journaliste canadien, un journaliste suisse, un journaliste français vienne voir de lui-même et fasse lui-même le travail, même si je peux l'aider en lui donnant quelques contacts, des sources. J'avais notamment – ça peut surprendre – des sources francophones dans les quartiers populaires chavistes. Mais j'ai été souvent surpris que certains journalistes veuillent à tout prix rester dans les quartiers huppés de Caracas, dans l'hôtel qui est tenu par un Français, à rendre compte de la vision de cette famille, disons des Français de Caracas et de leur entourage. Ils n'allaient pas dans les quartiers populaires, ils n'allaient pas interroger des intellectuels favorables au mouvement bolivarien, etc., ce qui revenait de fait à privilégier un narratif « anti-chaviste ». Et à la limite, quand ils tendaient le micro à des partisans du chavisme c'était sous la forme du micro-trottoir – ce qui ne permet que d'évoquer des positions simples. Il y a une richesse et une complexité politique dans ce pays dont la presse ne rend pas du tout compte.

De même, en lisant la presse française et même internationale, on a l'impression qu'il n'existe qu'une seule opposition au Venezuela et que c'est celle de María Corina Machado. Il n'existe pas de gauche anti-Maduro, de droite modérée, de centristes, etc. ?

C'est vrai que c'est important. Il existe cette autre opposition et ce sont des gens à qui il faudrait donner la parole. Je pense par exemple à Claudio Fermín d'Action démocratique qui, en décembre, disait qu'on ne pouvait pas, tout en étant dans l'opposition, accepter les menaces d'un pays étranger sur son propre pays. Ou à Henrique Capriles, qui a quand même pris ses distances avec l'extrême droite. María Corina Machado au contraire est l'une des principales personnalités vénézuéliennes qui demandait une invasion américaine, depuis des années. Et c'est une faute assez importante, je pense, du journalisme français et européen que de ne pas avoir produit de grandes enquêtes sur ce que faisait María Corina Machado dans les années 2000. Pour rappel, en avril 2002, des militaires ont réalisé un coup d'État, ont enlevé Chávez et ont désigné le patron de l'équivalent du MEDEF, Pedro Carmona, comme nouveau président. La première décision de Carmona a été de dissoudre tous les pouvoirs constitués. D'autres militaires ont utilisé cela comme preuve que le fil constitutionnel était rompu et ont fait sortir ces gens-là du palais de Miraflores, ramenant Chávez au pouvoir le lendemain. Donc ce coup d'État a duré 48 heures. María Corina Machado est l'une des signataires du décret qui a dissous tous les pouvoirs constitués le 12 avril 2002. Donc pour les Vénézuéliens, elle fait partie des putschistes depuis plus de 20 ans.

Pour revenir à la façon dont est traitée l'agression militaire du 3 janvier et ses suites dans les médias français, nous avons remarqué une focalisation sur les témoignages de Vénézueliens expatriés – qui sont bien sûr à entendre mais qui constituent notre seul « accès » à la parole du peuple vénézuelien dans la presse française. Est-ce que vous, avec votre casquette de secrétaire général du SNJ-CGT, de vice-président de la Fédération européenne des journalistes, d'ancien correspondant à Caracas, et de Vénézuélien, vous avez été sollicité par les médias français ces dernières semaines ?

Non, je n'ai pas été beaucoup sollicité. Mais je viens de donner une interview à un média tchèque. Les médias français préfèrent sans doute des gens qui travaillent encore actuellement sur le sujet. Les citoyens vénézuéliens qui sont sollicités sont ceux qui, comme vous le disiez, sont en exil et qui ont un témoignage de vécu à apporter.

Cela rejoint le thème de la polarisation que j'évoquais tout à l'heure, et qui n'a fait que s'approfondir au cours des années. Cela amène à avoir chacun ses médias, chacun ses canaux. En France, nous entendons très souvent la parole des exilés et très rarement celle du « peuple chaviste », mais l'inverse est également vrai. Aujourd'hui, le Venezuela a aussi les médias de ses alliés. Sur les chaînes hertziennes au Venezuela, on a des canaux iraniens en espagnol, des chaînes chinoises, russes…

J'ai envie de reprendre les mots de la politologue espagnole, Arantxa Tirado Sánchez, qui est une chercheuse ouvriériste qui a vécu à Caracas, et qui a dit : « Le journalisme est mort au Venezuela ». Je suis assez d'accord avec elle. Les médias ont beaucoup joué le rôle d'être vecteur d'une certaine propagande, et pas du tout celui qu'on attend vraiment d'eux : informer de façon impartiale et équilibrée.

Propos recueillis par Jérémie Younes

02.02.2026 à 07:00

Atmosphère de guerre et militarisation du débat public

Jérémie Younes

Préparation des esprits.

- International /
Texte intégral (5311 mots)

« Économie de guerre », appels au « réarmement », omniprésence des képis médiatiques et de leur lexique militaire, fascination pour l'ordre et la violence : la presse au garde-à-vous semble s'être donné pour mission de nous accoutumer à l'idée de guerre.

« Je sais que je vais choquer certains lecteurs, mais je suis convaincu que quand tout projet un tant soit peu grandiose a déserté la vie politique, la quête de sens ayant comme la nature horreur du vide, une bonne guerre qui vient remplir ce dernier peut faire l'affaire. » Ces mots sont ceux de Luc Ferry dans les pages du Figaro, jeudi 2 octobre 2025. Le philosophe médiatique et ex-ministre pensait choquer ses lecteurs, mais il n'en fut rien. C'est que la déclaration arrivait sur un terrain médiatique déjà bien préparé, réhabitué à l'idée de guerre, à son iconographie, à son lexique, à son décompte quotidien de morts. Proposer aux jeunes de devenir de la chair à canon pour donner un sens à leur existence ? Au fond, Luc Ferry ne faisait que synthétiser une idée qui, si elle n'était pas encore consensuelle, était au moins redevenue entendable dans la presse française : « une bonne guerre » pouvait remplir le vide.

Dans ce « vide », on retrouve les séquelles de l'idée de « fin de l'histoire » de Francis Fukuyama, à laquelle les chefferies journalistiques avaient largement succombé dans les années 1990. « C'était il y a un quart de siècle. Le mur de Berlin tombait, l'URSS implosait. Marx et le communisme étaient morts, enfin ! », résumait à sa façon Arnaud Leparmentier dans Le Monde (14/10/2014). La planète entière allait transiter pacifiquement vers la démocratie libérale, grâce à ce formidable vecteur qu'est l'économie de marché. Hélas, « tout ne s'est pas passé comme prévu », notait déjà Leparmentier, qui prononçait alors « La fin de la fin de l'histoire ». Bien sûr, tout au long de cette période, la guerre n'avait jamais disparu, et la propagande de guerre encore moins. Mais les guerres étaient le plus souvent « lointaines », « asymétriques », « justes », et menées par des États que l'éditocratie place dans le camp de ses « alliés ». C'est ce qui change pour Leparmentier et ses congénères avec les agressions russes en Ukraine, en 2014 puis 2022. Revenu de ses illusions, le monde journalistique a donc peu à peu reconfiguré son discours autour de « la guerre », se sentant manifestement la mission d'entretenir une « atmosphère ». Banalisés, le « fait militaire » et les appels au « réarmement » s'affichent désormais partout, structurent la pensée éditoriale, distillent leurs angles à travers la presse et bousculent la hiérarchie de l'information. Les médias se sentent une responsabilité : et s'il fallait mobiliser ?

À l'antenne de « C dans l'air » (France 5), début mars 2025, la grand reporter à L'Express, Marion Van Renterghem, voit ainsi d'un très bon œil l'appel d'Emmanuel Macron à renforcer les contingents de réservistes : à ses yeux, le discours du président peut « réintroduire la culture de la guerre, la culture de cette évidence de monde en guerre […] chez des Français qui, comme les Européens, ont vécu dans la naïveté des dividendes de la paix et d'un monde bienheureux de la mondialisation heureuse » (6/03/2025). « L'Europe, qui a pratiqué un désarmement unilatéral […] en cultivant le rêve d'une paix éternelle et d'une guerre impossible, se découvre vulnérable, impuissante et marginalisée dans un monde où la paix est impossible et la guerre omniprésente », écrit trois mois plus tard Nicolas Baverez dans Le Figaro (23/06/2025). France Culture, elle, se demande « Comment préparer les hommes à la guerre ? » (30/10/2025) Et dans une lettre consternante à « madame la guerre » dans laquelle il tient à nous faire part de son « adhésion obligée au réarmement, arrachée sans sommations à [s]on pacifisme moribond », l'inénarrable Luc Le Vaillant entend donner l'exemple : « Nous étions tourneurs de pouces assoupis, nous voilà tenus de nous salir les mains dans les remous des régressions ambiantes et des cruautés flambantes. Ainsi finit cette belle époque que je croyais éternelle. » (Libération, 11/03/2025)

Trêve de bons sentiments et de « pacification » par le marché : l'heure est aux empires et à la prédation, au réarmement et à la puissance… ainsi qu'à la réaffirmation brutale de l'esprit colonial, qu'une large frange du personnel médiatico-politique n'a jamais renié, et qui se trouve incontestablement revigoré dans la configuration géopolitique mondiale. « La planète est en train d'être partagée par trois grandes puissances qui se divisent leurs zones d'influence sur notre dos, parce que nous n'existons pas dans ce schéma, prévient Marion Van Renterghem. Et pour ne pas totalement être dépecé, disparaître ou être vassalisé, il vaut mieux essayer d'être fort et donc de se remettre au boulot ! » Le cap est clair, la nouvelle configuration du capitalisme ressemble à une marche vers la guerre, et certains rêvent à haute voix d'un empire européen. Dans l'orchestre, souvent très loin de leur simple mission d'information, les grands médias jouent la partition la plus simple : sonner le clairon.

Le retour médiatique de la guerre

L'accroissement de la surface médiatique de la guerre n'est pas qu'une vague impression et a été objectivée par plusieurs analyses quantitatives. Elle correspond bien entendu à une réalité : « Dans la nuit du 23 au 24 février 2022, Vladimir Poutine déclenche son "opération militaire spéciale" en Ukraine », retrace la Revue des médias de l'INA : « Les caméras se braquent sur l'Ukraine », car l'événement est « très facile à catégoriser et à raconter d'emblée : il s'agit d'une agression interétatique. Le type de guerres dont on pensait qu'elles n'auraient plus cours dans le monde occidental », explique à la revue la chercheuse Anna Colin Lebedev. Aussi, les chaînes d'information en continu se mettent-elles en ordre de bataille. Entre janvier 2022 et fin décembre 2023, elles « mentionnent le conflit à raison de 22 130 fois en moyenne par semaine », avec des périodes de pics d'attention, et une nette « hyperspécialisation » de LCI, qui représente 52% des mentions totales. Si la revue de l'INA note une baisse importante de la couverture au cours des années suivantes, le sujet continue de dominer l'agenda de toutes les chaînes d'info en mars 2025 (à l'exception de CNews, où elle arrive en troisième place [1]), selon une enquête de Reporters sans frontières fondée sur l'analyse des bandeaux d'informations. La thématique « réarmement et enjeux militaires » est ensuite la deuxième traitée sur LCI (16,8%), la troisième sur BFM-TV (10,3%) et Franceinfo (12,2%), la cinquième sur CNews (7,1%). De quoi installer une certaine « ambiance ».

Défilé de généraux sur les plateaux

Pour parler de la guerre, les médias se sont « naturellement » entourés… de militaires. Sur les chaînes d'info, dans les journaux ou à la radio, il est devenu quasi impossible de tomber sur une discussion portant sur l'actualité internationale sans qu'un général en retraite ne soit interrogé. « Nous sommes l'équivalent des médecins au moment du Covid », sourit le général Jérôme Pellistrandi dans L'Express, qui consacre un papier à « Ces généraux français qui crèvent l'écran » (18/02/2023). Le magazine explique que les chaînes, plutôt que de recourir à des journalistes spécialisés, ont préféré recruter ces retraités de l'armée, qui touchent entre 200 et 500 euros par émission. Chacun son espace, et il est bien quadrillé : Jérôme Pellistrandi est le plus souvent sur BFM-TV, Dominique Trinquand passe sur LCI, Jean-Paul Paloméros apparait sur Franceinfo et CNews. Les présentateurs leur donnent du « mon général », et la contradiction en plateau est bien souvent… absente. Dans L'Express toujours, le général Michel Yakovleff « [s'amuse] d'avoir été d'abord sollicité comme "général de l'après-midi", dans un contexte où les antennes demandaient "du général H24" ». Certains de ces intervenants, comme l'immanquable Michel Goya, se sont constitué au fur et à mesure un capital médiatique conséquent, qu'ils n'hésitent pas à faire fructifier en librairie. Ces invités réguliers sont souvent accompagnés en plateau de « consultants en stratégie », « consultant en géopolitique et défense », renforçant encore davantage cette inclinaison pour les hauts gradés et le savoir stratégique.

Le tropisme doit beaucoup au mode de traitement des conflits et des actualités « militaires » dans les chaînes d'info (et au-delà) : le suivi « en temps réel » et les besoins de remplissage d'antenne favorisent, on le sait bien, le commentaire. Ici spécifiquement, le commentaire « stratégique » à tendance sensationnaliste : état du front, lignes d'avancée/recul, nature de l'armement, rendez-vous diplomatiques… Crédo : « Vivre la guerre de l'intérieur » plutôt que l'analyser. Qui de mieux placé que des militaires pour répondre à ce type de cadrage ?

Cette confusion totale de la figure journaliste/militaire et de « la montée en grade » du second dans l'espace journalistique témoigne d'une confusion de leurs pratiques et contribue à l'homogénéisation des discours, en marginalisant totalement les autres approches de la question – qu'elles viennent du monde universitaire, associatif ou politique. Dans L'Express, la confusion entre journalistes et généraux en retraite est admise littéralement :

En décembre, une entrevue a eu lieu entre des représentants du centre de doctrine et d'enseignement du commandement de l'armée de terre et cinq de ces militaires du PAF, réunis pour l'occasion à l'Ecole militaire, à Paris. Autour de la table, Dominique Trinquand, Michel Goya, Jérôme Pellistrandi, le général Christophe Gomart, le général Nicolas Richoux et « des ceintures noires d'Ukraine » – la formule est de Michel Goya. L'occasion de faire valider leurs analyses... mais aussi d'interroger la communication du ministère des Armées. Comme des journalistes, les étoiles en plus.

Rien de neuf cependant : le général et ancien chef d'état-major des Armées Pierre de Villiers avait eu droit, en 2020, à une promotion médiatique démesurée, de CNews à France Inter, de Valeurs Actuelles à L'Obs. On avait pu observer, à l'occasion, le général être interrogé sur toutes sortes de sujets, les budgets, les jeunes de banlieue, le chômage, les réseaux sociaux. Bref, sa construction médiatique l'a peu à peu transformé en « toutologue » comme les autres, invité régulier des matinales ou des magazines du soir, jusqu'à l'envisager (voire l'espérer) comme un candidat pour l'élection présidentielle de 2022.

Position d'autorité, popularité médiatique, confortable complément de retraite voire ambitions politiques, les raisons pour lesquelles ces généraux défilent sur les plateaux ne sont pas bien mystérieuses. Un phénomène de « peopolisation » que l'on a vu à l'œuvre pour d'autres figures médiatiques, en dehors du champ militaire, mais qui, pour le général de Villiers, s'incarne dans une exaltation de l'ordre, de la force et du virilisme. Le pouvoir politique bénéficie lui aussi de cette aura : tout comme les généraux de plateaux, Emmanuel Macron profite selon les médias de « l'effet drapeau » lorsqu'il pose en « chef de guerre ». « L'effet drapeau » est cette expression que les rédactions se repassent pour désigner à mots couverts le « nationalisme ». Lequel ne déplaît guère : « Il me viendrait presque des spasmes de fierté franchouillarde quand je comprends que mon pays râleur et inconséquent pourrait retrouver une centralité perdue. Et que son avantage atomique l'autorise presque à se prétendre le garant du continent », ose Luc Le Vaillant. (Libération, 11/03/2025)

Le corollaire de leur omniprésence est lui aussi évident : on n'entendra pas de critiques de la guerre si l'on invite des professionnels de la guerre. Se dégage ainsi de tous ces plateaux une véritable fascination pour la chose militaire et pour son vocabulaire. Et, sur un autre air que Luc Ferry, ces généraux de plateaux chantent eux aussi la mélodie de la « bonne guerre qui pourrait remplir le vide » (BFM-TV, 24/10/2020) :

- Pierre de Villiers : […] Dans cette jeunesse que je côtoie, dans les cités, aux Mureaux ou ailleurs, ils ont ce besoin d'appartenance. […]

- Ruth Elkrief : À l'armée ils le trouvent.

- Pierre de Villiers : […] On reçoit 25 000 jeunes par an […] et on en fait une unité capable d'aller au combat et de mourir si nécessaire pour la France. C'est quand même magnifique, c'est un signe d'espérance. Ça prouve que c'est possible. […]

Spectacularisation de la guerre

La fascination pour la guerre ne s'incarne pas que dans le recours systématique aux généraux de plateaux. Elle s'affiche aussi en grand sur les Unes de journaux et de magazines. Les hebdomadaires réactionnaires de milieu de semaine, Le Point en tête, se distinguent particulièrement dans cet exercice. Et l'on remarque assez facilement un biais caractéristique de ce magazine « fana-mili » : la guerre est un beau spectacle qui fait de jolies Unes sur lesquelles on peut afficher des gros porte-avions, des drones, des chars et des avions de combat.

Si ces magazines sont assez peu lus, leurs éditorialistes sont omniprésents à la télé et à la radio, et leurs couvertures s'affichent en très grand format dans les villes, sur les panneaux publicitaires, les kiosques et les arrêts de bus : de quoi, là encore, créer une certaine « ambiance », un décor urbain et une musique de fond qui installe des questions dans les esprits : sommes-nous prêts pour faire la guerre ?

L'engouement pour l'armement qui se remarque sur les Unes du Point est un phénomène généralisé. La Croix (10/12/2025) détaille par exemple à ses lecteurs : « Que sait-on des commandes qui devraient être passées en 2026 ? Selon nos informations, elles porteraient sur deux Rafale, quatre systèmes sol-air moyenne portée SPMT-NG, une frégate FDI-Marine, 350 blindés Serval, deux avions patrouilleurs et deux satellites. » Peu importe que ces sigles et ce jargon militaire n'aient aucun sens pour la plupart des lecteurs. De la même façon, Le Figaro tient la chronique régulière des commandes d'armement de l'État, et nous informe en mars 2025 : « Emmanuel Macron annonce que l'armée de l'air et de l'espace "bénéficiera de davantage de commandes de Rafale". » Peut-être est-il utile ici de rappeler que le Rafale est un avion de combat français construit par Dassault Aviation, du groupe Dassault, lequel est propriétaire du Figaro. Il est aussi bon de se souvenir que la France est le deuxième vendeur d'armes mondial : c'est depuis ce pays que cette presse s'exprime. Aussi, certaines productions journalistiques ressemblent-elles à de véritables catalogues de représentants en commerce d'armes.

Une ambiance qui se décline de manière encore plus spectaculaire dans l'audiovisuel avec la floraison de « reportages embedded » dans l'armée, témoignant d'une fascination pour la chose militaire autant que d'une confusion manifeste du métier de journaliste avec celui de propagandiste :

Certaines séquences médiatiques virent carrément à la caricature de ce point de vue, et transforment l'information autour de « la guerre » en divertissement. Exemple avec cette séquence où BFM-TV dans son « forum de Français » invite « William, survivaliste et instructeur de survie » à venir présenter le contenu de « son sac de survie et [à] donne[r] ses conseils en cas de guerre » : le voici qui déballe l'intégralité de son sac, lampe frontale, panneau solaire, gamelle en métal, gourde qui filtre les produits chimiques. « On m'avait parlé d'une arbalète ? » demande avec gourmandise Maxime Switek.

Le thème de l'armement n'existe donc dans les médias que sous l'angle tactique, technologique ou commercial, toujours avec un aspect spectaculaire. Les quelques enquêtes journalistiques qui révèlent les dessous opaques des ventes d'armes ou de composants militaires de la France, comme celles du média d'investigation Disclose, sont, elles, très largement snobées par la grande presse. Quand elles ne font pas l'objet d'un acharnement judiciaire de l'État… [2]

Le « réarmement » : « Pensions ou munitions ? »

Installée comme un refrain lancinant, l'atmosphère de guerre induit de nouvelles questions à mettre à l'agenda médiatique : « Sommes-nous prêts matériellement ? » « Sommes-nous prêts "moralement" ? » Les médias formulent telles quelles ces interrogations, soufflées par le pouvoir, qui sont le plus souvent rhétoriques et servent à justifier la hausse continue des dépenses militaires dans des budgets pourtant austéritaires. De nombreux médias se sont ainsi faits les chantres du nécessaire « réarmement » de la France, après les « 30 ans de désarmement » que constitue la période de « fin de l'histoire », des années 1990 à 2020. Le 5 mars 2025, par exemple, Emmanuel Macron pose en « chef de guerre » et annonce lors d'une allocution « des investissements supplémentaires » en matière de défense, « compte tenu de l'évolution des menaces », et le tout « sans augmenter les impôts » (Le Monde, 5/03/2025). Ni une ni deux, les thuriféraires médiatiques du pouvoir reformulent en un faux dilemme qui va se retrouver à travers toute la presse : « Pensions ou munitions ? » chez Dominique Seux (Les Échos, 10/03/2025), « Les canons ou les allocations ? » chez Étienne Gernelle (RTL, 10/03/2025). L'alternative est posée : ce sera des chars ou la sécu ; l'éditocratie préfère les chars. Rebelote en novembre 2025, après les fameuses déclarations du chef d'état-major des Armées, Fabien Mandon, devant les maires de France, à propos de la nécessité « d'accepter de perdre ses enfants » à la guerre. La presse a fait ses choux gras de ce bout de phrase, mais la suite est tout aussi intéressante : il faudrait également « [accepter] de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production de défense ». Après nous avoir présenté le catalogue, passons aux achats ! « Le chef d'état-major sonne la charge ! », titre Le Parisien (22/10/2025), « Comment le chef d'état-major de l'armée française veut la préparer au choc russe », décrypte Les Échos (6/11/2025). Les déclarations de Fabien Mandon sont mal reçues par « les-Français », les sondages commandés à l'occasion et commentés dans la presse sont chagrins. Au contraire des « investisseurs », pour qui le retour de la guerre sonne comme une bonne nouvelle : « Les rivalités entre grandes puissances [...] ont replacé la question de la sécurité au cœur des priorités des États. [...] Pour les investisseurs, cette nouvelle donne crée des perspectives intéressantes », se réjouit un site pour spéculateur (Boursorama, 20/01). Pour les industriels de la guerre, il y a en effet de quoi se frotter les mains : le 16 janvier, Emmanuel Macron promet « 36 milliards d'euros supplémentaires pour les armées » (La Tribune, 16/01). Et le journal économique de saluer le fait que le président se soit montré « constant » sur le sujet, en doublant le budget défense en 10 ans, « passant de 32,3 milliards d'euros en 2017 à 64 milliards en 2027 ». Convaincu par l'adage « Qui veut la paix prépare la guerre », et faisant mine de croire qu'une course à l'armement peut finir par autre chose que par l'emploi de ces armes, la quasi-totalité de la presse applaudit sans nuance ce virage vers « l'économie de guerre ».

La Tribune dimanche, 9/03/2025.

La « guerre » sort des pages internationales et devient un sujet transversal pour les rédactions. Les services politique, économie ou social peuvent eux aussi s'y pencher. Ainsi les pages « entreprises » du Monde nous gratifient, en mars 2025, d'un dossier en 5 volets : « Les dépenses militaires, levier de croissance ».

Le Monde, 11/03/2025.

Le « réarmement » médiatique des cœurs

Mais le « réarmement » n'est pas que « matériel ». Comme l'indique la première partie de la phrase du général Mandon, il est également « moral ». Ce recours au registre « moral » n'est évidemment que le cache-nez d'une option politique : le nationalisme. Les valeurs morales ici exaltées sont celles du sacrifice pour la nation (« accepter de perdre ses enfants »). Aussi, certains médias se sont-ils donné pour mission de réhabituer « les-Français » à l'idée de guerre. « Les autorités françaises tentent de préparer les esprits à la guerre » résume une dépêche de l'AFP (20/11/2025), « mais le message peine à infuser », regrette Le Télégramme (21/11/2025). « Il faudrait plutôt inquiéter les Français pour préparer une forme d'acceptation des sacrifices nécessaires », avance l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans « C ce soir » (France 5, 21/11/2025), lui qui avait participé à remettre le syntagme « culture de guerre » en circulation au début des années 2000. À ce sujet, David Pujadas s'inquiète (LCI, 20/11/2025) : « Pour refamiliariser [les jeunes] avec l'idée de guerre, est-ce qu'il faut d'abord mettre l'accent sur la mort ? » Voici la fonction du journalisme va-t-en-guerre admise au détour d'une question : nous « refamiliariser » avec l'idée de guerre. Mais sans nous effrayer !

Signe de cette offensive discursive, le terme « réarmement », déjà « matériel » et « moral », va être employé à tort et à travers dans les médias, à nouveau sous l'impulsion du pouvoir politique, pour des sujets qui n'ont qu'un rapport lointain avec la guerre. L'Humanité (5/01) note un « usage obsessionnel du vocabulaire martial : "réarmement démographique", "réarmement économique", "réarmement de l'État", "réarmement civique", "réarmement industriel", "réarmement de la nation" », etc. Plus généralement, l'invasion d'un lexique guerrier dans le vocabulaire politico-médiatique se note aussi dans la variété de sujets contre lesquels « nous sommes en guerre » : guerre contre le Covid-19 (France Culture, 19/02/2021) ; guerre contre le narcotrafic (« C ce soir », France 5, 16/12/2025) ; guerre contre le terrorisme (France Culture, 1/10/2021) ; ou encore… guerre contre les moustiques (Arte, 2/09/2025). Plus récemment, face aux menaces de barrières douanières avec les États-Unis, l'UE a promis de sortir son « bazooka commercial » : l'occasion de faire de jolis titres…

Mutilation du pluralisme

Accroissement de la surface médiatique de la guerre, accaparement de cet espace par des généraux en retraite, spectacularisation, fascination pour les armes, invasion d'un lexique guerrier, campisme et intérêts matériels des propriétaires de presse : le pendant presque logique de cette configuration médiatique est le quasi-effacement de la pluralité des opinions et des approches, en particulier des idées pacifistes. Disqualifiées dans le débat public, qu'elles soient formulées par des universitaires ou des politiques, les idées qui divergent du prêt-à-penser belliciste sont renvoyées au mieux à de la faiblesse – des « béatitudes d'enfant gâté » dans les mots de Luc Le Vaillant –, au pire à un esprit « munichois » et capitulard. Challenges prévient dans un édito (23/10/2025) : « Après Hitler, l'esprit de Munich continue de hanter l'Europe… à ses risques et périls face à Poutine ». La Vie (7/05/2024) synthétise le crédo médiatique : « Le réarmement moral pour lutter contre l'esprit de Munich ». Autant de façons de signifier que les idées pacifistes ne sont pas tolérées dans le champ médiatique. Peut-être plus que sur tout autre sujet, les médias verrouillent et ne laissent exister qu'une seule pensée sur la guerre : celle qui prétend préparer la paix en armant les nations jusqu'aux dents.

Aussi, lorsqu'Emmanuel Macron a annoncé le retour d'un service « vraiment militaire », la presse était-elle en joie et à l'unisson : « Lorsque le chef de l'État quel qu'il soit dit "Il y a une menace" – on la voit tous les jours, sur LCI on informe tous les jours, disait alors Renaud Pila, eh bien, on s'engage ! Et les débats philosophico-philosophiques, on pourra les faire le dimanche à 17h ! » « Merci le SNU ! », s'exclame lui Gauthier Vaillant (L'Opinion, 12/01), qui aura finalement servi selon l'éditorialiste « à légitimer le retour d'un service militaire digne de ce nom. […] Trente ans après sa suspension, le retour du service militaire referme la parenthèse des "dividendes de la paix" ». Et L'Opinion s'en réjouit.

***

Voici dans quelles dispositions du paysage médiatique sont intervenus les guerres en Ukraine, le génocide à Gaza, ou les bombardements de Donald Trump au Venezuela, au Nigeria, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Iran, dans les Caraïbes ou dans le Pacifique (AFP, 14/01). « L'opinion ça se travaille » et il est peu de dire que le champ journalistique travaille à nous faire accepter la fatalité de la guerre, en nous faisant baigner dans son atmosphère. Cette presse profondément campiste et focalisée sur les « menaces » russe ou islamiste n'avait toutefois pas anticipé les agissements de l'allié américain contre un territoire affilé à l'espace européen, le Groenland, et s'est vite retrouvée comme un lapin pris dans les phares d'une voiture. Ces derniers développements semblent n'avoir fait que renforcer la conviction des chefferies journalistiques de mettre la guerre et ses manières à l'ordre du jour. BFM-TV, par exemple, a lancé en réaction une nouvelle émission spéciale avec Maxime Switek (21/01). Le titre ? « Quartier Général ». Encore une métaphore militaire, qui sonne comme un aveu involontaire de la façon dont la chaîne envisage son rôle en temps de préparatifs de guerre : un QG de l'armée. Loin, très loin, du métier d'informer.

Jérémie Younes


[1] Après les sujets « identitaires » et liés à « l'insécurité ».

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