29.09.2026 à 10:21
Florian Lefèvre
Désintérêt médiatique.
- Les médias et les mobilisations sociales / Journalisme de préfecture, Violences policières, ManifestationsLe 4 août 2021, Souheil El Khalfaoui, 19 ans, a été tué au volant par un tir policier à Marseille. Quatre ans plus tard, Mediapart révélait la disparition de neuf pièces à conviction dans l'enquête. Le père et la tante de Souheil, Issam et Samia El Khalfaoui, ont fondé l'association Stop aux violences d'État (Save), à l'initiative d'une pétition qui a réuni 732 000 signataires en juillet 2026. Malgré une mobilisation dans des dizaines de villes, les 19 et 20 septembre, la tonalité médiatique peut se résumer en un mot : le désintérêt.
Contre la présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre : c'est le titre de la pétition signée massivement cet été sur le site de l'Assemblée nationale. « C'est la deuxième plus soutenue depuis la création de la plateforme. Mais la commission des lois, qui aurait pu s'en saisir pour organiser un débat, a préféré la classer le 21 juillet », explique Mediapart (20/09). Le média a suivi des manifestants contre le « permis de tuer », à Marseille, à l'instar de Politis ou StreetPress, qui ont publié des reportages photo à Paris.
En revanche, ce même 20 septembre, le sujet n'est jamais abordé sur TF1, ni dans le journal de 13 heures, ni dans celui de 20 heures. Il était apparemment préférable, le midi comme le soir, de suivre des touristes achetant des bermudas. Sur France 2, le traitement des manifestations a duré seulement vingt secondes, dans la deuxième partie du 20 heures. « Des incidents ont émaillé ces rassemblements, notamment dans la capitale », précise Laurent Delahousse en lisant sa fiche. La séquence rapide montre un manifestant lançant un projectile, mais pas les charges policières captées notamment par des journalistes d'AB7 Media et du Média : une hiérarchie de l'information et un cadrage devenus banals dans les grands médias, caractéristiques du journalisme de préfecture.
Le service public fait néanmoins un peu « mieux » que ses concurrents. Contrairement aux dispositifs de BFM-TV, LCI et CNews, plusieurs membres de la LDH et du Syndicat de la magistrature ont par exemple été invités sur Franceinfo. Mais face à des syndicalistes policiers : l'art du « débat pluraliste », sans doute… Le sujet a d'abord été abordé dans l'interview matinale de Matthieu Valet, député européen RN et ex-commissaire de police. « Ça vous inspire quoi ces manifestations ? », lui demande le journaliste de Franceinfo, Antoine Comte, avant d'insister sur « un chiffre assez glaçant révélé par Amnesty : depuis 2017 et la loi dite "Cazeneuve", qui visait déjà à mettre en place une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre, les tirs mortels de policiers sur des personnes à bord d'un véhicule ont été multipliés par cinq. C'est quand même extrêmement inquiétant. »
« Inquiétant ? » Pas pour Arlette Chabot. « Évidemment, en ce moment, ce n'est pas vraiment dans les préoccupations quotidiennes. Dans le débat politique, on est plutôt sur les prix des carburants et le pouvoir d'achat », affirme-t-elle sur le plateau de LCI dimanche matin, avant une interview avec Bruno Bartocetti, syndicaliste policier, lancé sur « les risques de débordement » dans le cortège parisien et « les groupes de l'ultragauche qui vont affronter les forces de l'ordre ». « C'est dommage qu'ils ne se mobilisent pas autant lorsqu'il y a des tirs à la kalachnikov dans les quartiers… », entame ce dernier, sous les rires de la présentatrice Anne-Chloé Bottet. Et tant pis si, après le départ du cortège parisien, la reporter Bénédicte Le Chatelier précise en duplex que « ça se passe très bien, c'est plutôt bon enfant » : les « débordements » font l'info.
Parmi d'autres automatismes journalistiques. En plateau, le journaliste Frédéric Delpech rebondit par exemple en affirmant que « Jean-Luc Mélenchon fait de la confrontation avec la police une sorte de leitmotiv depuis plusieurs années ». Mêmes préoccupations futiles sur BFM-TV : « Est-ce que comme les Insoumis vous dites : "la police tue" ? », demande le présentateur Marc Fauvelle lors du « Grand Oral 2027 » de Ségolène Royal. On ne comptera pas sur la présence à ses côtés du rédacteur en chef du service politique du Figaro, Jim Jarrassé, pour rappeler que la France est l'un des pays d'Europe comptant le plus grand nombre de personnes tuées en garde à vue ou lors d'interventions policières. Il ne sera ainsi jamais question d'informer sur la liste des victimes de ces interventions policières – 52 décès en 2024 d'après Basta –, l'un des points que souhaitaient pourtant mettre en lumière les collectifs mobilisés. Du reste, sur LCI comme sur BFM-TV, les manifestants n'ont pas la parole : une double invisibilisation.
Dans la matinale de RMC du lundi (21/09), si les manifestations sont évoquées, elles le sont uniquement sous le prisme de l'élection présidentielle, au moment de l'interview de la députée LFI Alma Dufour. « Le texte doit arriver au Sénat, vous voulez stopper les débats parlementaires ? », commence par lui demander le chroniqueur de la matinale, Matthieu Belliard. Pendant ce temps, la mobilisation sociale est passée sous silence sur RTL. France Inter y consacre en revanche un reportage dans son journal de 7 heures, en donnant la parole à Issam El Khalfaoui. Les médias nationaux avaient pourtant du biscuit à disposition : de Brest à Strasbourg, en passant par Poitiers et Valenciennes, les titres de la presse quotidienne régionale comme Le Télégramme, les DNA, La Nouvelle République ou La Montagne ont réalisé comme souvent un compte rendu des mobilisations locales le 20 septembre.
Focalisation sur les débordements, invisibilisation des enjeux de fond, inégalités de traitement dans la distribution de la parole, silenciation des collectifs mobilisés, discrédités en leur absence… À ces biais s'ajoute le traditionnel suivisme médiatique à l'égard des chiffres officiels. Dans la presse quotidienne nationale, Le Monde et Le Figaro reprennent une dépêche de l'AFP évoquant « plus de 10 000 manifestants en France »... et ne la mettent pas à jour. « Plus de 10 000 personnes dans la rue en France contre "le permis de tuer" des forces de l'ordre », peut-on lire encore plus d'une semaine après en titre du format vidéo du Monde, alors que l'AFP évoquait « près de 50 000 personnes » le dimanche 20 au soir.
Dans la dernière version de cette dépêche, que l'on retrouve aussi sur le fil d'actualité de Mediapart, le nombre de manifestants est annoncé de manière affirmative : « Près de 50 000 personnes, dont de nombreux sympathisants LFI, ont défilé dimanche à Paris, Marseille, Lyon ou encore Toulouse. » La source est évoquée à partir du quatrième paragraphe : « Le ministère de l'Intérieur ». Et cette estimation des autorités fait foi dans l'ensemble des médias. Une nouvelle fois, le train médiatique n'a donc pas attendu les organisateurs. « Selon la préfecture nous étions 50 000, après le décompte des 100 villes mobilisées nous étions 150 000 à marcher à travers toute la France contre le permis de tuer », a communiqué lundi 21 septembre l'association Stop aux violences d'État, sans trouver d'écho dans les médias. La dépêche AFP, reprise notamment par Le Figaro, ne mentionnait pas non plus la pétition qui avait rassemblé 732 000 signatures en juillet.
« Voitures brûlées », « tirs de mortiers »… Ce même week-end, les médias dominants ont préféré passer en boucle les images d'une « nuit d'émeutes » près de Tours. « La soirée a rapidement dégénéré à Saint-Pierre-des-Corps, après une intervention policière suite à un rodéo urbain, assure une reporter de BFM-TV en duplex à 6h30 le dimanche matin. Ce que l'on peut vous dire c'est qu'une collision a eu lieu entre une moto et un véhicule de la police, aux alentours de 19 heures [le samedi soir], sur le parking du centre commercial de La Rabaterie. » Même cadrage sur les autres antennes de télévision, du JT de TF1 à CNews. « La moto est encastrée dans l'avant du véhicule », précise France 2 au journal de 13 heures. Un commentaire qui disparaît le soir-même, au profit du récit d'une « intervention des forces de l'ordre pour mettre fin à un rodéo urbain ».
Sur les chaînes en continu, les syndicalistes de la police Bruno Bartocetti (Franceinfo, LCI), David Debono (TF1, BFM-TV, CNews), Linda Kebbab (BFM-TV) ou Axel Ronde (Franceinfo, CNews, Europe 1, M6) investissent en masse les plateaux… et peuvent dérouler ce récit sans contradictoire. Les témoins du choc ? Cantonnés à quelques secondes dans les journaux. « C'est arrivé devant moi, ils ont dû le courser sur cinquante mètres, ils n'ont pas ralenti du tout, ils l'ont tapé directement », rapporte par exemple un habitant dans un reportage de RTL lundi matin. RMC-BFM a aussi donné la parole à un témoin. « Vous ne l'avez pas vu freiner [le conducteur de la voiture de police] ? », demande le journaliste. « Pas du tout, il était pied au plancher », répond un habitant. Las… Ce ne sera pas suffisant, ce matin-là, pour que la journaliste Marie Chantrait remette en question le narratif officiel dans son « Face à Face » avec le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, qui préempte quant à lui le créneau matinal le plus exposé et le plus prescripteur de la chaîne…
Et pour cause : dans les médias audiovisuels dominants, la police ne tue pas et la méthode du « parechocage » ne peut pas exister. Même quand le policier au volant est un élu du RN, comme l'a révélé La Nouvelle République mercredi 23 septembre.
Florian Lefèvre
28.09.2026 à 18:34
Nous reproduisons ce communiqué du SNJ.
Pure maladresse ou énorme provocation ? Dans une communication interne plutôt audacieuse, au beau milieu d'une négociation sur un plan social d'envergure, qui prévoit jusqu'à 400 suppressions de postes sur l'ensemble des journaux du groupe Ebra, la présidente du groupe de presse Sophie Gourmelen a informé les salariés, ce mardi 23 septembre, du lancement dès le mois d'octobre, par le Crédit Mutuel, d'un think tank consacré à la lutte contre la désinformation. Difficile d'imaginer pire calendrier pour une telle annonce, alors que le groupe Ebra s'apprête à supprimer plusieurs centaines de postes de journalistes dans ses neuf quotidiens régionaux [1], en détruisant le métier de secrétaire de rédaction, dont les tâches (relecture, correction, réécriture, mise en page) seront confiées à plusieurs outils d'intelligence artificielle.
Baptisé la « République des Lecteurs », ce « laboratoire d'idées et d'actions », composé d'une douzaine de personnalités, aura pour mission d'œuvrer pour la « qualité de l'information », pilier du fonctionnement des démocraties. Selon les termes du communiqué interne, l'idée générale du projet serait de permettre à chacun « d'accéder à une information fiable », et de « comprendre comment elle est produite », ceci afin de « développer l'esprit critique face aux transformations de l'information », et de « faire vivre un débat public ouvert sur les grands enjeux de société ».
Dommage que l'entreprise ne s'applique pas à elle-même ses beaux principes : le groupe Ebra n'a nullement l'intention d'informer ses lecteurs du fait qu'une grande partie de ses contenus auront été relus, corrigés et parfois reformulés par des machines, la supervision humaine de toute la production éditoriale étant assurée par des « valideurs ».
A propos de désinformation, le contraste est saisissant entre les intentions affichées et la réalité de ce que le Crédit Mutuel et le groupe Ebra envisagent de faire subir aux rédactions de leurs journaux. Non content de confier à des outils d'intelligence artificielle générative une partie des missions éditoriales qui incombent aux journalistes, le groupe de presse entend contraindre tous ses journalistes de terrain à utiliser l'IA dans leur production éditoriale quotidienne.
Les outils étant intégrés au système éditorial, les reporters ne pourront pas valider leurs articles sans participer à l'entraînement des modèles ou à l'inférence des IA, l'IA étant chargée de générer un résumé de chaque article (de plus de 2000 signes) et plusieurs titres, dont un destiné à alimenter Google Discover. L'un des objectifs non écrits de ce plan sera de se conformer aux exigences du référencement, la course aux audiences du web. De la « République des Lecteurs » à la dictature du clic, il n'y a qu'un pas.
Les représentants des sections SNJ de l'ensemble des titres du groupe Ebra, majoritaires dans la plupart de ses rédactions, enjoignent la direction du Crédit Mutuel et les dirigeants du groupe de presse à renoncer, ou à revoir en profondeur ce projet, qui ne pourra à terme que faire du mal au journalisme, à l'information de proximité, et à la démocratie.
[1] Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, Le Républicain Lorrain, L'Est Républicain, Vosges-Matin, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré.
24.09.2026 à 12:01
Jérémie Younes
France 2, 17 septembre 2026.
- Télévisions publiques / Rima Hassan, France 2, "Complément d'enquête"« Complément d'enquête », France 2, 17 septembre 2026.
« En quelques mois, elle s'est fait une armée d'ennemis, mais pour certains, elle est un modèle. » Dès les premiers mots de son reportage, Tristan Waleckx pose une problématique binaire, caricaturale et dépolitisante, centrée sur la personnalité de Rima Hassan : on l'aime ou on la hait. D'ailleurs, « l'étoile montante des Insoumis partage avec Jean-Luc Mélenchon » de nombreuses choses, poursuit le présentateur. Des combats et des valeurs politiques ? Non : « Le goût du clash, de la provoc, et du rapport de forces. » Voilà une enquête de fond qui s'annonce. Son titre donne le ton : « Keffieh, tweets et polémiques : la méthode Rima Hassan ».
Le lancement « plateau » du reportage donne d'emblée une information importante, sans toutefois s'y arrêter : « Elle est aujourd'hui la politique la plus poursuivie de France. Rima Hassan n'a jamais été condamnée, mais en deux ans, elle a été visée par 22 procédures judiciaires » – on apprendra plus tard dans le reportage que 16 de ces procédures sont déjà classées. De quoi conduire le présentateur à s'interroger sur le « harcèlement judiciaire et politique » subi par l'eurodéputée, comme l'ont récemment fait 5 rapporteurs indépendants de l'ONU dans un courrier au gouvernement français ? Non : là n'est pas le sujet [1] ! Au contraire, Waleckx diffuse, en teasing, et afin d'illustrer son lancement sur « la politique la plus poursuivie de France », 5 secondes d'une interview fracassante de François-Xavier Bellamy (LR), qui se dit « menacé de mort » par Rima Hassan (sa plainte a été classée sans suite), précédées par la lecture de quelques bouts de tweets.
Puis, Waleckx évoque enfin dans son lancement la véritable révélation contenue dans son reportage : le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez aurait lui-même participé à la propagation de la fake news « drogue » contre Rima Hassan, en avril dernier. Résumons en peu de mots, et en tâchant d'ignorer les noms propres : le service public consacre un long format à une eurodéputée de l'opposition ; celle-ci est la cible d'un harcèlement judiciaire et politique inédit, pour lequel le gouvernement français reçoit des remontrances de rapporteurs des Nations Unies ; le ministre de l'Intérieur a participé à la diffusion de fausses informations diffamantes contre cette opposante politique ; mais le service public consacre l'essentiel de son reportage aux « polémiques » déclenchées par des morceaux de ses tweets. « Complément d'enquête » démarre donc avec un sérieux problème de hiérarchie de l'information.
Nous voici sur le parvis du tribunal de Paris, le 7 juillet, alors que Rima Hassan est convoquée à une audience pour « apologie du terrorisme ». « Deux camps s'affrontent dans une ambiance électrique » narre la voix off : d'un côté des militants « de la cause palestinienne », de l'autre « Nous vivrons », un « collectif sioniste né après le 7 octobre ». Le reportage donne alors la parole aux « deux camps ». « La France insoumise ne respecte pas l'État de droit » et Rima Hassan propage « la haine du juif » accusent des membres de Nous vivrons ; tandis que les « militants de la cause palestinienne » se contentent de dire que « Rima Hassan défend les droits de l'homme, des valeurs indispensables à la démocratie ». Un partout et balle au centre ? « Complément d'enquête » prend soin de ne pas trancher : « Antisémite pour certains, héroïne pour d'autres ».
Le mal est fait, d'autant qu'une forme d'iconisation de Rima Hassan vient affaiblir (et dépolitiser) la parole de ses soutiens : ainsi, France 2 résume leur présence sur le parvis du tribunal par la fascination qu'ils éprouveraient pour Rima Hassan, « l'héroïne ». La voix off ne quitte d'ailleurs pas cette ligne, qu'elle doit imaginer équilibrée : Rima Hassan est « adulée ou détestée », est la « nouvelle icône de La France insoumise », « l'une des politiques les plus en vue mais les plus clivantes ». Elle est même « un élixir de jouvence » pour Jean-Luc Mélenchon, et le « symbole de la nouvelle France à la sauce LFI ».
Le pendant de cette iconisation est la diabolisation : tout le monde déteste Rima Hassan – la parole est donnée à une brochette de tous ses plus virulents contempteurs : Marion Maréchal (« Rentrez chez vous ! »), Sébastien Chenu (« Ses amis du Hamas »), Fabien Roussel ou encore Jérôme Guedj. « Son style, radical ; sa méthode, sans concession » : la voix off enchaîne les phrases nominales, lit des morceaux de tweets, sur fond de musique angoissante.
Résultat ? Dépolitisation partout : le prétendu « journalisme d'investigation » évacue quasi systématiquement tout élément de fond politique au profit de l'écume politicienne. Jamais le récit de France 2 ne semble vouloir dépasser les frontières de la personne Rima Hassan. À une exception près, lorsque cette dernière est filmée durant une poignée de secondes pour évoquer la Nakba, lors d'une exposition à laquelle ont été conviés les journalistes de l'équipe de France 2. Mais le dispositif est tellement engoncé dans les « polémiques » du microcosme politico-médiatique qu'il réussit cet exploit : inciter les téléspectateurs à ne percevoir ces informations que comme une banale opération de communication.
La voix off reprend : « Rima Hassan serait la victime d'un procès politique. ». Le documentaire entend bien démontrer le contraire…
Après une courte partie « biographique », avec photos d'enfance et témoignages de voisins niortais, « Complément d'enquête » revient sur l'éclosion médiatique puis politique de Rima Hassan... et donne dans le registre habituel du journalisme politique : « La direction insoumise mise alors [pour les élections européennes] sur ce nouveau visage, afin d'attirer des voix » ; « l'eurodéputée est devenue l'une des principales porte-flingues de Jean-Luc Mélenchon » ; « c'est une comète politique » ; « certains l'ont mauvaise en interne », etc.
Voilà pour la partie « à décharge » (c'est relatif) de ces quelques minutes de portrait, cherchant avant tout à construire un fétiche ; vient maintenant la partie « à charge ». Le reportage s'arrête donc quelques minutes sur… le keffieh de Rima Hassan. Sujet crucial : images d'archive de son apparition avec un keffieh lors d'un rassemblement NFP, écho de l'écho médiatique (déjà démesuré) de l'époque, images du Parlement européen, des remontrances de sa présidente… Près de deux minutes, et 6 occurrences du mot « keffieh », voilà qui justifie sans doute sa place dans le titre de l'émission sur la « méthode » de Rima Hassan.
Vient donc, fort logiquement, la partie « tweet et polémiques ». À nouveau, la voix off empile des bouts de publication sur X, lus d'une voix terrible. « Des phrases chocs, qui lui valent aujourd'hui, tout comme Jean-Luc Mélenchon, d'être qualifiée d'antisémite par bon nombre de ses opposants », rabâche la narration. S'enchaînent alors plusieurs « extraits » de ces fameux opposants, dans un concours de la petite phrase la plus violente : « Rima Hassan enchaine les tweets […] qui sont antisémites » (Sylvain Maillard, Renaissance) ; « Elle ne flirte pas avec l'antisémitisme, elle est antisémite » (Robert Ménard) ; ou encore la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon : « Nous avons une eurodéputée du Hamas à Bruxelles, et une porte-parole de l'antisémitisme en France. » D'aucuns auraient pu juger nécessaire de préciser, à ce stade, que Rima Hassan n'est ni condamnée ni même poursuivie pour « antisémitisme », mais pas l'équipe de « Complément d'enquête », qui n'en dit mot.
Et pour examiner ces accusations d'une extraordinaire gravité, « Complément d'enquête » convoque et installe dans le rôle de l'expert Jonas Pardo, présenté comme un « chercheur », « issu de la gauche radicale ». Ce dernier n'est en fait pas chercheur mais un militant associatif qui dispense des formations en lutte contre l'antisémitisme. Il est aussi le co-fondateur de Golem, un collectif qui s'en prend régulièrement à LFI (et à la « gauche radicale »). Cela ne disqualifie pas sa parole pour autant, mais la présentation est pour le moins incomplète, sinon trompeuse. Quoi qu'il en soit, le militant examine donc quelques tweets pour répondre à la question que se pose « Complément d'enquête » : Rima Hassan est-elle antisémite ? Selon lui, « l'eurodéputée flirte avec la ligne rouge », notamment parce qu'elle « multiplie les références au Crif ». Que l'ancrage à la droite et à l'extrême droite du Crif soit un fait parfaitement documenté, tout comme son alignement inconditionnel, depuis les années 2000, avec la politique israélienne, et que ces faits expliquent largement la conflictualité récurrente entre cette association et des élus de gauche aurait sans doute été un élément utile à la bonne compréhension de la situation. Mais Pardo poursuit son raisonnement – du moins les bouts de son raisonnement que les journalistes ont sélectionné et choisi de diffuser, sans y opposer aucune contradiction : c'est bien là le rôle dévolu à « l'expert ».
« Complément d'enquête » revient ensuite pendant plusieurs minutes sur l'affaire « Le Crayon », mille fois débunkée, et enchaîne sur d'autres passes d'armes : Rima Hassan vs François-Xavier Bellamy ; Rima Hassan vs Raphaël Enthoven, etc.
La révélation avait été teasée les jours précédant la diffusion et s'étalait déjà partout dans la presse : selon « Complément d'enquête », le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a lui-même participé à la propagation de la grossière fake news visant Rima Hassan en avril dernier. L'émission entreprend alors de reconstituer la garde à vue, avec des images d'illustration tournées pour l'occasion. Le procédé a peut-être des vertus d'un point de vue cinématographique, mais du point de vue journalistique, il entretient la confusion : on y voit des images floutées, supposées être un commissariat, puis des gros plans sur des contenants de drogue. La séquence réaffirme bien sûr qu'il n'y avait aucune drogue dans le sac de Rima Hassan, mais parle « de matières blanches », montre un sachet étiqueté « 3-MMC » et figure à l'image des choses qui ressemblent à de véritables drogues.
Bref, en cédant à une mise en scène spectaculaire, « Complément d'enquête » rend illisible sa propre séquence, et le commentaire superposé aux images… dit le contraire de ce que les images montrent. Après avoir narré le déroulé de la garde à vue, le reportage évoque la propagation éclair de la fake news, de BFM-TV à Europe 1. Et a l'élégance d'oublier de citer France 2 parmi les médias qui ont participé à sa diffusion, alors même que la fausse information sur « la drogue de Rima Hassan » a fait l'ouverture du JT de Léa Salamé.
Arrive enfin la révélation explosive : « Mais alors, qui a pu transmettre de telles informations aux journalistes ? » se demande la voix off. « Une scène que nous vous révélons vient jeter le trouble sur le rôle joué par le ministre de l'Intérieur » : alors qu'il accompagne le Premier ministre lors d'un déplacement, Laurent Nuñez confirme à des journalistes les « informations » mensongères sur « la drogue de Rima Hassan ». Plusieurs journalistes témoignent anonymement de cette scène dans le « Complément d'enquête » :
- Témoin 1 : Dans le train, on a demandé à Nuñez si c'était vrai que Rima Hassan avait de la drogue dans son sac. Et il nous a dit « il se peut que ce soit exact ». Ensuite il nous dit que c'est un truc « de synthèse » et que le deuxième produit c'est un dérivé de la cocaïne […].
- Témoin 1 : Il nous explique qu'elle est en garde à vue et qu'on a trouvé deux types de drogues sur elle. […] Sur le coup je me dis « mais il ne se rend pas compte qu'il est en train de nous donner des informations totalement confidentielles ? Que peut-être, un ministre de l'Intérieur ne devrait pas dire ce genre de choses à côté de son Premier ministre, au milieu d'un wagon-bar ?
- Témoin 2 : J'ai noté « drogue de synthèse dérivée de la cocaïne ». Il confirme cette histoire, c'est pour ça que moi je rentre à la rédac et je leur dis « Je vous assure ! » En fait, c'est étonnant que ça vienne de si haut
Pour la critique des médias, ces déclarations sont du petit lait : on y trouve un concentré de nombreuses pratiques habituelles du journalisme de préfecture et de connivence, qui ont, en l'occurrence, concouru à la propagation d'une fantastique fake news, crédibilisée, donc, depuis les plus hauts sommets de l'État, contre une élue d'opposition. Nous pourrions appeler cela du « super-journalisme de préfecture », dans lequel la source que l'on recrache sans distance est tout simplement le « premier flic de France » – plutôt que le parquet, ou un syndicaliste policier trop bavard, lesquels ont également cotisé dans ce cas d'école.
Invité pour le contradictoire par « Complément d'enquête », Laurent Nuñez se dérobe à la dernière seconde, alors que les caméras et les lumières sont déjà installées dans son bureau. C'est finalement en commission à l'Assemblée nationale qu'il répond : sa ligne de défense consiste à dire que les « informations » (sic) étaient « déjà dans la presse », feignant d'ignorer tout le crédit qu'il y avait apporté en les confirmant aux journalistes en tant que ministre de l'Intérieur. Les journalistes ainsi intoxiqués par les confirmations de Nuñez s'imaginent peut-être que cela les exonère (un peu) de la faillite totale d'avril dernier. Mais il n'en est rien : croyance aveugle dans les sources officielles, recoupements inexistants, passage du contradictoire par pertes et profits… Voilà à nouveau réunies ces détestables routines du journalisme de préfecture, et c'est parce qu'elles sont anti-journalistiques qu'elles ont permis à une fausse information aussi grossière de se propager à cette vitesse.
Puis vient la conclusion du reportage, qui, bouclant la boucle, recadre son sujet en revenant sur l'essentiel, aux yeux de ceux qui fabriquent ce genre de « documentaire » : « En attendant, chez LFI pas question de lâcher leur icône… » Hiérarchie de l'information, disions-nous : nous venons d'entendre une révélation fracassante, sur l'un des plus hauts personnages de l'État ; mais le reportage se conclut par des considérations politiciennes sur « l'incarnation de la nouvelle France », « l'icône » Rima Hassan.
Comme à l'accoutumée, les numéros de « Complément d'enquête » se terminent par un entretien d'une vingtaine de minutes. C'est Rima Hassan qui est installée dans le fauteuil rouge. L'entretien qui suit est un modèle de garde à vue journalistique. 5 minutes et 30 secondes sont consacrées aux révélations de « Complément d'enquête »… et 13 minutes et 30 secondes aux tweets de Rima Hassan ! L'entretien dure 19 minutes au total, mais Tristan Waleckx a la parole, en cumulé, près de 7 minutes, soit plus d'un tiers du temps de parole. Au cours des 12 minutes restantes, l'eurodéputée est interrompue… 31 fois. Soit une fois toutes les 23 secondes, en moyenne. Vidéo :
Les 45 premières minutes de « Complément d'enquête » ne contenaient aucune information originale : une simple collection de polémiques artificielles déjà passées ou d'affaires déjà classées. Au contraire des révélations sur Laurent Nuñez, reprises dans la foulée par la quasi-totalité des médias. C'est d'ailleurs à propos du « Nuñez gate » que Tristan Waleckx est convoqué « Au Poste », l'émission en ligne de David Dufresne. Revenant sur la diffusion médiatique de la fake news, Dufresne le questionne sur l'aspect « confondant pour un certain nombre de journalistes politiques » des confessions qu'il a enregistrées. Waleckx, lui, ne voit pas le problème :
Tristan Waleckx : […] En l'espèce, [les journalistes politiques] ont fait leur travail. Je me mets à leur place […], si nous-mêmes on avait eu les confidences d'un ministre nous expliquant que telle personne s'est retrouvée avec de la drogue sur elle pendant une garde à vue, on aurait sans doute sorti l'info.
Puis se ressaisit et ajoute :
Tristan Waleckx : Normalement une source ça se recoupe, etc., mais c'est vrai que tout dépend un peu de la qualité de la source.
Tristan Waleckx n'a donc tiré aucune leçon de cet incroyable épisode de journalisme de préfecture, qu'il participe pourtant à documenter. « Les journalistes ont fait leur travail », dit-il, en oubliant de vérifier et de recroiser ; c'est que, une source ça se recroise, mais « tout dépend un peu de la qualité de la source ». Et pas de la qualité du journaliste – ou du moins, du journalisme qu'il prétend pratiquer ? Pour ces spécialistes de l'investigation dépolitisée qui n'imaginent même plus que le pouvoir peut mentir, « si c'est le ministre qui l'a dit, c'est que c'est vrai ». La moralité de cette histoire est pourtant inverse : si la fake news a pu se propager à cette vitesse, c'est précisément parce que les journalistes n'ont pas fait leur travail.
Jérémie Younes
[1] Au détour d'une phrase et en toute fin de reportage, la rédaction de « Complément d'enquête » mentionne bien une prise de position de cinq rapporteurs de l'ONU. Pour en dire quoi ? Strictement rien, alors que dans leur courrier du 29 juin, ces défenseurs des droits humains et des libertés publiques avancent de nombreux éléments étayés pour alerter sur un possible « harcèlement politique et judiciaire à l'encontre de Mme Hassan », lequel s'inscrirait dans « une tendance croissante de répression par les autorités françaises des voix qui défendent les droits du peuple palestinien ». Pour une « investigation » qui prétendait enquêter sur « l'élue la plus poursuivie de France », ces omissions, ainsi que l'impasse systématique sur des éléments aussi anecdotiques que les groupes de pression pro-israéliens en France, la judiciarisation et la criminalisation des expressions relatives à la question palestinienne, l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme ou encore le racisme anti-palestinien relèvent, pour le moins, de fautes déontologiques et politiques majeures. Mais on l'a dit, l'objectif est ailleurs et l'exercice du « journalisme »... une vulgaire profession de foi.