flux Ecologie

L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

▸ les 10 dernières parutions

18.06.2026 à 11:58

«Ils sont pris au piège» : comment aider les sans-abri face à la canicule ?

Zoé Moreau

Texte intégral (1391 mots)
Une personne sans-abri dans Paris lors d’une vague de chaleur en juillet 2025. © Joël Saget/AFP

Ce jeudi marque le début d’un «épisode caniculaire durable» partout sur le territoire métropolitain. Le pic de températures est prévu pour dimanche ou lundi, et «les 40°C pourraient être atteints sur plusieurs régions de l’ouest à la vallée du Rhône, voire en Île-de-France», indique Météo-France. Ces prévisions inquiètent les associations de solidarité, qui appellent à plus de vigilance face aux éventuels malaises. Elles invitent chacun·e à faire don d’objets permettant de protéger les plus vulnérables (voir plus bas).

«On redoute cet épisode, on en a extrêmement peur, même», confie Nathan Lequeux, coordinateur d’Utopia 56, une association française d’aide aux personnes migrantes et réfugié·es. «36, voire 39 degrés, ce n’est pas du tout la même chose que les 32 degrés atteints au mois de mai», poursuit-il. L’an dernier, 235 décès de personnes sans abri ont été recensés à Paris entre le 23 juin et le 8 juillet, selon l’ONG. «S’il n’y a pas une aide massive dans les jours qui viennent, les plus vulnérables vont mourir», assène-t-il. Jean Stellittano, secrétaire général du Secours populaire des Alpes-Maritimes, abonde : «Cette canicule va nous apporter son lot de morts. Malheureusement, c’est prévisible.»

L’asphalte brûle, le soleil tabasse, la pollution étouffe… Chaque canicule rend un peu plus vulnérables les corps de celles et ceux qui survivent, sur le pavé, sans solution d’hébergement. «Pour les personnes sans abri, il est bien plus difficile de lutter contre le chaud que le froid. En hiver, il y a des distributions de couvertures, de pulls. Mais, en été, on ne peut rien contre la chaleur», rapporte encore Jean Stellittano. 30% des décès de personnes sans domicile surviennent pendant la période estivale, selon Utopia 56 – c’est autant qu’en hiver.

«L’État aura la responsabilité d’absolument chaque mort de la rue»

Déshydratation, hyperthermies, insolations, malaises… Les risques sanitaires sont sévères. «Sans compter l’aggravation des pathologies existantes : ce sont des personnes déjà très fragilisées, qui survivent à la rue», pointe Nathan Lequeux. Jean Stellittano complète : «Certaines personnes ont des maladies incompatibles avec la chaleur – comme le diabète, par exemple.» Et «la conservation de médicaments à température ambiante devient quasi-impossible».

Pour fuir la chaleur, les solutions sont rares. L’été, il y a moins d’accueil de jour pour se réfugier, car les associations interrompent leurs activités. Il y a également «moins de bains-douches», ces douches mises à disposition par l’État mais qui tournent au ralenti pendant l’été, alertent les associations. Rues bétonnées qui retiennent la chaleur, manque de végétation pour s’abriter… «Les personnes sont prises au piège et contraintes d’affronter ces chaleurs», constate Nathan Lequeux.

À Paris, «5 000 personnes n’ont pas d’accès à un espace protégé ni à un accès constant à l’eau», poursuit-il. 262 000 logements libres pourraient servir de refuge, selon un recensement de l’Insee en 2024. «Mais l’État refuse de les réquisitionner, malgré nos alertes», poursuit Nathan Lequeux. Et d’asséner : «L’État aura la responsabilité d’absolument chaque mort de la rue qui se produira.»

Des solutions pour aider les plus vulnérables

Pour aider les personnes sans abri, des solutions existent : à commencer par le don de matériel à des associations de solidarité, telles qu’Utopia 56. Cette dernière récupère et redistribue casquettes, gourdes, bouteilles d’eau, crème solaire, brumisateurs, sérum physiologique, baumes à lèvres, déodorants, crèmes hydratantes, tongs ou encore gel hydroalcoolique aux personnes qui en ont besoin.

Les points de collecte sont répartis partout en France : Lille, Dunkerque, Calais, Rennes, Tours et Toulouse. Un formulaire à remplir en ligne permet d’avoir plus de détails. Au moment du don, attention toutefois à choisir des objets «adaptés à la survie à la rue», précise l’ONG, ainsi qu’«en bon état» : «propres, secs et utilisables tout de suite».

Les dons de vêtements d’été (t-shirts, shorts) sont aussi les bienvenus. «Avec ces chaleurs, on transpire davantage : nos vêtements sont souillés plus rapidement, on sent mauvais… Ne pas pouvoir se doucher, c’est terrible. C’est l’estime de soi qui se détériore», pointe Jean Stellittano.

Dans la rue, la vigilance de chacun·e doit également être renforcée. «Il faut que tout le monde essaie de s’autoformer à repérer les malaises et les hyperthermies, insiste Nathan Lequeux. Lorsqu’une personne est couchée par terre, il faut s’assurer qu’elle va bien.» D’autant plus si elle est «allongée en plein soleil. Dans ce cas, il y a de sérieux doutes à avoir», indique-t-il. Ces gestes de prévention «peuvent sauver».

Bien connaître les points d’eau à proximité peut aussi aider à orienter une personne qui présente des signes de déshydratation (bouche sèche, vertiges, urines rares). Le site watermap.fr en recense plus de 28 000 partout en France.

Enfin, la meilleure solution reste de «rejoindre une association de maraudes», insiste Jean Stellittano : «Les maraudeurs ont de l’expérience, ils connaissent mieux les problématiques des gens sur place.» Et elles et ils sont bien disposé·es à «former les nouveaux !».

PDF
18.06.2026 à 00:01

Urgences saturées, manque de soignants : la chaleur extrême révèle la déroute du système de santé face au changement climatique

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (1699 mots)
Valence (Drôme), le 22 août 2023. Dans les salles de travail et de soins du service oncologie de l’hôpital de Valence, les infirmières ont installé des ventilateurs car leur service n’est pas climatisé. © Nicolas Guyonnet/Hans Lucas via AFP

L’été n’a pas encore débuté que les chaleurs extrêmes sont de retour pour la deuxième fois en moins d’un mois. Ce jeudi, 26 départements de l’Hexagone sont placés par Météo-France en vigilance orange canicule, du bassin parisien à la Franche-Comté en passant par le nord du Massif central. Jusqu’à dimanche au moins, les très fortes chaleurs et les nuits chaudes toucheront une large partie du territoire. «Des pointes à 40°C sont possibles dimanche», prévient l’organisme météorologique. Cette fois-ci l’épisode devrait être encore plus intense qu’en mai et la France n’en sortira pas indemne, prévient l’ONG Oxfam. Elle publie ce jeudi un édifiant rapport qui documente comment «le changement climatique menace notre santé».

Les services d’urgence «très sollicités»

Selon elle, «le changement climatique fait exploser les besoins de soins» et la chaleur est, de loin, le risque le plus impactant : elle n’épargne aucune classe d’âge et fragilise tous les organes, comme l’expliquait à Vert l’épidémiologiste Kevin Jean. Alors que Santé publique France constate d’année en année la hausse de la mortalité liée à la chaleur – plus de 5 700 décès en 2025 –, la Cour des comptes a documenté en 2024 les autres pressions qui pèsent sur le système de santé.

Les services d’urgence sont «très sollicités» dès que la température augmente, juge l’institution. Par exemple, «lorsque la période de canicule est supérieure à trois jours, les passages aux urgences augmentent de 5 à 10% sur toutes les tranches d’âge». Durant l’été 2022 – deuxième plus chaud jamais enregistré en France –, «le nombre de passages aux urgences attribuables aux vagues de chaleur a été estimé à 200 000, ce qui représente 3,4% d’augmentation et un coût supplémentaire pour l’assurance maladie évalué à 54 millions d’euros», chiffre la Cour.

De la même façon, le nombre d’appels téléphoniques au 18 «augmente nettement dès le début des vagues de chaleur (+12% les trois premiers jours, +19% de quatre à six jours). Et le nombre des décès constatés lors des interventions suit la même tendance : +11% les trois premiers jours, +16% entre le quatrième et le sixième, puis +27% au-delà».

Hospitalisations en hausse

En lien avec la surfréquentation des urgences, les hospitalisations sont également en hausse quand le mercure grimpe. La Cour des comptes signale le cas des services de néphrologie et d’urologie (médecine des reins et de l’appareil urinaire), qui enregistrent une flambée des insuffisances rénales aiguës liées à la déshydratation des patient·es. «L’effet de la durée de chaleurs élevées sur le nombre d’admissions est particulièrement fort en néphrologie : +20% entre un et trois jours de vague de chaleur, +40% entre quatre et sept jours, +50% au-delà», écrit la Cour des comptes.

Interrogé par Vert, le pneumologue et allergologue au CHU de Toulouse (Haute-Garonne), Laurent Guillemault, constate lui aussi une hausse de l’activité lors des pics de chaleur. «Ce qui est nouveau, c’est la brutalité de l’asthme, notamment des asthmes d’orage», explique-t-il. Lorsqu’ils arrivent en période de pollinisation, ce qui est de plus en plus souvent le cas avec la hausse des températures, les orages dégradent le pollen en particules minuscules qui pénètrent plus facilement les voies respiratoires. Il mentionne aussi les «feux de forêt aux impacts respiratoires majeurs». En 2022, année des méga-incendies dans les Landes, «les feux de forêt ont émis quatre fois plus de particules fines que tous les poids lourds dans l’Hexagone et en Corse», explique Oxfam, selon qui «les fumées des feux de forêt sont responsables de 2 830 décès par an en France».

L’hôpital en surchauffe

Problème : «Alors que les menaces pour la santé se démultiplient, les capacités de notre système de santé à soigner continuent à reculer», pointe l’ONG. Entre 2000 et 2024, l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam), qui définit le budget des hôpitaux publics, a augmenté moins vite que les charges salariales, selon l’Inspection générale des affaires sociales.

Faute de pouvoir investir, l’hôpital se dégrade : en 2024, 59,5% du bâti hospitalier et près de 80% des équipements techniques étaient considérés comme vétustes, selon la Drees (le service statistique ministériel dans les domaines de la santé et du social). Et une immense majorité des établissements ne sont pas climatisés – hors bloc opératoire.

Le résultat, lorsque le mercure grimpe, ne se fait pas attendre : «Quand il fait 35°C dehors, il fait 35°C degrés dedans, témoigne Laurent Guilleminault, du CHU de Toulouse. On consulte dans des conditions qui sont très difficiles. Pour nous c’est compliqué, mais pour les patients c’est pire.» Ces dernières années, la presse s’est fait l’écho de conditions d’accueil insupportables au centre hospitalier de Dax (Landes) ou de Brive-la-Gaillarde (Corrèze), à l’hôpital de Saint-Genis-Laval (Rhône) ou encore au CHU de Montpellier (Hérault).

À chaque pic de chaleur, le scénario se répète : «On a l’impression de subir les vagues de chaleur plus que de les affronter, témoigne Laurent Guilleminault. Mais vous connaissez la santé financière des hôpitaux, on a appris à faire avec le minimum vital.»

Manque de lits et manque de soignant·es

Plus profond encore, le système de santé voit ses capacités d’accueil de plus en plus réduites, alors même que le réchauffement climatique – mais aussi le vieillissement de la population – augmente les besoins. «En 2024, la France avait supprimé un quart des lits d’hôpital qu’elle comptait encore en 2000, pointe Oxfam. Au rythme actuel, elle aura perdu en 2050 un quart des lits d’hôpital qu’elle compte aujourd’hui.»

À rebours de la tendance actuelle, la Cour des comptes estime que 45 000 lits supplémentaires seront nécessaires en 2040 (par rapport à 2019) rien que pour répondre au vieillissement de la population. Elle ne chiffre pas les besoins liés au changement climatique.

Même chose pour les besoins en personnel soignant, qui augmentent bien plus vite que les embauches. «Entre 2013 et 2021, le nombre d’infirmières en emploi a augmenté de 8%. Mais les besoins en soins infirmiers ont augmenté plus rapidement et la couverture des besoins en soins infirmiers a diminué», note ainsi la Drees.

Au rythme actuel, «les besoins en soins infirmiers auront crû de 50% en 2050 par rapport à 2021 rien qu’à cause du vieillissement de la population alors que les effectifs n’auront augmenté que de 37%», calcule le service statistique. Dit autrement, «il faudrait 80 000 infirmières supplémentaires en 2050 par rapport à cette projection pour assurer la même couverture de besoins en soins qu’actuellement».

«On va tout droit dans l’impasse»

En résumé, «les besoins augmentent mais notre capacité à y répondre diminue. Si rien n’est fait, on va tout droit dans l’impasse», prévient Robin Ehl, chargé de plaidoyer à Oxfam et auteur du rapport. Mais «si l’urgence climatique et la crise du système de santé sont liées, leur solution l’est aussi», estime-t-il.

Pour ne pas se contenter de solutions palliatives uniquement centrées sur le système hospitalier, il invite l’État à investir aussi dans les politiques publiques qui bénéficient à la fois à la santé et au climat : c’est le cas notamment des politiques de soutien à la mobilité active (vélo, marche…), de la rénovation des logements ou encore de la lutte contre la pollution de l’air par les transports ou les énergies fossiles.

PDF
17.06.2026 à 14:34

«Nous jetons par la fenêtre le principe de précaution» : le Parlement européen autorise définitivement les «nouveaux OGM»

Esteban Grépinet

Texte intégral (910 mots)
Strasbourg (Bas-Rhin), le 17 juin 2026. Les eurodéputé·es ont voté l’autorisation des NTG pour les plantes dans l’UE. © Sébastien Bozon/AFP

Des plantes génétiquement modifiées pourront être cultivées et vendues plus facilement dans l’Union européenne. Les eurodéputé·es ont approuvé ce mercredi un texte qui autorise les nouvelles techniques génomiques (NTG) pour les végétaux. Cette mouture avait déjà été validée par les États membres en avril dernier, ouvrant la voie à son application dans l’Union européenne.

Pour leurs soutiens, ces technologies de laboratoire permettront de modifier une partie précise de l’ADN des plantes pour leur donner plus de rendement et de résistance aux aléas climatiques. Mais nombre de scientifiques, syndicats paysans et associations écologistes pointent des risques importants pour l’environnement, la viabilité de l’agriculture biologique (qui interdit les organismes génétiquement modifiés – OGM) ou encore l’information des consommateur·ices (notre article).

Tous les amendements ont été rejetés

«Le Parlement européen, la droite et l’extrême droite se sont couchés face aux lobbys agrochimiques américains et chinois, c’est une véritable capitulation», réagit auprès de Vert Christophe Clergeau (socialiste) à l’issue du scrutin. L’eurodéputé avait déposé une quinzaine d’amendements – tous rejetés – visant à rouvrir les négociations sur la question de la traçabilité des plantes génétiquement modifiées ou encore sur les brevets.

Ces derniers sont des droits de propriété intellectuelle qui s’appliquent sur les technologies et les plantes «améliorées» qui en découlent. Les brevets doivent «permettre le décollage du marché, car pour la plupart des start-ups, il n’y a pas de modèle économique sans brevet, et donc pas de développement des NTG», soutient auprès de Vert l’eurodéputé Pascal Canfin (centriste), qui a voté pour le texte.

«Nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant.»

Mais de nombreux acteurs craignent une appropriation de ces brevets – et donc des semences – par les géants du secteur agrochimique. «Nous ne rejetons ni la science ni l’innovation, mais nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant, défend Christophe Clergeau.

«En rejetant des amendements pourtant pragmatiques, elles [la droite et l’extrême droite, NDLR] ouvrent la voie à une mise sous dépendance des agriculteurs et à l’étouffement des petits semenciers, au bénéfice de Bayer-Monsanto, Syngenta ou Corteva», complète-t-il. «Nous jetons par la fenêtre le principe de précaution, il n’y a pas de traçabilité, pas d’évaluation des risques, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons accepter», a aussi dénoncé lors des débats Martin Häusling (Les Verts, Allemagne).

«Talibans de l’environnement»

«Nous avons aujourd’hui la possibilité de donner aux agriculteurs européens les outils dont ils ont besoin pour relever les défis de l’avenir : changements climatiques, maladies, instabilité mondiale…, a listé la rapporteuse du texte, Jessica Polfjärd (droite, Suède), devant un hémicycle rempli. Les NTG sont un élément de solution, nous pouvons de cette manière développer des cultures plus résilientes, réduire l’impact environnemental et renforcer la sécurité alimentaire européenne.»

«Il est important d’aller de l’avant dans le cadre de ces nouvelles techniques génomiques, qui représentent une solution pour les citoyens européens et pour les productions agricoles en réduisant l’utilisation de pesticides et d’autres produits», l’a rejoint Pietro Fiocchi (extrême droite, Italie). «Il s’agit de mettre un terme à cette campagne de manipulation de l’information qui provient des talibans de l’environnement habituels», a même attaqué l’eurodéputée Silvia Sardone (extrême droite, Italie), arguant que les plantes issues des NTG sont «tout à fait différentes» des OGM.

L’accord voté par le Parlement européen sépare les NTG en deux catégories : la première, où les végétaux modifiés sont autorisés au même titre que toute plante conventionnelle ; la deuxième, pour les mutations complexes (plus de 20 opérations), où les plantes sont considérées comme des OGM «classiques», avec un processus de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage. Le temps de sa mise en place, cette nouvelle génération d’OGM, censée être plus fiable, devrait arriver d’ici quelques années dans les assiettes des Européen·nes.

PDF
17.06.2026 à 11:42

«On se mobilise contre le colonialisme chimique» : devant la Cour de cassation, un espoir pour les victimes de l’agent orange

Valentin Wender

Texte intégral (1317 mots)
Tran To Nga interrogée à la sortie de l’audience en cassation, mardi. © Valentin Wender/Vert

Au palais de justice de Paris, la Cour de cassation décidera prochainement si le long combat judiciaire de Tran To Nga contre l’agent orange pourra se poursuivre. L’avis de l’avocat général rendu mardi matin sur l’île de la Cité donne de l’espoir à ses soutiens.

À la sortie de l’audience, ces dernier·es s’autorisent quelques sourires avant d’être vite encerclé·es par les micros et les caméras. Interrogée sur son état d’esprit, Tran To Nga, 84 ans, répond : «Je suis heureuse aujourd’hui, car c’est une noble cause.»

Son combat, c’est celui des millions de victimes de l’épandage d’un produit défoliant hautement toxique : l’agent orange. Entre 1961 et 1971, l’armée des États-Unis, enlisée dans sa guerre contre le Front national de libération (FNL) vietnamien, a largué 80 millions de litres de ce produit désherbant sur les forêts du pays. Une étude étasunienne de 2003 estime que 2 à 5 millions de Vietnamien·nes ont été directement en contact avec l’agent orange. C’est le cas de Tran To Nga, agente de liaison pour le FLN pendant la guerre du Vietnam.

Le composant le plus dangereux de l’agent orange, la dioxine, a contaminé durablement les terres et les corps vietnamiens. C’est la raison pour laquelle on parle du premier écocide de l’Histoire, délit reconnu depuis 2021 en France et qui caractérise des dégâts volontaires, importants et durables sur les écosystèmes. Aujourd’hui, plus de 3 millions de Vietnamien·nes souffrent encore de pathologies et de malformations liées à ces épandages. C’est la quatrième génération contaminée.

Tran To Nga, aux côtés de son avocat Bertrand Repolt et de ses soutiens, sur le perron du palais de justice de Paris, mardi. © Valentin Wender/Vert

Après douze ans de procédure judiciaire contre 14 firmes étasuniennes qui ont produit l’agent orange, dont Hercules, Uniroyal, Dow Chemical et Monsanto-Bayer, Tran To Nga n’a pas dit son dernier mot : «Votre soutien, la présence d’amis me donnent la force, le courage. Pendant toutes les années qui me restent, je continue le combat.»

Celui-ci commence en 2014 au tribunal d’Évry (Essonne). Mais ce dernier se déclare incompétent pour juger l’affaire, en 2021. Tran To Nga et ses avocat·es portent alors l’affaire devant la cour d’appel de Paris, mais le résultat est le même : la plainte est jugée «irrecevable» en 2024. Il reste alors une solution pour continuer ce combat judiciaire : porter un recours devant la Cour de cassation, la plus haute juridiction française.

Immunité contre responsabilité

Sous les dorures et les grandes peintures qui symbolisent la justice, l’enjeu est simple : les sociétés étasuniennes poursuivies peuvent-elles être jugées par la justice française ?

Mardi, devant la Cour de cassation, les chimistes se sont défaussés – comme depuis douze ans – de toute responsabilité. Ils étaient cinq avocats à représenter à l’audience les sociétés Hercules, Uniroyal ou encore Bayer-Monsanto. Les firmes ont dit avoir agi sous l’ordre et pour le compte d’un État souverain – les États-Unis. S’appuyant sur le principe qu’un État ne peut en juger un autre, la cour d’appel avait débouté Tran To Nga et reconnu une immunité, dite de juridiction, à ces entreprises.

Au prétoire, l’avocat de Tran To Nga, Paul Mathonnet, a défendu que l’accord qui liait les firmes et les États-Unis était «un contrat civil». Il a dénoncé une immunité de juridiction «transformée en écran» qui permet de «trouver refuge derrière les commanditaires et d‘échapper à ses responsabilités».

Tran To Nga, à la sortie de l’audience en cassation, mardi. © Valentin Wender/Vert

Ce qui est cependant rassurant pour Tran To Nga et ses soutiens, ce sont les conclusions de l’avocat général. S’il reconnait «la configuration inédite du litige», sa position est claire : la production de l’agent orange par les chimistes ne peut être considérée comme un acte souverain. En d’autres termes, «les sociétés mises en cause ne peuvent bénéficier de l’immunité de juridiction». Le magistrat demande à la Cour la cassation du précédent jugement, soit le retour de l’affaire devant les tribunaux.

«C’est évidemment encourageant», réagit Bertrand Repolt, autre avocat de Tran To Nga, auprès de Vert. Il tempère en précisant que la Cour n’est pas tenue de suivre l’avis de l’avocat général.

Vers une décision historique ?

La Cour de cassation rendra son arrêt le 16 septembre prochain. Paul Mathonnet espère que cette décision permettra «d’ouvrir enfin le procès porté par madame Tran, avec tout le courage qu’on lui connaît, et avec tout le cortège des vivants et des morts qui la suivent».

Dans le cas où la Cour de cassation jugerait elle aussi la plainte irrecevable, Tran To Nga ne baisserait pas les bras pour autant et saisirait la Cour européenne des droits de l’Homme. Dans le cas contraire, l’arrêt renverrait l’affaire devant les tribunaux et créerait un précédent dans l’histoire des luttes environnementales et décoloniales. «C’est une décision qui fera jurisprudence dans d’autres dossiers dans lesquels se pose la question de la responsabilité de sociétés privées qui fournissent un produit dangereux, toxique, à un État», complète Bertrand Repolt.

Tom Nico, membre du collectif Vietnam Dioxine et du comité de soutien à Tran To Nga, déjà interrogé par Vert, situe son engagement dans un cadre plus large que celui de l’agent orange : «On se mobilise contre le colonialisme chimique», appuie-t-il. Et de mentionner «ce qui se passe au Liban, à Gaza», notamment l’utilisation de phosphore blanc par l’armée israélienne.

Pour continuer à mobiliser et à médiatiser la question de l’agent orange et du colonialisme chimique, le collectif Vietnam Dioxine donne rendez-vous à Paris, sur la place de la Bastille, le 20 juin prochain. Les militant·es côtoieront des organisations engagées pour faire reconnaitre la pollution au chlordécone en Martinique et en Guadeloupe. Une convergence logique, selon Tom Nico : «On souhaite organiser un temps commun pour lutter contre le même système agrochimique, capitaliste, qui détruit les corps, les terres et qui empoisonne sur de longues durées.»

PDF
4 / 10

🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds

🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène

🌱 Reporterre
Présages
Reclaim Finance
Réseau Action Climat
Résilience Montagne
SOS Forêt France
Stop Croisières

🌱 Terrestres

🌱 350.org
Vert.eco
Vous n'êtes pas seuls