Marie-Aimée Copleutre
Encore un soir où les bananes plantains et les haricots rouges se dégustent à la lumière d’un feu de bois, au bord du grand fleuve Río Indio, le chant des criquets en toile de fond. En ce début de mois d’août, le générateur de la maison de Maricel a lâché à cause des fortes pluies tropicales. Il n’y aura pas d’électricité jusqu’au lendemain matin. Dans le petit village de Limón de Chagres, au cœur de la forêt panaméenne, l’eau courante et l’électricité ne sont pas tous les jours garanties. Cette communauté rurale isolée vit de la culture de haricots, de maïs et de la vente de quelques produits à base de lait de vache. «De l’autosubsistance, loin du bruit, avec nos traditions», présente Maricel Sanchez, porte-parole de son village et mère de deux petites filles. Pourtant, cette vie calme au bord du fleuve Río Indio va «bientôt disparaître, engloutie par les eaux d’un projet de réservoir», regrette-t-elle, assise devant sa petite maison construite il y a dix ans par son mari. Limón de Chagres, avec ses 62 maisons en bois, sa petite église coloniale, son cimetière, son centre de santé et son école, sera le premier village inondé en 2028 par la construction d’un lac artificiel appelé «réservoir du Río Indio». Au total, il submergera 4 600 hectares de terre et 38 villages à l’est du Panama. Ce mégaprojet chiffré à environ 1,3 milliard d’euros doit permettre au canal de Panama d’affronter la multiplication des sécheresses due au réchauffement climatique. Faute de précipitations, les deux lacs artificiels Gatún et Alhajuela, qui alimentent les écluses du canal, ne suffisent plus. En 2016, 2019 et 2023, le manque d’eau a contraint les autorités à réduire le nombre de passages de navires et à limiter leur chargement. Un scénario qui se répétera en septembre 2026 à cause du phénomène climatique El Niño. Cette anomalie climatique naturelle réchauffe l’atmosphère et modifie le régime des pluies. Les autorités ont déjà annoncé réduire le nombre de passages de navires de 36 à 32 par jour à partir du 15 septembre prochain. Une fois construit, ce troisième lac artificiel sécurisera cette route maritime où circulent 5% des marchandises mondiales et permettra au canal d’accueillir dix navires supplémentaires par jour. Pour maintenir l’activité de ce haut-lieu du commerce international, qui rapporte environ 2,6 milliards d’euros par an à l’État panaméen, les autorités prévoient un barrage sur le Río Indio. Le fleuve parcourt l’est du pays sur 98 kilomètres avant de se jeter dans la mer des Caraïbes. Son bassin versant, ce territoire sur lequel toutes les eaux de pluie convergent vers le fleuve, abrite près de 15 000 habitant·es, qui vivent de pêche et d’agriculture. L’Autorité du canal de Panama (ACP), l’agence gouvernementale responsable de la gestion du couloir maritime, assure que 2 500 habitant·es seront déplacé·es. Un chiffre contesté par les communautés paysannes qui s’opposent au projet, selon qui au moins 13 500 Panaméen·nes seront affecté·es. «Les autorités du Panama ne prennent pas en compte les milliers de Panaméens qui vivent en aval du fleuve. Ils sont également en danger. Le jour où il pleuvra beaucoup, que le réservoir débordera, il faudra évidemment ouvrir les vannes et ils seront inondés», décrypte Alfonso Waterman, membre de la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages, le principal mouvement d’opposition au lac artificiel. Le déplacement est au cœur des inquiétudes. «Quand partirons-nous ? Où irons-nous ? Qui construira nos nouvelles maisons ? Et de quoi vivrons-nous une fois nos terres perdues ?» Des questions auxquelles les autorités ne répondent pas encore. Chapeau de paille et visage tanné par le soleil, Francisco Pérez, 68 ans, est assis sur le banc de l’église de Limón de Chagres. Ce dimanche 2 août, il vient discuter des terres promises par l’Autorité du canal en échange du déplacement. «Elles ne seront pas aussi productives que celles près du fleuve», explique cet agriculteur aux mains calleuses. Les communautés n’ont aucune confiance dans le projet. «Ils veulent que nous leur donnions nos terres, mais qu’allons-nous recevoir en échange ?, s’insurge Elizabeth Delgado, une habitante qui coud des vêtements pour le village sur une machine Singer à pédale des années 1950. Nous n’avons jamais eu d’aide de l’État. Pour ma fille, cette année, j’ai dû acheter moi-même une chaise en bois pour qu’elle étudie, car il n’y en avait plus dans l’école.» Moquette au sol, fauteuils moelleux et larges bureaux : c’est dans un tout autre décor que s’exprime Karina Vergara, la responsable socioenvironnementale du projet Río Indio pour l’ACP : «Nous entendons les inquiétudes, mais les habitants seront seulement déplacés à deux ou trois kilomètres, où les terres restent fertiles.» Face aux critiques, elle assure que les communautés recevront des terres équivalentes à celles qu’elles possèdent ou une compensation financière. «350 millions d’euros sont consacrés à l’accompagnement des familles déplacées», précise-t-elle. Elle affirme par ailleurs que plus de 70% des familles appelées à quitter leurs terres ont accepté le projet. Un chiffre de nouveau contesté par la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages. «C’est faux. L’Autorité du canal arrive dans les communautés, organise des réunions et peut payer les participants pour qu’ils se taisent, lance Iris Gallardo Bethancourt, enseignante et coordinatrice du mouvement. Ils entrent dans les maisons de personnes âgées, peu instruites, pour les tromper. Mais comme beaucoup ne se sont pas laissées faire, les autorités ont choisi de les ignorer.» Les conséquences ne s’arrêtent pas aux familles déplacées : les dégâts environnementaux pourraient être considérables. «L’ensemble de la biodiversité autour du Rio Indio est en danger», tonne Lilian González, directrice de l’ONG panaméenne Ciam (Centre pour la défense de l’environnement). Cette militante alerte sur les conséquences du projet : une partie du futur lac s’étendra dans le «couloir biologique mésoaméricain», une vaste zone de forêts qui traverse l’Amérique centrale et abrite des milliers d’espèces. «Plus de 237 espèces d’oiseaux, 35 reptiles et 49 mammifères seront en danger», détaille-t-elle. Parmi celles-ci, des félins tels que le puma, le jaguar et l’ocelot… Ou encore le tapir de Baird, le plus grand mammifère d’Amérique centrale, qui peut mesurer jusqu’à 2,50 mètres et peser 300 kilos. Sur cet aspect, l’ACP reste vague. Elle finalise encore son étude d’impact environnemental, attendue pour décembre 2026. Pour l’instant, elle prévoit de reboiser une surface deux fois plus grande que celle qui sera submergée et s’engage à restaurer des zones pour maintenir les couloirs de passage des animaux, fragmentés par le lac artificiel. Face au projet, les communautés paysannes tentent de se faire entendre. Depuis plus d’un an et demi, elles manifestent régulièrement : rassemblements sous fumigènes dans le quartier d’affaires de Panama City, défilé de centaines de pirogues sur le Río Indio ou marches à cheval. Mais la mobilisation reste largement ignorée par les grands médias panaméens et par le gouvernement. «Il y a une sorte d’omerta. Les élites économiques, politiques, médiatiques ou intellectuelles ne s’engagent pas sur le sujet», analyse Raisa Banfield, ancienne vice-maire de Panama City, aujourd’hui directrice de Fundación Panamá Sostenible (PASOS), une organisation environnementale panaméenne. Elle souligne les importants enjeux économiques liés au canal : «Nous parlons d’une voie maritime qui a généré plus de 4,9 milliards d’euros de revenus l’année dernière. C’est tout un écosystème de fonds d’investissement, de compagnies maritimes et d’opérateurs portuaires internationaux qui ont intérêt à ce que ce projet se réalise.» L’enjeu dépasse largement les frontières du Panama. La rivalité des États-Unis et de la Chine autour de cette route stratégique le place au cœur des convoitises. Notamment celles des trois principaux armateurs du canal : l’Italo-suisse MSC, le Danois Maersk et le Français CMA CGM. Texte intégral (1978 mots)

13 500 habitants affectés

Partir… pour aller où ?

350 millions d’euros pour aider les familles déplacées

Pumas, jaguars, tapirs en danger
Des manifestations paysannes ignorées

Mathilde Picard
Parmi les conséquences de l’été caniculaire de 2026, l’une passe davantage sous les radars : la dégradation des sols. La répétition des sécheresses comme celle que nous connaissons actuellement accélère leur détérioration, menace les rendements agricoles et altère leur capacité à filtrer l’eau, à stocker le carbone et à abriter une biodiversité abondante (vers de terre, champignons, bactéries). «Ça fait chaud au cœur de voir la mobilisation des Français aux côtés des pompiers quand la forêt brûle, remarque le géographe Jean-Daniel Cesaro. On aurait besoin de ce même élan face à la dégradation des terres et de la biodiversité.» Le chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) est actuellement à Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, pour participer à la 17ème Conférence mondiale (COP) sur la lutte contre la désertification. Dans ce pays, encore plus qu’en France, le changement climatique et certaines pratiques agricoles pèsent sur l’état des sols. Une terre est jugée dégradée selon trois critères : son maigre couvert végétal (voire son absence), sa faible productivité, avec des rendements agricoles ou forestiers qui baissent, et une diminution de sa capacité à stocker le carbone organique. Au total, 40% des terres émergées dans le monde sont affectées par cette dégradation. En France, 1,4% du territoire, soit 751 000 hectares, est touché, selon la définition internationale de la désertification. Ce sont des zones qui réunissent les trois caractéristiques précitées et qui connaissent un climat aride, semi-aride ou subhumide sec. Des conditions climatiques qui concernent le pourtour méditerranéen, la Corse-du-Sud, La Réunion, la Guadeloupe et Mayotte. Une situation qui a conduit la France à se déclarer «partie affectée» par la désertification pour la première fois lors de la COP16, en 2024. Sur le pourtour méditerranéen, les Pyrénées-Orientales sont en première ligne face aux sécheresses multipliées et intensifiées par le dérèglement climatique. À cause des faibles précipitations et des chaleurs répétées, «les réserves en eau souterraine deviennent faibles pour pouvoir maintenir durablement l’irrigation des vignes dans certaines zones, avec de multiples conséquences agricoles et économiques», détaille Jean-Daniel Cesaro. Depuis 1960, la surface moyenne concernée par la sécheresse a triplé en Occitanie, d’après une étude du Réseau action climat local. Le nombre de jours secs devrait encore augmenter de 25% si les émissions de gaz à effet de serre suivent leur trajectoire actuelle, et jusqu’à 50% selon le scénario le plus pessimiste. En ajoutant d’autres critères de détérioration comme la pollution ou l’érosion, le Comité scientifique français de la désertification souligne que 77% des sols de l’Hexagone sont abîmés, sans être nécessairement sous un climat aride ou semi-aride. Un constat inquiétant car la dégradation des sols alimente elle-même la désertification. «Le carbone stocké dans les sols dégradés est rejeté dans l’atmosphère, augmentant les concentrations de CO2 et aggravant ainsi les dérèglements climatiques qui, en retour, accélèrent la sécheresse», explique Jean-Luc Chotte, pédologue (spécialiste des sols) à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Heureusement, le processus n’est pas irréversible. Parmi les solutions qui permettent de restaurer des sols ou de les préserver, la communauté scientifique internationale a démontré l’efficacité de plusieurs adaptations des pratiques agricoles : «Éviter d’avoir un sol à nu grâce à un couvert végétal ou au paillis, renforcer la quantité de matière organique», liste Jean-Daniel Cesaro. Aujourd’hui, les monocultures, l’utilisation d’engins mécanisés, les labours ou encore un apport trop élevé en engrais participent à cette détérioration. Au contraire, l’agroécologie ou l’agroforesterie, des manières de produire qui s’appuient sur le fonctionnement naturel des écosystèmes, permettent de préserver voire de restaurer les sols, selon un constat partagé par de nombreux pays lors des précédentes COP désertification. De nombreuses études scientifiques ont mis en lumière leurs bénéfices pour la santé des sols. Les racines des arbres plantés, par exemple, permettent de fixer le sol et de lutter contre l’érosion. «On a des pratiques agricoles qui pouvaient être portées par le régime climatique et économique d’avant, qui doivent aujourd’hui se transformer en raison de la répétition des sécheresses et des tensions sur l’énergie provoquées par les guerres», relève Jean-Daniel Cesaro. Et de poursuivre : «Pendant longtemps, la coopération internationale sur le sujet prenait le sens de l’aide au développement accordée par la France à des pays du Maghreb ou de la région subsaharienne. On gagnerait aujourd’hui à regarder les solutions qu’ils utilisent dans ces régions.» Il ne pense toutefois pas qu’il faille les répliquer telles quelles sur notre territoire : «Il faut déjà regarder ce qui se pratique au niveau des chambres d’agriculture, des syndicats et des conditions très locales de nos départements. Mais les Français cherchent des solutions, il faut faire cause commune, c’est aussi tout l’intérêt de cette COP.» Parmi les solutions au centre des discussions de la COP17 : le soutien au pastoralisme, dont les bénéfices pour entretenir les sols ont été démontrés par de nombreuses études scientifiques. Selon le Cirad, lorsque les pâtures et les déplacements des animaux sont bien gérés, cette pratique permet de maintenir une végétation ouverte et diversifiée, limite les risques d’incendies, favorise le recyclage des nutriments et participe à nourrir le sol avec des engrais naturels. Mais avant de s’attaquer aux changements de pratiques, il faut sauvegarder les terres agricoles. Alors que la loi zéro artificialisation nette (ZAN), qui vise à limiter la bétonisation de zones naturelles ou agricoles, a été attaquée à plusieurs reprises en début d’année, Jean-Daniel Cesaro rappelle que «la préservation des terres agricoles est le meilleur rempart contre le changement climatique et la désertification : plus on a de terres disponibles, mieux on sera préparé à ce changement». Texte intégral (1448 mots)

Le pourtour méditerranéen en première ligne

S’inspirer des pratiques du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne
Le pastoralisme, un outil à l’honneur de la COP17
Clément Gousseau
«L’UTMB, c’est le rêve de tout le monde, on veut tous y participer.» Sixième femme et deuxième Française au classement de l’Hoka UTMB Mont-Blanc en 2025, la traileuse Magali Mellon, qui ne sera pas au départ cette année, rêve déjà d’un retour dans la vallée de Chamonix (Haute-Savoie) en 2027. Comme elle, près de 10 000 personnes tentent chaque année de décrocher leur dossard pour la «course de trail running la plus mythique et la plus prestigieuse au monde», selon l’organisation. Un peu plus de 2 500 d’entre elles seront au départ de l’épreuve reine (170 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif), qui s’élancera samedi autour du Mont-Blanc, après une semaine marquée par sept autres courses à partir de ce lundi. Au total, l’événement réunira 10 000 sportif·ves, des élites aux amateur·ices. «Ce sont un peu nos championnats du monde. Dans une démarche de performance, c’est vraiment l’endroit où il faut être par rapport à nos sponsors, qu’on soit d’accord ou non avec le modèle de l’UTMB», poursuit Magali Mellon. Car la grand-messe du trail est aussi devenue le symbole des dérives d’un «sport ultra-mondialisé», pointe le sociologue Olivier Bessy, auteur du livre Courir sans limites. Ses conséquences sur les sols et la biodiversité, encore peu documentées scientifiquement, suscitent des inquiétudes. L’UTMB participe aussi à la saturation de Chamonix, un phénomène récemment dénoncé par son nouveau maire (sans étiquette), François-Xavier Laffin, qui évoque également le rejet de l’événement par une partie de la population locale. La compétition est surtout polluante. En 2024, l’UTMB a généré 18 600 tonnes d’équivalent CO2 (CO2e), selon ses organisateur·ices, soit l’équivalent de l’empreinte carbone annuelle moyenne de 2 000 Français·es. «C’est vrai que je me suis posée la question, d’un point de vue éthique, de savoir si je voulais vraiment participer à ça», confesse la traileuse Lucile Fayon, engagée pour la première fois sur l’épreuve cette année. Sans grande surprise, l’essentiel de ces émissions est dû aux déplacements des athlètes et des spectateur·ices, à hauteur de 89% en 2025. «84% des émissions liées aux transports étaient imputables aux 25% de coureurs extra-continentaux. Toutes et tous viennent avec des accompagnants, leurs familles… On se retrouve avec près de 100 000 personnes sur la semaine à Chamonix», indique Benjamin Aidan, vice-président de Protect our winters France. Cette association, engagée dans la mobilisation des sports de plein air et de montagne en faveur du climat, avait «interpellé l’UTMB en 2023» sur son empreinte environnementale et conseille l’organisation depuis un an. «On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise.» L’UTMB Group a annoncé en 2025 vouloir réduire de 20%, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 2024. «On a conscience que notre événement à Chamonix est devenu très important et nous voulons réduire notre impact», reconnaît Fabrice Perrin, directeur sport et RSE (responsabilité sociétale des entreprises) de l’UTMB. Fortement critiqué après avoir été rebaptisé Dacia UTMB Mont-Blanc en 2023, l’événement avait alors suscité l’incompréhension de nombreux traileur·euses, pour qui l’association d’une marque automobile à un sport de nature était difficilement conciliable. Depuis, l’UTMB a défini «les sponsors avec qui on peut travailler, et ceux avec qui on ne peut pas. On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise», assure Fabrice Perrin. Selon Protect our winters France, l’UTMB a réduit ses émissions de 3% en 2025 par rapport à l’édition 2024, notamment en «jouant sur le nombre de coureurs et d’accompagnants». L’organisation a aussi inauguré en 2026 un «boost mobilité durable» pour le tirage au sort des dossards des trois finales de l’UTMB à Chamonix et de l’Expérience trail courmayeur (ETC), une course de 15 kilomètres. «Les participants qui se sont engagés à venir à Chamonix sans prendre de vol de moins de deux heures ont bénéficié de 30% de chances supplémentaires de décrocher un dossard», précise Fabrice Perrin. En clair : pour bénéficier du boost, les coureur·ses des autres continents pouvaient venir en avion jusqu’en Europe, mais devaient ensuite poursuivre leur voyage jusqu’à Chamonix en train ou en bus. «C’est un dispositif que nous pourrons élargir ensuite», affirme Fabrice Perrin. Une contribution carbone obligatoire a également été instaurée, une mesure dont l’efficacité est contestée par une partie de la communauté scientifique. Elle consiste, pour les participant·es à l’UTMB, à financer des projets de transition climatique, de réduction ou de séquestration du CO2, en fonction des émissions de gaz à effet de serre générées par leur participation à l’événement. Un mécanisme financier souvent critiqué comme une forme de permis de polluer. Des navettes ont aussi été mises en place afin d’éviter que les participant·es ne viennent à Chamonix en voiture. Des évolutions jugées insuffisantes par Olivier Bessy. «Ces avancées ne sont à la hauteur ni des enjeux ni de la puissance financière de l’UTMB». Elles ne remettent pas non plus en question le modèle de l’UTMB et son circuit mondial, l’UTMB World Series. Lancé en 2022, il rassemble des courses labellisées à travers le monde, qui permettent aux participant·es de décrocher de précieux running stones : des points nécessaires pour espérer se qualifier aux trois finales organisées lors de l’UTMB. Un à quatre points sont généralement attribués selon les événements. À titre d’exemple, il fallait onze running stones pour espérer participer à l’UTMB 2026. «En tant qu’athlète élite, je peux faire une course et, en cas de bon résultat, être qualifiée. Mais pour quelqu’un de lambda, c’est la course aux running stones. Donc certains peuvent se dire : tiens, en Thaïlande, il y a moins de monde, j’ai peut-être plus de chance de me qualifier», explique Magali Mellon. «Je connais plein de coureurs en Europe qui s’amusent à courir des courses by UTMB en Amérique ou en Asie. Pour l’UTMB, d’un point de vue économique, c’est l’idée du siècle, mais pour l’écologie, c’est la pire idée qui soit», dénonce Lucile Fayon. Interrogé à ce sujet, Fabrice Perrin considère que le circuit «n’incite pas à voyager» : «L’idée est de vivre l’expérience UTMB près de chez soi. Si tu es français ou européen, tu n’as pas besoin de prendre l’avion pour te qualifier. On n’a jamais pris l’angle de dire aux gens de ne pas aller à l’étranger, car c’est vraiment marginal.» La rhétorique marketing de l’UTMB World Series le contredit pourtant. L’une des premières questions posées en s’inscrivant sur le site du circuit consiste à indiquer les éventuels continents d’intérêt pour y disputer une course. «Lorsque l’on met en place un tel système sportif, où l’on a besoin de décrocher un maximum de points et donc de voyager, on ne peut pas appeler à la responsabilité individuelle», tance Benjamin Aidan. «C’est le symbole de la démesure, de la surenchère. C’est un modèle inadapté avec les objectifs climatiques qui pousse les gens à voyager pour décrocher des points», dénonce Olivier Bessy. Pas pour Fabrice Perrin : «Les gens qui veulent faire des courses à l’étranger le feraient même sans l’UTMB.» Faut-il donc s’en satisfaire ? «Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’UTMB, rappelle Olivier Bessy, mais de changer de récit.» À commencer par l’UTMB World Series ? «Si toutes les courses labellisées par l’UTMB entraient dans la même démarche de réduction des émissions qu’à Chamonix, avec un boost favorisant les mobilités douces, là, ça deviendrait intéressant», songe le traileur Arnaud Bonin, quatrième l’an dernier de la Courmayeur-Champex-Chamonix, l’une des finales de l’UTMB. «Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.» D’ailleurs, cette hypothèse n’est pas exclue par l’UTMB. «Chamonix va servir de réflexion pour les courses du World Series, assure Fabrice Perrin. Des recherches sont en cours pour connaître notre empreinte sur les sols, et ensuite agir». Mais pour Olivier Bessy, il faut aller plus loin : «Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.» De son côté, Protect our winters France propose d’organiser l’UTMB une fois tous les deux ans, de réduire le nombre de coureur·ses et d’accompagnant·es et de limiter davantage le recours au transport aérien. «Il y a une énorme marge de progression, rappelle Benjamin Aidan. La bonne nouvelle, c’est que l’UTMB cherche à montrer l’exemple. Demain, on aura besoin que le trail montre au reste de la communauté sportive qu’on peut avoir un système plus responsable.» Texte intégral (2005 mots)

Un objectif de réduction de 20% des émissions d’ici 2030
Un circuit mondial de courses pour se qualifier à l’UTMB

«Il y a une énorme marge de progression»
Amélie David, Paola Rebeiz
Les oliviers, par centaines, défilent au travers des vitres de la voiture à mesure que nous approchons du village frontalier de Halta, au Liban. Leurs silhouettes noueuses ponctuent ce paysage bucolique. Ici, ces arbres, symboles de paix et de vie, sont pris dans le tourment de la guerre et de la mort. Les yeux de Loubna Saleh s’emplissent de larmes quand elle tend le regard vers l’est de ce village à majorité sunnite, là où se trouve la frontière avec les territoires occupés par Israël. «Là-haut, il y a nos terres», montre-t-elle. Au bout de son doigt se trouve toute la richesse du village : ses oliviers et ses autres arbres fruitiers cultivés depuis des décennies. Ces terres se trouvent dans la zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. «Cette tâche blanche, c’est le drapeau israélien, affirme-t-elle. L’armée israélienne nous interdit de nous rendre sur notre propre terre.» Au loin, une explosion retentit. Depuis longtemps, les bruits de la guerre ne font plus sursauter cette mère de famille. Elle a le regard figé sur ce paysage aujourd’hui aux mains des Israélien·nes. «Inch’Allah [si Dieu le veut, en arabe, NDLR], bientôt, tout sera terminé», glisse-t-elle, comme pour se convaincre elle-même. Car ici, c’est bien sous l’ombre de l’occupation que les habitant·es de la région vivent depuis le début de l’escalade meurtrière entre le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien et doté d’une milice armée, et Israël, le 2 mars dernier. Cette nouvelle confrontation a tué plus de 4 000 personnes au Liban et en a blessé plus de 16 000. Plus d’un million ont été déplacées de force au plus fort de la guerre ; 800 000 ont pu rentrer chez elles depuis, selon l’Organisation des Nations unies (ONU). Malgré un cessez-le-feu officiel entré en vigueur le 17 avril, l’armée israélienne mène des attaques quotidiennes, occupe au moins 600 kilomètres carrés du pays et continue de raser des villages entiers. En avril, des expert·es des droits humains de l’ONU ont averti que la destruction systématique et les déplacements forcés massifs «laissent présager un nettoyage ethnique». À Halta et ses environs, à majorités druze, sunnite et chrétienne, les résident·es ont choisi de rester de peur de voir leur village détruit. Ils et elles vivent au rythme des menaces, des incursions, parfois violentes, et des disparitions. Trois agriculteurs de Halta ont été enlevés en mai dernier. Depuis, leur famille est toujours sans nouvelle. Dans le sud du Liban, la saison des olives dépasse largement le cadre agricole. Pour de nombreuses familles, elle constitue une source essentielle de revenus. L’huile produite permet de couvrir une partie des dépenses des mois suivants : l’alimentation, le chauffage ou l’éducation des enfants. «C’est la saison principale, celle qui nous permet de nous en sortir financièrement, reprend Loubna Saleh. Un bidon d’huile d’olive nous rapporte au moins 150 dollars [128 euros, NDLR]. Avec cet argent, nous sommes tranquilles jusqu’à la prochaine saison…» L’enfant du pays et les siens connaissent ce paysage par cœur. Mais les oliviers qui poussent sur la colline d’en face leur sont devenus presque étrangers. «Nous n’avons eu le droit de nous rendre auprès de ces oliviers qu’une dizaine de jours ces dernières années», soupire la Libanaise. Elle vient s’asseoir aux côtés de son mari, Fadi Shebli, dans la cour de leur maison, bordée d’oliviers quinquagénaires, de figuiers et de noyers. Ce dernier a été menacé alors qu’il était en train de planter des oliviers sur une de ces terres. «J’ai pu planter quelques oliviers en présence de soldats de la FINUL [la Force intérimaires des Nations Unies au Liban, NDLR] qui m’ont accompagné. Le drone n’a pas largué de bombe, mais il est resté jusqu’à ce que nous terminions…», dépeint Fadi en allumant une cigarette, avant de se lever et d’aller auprès de ses arbres. Il montre avec fierté ses oliviers quinquagénaires autour de sa maison, où il vit depuis le retrait d’Israël du sud du Liban en 2000. Dans un mois, il en récoltera les fruits si la situation le permet. Mais tout une partie de sa récolte, plus loin sur les terres marquées par les chenilles des tanks israéliens, sera perdue. «Ce sont les oliviers qui nous permettent de tenir debout», soupire-t-il en inspectant l’une des branches. La route qui relie Halta à Kfar Chouba serpente entre les oliveraies centenaires. Toujours debout. Mais rien ne garantit que leurs propriétaires puissent récolter leurs fruits cette année. Près de la mairie, dont le bâtiment a été complètement détruit par les bombardements en 2024, Kassem Kadri, le maire, échange avec les habitant·es autour d’un thé. La guerre et l’occupation résonnent dans toutes les conversations. «Nous avons demandé au mécanisme [la structure en charge du contrôle de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, NDLR] l’autorisation d’accéder aux oliveraies en toute sécurité, du 1er septembre au 15 octobre, afin que chacun puisse nettoyer les terrains avant la récolte d’octobre. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas reçu de réponse de la part d’Israël», explique l’édile, où près de la totalité des habitant·es sont resté·es. A deux pas de là, Ferial Abdel Aal fume le narguilé dans son salon avec ses proches. «J’ai une parcelle de terrain où il y avait 120 oliviers. Israël nous les a arrachés, ils ont aussi arraché les figuiers, tous les arbres fruitiers. Une pelleteuse a tout rasé», dépeint la mère de famille. En plus des destructions, les agriculteur·ices de la région vivent dans la peur de voir des incendies ravager leurs cultures. Au début du mois d’août, deux départs de feu, attribués à l’armée israélienne par les habitant·es, les pompier·es et les ONG, ont ravagé plusieurs hectares de forêts de chênes et se sont approchés à quelques mètres des terres cultivées à Kfar Chouba. Les munitions utilisées et les conditions climatiques actuelles offrent un terrain propice aux incendies. Selon l’ONG Legal agenda, depuis 2023, plus de 3 000 arbres ont été déracinés et détruits par les bulldozers de l’armée israélienne à Kfar Chouba. Au cours des dernières semaines, d’autres feux ont ravagé des centaines d’arbres fruitiers, dont des oliviers, à Yaroun, village frontalier, au sud de Kfar Chouba, entièrement détruit. «En brûlant les oliviers et les arbres fruitiers, Israël cherche à en faire une terre impropre à la vie, une terre brûlée, inhabitable, où il ne reste plus rien», vitupère le maire Hafez Ghasham. Plus au nord de Yaroun, à Zaoutar El Charqiye, sous occupation israélienne, la municipalité et les habitant·es dénoncent le vol de 500 à 600 oliviers centenaires entre fin juillet et début août. «Si les oliviers étaient encore là, nous les verrions à un endroit précis, à moins qu’ils aient été brûlés… Nous avons toutes les raisons de penser que c’est l’ennemi [Israël, NDLR] qui les a arrachés et les a emmenés à l’intérieur du territoire palestinien occupé», explique le maire de la municipalité, Mohamed Ismaïl. Comme à Yaroun, il suit la destruction de son village avec des images satellites et grâce aux photos prises depuis les environs. Feux intentionnels, destructions et arrachages d’oliviers sont régulièrement documentés par l’ONG Green Southerners. «Il s’agit d’une pratique plus large d’effacement : pas seulement la destruction physique du paysage, mais aussi le fait de rompre progressivement le lien entre les communautés et leur terre», souligne son président, Hisham Younes. Les conséquences sont aussi mesurables en hectares et en dollars. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations.» Selon une évaluation conjointe de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du ministère libanais de l’agriculture, 742 hectares d’oliviers doivent être replantés ou réhabilités, pour un coût estimé à 21,5 millions de dollars (plus de 18 millions d’euros). Les pertes de récolte concernent 24 936 hectares, pour une perte estimée à 30 706 tonnes d’olives, soit environ 307 millions de dollars (plus de 262 millions d’euros). Une mauvaise saison peut être compensée l’année suivante. Un olivier arraché, lui, ne repousse pas en quelques mois. Le gouvernement libanais, comme plusieurs ONG et habitant·es, accuse Israël de mener un véritable écocide et espère voir l’État hébreu condamné. Les conventions de Genève et le Statut de Rome de 1998 considèrent comme «crime de guerre» toute attaque causant des dommages étendus, durables et graves à l’environnement lorsqu’ils sont manifestement disproportionnés par rapport à l’avantage militaire attendu. Pour beaucoup, les oliviers ne sont pas qu’une simple ressource économique, un bien qu’on extrait de la terre. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations : en perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité et de notre lien à la terre», souligne Rose Becharra, productrice d’huile d’olive et fondatrice de l’entreprise Darmmess, basée à Deir Mimas, village du sud à majorité chrétienne. La productrice travaille chaque année avec des dizaines d’agriculteur·ices de la localité et des environs. Tout comme Abie Musa, fondateur de Terra, qui produit de l’huile d’olive depuis deux ans. «Il s’agit de préserver une tradition fondée sur la transmission d’un savoir qui passe d’une génération à l’autre», décrit-il. Dans son salon, à Kfar Chouba, Ferial regarde son fils avec plein de douceur. Quand nous lui demandons ce que signifie l’olivier, elle marque une pause, puis lance : «J’ai porté mon fils pendant neuf mois, je l’ai mis au monde, je l’ai élevé et il a grandi. L’olivier représente la même chose.» Loubna Saleh partage le même sentiment. À Halta, depuis son jardin, elle garde un œil sur la colline d’en face, là où sont postés les soldats israéliens. Ses oliviers y sont toujours debout, mais inaccessibles, sur ces terres qu’elle espère un jour pouvoir transmettre à ses enfants. Texte intégral (2592 mots)

Une dizaine de jours pour récolter les olives

Demande d’autorisation pour accéder à ses terres


Une politique de l’effacement

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