20.05.2026 à 14:53
Christiane Denys, Professeure Emerite du Museum, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le rat pygmée de rizière à longue queue, Oligoryzomys longicaudatus, est un réservoir naturel du hantavirus. Et en particulier de la souche Andes, soupçonnée d’être responsable du décès de plusieurs passagers d’un bateau de croisière. Ce rongeur endémique d’Amérique du Sud est longtemps resté mal connu, mais les études d’écologie menée depuis 1995, date du premier cas d’infection humaine à hantavirus, permettent de tracer son portrait-robot et les conditions qui favorisent sa transmission à l’humain.
Le rat pygmée de rizière à longue queue Oligoryzomys longicaudatus est exclusivement sud-américain. Il vit en Argentine et au Chili et peut transmettre aux humains le hantavirus Andes (ANDV), transmissible d’humain à humain, en cas d’inhalation d’aérosols de ses urines, de ses fèces ou de ses sécrétions. Il est le principal réservoir animal de ce virus propulsé sur les devants de la scène depuis la mort de plusieurs passagers du bateau de croisière Hondius.
Sa description originale date de 1832. Le naturaliste britannique Edward Turner Bennett le dépeint, depuis la région de Valparaiso au Chili, comme ayant une longue queue écailleuse à poils courts, une fourrure douce brun-jaune sur le dessus, des lèvres blanches, une longue moustache noire et argent et des oreilles rondes. À cette époque, il en fait une espèce de souris (Mus longicaudatus).
Ce n’est qu’en 1894 qu’il sera finalement intégré dans le genre Oryzomys puis en 1900 sous le genre Oligoryzomys par l’ornithologue états-unien Outram Bangs. Malgré son nom, l’animal n’est ni particulièrement petit (ce que laisse supposer le préfixe oligo), ni résident des rizières (comme le signifie pourtant l’étymologie d’oryzomys).
Connu depuis 1995, date de la découverte du premier cas d’infection humaine à hantavirus, le hantavirus Andes est un problème de santé publique récurrent au Chili et en Argentine, ce qui a suscité plusieurs études d’écologie sur ce rongeur resté jusqu’à présent mal connu. Celles-ci livrent quelques clés pour comprendre ce qui favorise la circulation du virus chez le rongeur et sa transmission à l’humain.
Au Chili, on le surnomme « raton colilargo » (rat à longue queue). Il fait partie de la famille des Cricetidae qui comprend les hamsters, les campagnols, les lemmings ainsi que les rats et les souris du « Nouveau Monde ». C’est la deuxième famille la plus diversifiée des rongeurs après celle des Muridae (rats et souris d’Europe).
Au sein des Cricétidés, le genre Oligoryzomys appartient au groupe (tribu) des Oryzomyini, qui comprend 141 espèces de rongeurs distribués en Amérique du Nord et du Sud. Le genre Oligoryzomys se rencontre exclusivement en Amérique centrale et australe, du Mexique à la Patagonie. Le nombre d’espèces connues est passé de 21 espèces en 2017 à 25 à l’heure actuelle.
Une espèce voisine a d’ailleurs été décrite en 2021 et une autre en 2024, ce qui n’a toutefois pas changé le statut du rat pygmée des rizières à longue queue. Ce dernier reste décrit comme génétiquement homogène sur toute son aire de distribution.
Malgré son nom, il s’agit de la plus grande espèce du genre. En effet, le corps d’un rat pygmée des rizières à longue queue adulte peut mesurer de 9 cm à 12 cm, auxquels il faut ajouter une queue de 11 cm à 13 cm pour un poids variant de 33 g à 50 g. C’est plus que la souris domestique (de 15 g à 20 g) mais moins que le rat brun de nos villes européennes (de 100 g à 500 g).
Sa dénomination est même doublement trompeuse, car il ne vit pas dans les rizières, mais fréquente les forêts tempérées patagoniennes de Nothofagus (arbre à feuilles caduques ou pérennes pouvant atteindre 30 m de hauteur, encore appelé « faux-hêtre » ou « hêtre austral », présent dans l’hémisphère Sud) et de bambous, où il est le rongeur le plus abondant.
Cependant, il semble également capable de vivre dans les steppes herbeuses à buissons des toundras de Patagonie ainsi que dans les bordures de champs cultivés et les pâtures, buissons des zones péridomestiques en Argentine. Il n’a jamais été capturé dans les maisons. Il peut vivre du niveau de la mer jusqu’à 2 000 m d’altitude, mais n’est jamais loin d’un cours d’eau car il ne peut s’en passer.
L’écologie de ce rongeur a été étudiée dans les années 1980 par Oliver Pearson, mais depuis la découverte en 1995 du hantavirus Andes dont ce rat est porteur, les études se sont multipliées. On sait que ce rongeur est nocturne et terrestre, mais il peut parfois grimper jusqu’à 3 m de haut dans les arbres. C’est un opportuniste qui a été décrit comme omnivore avec un régime alimentaire présentant souvent une dominance de graines, de fleurs ou de fruits. Il consomme cependant aussi, de manière variable, de l’herbe, des insectes, des vers ou des champignons.
On lui connaît des augmentations brutales de population liées à la floraison cyclique synchronisée, tous les douze à quatorze ans, de bambous dont il consomme les graines. Ces épisodes se produisent également après des épisodes de grande pluviosité et des étés chauds, en lien avec le phénomène climatique d’El Niño.
Ces augmentations de population sont appelées « ratadas » par les populations locales. Lors de ces épisodes, on peut dénombrer jusqu’à 100 individus par hectare, contre 5,7 individus par hectare en moyenne en temps normal.
Au contraire, lors d’épisodes de sécheresse (favorisés notamment par des épisodes climatiques de La Niña), ses populations peuvent disparaître localement ou subsister dans les buissons de bords de rivière, car l’espèce ne résiste pas à la privation d’eau.
La durée de vie du rat pygmée de rizière à longue queue a été estimée à un an à l’état sauvage. La reproduction de ce rongeur peut avoir lieu toute l’année quand les conditions sont favorables, mais on observe un pic de naissances au printemps et en été. Les femelles peuvent avoir entre cinq et sept petits en moyenne, après une gestation de vingt-trois jours, et ce, trois ou quatre fois par an.
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En Argentine, les femelles ont des territoires variant de 200 à 3 400 mètres carrés (m²), alors que ceux des mâles, plus grands en moyenne, peuvent couvrir jusqu’à 9 000 m².
Lorsque la population augmente, la compétition entre les mâles pour l’accès aux femelles augmente elle aussi. Une étude a montré que 40 % des mâles seulement arrivaient à s’accoupler. Les territoires des mâles ne se recoupent pas, et de nombreux mâles portent des cicatrices et des blessures témoignant de combats violents entre eux, surtout lorsque les densités de population sont élevées.
Ce serait cette compétition entre mâles qui serait responsable du maintien du hantavirus Andes dans la population de rats, car ces derniers s’infecteraient lors du toilettage et par les morsures. En outre, les mâles non reproducteurs se dispersent pour gagner des territoires plus éloignés.
Au Chili, une étude virologique a montré que 8 % des rongeurs sont positifs au hantavirus Andes, avec un maximum en hiver et au printemps. Elle a également conclu que les rongeurs mâles avec des cicatrices étaient dix fois plus infectés que les autres mâles et que les femelles adultes, ce qui rejoint les résultats des autres recherches sur le rongeur menées en Argentine.
Toutes ces caractéristiques particulières font du rat pygmée de rizière à longue queue un modèle pour la connaissance de la transmission du virus des Andes à l’être humain. On sait que le contact avec les aérosols d’urine de fèces ou des sécrétions de mucus sont en cause.
La transmission interhumaine spécifique à ce virus est un peu moins bien connue. Les fermiers et les forestiers ont été identifiés comme groupes à risque. Il a été montré que, dans les forêts de pin plantées par l’être humain, certains rongeurs rencontrés étaient positifs au virus, mais en moindre quantité que dans les forêts natives. La probabilité de trouver un rongeur positif au virus est ainsi deux fois supérieure dans les zones péridomestiques (greniers, jardins potagers, poulaillers, étables en planches, briques, ciment…) que dans la pinède voisine.
Dans la région de Buenos Aires, en Argentine, l’étude de la distribution des cas de syndrome respiratoire pulmonaire provoqué par le virus chez l’humain (syndrome pulmonaire à hantavirus, ou HPS de son acronyme anglais) entre 1998 et 2001 a montré une forte saisonnalité et surtout une corrélation avec les conditions écologiques. Les périodes de pullulation du rongeur pourraient ainsi favoriser les contacts avec l’être humain et la transmission interespèce du virus.
Présent en Argentine et au Chili depuis le Pléistocène (soit il y a environ deux millions d’années), le rat pygmée de rizière à longue queue a coévolué avec les forêts natives d’Amérique du Sud et le cortège des autres rongeurs qui en sont endémiques. Il faut d’ailleurs noter que le rongeur ne fait ici que s’adapter aux changements climatiques causés par l’humain, de la transformation des paysages à la fragmentation des forêts.
Mais l’augmentation du tourisme, de la fréquence des feux de forêt, des évènements El Niño ou La Niña et leurs conséquences sur la faune et la flore du bétail en pâture ou encore des interactions avec les espèces invasives sont autant d’inconnues pour l’avenir. Et cela, aussi bien pour le futur de cette espèce que pour la souche de hantavirus transmissible à l’humain qu’elle héberge.
Christiane Denys ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 12:15
Adrien Nonjon, Chargé de cours, Institut catholique de Paris (ICP)

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le conflit est généralement analysé à travers ses dimensions géopolitique et militaire. Mais il s’inscrit aussi dans une bataille moins visible : celle des récits des origines. Mobilisée par certaines franges des extrêmes droites russe comme ukrainienne, l’hypothèse indo-européenne alimente des imaginaires identitaires et ésotériques qui, bien que marginaux, contribuent à donner un sens plus profond – et parfois mythologique – à la guerre.
L’hypothèse indo-européenne, comme mythe politique des origines, irrigue de nombreuses factions extrêmes droitières partout en Europe. Des idéologues et des combattants impliqués dans le conflit russo-ukrainien l’utilisent, d’un côté comme de l’autre de la ligne de front, pour justifier cette guerre. Il s’agit, selon eux, d’une bataille pour l’Ur-Heimat (terme linguistique allemand signifiant littéralement « patrie originelle » et désignant le premier foyer d’une proto-langue) indo-européen, les plaines ukrainiennes étant considérées comme le berceau de la culture Yamna (Néolithique final : de 3600 à 2300 avant notre ère). Celle-ci, d’après certaines théories archéologiques, linguistiques et phylogénétiques consécutives aux travaux controversés de l’anthropologue Marija Gimbutas (1921-1994), représenterait le point d’éclosion et de diffusion d’un supposé peuple indo-européen primitif.
Depuis février 2022 et l’invasion de son territoire par la Russie, l’Ukraine n’est pas seulement devenue le théâtre d’un affrontement armé. Sous les décombres des villes bombardées et dans les steppes striées de tranchées, des fouilles archéologiques illégales conduites par l’armée russe témoignent d’une guerre qui se joue aussi dans les profondeurs du sol afin d’arracher au passé quelque chose que l’histoire officielle ne semblait plus fournir.
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Si Vladimir Poutine légitime le déclenchement et la continuité de son « opération militaire spéciale » par, entre autres, la nécessité pour la Russie de réintégrer à son espace national les anciens territoires de la Rous’ de Kiev, berceau de l’orthodoxie slave orientale, le recours à l’hypothèse indo-européenne renvoie à une question identitaire plus profonde encore, touchant aux racines « ethno-raciales » de l’ensemble de l’Europe.
Plus que purement historique, cette hypothèse s’est aussi vue liée à des considérations d’ordre métaphysiques et cosmogoniques, empruntant parfois les chemins singuliers de l’ésotérisme et de l’occultisme. Bien entendu, la guerre actuelle ne saurait être uniquement expliquée par une analyse de ces considérations, qui peuvent passer pour folkloriques et marginales ; mais elles nourrissent de puissants imaginaires politiques.
L’hypothèse indo-européenne est née, au XIXᵉ siècle, de la grammaire comparée inventée par le linguiste allemand Franz Bopp, avant d’être rapidement intégrée aux perspectives racialistes et évolutionnistes de cette période. Elle a été ensuite réappropriée par les mouvements völkisch, en Allemagne et en Autriche, puis par le national-socialisme, qui l’a utilisée pour démontrer « scientifiquement » la supériorité de la « race » aryenne.
Dès cette première phase d’existence, elle a pu être mêlée à des considérations ésotériques et occultistes, en étant associée par endroits à des thèses spécifiques, comme celle de l’existence d’une « tradition primordiale » aux origines nordiques et hyperboréennes.
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, la Nouvelle Droite française s’en saisit – en s’appuyant sur les travaux en mythologie comparée de Georges Dumézil – pour affirmer une unité ethnique et culturelle proprement européenne. Des courants, tels que la théorie des anciens astronautes de Robert Charroux (1909-1978), issus du réalisme fantastique, ont pu la véhiculer sous ses aspects ésotériques et pseudo-archéologiques, participant de sa diffusion dans des marges politiques.
Toutefois, la question des origines indo-européennes ne saurait être réductible, en Russie comme en Ukraine, à ces seules théories occidentales. Le mouvement slavophile pose ainsi dès 1830 les premières bases d’une réflexion sur l’identité russe, comme civilisation organique distincte de l’Occident rationnel et individualiste, où la Russie serait la gardienne d’une vérité spirituelle originelle, la sobornost’, soit une communauté organique des âmes fondée sur l’orthodoxie.
L’Ukraine impériale voit également émerger la question des origines. Des figures comme Mykhaïlo Hroushevsky (1866-1934) puisèrent dans la mythologie pour nourrir une identité culturelle vivante. Ensuite, durant l’entre-deux-guerres, l’Ukraine voit fleurir diverses tentatives de synthèses entre nationalisme ukrainien, néo-paganisme slave et références aux origines aryennes, comme celle de Volodymyr Shaïan (1908-1974), fondateur de l’Ordre des Chevaliers solaires. Selon lui, l’Ukraine incarnerait l’un des derniers bastions d’une civilisation aryenne authentique, héritière d’une sagesse védique – l’hindouisme étant considéré ici comme la dernière survivance de la tradition indo-européenne – opposée à la décadence occidentale et aux influences chrétiennes.
Le régime soviétique ne fait pas disparaître ces courants. Encouragés par le régime stalinien, des archéologues et préhistoriens, comme Boris Rybakov (1908-2001), construisent une archéologie nationale russo-soviétique qui, sans verser dans l’ésotérisme des origines aryennes, prépare le terrain à des instrumentalisations ultérieures par les mouvements néo-païens des années 1990.
En exil depuis 1920, Nikolaï Troubetskoï (1890-1938) mobilise ses compétences de spécialiste des langues indo-européennes pour affirmer la spécificité civilisationnelle eurasiatique, opposée à l’« égocentrisme romano-germanique » qu’il dénonce comme une forme d’ethnocentrisme déguisé en universalisme. Du côté ukrainien, Shaïan et son disciple Lev Sylenko (1921-2008) développent un système de croyances « natif » faisant de l’Ukraine « l’ancienne Oriana, berceau des Aryens ».
Au même moment, le mythe du Livre de Veles – ensemble de tablettes prétendument gravées au IXe siècle et retraçant l’histoire des ancêtres slaves depuis leur origine aryenne jusqu’à la Rous’ de Kiev – est forgé dans le but d’attester l’antiquité de l’Ukraine et sa distinction de la Russie.
La perestroïka puis la chute de l’URSS en 1991 libèrent ces divergences accumulées. Ainsi, le mouvement nationaliste, antisémite et mystique russe Pamiat’ (« Mémoire ») constitue la première organisation à mobiliser ouvertement un imaginaire des origines slaves et aryennes mêlé d’ésotérisme orthodoxe. Cette diffusion passe aussi, par d’autres canaux plus diffus, des mouvements néo-païens russes et ukrainiens à l’hyperboréisme, porté entre autres par Aleksandr Asov (né en 1964), courant pseudo-historique qui considère le continent mythologique d’« Hyperborée » comme le foyer d’une civilisation slave arctique, ancêtre de toutes les civilisations humaines.
En Russie, Alexandre Douguine (né en 1962) a construit sa théorie politique, qui défend la nécessité de bâtir un empire s’étendant de Brest à Vladivostok, en s’appuyant notamment sur l’hypothèse indo-européenne. S’inspirant d’auteurs comme le SS Hermann Wirth, le néo-fasciste Julius Evola et l’ésotériste René Guénon, il considère que les peuples européens sont tous issus d’un même foyer originel, « Arctogaïa » (sa propre version du mythe hyperboréen), et qu’il en découlerait une « tradition primordiale » les unifiant tous – dont le reliquat le plus efficient se logerait aujourd’hui au sein des rites de l’Église orthodoxe des Vieux-croyants.
Il publie ainsi en 1993 la Théorie hyperboréenne, ouvrage qui constitue l’un des soubassements ésotériques de son projet politique. Pour lui, la modernité occidentale, représentée par l’idéal démocratique, le libéralisme social et le matérialisme philosophique, représente un risque existentiel et la corruption la plus totale de cette « tradition primordiale ». La modernité et le progressisme dénatureraient l’humanité tout en pervertissant les fondamentaux identitaires des peuples européens.
Dans une perspective eschatologique, et pour éviter l’« avènement de l’Antéchrist » (dont les germes sont, selon lui, portés par le libéralisme), Douguine considère la Russie, par son ancrage traditionaliste, comme le Kathekon (la force qui retient, précisément, l’Antéchrist). Ainsi, selon lui, la guerre en Ukraine est une nécessité tout autant identitaire – porter l’avènement des peuples slaves comme préservateurs de la « tradition primordiale » et comme condition d’émergence de l’Empire eurasiatique – que métaphysique –, car elle contribue à la destruction de l’Occident « satanique ». En réintégrant l’Ur-Heimat ukrainien à la Mère Patrie, la Russie s’assurerait ainsi une première victoire décisive dans son rôle de Kathekon, entamant dès lors un processus de retour définitif à la Tradition, vers un nouvel Âge d’Or.
Certains idéologues ukrainiens d’extrême droite ont construit, sur les mêmes fondements mythologiques, une thèse exactement opposée. Là où Douguine fait de la Russie le Kathekon aryen contre l’Occident dissolvant, ces courants mobilisent le même Ur-Heimat, les mêmes symboles hyperboréens, la même cosmologie des origines, mais pour des conclusions diamétralement opposées.
Selon eux, la Russie n’est pas, contrairement à ce qu’affirme Douguine, l’héritière de la tradition indo-européenne nordique, mais au contraire le produit d’un métissage avec les peuples turco-mongols de la steppe orientale, métissage qui l’aurait définitivement éloignée de l’héritage aryen originel. Cette thèse plonge ses racines dans une tradition intellectuelle ancienne, comme celle de Franciszek Duchinski (1816-1893), qui affirmait dans les années 1860 que les Russes n’étaient pas des Slaves mais des Touraniens – ensemble de peuples turciques et finno-ougriens –, ou encore dans les travaux de l’école anthropologique ukrainienne du XIXᵉ siècle, notamment ceux de Fedir Vovk (1847-1918).
C’est sur ce soubassement historique et pseudo-scientifique que les idéologues ukrainiens radicaux contemporains proches de partis et mouvements, tels Patriote d’Ukraine ou Assemblée sociale-nationale, construisirent leur inversion du schéma douguiniste. La Russie y est décrite comme un empire de la steppe orientale, héritier de la Horde d’or, dont l’expansion vers l’ouest représente la même menace existentielle que les invasions mongoles médiévales. En résistant, l’Ukraine ne défend pas seulement son territoire national, elle défend la frontière de l’Ur-Heimat aryen contre son occupation par la Horde.
Loin d’être confinées à ces seules marges politiques et philosophiques, ces théories s’inscrivent dans une multitude de variations sur le champ de bataille, qu’il soit idéologique ou militaire.
En effet, l’une des caractéristiques les plus troublantes du conflit russo-ukrainien est précisément la porosité des discours et leurs syncrétismes. On peut ainsi observer un glissement jusque dans les discours de Vladimir Poutine lui-même. Le président russe mobilise un argument d’antériorité historique et ethnique qui, sans verser dans le vocabulaire explicitement aryen, repose, à travers les références à la Rous’, sur la même logique fondamentale des origines communes et de l’héritage indivis.
Ce récit opère exactement à l’échelle de l’histoire médiévale ce que la cosmologie douguinienne opère à l’échelle de la préhistoire indo-européenne : il postule une unité originelle trahie par la modernité, dont la guerre est la restauration violente et nécessaire. L’Église orthodoxe russe obéit au même schéma narratif. Le patriarche Kirill a présenté la guerre en Ukraine, dès les premières semaines qui ont suivi l’invasion, comme une « guerre sainte » contre la décadence morale occidentale.
Sur le terrain militaire proprement dit, l’empreinte idéologique est visible dans la composition, les pratiques et les symboles de certaines unités combattantes russes et ukrainiennes, qui constituent un observatoire privilégié de la façon dont les imaginaires ésotériques des origines se traduisent en motivations combattantes et en identités guerrières. Les bataillons de volontaires qui ont afflué vers les deux côtés du front, dès 2014, puis en masse après février 2022 forment un spectre idéologique d’une grande diversité, mais dont les franges les plus radicales témoignent d’une continuité troublante avec les imaginaires que nous avons examinés.
Nombreux sont ainsi, du côté ukrainien, mais aussi du côté russe, les combattants qui arborent ouvertement des symboles SS, des tatouages runiques et des références à l’ésotérisme aryen illustrant la présence de courants qui voient dans le conflit une bataille pour la défense ou la reconquête du foyer hyperboréen, de l’Ur-Heimat.
Il convient cependant de ne pas surestimer la cohérence idéologique de ces positionnements. Dans bien des cas, les prises de position des droites radicales sur la guerre en Ukraine ont été déterminées moins par une réflexion sur l’hypothèse indo-européenne que par des calculs politiques immédiats, des allégeances géopolitiques préexistantes, des financements et des intérêts matériels qui n’ont rien de métaphysique. Elles restent cependant le témoignage d’une crise ambiante où les métarécits refont leur apparition.
Cet article a été co-rédigé avec Cédric Lévêque, docteur en anthropologie sociale, et Thibault Brice, étudiant en master de philosophie analytique (Université de Genève), co-fondateurs de la revue Cosmos.
Adrien Nonjon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 11:31
Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l'Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)

La notion d’« Indo-Pacifique » est devenue un point focal de la diplomatie française, Emmanuel Macron n’hésitant pas à ériger la vaste zone ainsi désignée en « priorité stratégique ». Si la formule est désormais usuelle dans l’espace public, on ne sait généralement pas qu’elle a été employée pour la première fois en tant que notion géopolitique par une historienne des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane, afin de décrire l’expansion coloniale française du XVIIIᵉ siècle.
Madeleine Ly-Tio-Fane (1928-2011) est une figure intellectuelle singulière. Originaire de l’île Maurice, elle fait de sa fonction de bibliothécaire au Mauritius Sugar Industry Research Institute le point de départ d’une œuvre d’historienne consacrée aux sciences naturelles et aux échanges dans l’océan Indien. Ses travaux s’intéressent particulièrement à l’action de trois botanistes français et à leur rôle dans l’introduction d’espèces végétales – notamment celles produisant des épices – aux îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) : Pierre Poivre (1719-1786) ; Jean-Nicolas Céré (1738-1810) et Pierre Sonnerat (1748-1814).
Un article en particulier a retenu notre attention : « Pierre Poivre et l’expansion française dans l’Indo-Pacifique », publié en 1967 dans le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient. À notre connaissance, il s’agit de la première fois que la terminologie « Indo-Pacifique » est mobilisée dans sa dimension proprement géopolitique pour qualifier l’entreprise française dans la région. Ly-Tio-Fane, le temps d’un article, se serait-elle donc muée en géopoliticienne ?
Le terme « Indo-Pacifique » n’a certes pas été inventé par l’universitaire mauricienne. Il fait une incursion précoce dans les sciences sociales dès le XIXᵉ siècle sous la plume du naturaliste britannique James Logan (1819-1869), avant d’être repris par le géopoliticien allemand Karl Haushofer (1869-1946) dans l’entre-deux-guerres.
En France, d’autres cadres analytiques prévalent : Extrême-Orient, Asie-Pacifique, bassin Pacifique. Il faudra attendre l’élaboration d’une stratégie Indo-Pacifique par Emmanuel Macron, en mai 2018, pour que la nomenclature s’impose. Elle est désormais largement reprise par les administrations et autorités concernées ainsi que par certains universitaires.
C’est donc à une Mauricienne, Madeleine Ly-Tio-Fane, que revient le mérite d’avoir conceptualisé ce vocable dans son acception française, cinquante ans avant le président français. Sous sa plume, l’Indo-Pacifique désigne l’arc d’une expansion coloniale française des bastions de Bourbon (aujourd’hui La Réunion, NLDR) et de l’île de France (nom de l’île Maurice pendant la colonisation française de 1715 à 1810, NLDR) jusqu’aux confins polynésiens. Dans un XVIIIᵉ siècle en pleine effervescence, à l’heure où science et conquête géopolitique avançaient de concert, le parcours singulier de Pierre Poivre incarne cette période charnière de la projection européenne dans l’espace indo-pacifique.
Mettre fin au monopole hollandais sur les épices : tel fut le grand projet de Pierre Poivre.
Longtemps contrôlé par les marchands arabes, le commerce des épices dans l’océan Indien constitue un enjeu stratégique séculaire, exacerbé par l’arrivée des puissances européennes à partir de 1498, quand Vasco de Gama double le cap de Bonne espérance. Après la domination portugaise, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) verrouille ce commerce dès les années 1620 et s’y impose comme actrice hégémonique par la coercition et la destruction.
Au début du XVIIIᵉ siècle, le monopole batave vacille : la montée en puissance britannique et la recomposition des échanges euro-asiatiques (essor du café, du thé et du textile) redéfinissent les équilibres commerciaux. La France, chassée d’Amérique du Nord en 1763, tente de s’immiscer dans ce marché lucratif en acclimatant sur ses propres territoires les plantes qui fournissent les précieuses épices.
L’homme qui incarne cette ambition est Pierre Poivre. Initialement destiné aux ordres religieux, il part en Asie en 1741 en tant que missionnaire appartenant aux missions étrangères de Paris et découvre, au contact des archipels indonésiens, la richesse que les Hollandais tirent du monopole des épices. Botaniste autant que commerçant, il renonce au sacerdoce et rentre en France pour convaincre la Compagnie française des Indes orientales d’engager une politique d’acclimatation aux Mascareignes françaises.
Il effectue plusieurs voyages dans l’archipel indonésien, d’où il rapporte clandestinement des plants, sans parvenir à les implanter durablement à l’île Maurice (alors nommée île de France depuis que les Français en ont pris possession en 1715). Nommé en 1767 intendant des îles de France et de Bourbon, il dispose enfin des leviers institutionnels nécessaires à son grand projet.
Point d’appui militaire et escale indispensable pour le commerce vers les comptoirs indiens (Pondichéry, Mahé, Chandernagor, Yanaon et Karikal), l’île de France a rapidement vocation à devenir le centre du dispositif français dans l’espace indo-pacifique.
Alors que l’île était administrée par la Compagnie des Indes depuis 1721, le roi Louis XV ordonne en août 1764, de rétrocéder le territoire à la Couronne. Les objectifs assignés aux administrateurs sont multiples : stimuler le commerce du royaume en créant un débouché pour les denrées métropolitaines ; développer la production locale d’épiceries alors monopolisées par les Hollandais et les Anglais ; et surtout établir un point de transit fiable sur la route de l’Asie permettant de radouber les vaisseaux, et de renouveler les provisions et les équipements, sans dépendre d’escales sous contrôle étranger.
Derrière ce « rôle écrasant » conféré au territoire, tout reste pourtant à construire : cadre administratif, urbanisation, agriculture, agrandissement du port. Les transferts étatiques alloués à la colonie étant dérisoires, celle-ci doit subvenir à ses propres besoins, notamment par le commerce des épices. Telle est précisément la mission confiée à Pierre Poivre.
Fort d’une connaissance intime des réseaux politiques locaux acquise au fil de ses voyages, Poivre identifie les zones où ni les Anglais ni les Hollandais n’exercent de contrôle effectif. Trois expéditions aux Moluques sont organisées ; bientôt, des liens avec la population de Gebe sont établis, et des plants de girofliers et des graines de muscadier sont ramenés à Maurice. Les botanistes Jean-Nicolas Céré et Joseph Hubert, disciples de Pierre Poivre, réussiront l’exploit d’acclimater ces deux espèces à Maurice et à La Réunion. Le giroflier s’acclimate avec succès à Maurice, qui devient à la fin du siècle un producteur significatif. La muscade connut des résultats plus mitigés.
Au-delà des épices, l’intendant Pierre Poivre, également commissaire général de la Marine, va chercher à transformer l’île de France en centre de gravité de l’expansion française dans l’espace indo-pacifique, bien au-delà de l’océan Indien.
Madeleine Ly-Tio-Fane, archives à l’appui, retranscrit longuement les espoirs et ambitions que l’intendant nourrit depuis son « boulevard » de l’île de France.
Dans l’océan Indien d’abord : cartographie des courants et des moussons, recherche de routes plus rapides vers les comptoirs indiens, implantation des épices aux Seychelles, quête obstinée de l’île imaginaire de Juan de Lisboa.
Dans l’océan Austral ensuite : convaincu qu’un continent austral encore inconnu permettrait de contrôler à terme le commerce entre l’Asie et l’Amérique, Poivre soutient les expéditions de Kerguelen et de Marion-Dufresne.
Enfin, le commissaire général de Marine prospecte aussi le Pacifique : à l’heure où Bougainville vient de conclure son premier tour du monde et a découvert « la nouvelle Cythère » (Tahiti), il plaide pour que l’île Maurice devienne « un tremplin de l’essor français vers le Pacifique », et que les nouvelles expéditions appareillent de Port-Louis plutôt que de métropole. La colonie de l’île de France a également vocation à devenir le « fil d’Ariane » de tout projet d’expansion française dans la zone Indo-Pacifique.
Cette dynamique expansionniste en Indo-Pacifique ne se limite pas à la seule initiative de Poivre. Elle s’inscrit dans un contexte d’émulation collective qui anime toute une génération d’explorateurs, d’hommes de science et de navigateurs français qui ont croisé Pierre Poivre à l’île de France, foyer intellectuel autant que logistique : Bouvet de Lozier, Surville, Bougainville, Marion-Dufresne, Commerson, Jeanne Baret, Le Gentil, Véron, le Chevalier Grenier et bien d’autres…
Sans oublier le tristement célèbre Ahutoru, premier Tahitien embarqué en France hexagonale par Bougainville, dont la présence à Paris nourrit les réflexions des philosophes, notamment Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville. Le Polynésien croisera également le chemin de Pierre Poivre à Maurice, mais meurt malheureusement à Madagascar en 1772 et ne reverra jamais son île.
Si ces voyages constituent des avancées notables d’un point de vue scientifique, ils révèlent aussi la tension entre une ambition géopolitique et les contraintes matérielles d’une colonie fragile, encore en quête de ses fondements économiques. Ces expéditions coûteuses sont menées alors que l’île manque de tout. Poivre et ses visées expansionnistes seront ainsi vivement critiqués, notamment par son successeur Jacques Maillart-Dumesle.
Démesurée ou pas, la vision indo-pacifique de Pierre Poivre et le rôle central qu’il confère à l’île de France esquisse les contours d’un continuum stratégique français reliant l’océan Indien à l’Asie du Sud-Est et, au-delà, au Pacifique océanien.
Paradoxalement, la réussite du projet d’implantation des épices clôt ce premier élan expansionniste français dans la région qui sera sans lendemain. Les guerres de l’Empire vont mobiliser ailleurs les énergies et les flottes, reléguant ces ambitions indo-pacifiques à un horizon différé, qui ne sera pleinement réactivé qu’au XIXᵉ siècle. Symbole s’il en est, l’île Maurice passe sous souveraineté britannique en 1814.
À travers l’étude de l’odyssée de Pierre Poivre et de sa quête de la maîtrise du commerce des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane retranscrit parfaitement la dichotomie de cette première entreprise française : entre idéal scientifique porté par des personnages aux destins extraordinaires, enfants de la philosophie des Lumières, et zones d’ombre d’un projet avant tout colonial, mercantiliste et expansionniste. Une ambition illusoire et inachevée, mais dont les traces structurent encore la géographie politique française contemporaine.
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