Clément Gousseau
Des panneaux ont fleuri çà et là dans la campagne du Cotentin, non loin de la route nationale 13, sur la commune d’Yvetot-Bocage (Manche), en cette fin septembre. «Orano à Yvetot, non», «Non à l’implantation d’Orano sur des terres agricoles» : les slogans sont inscrits à la peinture sur des morceaux de bois. Ces inscriptions sont loin d’être isolées. Elles se multiplient à mesure que l’on parcourt les 40 kilomètres qui séparent cette petite commune de celle de La Hague, devenue, au fil des décennies, l’un des bastions du nucléaire français. C’est ici que s’étend sur 300 hectares le site industriel d’Orano, leader mondial du traitement des combustibles nucléaires usés. Ses hautes cheminées se dressent à une vingtaine de kilomètres du réacteur nucléaire de Flamanville 3, qui défraie régulièrement la chronique, notamment en raison de son coût. Mais l’usine, vieillissante, est censée cesser ses activités d’ici 2040. Si un programme qui vise à prolonger son fonctionnement jusqu’en 2060 est en cours, Orano s’apprête à lancer un chantier gigantesque et controversé : Aval du futur. Ce «projet du siècle», présenté par l’industriel comme l’un des «plus importants au monde», vise à renouveler les installations de traitement des combustibles nucléaires usés pour quatre-vingts ans. Sont également prévus un atelier de déchargement et d’entreposage sous eau de ces combustibles, composé de trois bassins d’une capacité de 6 500 tonnes chacun, et des ateliers de traitement. Les déchets nucléaires, «issus principalement de l’activité d’EDF», sont récupérés par Orano pour fabriquer de nouveaux combustibles destinés à la production d’électricité. Ceux qui ne sont pas valorisables, environ 4% de la composition des combustibles usés, doivent rejoindre Cigéo, le projet de centre de stockage souterrain des déchets nucléaires à Bure (Meuse). Un atelier de fabrication de combustible MOX, issu du recyclage de combustibles nucléaires usés, est également envisagé sur le site de La Hague. Durée du chantier : au moins vingt ans, avec des mises en service échelonnées entre 2038 et 2050. Coût estimé : entre 50 et 60 milliards d’euros. La multinationale assure qu’«aucune installation nucléaire ne sera construite en dehors du site de La Hague», mais recherche tout de même «150 hectares de terres» en Normandie pour organiser son chantier. «Ce seront des sites logistiques pour fabriquer des tronçons des futures usines et/ou y construire des parkings», précise Sylvain Renouf, directeur de la communication d’Orano pour le projet «Aval du futur». Dans la région, la commune d’Yvetot-Bocage sera concernée. Ici, une association opposée à l’arrivée de l’industriel est en cours de constitution. D’autres voix s’élèvent contre le projet, notamment au sein du collectif manchois Piscine Nucléaire Stop. «Nous ne sommes pas contre le nucléaire, mais contre son hyperconcentration dans le Cotentin, explique Sophie, une militante qui souhaite rester anonyme. La Hague a été totalement colonisée par cette industrie. Aujourd’hui, avec Aval du futur, on fait face à un projet monstrueux et complètement flou.» Entre «10 000 et 15 000» personnes devraient travailler sur le chantier, avec «un pic d’activité attendu à l’horizon 2040», indique Sylvain Renouf. Aval du futur pourrait avoir de multiples conséquences pour le territoire, tant sur le plan environnemental et économique que sur le logement. Contactée à ce sujet, la préfecture de la Manche, après avoir envisagé de répondre à nos questions, s’est finalement rétractée. Dans le monde agricole, les inquiétudes sont nombreuses quant à l’avenir des terres convoitées par Orano. «Autour de La Hague, l’entreprise voulait initialement mettre la main sur 65 hectares de terres agricoles. Ce n’était juste pas possible. Ils ont réduit leurs prétentions, mais on risque de perdre des terres», se désole Nicolas Massieu, éleveur de bovins et président de l’association Avenir agricole de La Hague. Celle-ci se présente comme «indépendante des oppositions nucléaires». «Quinze hectares sont encore concernés par le projet. Personnellement, je risque d’en perdre trois. On nous parle de compensation, mais les surfaces sont inexistantes à La Hague. On ne peut pas se permettre de faire des kilomètres, ni de perdre des terrains. J’ai déjà du mal à produire assez de fourrage pour mes bêtes, raconte l’éleveur. Le nucléaire, on est né avec, mais on ne veut pas que ça devienne n’importe quoi.» Interrogé à ce sujet, Orano assure «être dans une démarche de dialogue. Rien n’est acté.» L’industriel promet de ne «pas être acquéreur des terres agricoles. Nous serons dans un système de location, et les parcelles seront rendues à terme.» Autre inquiétude sur le plan environnemental : «Ils vont détruire les dernières landes primaires du plateau de La Hague», déplore-t-on au sein du collectif Piscine Nucléaire Stop. Fin 2025, un peu moins d’1,5 hectare de ces terres situées à proximité du site avait été vendu par la municipalité de La Hague à l’industriel pour 518 000 euros, rapportait La Presse de la Manche. L’opération avait fait l’objet d’un bras de fer pendant plusieurs mois avec les opposant·es au projet. «La question de l’eau nécessaire pour Aval du futur est aussi totalement éludée, alors que la région est en déficit hydrique», s’indigne Sophie, la militante du collectif. Au 1er octobre, le BRGM, le service géologique national chargé de l’étude du sol et du sous-sol, considérait le niveau des nappes phréatiques comme «très bas» dans le Cotentin. Les besoins en eau du projet n’ont pour l’heure pas été rendus publics. Interrogé, Orano précise que «ce sujet est en cours d’étude», sans donner davantage de précisions. D’importantes questions se posent aussi en matière de logement, alors que le département, et le Cotentin en particulier, fait face à une forte pression immobilière. En 2025, cinq communes ont été classées en zone de tension par la préfecture, dont La Hague. «Nos jeunes n’arrivent plus à se loger, les prix montent à cause des salaires de l’industrie nucléaire», raconte Nicolas Massieu. «Il y a une vraie question sociale dans ce projet. Comment ferons-nous, alors que nous avons du mal à trouver des médecins ? Comment allons-nous aménager nos écoles, nos hôpitaux ?», s’interroge Olivier (il n’a pas donné son nom), militant du collectif Piscine Nucléaire Stop. Manuela Mahier, maire (divers gauche) de La Hague, considère qu’un «projet de cette ampleur aura nécessairement des conséquences sur le territoire, bien au-delà du seul périmètre industriel. Son développement ne peut pas être pensé indépendamment de l’habitabilité.» L’industriel reconnaît qu’«Aval du futur ne pourra pas voir le jour sans que le projet soit accepté par le territoire». Pour convaincre la population, il compte sur l’organisation de conférences et sur l’ouverture récente d’Escale Info, un espace ouvert au public, situé tout près de l’usine actuelle et destiné à informer sur les activités du groupe. De son côté, le collectif Piscine Nucléaire Stop organise des contre-conférences. La prochaine est prévue jeudi 15 octobre à Cherbourg et vise à contester les arguments en faveur d’un projet considéré comme «imposé», selon les mots d’Olivier. «Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire. Orano est tellement puissant que tout le monde, y compris les politiques, se range derrière. Ils vont aménager de façon autoritaire le territoire, il n’y aura plus de place pour autre chose», dénonce-t-il. Le projet, actuellement en phase de concertation, doit faire l’objet d’un débat public en 2027. Sylvain Renouf l’assure : «S’il réussit à passer cette phase et à obtenir à terme les différentes autorisations, le chantier devrait débuter en 2031.» Texte intégral (1865 mots)


«Nous sommes contre l’hyperconcentration du nucléaire dans le Cotentin»

Jusqu’à 15 000 travailleurs pour un chantier aux multiples questions

«Nos jeunes n’arrivent plus à se loger à cause des salaires de l’industrie nucléaire»

«Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire»
Collectif
Cet article est une tribune, rédigée par des personnes extérieures à la rédaction de Vert. Nous parents, oncles et tantes, grands-parents et adultes sommes profondément indignés, révoltés, choqués, ulcérés du sort réservé aux enfants et à la jeunesse actuellement. On récapitule. Après des années de casse méthodique de l’éducation nationale, des enfants mineurs, empêchés d’étudier dans des conditions décentes, demandent ce qui devrait être le strict minimum : des bâtiments et du matériel fonctionnels ; des effectifs de profs adaptés au nombre d’élèves ; des conditions de travail permettant aux profs d’enseigner sereinement ; des emplois du temps moins saturés ; de ne plus dépendre d’un algorithme opaque et insécurisant pour déterminer leur avenir. Des enfants demandent à vivre, pas à survivre. Des enfants demandent à être rassurés. En réponse ? Ils sont méprisés par les dirigeants politiques de ce pays qui – et c’est innommable – font le choix d’une violence inouïe à leur endroit. Nous assistons actuellement à un carnage. À Tours, un lycéen de 16 ans a été éborgné, probablement par un tir de LBD. À Tours encore, un autre jeune de 14 ans a été victime d’un tir illégal qui l’a grièvement blessé au visage. Il a perdu une grande partie de ses dents. À Lens, un adolescent a eu la main arrachée. En tout, ce sont 6 000 mineurs et jeunes qui ont subi une garde à vue parfois dans des conditions atroces Nous ressentons une immense colère. Ce que subissent nos enfants est une maltraitance étatique protéiforme. Car au-delà d’une éducation nationale à bout de souffle, nous constatons que la lutte contre les agressions sexuelles est toujours le cadet des soucis de ce gouvernement. Par ailleurs… Souvenons-nous de l’été dernier. Les écoles, les collèges, les lycées, les facs transformés en fournaises. Les enfants victimes de malaises, celles et ceux en train de vomir, d’autres qui se plaignaient de maux de tête. Les tout petits privés de sieste par des profs des écoles inquiets de les voir mourir étouffés par la chaleur pendant ce temps dédié au repos. Nous ne supportons plus cette maltraitance froide. Nous ne supportons plus l’indifférence des gouvernements actuels, qui revendiquent l’inaction et l’abandon de la jeunesse sous prétexte de coupes budgétaires. Début septembre encore, on apprenait via Politico que l’enveloppe annoncée par le gouvernement au début de l’été pour rafraîchir des milliers d’écoles a finalement été divisée par cinq : 40 millions en moins. En bref, le futur de nos enfants, l’avenir de ce pays, leur est toujours nié. C’est ainsi qu’à notre colère s’associe une immense inquiétude. Les enfants sont le futur de toute société. Le sort que réserve ce gouvernement aux mineurs dit son mépris profond du vivant. Nous, parents mobilisés pendant les canicules, sommes donc solidaires des enfants qui manifestent aujourd’hui. Nous ferons tout pour qu’ils puissent faire entendre leurs voix. C’est à nous, parents, oncles et tantes, grands-parents et adultes, d’être à la hauteur de leurs demandes et de nous mobiliser massivement. Dans les mobilisations actuelles par tous les moyens possibles, via des cordons de protection, des tribunes sur les réseaux, des interpellations aux élus, mais aussi au gouvernement. Nous appelons à l’organisation d’un réseau de solidarité et d’action active pour protéger les lycéens partout où cela sera nécessaire. Nous appelons d’urgence le ministre de l’intérieur à donner de véritables consignes de retenue aux forces de l’ordre. Nous appelons d’urgence le gouvernement à écouter les revendications des lycéens et à les mettre en œuvre concrètement. Enfin, d’ores et déjà nous appelons à une mobilisation massive le 17 octobre ainsi que le 14 novembre dans le cadre de la journée des droits de l’enfance. Étudier dans des conditions dignes est un droit fondamental, une nécessité pour une société qui se veut juste et libre. Les enfants veulent vivre, pas survivre. Écoutez-les. Les parents mobilisé·es contre les canicules Le collectif Faites-la briller L’initiative «On veut vivre» Texte intégral (1175 mots)

«Souvenons-nous de l’été dernier»
«Les enfants sont le futur de toute société»
Appel à une mobilisation massive le 14 novembre
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Mathilde Picard
«L’indifférence est un privilège», «Centrale avec les lycéens», «Moins de CRS, plus de CNRS». Ce mardi matin, les étudiant·es de l’école d’ingénieurs CentraleSupélec, sur le plateau de Saclay (Essonne), ont recouvert les entrées de leur établissement de pancartes. Elles et ils ont organisé un blocus pour la première fois afin de relayer les mobilisations lycéennes débutées à la mi-septembre. «Le but n’est pas de se réapproprier le mouvement mais de le soutenir», souligne Aurélien*, en deuxième année à Centrale. «À quelques pas d’ici, le lycée Blaise-Pascal d’Orsay a des trous dans son toit, des fuites constantes et parfois même des inondations», s’indigne Nathan*. Derrière lui, un groupe d’amies peaufine des pancartes contre la répression policière. Des poubelles ont été amassées devant le bâtiment principal, flambant neuf, dénommé Francis-Bouygues. Il est 8h15. Élèves et professeur·es découvrent qu’il n’est pas possible d’entrer. «Je comprends certaines de leurs revendications, admet l’une des intervenantes, mais pour l’instant ils nous enquiquinent, surtout.» «Et l’école, elle est à qui ? Elle est à nous !», lance un étudiant au mégaphone devant la trentaine d’élèves réunie sur le parvis. Un peu plus loin, le bâtiment Bréguet, celui de la présidence de l’école, a aussi été barricadé. «Beaucoup ici ont eu de la chance dans leur scolarité, c’est ce qui leur a permis d’arriver dans cette école, remarque Aurélien. On en a conscience et on aimerait mettre fin aux injustices sociales liées à l’éducation.» «Nous voulons montrer que l’argent est inégalement réparti entre établissements», précise Édouard*, en première année à Centrale. C’est la première fois que la prestigieuse école est bloquée par ses élèves. Et elle est loin d’être la seule sur le plateau de Saclay, dans cette partie de la région parisienne où se sont implantées de nombreuses écoles d’ingénieurs ces dernières années. Les étudiant·es d’AgroParisTech et de l’École normale supérieure étaient sur le pont dès la semaine dernière. Celles et ceux de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae), de l’École nationale supérieure des techniques avancées (Ensta), de Télécom Paris ou encore de SupOptique ont commencé les blocages lundi. L’objectif : obtenir la banalisation des cours pour permettre à tout le monde de se rendre en manifestation. Des étudiant·es en pharmacie et biologie à l’université Paris-Saclay sont venu·es prêter main-forte aux Centralien·nes. «On se rend compte de nos privilèges et on veut manifester notre solidarité pour les autres», souligne Lisa*. Les inégalités de moyens dénoncées dans les lycées existent aussi dans le supérieur : «Les bâtiments de la fac Paris-Saclay, dans la vallée, sont délabrés, il y fait très froid l’hiver ; ici, sur le plateau, le privé permet de rénover des bâtiments en bon état pour 137 millions d’euros», renchérit Aïcha*. Avec des camarades, Antonin* a monté un projet de plateforme de soutien scolaire à l’intention des lycéen·nes de première et terminale en région parisienne. Les étudiant·es veulent offrir des cours bénévolement pour celles et ceux qui le souhaitent. De l’autre côté du plateau de Saclay, les étudiant·es de Télécom Paris prennent le petit-déjeuner en petits groupes, devant chaque porte condamnée par des poubelles, grillages et bancs en bois. Elles et ils sont enthousiasmé·es par cette mobilisation d’une rare ampleur. «Dans la plupart des écoles d’ingénieurs, il n’y a pas de syndicats, détaille Sacha*. C’est nouveau pour beaucoup de se faire un avis, de le défendre et d’aller dans la rue pour le porter. Se politiser est un apprentissage.» Selon Rémy*, «ici, les gens ont du mal à s’y mettre, mais ça se fait petit à petit, on a le projet de former un syndicat à Télécom.» Une rue plus loin, devant un bâtiment qui accueille les cours de multiples écoles, dont Polytechnique (X), l’Ensae et AgroParisTech, certain·es étudiant·es de l’X sont venu·es soutenir le blocus en toute discrétion. «Je ne peux pas m’exprimer, explique l’un d’eux. Nous sommes dans une école militaire dont les membres sont soumis au devoir de réserve.» Pour Sacha*, élève d’AgroParisTech, «nous vivons dans un contexte général où toute la jeunesse craint pour son avenir. On voit bien qu’il y a un risque sur l’approvisionnement en eau en France, des inégalités criantes et une marche vers la guerre.» Les étudiant·es et lycéen·nes se sont accordé·es au début du mois sur dix mesures urgentes à appliquer. Parmi leurs revendications : des rénovations d’établissements scolaires et universitaires, une embauche massive de personnel dans l’éducation ou encore la fin de la répression policière. Les doctorant·es du plateau de Saclay ont également apporté leur soutien au mouvement. «Nous voulons d’abord faire entendre les revendications lycéennes et, dans un second temps, alerter sur l’état de la recherche supérieure, précise Nina*, représentante du collectif et en deuxième année de thèse en économie. Il y a aujourd’hui une mise en concurrence des différents domaines de recherche, avec des réductions de postes pour les sciences humaines et sociales et davantage de financements pour l’IA et l’armement.» Pour nombre d’étudiant·es, apprenti·es chercheur·ses ou ingénieur·es, le manque de moyens pour les lycées et dans l’éducation supérieure provient d’un même désinvestissement dans l’éducation nationale. Contrairement aux universités rattachées au ministère de l’éducation supérieure et de la recherche, plusieurs écoles d’ingénieurs sont sous la tutelle d’autres ministères correspondant à leurs enseignements : celui des armées pour l’Ensta ou de l’économie pour l’Ensae. Une proximité dont les étudiant·es veulent se servir pour porter les voix des lycéen·nes jusqu’aux différentes instances de l’exécutif. Nina rappelle que «ce n’est pas parce qu’on nous appelle “les élites” que nous voulons être associés à la politique néolibérale du gouvernement». *Les personnes interrogées ont souhaité être anonymisées. Texte intégral (1483 mots)



Des revendications communes entre lycéens et étudiants

Arnaud Stoerkler
«C’est une usine polluante qui intoxique la population. L’industriel affirme qu’il met des filtres, mais c’est faux. Et tout le monde ferme les yeux, parce que c’est de l’emploi.» Voilà le pitch des Enfants de plomb, une mini-série qui cartonne sur Netflix. L’histoire vraie d’une pédiatre qui a révélé, en Pologne, les effets délétères d’une fonderie sur la santé de ses riverain·es. Daniel*, un habitant de Grande-Synthe (Nord), y a reconnu son quotidien. À deux kilomètres de ses fenêtres s’étirent les cheminées d’ArcelorMittal Dunkerque, l’une des usines les plus polluantes de France, qui brûle du charbon pour produire de l’acier. Il observe les panaches de fumée, la survenue de cancers dans son entourage, et pense qu’un lien existe entre les deux. «Personne n’en parle, les élus sont silencieux», enrage-t-il. Et cet été, il a «failli déménager». Nuages de poussière oranges, fumées noires, confettis de carbone dans l’air… Des retombées «épouvantables» ont touché les résident·es proches du site sidérurgique et d’autres usines, entre avril et septembre. L’industriel a reconnu des «aléas techniques», promis une «meilleure communication» à l’avenir et «engagé des actions» pour améliorer son fonctionnement. Mais l’inquiétude a conduit à un événement rare dans le Dunkerquois : une critique de la pollution industrielle locale par un élu. «J’ai l’impression que nous sommes revenus trente ans en arrière», a fustigé Grégory Bartholoméus, maire socialiste de Fort-Mardyck, lors d’une réunion publique organisée le 16 septembre dans sa commune – la plus exposée. Déjà en 2018, la Voix du Nord se faisait l’écho de panaches anormaux durant l’été. En dehors de ces épisodes exacerbés, les rejets industriels restent un impensé sur le territoire. La communauté urbaine de Dunkerque (Cud) – qui n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations – tente d’attirer de nouvelles usines et incite sa population à embrasser les métiers du secteur, avec son plan «20 000 emplois». Les voix qui s’élèvent contre ces nuisances, dans la rue et sur les réseaux sociaux, sont souvent moquées par les défenseur·ses d’un poids lourd économique drainant 20 400 emplois en 2023, entre le port et une quinzaine de sites classés Seveso – afin de prévenir les accidents liés aux substances dangereuses. «Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir la pollution», soutient pourtant Nicole Bertrand, 74 ans. Elle habite au pied des cheminées et a connu le secteur avant l’arrivée, en 1962, de l’usine sidérurgique. Chaque jour de l’année, les pelouses, voitures et façades des habitations de Fort-Mardyck, de Grande-Synthe ou de Saint-Pol-sur-Mer sont recouvertes d’une fine couche de poussière noire venue d’ArcelorMittal. Et les trottoirs scintillent parfois de paillettes, échappées des 12 millions de tonnes de matières traitées chaque année sur le site. «Lors d’une braderie au printemps, il a plu de grosses paillettes, une pluie noire», rit jaune une trentenaire de Fort-Mardyck, qui n’a pas voulu être citée. C’était le 2 mai dernier, et l’industriel ne connaît toujours pas l’origine exacte de ce «carbone pur [tombé] sous forme de graphite», confesse à Vert un porte-parole. Arrivée de Calais il y a neuf ans, Élise (elle n’a pas donné son nom) a pris conscience du problème à force de «nettoyer la poussière noire» sur les jouets de ses filles, dans le jardin. Comme bien d’autres habitant·es, elle évoque «une voiture à laver tous les deux jours», «des appuis de fenêtre souillés» et l’impossibilité d’aérer sa maison sans voir «la poussière atterrir à l’intérieur». Certain·es riverain·es ont retiré leur trampoline après avoir vu les chaussettes blanches de leurs enfants «devenir noires en quelques minutes». Celles et ceux qui ont conservé un salon de jardin retournent consciencieusement «les verres et les assiettes jusqu’au moment de servir», relate Jean*, installé à Fort-Mardyck depuis «cinq générations». «On a grandi comme ça, s’attriste Daniel, l’habitant de Grande-Synthe. Dans ma jeunesse, on mettait toujours un coup de wassingue [chiffon, en patois, NDLR] sur la table et le fil à linge, pour ne pas avoir un trait noir sur son t-shirt. Je me suis rendu compte plus tard qu’ailleurs, personne ne fait ça.» Forcément, le carnaval de Dunkerque illustre régulièrement avec panache cette existence noircie. Dominique Mouftier, un artiste de 65 ans né à deux pas d’ArcelorMittal, pousse la chansonnette : «La fumée de nos usines nous rend tous tuberculeux, on s’en fout on a bonne mine, on est des carnavaleux !» Blague à part, Dominique Mouftier se dit entouré de «proches atteints par des cancers». Et Élise est «sous traitement pour des sinusites chroniques» depuis son arrivée dans le Dunkerquois. «Je m’inquiète pour mes filles. On manque d’informations sur cette pollution», regrette-t-elle. «Les particules visibles ne sont pas forcément les plus dangereuses, mais elles en charrient des plus petites qui ne sont pas toutes contrôlées», note Constance Valade, de l’association Respire. Une étude de Santé publique France parue en 2025 suggère un sur-risque d’asthme, de prématurité et de maladies respiratoires pour celles et ceux qui habitent à quatre kilomètres ou moins d’un site industriel. Le diagnostic territorial de santé de la communauté urbaine de Dunkerque, publié en 2023, montre aussi une surmortalité de 20 à 30% et une prévalence des cancers parmi ses habitant·es par rapport au niveau national. Sans pour autant les lier au risque industriel. Plusieurs enquêtes (Disclose, association Respire, France nature environnement) ont démontré que le site sidérurgique dunkerquois avait dépassé certains seuils réglementaires d’émissions polluantes, lui valant des amendes et un contrôle renforcé par la préfecture. Malgré ces alertes, l’actuel premier adjoint au maire de Dunkerque, le chercheur en toxicologie Yann Landkocz, jugeait en 2023 dans Libération que l’air de Dunkerque «n’est pas plus pollué qu’ailleurs». «Il y a une omerta, un conflit d’intérêts entre le développement économique du territoire et la pollution de l’air», estiment Éric Lefebvre et Jean-Michel Vermeersch, membres de Santé Transparence. Cette association de quarante riverain·es souhaite créer un institut écocitoyen pour reprendre la main sur une réalité sanitaire qui leur échappe. Comme à Fos-sur-Mer, où se trouve aussi le géant de l’acier. Elle organise des réunions publiques depuis un an et vient de candidater à des projets d’études scientifiques pour s’entourer de chercheur·ses. Une manière de ne pas attendre la décarbonation du site sidérurgique, revue à la baisse mais toujours d’actualité, qui vise à réduire l’utilisation du charbon en 2030. Gaëtan Lecocq, responsable CGT dans l’usine, reste sceptique : «Le manque criant d’investissement explique en partie les panaches de cet été et interroge l’avenir», s’alarme-t-il. L’entreprise, elle, rappelle à Vert l’injection de «dizaines de millions d’euros chaque année dans ses installations». Coincés entre grondements nocturnes, odeurs âcres et fumées chamarrées, deux habitant·es de Fort-Mardyck, récemment arrivé·es, ont peur de ce qu’elle et il «respirent» mais veulent croire à la décarbonation. Souhaitant rester anonyme, un ancien maire de la ville, croisé sous son porche noirci et «incité à se calmer» à une époque où il s’était ému de la pollution, se dit «résigné». Il a accueilli ses deux petites-filles cet été, dont les pieds ont viré au noir dans sa pelouse, «comme si elles avaient marché dans du charbon». *Leurs prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat. Texte intégral (1971 mots)

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