
23.07.2026 à 17:07
stagiairedecomm@iris-france.org
Sans être encore officiellement candidat à l’élection présidentielle, Raphaël Glucksmann ne cache plus sa détermination à se présenter. Si son programme de politique étrangère reste à préciser, ses prises de position permettent déjà d’en distinguer les principales orientations : défense de la démocratie et des droits humains, fermeté face à la Russie et à la Chine, opposition à Donald Trump mais attachement à l’alliance avec les États-Unis. Cette ligne s’inscrit dans la filiation intellectuelle de son père, André Glucksmann, et dans une tradition occidentaliste, atlantiste et néoconservatrice. Son engagement passé en Géorgie, aux côtés d’un pouvoir pourtant critiqué par Amnesty International concernant la protection des droits humains, illustre les premières contradictions de son positionnement. Raphaël Glucksmann défend une diplomatie universaliste, mais celle-ci semble parfois s’appliquer à la carte. Très offensif sur les ingérences russes ou chinoises, il évoque beaucoup moins celles d’autres puissances, comme Israël. De même, très engagé dans la défense des droits humains s’agissant des Ouïghours ou de l’Ukraine, il apparait moins affirmé lorsqu’il est question des Palestiniens, de Gaza ou de la Cisjordanie. Entre héritage occidentaliste, atlantisme et volonté de s’inscrire dans une tradition de gauche, quelles seront les véritables orientations diplomatiques en cas d’une candidature Glucksmann ? L’universalisme peut-il rester crédible lorsqu’il ne s’applique pas avec la même exigence à toutes les crises ? Mon analyse dans cette vidéo.
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Sans être encore officiellement candidat à l’élection présidentielle, Raphaël Glucksmann ne cache plus sa détermination à se présenter. Si son programme de politique étrangère reste à préciser, ses prises de position permettent déjà d’en distinguer les principales orientations : défense de la démocratie et des droits humains, fermeté face à la Russie et à la Chine, opposition à Donald Trump mais attachement à l’alliance avec les États-Unis.
Cette ligne s’inscrit dans la filiation intellectuelle de son père, André Glucksmann, et dans une tradition occidentaliste, atlantiste et néoconservatrice. Son engagement passé en Géorgie, aux côtés d’un pouvoir pourtant critiqué par Amnesty International concernant la protection des droits humains, illustre les premières contradictions de son positionnement.
Raphaël Glucksmann défend une diplomatie universaliste, mais celle-ci semble parfois s’appliquer à la carte. Très offensif sur les ingérences russes ou chinoises, il évoque beaucoup moins celles d’autres puissances, comme Israël. De même, très engagé dans la défense des droits humains s’agissant des Ouïghours ou de l’Ukraine, il apparait moins affirmé lorsqu’il est question des Palestiniens, de Gaza ou de la Cisjordanie.
Entre héritage occidentaliste, atlantisme et volonté de s’inscrire dans une tradition de gauche, quelles seront les véritables orientations diplomatiques en cas d’une candidature Glucksmann ? L’universalisme peut-il rester crédible lorsqu’il ne s’applique pas avec la même exigence à toutes les crises ?
Mon analyse dans cette vidéo.
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23.07.2026 à 14:57
Coline Laroche
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont annoncé, le 30 juin 2026, leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de distanciation vis-à-vis de plusieurs organisations régionales et internationales. Après leur départ de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), effectif en janvier 2025, puis celui de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en mars 2025, les trois États poursuivent dans la voie de la redéfinition de leurs relations avec des institutions qu’ils jugent inféodées à la France et, plus largement, aux puissances occidentales. Pour autant, il serait excessif d’y voir une volonté d’isolement. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger demeurent membres de plusieurs organisations africaines, comme la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD)[1], ainsi que d’organisations à vocation continentale comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Entretien avec Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS, reponsable du programme Afrique/s. Dans quel contexte s’inscrit le retrait de la CPI ? Le 22 septembre 2025, les États membres de l’AES, que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger, ont annoncé leur intention de se retirer « immédiatement » de la Cour pénale internationale (CPI), dénonçant un « instrument de répression néocoloniale aux mains de l’impérialisme ». Comprendre, en intertexte à peine voilé, une dénonciation de ce qu’ils présentent comme l’impérialisme tutélaire de la France et, plus largement, de l’Occident. Toutefois, cette annonce n’avait, à l’époque, pas été suivie d’effets, puisqu’aucune notification n’avait alors été adressée au Secrétaire général des Nations unies. Cette procédure n’a finalement été engagée que le 30 juin 2026. Comment expliquer ce laps de temps de près de neuf mois ? En l’état, seules quelques hypothèses peuvent être avancées. Les difficultés […]
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Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont annoncé, le 30 juin 2026, leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de distanciation vis-à-vis de plusieurs organisations régionales et internationales. Après leur départ de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), effectif en janvier 2025, puis celui de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en mars 2025, les trois États poursuivent dans la voie de la redéfinition de leurs relations avec des institutions qu’ils jugent inféodées à la France et, plus largement, aux puissances occidentales. Pour autant, il serait excessif d’y voir une volonté d’isolement. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger demeurent membres de plusieurs organisations africaines, comme la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD)[1], ainsi que d’organisations à vocation continentale comme la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Entretien avec Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS, reponsable du programme Afrique/s.
Dans quel contexte s’inscrit le retrait de la CPI ?
Le 22 septembre 2025, les États membres de l’AES, que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger, ont annoncé leur intention de se retirer « immédiatement » de la Cour pénale internationale (CPI), dénonçant un « instrument de répression néocoloniale aux mains de l’impérialisme ». Comprendre, en intertexte à peine voilé, une dénonciation de ce qu’ils présentent comme l’impérialisme tutélaire de la France et, plus largement, de l’Occident.
Toutefois, cette annonce n’avait, à l’époque, pas été suivie d’effets, puisqu’aucune notification n’avait alors été adressée au Secrétaire général des Nations unies. Cette procédure n’a finalement été engagée que le 30 juin 2026. Comment expliquer ce laps de temps de près de neuf mois ? En l’état, seules quelques hypothèses peuvent être avancées. Les difficultés rencontrées par les autorités maliennes face au blocus imposé par le JNIM[2] à l’automne 2025, puis aux offensives coordonnées du JNIM et du Front de Libération de l’Azawad (FLA), ont-elles pesé dans le calendrier ? Les régimes militaires craignent-ils également que certaines exactions documentées au Sahel central puissent, à terme, attirer l’attention de la CPI ? Aucune explication officielle n’a été avancée. Peut-être aussi que, face à la hiérarchie des urgences, ce projet a simplement été reporté. Dans tous les cas, les chefs d’État s’y étaient projetés depuis plusieurs mois.
Quoi qu’il en soit, António Guterres, secrétaire général des Nations unies, a enregistré la notification officielle qui lui a été transmise. Le retrait ne deviendra effectif que dans un an. En effet, en vertu de l’article 127 du Statut de Rome, un État doit notifier officiellement sa décision et le retrait ne prend effet qu’un an après cette notification.
« Affirmer pleinement leur souveraineté », tel est le message politique que les trois chefs d’État souhaitent envoyer. Cependant, par-delà les éléments de langage de communication politique, force est de constater que cette souveraineté, du moins sur le plan sécuritaire, demeure largement tributaire du soutien russe, auquel s’ajoute, au Niger, une coopération croissante avec la Turquie.
Dans leur déclaration commune de septembre 2025, les dirigeants de l’AES estimaient que la CPI « s'[était] montrée incapable de prendre en charge et de juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide et les crimes d’agression avérés ». Clairement, ils dénonçaient une politique du « deux poids, deux mesures ». Dans le contexte de la guerre menée par Israël à Gaza, qualifiée de génocide par plusieurs États et organisations internationales, la CPI avait délivré, le 21 novembre 2024, un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Pourtant, son exécution demeure, jusqu’à aujourd’hui, lettre morte. Et il convient de le souligner, certains États, dont la France, considèrent qu’Israël, n’étant pas partie au Statut de Rome – texte fondateur de la CPI –, son Premier ministre bénéficie des immunités reconnues par le droit international. Le ministère français des Affaires étrangères a ainsi déclaré dans un communiqué qu’« on ne peut exiger d’un État qu’il agisse en contradiction avec les obligations qui lui incombent en vertu du droit international en ce qui concerne les immunités des États qui ne sont pas parties à la CPI ». De quoi faire grincer des dents et nourrir les rancœurs…
Par ailleurs, la critique de la CPI n’est pas nouvelle sur le continent africain. Depuis de nombreuses années, plusieurs chefs d’État, tout autant que l’Union africaine (UA), dénoncent une institution qui a principalement poursuivi des responsables africains, comme en témoigne l’affaire de Laurent Gbagbo.
Mais considérer que seuls les Africains font l’objet de poursuites internationales, mérite d’être nuancée. Interrogé par RFI, Julien Antouly, maître de conférences en droit international, rappelle que, si la CPI a longtemps été critiquée pour ses enquêtes focalisées sur l’Afrique, elle a depuis élargi son périmètre d’action. Plus de la moitié des situations actuellement examinées concernent désormais des États situés en dehors du continent africain, notamment l’Ukraine, la Palestine, le Bangladesh/Myanmar, le Venezuela ou encore les Philippines. Antouly s’étonne également des accusations formulées par l’AES d’autant que « dans le cas précis des États de l’AES, ces accusations [de partialité] [lui] semblent un tout petit peu abusives puisque la CPI n’a pas mené d’action extrêmement hostile à l’encontre de ces trois États ».
Ce retrait fragilise-t-il la justice pénale internationale ?
Pas tout à fait. D’abord parce que la CPI ne suscite pas l’adhésion de l’ensemble des États. Plusieurs grandes puissances, parmi lesquelles les États-Unis, la Chine et la Russie – soit trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU –, mais aussi Israël, ne sont pas parties au Statut de Rome. Depuis son origine, la CPI fonctionne sans la participation de ces États.
Par ailleurs, il convient d’être précis : le retrait des trois États de l’AES n’aura aucune incidence sur les enquêtes et procédures déjà engagées concernant des crimes commis avant la date effective de leur retrait. La Cour conservera sa compétence pour ces faits.
En revanche, cette décision témoigne d’une défiance croissante à l’égard du système international et, plus particulièrement, de la justice pénale internationale, perçue comme appliquant le droit de manière sélective et comme étant incapable de garantir l’exécution effective de ses propres décisions. Si d’autres États venaient à suivre cette voie, la capacité de la CPI à exercer ses mandats, tout autant que sa légitimité, pourraient être écornées.
Cependant, malgré les critiques récurrentes dont la CPI fait l’objet et les menaces de retrait régulièrement brandies par certains États, Julien Antouly souligne que le nombre d’États parties au Statut de Rome est demeuré relativement stable au fil des années. Le retrait des trois États de l’AES constitue, certes, un signal politique fort mais il ne remet ni en cause l’existence ni le fonctionnement de la justice pénale internationale.
Quelles conséquences concrètes ce retrait aura-t-il ?
À court terme, les conséquences juridiques de ce retrait demeurent limitées puisque, comme indiqué précédemment, son entrée en vigueur n’interviendra qu’un an après sa notification. D’ici là, les trois États restent tenus de coopérer avec la Cour et celle-ci conserve sa compétence pour les crimes commis avant la date effective de leur retrait. Le cas du Mali est d’ailleurs particulier puisqu’une enquête est déjà ouverte depuis 2012, à la suite d’un renvoi effectué par les autorités maliennes elles-mêmes et ce après que des crimes ont été commis dans le contexte du conflit armé dans le nord du Mali.
En revanche, le principal enjeu dans les mois à venir sera d’ordre opérationnel : si les États concernés, et en particulier le Mali, décident de ne plus coopérer avec la Cour, sa capacité à poursuivre ses enquêtes et à recueillir des preuves pourrait s’en retrouver fortement altérée.
Les conséquences de ce retrait pour les populations victimes de la déflagration sécuritaire font toutefois l’objet d’appréciations divergentes. Pour Julien Antouly, la fermeture de cette voie de recours ne signifie pas que toute perspective de justice disparaît. La CPI n’intervient, selon lui, qu’en complément des juridictions nationales et d’autres mécanismes régionaux, comme la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, qui peuvent également être mobilisés. La justice pénale internationale constitue donc une voie parmi d’autres mais n’a jamais été la plus efficace pour les victimes au Sahel[3].
Cette analyse est toutefois loin d’être partagée par plusieurs organisations de défense des droits humains. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) estime au contraire que « la décision de se retirer de la CPI fragilise la situation des victimes, pour lesquelles la Cour représente souvent le dernier espoir d’obtenir justice. Après leur retrait de la CEDEAO, la perte de la protection de la CPI laisse les victimes au Burkina Faso, au Mali et au Niger sans recours pour les violations des droits humains les plus graves qu’elles continuent de subir », comme l’a déclaré Drissa Traoré, secrétaire général de la FIDH. « Dans ces pays qui subissent une crise multidimensionnelle, les juridictions nationales ne sont toujours pas en mesure de fournir justice et réparations aux victimes, en raison d’un manque de volonté politique et d’une incapacité à enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité ».
Au-delà de ce débat juridique, une douloureuse réalité demeure. Après près d’une décennie de conflits, le Burkina Faso, le Mali et le Niger comptent plusieurs millions de personnes déplacées internes et des milliers de victimes des attaques perpétrées par les groupes djihadistes, mais aussi d’exactions attribuées à certaines forces de défense et de sécurité ainsi qu’aux supplétifs russes de Wagner puis d’Africa Corps.
Dans ce contexte, les questions essentielles qui se posent sont les suivantes : les populations auront-elles, demain, effectivement accès à la justice, qu’elle soit nationale, régionale ou internationale ? Pourront-elles faire prévaloir leurs droits ? Pourront-elles être reconnues dans leur statut de victimes ? Au-delà de la dignité retrouvée, c’est une question de droit, mais aussi, peut-être, de cohésion nationale à l’échelle de chacun des pays concernés.
[1] Les pays membres de la CEN-SAD sont les suivants : Bénin, Burkina Faso, République centrafricaine, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Égypte, Érythrée, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tchad, Togo et Tunisie.
[2] L’acronyme JNIM en langue française est le GSIM soit le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans.
[3] Voir op.cit.
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22.07.2026 à 18:07
Coline Laroche
La progression de la Chine dans l’intelligence artificielle met à l’épreuve la domination américaine et le récit de son « exceptionnalisme financier », qui alimente la bulle spéculative. Elle montre ce qu’il est possible de réaliser en combinant collaboration open source, expertise technique et stratégie industrielle. Plutôt qu’un coup de génie, cette avancée s’appuie sur les compétences d’ingénieur, des investissements raisonnés et une organisation industrielle efficace. La faiblesse de la demande intérieure chinoise signifie également qu’elle intégrera de plus en plus ses modèles et les semi-conducteurs dans sa stratégie d’exportation massive. Dans le même temps, la Chine poursuit une ambition géopolitique. En se posant en championne de l’IA open source, le pays utilise la technologie comme levier d’influence mondiale, proposant une alternative aux systèmes propriétaires fondés sur des financements insoutenables. Ce positionnement est d’autant plus notable que l’open source est en fait omniprésent dans les technologies numériques occidentales, au point d’en constituer le socle. Pourtant, de nombreux fournisseurs américains, comme le mal-nommé OpenAI, s’en sont éloignés, emportés par l’euphorie et les excès financiers. Les progrès actuels s’appuient sur des compétences en ingénierie partagées à l’échelle mondiale. La voie vers la compétitivité technologique reste ouverte à tout pays, y compris en Europe, à condition de soutenir une éducation scientifique ambitieuse, de donner les moyens nécessaires à ses jeunes générations et de récompenser l’innovation plutôt que l’inertie bureaucratique. Avec de la détermination, des ressources et un réalisme industriel, le rattrapage reste à portée de main. Analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS. Course à l’innovation et stratégie open source Depuis le « moment DeepSeek »de l’an dernier, le paysage mondial de l’IA a connu un bouleversement bien au-delà des entreprises surcotées de la Silicon Valley. Les États-Unis conservent une avance dans les modèles d’IA de pointe, qui établissent […]
L’article Succès de la Chine dans l’IA : diplomatie open source et culture d’ingénieur est apparu en premier sur IRIS.
La progression de la Chine dans l’intelligence artificielle met à l’épreuve la domination américaine et le récit de son « exceptionnalisme financier », qui alimente la bulle spéculative. Elle montre ce qu’il est possible de réaliser en combinant collaboration open source, expertise technique et stratégie industrielle. Plutôt qu’un coup de génie, cette avancée s’appuie sur les compétences d’ingénieur, des investissements raisonnés et une organisation industrielle efficace. La faiblesse de la demande intérieure chinoise signifie également qu’elle intégrera de plus en plus ses modèles et les semi-conducteurs dans sa stratégie d’exportation massive.
Dans le même temps, la Chine poursuit une ambition géopolitique. En se posant en championne de l’IA open source, le pays utilise la technologie comme levier d’influence mondiale, proposant une alternative aux systèmes propriétaires fondés sur des financements insoutenables. Ce positionnement est d’autant plus notable que l’open source est en fait omniprésent dans les technologies numériques occidentales, au point d’en constituer le socle. Pourtant, de nombreux fournisseurs américains, comme le mal-nommé OpenAI, s’en sont éloignés, emportés par l’euphorie et les excès financiers.
Les progrès actuels s’appuient sur des compétences en ingénierie partagées à l’échelle mondiale. La voie vers la compétitivité technologique reste ouverte à tout pays, y compris en Europe, à condition de soutenir une éducation scientifique ambitieuse, de donner les moyens nécessaires à ses jeunes générations et de récompenser l’innovation plutôt que l’inertie bureaucratique. Avec de la détermination, des ressources et un réalisme industriel, le rattrapage reste à portée de main. Analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.
Depuis le « moment DeepSeek »de l’an dernier, le paysage mondial de l’IA a connu un bouleversement bien au-delà des entreprises surcotées de la Silicon Valley. Les États-Unis conservent une avance dans les modèles d’IA de pointe, qui établissent leurs standards en matière de raisonnement, de programmation et de tâches multimodales. Pourtant, l’émergence de modèles chinois comme Kimi K3 de Moonshot AI ou DeepSeek V4 a introduit une nouvelle donne, avec des performances comparables à celles des modèles américains, mais à un coût bien inférieur.
La façon dont la Chine conteste désormais la domination américaine apparaissait inattendue il y a encore quelques années, si l’on se fiait au récit de l’exceptionnalisme américain. Pourtant, cette progression devient bien plus compréhensible en se basant sur les compétences traditionnelles en mathématiques et en ingénierie. Bien que ne disposant pas des budgets colossaux des géants mondiaux, la startup française Mistral avait d’ailleurs démontré, avant même DeepSeek, qu’il était possible de développer un modèle compétitif avec une équipe alors réduite à quelques dizaines de chercheurs de haut niveau.
La concurrence chinoise bouleverse les équilibres économiques et financiers, au point de remettre en cause les valorisations stratosphériques des géants américains. Par ricochet, elle commence aussi à ébranler les fabricants de semi-conducteurs, notamment en Asie, qui bénéficient des flux financiers massifs en provenance des GAFAM, dépensant sans compter en puissance de calcul et en infrastructures.
L’avantage coût prend une dimension particulièrement convaincante à l’ère des agents IA, où les actions itératives entraînent une consommation exponentielle. Les entreprises orientent de plus en plus leurs tâches vers les modèles chinois pour réduire leurs coûts. Dans la course à l’échelle de l’IA, l’accessibilité financière devient presque aussi cruciale que la performance.
Au-delà des questions de prix, la philosophie et la stratégie politique derrière le développement de l’IA sont déterminantes. Lors de la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ce mois de juillet, les dirigeants et les responsables technologiques chinois ont présenté leur pays comme le champion mondial de l’IA open source. Contrairement aux États-Unis, où les modèles propriétaires dominent désormais, la Chine présente ses avancées en IA comme ouvertes, accessibles et collaboratives, en opposition aux systèmes fermés et contrôlés par les géants de la Silicon Valley.
En proposant des outils d’IA accessibles et peu coûteux, la Chine conquiert le Sud global et bien au-delà, suivant l’idée que l’IA doit être considérée comme un bien public plutôt que comme un actif privé. Bien sûr, le diable se cache dans les détails, et il sera intéressant d’observer dans quelle mesure les entreprises et les décideurs chinois honoreront cet engagement dans le temps. Il reste frappant de constater que la Chine s’approprie officiellement une approche qui a longtemps été un pilier discret de la scène technologique occidentale, autour de Linux et au-delà. OpenAI avait d’ailleurs été lancé sur cette promesse à l’origine.
La stratégie open source de la Chine sert trois objectifs clés. Elle ébranle la domination technologique américaine en offrant une alternative viable aux systèmes propriétaires. Elle construit une nouvelle alliance technologique, en particulier parmi les pays en développement qui manquent de ressources pour des modèles coûteux. Enfin, elle pose les bases d’un écosystème technologique parallèle, réduisant la dépendance vis-à-vis des États-Unis, avec du matériel national, des plateformes de cloud alternatives, et une influence sur les normes.
Alors que les États-Unis misent sur des systèmes propriétaires et des contrôles à l’exportation pour maintenir leur avance, la Chine parie sur l’ouverture et l’accessibilité pour gagner en influence mondiale. La tentation pour les États-Unis de répondre par une interdiction de ces modèles risque de se retourner contre eux, en coupant leurs propres entreprises des avancées réalisées dans l’IA open source, y compris au niveau national dans une certaine mesure, et en laissant les utilisateurs nationaux à la merci de tarifications dépendant des fluctuations de la bulle.
La révolution de l’IA ne se limite pas aux algorithmes. Elle est indissociable du matériel. Depuis 2022, les États-Unis ont progressivement interdit l’exportation vers la Chine des puces les plus avancées de NVIDIA, invoquant des raisons de sécurité nationale. Ces restrictions ont atteint leur paroxysme lorsque le département du Commerce a bloqué l’accès des ressortissants étrangers aux modèles comme Claude Fable 5 et Mythos 5, forçant leur suspension mondiale et illustrant l’impact étendu des contrôles américains à l’exportation.
La réponse chinoise a suivi une logique stratégique. Bien que la carte graphique Ascend 910B de Huawei reste en retrait par rapport aux H200 ou même H100 de NVIDIA, elle alimente désormais des avancées notables des modèles chinois. Le principal fabricant chinois de semi-conducteurs progresse, même s’il n’a pas encore accès aux techniques de lithographie de pointe (EUV) dominées par l’entreprise néerlandaise ASML. Pour accélérer son autonomie, la Chine a investi des sommes quasi illimitées et consenti des efforts massifs au profit de son industrie des semi-conducteurs, avec pour objectif que la majorité des charges de calcul en IA fonctionnent sur des puces locales d’ici quelques années.
Les restrictions américaines, destinées à contrer les ambitions chinoises, ont en réalité accéléré sa quête d’autosuffisance. Pendant ce temps, des entreprises américaines comme NVIDIA et AMD voient progressivement leur accès au lucratif marché chinois se réduire, comme l’a récemment reconnu Jensen Huang.
Cette course dans les semi-conducteurs ne concerne pas seulement la compétitivité économique, mais aussi la souveraineté technologique. Les États-Unis ont compté sur leur capacité à contrôler les flux de puces avancées pour maintenir leur avance. Mais en construisant son propre écosystème, des puces aux plateformes cloud, la Chine crée un marché parallèle où son industrie technologique peut prospérer avec de moins en moins de composants américains. Cette évolution tend vers un ordre technologique mondial de plus en plus divisé, avec des implications sur les normes, les chaînes d’approvisionnement et les alliances.
Ces stratégies rappellent celles employées par des pays européens, comme la France à l’ère gaullienne, pour rattraper les technologies américaines, jusqu’à ce qu’un changement culturel profond permette aux dépendances critiques de proliférer, aboutissant à l’impasse industrielle actuelle.
La compétition dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs concerne de plus en plus la sphère militaire. Cela se manifeste dans l’essor de la guerre asymétrique, où des pays comme l’Iran ont montré comment des systèmes bon marché et produits en masse peuvent efficacement défier la supériorité militaire américaine et israélienne.
La Chine, elle aussi, tire parti de ses avancées technologiques à des fins militaires. Sa stratégie veille à ce que les percées en IA et en semi-conducteurs profitent à ses capacités de défense. Les missiles hypersoniques, les drones autonomes et les outils de cyberguerre pilotés par l’IA en sont des exemples, illustrant comment la Chine combine technologies commerciales et militaires. Cela constitue un avantage clé dans la nouvelle confrontation par blocs, où la capacité à déployer et à étendre rapidement des systèmes avancés peut déterminer l’équilibre des puissances.
Des décennies de désindustrialisation ont laissé les États-Unis et l’Europe dépendants des chaînes d’approvisionnement mondiales pour les technologies critiques, des terres rares aux semi-conducteurs avancés. Aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Europe, les « Chips Acts » tentent de reconstruire une capacité de production nationale. Pourtant, pour l’instant, TSMC à Taïwan reste le maillon central de la chaîne d’approvisionnement mondiale en puces, rendant les clients vulnérables aux perturbations. Pendant ce temps, la capacité croissante de la Chine à produire son propre matériel, même si elle accuse encore un retard sur certains modèles américains les plus récents, lui confère un degré de résilience que les États-Unis ne possèdent pas actuellement.
La démocratisation des technologies militaires, portée par les progrès en IA, drones et missiles, signifie qu’un nombre croissant de pays peuvent défier les superpuissances militaires traditionnelles.
Alors que la compétition en matière d’IA et de semi-conducteurs s’intensifie, le Sud global émerge comme un front politique crucial. La Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai n’a pas seulement servi de vitrine à la puissance technologique chinoise, mais aussi de scène pour sa diplomatie technologique. En se positionnant comme leader de l’IA open source, la Chine séduit les pays en développement, avides d’alternatives accessibles et abordables aux systèmes occidentaux.
Pour beaucoup, le choix entre des modèles américains coûteux et propriétaires et des alternatives chinoises open source et moins chères ne se pose pas. Les startups africaines et sud-asiatiques, par exemple, adoptent de plus en plus les modèles chinois d’IA pour des applications dans l’agriculture, la santé et la finance, où le coût et l’accessibilité sont essentiels. En offrant formation, financement et soutien infrastructurel, la Chine cultive un réseau de partenaires qui redessine progressivement le paysage technologique mondial.
La puissance internationale se jouera en grande partie sur la maîtrise de l’IA, des semi-conducteurs, de la robotique et de la production industrielle. L’Europe, en particulier, doit retrouver la culture d’ingénieur qui a porté son succès industriel d’après-guerre, avant que la bureaucratisation, les politiques industrielles manquant d’intuition scientifique, et l’importation de la crise culturelle américaine (sans ses programmes scientifiques d’excellence ni ses financements) ne l’en éloignent.
La puissance se construit aussi par la capacité des pays à proposer le récit le plus convaincant pour l’ordre technologique mondial, en dehors des tendances financières insoutenables. Le pari chinois sur l’open source en est un signal clair. Dans un ordre multipolaire, la capacité à offrir des solutions technologiques accessibles, innovantes et inclusives sera essentielle.
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