15.09.2026 à 06:00
Agnès Callamard, Sarra Grira, Jean-François Corty, Johann Soufi
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? » Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où (…)
- Magazine / Bande de Gaza, Soudan, Droit international, Vidéo, Crime contre l'humanité, Génocide, Humanitaire, Congo, Famine , Nettoyage ethnique
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? »
Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où l'impunité règne et où l'aide est considérée comme une variable d'ajustement, quels sont les leviers du droit international pour prévenir, empêcher et condamner ces drames ? Quels sont les obligations des États et l'espace interventionnel possible des ONG humanitaires et de défense des droits Humains à l'heure où une offensive anti-droits s'accélère, y compris au sein des démocraties occidentales ?
Avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l‘IRIS ; Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International ; Johann Soufi, juriste international, travaille depuis près de vingt ans pour des juridictions internationales et des mécanismes d'enquête de l'ONU, sur de nombreux terrains de crise à travers le monde.
Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
14.09.2026 à 06:00
Ariadna Roig
Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage. Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant (…)
- Magazine / Maroc, Espagne, Exilés, Racisme, Reportage, Politique migratoire, Frontières, Extrême droite, Ceuta
Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.
Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.
Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.


« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.
Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.
Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.
Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc1. Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.
« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »

La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.
Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.
Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.
Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.


« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.
La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »
Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.
Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.
« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.
Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.

« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :
Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.
À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.
Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.

Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.
Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »
À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.
Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.
Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.
La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.
« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.
La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.
Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.
Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.

Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».
C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.
Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.
Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.
1Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.
11.09.2026 à 06:00
Henri Mamarbachi
Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023. Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, (…)
- Lu, vu, entendu / Syrie, Conflit syrien, Démocratie, Coalition nationale syrienne, Hayat Tahrir al-Cham (HTC)
Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023.
Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, est un témoignage personnel et un document historique unique des années de lutte pour sortir la Syrie d'un interminable combat commencé pacifiquement en 2011 avant de sombrer dans l'anarchie.
Malgré les obstacles, Bassma Kodmani (1958-2023) n'a jamais dévié de son objectif : arrimer son pays à la démocratie et lui rendre une liberté confisquée depuis plus d'un demi-siècle. Son récit, écrit avant l'arrivée au pouvoir à Damas d'Ahmed Al-Charaa fin 2024, s'étale sur une dizaine d'années. Cette universitaire documente et analyse le cauchemar syrien dans lequel elle s'est trouvée impliquée, avec ses rebondissements dramatiques, ses luttes intestines, ses rares moments d'espoir et son long calvaire.
Mais comme en Tunisie et en Égypte, le rêve d'un « Printemps arabe » n'aura guère duré. La Syrie a certes changé de visage, mais ce n'est pas celui souhaité par cette Damascène, née en 1958, fille d'un baasiste laïc de la première heure, emprisonné par ses pairs au pouvoir avant de choisir l'exil en France avec sa famille.
La politologue syro-française, décédée d'un cancer en 2023, raconte par le menu la naissance le 1er septembre 2011 du Conseil national syrien (CNS), pilier de l'opposition, dont elle sera une des figures et la porte-parole. Elle décrit les heurts et malheurs de ces années de lutte, avec son lot d'ingérences étrangères, de trahisons, de militarisation, de rivalités et de tentatives d'unité — sans oublier les massacres commis par l'Organisation de l'État islamique (OEI) et la dictature au pouvoir à Damas.
En décembre 2024, le pouvoir tombe comme un fruit mûr aux mains du groupe islamiste Hayat Tahrir Al Cham (HTC) commandé par Abou Mohammed Al-Joulani, devenu le président par intérim Ahmed Al-Charaa. « Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça ! Toi qui as mobilisé toute ton énergie, tes compétences et tes relations, pendant les dix dernières années de ta vie brutalement raccourcie, pour une Syrie libérée de la tyrannie », écrit le 15 décembre 2024 sa sœur Hala Kodmani dans une lettre publiée par Libération1, tout en reconnaissant que cette chute s'est déroulée par « une offensive fulgurante de rebelles syriens que personne n'avait vue venir ». Si cet évènement est considéré comme une victoire par la grande majorité des Syriens, il est loin du rêve de Bassma Kodmani d'un régime laïc.
Bassma Kodmani avait ainsi les Frères musulmans en horreur. Or, c'est un de leurs épigones qui gouverne la Syrie. « Dans un contexte de radicalisation rampante de la lutte sur le terrain [les islamistes] ne constituaient pas la majorité de l'opposition, mais ils étaient plus organisés (…) Et les responsables occidentaux, notamment les Américains, se rendaient à Istanbul pour y rencontrer avant toute autre force les Frères musulmans », détaille la politologue.
Ces derniers avaient une revanche à prendre après l'écrasement de leur rébellion dans la ville de Hama (ouest du pays) en 1982, qui poussa de nombreux rescapés à se réfugier en Turquie, où l'AKP, le parti islamiste au pouvoir depuis 2002, est proche idéologiquement de la confrérie.
Les Frères musulmans « tenaient la militarisation [du conflit] pour inévitable et voulaient la contrôler. Ceci a constitué un tournant dans le leadership de la Révolution », explique-t-elle, tout en pointant « la dépendance des combattants vis-à-vis des fonds provenant de l'extérieur, notamment de sources islamistes », des monarchies du Golfe, mais aussi de pays occidentaux.
Avec ses groupes armés locaux, financés au gré des puissances extérieures, la guerre civile était multiforme. Mais « parmi les combattants non-islamistes, ceux qui voulaient poursuivre la lutte ont fini par accepter armes, munitions et nourriture de la part des brigades islamistes, salafistes ou des Frères musulmans qui recevaient régulièrement armes et argent », souligne-t-elle.
Autre constat : pour les Occidentaux, dont le soutien était nécessaire, « notre crédibilité reposait sur deux sujets : la volonté d'intégrer les autres groupes d'opposition et notre capacité à proposer une vision prévoyant le scénario d'une transition pacifique et démocratique. Sur ces deux points, nous avons échoué ». Selon l'universitaire, même les chrétiens favorables à la Révolution, comme à Homs, « ont pris peur en écoutant les harangues de cheikhs salafistes fanatiques ». Elle reconnait aussi l'échec du CNS, composé des partis traditionnels, d'intégrer les nouvelles générations. Elle estime que « la Syrie a besoin d'une nouvelle formule politique (…) et nous n'étions pas les bonnes personnes car nous ne représentions pas le mouvement sur le terrain ».
Au lieu de lui servir au sein de l'opposition, dont elle était la seule représentante femme, ses atouts — polyglotte, son passé académique, des contacts privilégiés avec les Occidentaux — l'ont au contraire précipitée dans un nid de vipères. Ainsi, en juillet 2012, lors d'une réunion à Doha du bureau exécutif du CNS, le représentant des Frères musulmans Farouk Taifur a pris la parole pour la remplacer. Ce qui fut fait « à une petite majorité pour m'exclure du bureau politique », se souvient-elle, avec amertume. D'autres se sont chargés de lui faire savoir la vraie raison de son exclusion :
J'étais une ennemie de Dieu et une porteuse de la pensée juive sioniste. En réalité, la raison de mon exclusion résidait dans mon opposition au contrôle des Frères musulmans sur les groupes armés.
Au fil des années, d'autres tragédies suivront qui vont voir la Syrie s'enfoncer dans le sang, entraînant les salafistes dans le djihad armé, et l'émergence de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR)2 —« kidnappée dès sa naissance par le Qatar, à l'avantage des Frères musulmans, en coordination étroite avec le gouvernement turc », regrette Bassma. En effet, Ankara a fait figure de modèle pour beaucoup par une « combinaison d'économie moderne dans un pays dirigé par un parti islamiste modéré ».
Ses mémoires examinent longuement les négociations de Genève entre l'opposition et le régime entre 2012 et 2018, sous l'égide de l'ONU3, et autres lieux de rencontre. Elles accordent aussi une place importante aux « comités locaux » dans les villes et villages durant la Révolution, et mettent l'accent sur le rôle essentiel des femmes pour amener les combattants à déserter du groupe djihadiste Al-Nosra — qui devait rompre avec Al-Qaida le 28 juillet 2016, avant de se transformer en Hayat Tahrir Al Cham qui prendra in fine le pouvoir en Syrie. Les femmes ont « mis à profit leur influence morale et émotionnelle sur leurs époux, fils et frères » afin qu'ils renoncent au djihadisme. Ce rôle reste cependant « peu documenté », déplore-t-elle.
Ses réflexions sur le fait d'être une femme dans un univers patriarcal comptent parmi les pages les plus fortes. « Ma vie en Europe ne m'a pas préparée à l'ampleur de la misogynie dont j'ai fait l'expérience », avoue-t-elle. À propos des négociations de sortie de crise à haut niveau, elle assure que « nombre de mes collègues considéraient que je n'y avais pas ma place ». « Les hommes arabes considèrent la politique comme leur domaine réservé et je n'avais donc pas de rôle dans la lutte pour la Syrie », d'où le sous-titre des mémoires : Une femme dans la politique arabe. « Le fait que le monde arabe exclut les femmes est un des facteurs qui explique les revers de cette région pour trouver des réponses à ses insolubles conflits », argue-t-elle, en affirmant que « la majorité de l'opposition syrienne [composée de baasistes, communistes ou nationalistes] était peu ouverte aux idées libérales ».
Les derniers mots du livre sonnent comme un avertissement amer : « L'islamisme a perdu son monopole. Pourtant, malgré la faillite de son idéologie, il est organisé et conserve sa capacité de mobilisation. » Les démocrates, eux, se sont aussi montrés « incapables » de s'organiser « pour constituer une force capable de mobiliser ». Un constat qui reste valide.
1Hala Kodmani, « “Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça” : lettre de Hala Kodmani à sa sœur, l'opposante Bassma Kodmani, morte avant la chute d'Assad », Libération, 15 décembre 2024.
2La Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR) a été formée le 11 novembre 2012 à Doha.
3Entre 2012 et 2018, trois réunions se sont déroulées à Genève, sous l'égide des Nations unies, pour une transition, mais sans aucun résultat concret. D'autres réunions, à l'instigation notamment de Moscou, sont restées sans suite.