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Directrice de publication : Aude Lancelin

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01.09.2026 à 14:51

« Hold-up sémantique: comment l’extrême droite vampirise les mots de la gauche »

« Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Le 4 juillet 2026, lors d’un meeting à Liévin dans le Pas-de-Calais, l’ancienne présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ponctue son annonce de candidature à la présidentielle de 2027 par une phrase du « Chant des partisans », écrit en 1943 par Joseph Kessel … Continued
Texte intégral (4301 mots)

« Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Le 4 juillet 2026, lors d’un meeting à Liévin dans le Pas-de-Calais, l’ancienne présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ponctue son annonce de candidature à la présidentielle de 2027 par une phrase du « Chant des partisans », écrit en 1943 par Joseph Kessel et Maurice Druon, symbole de la résistance au nazisme et au fascisme.

En 1935, le fondateur des phalanges espagnoles (parti national syndicaliste d’inspiration fasciste), José Primo de Rivera, co-compose « Cara al sol », un hymne qui exprime l’absence de peur devant la mort du combattant convaincu par ses idées, qui devient le symbole du franquisme. Toujours chanté aujourd’hui, bras droit levé, par les néofascistes espagnols et devenu une référence internationale de l’autoritarisme, ce chant s’inspire d’un poème écrit en 1891 par José Martí, fondateur du Parti révolutionnaire cubain, un des martyrs de l’indépendantisme cubaine contre… l’occupant colonial espagnol.

Près de 90 ans d’écart mais un même procédé : l’extrême droite s’empare de références culturelles et historiques de la gauche. Elle n’hésite pas, y compris, à faire preuve de révisionnisme et à inverser l’histoire, comme lorsque Jordan Bardella accuse Jean-Luc Mélenchon de « relents fascistes » pour son supposé antisémitisme en déclarant : « On a l’impression d’assister à un retour des années 30. »

Il ne s’agit que de trois exemples, dans des contextes différents, d’appropriation de mots, symboles et luttes qui appartiennent à l’histoire des luttes ouvrières et de la gauche. L’extrême droite, observe le sociologue Philippe Corcuff, « a appris à réutiliser la tradition critique de la gauche en la déconnectant de tout horizon émancipateur ».

Et si, sous le mépris public affiché de la gauche, non pas considérée comme un adversaire, mais constituée en « ennemie », il y avait une connaissance des stratégies qui ont fonctionné pour celle-ci ? Et si l’extrême droite appliquait le vieux précepte de l’Art de la guerre de Sun Tzu : « Connais ton ennemi », jusqu’à vampiriser son lexique et ses méthodes ?

Jordan Bardella, président du RN, anciennement FN, fondé par d’anciens SS, en pleine inversion accusatoire sur le plateau de Cnews/ Europe 1 en mars 2026, qualifie La France Insoumise de parti « fasciste »

Le hold-up en actes 

La gauche a pu tenir implicitement que certains concepts et luttes lui appartenaient en propre, et qu’ils étaient inassimilables par d’autres forces politiques. C’est pourtant au nom de valeurs qu’hier elle combattait (laïcité, féminisme, droits des homosexuels…) que l’extrême droite légitime sa xénophobie et son rejet de l’islam. Comme si certaines conquêtes s’étaient versées dans un « pot commun » de la vie politique et sociale ; comme si, paradoxale réussite, ce qui était hier un enjeu de lutte était aujourd’hui communément admis (égalité hommes-femmes, homosexualité…). Au point d’oublier l’histoire de ces luttes et l’adversité qu’elles ont rencontrée à droite et à l’extrême droite. Jusqu’à assister à l’émergence d’un « fémonationalisme » (Némésis) ou d’un « homonationalisme », tous deux ne reconnaissant et n’attribuant de violences commises que par les « étrangers » ou y voyant les conséquences d’un « ensauvagement » de la société dont ceux-ci seraient seuls responsables.

Ces évolutions illustrent la théorie des « signifiants flottants » d’Ernesto Laclau (1935-2014), Par ce concept, le politologue argentin désigne « des termes et concepts suffisamment polysémiques pour être interprétés, compris et utilisés stratégiquement de différentes manières par divers groupes sociaux à des fins hégémoniques », comme le résume Alberto Romele, universitaire spécialisé dans l’étude des médias.

La classe politique

Pendant plus d’un siècle, les lois sur la laïcité ont été la cible des catholiques. En France, ceux qui attaquaient les lois de 1905 appartenaient presque invariablement à la droite ou l’extrême droite. Pourtant, certains de leurs héritiers s’en réclament aujourd’hui… de façon stratégique : contre les musulmans, et non pas pour la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. L’image est saisissante : Marion Maréchal, qui ne cache pas son identité chrétienne et fréquente les milieux ultra-catholiques, pose devant la mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg, la plus grande d’Europe, pour en critiquer la construction notamment au nom de la laïcité. 

Cette appropriation, qui est un axe fort de la « dédiabolisation » du Front — puis Rassemblement — national, parle aussi de failles à l’intérieur des gauches, qui l’ont rendue possible. Depuis la loi sur les signes religieux de 2003-2004, une partie de la gauche — en particulier influencée par le courant décolonial — entretient une défiance vis-à-vis de la laïcité, frappée du stigmate d' »islamophobie », au risque de perdre de vue sa valeur philosophique émancipatrice. Face à elle, un camp dit « républicain », de Manuel Valls au Printemps républicain, en passant par Caroline Fourest et son hebdomadaire Franc-tireur, qui n’a cessé d’afficher sa fermeté sur ce terrain et de renforcer, au sein de la gauche radicale, la certitude que la laïcité était surtout orientée contre les musulmans. L’extrême droite en a intelligemment tiré profit, « polluant » davantage encore cette notion.

Le même glissement s’observe avec la question du travail. Dans Le Piège identitaire (L’Échappée, 2022), l’Espagnol Daniel Bernabé diagnostique un relatif abandon, par la gauche, du socle universel de ses luttes historiques au profit de questions identitaires. La droite radicale a investi ce terrain délaissé, en imposant une tout autre signification. Si la gauche opposait verticalement les travailleurs aux patrons et le travail au capital, la droite substitue une polarisation horizontale : les travailleurs et les ressortissants nationaux contre les « assistés », « profiteurs du système » ou contre les immigrés. La solidarité de classe se mue en compétition entre catégories populaires. Nicolas Sarkozy l’avait amorcé avec la « valeur travail » : la question du partage de la valeur économique est remplacée par le mythe du mérite individuel et l’encouragement à « travailler plus pour gagner plus ».

La critique des élites connaît un destin similaire. L’extrême droite, du boulangisme au fascisme historique, a, certes, souvent abrité des courants anti-élites — certains, même, anticapitalistes. C’est ce même phénomène qu’illustrent, entre autres, Javier Milei ou Santiago Abascal lorsqu’ils dénoncent « la caste »  ou encore le magazine Frontières qui consacre sa une et un dossier aux « oligarques qui financent la gauche ». Cette critique du pouvoir et de l’élite — pas infondée, notamment en Amérique latine, où le clientélisme et la corruption ont entaché les gouvernements progressistes — s’approprie jusqu’au vocabulaire issu de la critique sociale tout en le dévitalisant. L’opération permet, par la même occasion, de détourner l’attention de la question de l’ordre économique actuel, le capitalisme, dont la domination est bien sûr sans commune mesure avec celle de la « gauche » corrompue. 

Le cas de Frontières incarne un autre glissement : la critique des médias et de leurs liens avec les oligarques, portée depuis les années 1990 par la gauche radicale, de Noam Chomsky, à Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique ou Acrimed, se trouve ainsi vidée de sa dimension systémique. Loin de toute dénonciation du consensus néolibéral produit par la concentration des médias aux mains de quelques ultra-riches, Frontières vise seulement les oligarques qui financent des médias présentés comme « de gauche », ce dernier point étant au demeurant disctutable (Xavier Niel, Rodolphe Saadé, ou Daniel Křetínský), jamais ceux qui financent leur propre camp.

La notion de souveraineté connaît, elle aussi, un sort similaire. Ce terme portait une longue histoire de gauche : droit des peuples à l’autodétermination contre l’impérialisme, souveraineté alimentaire contre les multinationales, souveraineté monétaire contre les créanciers du FMI… La droite radicale le capte et le retourne contre les institutions supranationales — Union européenne et Nations unies en premier lieu — dénoncées comme confiscatoires. Ainsi, le « take back control » (« reprendre le contrôle ») de Neil Farage lors du Brexit, ne propose pas de restituer le pouvoir au peuple ; et tous défendent la poursuite de l’ordre économique du marché mondial. Le cas Bolsonaro est le plus éloquent : il a invoqué la protection de la « souveraineté nationale » contre la « menace étrangère » pour discréditer les critiques internationales sur la déforestation de l’Amazonie, pendant que son gouvernement autorisait des multinationales minières — Anglo American, Norsk Hydro ou encore l’entreprise française Imerys — à exploiter les ressources nationales.

La présence croissante la question écologique dans le débat public a aussi conduit à d’autres appropriations. En 2022, Marine Le Pen a ainsi fait campagne en parlant de « protectionnisme écologique » et de « localisme », détournant un lexique issu de la gauche écologiste. Le RN ou encore Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia parlent désormais de « souveraineté alimentaire », notion historiquement portée par le mouvement altermondialiste La Via Campesina ou, en France, par la Confédération Paysanne. Une étude de la revue Political Studies en 2026 documente la montée d’une « écologie patriotique » dans les droites radicales européennes, caractérisée par un enracinement et un localisme vidés de leur universalisme — le droit des peuples à définir leurs systèmes alimentaires — au profit d’un contenu ethno-nationaliste.  

La bataille culturelle 

Décidé à mener une « bataille culturelle », l’extrême droite s’est inspirée de la méthode gramsciste — ce qu’Alain de Benoist, fondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, 1969), revendique. Abandonnant la politique immédiate pour la « métapolitique », le GRECE théorise la conquête du pouvoir culturel comme moyen de conquête du pouvoir politique. La Nouvelle Droite retourne ainsi contre la gauche la théorie d’Antonio Gramsci en la vidant de son ambition d’émancipation des « subalternes » et de construction d’une société égalitaire. De Benoist va plus loin, publiant dans la revue Éléments des textes de Mehdi Ben Barka, Hô Chi Minh ou Malcolm X comme exemples de luttes de libération, pour alimenter un discours civilisationnel européen. L’anti-impérialisme, instrument d’émancipation et de lutte des classes, devient l’instrument d’un projet ethno-différentialiste.

Cette même appropriation a lieu avec la notion de minorité. Philippe de Villiers, sur CNews, s’empare d’une phrase attribuée à Lénine : « Ce sont les minorités qui font l’histoire. » Et de conclure : « Il y a une minorité de Français, de vrais réfractaires qui ne se laisseront pas faire. » La rhétorique de la minorité agissante — historiquement portée par les opprimés pour légitimer leurs luttes — est retournée en posture par des privilégiés et dominants qui se pensent assiégés. Elle peut aisément dériver en une forme de complotisme. Ainsi, l’essayiste et influenceur Augustin Laje, proche de Javier Milei, dont la chaine Youtube a plus de 2,7 millions d’abonnés, décrit-il dans son livre Mondialisation: ingénierie sociale et contrôle total dans le XXIe siècle, les mécanismes grâce auxquels, selon lui, une élite technocratique et transnationale cherche à imposer sa vision libérale. Sa principale cible: l’agenda 2030 des Nations unies, une initiative « néocoloniale et antidémocratique » qui viserait à instaurer une « dictature globale »

Philippe De Villiers, ancien ministre et fondateur du Puy du Fou, citant Lénine sur Cnews en octobre 2023

Simultanément, l’extrême droite revendique le vocabulaire des lanceurs d’alerte — Daniel Ellsberg, Edward Snowden, Julian Assange — pour désigner ses propres « vigies » (Philippe de Villiers et Marion Maréchal revendiquent cet attribut) contre « le péril islamique » ou le « wokisme ». Lanceurs d’alerte dont les cibles ne sont plus les crimes d’État ou les omissions de grandes entreprises, mais les migrants et les musulmans venus, selon eux, « grand-remplacer » les populations européennes. Des organisations comme les « observatoires » de l’Institut Thomas More, les Éveilleurs, les Veilleurs qui prient devant les lieux d’avortement en se réclamant de la désobéissance non-violente de Gandhi et du mouvement des droits civiques américains habillent en vigilance démocratique ce qui est, pour l’essentiel, une offensive réactionnaire.

Cette posture alimente une autre appropriation : l’esthétique rebelle. Dans son essai La Rébellion est-elle passée à droite ? (La Découverte, 2022), Pablo Stefanoni analyse comment la droite radicale a capturé le terrain de l’anti-establishment, historiquement propriété de la gauche. Joseph Heath et Andrew Potter l’avaient anticipé dès 2004 dans Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture (L’Échappée, 2020) : cette dernière, en intégrant la culture dominante, a neutralisé son potentiel subversif, favorisant les attitudes individuelles « rebelles » au détriment de l’ambition révolutionnaire et de la construction collective de la lutte. C’est peut-être dans cette dévitalisation politique de la rébellion qu’est venue se fondre la droite, pareille au bernard-l’hermite dans un coquillage vide, tandis que la gauche radicale l’abandonnait pour réaffirmer la nécessité de limites — morales, sociétales, écologiques. En France, Alain Soral a pavé la voie à Papacito, Valek et autres influenceurs insolents, qui se positionnent non pas comme conservateurs mais comme des rebelles résistant au « système ». 

Alors qu’elle est pourtant le camp de l’ordre bourgeois, la droite a réussi à briser son image « cul serré » et ringarde d’un conservatisme à cheval sur l’étiquette et les manières. L’extrême droite devient rebelle ou « cool », contre une gauche représentée en cartel d’austères donneurs de leçons.

La Furia, magazine satirique, revendique ainsi, comme une médaille de guerre, d’être « bannie des kiosques » — le vocabulaire de la censure et de la résistance culturelle, détournement de l’héritage de Fluide glacial, Hara-Kiri ou du Professeur Choron, au service d’une droite qui se veut transgressive contre le « politiquement correct ». Des « On ne peut plus rien dire » (CNews, Touche pas à mon poste) aux « Ils veulent nous faire taire » (« Derecha Fest », festival sud-américain itinérant d’idéologues d’extrême droite), ceux qui ont le pouvoir de parole se présentent comme censurés. En Argentine, la même esthétique irrigue la sphère libertarienne, de l’influenceur Emmanuel Danann au groupe underground Una Bandita Indie, dont les clips arborent des « A » anarchistes barrés, soit une esthétique rock ou punk au service d’une idéologie anti-État et anti-gauche. 

La société civile

Si la bataille culturelle s’est centrée sur la production des idées avec pour objectif de créer un « sens commun » renouvelé, une autre bataille s’est produite dans le champ militant : l’extrême droite cherchant à se réapproprier l’espace de la rue et des mobilisations citoyennes que la gauche seule occupait.

En 2012, les mobilisations contre le mariage homosexuel surprennent : non seulement la droite, chose inhabituelle, descend massivement dans la rue, mais les manifestations sont joyeuses et colorées. Frigide Barjot raconte dans son livre Qui suis-je pour juger ? (Salvator, 2014) comment, dès les premières manifestations, le cortège principal marche à distance de celui de Civitas, le référent historique de la lutte contre les droits des femmes et des homosexuels, jugé dorénavant trop austère. Déplacements en famille, ballons roses et bleus, musique : malgré l’identité ultra-catholique de ses organisateurs, le mouvement se veut cette fois populaire, horizontal, spontané — à l’image des grandes mobilisations de la gauche. 

Manifestation contre le mariage homosexuel à Strasbourg en février 2013

La stratégie de mobilisation de masse inspirée des mouvements de la gauche citoyenne et dont Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif pour tous (devenu le Syndicat de la famille), est une des principales divulgatrices entre 2014 et 2020, inclut également un retournement sémantique. La Manif pour tous n’est pas « contre » le mariage homosexuel, mais « pour » la famille, « pour » la vie, « pour » l’ordre naturel. SOS Calvaires évoque le nom de SOS Racisme. L’Institut pour la dignité humaine (Dignitatis Humanae Institute), soutenu par Steve Bannon, et le Centre pour la famille et les droits humains (C-FAM) dirigé par Augustin Ruse, deux soutiens de Donald Trump, habillent une offensive conservatrice dans le vocabulaire des droits humains universels… que ce camp politique fait reculer partout où il exerce le pouvoir. 

À Madrid, le syndicat d’extrême droite créé par Vox, est nommé Solidaridad (« Solidarité »), son organisation de jeunesse, récemment disparue, portait elle le nom de Revuelta (« Révolte »), tandis que, en France, le Printemps français (2014) utilise un poing levé pour emblème et le slogan « On lâche rien ». Quant à l’Institut Thomas-More, financé par Pierre-Édouard Stérin, il parle de « guérilla juridique ». Peu à peu, le lexique de l’émancipation — révolte, résistance, dignité, droits — est retourné contre les acquis qu’il avait contribué à construire.

En Espagne, HazteOír (« Fais-toi entendre »), fondé en 2001 par Ignacio Arsuaga et proche de Vox, créé en 2013 CitizenGO — explicitement décrit dès son origine, selon les documents obtenus par OpenDemocracy, comme la version conservatrice des plateformes Avaaz, MoveOn et Change.org. Ce n’est pas une inspiration vague : conseillé par les stratèges américains du Congrès mondial de la famille, HazteOír répète les stratégies de Greenpeace et d’Amnesty International, leur langage, leur style visuel, leurs structures de mobilisation et de pétitions. CitizenGO revendique aujourd’hui près de 19 millions de membres. La mobilisation en ligne devient un des pôles d’action de l’extrême droite, à l’image de l’initiative citoyenne européenne « One of Us », qui a recueilli 1,7 million de signatures contre le financement européen de la recherche sur les embryons.

La volonté d’impacter les politiques publiques s’est également étendue au champ du lobbying. Le Centre européen pour la loi et la justice du lobbyiste Gregor Puppinck ou encore le Syndicat de la famille, pour ne citer qu’eux, multiplient les saisines du Conseil des droits de l’homme de l’ONU et de la Cour européenne des droits de l’homme et les coalitions transnationales d’ONG. La droite conservatrice a adopté les formes organisationnelles et institutionnelles du camp progressiste pour combattre les droits que ce dernier, par ses luttes, avait contribué à élaborer.

L’aboutissement de cette logique mimétique est la constitution d’une internationale réactionnaire structurée et citoyenne en réponse à l’internationale progressiste. Le Forum social mondial de Porto Alegre, né en 2001, symbole de l’altermondialisme et des gauches latino-américaines anti-impérialistes, anti-Davos délibéré, et le Groupe de Puebla, fondé en 2019 pour articuler les gauches latino-américaines et d’Europe méridionale, ont dorénavant leur pendant conservateur : la Charte de Madrid, publiée à l’initiative de Vox en 2021, les désigne explicitement comme ennemis et réunit autour de son texte Santiago Abascal, Giorgia Meloni, Javier Milei, José Antonio Kast, María Corina Machado ou encore Marion Maréchal. Année après année, les sommets « Viva », à l’initiative de Vox, ont invité à Madrid ces mêmes personnalités, mais aussi Viktor Orbán ou Geert Wilders, illustrant l’effort de structurer un réseau international symétrique à l’internationalisme militant bâti par la gauche. Ce faisant, l’internationale réactionnaire paraît également restaurer l’alliance transnationale des droites anticommunistes de la guerre froide.

L’appropriation de la sémantique de gauche par l’extrême droite n’est pas une cause, mais un symptôme, car ce qui rend un signifiant appropriable, c’est la rupture du lien vivant entre lui et les pratiques qui l’ont produit. Quand ce lien se relâche — par un retrait des corps intermédiaires de politisation de terrain : syndicats, cellules militantes ; par l’occupation du champ médiatique par certaines discours idéologiques plutôt que d’autres —, les mots se trouvent coupés de leur histoire et leur sens politique. C’est peut-être sur ce terreau que l’internationale réactionnaire s’approprie leur charge de révolte en les détournant avec un succès évident.

Mikaël Faujour et Grégoire Laurent


1« No me pongan en lo oscuro / A morir como un traidor / Yo soy bueno y como bueno / Moriré de cara al sol », soit : « Ne me jetez pas dans les ténèbres / Pour mourir en traître / Je suis bon et en tant que tel / Je mourrai face au soleil. »

26.08.2026 à 23:21

« 2027: peut-on encore y croire? » avec Rémi Lefebvre, Aude Lancelin et Harold Bernat

Huit mois avant la présidentielle, le citoyen français peut-il encore y croire ? Croire que le macronisme qui a noyauté les institutions de la Vème République et brutalisé le pays depuis tant d’années puisse laisser place à des jours meilleurs ? En dix ans, la forme des partis politiques a profondément changé. Alors que le … Continued
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Huit mois avant la présidentielle, le citoyen français peut-il encore y croire ? Croire que le macronisme qui a noyauté les institutions de la Vème République et brutalisé le pays depuis tant d’années puisse laisser place à des jours meilleurs ? En dix ans, la forme des partis politiques a profondément changé. Alors que le déclassement de la France est attesté, que la récession menace et que les fractures identitaires se creusent, nous entrons dans une année électorale aussi décisive qu’inquiétante. « Quartier Populaire » a fait sa rentrée en direct avec le politiste Rémi Lefebvre, auteur de « Faut-il désespérer de la gauche? », et professeur en sciences politiques à l’université de Lille. Le candidat Jean-Luc Mélenchon, peut-il vraiment l’emporter? Le bloc central est-il en voie de s’effondrer? La France peut-elle encore échapper au RN, qui fait aujourd’hui la course en tête? Tant de questions abordées avec Aude Lancelin et Harold Bernat sur QG

21.08.2026 à 11:26

Olivier Mannoni : « Ce qui menace la démocratie, c’est le détournement des mots »

Le 26 juin dernier, l’animateur Guillaume Pley invite l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, à s’exprimer sur Legend, le podcast le plus écouté de France. Ce dernier assène sans contradiction un grand nombre de contre-vérités sur les plus graves des sujets. Cette interview, automatiquement traduite et doublée en anglais via l’Intelligence artificielle sur YouTube, cumule … Continued
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Le 26 juin dernier, l’animateur Guillaume Pley invite l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, à s’exprimer sur Legend, le podcast le plus écouté de France. Ce dernier assène sans contradiction un grand nombre de contre-vérités sur les plus graves des sujets. Cette interview, automatiquement traduite et doublée en anglais via l’Intelligence artificielle sur YouTube, cumule aujourd’hui plus de 1,2 million de vues et bénéficie ainsi d’une forte visibilité internationale. Or, selon Olivier Mannoni, grand traducteur français et essayiste, « Il faut s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’IA en est incapable. » En octobre 2026 paraîtra son nouvel essai, « La pensée piétinée: pourquoi le fascisme écrase la culture » (éditions Héloïse d’Ormesson), dans lequel il propose une analyse approfondie de l’état de la culture contemporaine, et des attaques auxquelles elle doit faire face. Il y élabore notamment une critique vigoureuse de l’IA. Il rappelle que, loin d’être une intelligence, le terme étant lui-même un « faux ami » de l’anglais « artificial intelligence », l’IA est seulement une machine à calculer, entièrement fondée sur les probabilités. Quand ses effets se conjuguent avec ceux que la violence politique fait subir aux mots, le résultat est dévastateur. Interview par Louison Lecourt

Vous êtes l’un des grands traducteurs de l’allemand vers le français. Qu’est-ce qui vous a conduit à la traduction ?

Je suis issu d’une famille de germanistes, qui l’est devenue d’une drôle de manière. Mon grand-père paternel était libraire. En 1939, il est appelé dans la marine comme conscrit. Après l’armistice de juin 1940, il se trouvait au large de l’Angleterre. Il est revenu à bord d’un bateau qui a été coulé par un sous-marin allemand. Mon père s’est alors retrouvé orphelin à l’âge de 6 ans, car il avait déjà perdu sa mère. Or, au lieu de développer une colère contre ceux qui l’avaient laissé dans cette situation, il s’est mis à apprendre l’allemand. Il est devenu professeur d’allemand et a passé toute sa vie partagé entre un amour profond pour la culture allemande et une haine profonde du nazisme. Puis, il a commencé à me faire apprendre la langue parce qu’il était absolument persuadé que pour que la guerre ne recommence pas, il fallait connaître l’autre, et notamment sa culture. Depuis mes 6 ans, je n’ai jamais cessé de la pratiquer. À noter aussi que je n’ai aucune formation en traduction littéraire pour l’allemand. C’est aussi qu’à l’époque, ça n’existait pas, c’est-à-dire dans la première moitié des années 1970.

Vous avez consacré près de huit ans à la traduction de Mein Kampf, une édition critique pour les éditions Fayard, qui a donné naissance à deux ouvrages, Traduire Hitler et Coulée brune : comment le fascisme inonde notre langue. Comment en êtes-vous venu à traduire l’impensable ?

J’ai commencé en 2012. Donc, j’avais déjà à peu près 40 ans de métier. Parmi mes activités de traduction, il y a une part qui est consacrée à la littérature, une part qui est consacrée à la philosophie, et la troisième est consacrée à l’histoire, et notamment à l’histoire du nazisme. Et puis, on m’avait demandé à deux ou trois reprises de traduire ce qu’on appelle des « textes sources », c’est-à-dire des textes directement issus du nazisme. Entre autres, j’ai traduit le journal de Goebbels et le journal de Rosenberg. Alors, quand le projet de refaire une traduction de Mein Kampf est arrivé fin 2011, à savoir une édition critique et commentée, on a naturellement pensé à moi. Et c’était un travail énorme puisque, dans l’édition finale, Mein Kampf représente un tiers du livre. Tout le reste, ce sont des commentaires et des notes de bas de page. Il s’agissait de déconstruire, mot à mot, le langage d’Hitler, de le mettre en contexte.

« Telle est la « vision du monde » nazie : on ne la connaît que trop bien, puisqu’elle a tragiquement guidé la politique d’Hitler après 1933. Or, tous ces éléments constitutifs se trouvaient déjà clairement affirmés en 1925-1926 », rappelle Florent Bayard, historien, codirecteur de Historiciser le mal, CNRS, 8 septembre 2021

Mais il existait déjà une traduction de Mein Kampf, sortie en France en 1934. C’était le fruit d’une collaboration absolument incroyable entre, d’une part, l’Action française et Fernand Sorlot, un éditeur maurrassien, et, d’autre part, des membres de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (ensuite devenue la LICRA). Ils étaient tous persuadés, pour des raisons différentes, qu’il fallait publier ce texte. L’Action française était à l’époque un mouvement d’extrême droite, très dur (ce qui n’a pas toujours été le cas). Les maurrassiens était un mouvement antisémite, très réactionnaire, très attaché à l’ordre. Si les militants juifs de la LICRA sont venus les voir, c’était parce que les maurrassiens étaient aussi anti-allemands. Ils étaient absolument convaincus et, pour une fois, ils n’avaient pas tort, qu’Hitler faisait peser sur la France une menace militaire directe. Ils voulaient publier ce livre, non pas pour faire une propagande directe, mais au contraire pour expliquer qu’il y avait un très grave danger qui menaçait la France.

Les membres de la LICA avaient exactement la même motivation, sauf qu’il s’agissait d’expliquer qu’il y avait un risque dramatique qui pesait sur la vie des Juifs français et des Juifs européens. Ils ont ainsi convergé pour faire cette traduction et pour que les gens la lisent. Elle a donc été réalisée d’une manière qui respecte le texte, mais qui le simplifiait beaucoup car il était vraiment illisible en allemand. Et ça a bien fonctionné parce que la traduction française a été beaucoup lue en France. Je suis à peu près persuadé que très peu l’ont réellement lu dans sa version originale.

Depuis décembre 2024, la traduction et le doublage automatique par intelligence artificielle se développe rapidement sur les plateformes comme YouTube, avec la possibilité de traduire des vidéos dans plusieurs langues. En parallèle, dans la presse, il est désormais conseillé d’utiliser l’IA pour ce type de tâches. En tant que traducteur, quel regard portez-vous sur l’arrivée de l’IA dans votre métier ?

Je ne m’en sers pas du tout. Par contre, avec beaucoup de mes collègues, je travaille dessus. Ce n’est pas du tout une intelligence, contrairement à ce que dit le nom français, qui est une très mauvaise traduction. C’est une machine. L’IA est un système de probabilités. Alors, la machine va restituer des traductions déjà faites qu’elle est absolument incapable d’adapter aux réalités. Elle va utiliser un patrimoine de vocabulaire, de phrases, de textes qui ont été pillées sur un certain nombre de sites internet. Dans certains domaines pragmatiques, notamment la traduction technique, cela peut fonctionner. Dès que vous êtes dans des domaines plus sophistiqués, par exemple la traduction littéraire, elle est absolument inutilisable et je pense qu’elle le sera encore pendant plusieurs décennies. Si elle ne meurt pas d’ici là, parce que c’est une hypothèse qui ne peut pas du tout être exclue.

L’IA ne comprend pas le fond et peut vous faire faire d’énormes contresens. Et puis, elle a cette particularité de créer ce qu’on appelle des « hallucinations ». C’est un mot qui m’agace considérablement parce que tous les termes qu’utilisent les créateurs de ces pseudo-intelligences visent à les humaniser. Or, ce sont précisément des erreurs mathématiques, non des hallucinations comme l’esprit humain peut en avoir. Et cela peut être épouvantable. Dernièrement, un chercheur allemand m’a envoyé un texte qui avait été traduit par l’informatique. On lisait textuellement la phrase : « La guerre de 1806 en Espagne a donné naissance à l’Union européenne. » Je suis allé voir à quoi correspondait cette phrase. Et elle n’existait tout simplement pas dans le texte. La machine l’avait ajoutée. C’est un instrument qui est antinomique avec le travail que l’on mène. Beaucoup d’éditeurs ne veulent pas en entendre parler, au point que nous avons, dans nos contrats, une clause qui nous interdit d’utiliser l’intelligence artificielle.

Pourquoi dites-vous que l’IA pourrait-elle être amenée à disparaître ?

Pour moi, c’est une possibilité qui est tout à fait réelle. Il y a quatre éléments majeurs. Le premier est économique. On a investi et on continue d’investir des sommes absolument hallucinantes. Pour l’instant, les systèmes que vous avez pour le grand public, sont gratuits. À un moment ou à un autre, ils vont devenir payants. Quand cela sera 50 euros par mois ou 1 000 euros par an, les gens poseront vraiment la question de l’utilité de ces engins qui, en fait, ne servent pas à 90 % de la population. Si ces investissements, aussi monstrueux soient-ils, n’ont pas de retour à terme, donc dans cinq à dix ans au maximum, les sociétés qui ont fait ces investissements tomberont comme dans un système de dominos. 

Le deuxième point est l’enjeu écologique. L’IA absorbe une quantité d’énergie et d’eau pour rafraîchir les serveurs qui dépassent absolument tout ce qu’on peut imaginer. Le problème commence à se poser de manière cruciale aux États-Unis, où il y a des gens qui n’ont tout simplement plus d’eau à boire parce qu’on a installé des centres de données juste à côté d’eux. Et avec le réchauffement climatique, ça va devenir de pire en pire. On va avoir de moins en moins d’eau pour rafraîchir ces engins, qui vont consommer de plus en plus d’électricité et des centrales nucléaires qui vont fonctionner forcément de plus en plus mal. 

Le troisième point, c’est la prise de conscience des risques absolument monstrueux que ces machines font peser sur l’humanité. C’est le slogan de ChatGPT, dans sa publicité : « Tout est pensé pour vous. » Donc, tout est pensé pour nous rendre service, mais cela signifie aussi que tout est pensé à notre place. L’intelligence humaine n’est pas un objet qu’on acquiert quand on est jeune et qu’on laisse ensuite en roue libre. C’est quelque chose qu’on va construire tout au long d’une vie. Si vous cessez d’apprendre à lire, à écrire, à raisonner parce que vous avez une machine qui le fait à votre place, vous vous retrouvez obligatoirement dans la même situation que n’importe quel quidam, moi compris, qui utilise systématiquement Maps pour se balader dans les villes. Pour ne pas se perdre, pour aller vite, pour ne pas faire de détour, on est devenu pratiquement incapable de retrouver son chemin seul, parce qu’on est habitué à ce que ces machines pensent l’orientation pour nous. À grande échelle, quand elles penseront effectivement pour nous, on aura perdu un certain nombre d’entraînements humains qui font la valeur de notre pensée. Par ailleurs, on est en train de se rendre compte que ces machines créées par l’homme sont aussi conçues pour être totalement autonomes. Et là, on commence à voir les premiers effets. On a des IA qui attaquent des sites, de leur propre chef. Et il y a des gens extrêmement sérieux, dont le patron d’Anthropic, qui expliquent que ces machines seraient capables de se retourner un jour contre nous

Elon Musk, aujourd’hui l’homme le plus riche du monde avec une fortune estimée à près de 700 milliards de dollars. 30 mai 2025, Washington. Photo : Molly Riley

La quatrième raison, c’est qu’on ne peut pas vivre dans un monde où des machines, aux mains de quelques multimilliardaires, feront la totalité du travail, et où la quasi-totalité de la population sera réduite à un statut de personnes séjournant seulement sur Terre, tandis que ceux qui détiennent le capital auront des sommes dont elles n’auront absolument jamais besoin. Et ça a commencé. La fortune qu’a accumulé Elon Musk, par exemple, n’a absolument plus aucun sens. Lorsque l’on voit que Musk a modifié les algorithmes de X et qu’il a entraîné Grok, son IA, sur des textes qui ont été puisés dans les littératures d’extrême droite européennes et américaines, c’est très, très effrayant. Cela fait ainsi quatre bonnes raisons pour lesquelles l’IA a, à terme, une possibilité de disparaître. Que tout ça s’arrête enfin, le jour où on aura repris un tout petit peu de raison. 

Aujourd’hui, ce n’est plus Hitler qui doit être traduit, mais plus modestement, Donald Trump. Quels seraient les enjeux d’utiliser l’IA pour traduire le langage d’une telle personnalité politique ?

Donald Trump est un excellent exemple. Il pose deux problèmes en traduction. D’abord, il y a quelque chose qui est très surprenant et qu’on ne souligne pas assez, c’est qu’en principe, un homme politique a un niveau de langage particulièrement élevé. De Gaulle a une langue extrêmement pure. Mais Nicolas Sarkozy, par exemple, a une langue qui est à la fois assez confuse et surtout qui va introduire dans le langage politique des éléments qui ne s’y trouvaient pas avant, à savoir, la violence et la vulgarité. Je pense notamment au « Casse-toi, pauv’ con » et « On va nettoyer au Kärcher les cités ». Un traducteur va intégrer tous les éléments du langage politique classique, puis il va voir quand cela dérape. L’intelligence artificielle ne les connaît pas. Donc, pour elle, tout est sur le même plan. Vous êtes au restaurant, on vous sert une assiette avec le dessert, l’entrée, les plats, on vous verse le vin dans l’assiette. Dans le cas de Trump, l’autre problématique rejoint celle de Mein Kampf, c’est-à-dire que ses discours sont complètement incohérents, confus, répétitifs. Il n’y a pas de syntaxe, ni de grammaire. Toutefois, il faut arriver à en tirer quelque chose et c’est un travail extrêmement compliqué. L’IA va réussir à faire une espèce de mot-à-mot et, très vraisemblablement, va partir dans tous les sens. Notre métier, ce n’est pas de rétablir de la cohérence là où il n’y en a pas. Par contre, on est capable de comprendre et d’intégrer l’incohérence d’un discours dans la traduction pour que le lecteur ait une idée de ce dont il peut s’agir. 

Le deuxième point, ce sont les éléments de langage nazi qui se glissent dans les allocutions de Trump. Je pense que Trump n’a pratiquement jamais lu un livre de sa vie, donc je suis à peu près sûr qu’il n’a pas lu Mein Kampf. Mais on lui donne des éléments de langage à intégrer à son discours. Quand il parle des migrants qui « contaminent le sang de l’Amérique », quand il traite ses adversaires de « vermines », qu’il faut éliminer, on est dans le registre du langage nazi. Et l’IA va choisir des traductions qui perdront totalement la substance de ce discours. Si Trump parle des « ordures » du Minnesota [« Donald Trump a assuré que les Etats-Unis feraient « le mauvais choix [s’ils] continu[ent] à accueillir des déchets » (02/12/25, Le Monde), Ndlr], l’IA peut faire une interprétation en pensant qu’il y a un problème de décharge, de gestion des déchets. Elle ne fera pas le lien avec le mot « garbage », des discours précédents de Trump, et donc ne se souciera pas de savoir qu’il s’agit de désigner une partie de la population, les Somaliens en l’occurrence. Contrairement à ce que nous disent ses promoteurs, l’IA est juste une calculatrice et non une machine capable de reconstituer des contextes politiques, intellectuels, ou de reconstituer l’historique délirant d’un vieux président états-unien xénophobe et misogyne.

Vous identifiez plusieurs mécanismes caractéristiques du langage fasciste. Quels sont-ils ?

Je me fie beaucoup au livre d’Umberto Eco, Reconnaître le fascisme (Grasset, 2024), qui permet d’avoir une définition moderne du fascisme. Pas la définition historique du fascisme de 1943 en Italie, qui est assez limitée et pas très intéressante au niveau du langage. Il y a des éléments qui reviennent chez Trump et chez beaucoup d’autres orateurs d’extrême droite européens. D’abord, vous avez le mépris de l’autre. Ça, c’est un élément essentiel. Et donc, on va constament tenter de déprécier l’autre. C’est-à-dire que vous parlez d’un personnage et vous rajoutez systématiquement une nuance péjorative, collée à son nom, afin qu’on ne puisse pratiquement plus penser au personnage qu’avec cet adjectif. Je pense notamment à Abdul El-Sayed, cet élu qui vient d’être désigné au Michigan, auquel Trump rajoute systématiquement le prénom Mohamed. L’utilisation de termes dépréciatifs, Trump le fait quasi systématiquement, Hitler le faisait aussi, et Goebbels encore plus.

L’autre élément important, c’est la violence. Un langage politique qui est complètement débridé, qui n’a plus aucune limite et d’une violence verbale extrême. Et puis il y a l’incohérence, parce que le fascisme, contrairement à ce qu’on pense, n’a pas d’objectif clairement défini. La plupart du temps, son objectif est en fait de rétablir l’ordre social, au moyen d’une répression extrêmement violente qui passe par un État policier. Ce qui se passe, par exemple, avec l’ICE aux États-Unis en ce moment, c’est un désir de rétablir une hiérarchie sociale et raciale, de rétablir une société blanche majoritaire, avec la totalité des pouvoirs économiques et sociaux. En Allemagne, c’était la communauté nommée « aryenne ». Et pour tout ça, ils ont besoin d’un langage qui va introduire le mépris et qui va déshumaniser l’adversaire, que ce soit l’adversaire politique ou l’adversaire ethnique. Ainsi, avec Trump, on tient bien les trois éléments principaux du langage fasciste tels qu’ils se réexpriment aujourd’hui. 

Les mêmes mécanismes de langage à l’œuvre en Europe ?

Oui, il y a un certain nombre de choses. L’extrême droite utilise à la fois la violence et la dissimulation. À partir du moment où la répression, notamment contre les Juifs, a commencé en Allemagne, on a utilisé toute une série d’euphémismes pour désigner ce qui était en train d’arriver. Et là, on constate qu’en Europe, c’est à peu près la même chose. Si vous prenez le terme « remigration », par exemple, qui est de plus en plus utilisé, c’est un mot qui, a priori, ne veut pas dire grand-chose. On a l’impression que cela revient simplement à dire qu’on va exclure, qu’on va renvoyer les clandestins. Sauf que c’est déjà le cas en Europe, de manière assez massive et de plus en plus massive et de plus en plus violente, et dans des conditions qui vont encore s’aggraver. Alors la « remigration » en fait, ce n’est pas ça. C’est beaucoup plus grave dans leur esprit. C’est chasser toute personne qui est considérée comme « non adaptée à la civilisation européenne », comme ils disent. Cette remigration peut parfaitement devenir une déportation massive d’une partie de la population, sur laquelle il y aurait des critères religieux ou ethniques. C’est un terme qui est de plus en plus utilisé en Europe, avec ce sous-entendu : on ne se contentera pas de faire appliquer la loi comme elle l’est aujourd’hui (ce qui nous pose déjà énormément de problèmes), mais on ira beaucoup plus loin. Ça, c’est un exemple typique de langage crypté que l’extrême droite sait mettre en place. 

Par ailleurs, « le Grand Remplacement », théorie popularisée par Eric Zemmour, est un terme que Renaud Camus prétend avoir inventé, mais il n’a en réalité rien inventé. Vous trouvez son équivalent théorique dans Mein Kampf. C’est le onzième chapitre. Il ne dénonce pas le risque d’une « submersion » (autre terme fétiche de l’extrême droite) arabe, maghrébine ou islamique… mais une submersion par ce qu’Hitler appelle le judaïsme. Et il y a des phrases dans ce chapitre que vous pouvez parfaitement retrouver maintenant. Quand il parle du « garçon aux cheveux noirs qui vient souiller de son sang la jeune fille allemande », un leader d’extrême droite européen parlant des musulmans, des Arabes, des Maghrébins, pourrait reprendre mot à mot la même idée.

Dans « Traduire Hitler », vous écrivez : « Parce qu’il permet le dialogue et la prise de décision commune, le langage est la force de la démocratie. Que ce langage soit perverti, et c’est la démocratie elle-même qui se distord, s’atrophie et perd sa raison d’être. » Quel est l’état de notre démocratie aujourd’hui? 

Ça me paraît très clair. D’abord, il faut dire que la démocratie, c’est quelque chose de très fragile. La démocratie idéale n’a jamais existé. Les démocraties qui existent aujourd’hui ont beaucoup de défauts, mais c’est quand même toujours bien mieux que la dictature, si on peut faire cette opposition. Ce qui menace la démocratie aujourd’hui partout dans le monde, on le voit bien, c’est le détournement des mots, d’abord, qui entraîne ensuite le détournement des réalités, des faits. On le voit bien aux États-Unis. Il y a une dissonance de plus en plus énorme entre la réalité et ce que dit l’équipe de Donald Trump. Il est capable d’affirmer par exemple : « Tout va bien, le prix de l’essence n’a pas bougé », alors qu’elle a été multipliée par 1,5. Cette création de « réalité alternative », c’est aussi une expression de Trump, elle passe par les mots. Et les mots, il les déforme. Cette violence verbale, elle n’est pas simplement une manière d’avancer, c’est aussi une manière de détruire le dialogue. Or, le dialogue, c’est l’essence de la démocratie. On essaie de se mettre d’accord sur des objectifs communs qui ne seront jamais idéaux, qui ne seront jamais adoptés par tout le monde, et c’est tout à fait normal. 

« Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. » disait George Orwell. Est-ce que, selon vous, nous sommes justement en train de nous abandonner aux mots?

Oui, le mot choisi est très bon : on s’y abandonne. C’est-à-dire que, même sans forcément avoir de mauvaise intention, on adopte des termes, des terminologies qui sont extrêmement dangereuses. Dans Coulée brune, je parle d’un mot qui m’obsède. C’est le mot « assistanat ». Quand vous parlez d’« assistanat », vous désignez indirectement une partie de la population en disant que ce sont des gens pauvres qui profitent des gens qui travaillent et qu’il faut donc soit réduire leur capacité d’être assistés, soit les réprimer. C’est aussi un concept que je connais bien, parce que c’était une des catégories de personnes qui ont été persécutés sous le nazisme. C’était ce qu’on appelait les « asociaux » à l’époque, autrement dit des gens qui n’avaient pas de travail, des « clochards ». Et au lieu de tenter de venir à bout de la pauvreté, ce qui est normalement le rôle de tout État qui se respecte, on les considérait justement comme des parasites. « Parasites » est d’ailleurs un terme nazi. Ainsi, ce terme d’« assistanat », s’inscrit dans cette logique. Et ce n’est même pas l’extrême droite qui l’a lancé, mais les Républicains.

Il faudrait s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’Intelligence Artificielle en est totalement incapable. Elle est pernicieuse, et elle l’est dans tous les domaines. C’est pour cela qu’elle est dangereuse.

Propos recueillis par Louison Lecourt

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