17.08.2026 à 06:00
Clothilde Mraffko
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023. Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne (…)
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Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.
Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c'est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l'essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s'offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu'on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c'est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »
Mohammed est fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu'il n'a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu'une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d'oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l'armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.
Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d'opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L'un des fers de lance de cette politique d'annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d'établir un État palestinien. Il promeut activement l'établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s'effondrer l'Autorité palestinienne en l'asphyxiant économiquement.
Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu'elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n'ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l'Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l'année1. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n'est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu'une partie de leur salaire.
Ce père d'une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd'hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s'ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.
La situation dure « depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l'avocat. C'est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l'argent, l'Autorité palestinienne l'a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu'elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l'armée boucle une partie des terrains de la ville.
Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n'habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l'Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l'essence. La route principale de Qusra vers l'extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.
Dans la commune d'Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l'artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l'année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d'été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C'est une perte de revenus pour les commerces. »
L'économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l'État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d'euros] par an dans le marché et l'économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.
Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.
Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu'à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J'ai écopé d'une amende et d'une semaine en prison, parce que c'était la première fois qu'ils m'attrapaient et que j'avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l'une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d'Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n'a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n'a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu'il connait des gens qui n'ont plus de quoi acheter leur pain. »
La Banque mondiale rapportait en avril 20252 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n'ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l'occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l'économie palestinienne dans l'économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l'université de Birzeit, vers Ramallah.
Cela n'a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation où l'Autorité palestinienne n'a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l'agriculture — terre, eau — car il n'y a pas de contrôle des ressources.
Cet état de fait n'était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l'Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».
Israël peut ainsi fermer les robinets de l'économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l'offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l'Autorité palestinienne s'effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.
« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu'avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l'International Crisis Group (ICG). « L'Autorité palestinienne reçoit toujours de l'argent de l'Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d'argent de Palestiniens qui vivent à l'étranger », détaille l'analyste, auteur d'une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie3 pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n'investit dans cette économie moribonde.
Pour l'instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l'Autorité palestinienne s'effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS)4, un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l'Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu'Israël devra assumer, directement ou indirectement. »
Ramallah a bien compris qu'il s'agissait de l'une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L'Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l'Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d'euros d'aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l'obliger à lever les sanctions qui asphyxient l'économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu'il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l'ICG. Il peut essayer de tuer l'Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l'instant. »
Alors le ministre des finances utilise d'autres leviers pour avancer l'annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d'un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l'immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l'Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l'eau et l'électricité fournies par Israël.
Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu'à l'arrivée de l'actuel gouvernement israélien, ceci n'était qu'une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu'à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.
Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu'à la fin de l'année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d'importantes concessions gouvernementales en faveur de l'expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d'un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d'euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».
Cependant, le risque d'un effondrement bancaire palestinien n'est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu'elles allaient stopper d'ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L'arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l'Autorité monétaire palestinienne, lors d'une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.
Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l'électricité et l'eau, ils ont installé un avant-poste devant l'une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »
L'armée israélienne a été déployée, mais les colons n'ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.
1Diego Chauvet, « 11 000 opérations reportées, pénuries de médicaments… Israël asphyxie le système de santé palestinien », L'Humanité, 8 juin 2026.
2Impacts of the conflict in the Middle East on the Palestinian economy, avril 2025.
3Chokehold : Countering Israel's Grip on the West Bank Economy, International Crisis Goup, 15 juin 2026.
4Esteban Klor, « Between Clearance Revenues and International Aid : The Survival Mechanism of the Palestinian Authority ».
03.02.2026 à 06:00
Martine Bulard
Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais harcelé par la justice. Elle passera pour la énième fois en procès les 19 et 20 octobre pour apologie du terrorisme. Son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Nous republions le portrait que nous avons dressée d'elle en février 2026 Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les (…)
- Magazine / Israël, Palestine, France, Racisme, Médias, Liberté d'expression, Islamophobie, Portrait , Gaza 2023-2025
Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais harcelé par la justice. Elle passera pour la énième fois en procès les 19 et 20 octobre pour apologie du terrorisme. Son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Nous republions le portrait que nous avons dressée d'elle en février 2026
Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.
Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.
Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.
Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.
Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.
Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.
Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.
En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).
Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).
Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…
Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).
L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…
Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.
La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.
Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.
Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.
Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :
Mais… si jamais on m'affameJe mange la chair de mon spoliateurPrends garde… prends gardeÀ ma faimEt à ma colère !
La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…
Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.
L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…
Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.
Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.
La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.
Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).
Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…
Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…
La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.
La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).
L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.
La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.
Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.
Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »
Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.
Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.
Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.
Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.
Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !
Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »…
Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.
Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.
1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.
2« The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026 », politico.eu
3Camille Polloni, « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre », Médiapart, 11 octobre 2025.
4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.
5La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.
6Médiapart, 12-14 décembre 2024.
7Benjamin Barthe, « Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.
8« Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine », Le Monde, 14 mars 2025.
14.10.2025 à 06:00
Martine Bulard
L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région. Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « (…)
- Magazine / Iran, Bahreïn, Israël, Émirats arabes unis (EAU), Pakistan, Nucléaire militaire, Sécurité militaire, Abou Dhabi, Arabie saoudite, Coopération militaire, OTAN, États-Unis, Inde, Guerre israélo-arabe de 1973, Baloutchistan , Accords d'Abraham, Doha
L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.