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19.04.2024 à 04:00

Jean Bonald G. Fatal, Jacques Belzin : « En Haïti, pour régler de manière concrète et définitive l'insécurité, il faut résoudre le problème du chômage et donner de l'emploi »

Frédéric Thomas

Depuis le 29 février 2024, Haïti est en proie à une nouvelle vague de violence orchestrée par les bandes armées. Le Premier ministre, Ariel Henry, en voyage à l'étranger et dans l'incapacité de rentrer dans le pays, puis lâché par Washington qui le soutenait à bout de bras jusque-là, a annoncé sa démission le 11 mars.
Sous l'égide de la Communauté des Caraïbes (Caricom), un Conseil présidentiel de sept membres (et de deux observateurs) – issus des partis politiques, du secteur privé et de la société civile –, (...)

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Texte intégral (1614 mots)

Depuis le 29 février 2024, Haïti est en proie à une nouvelle vague de violence orchestrée par les bandes armées. Le Premier ministre, Ariel Henry, en voyage à l'étranger et dans l'incapacité de rentrer dans le pays, puis lâché par Washington qui le soutenait à bout de bras jusque-là, a annoncé sa démission le 11 mars.

Sous l'égide de la Communauté des Caraïbes (Caricom), un Conseil présidentiel de sept membres (et de deux observateurs) – issus des partis politiques, du secteur privé et de la société civile –, a été mis en place. Il devra nommer un Premier ministre par intérim et organiser une phase transitoire en vue d'organiser des élections. La communauté internationale et singulièrement les États-Unis appellent ainsi à organiser dans l'urgence une transition qu'ils ont obstinément rejetée alors qu'elle était au cœur du projet de l'Accord de Montana, signé le 30 août 2021, réunissant un large éventail d'acteurs de la société civile, dont les syndicats.

Quelle analyse les syndicats haïtiens font-ils de la crise actuelle et du Conseil présidentiel ? Comment voient-ils le rôle des acteurs internationaux et de la mission multinationale armée sollicitée par Ariel Henry, autorisée en octobre 2023 par l'ONU, et qui devrait se déployer sous autorité kényane ?

Jacques Belzin, président de la Confédération des travailleurs haïtiens (CTH) et Jean Bonald G. Fatal, président de la Confédération des travailleurs et travailleuses des secteurs public et privé (CTSP) ont donné un entretien à Equal Times.

Comment arrivez-vous à travailler dans la situation actuelle ?

Jean Bonald G. Fatal : Personnellement, je ne peux pas travailler. Je travaille comme fonctionnaire, mais beaucoup de bâtiments de l'État sont occupés par les gangs ou ont été brûlés par eux. D'autres sont fermés par peur des incendies et des pillages. D'autres encore sont occupés par des gens qui ont dû fuir leurs maisons à cause de la violence. Pratiquement tout le monde est terré chez soi. Il n'y a, à Port-au-Prince, aucune possibilité d'organiser des réunions présentielles, alors nous faisons des réunions virtuelles.

Jacques Belzin : On est bloqué chez soi, mais, en tant que responsable d'une organisation syndicale, on est obligé de travailler, d'assumer sa responsabilité, de porter les revendications des travailleurs. Il faut préciser cependant que le problème de l'insécurité frappe tout particulièrement Port-au-Prince, qui est occupé à plus de 90% par les gangs armés ; les autres départements du pays fonctionnent, les gens travaillent et on doit les accompagner.

Comment analysez-vous la situation et la mise en place, facilitée par la Caricom, de ce Conseil présidentiel qui aurait la charge d'assurer la transition ?

J.B.G.F. : Nous sommes dans une crise, conçue, nourrie par la communauté internationale, et celle-ci continue dans les mêmes erreurs. Ainsi, la Caricom a invité comme acteurs pour discuter de la crise les mêmes personnes qui ont provoqué cette crise. Par exemple, les employeurs, parmi lesquels ceux qui avaient signé l'accord du 21 décembre 2022 de l'ex-premier ministre, Ariel Henry. Ils sont présents alors que le secteur formel ne représente qu'entre 8 et 12% de l'économie et que les syndicats, qui représentent les travailleurs et travailleuses tant de l'économie formelle qu'informelle, n'ont pas été invité à la table de négociation !

Exclusion des syndicats, mais aussi des femmes. Dans ce conseil de neuf personnes, il y a huit hommes et une seule femme. Et une femme désignée à la toute dernière minute, à la suite du retrait d'un homme, qui est observatrice ; elle n'aura aucun droit de vote. Ceux qui vont décider seront sept hommes.

J.B. : Le dossier Haïti est maintenant entre les mains de la Caricom. Nous lui avons adressé une correspondance pour demander l'intégration des représentants des travailleurs et travailleuses à la table des négociations. On pourrait dire que le secteur syndical se fait représenter indirectement à travers Fritz Jean qui a été désigné comme le représentant de l'Accord de Montana dont nous faisons partie, mais la CTH et la CTSP ont demandé de participer directement aux négociations.

C'est aussi que l'accord de Montana est en partie dénaturé. Des partis politiques traditionnels l'ont intégré, puis se sont retirés. D'autres ont même rejoints Ariel Henri pour affaiblir cet accord. Les politiques ne pensent qu'à leurs intérêts politiciens et dénaturent l'objectif de cet accord qui est d'engager « une transition de rupture ». Il faut que la société civile organisée arrive – ce n'est pas encore le cas – à instituer une masse critique qui fasse levier pour constituer un pouvoir de transition.

Vous ne mettez guère d'espoir dans le Conseil présidentiel ?

J.B.G.F. : C'est une montagne qui va accoucher d'une fourmi. Haïti a fait plusieurs expériences de ce mode de gouvernance, sans résultat ; cela a, à chaque fois, échoué.

J.B. : En 1986, après le départ de Duvalier, on a eu une sorte de conseil présidentiel ; cela n'a pas donné de résultats. Je ne veux pas être prophète de malheur ni un oiseau de mauvais augure, mais il y a peu de chance pour que ce Conseil présidentiel remplisse la mission pour laquelle il a été créé. Est-ce que les choses vont évoluer ?

Qu'en est-il de la perspective de la mission multinationale armée ?

J.B.G.F. : C'est une mauvaise blague. En-dehors du problème de légitimité d'une intervention internationale, cette force n'a aucune capacité pour résoudre la crise. Si on voulait vraiment aider Haïti, il faudrait soutenir les forces armées et policières haïtiennes, leur donner des équipements et des armes. Le problème, ce n'est pas la police en tant que tel, mais sa gouvernance ; les politiques qui prennent les décisions et fixent les grandes lignes de la stratégie de la police.

J.B. : Il faut une force pour contrecarrer les actions de ces bandits - je parlerais même de « terroristes », car les actes qu'ils commettent sont de nature terroriste. Sans cela, il n'y aura pas de paix. La police nationale est là, mais, il faut le dire, elle est gangstérisée. On doit quand même réformer ses structures pour la renforcer. Il faut d'abord attendre l'installation du Conseil présidentiel. Mais pour que le Conseil soit installé, il faut un dégel de la situation sécuritaire. On est dans un cercle vicieux.

En tant qu'organisations syndicales, avez-vous des propositions pour sortir de cette crise ?

J.B.G.F. : En-dehors des gangs, le problème, c'est le chômage. Plusieurs milliers de jeunes font partie des bandes armées car ils n'ont aucun espoir. L'espoir est mort. Nous voulons éradiquer les gangs, mais on ne peut pas le faire uniquement avec les armes. Il faut attaquer le problème à ses racines. Le problème des armes est ponctuel, mais pour régler de manière concrète et définitive l'insécurité, il faut résoudre le problème du chômage et donner de l'emploi, ainsi que d'autres perspectives à la jeunesse haïtienne.

J.B. : Le chantier économique est prioritaire. Il ne peut pas y avoir de paix sans une économie qui fonctionne. Nous vivons dans un pays centralisé où tout se trouve à Port-au-Prince, où la douane est vandalisée, où nous avons perdu plus de 26.000 emplois dans le secteur textile et où l'État n'arrive même pas à payer ses fonctionnaires. Il faut mettre sur pied une commission économique multisectorielle et que l'État et les bailleurs renforcent l'économie nationale.

Quel rôle peuvent jouer les acteurs internationaux ?

J.B.G.F. : On parle de l'Ukraine, de Gaza, alors que notre situation est tout aussi grave. On voudrait que Confédération syndicale internationale (CSI) soit plus exigeante envers l'OIT, Organisation internationale du travail, qui a aussi été créée pour empêcher ce type de crimes contre la population. On compte sur les syndicats pour soulever la conscience internationale sur ce qui se passe en Haïti car nous vivons dans un pays où les gangs tuent, pillent, violent en toute impunité. Il faut un réveil national et international.

J.B. : Il faut que cesse l'hypocrisie de la communauté internationale. Elle a contribué à créer une situation et nous sommes en train d'en payer les conséquences. En ma qualité d'Haïtien, je ne demande pas à la communauté internationale de venir régler la crise à notre place, mais elle a une grande responsabilité. D'ailleurs, d'où proviennent les armes des gangs ?

Pourquoi les États-Unis donnent tant d'argent à Israël pour écraser la Palestine et rien ou si peu pour renforcer notre police, alors que nous sommes leurs voisins, à moins de deux heures de vol ? Et il faut que l'Europe ne se laisse pas entraîner par les États-Unis, que les citoyens européens sachent qu'on a besoin de leur solidarité.

17.04.2024 à 10:04

La remise en cause du gouvernement suédois contre l'aide au développement est une attaque contre le syndicalisme et la démocratie

[Ce texte est une tribune conjointe de la Confédération suédoise des syndicats (LO), la Confédération suédoise des employés professionnels (TCO) et la Confédération suédoise des associations professionnelles (SACO).]
Les droits syndicaux sont des droits démocratiques. Ce constat s'impose de plus en plus dans un monde où un nombre croissant de régimes limitent la liberté d'expression et le droit à la syndicalisation. Dans les pays où le pouvoir est entre les mains de dirigeants autoritaires, les syndicats (...)

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Texte intégral (993 mots)

[Ce texte est une tribune conjointe de la Confédération suédoise des syndicats (LO), la Confédération suédoise des employés professionnels (TCO) et la Confédération suédoise des associations professionnelles (SACO).]

Les droits syndicaux sont des droits démocratiques. Ce constat s'impose de plus en plus dans un monde où un nombre croissant de régimes limitent la liberté d'expression et le droit à la syndicalisation. Dans les pays où le pouvoir est entre les mains de dirigeants autoritaires, les syndicats sont souvent parmi les premiers à être interdits d'activité. Grâce à des accords de coopération conclus avec l'Agence suédoise de coopération internationale pour le développement (connue sous l'acronyme SIDA pour Swedish International Development Authority), le mouvement syndical suédois, à l'instar d'autres secteurs de la société civile, a longtemps été un acteur important de l'aide suédoise au développement.

L'activité syndicale internationale est fondée sur notre mission syndicale principale et s'appuie sur les conventions des Nations unies et de l'Organisation internationale du travail relatives aux droits humains, syndicaux et démocratiques, que la Suède a également approuvées. La décision de la SIDA de mettre un terme à tous les accords avec la société civile suédoise, annoncée en mars, risque d'avoir des conséquences gravement négatives sur la capacité du secteur suédois de l'aide au développement à atteindre les objectifs du Programme à l'horizon 2030 pour le développement durable, à savoir la réduction de la pauvreté et le développement de la démocratie notamment.

En coopération avec des organisations locales, les syndicats et le reste de la société civile suédoise sont bien ancrés dans les sociétés où nous travaillons, ce qui est souvent une condition préalable à une aide au développement efficace. Par l'intermédiaire de l'organisation d'aide au développement Union to Union, le mouvement syndical suédois soutient, entre autres, 100 projets de développement syndical dans autant de pays.

Au travers de projets de développement, nous œuvrons collectivement pour des conditions d'emploi sûres, contre les menaces, la violence et le harcèlement, pour un espace démocratique élargi, pour le renforcement de l'égalité entre les hommes et les femmes et pour l'utilisation durable des ressources de la planète.

Dans un contexte de mondialisation, les activités des entreprises s'étendent au-delà des frontières et il faut donc que les activités syndicales fassent de même.

Par exemple, une première étape dans les activités syndicales soutenues par Union to Union pourrait consister à renforcer la possibilité pour les employés de se syndicaliser dans une usine et de commencer à négocier avec l'employeur pour obtenir de meilleurs salaires et des conditions de travail plus décentes. Cette étape n'est pas facile. Dans de nombreux pays, créer un syndicat peut signifier une menace pour la vie ou la santé.

SIDA, reconsidérez cette décision !

Il y a plus de 100 ans, la syndicalisation avait constitué le premier pas vers le modèle de marché du travail performant que nous connaissons aujourd'hui en Suède ; un modèle qui a contribué à réduire le nombre de jours de grève et donc à favoriser le développement économique des entreprises suédoises et de la Suède dans son ensemble.

Depuis quelque temps, la SIDA est chargée par le gouvernement d'étudier les changements à apporter à l'aide financière accordée aux organisations stratégiques partenaires. Le gouvernement souhaitait notamment que la SIDA prenne elle-même en charge la distribution de l'aide financière aux organisations locales dans les pays partenaires. Cela sonnerait pour ainsi dire le glas du rôle de la société civile suédoise dans l'aide suédoise au développement. En vertu de la mission qui lui a été confiée, la SIDA devait soumettre ses propositions au gouvernement pour le 8 avril au plus tard.

Or, la SIDA a choisi de mettre un terme à tous les accords conclus avec la société civile. Pour les personnes concernées, cela se traduira par des coupes sombres et l'arrêt complet des opérations dans différentes parties du monde.

Dans son programme de réforme de l'aide au développement, le gouvernement précise qu'il souhaite contribuer à une société civile forte et soutenir les organisations, les mouvements démocratiques, les acteurs et les réseaux qui défendent les droits humains et qui surveillent et protègent la démocratie et les principes de l'État de droit. La décision de la SIDA va dans la direction opposée.

Nous exhortons la SIDA à réviser sa décision hâtive et nous demandons au gouvernement de montrer rapidement qu'il s'engage à encourager l'agenda des réformes. Cela permettrait non seulement d'ancrer l'aide au développement dans les pays bénéficiaires, mais aussi d'en asseoir les fondements dans la société civile suédoise. Les activités syndicales mondiales créent la démocratie. Et le monde a besoin de plus de démocratie, pas moins.


Cet article a initialement été publié en suédois sur le site Web d'actualités Arbetet.

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