20.05.2026 à 17:12
Jérémie Younes
À propos de la mainmise de Bernard Arnault sur la presse économique.
Le phénomène de concentration capitalistique des médias vire au monopole dans certains secteurs de l'information. Concernant le journalisme économique, un constat suffit à mesurer l'ampleur du désastre : la quasi-totalité de la presse économique est aujourd'hui détenue par le milliardaire Bernard Arnault et son groupe LVMH.
Propriétaire du seul quotidien économique de France, Les Échos, depuis 2007, Bernard Arnault a avalé en 2025 plusieurs « gros » titres de l'information économique, accélérant cette concentration qui tend aujourd'hui au monopole. En juillet 2025 d'abord, LVMH annonce le rachat de Bey Médias, la structure de Nicolas Beytout qui éditait le quotidien L'Opinion (lancé en 2013 avec, déjà, le soutien financier du groupe de luxe) et le journal d'information financière, L'Agefi. Puis, en décembre 2025, Bernard Arnault concrétise une arlésienne et met la main sur les Éditions Croque Futur, qui éditent entre autres le magazine de « son ami » [1] Claude Perdriel, Challenges.
Si le rachat de Bey Médias se déroule sans accroc – Nicolas Beytout a été PDG du groupe Les Échos –, celui de Challenges, dont LVMH était déjà pourtant un actionnaire important, ne va pas sans polémiques et recours judiciaires. RSF et les syndicats de journalistes (SNJ et SNJ-CGT) saisissent en référé le Conseil d'État, brandissant « l'article 22 du règlement européen » relatif au contrôle des concentrations [2] ; en parallèle, les syndicats de journalistes saisissent l'Autorité de la concurrence pour « abus de position dominante ». Mais le 18 mars 2026, le Conseil d'État rejette leur requête : « Aucun texte ne donne, en l'état actuel du droit français, compétence à une quelconque autorité, notamment pas à l'ARCOM, pour évaluer les effets d'une cession […] sur le pluralisme des médias et l'indépendance éditoriale », explique la haute autorité administrative. La cession de Challenges est donc actée, et le groupe LVMH devient totalement hégémonique sur la presse économique et financière.
Résumons le « portefeuille » d'actifs du groupe de presse de M. Arnault :
Comme le note Mediapart (12/02), les seuls titres « prestigieux » de la presse économique qui ne lui appartiennent pas sont Capital (propriété de Vincent Bolloré) et La Tribune (propriété de Rodolphe Saadé, journal qui avait déjà connu une mise au pas il y a une dizaine d'années). Dans ce paysage dévasté, ne subsistent que quelques médias spécialisés indépendants, comme Alternatives économiques, édité par une société coopérative dijonnaise depuis 46 ans, ou encore L'Informé, fondé par un ex de Capital.
Si Bernard Arnault étend son emprise sur la presse économique, sans que les autorités de régulation n'y trouvent à redire, ce n'est pas par passion pour l'information. Cette maîtrise capitalistique des journaux et magazines lui offre un pouvoir qu'il entend bien exercer. Ainsi, dès le rachat de Challenges, le nouveau propriétaire impose un changement de ligne éditoriale : de magazine défendant selon sa charte « l'économie sociale de marché », Challenges devient un magazine favorable à « l'économie libérale de marché ». Les journalistes sont priés de signer cette nouvelle charte ou d'aller voir ailleurs si Bernard y est. Une motion de défiance est votée par 84% des salariés des Éditions Croque Futur le 10 février.
Le 27 février, La Lettre fait part d'un « cadeau à double tranchant » pour les salariés de Challenges : « En accordant de généreuses indemnités de départ aux journalistes de Croque Futur dans le cadre de la clause de cession, le groupe de luxe entend réduire les effectifs de Challenges », en le recentrant notamment sur son site web. Deux mois plus tard, c'est le directeur de la rédaction Pierre-Henri de Menthon qui annonce son départ sur fond de « divergences » avec le nouvel actionnaire. Puis, fait inédit, la rédaction de Challenges se met en grève, à un niveau tel qu'elle empêche la parution du numéro du 22 avril – une première dans l'histoire de ce magazine fondé en 1982. Quatre mois après le rachat, les syndicalistes craignent toujours « un accident industriel » (Le Monde, 16/04), « le dispositif qui permet de quitter un média après un changement de propriétaire faisant craindre des départs en masse » (Libération, 16/04).
Cette brutalité dans la reprise en main d'un magazine – qui n'est pourtant pas connu pour être une officine marxiste – marque un raidissement « dans la gestion de la presse par le capital », comme le notent Romaric Godin et Mathias Thépot dans Mediapart (12/02) :
Jusqu'ici, à quelques exceptions notables près, le mode de domination passait par l'autocensure, largement pratiquée par les directions éditoriales effrayées par la pression de l'actionnaire et qui, pour conserver leurs postes et – souvent – d'épais salaires, prenaient les devants. Ce qui rendait les interventions directes largement inutiles.
Il semble que le seuil de tolérance des capitalistes de presse ait reculé. Dans la presse économique, même une ligne « économie sociale de marché » est désormais bannie – quand bien même celle-ci n'était que pur affichage et correspondait davantage à une orientation classiquement néolibérale et pro-patronale, option « deuxième gauche » [3].
Devant la commission d'enquête sur la concentration des médias, en 2022, Bernard Arnault s'était contenté de déclarer qu'il serait « extrêmement gêné » si ses rédactions se mettaient à défendre « l'économie marxiste »…
Outre la maîtrise (et l'imposition) d'une ligne éditoriale, le quasi-monopole d'Arnault sur la presse économique lui permet également d'éteindre la critique contre ses marques avant même qu'elle ne naisse. Qui pourra critiquer LVMH quand toute la presse économique appartiendra à LVMH ? « On risque de devenir un outil de propagande au service [...] des intérêts du groupe de luxe », déclare la présidente de la SDJ de Challenges, Delphine Déchaux, citée dans Reporterre.
De quoi approfondir encore les logiques repérées par le sociologue Julien Duval [4] : financiarisée, soumise aux logiques commerciales, ne s'adressant qu'à un lectorat de « décideurs » et de « CSP+ », la presse économique ne cherche plus (sauf dans ses marges) à expliquer le monde ou les rouages de l'économie : « L'objet est moins d'informer des citoyens sur le système économique capitaliste dans lequel ils vivent que de donner à des individus les recettes pour évoluer au mieux à l'intérieur de ce système », disions-nous dans notre chronique vidéo consacrée au journalisme économique.
C'est dans ce contexte d'écrasement du pluralisme de l'information économique que l'un des économistes français les plus en vue, Philippe Aghion, a cru bon de peser de tout son poids académique pour marginaliser le seul titre de presse qui incarne une ligne non-néolibérale, Alternatives économiques. Auditionné devant le Sénat le 16 avril, le titulaire du prix de la Banque de Suède (frauduleusement présenté comme un « prix Nobel ») n'y est pas allé de main morte :
J'ai refait complètement les programmes de SES. Avant, ils lisaient Alternatives économiques. Maintenant, on fait de l'économie sérieuse au lycée. Je suis assez content d'avoir fait ça […]. Maintenant on a de vrais programmes d'économie et de SES dignes de ce nom. […] En économie, il y avait des gens qui voulaient que ce soit des trucs mondains, où on discutait des inégalités, ou de ci ou de ça.
Que des enseignants aient jugé que les articles d'Alternatives économiques soient suffisamment intéressants « pour être le support de cours » est une chose insupportable pour M. Aghion. Dans sa réponse (13/05), la rédaction d'Alter éco écrit :
À l'heure des plans sociaux massifs qui déciment les rédactions, au moment où les fake news envahissent l'espace public et où les milliardaires de droite et d'extrême droite enchaînent les rachats de médias, est-il vraiment sérieux, monsieur Aghion, de s'attaquer au dernier journal économique indépendant de France ?
Le pluralisme de l'information économique est, on le voit, combattu à tous les niveaux : de l'organisation de la production à ses effets concrets dans la diffusion, si modestes soient-ils. Si, comme le prétend le Conseil d'État, « aucun texte » n'existe pour interdire une telle concentration et démanteler un tel monopole sur l'information, alors il est urgent de les écrire. Les propositions et les exemples historiques ne manquent pas.
Jérémie Younes
[2] L'article 22 du règlement 139/2004 du Conseil.
[3] D'après la présidente de la SDJ de Challenges, citée dans Stratégies (21/11/2025).
[4] Julien Duval, Critique de la raison journalistique, Seuil, 2004.
11.05.2026 à 18:56
Mathias Reymond
Entretien avec Pierre Carles.
- Des présentations de films / Edwy Plenel, Le Monde, Pierre Carles, Documentaires
Dans son film consacré à l'affaire Georges Ibrahim Abdallah (L'Affaire Abdallah, 2026), Pierre Carles revient sur un épisode majeur de désinformation médiatique. Il analyse comment une fausse piste, relayée par les grands médias, a pesé sur le sort du militant libanais pendant plus de quarante ans. Il évoque également la réception du film, les limites de la critique des médias dans les médias dominants, et la place du documentaire dans un paysage médiatique verrouillé. Entretien.
Acrimed : Ton film montre que les médias ont joué un rôle central dans l'affaire Abdallah. Comment ?
Pierre Carles : Les médias ont joué plusieurs rôles, tous néfastes. D'abord, ils ont contribué à fabriquer ou à reproduire la figure du « terroriste », à propos de Georges Abdallah, en faisant quasi-systématiquement l'amalgame entre la résistance radicale pouvant aller jusqu'à des assassinats ciblés, et le terrorisme à l'égard de la population civile pratiqué par des fondamentalistes religieux comme Daech. Ce glissement existait déjà dans les années 1980, mais il s'est accentué après le 11 septembre 2001 : toute lutte armée non étatique est désormais classée « terroriste », qu'il s'agisse de mouvements communistes, indépendantistes, nationalistes ou religieux. On met dans le même sac les FARC, l'ELN, Al-Qaïda et Daech, afin de disqualifier toute forme de résistance radicale. Ces dernières années, les grands médias ont banni de leur vocabulaire les termes « guérillero » et « fedayin » pour parler des résistants palestiniens et pro-palestiniens. C'est le qualificatif infamant « terroriste » qui l'a remplacé, afin de couper court à toute discussion sur la légitimité des actions de résistance.
Dans le cas Abdallah, cette logique a été amplifiée par le contexte : en 1986, une vague d'attentats meurtriers revendiqués par un mystérieux CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes) frappe la France. Le CSPPA demande la libération de plusieurs prisonniers politiques, dont Georges Abdallah, incarcéré depuis 1984, après que son groupe armé, les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), a revendiqué l'assassinat en 1982 de l'attaché militaire étasunien en poste à Paris et d'un fonctionnaire israélien, agent du Mossad, après qu'Israël avec l'assentiment des États-Unis attaque le Liban, comme il continue de le faire de nos jours. Mais les attentats de 1986 dans les rues de Paris n'avaient rien à voir avec le mode opératoire des FARL. Il ne s'agissait pas d'assassinats ciblés, cette fois-ci, mais de bombes tuant et blessant des civils de manière indiscriminée, soit des attentats à caractère terroriste. Ces attaques étaient en réalité menées par des membres du Hezbollah missionnés par l'Iran, en réaction au soutien militaire français à l'Irak en guerre contre l'Iran et au refus de Paris de régler un contentieux financier datant du régime du Shah.
Comment cette fausse piste a-t-elle été construite ?
Un journaliste du Monde, Edwy Plenel, s'est fait intoxiquer par une source qui lui a fourni de fausses informations. Le Monde, alors perçu comme le « quotidien de référence », a entraîné toute la presse derrière lui : radios, télévisions, journaux ont repris sans vérification l'idée que les attentats seraient liés aux « frères Abdallah » et à la Syrie. Une thèse totalement infondée.
Plenel avait déjà obtenu des informations exclusives dans l'affaire du Rainbow Warrior, probablement de cette source. Il lui faisait confiance, donc. Mais cette fois, il s'est trompé – ou a été trompé. Cette information erronée a ensuite été reprise sans vérification approfondie par ses confrères du Monde, mais aussi par Libération, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et d'autres médias. On peut parler de « journalisme de préfecture » : les médias se contentent souvent de relayer des informations provenant de la police ou de la justice sans enquête indépendante. Hervé Brusini, ancien de France Télévisions, a d'ailleurs reconnu que les rédactions manquaient cruellement de services d'enquête à l'époque. Certains journalistes interrogés dans le film (Véronique Brocard de Libération, Georges Marion du Monde, Hervé Brusini) ont accepté de revenir sur ces erreurs. Edwy Plenel, en revanche, a refusé de s'expliquer devant notre caméra. C'est bien dommage. Son témoignage aurait permis d'avancer dans la compréhension de cette opération de désinformation.
Dans tes films, tu utilises parfois des stratagèmes, des ruses, pour obtenir des réponses. Pourquoi ne pas l'avoir fait ici avec Edwy Plenel ?
Parce que ce long-métrage est un film-enquête essentiellement fondé sur la coopération des interlocuteurs : d'anciens directeurs du contre-espionnage ont accepté de témoigner sans pratiquer la langue de bois. Même un important magistrat antiterroriste étiqueté à droite, comme Alain Marsaud, s'est prêté au jeu de la vérité. Et au moins trois journalistes protagonistes de la monumentale fake news de 1986, ont accepté de revenir sur leur travail, de se pencher sur leurs erreurs dans ce dossier. Notre objectif, avec mon équipe, n'était pas de piéger qui que ce soit mais de tenter d'examiner avec eux ce qui avait failli. C'eut été tout à l'honneur d'Edwy Plenel de faire de même, d'accepter de s'expliquer sur cette monumentale erreur dans son parcours de journaliste d'investigation. Son éclairage aurait été précieux pour avancer dans la compréhension de cette histoire. Mais il semblerait qu'il ne soit pas trop enclin à l'autocritique.
Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas démenti ?
Parce qu'admettre que les attentats venaient d'Iran revenait à reconnaître que la France était indirectement responsable des morts dans les rues Paris. La France avait en quelque sorte provoqué cette opération de représailles iranienne en soutenant militairement l'Irak de Saddam Hussein et en refusant de régler ses dettes envers Téhéran, le fameux contentieux Eurodif. Le Premier ministre Jacques Chirac, le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, le ministre délégué à la Sécurité Robert Pandraud, sans compter de hauts responsables de la DST (Direction de la surveillance du territoire) savaient que les attaques étaient commanditées par l'Iran, même si le régime des mollahs n'avait pas déclaré officiellement la guerre à la France comme l'explique le magistrat antiterroriste Alain Marsaud dans le film. Le gouvernement français a laissé prospérer la fausse piste, a laissé courir la fake news. Ça l'arrangeait politiquement.
Cette désinformation a-t-elle eu un impact judiciaire ?
Oui. Comme le raconte Alain Marsaud, les juges de la cour spéciale qui ont condamné Abdallah en 1987 avaient en tête les attentats-massacres de 1986 et la présumée responsabilité des frères Abdallah dans ceux-ci, même si ces attentats n'étaient pas à l'ordre du jour du procès de février 1987. Abdallah a « payé » pour ces attentats dans lesquels il n'était pour rien, lui ont confié ses collègues magistrats [1]. Cette étiquette « terroriste », qu'on lui a collée en 1986, ne l'a plus jamais quitté.
Même trente ans plus tard, lors des audiences de libération conditionnelle, l'avocat de la partie civile américaine, Georges Kiejman, agitait encore les coupures de presse de l'époque comportant ces fausses informations. Et comme les archives du Monde n'ont jamais été corrigées, il arrive que les jeunes journalistes qui travaillent sur le sujet reproduisent les mêmes erreurs de nos jours.
Comment les médias ont-ils accueilli ton film ?
Globalement bien. Télérama, Libération, même Les Inrockuptibles ont chroniqué positivement. Deux exceptions : Franc-Tireur, un organe de presse de droite, mais ça c'était prévisible, et... Le Monde. Leur critique, signée Jacques Mandelbaum, est non seulement négative mais surtout très étrange : elle passe totalement sous silence le rôle du journal dans la désinformation de 1986. C'est un oubli tellement énorme qu'il en devient suspect.
On parle, en effet, d'un film qui démontre, documents et témoignages à l'appui, que Le Monde a joué un rôle majeur dans la diffusion d'une fausse thèse liant Abdallah aux attentats de 1986. Et la critique du Monde… n'en dit pas un mot.
Jacques Mandelbaum, qui a signé l'article, est critique cinéma. Il n'est ni journaliste d'investigation, ni spécialiste du Proche-Orient, ni familier des dossiers antiterroristes. Or il s'est mis en tête de « contre-enquêter » sur un film qui repose sur cinq ans de travail, des dizaines d'entretiens, des archives judiciaires, des documents diplomatiques, des témoignages de magistrats, de policiers, de journalistes…
Sa « contre-enquête » a consisté à aller chercher trois ou quatre informations sur Internet, probablement dans les archives du Monde, et à en tirer des conclusions hâtives. C'est exactement le travers que le film dénonce : l'absence de vérification, la dépendance à une source unique, la reproduction d'erreurs anciennes.
Le plus ironique, c'est que Le Monde dispose de journalistes parfaitement compétents pour examiner le sujet. Benjamin Barthe, par exemple, est un spécialiste du Proche-Orient. Ils auraient été beaucoup plus compétents pour réaliser une contre-enquête sur notre enquête, s'ils estimaient que celle-ci comportait des lacunes.
Tu as écrit au courrier des lecteurs. As-tu eu une réponse ?
Aucune réponse. Silence total. En revanche, ils ont discrètement modifié un passage de l'article en ligne, en reconnaissant que Le Monde avait bien participé à la désinformation en 1986. C'est la seule concession qu'ils ont faite. Ce geste minimal montre qu'ils savent très bien qu'ils ont un problème. Mais ils ne veulent pas l'assumer publiquement.
Et du côté de Mediapart cofondé par Edwy Plenel, comment a-t-on réagi à ton film ?
C'est peut-être le silence le plus révélateur de tous. Mediapart se revendique comme un média d'investigation, indépendant, critique, et sur le papier, L'Affaire Abdallah cochait toutes les cases pour les intéresser : raison d'État, ingérences étrangères, justice d'exception, pressions diplomatiques, désinformation médiatique… C'est un sujet Mediapart par excellence. Et pourtant : rien. Pas une ligne sur le film.
Ce silence ne peut pas s'expliquer par l'ignorance. Un journaliste de Mediapart est venu à une projection de presse du film tandis qu'une autre a reçu un lien du distributeur pour le visionner. Ils savaient donc ce que le film contenait, ce qu'il démontrait, et surtout ce qu'il révélait sur le rôle d'Edwy Plenel en 1986.
Mais le média, en tant qu'institution, n'a rien publié. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix éditorial. Déjà, en 2013, lorsque Mediapart avait publié un semblant d'enquête sur l'affaire Abdallah, ils avaient omis d'évoquer le rôle d'Edwy Plenel dans cette histoire. Pourquoi font-ils de même lors de la sortie du film ? Probablement parce que L'Affaire Abdallah touche directement l'un des fondateurs de Mediapart... Critiquer le film, c'était devoir argumenter. En parler positivement, c'était valider le travail du film. Et en parler tout court, c'était devoir évoquer la responsabilité de Plenel dans la désinformation de 1986. Résultat : le silence. Le silence comme aveu.
Pourquoi l'affaire Abdallah est-elle restée si longtemps dans l'ombre médiatique ?
En grande partie, parce qu'Abdallah portait cette étiquette infamante de « terroriste ». Les grands médias ne se précipitent pas pour documenter des injustices commises à l'égard de « terroristes ». Ils se disent, consciemment ou inconsciemment, « ce n'est pas grave », « ça ne vaut pas une enquête », voire « bien fait pour eux ». C'est mon hypothèse. Seule la presse militante ou engagée (Le Monde diplomatique, Afrique-Asie, L'Humanité) a suivi le dossier pendant des décennies. La presse mainstream, elle, a pratiqué l'omerta. Seule RFI fait exception. Une émission comme « Affaires sensibles » (France Inter) aurait dû consacrer une émission à l'affaire Abdallah depuis ses débuts (2014) étant donné que la durée de détention d'Abdallah était déjà hors norme à l'époque et que les ingérences des États-Unis dans le dossier judiciaire s'avéraient multiples. Or Fabrice Drouelle a attendu 2024, soit 10 ans, pour s'intéresser à cette histoire, et seulement après que son confrère Benoît Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France, a réalisé une enquête sérieuse – tardive, certes, mais solide – pour « Secrets d'info » (France Inter). Que ce soit dans Le Monde ou sur France Télévisions, il aura fallu attendre 2024 pour que le sujet commence enfin à être traité. Pendant dix ans (2014-2024), on a assisté à un véritable blackout.
Le site de critique des médias Arrêt sur Images en a-t-il parlé ?
Oui mais de manière anecdotique à deux reprises [2]. On pourrait penser que l'affaire Abdallah, et en particulier l'opération de désinformation de 1986, serait pour eux un sujet naturel [3].
À l'époque où il avait son émission sur France 5, Daniel Schneidermann, le fondateur d'Arrêt sur images, n'avait pas enquêté sur le rôle du Monde dans l'affaire Abdallah alors qu'il connaissait très bien cette histoire pour avoir partagé la vie de l'écrivaine Chloé Delaume. Or celle-ci est... la nièce de Georges Abdallah. Est-ce parce qu'il était aussi journaliste au Monde à l'époque de l'opération de désinformation de 1986 que Schneidermann s'est interdit d'enquêter ? Faut-il y voir une sorte de vieux réflexe corporatiste ? Dans la BD [4] consacrée à cette affaire, nous lui avions posé la question : il estimait alors qu'il y avait des sujets plus intéressants.
Pourquoi ton film a-t-il été refusé par les chaînes de télévision ?
Parce que les chaînes n'apprécient pas trop les films mettant en cause les institutions médiatiques et mettant à l'honneur des résistants arabes. Les responsables des programmes documentaires sont frileux. Une critique des médias, surtout lorsqu'elle touche à des institutions puissantes comme Le Monde ou à des affaires d'État, a peu de chance d'être financée. Et pas question pour elle de présenter Abdallah comme un résistant, ce qu'il est pourtant, objectivement. Son profil de militant communiste, internationaliste, prenant les armes contre une puissance étrangère (Israël) et son principal soutien (les États-Unis), n'est-il pas proche d'un Missak Manouchian, récemment panthéonisé ? S'il s'était battu pour les Ukrainiens – contre la Russie donc – plutôt qu'en faveur des Palestiniens – soit contre Israël –, c'est certain que les grands médias se seraient intéressés à lui. En tant que « terroriste arabe », Abdallah cochait toutes les mauvaises cases.
La chaîne de télévision franco-allemande Arte a refusé le film pour de drôles de motifs : « C'est une histoire spécifiquement française […] qui ne concerne guère nos voisins européens » a répondu, sans rire, la directrice adjointe de l'unité Société et Culture d'Arte France. On l'a aussi envoyé à France Télévisions et à Netflix qui n'ont même pas répondu.
Le cinéma est-il devenu le dernier espace de liberté ?
Probablement. Avec l'édition livre où j'ai pu publier, avec le dessinateur Malo Kerfriden, une version BD de cette enquête, plus fouillée, plus étoffée, intitulée Dans les oubliettes de la République (éditions Delcourt). Mais c'est un espace fragile. Le cinéma permet encore de produire des films indépendants comme celui-ci. On trouve encore, dans l'économie du long-métrage documentaire, des ressources financières pour réussir à mener à bien un travail d'investigation long, rigoureux, sans pression, pour ne pas avoir à s'autocensurer. Il faut juste déjouer la censure économique, la principale. Ma productrice Annie Gonzalez est très forte pour cela. Elle trouve des financements. On sollicite aussi les spectateurs et spectatrices par le biais d'appels à dons. Bref, c'est encore possible de faire ce genre de film, nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à le faire, mais on touche un public plus restreint qu'à la télévision. On a même une audience inférieure à celle de youtubeurs ou d'influenceurs sur les réseaux sociaux, qui ne constituent pas une alternative car ils n'ont pas la capacité de produire ce genre de films.
Tu t'inscris dans une tradition de critique radicale des médias. Quels sont tes repères ?
Dans les années 1990, la critique des médias était vive. Les sociologues Patrick Champagne et Pierre Bourdieu ont été déterminants. Sur la télévision est un texte fondateur : il montre que les journalistes sont pris dans un champ social avec ses contraintes, ses hiérarchies, ses intérêts. Bourdieu explique que les journalistes ne sont pas libres : ils sont soumis à des logiques d'audience, de concurrence, de rapidité, qui les poussent à produire une pensée conforme, rapide, peu critique. L'affaire Abdallah en est une illustration parfaite. Serge Halimi, avec Les Nouveaux Chiens de garde, a prolongé ce travail en nommant les choses. Et les responsables du système. Il a montré comment une poignée d'éditorialistes occupent l'espace médiatique, comment ils se cooptent, comment ils verrouillent le débat public. L'avènement d'Acrimed a aussi apporté quelque chose d'essentiel : la rigueur. La critique des médias, ce n'est pas un coup de gueule, c'est un travail de veille, de documentation, de contextualisation. Alain Accardo et Gilles Balbastre, enfin, ont apporté une dimension essentielle : les journalistes ne sont pas seulement des individus qui manquent de courage ou de rigueur. Ils sont des agents pris dans un système social. Avec Journalistes précaires, ils ont montré que la précarité induit structurellement un journalisme de mauvaise qualité, superficiel, docile... Je n'ai pas cité Julien Brygo, Olivier Cyran, Daniel Mermet, Nina Faure, le journal PLPL (Pour Lire Pas Lu), Zaléa TV (devenu Les Mutins de Pangée), et j'en oublie, qui ont eux aussi contribué à forger une critique radicale des médias.
Mais dès son irruption, cette critique radicale des médias a été concurrencée par des formes plus soft comme l'émission de télévision « Arrêt sur images ». Le système a cette capacité de récupérer tout ce qui peut s'insérer dans la société du spectacle, faire marchandise, et de mettre rapidement en place des ersatz. Il a donc recyclé la critique des médias dans les médias mainstream, mais en faisant en sorte qu'elle soit anecdotique, qu'elle ne remette fondamentalement rien en cause.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on est passé à une autre étape. Les formats courts privilégiés par Instagram, TikTok et compagnie, renforcent un conservatisme structurel, favorisent les idées préconçues. La journaliste Léa Polverini a montré l'effet produit par les réseaux sociaux sur le glissement à droite des électeurs. Les plateformes numériques valorisent des vidéos courtes, des contenus brefs, faisant appel à l'émotion plus qu'à la raison. Cette dernière nécessite un temps d'installation et d'exposition bien plus long. Pour contrer les idées dominantes, essentiellement de droite voire d'extrême droite, les réseaux sociaux ne sont pas des alliés, même si certains youtubeurs continuent d'y croire. Sans compter qu'on peut revenir à des mécanismes de censure à l'ancienne, comme lorsque Youtube, propriété d'Alphabet (Google), censure les vidéos iraniennes hilarantes se moquant de Donald Trump et de l'impérialisme américain.
Quel est, pour toi, l'enjeu de la critique des médias aujourd'hui ?
La critique des médias doit être radicale – au sens d'aller à la racine. Comprendre les structures, les intérêts, les logiques sociales qui produisent l'information. Pas seulement pointer des erreurs individuelles. L'Affaire Abdallah montre qu'un récit médiatique, même faux, peut devenir une vérité sociale, judiciaire et politique. C'est pour cela que la critique des médias n'est pas un luxe intellectuel : c'est une nécessité démocratique. Une dernière remarque : les grands médias sont a-historiques, ils racontent les choses collés à l'actualité. Or, il faut se battre pour des mises en perspective historique. C'est ce que j'ai tenté de faire dans mes derniers films où il est question de l'histoire des FARC (Colombie) et de celle d'Abdallah et des FARL (Liban/Palestine). Il ne faut pas cesser de se référer à l'Histoire, pour ne pas se faire avoir.
Propos recueillis par Mathias Reymond
[1] Propos tenus par Alain Marsaud dans L'Affaire Abdallah : « Georges Ibrahilm Abdallah, il va prendre réclusion criminelle à perpétuité, officiellement, pour avoir assassiné l'Israélien et les deux Américains, mais en réalité il morfle – je le sais parce que j'en ai discuté avec mes collègues qui étaient juges à la cour d'assises, qui ont jugé – il morfle pour les attentats [de 1986]. »
[2] L'ancien journaliste du Monde Georges Marion est revenu sur cette affaire en 2013 et en 2016 le site a aussi documenté la pression qu'avait exercé Hillary Clinton sur Laurent Fabius.
[3] Soyons honnêtes : Acrimed n'en a jamais parlé... avant cet entretien.
[4] Dans les oubliettes de la République - Georges Ibrahim Abdallah, Pierre Carles et Malo Kerfriden, Delcourt, 2024.
04.05.2026 à 11:57
Jérémie Younes
Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.
- Journalistes et auteurs / Frédéric Martel
Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.
« Voici un livre événement, une enquête monumentale sur tous ceux qui nous détestent ! Et quand je dis "nous", c'est nous, les citoyens français, les Européens, l'Occident, nos valeurs… » Nous sommes le 10 avril dans l'émission « Quotidien » (TMC), et Yann Barthès reçoit le nouvel héraut de l'Occident : le journaliste Frédéric Martel. Celui-ci vient de sortir un livre, Occidents (Plon, 2026), qui se présente comme une « enquête monumentale » composée de « plus de 1 900 entretiens » [1], « sur 8 ans », « dans 52 pays ». Un travail qui n'a toutefois pas empêché Frédéric Martel de tenir une émission hebdomadaire (« Soft Power ») sur France Culture durant la même période. Ou encore d'éditer les « Dits et écrits » de Jack Lang [2]. Un véritable bourreau de travail !
La thèse de Martel est audacieuse : « Cet Occident c'est au fond un fantasme », explique-t-il sur le plateau de « Quotidien », « c'est quelque chose qui a été inventé par nos ennemis pour nous critiquer… » Yann Barthès et son équipe semblent intéressés par cette théorie et se reconnaissent spontanément dans le « nous » de Martel :
- Yann Barthès : Pourquoi le -s à « Occidents », et pourquoi la boîte d'allumettes [sur la couverture] ?
- Frédéric Martel : La boîte d'allumettes parce qu'ils veulent mettre le feu, ils allument des mèches, […] c'est « Nous » face à « Eux ».
« Ce n'est pas seulement un livre, c'est une mine d'or », surenchérit le chroniqueur Paul Gasnier, qui n'a pas de mots assez forts pour exprimer son admiration : « Un travail colossal », composé de « portraits passionnants », « une fresque qui cartographie ceux qui nous détestent ». Encore ce « nous » qui paraît naturel à tout le plateau, et ce vague sentiment de citadelle assiégée par le monde barbare « qui nous a encerclés ». Gasnier poursuit : « Au fil du temps, "Occident" est devenu le synonyme d'un autre mot, de "démocratie", et donc la haine de l'Occident est devenue la haine de la démocratie. »
Démocratie contre dictature, civilisation contre barbarie, Occident contre Orient, « nous contre eux » : on reconnaît évidemment la filiation idéologique, depuis le concept de « despotisme oriental » jusqu'à celui de « choc des civilisations ». Espérons que « nos ennemis » ne franchiront pas Poitiers…
Avec un tel programme, Frédéric Martel ne pouvait que s'attirer les faveurs de la presse réactionnaire. Sans surprise, son ouvrage (« un pavé de plus de 600 pages ») est acclamé par toutes les nuances de la presse de droite. Pour Le Point, il s'agit « d'un guide de survie intellectuelle pour temps sauvage » (1/04) ; pour Les Échos, c'est une « passionnante nouvelle enquête du si talentueux Frédéric Martel » (15/04) ; Le Figaro a lu une enquête « foisonnante et précieuse » (15/04). Pourtant l'auteur de ce livre, comme tient à le préciser Sébastien Le Fol dans Le Télégramme (11/04), « n'est pas éditorialiste à Cnews, mais journaliste à France Culture. Il se réclame d'une gauche libérale et européenne ». Il est vrai qu'on aurait pu s'y tromper. « La détestation de l'Occident est l'une des aversions les plus répandues sur la planète », poursuit Le Fol, et le « livre édifiant » de Martel « nous en dévoile toute l'étendue ». Cette haine de l'Occident est produite « par les Occidentaux eux-mêmes », nous dit l'éditorialiste, qui voit dans cette « pathologie » le « poison lent » de la « haine de soi ». Le même Sébastien Le Fol reprend la plume quelques jours plus tard pour nous revendre le même livre, cette fois dans L'Express (14/04). Un entretien tout en complicité avec l'auteur qui culmine dans ces questions : « L'Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ? » ; « Israël est-il la pointe avancée de l'Occident, comme l'affirme Benjamin Netanyahou ? »
Du haut de ses 600 pages et de ses « 8 ans d'enquête », Martel manquerait presque d'adversaires à sa mesure : il inscrit son œuvre comme une « réponse » à Edward Saïd et à « l'orientalisme » ; balaye Fanon en fustigeant sa critique de l'universalisme occidental ; s'oppose à Marx et au Monde diplomatique : « En effet, la haine de l'Occident a été inventée essentiellement... en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Saïd parlait mieux anglais qu'arabe. » Sur la pensée postcoloniale, Martel va plus loin encore : « Ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu'il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation. » Et en fin d'entretien, le pompon :
- Sébastien Le Fol : Le meilleur démenti à la détestation de l'Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !
- Frédéric Martel : Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. […] L'Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants.
Le Figaro ne pouvait pas passer à côté d'un tel ouvrage. C'est Eugénie Bastié qui se charge de la recension (15/04). Elle aussi a remarqué en Frédéric Martel un homme « de gauche libérale », « particulièrement courageux » puisqu'il n'hésite pas à être d'accord avec elle, et, notamment, à dire du mal de la pensée postcoloniale : « La fabrique de l'ennemi occidental a servi de carburant idéologique et d'assurance-vie à des régimes autoritaires qui, de l'Algérie au Rwanda, se servent de la victimisation perpétuelle pour asseoir leur régime et exploitent sans vergogne la mauvaise conscience des Occidentaux. Avec la complicité d'intellectuels gauchistes participant à la haine de soi. » « Victimisation », « mauvaise conscience », « intellectuels gauchistes », « haine de soi » : les items de la pensée automatique de droite sont cochés. Sur X, le journaliste Jean-Dominique Merchet ne s'y trompe pas, et commente, enthousiaste : « Même s'il se revendique de gauche, le journaliste Frédéric Martel vient de publier un formidable livre de… droite ! » Bastié regrette néanmoins que Martel n'assume pas plus fermement l'aspect « choc des civilisations » de son ouvrage. Et de conclure : « Une civilisation peut mourir assassinée. Elle peut aussi mourir de ne plus savoir ce qu'elle est et d'où elle vient. »
La tournée médiatique de Frédéric Martel se poursuit et le voici invité des « Grandes Gueules » sur RMC (16/04), dans une ambiance que l'on a connu plus incisive. Dans la journée, quatre minutes de cet entretien vont être extraites par la radio pour faire un gros titre (et un article séparé) : « La révélation du jour - Frédéric Martel : "5 anciens ministres de Chávez m'ont dit qu'il avait financé, avec Maduro, des amis de Jean-Luc Mélenchon. Le parquet a été saisi pour financement illégal" ». Avec les « 8 ans d'enquête », les « 2 000 entretiens » et les « 52 pays », c'est l'autre emballage marketing du livre : celui-ci contiendrait des révélations sur un financement illégal « de Mélenchon et ses amis » (c'est la formule que Martel emploie partout). Arrêtons-nous un instant sur le gros titre de RMC : « 5 anciens ministres de Chávez », « m'ont dit que », « des amis de Jean-Luc Mélenchon » : à un tel niveau d'imprécision, difficile d'appeler cela une information. La fin de la phrase confinerait presque à la désinformation : quand Frédéric Martel affirme que « le parquet a été saisi pour financement illégal », il faut en fait comprendre qu'après avoir lu son livre, le député RN Julien Odoul a fait un courrier à la procureure de la République de Paris : « Julien Odoul ne veut pas laisser passer, écrivait le JDD le 3 avril, dans un courrier adressé à la procureure de la République de Paris, il évoque des éléments issus de l'ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis du journaliste et chercheur Frédéric Martel. »
Un aspect des choses qui n'avait pas échappé au Point, qui avait dégainé dès le 1er avril : « De Mélenchon à Douguine : Frédéric Martel dévoile les réseaux secrets des ennemis de l'Occident ». Dans les « bonnes feuilles » publiées par le magazine se trouve le chapitre « L'argent du Venezuela », où l'on comprend qu'une partie des « révélations » de Martel ne sont pas si nouvelles, puisqu'elles reposent notamment sur le témoignage de l'opposant vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France, et qui avait déjà formulé ses mêmes accusations contre Mélenchon (de façon tout aussi vague) dans une lettre ouverte publiée (déjà) par… Le Point, en 2019. Peu importe, Frédéric Martel aura compris que la presse était friande de cet aspect, qui permet de rapprocher le Hezbollah, Mélenchon, Xi Jinping, le régime algérien et Steve Bannon. Atlantico se saisit des « révélations » de Martel le 4 avril et se réjouit : « Les emmerdes volent décidément en escadrille pour la mélenchonie qui, dans le sillage de la mort de de Quentin Deranque et des tribulations policières de Rima Hassan, devra peut-être faire face à sa propre affaire de financements libyens... » En réalité, comme le note Libération un mois plus tard (2/05), les accusations de Martel n'ont pas de bases matérielles : « Cette grave mise en cause, basée uniquement sur des déclarations sans s'appuyer sur des documents, interroge. » Et le journal d'ajouter : « Ses détracteurs lui ont toujours trouvé une tendance à relier des points à la hâte pour confirmer ses thèses, à parfois préférer la légende à la réalité. Mais là, Martel voit les choses en grand : "C'est l'un des plus gros scandales de ces vingt dernières années". »
L'« enquête » de Martel intéresse jusque dans le journal confidentiel de Laurent Joffrin, LibreJournal, où l'on retrouve une autre recension particulièrement enthousiaste sous la plume de Bernard Attali (frère jumeau de). Avec ce passage édifiant : « En cherchant à expliquer l'Occident par les haines qu'il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c'est une civilisation qui, à force de s'interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L'autocritique, vertu libérale par excellence, s'est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée. » Un véritable cri du cœur que nous serions tentés de résumer ainsi : « Occident, défends-toi ! »
Pour vendre son livre, Frédéric Martel a réalisé une tournée audiovisuelle royale en avril : le 8, il est l'invité des « Matins » de France Culture (la radio qui l'emploie) ; le 10, il est l'invité de 9h30 sur BFM-TV, puis le soir sur « Quotidien » ; le 11, France Inter lui accorde une heure entière, chez Thomas Snégaroff ; le 12, il est sur Loopsider, face caméra ; le 16, il est aux « Grandes Gueules » (RMC) ; le 18, le voici sur Franceinfo ; le 25, sur CNews.
Une telle surface médiatique donne l'occasion de dire pas mal de choses, mais, comme le veut l'exercice de la promotion, Frédéric Martel se répète souvent. Sur Loopsider, dans un format destiné aux réseaux sociaux, il fait néanmoins une déclaration qui permet de comprendre pourquoi son ouvrage a reçu un accueil si favorable : « Si vous aimez ce livre, vous êtes de gauche. Et si vous n'aimez pas ce livre, vous êtes d'extrême gauche. Et c'est la même chose à droite. » Avec son enquête « monumentale », et comme adore le faire l'espace médiatique, Martel croit avoir redéfini « l'arc de la raison », en confondant toutes les critiques de « l'Occident » (lui-même confondu avec « la démocratie libérale »), qu'elles viennent de Poutine ou d'Algérie, du Hamas ou de Caracas, de Mélenchon ou d'Orbán. Face à tant de confusion, l'analyse critique n'était pas à l'ordre du jour – tout juste une enquête à demi-critique de Libération (2/05), qualifiant Martel de « globe-trotter des idées ». Devant un « grand livre de droite », le rôle que se donne la presse dominante n'est pas d'analyser ou de décrypter ; mais de promouvoir et de prescrire.
Jérémie Younes
[1] « Le chiffre peut paraître farfelu » écrit pudiquement Libération (2/05).
[2] Jack Lang : Une révolution culturelle - Dits et écrits, Bouquins, 2021.