09.10.2026 à 06:00
Sophie Boutière-Damahi
Pour sa 13e édition du 10 au 18 octobre, le festival des cinémas des mondes arabes place les archives et le travail de restauration des films au cœur de sa programmation, de l'Égypte au Maroc en passant par la Palestine. « Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? » s'interrogent les organisateurs du festival Aflam dans la présentation de leur 13e édition. (…)
- Magazine / Cinéma, Monde arabe, Archives
Pour sa 13e édition du 10 au 18 octobre, le festival des cinémas des mondes arabes place les archives et le travail de restauration des films au cœur de sa programmation, de l'Égypte au Maroc en passant par la Palestine.
« Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? » s'interrogent les organisateurs du festival Aflam dans la présentation de leur 13e édition. Ils tentent d'y répondre avec une édition intitulée « Réparer l'image : parcours cinématographiques arabes en Méditerranée » et consacrée au travail autour des archives. Celles qu'il faut restaurer, celles qu'il faut retrouver, mais aussi celles qui permettent de se rencontrer, de reprendre le fil des histoires et de faire circuler les mémoires. Pour Mathilde Rouxel, programmatrice du festival, ces images peuvent « inspirer à la fois les cinéastes contemporains et les spectateurs, afin de mieux comprendre la région et les enjeux historiques qui la traversent ». Par ailleurs, la thématique rejoint le cycle « Vives archives », consacré au patrimoine cinématographique arabe, qui fête ses cinq ans cette année.
Retenue dans le cadre de l'appel à projets de la Saison Méditerranée 2026, cette édition bénéficie d'un soutien financier de l'Institut français, qui a notamment permis d'organiser un atelier de formation à la restauration numérique à Marseille du 22 juin au 2 juillet 2026. Celui-ci a été mené avec l'Archive circulation initiative (ACI)1, le cinéma Polygone étoilé et la cinémathèque d'usage et de pratiques cinématographiques Dodeskaden. Aflam a accueilli à Marseille trois techniciens venus de Beyrouth, engagés dans un projet de laboratoire de restauration numérique au Liban. Une première étape que l'association aimerait prolonger : « L'engouement que cette expérience a suscité nous a donné envie de continuer, mais cela nécessite de trouver les moyens pour pérenniser l'action », souligne Mathilde Rouxel.
C'est le film Ahlam Saghira (« Petits rêves ») de Khaled El Hagar qui a pu bénéficier du travail mené lors de cet atelier. Réalisé en 1993, le premier long-métrage du cinéaste égyptien suit le jeune Ghareeb, qui perd son père en 1956, durant la crise de Suez. Onze ans plus tard, en pleine guerre israélo-arabe qui oppose Israël à l'Égypte, la Jordanie et la Syrie, le protagoniste retrouve en Gamal Abdel Nasser, le président, l'image de ce père disparu. Il rejoint alors la résistance, convaincu d'une victoire prochaine. Trente-trois ans après sa réalisation, le film sera présenté en ouverture du festival, en première mondiale, dans sa version restaurée en 4K.
Le documentaire Al Ahwar (« Les Marais », 1976) du cinéaste irakien Kassem Hawal, dont les bobines originales ont été brûlées, sera aussi présenté en avant-première dans une version restaurée grâce aux copies retrouvées par le réalisateur. Ce film permet de revivre le quotidien dans les marais mésopotamiens du sud de l'Irak avant que le régime de Saddam Hussein ne décide de les assécher, dans les années 1990, au motif qu'ils abritaient des insurgés chiites2.
Dès les années 1970, la caméra de Kassem Hawal a également accompagné la lutte palestinienne. Ce sera tout l'enjeu d'une rencontre organisée entre lui et le réalisateur palestinien Mohanad Yaqubi et intitulée « Les révolutionnaires ne meurent jamais : cinéastes solidaires du peuple palestinien ». Le travail de Yaqubi s'inscrit également dans cette archéologie des cinémas de lutte. Avec Elettra Bisogno, il a dirigé l'ouvrage Jocelyne Saab : Inventory 1973-1983 (Sharjah Art Foundation, 2025) qui répertorie les seize premiers films de la cinéaste franco-libanaise réalisés entre 1973 et 1983. Le festival rendra hommage au travail de la réalisatrice avec la projection de Ghazl Al Banat (1985), dans une version restaurée en 4K. Une séance intitulée « Fabriquer Beyrouth au cinéma : dans les coulisses de Jocelyne Saab » donnera à voir des rushes et des images d'archives liés à son travail, notamment autour du siège de Beyrouth en 1982 et du tournage de Nahla (1979) de Farouk Beloufa, auquel elle a participé.
Une autre table ronde sera quant à elle consacrée à la place faite aux archives arméniennes, kurdes et amazighes, interrogeant les récits nationaux qui ont contribué à laisser certaines histoires à la marge.
Le festival interroge aussi la fragilité matérielle des archives. En 2006, un incendie ravage une partie de l'appartement familial des Bouanani à Rabat. Il endommage des manuscrits, des photographies, des documents et des correspondances liés à l'œuvre du cinéaste marocain Ahmed Bouanani. Après la mort du cinéaste en 2011, sa fille, Touda Bouanani, entreprend de préserver et de rendre accessible ce fonds familial, qui réunit aussi le travail de sa mère, Naïma Saoudi, et celui de sa sœur, Batoul Bouanani, costumière et dessinatrice. Depuis 2021, elle préside à la sauvegarde et à la valorisation de cet héritage avec l'association Archives Bouanani. Aflam présentera dans une version restaurée Le Mirage (1979) fable d'Ahmed Bouanani qui se déroule dans le Maroc colonisé de 1947.
Cette logique de recherche et de remise en circulation traverse pareillement le travail du réalisateur, acteur, chercheur en cinéma et restaurateur de films franco-algérien Nabil Djedouani. Aflam consacrera un focus à ses Archives numériques du cinéma algérien, une plateforme alternative créée en 2012 et disponible sur YouTube, qui redonne à voir des films algériens oubliés. Djedouani retrouve ces films grâce à un dialogue avec les ayants droit et les institutions algériennes et internationales. Ensuite, il les numérise, parfois les restaure, en collaboration avec les autres membres de l'Archive circulation initiative — qu'il a fondée avec Mathilde Rouxel —, puis les met à disposition du public.
Dans son film documentaire Dial H-I-S-T-O-R-Y (1997), également programmé par Aflam, Johan Grimonprez puise dans des images télévisées consacrées aux détournements d'avion, notamment ceux liés aux organisations palestiniennes des années 1960 et 1970. Par son travail d'exploitation des archives, le réalisateur belge pose ici les bases d'une réflexion politique autour des événements, mais surtout de la construction du récit médiatique qui en a alors été fait. Une question que le réalisateur a par ailleurs poursuivie dans son dernier film Soundtrack to a Coup d'État, consacré à la crise congolaise, à l'assassinat du premier ministre Patrice Lumumba et au rôle du jazz dans la diplomatie culturelle états-unienne pendant la guerre froide.
Plus largement, la réflexion sur la mémoire et la transmission que propose cette année Aflam se prolonge aussi dans les films contemporains de la programmation. Le Jour de la colère : Contes de Tripoli (2026), de Rania Rafei, fait directement dialoguer archives, lettres et images du présent pour retracer l'histoire de Tripoli, au Liban. D'autres films abordent, chacun à sa manière, les traces du passé et les liens familiaux. Dans Alea Jacarandas (2026), Hassen Ferhani filme une déambulation dans Alger au fil des récits de son père, tandis que Yunan (2025), d'Ameer Fakher Eldin, explore l'exil d'un écrivain arabe en Allemagne. Dans cette programmation, L'Entente – La face cachée d'Alexandrie (2025), du réalisateur égyptien Mohamed Rashad, déplace encore le regard. Présenté en présence du réalisateur, le film suit deux frères dans un quartier populaire d'Alexandrie.
La mise en récit passe également par l'intime. C'est le cas de Souraya mon amour (2025), de Nicolas Khoury, qui sera présenté en clôture du festival. Trente ans après la mort du réalisateur libanais Maroun Baghdadi, Souraya Baghdadi, actrice et veuve du cinéaste, revient dans ce documentaire sur leur histoire d'amour. Un dialogue se tisse alors entre cette histoire et celle du cinéma libanais.
Le film est construit à partir de conversations entre Nicolas Khoury et Souraya, d'images d'archives personnelles et d'extraits de Petites guerres, le film de Maroun Baghdadi sur le tournage duquel leur romance commence en 1981 à Beyrouth. Maroun meurt brutalement en 1993, alors que Souraya est enceinte de leur troisième enfant. Pour Mathilde Rouxel, « passer par l'intime, c'est accepter que ces histoires-là ne fassent pas seulement partie de la grande histoire, mais qu'elles constituent aussi des témoignages importants ».
1NDLR. L'Archive circulation initiative est un collectif fondé en 2024 par l'association Jocelyne Saab, Muja Films, le réalisateur et producteur tunisien Dhia Jerbi et les Archives numériques du cinéma algérien. Le collectif est dédié à la restauration, la circulation et la réactivation de films du patrimoine de pays arabes et africains. L'ACI travaille à renforcer les capacités locales de préservation en organisant des ateliers et des formations pour s'affranchir des laboratoires occidentaux.
2NDLR. Cet assèchement est considéré par l'ONU comme « l'un des pires crimes environnementaux de l'histoire ». De nombreux canaux et digues construits sous le régime d'Hussein ont été depuis démolis, permettant aux eaux du Tigre et de l'Euphrate d'irriguer à nouveau les marais. Mais le débit amoindri des fleuves, en raison des barrages installés en Turquie et en Syrie, a entraîné une salinisation inquiétante qui menace de nombreuses espèces et rend l'eau non potable. En 2016, les marais ont été classés patrimoine mondial de l'Unesco.
08.10.2026 à 06:00
Adèle Forveille, Pierre-Yves Baillet
Lancé le 30 août 2026 à Khartoum, le « dialogue soudano-soudanais » entend tracer l'avenir politique du pays en plein conflit armé. Mais en s'établissant dans une zone tenue par l'armée, sans les forces politiques adverses ni cessez-le-feu, il soulève des questions sur ses objectifs et risque avant tout d'asseoir la légitimité du pouvoir militaire réinstallé à Khartoum. Dévastée par deux ans de combats, Khartoum reprend lentement vie depuis que l'armée en a chassé les Forces de soutien (…)
- Magazine / Soudan, Ligue arabe , Armée, Union africaine (UA), Forces armées soudanaises (FAS), Forces de soutien rapide (FSR)
Lancé le 30 août 2026 à Khartoum, le « dialogue soudano-soudanais » entend tracer l'avenir politique du pays en plein conflit armé. Mais en s'établissant dans une zone tenue par l'armée, sans les forces politiques adverses ni cessez-le-feu, il soulève des questions sur ses objectifs et risque avant tout d'asseoir la légitimité du pouvoir militaire réinstallé à Khartoum.
Dévastée par deux ans de combats, Khartoum reprend lentement vie depuis que l'armée en a chassé les Forces de soutien rapide (FSR), en mars 2025. Le gouvernement de Kamil Idris, replié à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. Signe d'une sécurité retrouvée, une partie de la population regagne peu à peu l'agglomération. Elle retrouve une ville meurtrie : l'électricité est revenue, mais les coupures restent fréquentes. Les immeubles éventrés rappellent à chaque coin de rue la violence des combats. C'est ici, dans la capitale, que le comité pour le « dialogue soudano-soudanais » dit vouloir faire revenir la vie politique.
« Aujourd'hui, les partis politiques soudanais sont tous hors du pays, certains au Caire, d'autres ailleurs en Afrique. Ils ne peuvent pas se parler normalement. Une fois qu'ils seront ici, libres de rencontrer les gens et de revoir leurs proches après trois ans de guerre, tout changera », explique à Orient XXI le rédacteur en chef du quotidien Al-Tayyar, porte-parole du comité chargé de préparer le dialogue. Le groupe préparatoire réunit une vingtaine de membres, universitaires, avocats ou encore journalistes venus de l'intérieur comme de l'extérieur du pays. Il borne son mandat au volet politique du conflit et laisse le volet sécuritaire aux belligérants. De Djeddah à Addis-Abeba, en passant par Le Caire et Genève, médiations et conférences se succèdent depuis le début de la guerre en avril 2023 : toutes à l'étranger, toutes sans issue. « Quand ces dialogues se tiennent hors du pays, les voix de la majorité des Soudanais, ceux qui vivent ici et subissent la guerre, sont souvent mal représentées, sous-représentées ou complètement absentes », plaide Mohammed Munir Ahmed Saifeddine, également membre du comité, qui a quitté l'Ouganda, où il réside, pour s'installer à Khartoum le temps des travaux du dialogue.
Selon lui, celui-ci devra s'attaquer aux racines du conflit : parmi elles, le partage des richesses, l'identité de « groupes ethniques qui ne se voient pas représentés » et « la manière dont le pays aurait dû mener la transition vers un gouvernement civil démocratique ». La dernière formule est pour le moins prudente. La transition a commencé avec la chute d'Omar Al-Béchir en 2019, mais le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant de l'armée régulière, et Mohammed Hamadan Dogolo, dit Hemetti, le chef des FSR, y ont mis fin conjointement par un coup d'État militaire en octobre 2021. Leur désaccord sur l'intégration des FSR dans l'armée, prévue par l'accord-cadre de décembre 2022, a ensuite débouché sur la guerre.
Également passée sous silence, la dimension régionale du conflit pèse pourtant lourd, chaque camp s'appuyant sur ses parrains. Les Forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Bourhane peuvent compter sur l'Égypte, soucieuse de stabiliser sa frontière sud, et sur la Turquie et l'Iran, notamment en matière de fourniture de drones. Officiellement médiatrice, l'Arabie saoudite penche elle aussi du côté de l'armée, au nom de la défense des institutions et pour contrer les ambitions émiriennes. Malgré les démentis d'Abou Dhabi, plusieurs enquêtes1 ont prouvé que les FSR reçoivent leur soutien, acheminé principalement par le Tchad et le fief libyen du maréchal Khalifa Haftar, dans l'est du pays ; un appui militaire adossé à sa mainmise sur l'or soudanais. Khartoum accuse également l'Éthiopie d'abriter des camps des FSR, ce qu'Addis-Abeba dément. L'Éthiopie accuse à son tour Le Caire et Khartoum d'apporter leur soutien aux rebelles du Tigray depuis la reprise des combats.
Face à cet imbroglio national et régional, aucun règlement ne semble imaginable sans réunir les deux camps. Or, ce dialogue s'organise chez l'un des deux belligérants, sans la présence du second. Le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant des FAS et président du Conseil de souveraineté, a donné son aval et promis son soutien. Il en a d'emblée écarté Tasis, l'alliance politique formée autour des FSR, ainsi que le Parti du congrès national (NCP) d'Omar Al-Béchir. Somoud, la coalition civile anti-guerre présidée par l'ancien premier ministre Abdallah Hamdok, refuse catégoriquement de s'associer à un processus qui, conduit depuis les zones tenues par l'armée et sans cessez-le-feu, reviendrait selon elle à entériner la partition de facto du pays. « Ce qu'ils cherchent à faire à Khartoum, c'est un dialogue qui consacre Bourhane comme le gouvernement légitime du Soudan », accuse son porte-parole, Bakry Eljack, joint par téléphone.
La ville est redevenue sûre, insiste Saifeddine, qui se félicite de la venue, du 8 au 10 septembre 2026, du Quintette, attelage de l'Union africaine (UA), de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), de la Ligue arabe, de l'Union européenne et de l'ONU. Le choix du lieu a valeur de symbole. Réunir les Soudanais à Khartoum, y recevoir des délégations étrangères, c'est consacrer la capitale reprise par l'armée comme centre légitime de la vie politique, et rapatrier les tractations à l'intérieur du pays. « C'est un moyen pour nous de tenter de reprendre la main sur les pourparlers et de diminuer les influences étrangères », souligne pour Orient XXI Gibril Ibrahim, ministre des finances et chef du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Le soutien du Quintette doit aussi, selon lui, conforter les garanties promises aux Soudanais de l'étranger qui hésitent encore à rentrer.
Ces assurances, Osman Mirghani et trois autres promoteurs de l'initiative, dont l'avocat Nabil Adib, sont venus du Caire les réclamer au général Al-Bourhane. « Sans un engagement du gouvernement à accueillir cette conférence, au moins financièrement, et à garantir une atmosphère libre, pour que tous les participants puissent s'exprimer et venir sans hésitation, il est très difficile de l'envisager », explique Mirghani. Il s'agit de pouvoir « convaincre les partis qu'il ne leur arrivera rien s'ils viennent au Soudan ». Le chef de l'armée a accédé à la demande, assure-t-il. Signé par Al-Bourhane et annoncé le 1er septembre par le ministre de la justice Abdallah Darf, le décret n° 363 classe les plaintes déposées par des organes de l'État contre des Soudanais de l'étranger pour leurs actes ou opinions politiques, et accorde aux participants une immunité de leur arrivée à leur départ. Le texte vise d'abord l'opposition civile en exil. Abdallah Hamdok et quinze autres opposants sont poursuivis depuis avril 2024 pour « incitation à la guerre contre l'État », atteinte à l'ordre constitutionnel et crimes contre l'humanité, des chefs passibles de la peine de mort. Chez Somoud, le décret ne convainc pas. « Pourquoi aurions-nous besoin d'une protection, pour commencer ? » s'insurge Bakry Eljack. Il poursuit :
Sommes-nous des criminels ? Avons-nous pris part à la guerre ? Avons-nous commis des crimes de guerre ? Un génocide ? Des crimes contre l'humanité ? Ces accusations n'ont, dès le départ, aucun fondement juridique. Elles relèvent de la politisation de la justice par Bourhane lui-même.
Le comité n'échappe pas non plus au soupçon de connivence. Saifeddine s'en défend : « Bourhane a dit qu'un groupe de gens était venu le voir avec une proposition pour réunir les Soudanais, lui avait demandé des garanties, et qu'il avait accepté. Certains en ont conclu qu'il nous avait nommés. » Le 29 septembre 2026, le comité annonce avoir commencé à inviter « toutes les forces politiques sans exception », et Nabil Adib assure que Somoud « doit faire partie du dialogue ». Début octobre, la coalition anti-guerre, par la voix de son porte-parole, affirme pourtant à Orient XXI n'avoir reçu aucune invitation formelle. Bakry Eljack ironise : « Si vous parlez avec des gens d'accord sur tout, ce n'est pas un dialogue, c'est une conversation entre amis. »
Mais à Khartoum, parmi les partis politiques et les formations civiles interrogés, personne ne réclame une table ouverte à tous. Le général Siddiq Mohammed Ismail, vice-président de la branche du parti Oumma, proche de l'armée, compte prendre part au dialogue, mais refuse d'y voir siéger Hemetti ou toute entité affiliée aux FSR, dont les combattants ont, à ses yeux, trop de sang sur les mains. Au sein de la confrérie soufie Qadiriyya, qui soutient l'armée comme l'initiative, on ne veut pas entendre parler de pardon pour les FSR. Même refus chez les jeunes des comités de résistance, qui ont accepté de se confier à Orient XXI sous leur seul prénom : « Pas de discussion possible avec l'ennemi. » Ahmad dirige l'un de ces réseaux locaux qui ont porté la révolution de 2019. Quand la guerre a éclaté, il a pris les armes aux côtés des FAS pour défendre son quartier. Sur la méthode, il reproche au comité son manque de transparence dans le choix de ses membres. « Comment avoir confiance si nous ne participons pas ? J'ai peur qu'ils aient un agenda caché et que, comme d'habitude, la jeunesse soit mise de côté. »
En plus de l'âge et du genre, Saifeddine promet une meilleure représentativité « selon la géographie ». Cette promesse bute contre la réalité de la guerre. Depuis la chute d'El-Fasher, le 26 octobre 2025, les FSR tiennent les cinq capitales des États du Darfour. Gibril Ibrahim, dont le mouvement est né dans cette région, met en garde : « Avec ce dialogue, nous devons faire très attention à ne pas envoyer de mauvais messages aux zones encore sous contrôle des milices. » Le danger, pour lui, serait que les habitants du Darfour et du Kordofan se croient exclus, abandonnés à Tasis par un pouvoir résigné à l'existence d'un autre État. Le comité a fait de l'unité une ligne rouge et a écarté d'avance toute proposition de partition. À Nyala, au Sud-Darfour, cet autre État prend pourtant forme. Le gouvernement de Tasis y organise ses propres examens du certificat soudanais, l'équivalent du baccalauréat. En mai 2026, il s'est doté d'une banque centrale, confiée à Hussein Yahia Jangol, gouverneur de la Banque centrale du Soudan de février 2022 à mai 2023. Dans les faits, le Soudan est divisé entre deux entités politico-militaires.
Tous disent vouloir la paix, mais sur la voie pour l'atteindre, les avis divergent. Pour le comité, elle passe d'abord par la politique. Cette guerre est, selon Osman Mirghani, « un conflit politique plus que militaire ». Somoud exige un préalable humanitaire à toute discussion. « Il faut être fou pour songer à un dialogue politique pendant que des drones tuent des gens, tranche Bakry Eljack. Il faut d'abord un environnement propice au dialogue, c'est-à-dire une trêve et l'acheminement de l'aide humanitaire ». La coalition s'en tient à la feuille de route publiée le 12 septembre 2025 par le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis) : trois mois de trêve humanitaire débouchant sur un cessez-le-feu permanent, puis une transition de neuf mois vers un gouvernement civil, hors du contrôle de « toute partie belligérante ». Dans les comités de résistance, l'exercice paraît prématuré. Ahmad, qui réclamait une place à la table, la juge dressée trop tôt : « Évidemment, je ne suis pas contre un dialogue entre Soudanais, mais nous devrions d'abord consacrer nos efforts à vaincre les FSR. Ensuite, nous pourrons rebâtir l'État et créer un gouvernement civil. » Mohammed, qui dirige un autre comité de la ville, acquiesce et prolonge : « D'abord les FSR, ensuite les généraux corrompus. » Tous deux disent soutenir « l'armée en tant qu'institution » mais attendent d'elle qu'elle quitte la scène politique une fois la guerre gagnée.
Du côté de la coalition anti-guerre, la question est réglée. « Cette idée est déjà morte. Somoud n'y participera pas », assène Bakry Eljack. Le comité, lui, espère réunir la conférence avant la fin de l'année. « Nous allons continuer nos efforts, répond Saifeddine. Quelles autres options avons-nous ? Si nous ne faisons rien, que se passera-t-il ? La guerre continuera. La déception continuera. La souffrance de la société et du peuple soudanais continuera. »
Le dialogue de Khartoum peut-il trouver sa légitimité sans réunir les camps qui se font la guerre ? Pour l'armée, l'enjeu semble aussi se jouer ailleurs : il ne s'agit pas tant d'obtenir la participation de ses adversaires que de conforter, auprès des acteurs internationaux, sa position de pouvoir légitime. Du 8 au 10 septembre, l'Union africaine, l'IGAD, la Ligue arabe, l'Union européenne et l'ONU ont effectué leur première visite au Soudan depuis le début de la guerre. Ce déplacement n'allait pourtant pas de soi. Selon un responsable de la médiation cité par Sudan Tribune, plusieurs membres du Quintette craignaient qu'un déplacement organisé par l'un des belligérants n'entame leur neutralité. Il a tout de même eu lieu. Leurs envoyés y ont été reçus par le général Al-Bourhane. Ils ont rencontré le gouvernement et entendu le comité préparatoire. Dans sa déclaration finale, le Quintette affirme « rejeter les structures de gouvernement parallèles ». L'Union africaine a salué l'initiative dès sa présentation. La Ligue arabe, où l'Égypte et l'Arabie saoudite, proches de l'armée, pèsent de tout leur poids, s'est félicitée du décret d'immunité. Aucune diplomatie ne s'engage sur le résultat final. Le Quintette rappelle l'exigence d'un cadre « crédible et inclusif », et l'Union africaine refuse de lever la suspension de l'adhésion du Soudan sans accord national préalable. Certes, en venant à Khartoum, ces organisations ne valident pas l'issue du processus, mais offrent néanmoins à l'armée une reconnaissance politique qui dépasse le cadre du dialogue.
1« Fuelling Sudan's conflict : weapons, fighters and external support networks », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 1er septembre 2026.
07.10.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il fait le bilan de ces trois ans de guerre génocidaire contre Gaza et ses ravages sur la société palestinienne : misère, mariages précoces et captagon, le tout encouragé par les Israéliens. Mercredi 7 octobre 2026. Aujourd'hui, cela fait trois ans de génocide à Gaza. Je pourrais vous parler de ce qu'on a vécu pendant ces trois ans. Du nombre de personnes tuées par l'armée d'occupation, du nombre de blessés, d'enfants (…)
- Dossiers et séries / Bande de Gaza, Génocide, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025, Drogues
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il fait le bilan de ces trois ans de guerre génocidaire contre Gaza et ses ravages sur la société palestinienne : misère, mariages précoces et captagon, le tout encouragé par les Israéliens.
Mercredi 7 octobre 2026.
Aujourd'hui, cela fait trois ans de génocide à Gaza. Je pourrais vous parler de ce qu'on a vécu pendant ces trois ans. Du nombre de personnes tuées par l'armée d'occupation, du nombre de blessés, d'enfants amputés, d'orphelins, de veuves. Des disparus, des prisonniers enlevés par l'armée d'occupation pendant les offensives terrestres. Des dizaines de milliers de corps sous les décombres. Des destructions de maisons, d'infrastructures, d'écoles, d'hôpitaux. Des quelque vingt mille patients qui attendent toujours une évacuation pour se faire soigner à l'étranger. Des malades du cancer, des insuffisants rénaux, de ceux qui souffrent de problèmes respiratoires et qui sont en train de mourir, silencieusement et douloureusement, parce qu'on ne peut pas les soigner.
Mais je préfère vous parler de ce que vous ne verrez pas sur les réseaux sociaux, de ce que vous ne lirez pas dans les dépêches. Je veux vous parler de l'impact sur la société palestinienne de Gaza.
Je ne sais pas si l'on peut encore employer ce mot. Une « société » doit avoir des piliers, une architecture sociale. Or, 90 % des 2,3 millions d'habitants de la bande de Gaza, ou de ce qu'il en reste, vivent sous des tentes, sous des bâches, dans des camps de fortune, entassés les uns à côté des autres, dans un réduit qui fait 30 % de la surface de l'enclave, c'est-à-dire environ 120 kilomètres carrés, sans électricité, sans eau, sans infrastructures, sans médecins, sans soins, sans éducation, sans aide humanitaire.
Les gens sont en mode survie. Il faut être fort pour rester en vie. Alors on essaie de se protéger en se regroupant par familles originaires des mêmes lieux. Parfois, ce sont simplement des groupes qui ont été déplacés au même endroit. Des familles du Nord, des familles de l'Est, des familles du Sud, des familles de Rafah. C'est exactement ce qui s'est passé avec nous en 1948, quand nos parents ont été chassés par les milices juives, la Haganah et les autres, qui ont tué des milliers de personnes en Palestine et surtout dans le nord de la Palestine pour les faire fuir. Et quand ils sont venus à Gaza et en Cisjordanie, ils se sont retrouvés sous des tentes et ont vite formé comme des quartiers qui portaient le nom des villes ou des villages dont ils venaient.
C'était une façon de se protéger, en restant avec des gens que l'on connaissait. Même si Gaza ne faisait à l'origine que 365 kilomètres carrés, une diversité culturelle s'était établie. Il y avait une différence entre les habitants du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest. Mais avec les déplacements incessants, tout le monde s'est mélangé. Les solidarités disparaissent. On assiste à des phénomènes nouveaux, comme les mariages précoces. Les familles sont obligées de marier leurs jeunes filles de quatorze ou quinze ans, croyant les protéger, parce que dans les camps de fortune, il y a des agressions sexuelles, phénomène qui n'existait pas avant.
Avant, chez nous, le mariage était quelque chose de sacré. Les femmes avaient leur dot. Aujourd'hui, il n'y a plus de dot. Pour les nouveaux mariés, on se contente d'un matelas de plus sous une tente, ou dans le meilleur des cas, une petite tente ou une petite bâche à côté de celle de la famille, pour qu'ils commencent leur vie.
On pense que le mariage va donner un cadre de vie aux garçons. On marie aussi, pour les mêmes raisons, les très nombreux orphelins, qui ont perdu leurs parents dans les bombardements. Les conséquences de ces unions précoces, dans l'avenir, sont difficiles à estimer… Nous sommes en 2026 et nous vivons au Moyen Âge.
On cuisine sur des fours en argile, si l'on trouve du bois, ou n'importe quel autre combustible. Et si l'on a trouvé quelque chose à cuire. On utilise aussi ces fours pour chauffer l'eau, pour les douches ou pour laver le linge. De façon plus générale, nous sommes entrés dans l'ère du chacun pour soi. On s'est replié sur la famille nucléaire. Et même à l'intérieur de la famille, tout le monde essaie de travailler pour survivre, pour trouver à manger et à boire. Les enfants font la queue pour un jerricane d'eau, devant les tekiya, les cuisines communautaires, pour un plat de lentilles. Il y a des files d'attente pour tout. Avant, on n'aurait jamais imaginé voir des femmes faire la queue devant les toilettes de fortune, juste un trou dans le sol. Ou pour prendre une douche dans une cabine improvisée, à même la rue. Il n'y a plus de vie privée, plus d'intimité, plus de protection.
Nous sommes une société traditionnelle. Avant, jamais on n'aurait vu des femmes entassées dans des charrettes pour se déplacer. On leur laissait la place dans les taxis collectifs. Il y avait aussi des taxis réservés aux femmes. Aujourd'hui, les femmes travaillent, mais ce n'est pas un effet de la modernité. Et puis, elles ne trouvent plus de vêtements. Dans les camps de fortune, beaucoup de femmes portent en permanence leur habit de prière, un tissu qui enveloppe tout le corps, parce que c'est la seule chose qui leur reste pour s'habiller.
Pourtant tout le monde ne vit pas au Moyen Âge dans le réduit de Gaza. Environ 5 % des Gazaouis habitent un autre monde : les profiteurs de guerre, ceux qui ont bâti des fortunes qui se chiffrent en millions de dollars, les commerçants choisis par les Israéliens pour l'importation des marchandises, que ces commerçants revendent à des prix prohibitifs. Tout est trop cher. La nourriture. Les bâches pour construire un abri. Au nom du profit immédiat, parce qu'on ne sait pas de quoi demain sera fait et qu'on aura besoin d'argent quand il faudra partir.
Même le moindre bout de terrain est à vendre. Au début de la guerre, on donnait volontiers un lopin aux déplacés, on partageait la nourriture. Aujourd'hui, on paye des centaines de shekels pour louer un mètre carré où poser une bâche. Nous avons perdu la solidarité, et jusqu'à la considération pour les autres êtres humains. Les Israéliens ont rendu l'anormal normal ; ils avaient déjà réussi à le faire avec l'Occident. Beaucoup d'Occidentaux se sont habitués à voir des centaines de milliers de personnes vivre sous des tentes ou des bâches en plastique, des enfants et des bébés déchiquetés, des décombres où sont enterrés des milliers de corps, des bombardements massifs, la destruction de la quasi-totalité des habitations et des infrastructures.
Malheureusement, ce sentiment de normalité nous a gagnés, nous aussi. Cela devient normal de voir quelqu'un qui n'a pas assez à manger, alors que se trouve, juste en face, la villa d'un homme qui gagne des millions de dollars. Normal aussi de voir le mariage de deux adolescents dans un camp de fortune, avec des familles qui applaudissent pour se donner l'illusion de la joie ; et non loin de là, un mariage qui coûte des dizaines de milliers de dollars, avec des buffets et des musiciens. Il faut « profiter » tant que l'on peut. Une vidéo circule, montrant une femme offrant à son mari, sous les vivats de dizaines de fêtards, une Mercedes (il en reste à Gaza) enrubannée comme un gros cadeau.
La drogue est à l'origine de certaines de ces nouvelles fortunes. Le « rotana » a envahi la bande de Gaza. C'est le nom local du captagon, cet excitant qui ravage le Moyen-Orient. Il ne peut être introduit que grâce à des trafics impliquant des complicités israéliennes. On parle de livraisons par drones, ces petits drones omniprésents dans le ciel de Gaza.
Il y a aussi les « influenceurs », que nous préférons appeler les mendiants. Ils font des vidéos sur TikTok pour appeler à la générosité internationale, aux dons « pour les pauvres ». Mais la majorité d'entre eux mettent l'argent dans leur poche. Ces nouveaux riches ne se cachent pas. Ce sont eux que la propagande israélienne et ses relais nous montrent régulièrement pour nous faire croire que tout va bien à Gaza. C'est comme craquer une allumette dans le noir. On ne voit qu'une petite flamme, on ne voit pas l'obscurité tout autour.
Les images montrent des gens qui vivent comme à Monaco, des restaurants, des salles de fêtes bondées, mais cela ne représente qu'une infime partie de la population. Celle qui fait du profit sur la pauvreté générale. Bien sûr, il y avait déjà des riches à Gaza avant la guerre, des hommes d'affaires qui aidaient souvent les moins bien lotis. Mais aujourd'hui, tout le monde profite de tout le monde, ce qui fait de notre vie un enfer ; un enfer que les Israéliens sont en train d'aggraver de jour en jour, pour nous faire partir. Le projet de la déportation est toujours en cours. Le génocide continue. Ce ne sont pas seulement des bombardements. Ils sont en train de tuer aussi une société. De transformer la façon de penser des prochaines générations, de « cuisiner nos cerveaux », comme on dit chez nous. Un « cerveaucide », en quelque sorte.
Mais je sais que l'on va se sortir de tout ça. On va reconstruire. Si l'occupation prend fin, on va reconstruire les personnes et notre société. Cela prendra des décennies, mais les peuples qui ont été sous occupation ont connu ces phénomènes de criminalité et de richesse mal acquise. Ils ont pu les dépasser en créant des sociétés plus fortes. Nous restons un peuple conscient de lui-même. Voilà ce que je voulais vous dire après trois ans de génocide.
Enfin, juste un petit mot pour vous, mes amis. Je sais que vous étiez nombreux à demander de mes nouvelles, pourquoi je n'ai rien écrit depuis plus de 40 jours. Vous comprenez à présent les raisons de ce silence. Je vis toujours dans cette chambre noire. Autour de moi, il n'y a que l'obscurité, la misère et la souffrance des gens. J'ai le cœur triste, je suis déchiré de voir ma société souffrir ainsi. J'ai beaucoup hésité à parler de tout ça, par pudeur, par respect pour mes compatriotes et parce que je suis toujours fier d'être palestinien. Car j'appartiens à cette société.
Je ne voulais pas transmettre l'obscurité, le chagrin, la souffrance. Mais il fallait parler de tout ça. Pour que les gens sachent que ce que nous sommes en train de vivre, ce n'est pas « juste » des bombardements, des destructions, les corps des enfants déchiquetés… mais aussi tout ce qu'on ne voit pas. J'ai gardé le silence car j'étais trop triste.
Merci à toutes celles et à tous ceux qui ont demandé de mes nouvelles. Je suis toujours vivant. Et on continuera toujours de parler de la Palestine.