23.10.2026 à 06:00
Khaled Al-Khaled , Laurent Bonnefoy, Sarra Grira
Dans cette nouvelle émission d'Horizons XXI, nous essayons de comprendre, sans simplisme, les événements qui secouent le Yémen, un pays culturellement et historiquement riche, souvent ignoré par la solidarité internationale. Le Yémen se trouve aujourd'hui au cœur d'enjeux et de conflits régionaux incompréhensibles si l'on ne prend pas en compte l'évolution de la situation interne du pays depuis 2014, la prise du pouvoir par les houthistes et la guerre menée par la coalition internationale (…)
- Magazine / Yémen, Vidéo, Arabie saoudite, Houthistes, Horizons XXI, Guerre Iran-Israël-États-Unis (2026)
Dans cette nouvelle émission d'Horizons XXI, nous essayons de comprendre, sans simplisme, les événements qui secouent le Yémen, un pays culturellement et historiquement riche, souvent ignoré par la solidarité internationale.
Le Yémen se trouve aujourd'hui au cœur d'enjeux et de conflits régionaux incompréhensibles si l'on ne prend pas en compte l'évolution de la situation interne du pays depuis 2014, la prise du pouvoir par les houthistes et la guerre menée par la coalition internationale menée par l'Arabie saoudite.
Avec :
Une émission présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Cette émission a été diffusée en direct le 21 octobre 2026 sur le média Au Poste.
22.10.2026 à 06:00
Mohammed Iriqat
Le choix de la Cour suprême israélienne de demander au dirigeant de Balad de se retirer du scrutin législatif, qui doit se tenir le 27 octobre, plutôt que de trancher définitivement son cas, soulève des questions qui dépassent le sort du candidat. Le 23 septembre, à la demande du parti Otzma Yehudit (« Force juive ») d'Itamar Ben Gvir, également ministre de la sécurité nationale, la Commission électorale centrale a voté l'exclusion de la Liste arabe unie et de la Liste unifiée du scrutin (…)
- Magazine / Israël, Élections législatives, Démocratie, Justice, Minorités, Palestiniens d'Israël
Le choix de la Cour suprême israélienne de demander au dirigeant de Balad de se retirer du scrutin législatif, qui doit se tenir le 27 octobre, plutôt que de trancher définitivement son cas, soulève des questions qui dépassent le sort du candidat.
Le 23 septembre, à la demande du parti Otzma Yehudit (« Force juive ») d'Itamar Ben Gvir, également ministre de la sécurité nationale, la Commission électorale centrale a voté l'exclusion de la Liste arabe unie et de la Liste unifiée1 du scrutin législatif qui doit se tenir le 27 octobre 2026. Elle a également disqualifié les candidatures du député communiste Ofer Cassif, membre de Hadash (Front démocratique pour la paix et l'égalité), et de Sami Abou Shehadeh, dirigeant de Balad (Rassemblement national démocratique), qui font partie de la Liste unifiée. Des recours des formations et candidats concernés par ces disqualifications ont été déposés devant la Cour suprême israélienne qui a statué les 1er et 2 octobre.
Si celle-ci a finalement autorisé la participation des deux formations à majorité arabe et validé la candidature d'Ofer Cassif, elle n'a pas statué sur celle du dirigeant de Balad mais l'a incité, fortement, à se retirer de la course électorale. Le lendemain, Abou Shehadeh annonçait son retrait, sans que la Cour rende de jugement définitif et motivé sur le fond de son affaire. Une première dans l'histoire de l'institution.
La décision d'exclusion relève de la Commission électorale centrale, composée de représentants des partis de la Knesset en fonction de leur poids parlementaire, ainsi que de fonctionnaires administratifs non affiliés politiquement. Actuellement, elle est largement dominée par la droite et l'extrême droite. La Commission est présidée par un juge de la Cour suprême, en l'occurrence Noam Sohlberg, vice-président de la Cour. Le candidat concerné peut toutefois contester la décision devant cette même juridiction.
L'audience de Sami Abou Shehadeh s'est tenue le 1er octobre 2026, devant une formation de neuf juges. Parmi eux, des magistrats aux sensibilités libérales, un juge qui réside dans une colonie près de Ramallah, une magistrate qui a autrefois appartenu au mouvement de colonisation de droite Goush Emounim, ainsi qu'un juge palestinien d'Israël.
Face à eux, Ben Gvir, en toge d'avocat, et Tally Gotliv, numéro deux d'Otzma Yehudit, également avocate, ont plaidé en faveur de la disqualification du candidat palestinien israélien. La procureure générale, Gali Baharav-Miara, soutenait également la décision d'exclusion. Cette situation est d'autant plus ironique que Ben Gvir avait lui-même réclamé la destitution de cette dernière, ainsi que la réduction des prérogatives de son poste, afin que le contrôle juridique ne fasse plus obstacle à l'action du gouvernement.
Au cœur de la procédure, un article d'Abou Shehadeh, largement passé inaperçu, publié sur le site arabophone Arab48 le 8 octobre 2023 dans lequel il décrit les attaques de la veille comme un « événement stratégique majeur » sur les plans militaire et sécuritaire. Il y dénonce aussi une hiérarchie ethnique des vies humaines et estime que les pressions exercées sur les Palestiniens, le blocus de Gaza imposé depuis près de deux décennies, la répression nationale, l'apartheid, l'absence de perspective politique et l'extrême pauvreté ont conduit à une explosion.
La démarche repose sur l'article 7A de la Loi fondamentale relative à la Knesset qui autorise l'exclusion d'un candidat ou d'une liste électorale dans trois cas : le rejet de l'existence d'Israël en tant qu'État juif et démocratique, l'incitation au racisme ou le soutien à la lutte armée menée par un État ennemi ou une organisation terroriste contre Israël.
Or, au fil des décennies, la Cour suprême a développé une jurisprudence de plus en plus restrictive en matière d'exclusion électorale. Dans les années 1980, dans l'affaire « Neiman contre président de la Commission électorale », la Cour suprême avait posé un principe fondamental : le motif invoqué pour exclure un candidat devait occuper une place centrale dans son activité politique ou dans celle de la liste à laquelle il appartenait. C'est sur cette base qu'elle avait validé l'exclusion du mouvement Kach en 19882.
En 2003, la Cour a de nouveau été sollicitée dans l'affaire d'Azmi Bishara, fondateur du parti Balad. La Commission électorale centrale lui reprochait notamment de soutenir la lutte armée contre Israël et de nier le caractère juif de l'État en défendant l'idée d'un « État pour tous ses citoyens », renvoyant à l'idée d'une égalité civique entre juifs et palestiniens à l'intérieur d'Israël. La Commission avait également invoqué ses déclarations saluant la victoire du Hezbollah après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et sa rencontre avec des responsables du parti, ainsi que sa participation à une commémoration en hommage à l'ancien président syrien Hafez Al-Assad. La Cour avait néanmoins estimé que ces éléments ne suffisaient pas à justifier son exclusion. Le juge Michael Cheshin avait précisé que le simple soutien à une organisation terroriste ne suffisait pas. Il fallait établir un soutien à la lutte armée qu'elle mène contre Israël et démontrer que ce soutien s'inscrivait dans un comportement continu. Le motif d'exclusion devait constituer un « phénomène dominant ».
Cette exigence avait été réaffirmée la même année dans l'affaire d'Ahmed Tibi, député à la Knesset et membre du parti palestinien Ta'al. La Commission électorale avait notamment invoqué ses fonctions passées de conseiller de Yasser Arafat, les contacts qu'il avait maintenus avec ce dernier, son soutien présumé à la seconde intifada et son approbation de l'expulsion des colons de Cisjordanie. La Cour avait là aussi conclu que les éléments présentés ne permettaient pas d'établir avec certitude l'existence d'un soutien à la lutte armée contre Israël.
L'article 7A n'a donc pas vocation à sanctionner toute déclaration controversée ni toute opinion qui s'écarte du consensus politique dominant. Son application suppose des preuves suffisamment solides pour justifier une mesure aussi grave que l'exclusion électorale, et le comportement incriminé doit occuper une place centrale et dominante dans l'activité politique du candidat ou de sa liste.
La Cour avait réexaminé ces principes en 2020 dans l'affaire Hiba Yazbek, à la suite de publications datant de 2015. La députée, membre de Balad, avait notamment qualifié sur Facebook Samir Kountar3 de « martyr » et évoqué Dalal Al-Moughrabi4 à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. La Commission électorale avait interprété ces publications comme une manifestation de soutien à la lutte armée.
En février 2020, la Cour suprême avait annulé la décision de la commission mais avec un résultat extrêmement serré, à cinq voix contre quatre. Parmi ces dernières, celles de Noam Sohlberg, de David Mintz et de Yosef Elron, qui siègent toujours. Certains juges avaient également exprimé des réserves quant à la possibilité qu'un candidat revienne sur ses déclarations devant la Cour dans le seul but de préserver son droit de se présenter aux élections. Mais selon la juge Anat Baron, lorsque l'examen de l'ensemble des éléments ne permettait pas de déterminer avec certitude que le seuil probatoire requis était atteint, le doute devait profiter à la liberté de candidature et de participation politique.
Ce précédent est déterminant pour comprendre l'affaire Abou Shehadeh. La question n'était pas de savoir si le texte du 8 octobre 2023 pouvait être jugé choquant, mais s'il constituait une preuve suffisamment claire et convaincante d'un soutien à la lutte armée qui serait devenu central et dominant dans le projet politique de son auteur.
Or, bien avant que son exclusion ne soit envisagée par la Commission électorale, Abou Shehadeh avait exprimé à de nombreuses reprises son opposition aux attaques contre les civils. Il avait également appelé à une solution politique et non armée de la question palestinienne. Ses déclarations en arabe, en hébreu et en anglais défendent l'idée d'un État fondé sur l'égalité entre les citoyens et le rejet de la violence comme moyen d'obtenir des droits politiques et civils pour les Palestiniens, que ce soit en Israël ou en Palestine occupée.
Dès lors, un texte de 610 mots peut-il suffire à démontrer que le soutien à la lutte armée constitue un objectif central et dominant d'un projet politique développé pendant plusieurs décennies ?
Au cours de l'audience, Abou Shehadeh a fourni des explications sur le sens de son texte. Il a également dit regretter d'avoir publié le lendemain de l'attaque, reconnaissant que le choix de la date était inopportun. Il a enfin réaffirmé son opposition à toute attaque contre des civils et à toute forme de violence à leur encontre, quels qu'en soient les motifs.
L'affaire intervient à la veille des élections législatives du 27 octobre, les premières depuis le début du génocide à Gaza. Les raisons institutionnelles et politiques qui peuvent expliquer le choix de la Cour de ne pas prendre de décision et d'inciter Abou Shehadeh à retirer sa candidature restent sujettes à interprétation. Trois considérations permettent de l'éclairer.
La première est juridique. Confirmer l'exclusion aurait obligé la Cour à expliquer comment appliquer ses précédents à une affaire reposant essentiellement sur un article unique. En élargissant la portée de l'article 7A, elle aurait pu affaiblir la distinction établie entre des déclarations controversées et un soutien durable à la lutte armée. Une interprétation plus large, fondée sur des déclarations isolées plutôt que sur un comportement politique central et durable, pourrait être invoquée dans de futures procédures, y compris contre des candidats juifs.
La deuxième considération est politique et institutionnelle. Depuis les projets de réforme judiciaire engagés par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou avant le 7 octobre 2023, la Cour suprême se trouve au centre d'un affrontement sur l'indépendance de la justice, ses pouvoirs de contrôle et les modalités de nomination des juges. Une victoire électorale de la droite pourrait donner un nouvel élan à ces projets. Dans ce contexte, confirmer l'exclusion aurait satisfait les partisans d'une interprétation plus restrictive de la participation politique palestinienne parmi les juges, mais aurait renforcé les accusations selon lesquelles la Cour interpréterait de manière sélective sa jurisprudence selon le camp politique concerné. À l'inverse, annuler l'exclusion aurait provoqué une nouvelle confrontation avec les forces politiques qui contestent son autorité.
Cela ne signifie pas nécessairement que la Cour cherchait à protéger son image ou qu'elle partageait sur le fond la position d'Abou Shehadeh. Il est plus prudent de considérer qu'elle a pu être confrontée à un calcul institutionnel visant à préserver la crédibilité de sa jurisprudence et son image d'institution autonome tout en évitant l'aggravation de son conflit avec les forces politiques qui contestent son autorité.
Enfin, la troisième considération est judiciaire, et elle est peut-être la plus contraignante. Pour confirmer l'exclusion d'Abou Shehadeh, la Cour aurait dû expliquer, dans une décision publique et motivée, comment un article pouvait suffire malgré les précédents qui exigent des preuves claires et convaincantes et invitent à apprécier l'ensemble du comportement politique du candidat. Une telle décision aurait soulevé une question dépassant l'interprétation de l'article lui-même : la Cour applique-t-elle les mêmes critères à tous les candidats, ou abaisse-t-elle le seuil de preuve lorsque les déclarations concernent la guerre contre Gaza ?
Ces trois considérations révèlent un même dilemme : chacune des deux issues possibles, la confirmation ou l'annulation de l'exclusion, comportait un coût juridique, politique ou institutionnel. C'est à leur intersection que peut se comprendre le choix du retrait. La Cour suprême a adopté une position politique implicite lorsqu'elle a incité Abou Shehadeh à se retirer, entérinant de fait la décision de la Commission électorale sans assumer la responsabilité de la formuler dans un arrêt motivé. Ce choix est le reflet de la composition actuelle de la Cour, qui compte désormais un nombre non négligeable de juges déjà alignés sur la droite et considérés comme partie prenante de son projet politique.
1NDLR. La Liste unifiée est une coalition politique israélienne, formée en amont des élections législatives de 2015. Elle réunit le parti Hadash et deux formations palestiniennes : Balad et Ta'al. La Liste arabe unie, quant à elle, est un parti politique islamiste et conservateur dirigé par Mansour Abbas.
2NDLR. En octobre 1988, la Cour suprême d'Israël confirme l'interdiction faite au mouvement Kach, fondé en 1971 par le rabbin Meir Kahane, de se présenter aux élections législatives en raison de son programme raciste — qui prônait notamment l'expulsion forcée des populations palestiniennes. Le mouvement, qui a compté parmi ses membres Itamar Ben Gvir, est interdit en 1994 au titre des lois antiterroristes.
3NDLR. Libanais et membre du Front populaire de libération de la Palestine puis du Hezbollah, Samir Kountar est accusé d'avoir participé, à 16 ans, à une incursion armée à Nahariya, en 1979, qui a coûté la vie à plusieurs Israéliens. Il est condamné et emprisonné à vie en Israël en 1980, et est libéré en 2008 dans le cadre d'un échange. Il est tué par un raid de l'aviation israélienne en 2015 en Syrie.
4NDLR. Militante palestinienne du Fatah, née en 1959 à Beyrouth et morte en 1978 en Israël lors d'une attaque menée sur la route côtière reliant Haïfa à Tel-Aviv, qui fait une quarantaine de morts. Cette attaque répondait à l'opération israélienne Litani menée dans le sud du Liban.
21.10.2026 à 06:00
Julie Chaudier
Pendant quelques années, le Maroc a vendu ses bâtiments publics, en commençant par ses hôpitaux, en leasing. L'opération a permis de dégager des sommes colossales en cash et de masquer l'augmentation de la dette dont le montant total est officiellement estimé à 67,1 % du PIB. Mais le tour de passe-passe n'est pas sans risque financier et la banque centrale marocaine a annoncé la fin de ce dispositif d'ici 2028. « Le budget de l'État ? Vous n'y comprenez rien ! L'opacité s'est étendue (…)
- Magazine / Maroc, Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Dette publique, Développement économique
Pendant quelques années, le Maroc a vendu ses bâtiments publics, en commençant par ses hôpitaux, en leasing. L'opération a permis de dégager des sommes colossales en cash et de masquer l'augmentation de la dette dont le montant total est officiellement estimé à 67,1 % du PIB. Mais le tour de passe-passe n'est pas sans risque financier et la banque centrale marocaine a annoncé la fin de ce dispositif d'ici 2028.
« Le budget de l'État ? Vous n'y comprenez rien ! L'opacité s'est étendue depuis quelques années. Il y a une véritable boîte noire dans le budget », lâche, excédé, Najib Akesbi. L'économiste, enseignant à l'Institut agronomique et vétérinaire de Rabat (IAV), pointe du doigt depuis plusieurs années, notamment sur sa chaine Youtube, les « financements innovants » utilisés par le Maroc depuis 2019. Censées offrir à l'État de nouvelles ressources pour relever les défis sociaux et économiques colossaux auxquels il faut faire face, ces pratiques se sont résumées à un tour de passe-passe permettant d'emprunter toujours plus sans augmenter sa dette officielle.
En 2018, le ministre de l'économie et des finances d'alors, Mohammed Benchaâboun, évoque, lors du discours de présentation du projet de loi de finances 2019,
le recours à un nouveau mécanisme de financement, basé sur un partenariat entre l'État et un groupe d'acteurs institutionnels, qui permettrait de mobiliser un financement global de 12 milliards de dirhams [1,10 milliard d'euros] d'investissement pour l'année 2019, dans le cadre de l'allégement de la charge sur le budget de l'État et du maintien des équilibres financiers.
Ce mécanisme est simple : il consiste à vendre un bien immobilier de l'État, mais à en garder l'usage en le louant à l'acheteur avec un bail très long de trente ou quarante ans, au bout duquel l'État conserve la possibilité de récupérer la propriété de l'immeuble. Ce procédé bien connu s'appelle en français une cession-bail (sale and lease back [LSB] en anglais).
Le tour de passe-passe comptable est édifiant : le cash que reçoit l'État est compté comme une recette exceptionnelle — et non comme un emprunt. Le loyer à payer à l'acquéreur n'est donc pas comptabilisé comme « service de la dette » (intérêts payés), mais comme une dépense courante pour chacun des ministères concernés par ces cessions. Dès lors, la dette n'apparaît nulle part.
L'État emprunte régulièrement sur les marchés internationaux des capitaux et auprès des institutions financières, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Les premiers réclament des taux d'intérêt plus ou moins élevés selon leur degré de confiance dans la capacité d'un État à rembourser — ce que l'on appelle le « risque souverain » —, évalué par les agences privées de notation — qui ont joué un rôle dans la mise en place des politiques d'austérité en Grèce — qui se fondent sur le niveau d'endettement d'un État et son déficit budgétaire. Les secondes — Banque mondiale et FMI — imposent des limites à l'endettement et au déficit pour accorder leurs prêts, souvent à des taux inférieurs à ceux du marché. Autrement dit, les deux font pression pour réduire ces deux variables économiques.
Ainsi l'agence Standard & Poor's (S&P) qui dégrade la note du pays en avril 2021 à la suite de la crise du Covid-19, la relève en septembre 2025. « La note du Maroc passe de “BB+” à “BBB-” [reflétant] des perspectives macroéconomiques solides, un assainissement budgétaire progressif et un déficit du compte courant maîtrisé », précise-t-elle dans son étude annuelle1.
Mais il ne s'agit que d'un trompe-l'œil. En fait, le Maroc entretient une dette cachée. Entre 2019 et 2024, l'État a vendu 107 milliards de dirhams (9,58 milliards d'euros) d'immobilier public, selon le ministère des finances. En 2025, s'y ajoutent 40,1 milliards de dirhams2. Enfin au deuxième trimestre 2026, le Compte spécial de remploi domanial, un des comptes spéciaux du Trésor recueillant le fruit des ventes des biens publics, a reçu 10,9 milliards de dirhams supplémentaires, selon la Trésorerie générale des finances, sous l'intitulé « recettes diverses ».
Au total 158 milliards de dirhams (14,6 milliards d'euros) d'immeubles publiques ont déjà été cédés3. Le recours à ces pratiques s'accélère : 13 % de ces ventes ont été réalisées par le gouvernement de Salaheddine El Othmani (avril 2017-octobre 2021) du Parti de la justice et du développement (PJD), d'obédience islamiste ; 86,4 % par son successeur Aziz Akhannouch (octobre 2021-septembre 2026) du Rassemblement national des indépendants (RNI), parti libéral de centre-droit. Cumulées, ces cessions représentent 8,8 % du PIB de 2026. Si on les réintégrait à la dette du Trésor marocain, comme elles le devraient, celle-ci bondirait de 67,1 % à 75,9 % du PIB.
La même démonstration vaut pour le budget annuel : les cessions-ventes comptabilisées en ressources réduisent le déficit affiché. En 2025, ce dernier s'est élevé à 60,5 milliards de dirhams (5,54 milliards d'euros), selon le ministère de l'économie et des finances4. Mais il tient compte des 40,1 milliards de dirhams (3,67 milliards d'euros) reçus au titre des « mécanismes de financements innovants », toujours selon le ministère des finances. Si l'on fait donc le véritable calcul du déficit budgétaire sans maquiller la dette en recette, celui-ci atteint en réalité de 100,6 milliards de dirhams (9,19 milliards d'euros). Rapporté au PIB de 2025, il aurait été de 5,58 % plutôt que des 3,5 % officiels.
Ce tour de passe-passe n'est pas passé inaperçu aux yeux des institutions financières marocaines et internationales. Dès 2020, dans son rapport sur le budget de l'État, la Cour des comptes relève que ces recettes « s'apparentent davantage […] à des opérations de financement de type crédit-bail, classées parmi les dettes ». Dans sa réponse, le ministère de l'économie et des finances nie et qualifie ces opérations de « cessions fermes ».
De plus, puisque l'État conserve l'usage des bâtiments cédés, il doit donc payer un loyer aux nouveaux propriétaires. Mais « l'opacité est totale », souligne Najib Akesbi. Les contrats de cessions-bails ne sont pas publics : leur échéance et le taux des loyers sont inconnus. Seul Khalid Cheddadi, le patron de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR), l'un de ces nouveaux propriétaires, reconnaît implicitement, dans une interview accordée en mars 2022 à Médias 24, que les loyers s'élèvent entre 5 % et 6 % de la valeur du bien cédé. Ce taux est particulièrement élevé alors qu'en moyenne sur quinze ans, à la même époque, le rendement moyen des Bons du Trésor (obligations émises par l'État) était de 2,8 %. Le 30 septembre 2025, l'État est parvenu encore à emprunter 300 millions de dirhams de Bons du Trésor sur trente ans au taux de 3,75 %. Les cessions-bails s'avèrent donc plus coûteuses que d'autres formes de financement.
Si l'on applique les taux avancés par Khalid Cheddadi aux 158 milliards de dirhams de cessions-bail, l'État marocain paie désormais entre 7,9 et 9,48 milliards de dirhams (entre 718 et 862 millions d'euros) de loyers supplémentaires par an. Ils viennent alourdir discrètement le déficit budgétaire.
Ce que pointe la Banque mondiale en 2024, dans son rapport sur le Maroc5 :
Les opérations de financement innovants (vente et crédit-bail, sale and lease back en anglais) créent un flux d'obligations de paiement futures de l'État. Les détails de ces transactions ne sont pas rendus publics, mais elles pourraient entraîner une augmentation des dépenses courantes en raison du paiement des loyers […]. Ces transactions représentent des recettes non récurrentes et, lorsqu'on évalue les soldes budgétaires structurels, l'idée selon laquelle le déficit budgétaire post-pandémie s'est amélioré devient plus nuancée.
Du côté de Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine, l'inquiétude se fait jour peu à peu. En septembre 2025, son gouverneur Abdellatif Jouahri déclare en conférence de presse6 que s'ils ont « permis de combler des besoins », et qu'ils ont été admis par le FMI, ces « financements innovants » sont tout de même « un élément qui devra diminuer » et « [qu'] on aurait dû les encadrer ».
Quelques mois plus tard, en février 2026, le FMI lâche le gouvernement marocain. Après une visite du pays, ses équipes annoncent que « la vente d'actifs immobiliers de l'État a été reclassée en “réduction de l'acquisition nette d'actifs non financiers” », au lieu de « financement innovant » classé parmi les « autres recettes » comme c'était le cas jusque-là.
Fin de la récréation. La circulaire n°12/2026 en date du 5 août 2026 demande au gouvernement issu des élections législatives de septembre 2026 de construire le budget 2027 « sans recourir aux recettes propres aux mécanismes de financement innovants » tout en poursuivant « le contrôle progressif du déficit budgétaire dans la limite de 3 % du produit intérieur brut ». À ce nouveau gouvernement, il reste les 30,7 % de recettes de ventes d'immeubles publics en cessions-bails qui n'ont pas encore été dépensées et attendent, en principe, dans les caisses du Fonds de remploi domanial.
Comme le regrettait en septembre 2025 le gouverneur de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, ces cessions-bails n'ont pas été encadrées, à la différence des privatisations. Celles-ci sont légalement protégées par de nombreux mécanismes pour, en principe, éviter la corruption et tout préjudice à l'encontre de l'État en fixant publiquement un prix minimum. Elles bénéficient de procédures d'audit et d'évaluation, de mise en concurrence, d'une commission des transferts et, surtout, une loi est votée au Parlement qui décide des biens et entreprises privatisables. Cet encadrement n'évite pas toujours les entourloupes financières. Mais il permet d'éventuels recours. Ce minimum n'existe même pas pour les cessions-bails. Najib Akesbi s'étouffe :
Ces financements innovants dégagent des ressources en bradant le cœur même du service public. C'est comme une privatisation qui ne dit pas son nom. Dans l'histoire du Maroc, les privatisations ont concerné des entreprises de l'économie marchande comme des banques, mais là il s'agit des hôpitaux, des écoles, des administrations : des choses qui relèvent du service public, de la mission même de l'État !
L'État a ainsi vendu les bâtiments de six de ses sept CHU, de nombreux hôpitaux publics et des centres de santé. Au total, fin 2024, 592 actifs ont été cédés, mais la liste détaillée n'est pas publique.
L'État continue de moderniser et d'agrandir tous ces bâtiments alors qu'il n'en est plus propriétaire. Au terme du bail de vingt ou trente ans, il pourrait les récupérer. Mais en l'absence de transparence, nul ne connaît la nature de la cession-bail ni ses conditions et donc la possibilité ou non d'un retour dans le giron de l'État. Selon Najib Akesbi, l'État dans ses discours, ménage les deux options, mais, faute d'avoir accès à tous les contrats, il est impossible de trancher.
À Rabat, l'État a ainsi vendu le CHU Ibn Sina à la Caisse marocaine des retraites (CMR) qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires en 2019. Depuis, un nouveau CHU a été construit par le ministère de la santé et l'ancien hôpital attenant doit bientôt être détruit pour laisser place à de vastes espaces verts. « La question qui se pose aujourd'hui est kafkaïenne : de quoi la CMR est-elle propriétaire ? L'ancien hôpital ou le nouveau ? », interroge Najib Akesbi. La question reste pour l'heure sans réponse.
Ce qui est sûr, c'est que ces 592 biens immobiliers ont été cédés à des investisseurs institutionnels comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) ou la CMR qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires et, depuis 2024, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) qui s'occupe du régime maladie et retraite du privé. Chacun de ces grands organismes regroupe les biens dans des organismes de placement collectif immobilier (OPCI), dont les parts peuvent ensuite être achetées par des investisseurs privés. Avec d'autant plus d'enthousiasme que le taux offert est plus avantageux que ceux proposés pour les Bons du Trésor… C'est là que l'on peut craindre une privatisation indirecte et cachée.
« On a démarré avec les institutionnels comme la CDG, la CMR… Nous ne sommes même pas encore arrivés au privé, pour parler de privatisation », répondait le ministre délégué au budget, Fouzi Lekjaâ7 aux Parlementaires ayant critiqué ce mécanisme, en octobre 2021. Mais demain ?
Dès aujourd'hui, les coûts de loyer-bail pèsent sur le service public. Et cela risque de s'aggraver. Oussama Chaïb et Mustapha Ziky, enseignants-chercheurs à l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, qui ont étudié ces enjeux, expliquent8 :
La quasi-totalité des répondants [32 experts en finances publiques] identifie la hausse des coûts des services publics — principalement les services de santé — comme le principal risque potentiel lié à l'utilisation du sale and lease back [cession-bail, ndlr] comme mécanisme de financement pour l'État marocain. Cette augmentation découle du fait que le coût du loyer serait imputé aux dépenses des services publics.
De 2019 à 2026, au moins un quart des dépenses payées avec l'argent des cessions-bails déposé sur le compte du Fonds de remploi domanial a servi à financer le budget des charges communes de l'État, selon nos calculs sur la base des documents du ministère de l'économie et des finances et de la Trésorerie générale du royaume. D'ordinaire, le Fonds est également utilisé pour « l'acquisition de terrains et bâtiments pour satisfaire les besoins des administrations », dont des constructions à l'étranger ou des participations à des programmes de développement régionaux, tels le rachat de la société Wessal Bouregreg9 chargée du programme de réaménagement urbain de Rabat autour du fleuve Bouregreg, ou la participation au relogement des ménages issus des bidonvilles de Skhirat-Témara.
L'affectation précise des revenus de ces cessions-bails n'est détaillée nulle part. Mais, selon les informations récoltées, l'argent semble être allé majoritairement au secteur immobilier. Pourquoi était-il alors si urgent de vendre les universités, les écoles et les hôpitaux, puis de les louer à un prix très élevé, si ce n'est pour donner l'impression que les grands équilibres des comptes publics s'étaient améliorés ?
1« Default, Transition, and Recovery : 2025 Annual Global Sovereign Default And Rating Transition Study », S&P Global, 4 mars 2026.
2Ghassan Waïl El Kharmouni, « Financements innovants. La fin des recettes, mais pas de la facture », Médias 24, 14 août 2026.
3Le projet de loi de finances pour 2026 prévoit de récolter 19 milliards de dirhams (1,76 milliard d'euros) supplémentaires, mais les chiffres définitifs ne sont pas connus.
4« Situation des charges et ressources du Trésor », ministère de l'économie et des finances, décembre 2025.
5« Rapport sur le suivi de la situation économique au Maroc », Banque mondiale, été 2024.
6Badr Ehlmazaoui, « Verbatim. L'essentiel à retenir de la conférence de presse d'Abdellatif Jouahri », Médias 24, 23 septembre 2025.
7« Financements innovants : les explications du ministère des finances », Médias 24, 31 octobre 2021.
8« Beyond traditional budgeting : sale and lease back as a new innovative pathway for financing for financing the Moroccan government », International Review of Applied Finance, Economics, and management (IRAFEM), Vol.1, n°4, 2025
9Filiale de Wessal Capital, détenu par cinq fonds souverains du Maroc, de l'Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït et du Qatar.