19.03.2026 à 22:59

Militairement, les États-Unis et Israël dominent encore la guerre menée contre l’Iran, entamée le 28 février dernier. Mais une guerre ne se gagne pas seulement dans les airs, par des bombardements massifs et des assassinats ciblés. À J+20 une question se pose : l’Amérique est-elle déjà en train de perdre la guerre en Iran? Alors que la République islamique montre d’une exceptionnelle résilience, et que le blocage du détroit d’Ormuz provoque une crise de l’énergie mondiale, la situation devient extrêmement délicate pour les États-Unis, gagnés par le doute, alors même que Donald Trump avait été élu sur la promesse de mettre fin aux aventures guerrières au Moyen-Orient. Pour en parler Aude Lancelin a reçu Sébastien Regnault, chercheur, persanophone, auteur de « La modernité iranienne », Jacques Sapir, économiste, directeur de recherches à l’EHESS, Karim Emile Bitar, professeur à Sciences Po Paris et à Saint-Joseph de Beyrouth
19.03.2026 à 10:26

« Alerta, alerta, An-ti-fa-scista ». 14 h 27, la musique gronde et fait vibrer le sol rosé de la place Bellecour (2ᵉ arrondissement). En évitant de marcher dans les quelques flaques boueuses qu’une bruine vient tout juste de créer, les premiers manifestants déambulent ce samedi 14 mars 2026 à Lyon, un mois après la mort de Quentin Deranque, jeune militant d’extrême droite. Ils sont déjà plusieurs centaines. « La France Pétain plomb », peut-on lire sur la pancarte que Mathieu* serre dans sa main gauche. Venu d’une petite commune avoisinante, il s’est rendu, comme beaucoup d’autres, à Lyon spécialement pour l’occasion. « C’était important pour moi de venir manifester contre le fascisme, explique le jeune homme du haut de son mètre quatre-vingts. Surtout avec l’actualité… ce qu’il s’est passé après la mort de Quentin Deranque.«
Au centre de la place, au pied de la statue de Louis XIV éclairée par un timide rayon de soleil, le service d’ordre de la grande marche « antifasciste et antiraciste » se prépare, à l’appel d’une cinquantaine d’organisations. Le contexte est bien plus sensible que d’habitude. « Il faut qu’on puisse se prévenir au moment de la dispersion à 18 heures, prévient la référente. Avez-vous tous un talkie-walkie ? » Une soixantaine d’individus, munis de brassards mauves, sont venus prêter main-forte. Ils sont d’habitude autour de 40.

Ce rassemblement se veut effectivement une réponse à l’hommage ayant eu lieu le 21 février “pour Quentin” qui avait rassemblé pas moins de 3 000 personnes. La mort de cet ex-membre du mouvement royaliste Action Française, le 14 février dernier, frappé au sol après la dispersion d’une rixe l’opposant à des sympathisants de « La Jeune Garde » (mouvement « antifa » dissous en juin 2025) avait suscité une immense polémique nationale.
Malgré la demande de retenue des organisateurs, cet « hommage » n’avait en effet pas échappé à la profération d’insultes racistes et homophobes. Des saluts nazis avaient également été épinglés par divers médias comme Mediapart et France info. Plusieurs manifestants avaient même été recensés comme appartenant à des groupuscules franchement néofascistes tels que « Lyon Populaire », ou ayant participé à des agressions à caractère raciste faisant l’objet de condamnations, comme c’était le cas pour Tristan Arnaud, dit « le Cogneur » ainsi qu’a pu le documenter le média lyonnais d’investigation « l’Arrière-Cour ».

Ce samedi, Khadidja Lahlali, porte-parole du Pacte Lyon Respirable pour l’inter-organisation, resitue le contexte : « Cette marche nous a mis en colère. Lyon est la capitale de la Résistance. Nous devons réinvestir la rue ! » Un objectif réussi puisque plus de cinquante collectifs, organisations citoyennes et groupes syndicaux, ou militants, se sont mobilisés à travers sept cortèges (Attac Rhône, Nous Toutes Rhône, Tsedek, On s’en Mêle 69, La France insoumise, et autres).
« Nous avons un intérêt commun à dire non à la haine », insiste la porte-parole, en cette veille du premier tour du scrutin municipal. Avant le lancement du parcours, sur une scène installée au coin de la place, Djamel Attalah, marcheur historique pour l’égalité et contre le racisme de 1983, vient rappeler au micro l’héritage de la ville et de ses quartiers populaires: « Par votre présence, vous êtes la résistance. Vous faites vivre la mémoire de cette ville et l’honneur de son histoire. » En 1983, il avait parcouru la France avec un petit groupe de jeunes, derrière une banderole, mû par l’urgence de justice sociale et de lutte contre le racisme. Un mouvement lancé après de violents affrontements entre habitants et policiers à Vénissieux, banlieue populaire lyonnaise, au cœur du quartier bien connu des Minguettes.
« Lyon, Lyon antifa », tonne alors une dernière fois la foule, au milieu de quelques claquements de mains spontanés.
Il est 15h15, la marche peut désormais commencer. 12.000 personnes se sont mobilisées selon l’organisation, 11.000 selon la préfecture. Les cortèges se constituent pour parcourir les 2,5 km prévus jusqu’à la place Jean Macé (7ᵉ arrondissement), avec un passage annoncé devant Sciences Po Lyon. C’est ici que le collectif Némésis avait protesté contre une conférence de la députée européenne Rima Hassan, juste avant le décès de Quentin Deranque, membre du service d’ordre des féministes identitaires.

Sacha*, lui, milite dans les rangs de « Young Struggle Lyon » (organisation de jeunes socialistes et internationalistes). Il plaisante avec ses amis et compagnons de lutte. L’ambiance est festive. « C’est important de réaffirmer notre antifascisme ici, particulièrement », assure-t-il en abaissant son masque chirurgical, laissant apparaître un piercing au nez.
Après les nombreuses agressions et dégradations subies par différents locaux de collectifs citoyens et militants, depuis la mort de Quentin, notamment celui de l’union syndicale Solidaires Rhône (Sud) dans la nuit du 14 au 15 février, puis un mois plus tard, dans la nuit du 12 au 13 mars, l’étudiant en sciences sociales à l’université Lyon 2 souligne auprès de QG combien les groupuscules identitaires et d’extrême droite « sévissent dans les rues de Lyon ».
Il nuance toutefois. Aujourd’hui, ce ne sont pas les rixes avec ces groupuscules qu’il craint le plus, mais davantage la police. Et le garçon de 22 ans d’ajouter: « Quand on voit aujourd’hui le nombre de personnes qui viennent se mobiliser, malgré un contexte de plus en plus répressif, je suis tout de même rassuré. » »
Élancée en direction du pont de la Guillotière, qui mène de l’autre côté du Rhône, la foule poursuit ses slogans. « Siamo tutti antifascisti ! » résonne depuis le quai du Docteur Gailleton. Au pied d’un arbre, une pancarte a été abandonnée : « Médias, bras droit qui se raidit ». Rapidement, la question des médias vient effectivement au cœur des enjeux de la marche.

« L’antifascisme est un terrorisme comme un autre. », pouvait-on lire dans les colonnes du JDD, ainsi que : « La mort de Quentin, symbole de la haine antifa. » Dans Le Figaro également: « Mort de Quentin : des voix s’élèvent pour classer les « antifas » comme organisations terroristes ». Des discours qui se retrouvent même dans les colonnes des médias supposément de gauche : « S’acharner sur un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » (Libération)
La médiatisation très hostile de la lutte contre le fascisme, après le décès du jeune Quentin Deranque, a laissé un goût amer aux principaux concernés, comme Sacha : « On a vu qu’un appareil médiatique s’est mis en place ces dernières semaines en France pour diaboliser les antifas, avec BFMTV, CNews et les grands médias publics aussi, comme France Info… que l’on pourrait pourtant considérer comme moins “d’extrême droite”. » Des discours dangereux qui, selon lui, ont même infiltré le palais Bourbon : « Yaël Braun-Pivet a repris mots pour mots ces hommages et a demandé une minute de silence pour un homme qui défendait des idées nazis. C’est assez éloquent. »

Mediapart a depuis révélé les nombreux posts publiés par le jeune nationaliste ultra sur le réseau social X, « autour d’une glorification du fascisme et d’une nostalgie du nazisme » (article du 12 mars 2026, signé Alexandre Berteau et Marie Turcan). « Moi, je soutiens Adolf, mais chacun son truc », « On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », « On veut le fascisme » : autant de propos qui ont été tenus sur un compte anonyme, « Gavariou », identifié par le média en ligne cofondé par Edwy Plenel comme appartenant à Quentin Deranque. Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf, ce dernier abonde à l’automne 2024 : « À faire lire à tous les lycéens ». La présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a réagi à ces faits a posteriori, se disant horrifiée, tout en assumant malgré tout la minute de silence au Palais Bourbon.
Sacha insiste sur le fait que, derrière cette « machine », ce sont des milliardaires et de petits groupes patronaux qui tirent les ficelles. « Le paradigme a changé dans les médias. Ça fait peur. Car derrière, ce sont des millions d’euros qui enclenchent cette machine, pour défendre leurs intérêts et certaines idées. » C’est l’une des raisons qui l’a amené à se mobiliser ce jour-là à Lyon « pour construire un contre-discours à celui dominant. »

Peu après 16 heures, juste avant l’entrée du pont, alors qu’un groupe de six individus à capuches et lunettes scande « Justice pour Quentin, Antifas assassins, LFI complice » en bordure de la foule, une agitation semble furtivement perturber le parcours. Le service d’ordre intervient rapidement, et tout revient au calme.
« Le fascisme et l’antifascisme ne peuvent pas être mis sur le même plan : soit vous êtes l’un, soit vous êtes profondément l’autre », affirme Julien*, un peu plus loin dans la foule, faisant référence à la Une de Marianne, dont le titre « anti » a été barré. Lui aussi est étudiant, non loin de la capitale des Gaules, et a été très touché par l’actualité qui a frappé la ville. Il ajoute: « On veut que la vérité prime. On est là pour montrer aux Françaises et aux Français ce qu’est la lutte antifasciste, et qu’on est nombreux et nombreuses à lutter. »

Parmi celles qui sont venues pour rappeler le lien entre lutte féministe et antifascisme, se distingue Carmen, membre du collectif « Nous Toutes Rhône » depuis un an et demi. « Les femmes sont parmi les victimes désignées du fascisme », souligne-t-elle. « C’est important de laisser place à la parole féministe, et pas à celles qui prétendent l’être comme Némésis, alors qu’elles tiennent un discours raciste, xénophobe voire même homophobe. »
Une photo d’Alice Cordier, fondatrice du collectif Némésis, a également été récemment dévoilée sur les réseaux sociaux, depuis la mort de Quentin Daranque. On y voit ce qui semble être un geste formant le signe « SS », bien qu’elle nie toute implication assumée à cet égard.
Groupée aux côtés de plusieurs femmes, vêtues d’un dossard violet arborant « Nous Toutes », Carmen affirme : « Evidemment, personne n’a envie que cela mène à des morts. » Elle remarque toutefois un deux poids-deux mesures, dans la presse et les insitutions politiques: « Il n’y a pas eu de tels hommages pour les 164 femmes qui ont été tuées l’année dernière par leur conjoint ou ex-conjoint. Ni pour leurs enfants ».
Une fois de l’autre côté de la rive, accueilli par le chant des sirènes et une rangée de CRS, le défilé se poursuit sans incidents sur les quais Claude-Bernard. La préfecture du Rhône avait prévu le même service d’ordre que pour la marche féministe du 8 mars, postérieure à la polémique nationale.

Sur le trottoir du côté du fleuve, une manifestante flâne, accompagnée de ses trois filles de 7, 9 et 11 ans. Chacune tient dans ses mains différentes craies colorées. À chaque banc, les trois têtes blondes griffonnent un slogan, puis un autre : « All Antifa », « Acab »… les mêmes qu’inscrits sur leur masque chirurgical. « Elles connaissent déjà ça à leur âge ! », s’étonne avec humour un manifestant.
À peine quelques minutes plus tard, les CRS lancent une bombe de gaz lacrymogène au pied de la foule. « On était face à eux, on s’est tout pris ! », fulmine un militant arrivant à contre-sens de la marche. « Mais pourquoi ils viennent de nous gazer ? Le parcours a pourtant bien été validé ! », s’exclame l’un de ses proches en lui tendant un masque et du sérum physiologique.

Les camions des différents cortèges avancent tant bien que mal avenue Berthelot, jusqu’au « Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation » (CHRD). Sur le chemin, nous croisons Sylvine Bouffaron, cofondatrice du collectif «Alternatiba Rhône». C’est la référente de la marche. « On est là pour renverser le game. Cette marche est une belle démonstration de ce que cette lutte représente, avec les premiers concernés et un volet historique », témoigne-t-elle avec émotion. Et la militante d’ajouter : « Je déplore absolument l’inversion des valeurs. On devrait tous être antifa. Les mots ont un sens. »
C’est aussi l’avis de Jean-Pierre*, 78 ans, qui habite Lyon depuis ses cinq ans. Ses parents ont fui l’Italie. « Toute ma vie, j’ai lutté contre le fascisme, indique-t-il à QG. Je suis issu d’une famille pour qui la lutte antifasciste a été omniprésente. » Membre de « Solidaires Rhône », reconnaissable au drapeau bleu et violet qu’il tient, il préfère rester anonyme, car « il se méfie plus que jamais » de la presse. « J’ai été indigné de la manière dont les dernières actualités de Lyon ont été médiatisées, on n’est pas dupe. Il y a un vrai virage fasciste en France, poursuit le sociologue à la retraite. Comment peut-on avaler ce type de conneries ? Cette violence médiatique est tout simplement anti-historique. »

Arrivés devant le « Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation », une minute de silence est initiée après un discours rappelant notamment l’histoire de Jean Moulin, figure mythique de la résistance française lors de la Seconde Guerre Mondiale, torturé par le chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie. « Merci pour elles et eux », annonce la fin de cette minute, début d’un long applaudissement. « Face au fascisme, face au racisme, Lyon et sa région font front. Lyon a résisté et nous résisterons », se voit scandé au micro depuis le camion du cortège.
Sur la place Jean Macé, la marche s’achève pacifiquement. Au croisement d’une rue, les CRS sont aperçus au loin. Un arc-en-ciel se forme juste au-dessus de leurs casques. «C’est lunaire », s’amuse une manifestante en montrant la scène du doigt à son amie. La dispersion se fait sous un torrent de pluie et même une grêle qui aura attendu, jusqu’au bout, pour tomber sur la ville de Lyon. « Quand les blés sont sous la grêle/ Fou qui fait le délicat/ Fou qui songe à ses querelles/ Au coeur du commun combat » écrivait Louis Aragon en pleine occupation française.
Louison Lecourt
*Les prénoms ont été modifiés
17.03.2026 à 21:15

Aude Lancelin a reçu François Meyronnis, écrivain et cofondateur de la revue « Ligne de Risque ». Penseur singulier, il est l’auteur de nombreux romans et essais, pour la plupart parus chez Gallimard, parmi lesquels « Ma tête en liberté », « De l’extermination comme un des beaux-arts » ou encore « Le Messie ». Depuis les années 2000, il interroge la crise spirituelle globale que traverse l’humanité, la destruction du langage, la faillite de l’idéologie du progrès, et travaille à penser un dépassement du nihilisme. La réflexion de François Meyronnis apporte un éclairage profond sur les événements que nous sommes en train de vivre, qu’il s’agisse des progrès fulgurants de l’IA, de la marche à la guerre qui s’intensifie à l’échelle planétaire, ou encore des révélations récentes autour de l’affaire Epstein, symptôme du fonctionnement d’une certaine oligarchie mondiale.