Esteban Grépinet
Le hérisson rouge de France nature environnement (FNE), le macaron rayé du puissant syndicat agricole FNSEA, les macareux moines enlacés de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), ou encore la signature vert clair de la fédération départementale de chasse. Voilà une collection de logos que l’on a rarement vu unis autour d’un même projet, tant les tensions entre mondes de l’écologie, de la chasse et de l’agriculture sont exacerbées. Le miracle s’est produit dans le Doubs, où les branches locales de chaque organisation se sont rassemblées depuis 2021 pour faire avancer un dossier brûlant : l’avenir du statut «nuisible» du renard roux. Comme dans de nombreux départements français, l’État considère le canidé comme une «espèce susceptible d’occasionner des dégâts» (Esod), notamment en raison de son goût prononcé pour les poules et autres volailles. Ce classement – qui concerne aussi la fouine, la corneille noire, le corbeau freux… – permet la capture et la destruction de l’animal tout au long de l’année, malgré les critiques de nombreuses associations écologistes qui dénoncent un «massacre injustifié». D’ici quelques jours, un arrêté très attendu du ministère de la transition écologique doit fixer la nouvelle liste de ces «nuisibles» pour chaque département sur les trois prochaines années. La décision du gouvernement repose sur les propositions de chaque préfecture départementale, qui sollicite les avis des acteurs locaux concernés (agriculteur·ices, fédération de chasse, associations, scientifiques…). Dans le département comtois, «chacun se jetait des noms d’oiseaux», se souvient Patrick Giraudoux, professeur émérite d’écologie à l’université Marie-et-Louis-Pasteur de Besançon (Doubs) et chercheur mondialement reconnu. De ces réunions houleuses, il en retient un «gloubi-boulga argumentaire dans chaque camp». D’un côté, des chasseur·ses pointent aussi le rôle du renard dans la propagation de l’échinococcose alvéolaire, une grave maladie parasitaire très présente en Franche-Comté. De l’autre, les défenseur·ses du goupil vantent sa participation supposée dans la régulation des campagnols – responsables de gros dégâts dans les prairies comtoises – et des tiques que les rongeurs peuvent véhiculer. «Et la profession agricole est coupée en deux, entre des éleveurs de volailles plutôt inquiets, et une autre partie qui estime que le renard a une utilité dans l’environnement», constate Geoffroy Couval, qui travaille à la Fédération régionale de lutte et de défense contre les organismes nuisibles (Fredon) de Bourgogne-Franche-Comté. «Chacun avait ses éléments de langage de son côté sans avoir de chiffres, c’était assez stérile», reconnaît Thibaut Powolny, directeur technique et scientifique de la Fédération des chasseurs du Doubs. Après une crise à la fin des années 2010, tout ce petit monde décide de mettre de côté ses différends pour unir ses forces autour d’un même projet scientifique : le programme Careli. «Nous avons proposé des protocoles communs pour répondre à la question posée : est-ce que le statut Esod permet d’atteindre les objectifs qu’on lui assigne ?», résume Patrick Giraudoux, qui encadre le projet. Deux territoires d’étude sont définis avec la préfecture, l’un en plaine et l’autre en moyenne montagne. Chacun est divisé en deux zones : une où Vulpes vulpes est protégé (du jamais vu en France), une autre où il reste classé Esod. L’objectif est alors de comparer sur le long terme ce que change ou non le piégeage et la chasse de l’animal : vis-à-vis des dégâts dans les poulaillers, des transmissions de maladies, des pullulations de campagnols, de l’état des populations de lièvres ou d’oiseaux nicheurs au sol… Chacun se répartit les tâches. FNE recense les prédations dans les 231 élevages de volailles des secteurs étudiés, Fredon estime l’évolution des populations de campagnols et de tiques, les chasseur·ses mènent des comptages nocturnes de renards, la LPO des comptages diurnes d’oiseaux, et la branche départementale de la FNSEA chapeaute la communication. Comment une telle «union sacrée» a-t-elle pu voir le jour ? «C’est d’abord lié à des pratiques de coopération très anciennes dans le Doubs, qui viennent de précédents conflits», expose Simon Calla, sociologue à l’université Marie-et-Louis-Pasteur de Besançon, qui a étudié de l’intérieur le programme Careli. À la fin des années 1990, chasseur·ses, agriculteur·ices, scientifiques et naturalistes du département avaient déjà travaillé ensemble pour limiter le recours à la bromadiolone, un poison utilisé par le monde paysan pour lutter contre les campagnols. «On n’importe pas les débats nationaux, on ne fait que de la science !» Dans son étude ethnographique, publiée fin juillet, Simon Calla pointe aussi l’ouverture d’une «fenêtre d’opportunité» au tournant des années 2020 : «Nous sommes dans une période où le monde de la chasse est particulièrement critiqué et cherche à se reconstruire une légitimité, notamment en embrassant les enjeux de protection de l’environnement.» Au même moment, les défenseur·ses du renard se mobilisent pour accumuler les preuves scientifiques en vue d’obtenir la sortie de l’animal de la liste des «nuisibles». Plus d’un millier et demi de lettres sont envoyées à la préfecture du Doubs. «Au début, j’étais contre Careli, je pensais que c’était une entourloupe, se rappelle Didier Pépin, bénévole à FNE Doubs et co-fondateur du collectif «Renard Doubs». Puis, je me suis dit qu’il valait mieux être autour de la table, que le renard ne pouvait qu’en sortir gagnant.» Les planètes s’alignent, les intérêts de chacun convergent et le programme de recherche démarre en 2021, bien aidé par la médiation des scientifiques. «La focale s’est déplacée non plus sur l’animal, mais sur le dispositif de politique publique qu’est la catégorie Esod, ce qui va permettre de décentrer l’attention de la question de la mort animale», analyse Simon Calla. Pour éviter les tensions, une charte de neutralité est même signée entre tous les acteurs, pour éviter les piques et les polémiques. «On n’importe pas les débats nationaux, on ne fait que de la science !», martèle Patrick Giraudoux. «On reste humain, ce n’est pas parce qu’on a une charte de bonne conduite qu’on s’interdit d’avoir des points de désaccords», sourit Thibaut Powolny, chasseur à l’arc de petit gibier. Naturaliste de terrain et anti-chasse convaincu, Didier Pépin juge lui aussi que ce travail en équipe «s’est très bien passé». Malgré tout, le ton est parfois monté. Comme lors de la publication des premiers résultats sur les dégâts du renard dans les poulaillers, en juillet 2025 dans la revue Scientific reports. Les conclusions sont claires : «Dans le contexte local, le statut Esod n’a pas conduit à une réduction significative du nombre de renards ou à des différences dans les taux de dommages entre les zones». Un constat corroboré par celui du Muséum national d’histoire naturelle établi sur l’ensemble des espèces «nuisibles» à l’échelle du pays (notre article). La «chasse au renard» dans le Doubs n’est pas suffisante pour réduire significativement la population locale de goupils, ni donc pour limiter les attaques dans les élevages, synthétise Patrick Giraudoux : «Par contre, ce qui change, c’est si le poulailler est bien protégé, avec la partie haute et la partie basse de la clôture fermées.» Pour Didier Pépin, ces résultats «donnent évidemment tort aux chasseurs». Mais, de son côté, Thibaut Powolny n’a pas la même lecture : «Nous sommes en train de prouver que la chasse n’a pas d’impact sur la population, donc pourquoi l’arrêter ?» «Quand on aura tous les résultats du programme, chacun risque de revenir dans son camp et ce sera la guerre.» «Ne tirons pas de conclusions trop marquées sur un seul volet de la dizaine prévus et attendons d’analyser l’intégralité des données récoltées», plaide encore ce dernier. «On voit qu’on ne réduit pas les populations de renards, donc la question ne se pose plus», estime Didier Pépin qui, amer, regrette que le renard soit toujours considéré comme «nuisible» six ans plus tard. «Quand on aura tous les résultats du programme, chacun risque de revenir dans son camp et ce sera la guerre», craint Geoffroy Couval. En attendant, l’État va prolonger pour trois ans le statut Esod du renard dans le Doubs. Un drôle de «paradoxe», explique Patrick Giraudoux : «Nous demandons que le statut Esod soit maintenu pour pouvoir poursuivre les expérimentations, pour autant nous sommes tous d’accord sur le fait que ce statut tel qu’appliqué maintenant est totalement inadapté.» Une étude finale sur les autres enjeux du piégeage du renard (campagnols, tiques…) doit paraître l’an prochain. De quoi mettre tout le monde d’accord ? Texte intégral (2169 mots)


Noms d’oiseaux et «gloubi-boulga»


Les secrets d’une alliance inédite

«Le statut Esod n’a pas conduit à une réduction significative du nombre de renards»

Esteban Grépinet
De mémoire de poisson, on avait rarement vu la Loue aussi asséchée. À Quingey (Doubs), commune traversée par cette rivière emblématique de Franche-Comté, le niveau de l’eau est au plus bas. Seuls quelques minces filets coulent encore au travers du grand barrage du village, autrefois blanc d’écume. L’eau s’est teintée du vert des algues, où se faufilent de petits alevins et quelques rares canoës raclant laborieusement le fond. L’état de la rivière n’est que la partie visible de l’inquiétante sécheresse qui frappe le territoire : depuis le 28 juillet, Quingey doit se faire ravitailler en eau potable pour éviter le risque de pénurie. Faute de pluies suffisantes ces derniers mois, le niveau de la nappe phréatique où puise la commune atteint aujourd’hui à peine plus d’un mètre. «À partir de 80 centimètres, les drains ne pompent plus que de l’air, s’inquiète Marc Jacquot, premier adjoint à la maire de Quingey. Il n’y a plus assez d’eau dans la nappe.» Face à cette situation que l’élu qualifie d’«affolante», la commune a décidé d’acheter de l’eau au syndicat voisin des eaux de la Haute-Loue. Trois fois par semaine, 120 mètres-cubes (m3) sont acheminés par camion-citerne pour remplir l’un des trois châteaux d’eau du village. «Nous ne sommes pas vraiment en pénurie, précise Marc Jacquot. Nous anticipons, nous ne voulons pas pomper, pomper, puis ne plus rien avoir.» Ces ravitaillements «nous permettent de maintenir un minimum de sécurité sur tous les réservoirs», ajoute le Quingeois, qui n’avait jamais fait face à une telle situation depuis son élection en 2017. Pour l’instant, ce précieux complément permet d’assurer les besoins des 1 300 habitant·es de la commune ainsi que de la petite dizaine de villages voisins qui dépendent du réseau. Mais la situation reste sur un fil. «Ça part vite, souffle Nordine Benmira, qui travaille sur le secteur pour la Société d’aménagement urbain et rural (la Saur, qui gère l’eau et l’assainissement des collectivités locales en France). Vu qu’il fait chaud et que ce sont les vacances, il y a plus de tirage. Les gens prennent plus de douches.» Casque sur la tête, le professionnel fait descendre dans le réservoir un long tuyau bleu raccordé au camion-citerne. L’opération dure une heure, le temps que la totalité du précieux liquide soit transvasée dans la cuve communale, où elle ira ensuite soulager le réseau. Puis, il faut repartir, enchaîner les aller-retours pour atteindre les 120m3 de la journée – pas plus, sous peine de fragiliser les communes où cette eau est achetée. «Même en 2022 [année de forte sécheresse, NDLR], cela ne nous était jamais arrivé», se remémore Nordine Benmira. La situation est loin d’être un cas isolé cet été. La semaine du 3 août, 550 000 Français·es faisaient face à un approvisionnement sous tension, et 40 000 personnes avaient même des coupures d’eau au robinet, selon la ministre de la transition écologique, Monique Barbut. Dans le Doubs, 18 communes sont actuellement ravitaillées par camion-citerne, d’après les chiffres transmis à Vert par la préfecture. Depuis le 17 juillet, l’intégralité du département est placé en situation de «crise» – le niveau d’alerte maximal en cas de sécheresse. Le remplissage des piscines privées, le lavage des véhicules ou encore l’arrosage des pelouses et massifs fleuris est strictement interdit pour les particuliers, de même que celui des potagers entre 8 heures et 20 heures. «Je savais que le monde allait mal, mais que ça nous arrive dessus, ici, je ne m’y attendais pas», soupire Thierry Leibundgut, qui habite Quingey depuis une vingtaine d’années. Avec la sécheresse, le septuagénaire a arrêté de donner de l’eau à la quasi-totalité de ses plantes. «Le seul moyen qu’on peut mettre en route maintenant, c’est de diminuer nos consommations d’eau.» «Il faut qu’on se prépare, qu’on s’adapte, lance un peu plus loin Marc (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), habitant du village voisin de Lavans-Quingey. Le seul moyen qu’on peut mettre en route maintenant, c’est de diminuer nos consommations d’eau.» Très soucieux de l’environnement, ce professeur de géologie à l’université et sa famille ont déjà installé des toilettes sèches ainsi qu’un mousseur sur leur douche (un embout qui permet de réduire considérablement le débit d’eau). Mais ces efforts doivent aussi reposer sur les grosses structures les plus consommatrices d’eau. «Nous avons appelé plusieurs établissements pour leur dire de faire attention et d’économiser au maximum», explique Marc Jacquot. Le centre hospitalier a ainsi arrêté temporairement la balnéothérapie, dont la piscine est très gourmande en eau. La blanchisserie solidaire du village a également revu ses programmes pour économiser quelques mètres-cubes lors des lavages. «Cette sécheresse permet de réfléchir collectivement à des solutions», témoigne Wilfried Androche, entouré de posters de la vallée de la Loue. Co-gérant du camping municipal des Promenades, ce dernier réfléchit à un système de récupération pour limiter la consommation d’eau des toilettes. À quelques mètres de là, au bord de la rivière, la base de canoës a arrêté de nettoyer ses bateaux avec de l’eau et limite les remplissages de bidons pour laver les gilets de sauvetage. Alors que ces étés chauds et secs sont amenés à devenir de plus en plus fréquents avec le changement climatique, la commune réfléchit à des solutions de plus long terme. Une connexion directe par conduite avec le syndicat voisin est envisagée, pour acheminer de l’eau plus facilement en cas de nouveau coup dur. La mairie mise aussi sur les zones humides : «C’est important de garder ces espèces d’éponges, qui vont garder l’eau plus longtemps», martèle Marc Jacquot. Un espace a déjà été restauré en 2022, et un castor est même revenu. Texte intégral (1477 mots)


Du jamais vu dans le village


Mousseur, castor et toilettes sèches

Esteban Grépinet
Trois ans après leur interdiction définitive en France, des néonicotinoïdes sont tout proches de faire leur retour dans les champs. Le Conseil constitutionnel a validé ce vendredi la quasi-totalité des articles de la loi d’urgence agricole, dont le retour controversé de deux puissants pesticides. Initié par le gouvernement en début d’année suite à une mobilisation des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs), ce texte a ensuite été considérablement modifié par les parlementaires. Fin juin, la droite sénatoriale a notamment introduit un amendement réautorisant sous conditions l’acétamipride et le flupyradifurone, deux insecticides interdits en France depuis 2018 (avec des dérogations pour les betteraves jusqu’en 2023). La loi d’urgence agricole votée par l’Assemblée nationale puis le Sénat en juillet, l’avis rendu ce 14 août par le Conseil constitutionnel clôt un long feuilleton législatif. L’été dernier, les «Sages» avaient partiellement censuré la loi dite «Duplomb» (du nom de son co-auteur, le sénateur Laurent Duplomb), empêchant notamment la réautorisation de plusieurs insecticides interdits (dont l’acétamipride). À la grande satisfaction de la gauche et de nombreuses organisations écologistes et paysannes, qui alertent sur les risques de ces produits pour l’environnement et la santé humaine (notre article). Le retour de ces substances – notamment réclamé par la FNSEA, les Jeunes agriculteurs ou la Coordination rurale pour faire face à la «concurrence déloyale» des pays voisins, où elles restent autorisées – a cette fois été validé par l’institution. Tout en reconnaissant les «incidences sur la biodiversité» et les «risques pour la santé humaine» de ces pesticides, le Conseil constitutionnel mettent en avant un «motif d’intérêt général» : permettre «à certaines filières agricoles de faire face aux graves dangers qui menacent leurs cultures, afin de préserver leurs capacités de production et de les prémunir de distorsions de concurrence au niveau européen». La loi permet des dérogations d’un an renouvelables deux fois pour l’utilisation de ces deux pesticides, sur avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Elles seront restreintes à quelques filières (noisettes pour l’acétamipride, betteraves sucrières, pommes et cerises pour le flupyradifurone) et conditionnée à l’existence d’une «menace grave compromettant la production» ainsi qu’à l’absence de «solutions alternatives». Des garanties jugées cette fois suffisantes par le Conseil constitutionnel, qui soulève toutefois deux réserves. D’abord, l’Anses pourra «restreindre le champ d’application géographique des dérogations en fonction des circonstances locales et de la gravité de la menace pour chaque période concernée». Ensuite, le délai de deux mois laissés par les parlementaires à l’agence pour se prononcer pourrait être «insuffisant» : une absence de décision vaudra alors «refus de la dérogation». L’ONG Générations Futures s’est dit «déçue de cette décision» et annonce se préparer «à aller en justice dans le cas où ces dérogations seraient effectivement accordées après avis de l’Anses». Le Conseil constitutionnel a également validé plusieurs articles controversés, qui «simplifient» le stockage de l’eau pour l’agriculture, l’exploitation des zones humides ou encore les tirs de loup. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a salué sur les réseaux sociaux «une victoire pour nos agriculteurs et les avancées qu’ils attendaient», promettant une mise en œuvre de la loi «au plus vite». «En réponse à la crise profonde que traverse l’agriculture française, cette loi apporte des solutions concrètes à nos agricultrices et à nos agriculteurs», a aussi réagi le premier ministre, Sébastien Lecornu. Seuls deux articles sont censurés sur le fond. L’un transférait aux aménageurs la responsabilité des zones des non-traitement, ces «tampons» en bord de champs censés protéger les riverains des épandages de pesticides : il est considérée par les Sages comme une «atteinte disproportionnée» au droit de propriété. L’autre excluait les non-riverains des procédures d’information et de participation du public aux évaluations environnementales concernant les bâtiments d’élevage : une atteinte au «droit à l’information et à la participation en matière environnementale pour “toute personne”», pointe l’avis du Conseil constitutionnel. Les «Sages» ont enfin supprimé plusieurs «cavaliers législatifs», trop éloignés du projet de loi initial, qui portaient sur la redevance pour pollutions diffuses, le curage des retenues d’eau, les travaux sur les haies ou encore la pisciculture. Texte intégral (1001 mots)

Retour de l’acétamipride et du flupyradifurone validé, avec deux réserves
Deux articles censurés sur le fond
Mathilde Picard
Au début du mois d’août, la mer Méditerranée atteignait 30 degrés Celsius (°C) sur certaines portions du littoral, soit trois à quatre degrés de plus que les normales de saison. La fréquence des vagues de chaleur marine a doublé depuis les années 1980, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Pour comprendre les conséquences de ce réchauffement des océans, Vert s’est entretenu avec Sabrina Speich, professeure au département de géosciences de l’École normale supérieure de Paris et chercheuse au Laboratoire de météorologie dynamique. Les canicules marines, comme celles continentales, s’expliquent par un rayonnement solaire plus important en raison de la saison (en été, les journées sont plus longues) et de la présence d’anticyclones. Ces conditions météorologiques diminuent la couverture nuageuse et rendent le rayonnement plus efficace. Dans ces configurations, il y a aussi moins de vent, dont le mouvement est semblable à celui d’une cuillère qui mélange l’eau en surface des océans et celle en profondeur. Quand il y a du vent, la mer se réchauffe moins car l’eau plus fraîche des profondeurs marines vient se mélanger avec celle de la surface. Au contraire, en l’absence de vent, le réchauffement de l’eau en surface est plus important. Si les conditions météorologiques propices aux canicules marines existaient auparavant, elles surviennent maintenant dans un climat bien plus chaud qu’à la période pré-industrielle. Les anticyclones sont plus intenses, selon de premières données. Celui qui s’est installé cette semaine au-dessus de la France, de l’Espagne et d’une partie de l’Europe reste de manière plus permanente, par exemple. Des recherches sont toujours en cours pour quantifier ces changements de vents et de couverture nuageuse et pour enquêter sur leurs causes. Ce qui est sûr, c’est que dans ce contexte, les évènements caniculaires sont devenus exceptionnels, au sens où l’on atteint des températures qu’on n’avait jamais connues auparavant parce qu’on part déjà d’un état plus chaud du système planétaire. On parle de canicule marine quand la température de l’eau dépasse, pendant au moins cinq jours d’affilée, les valeurs les plus chaudes habituellement relevées à cet endroit et à cette période de l’année, c’est-à-dire celles qui ne se produisent normalement qu’une année sur dix. Ce n’est donc pas un seuil absolu : 18 °C peuvent constituer une canicule marine en Bretagne au printemps, alors que 25 °C restent une température ordinaire en Méditerranée en août. Sous l’effet du changement climatique, elles sont plus intenses, plus fréquentes et plus longues. Sans compter que la fin d’une canicule à terre n’est pas synonyme de la fin d’une vague de chaleur océanique. L’eau maintient la chaleur bien plus longtemps que l’air. Il faut lui retirer beaucoup d’énergie pour qu’elle perde 1°C. Résultat : à moins qu’il n’y ait de grandes tempêtes qui mélangent l’eau grâce au vent, les canicules marines se maintiennent sur de longues durées. Depuis que nous observons le réchauffement progressif de l’océan sous l’effet du dérèglement climatique, nous constatons que les espèces marines, quand elles le peuvent, migrent. Elles quittent les régions où elles habitaient pour se déplacer en suivant les températures qui leurs sont adaptées. Autour du Groenland par exemple, sur le pourtour de l’Arctique, on peut trouver des espèces qui vivaient beaucoup plus au sud. «Les coquillages et les huîtres cultivés ne peuvent pas se déplacer. Ils ont moins d’oxygène quand l’eau est chaude, ce qui peut entraîner leur mort.» Mais le changement de température est plus rapide lors des canicules marines. Deux ou trois degrés supplémentaires, c’est énorme pour une espèce. En Méditerranée, on observe donc une surmortalité massive d’organismes fixés sous la surface de l’eau. Elle affecte les coraux rouges, les éponges ou encore les gorgones. Ces épisodes ne sont pas nouveaux : la
Méditerranée en a connu en 1999, en 2003, puis de façon répétée entre 2015 et 2019. En 2024 et 2025, l’Ifremer [l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, NDLR] a même constaté une surmortalité de poissons et d’invertébrés aux abords de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce. Les canicules marines frappent aussi les secteurs de l’aquaculture. Les coquillages et les huîtres cultivés ne peuvent pas se déplacer. Ils ont moins d’oxygène quand l’eau est chaude, ce qui peut entraîner leur mort. Le réchauffement de leur environnement peut également déclencher des épidémies et des virus qui n’apparaissent qu’à partir de certains seuils de températures. Tous les ans, les températures sont plus hautes. On peut même parler de tropicalisation de certaines zones comme la Méditerranée. Là-bas, des espèces venues de la mer Rouge par le canal de Suez se sont installées dans le bassin oriental et progressent aujourd’hui vers l’ouest et vers le nord. Poissons-lapins, poissons-globes, poissons-flûtes, algues exotiques : ils migrent parce que les températures proches de nos côtes leur sont favorables. Le front d’invasion se situe pour l’instant autour de la Sicile et de la Tunisie, mais il avance : le poisson-lion, déjà signalé en Sicile, pourrait atteindre la Côte d’Azur d’ici 2030. D’autres espèces arrivent par d’autres voies, comme le barracuda, qui a étendu son aire de répartition depuis l’Atlantique et le sud du bassin. Les nouvelles espèces risquent alors de prendre la place de celles qui vivent moins bien les températures actuelles. Le poisson-lapin, par exemple, est un herbivore vorace qui peut entrer en compétition avec des espèces locales. L’océan Atlantique n’atteint pas aussi rapidement les 30 ou 31°C que la Méditerranée. Toutefois, dès le début de cet été 2026, le golfe de Gascogne et la mer Celtique [au sud de l’Irlande, NDLR] ont aussi été touchés par les canicules marines. Habituellement, il y a davantage de vent dans ces zones, donc elles sont plus épargnées. Ce n’est plus le cas depuis 2023. Depuis cette date, chaque année, ces zones ont connu des canicules marines l’été. Les espèces marines ne vivent pas non plus les canicules marines de la même façon selon les milieux. La Méditerranée est un espace relativement clos, ce qui rend les déplacements des poissons difficiles pour fuir la chaleur. Dans l’Atlantique, ils peuvent davantage se déplacer, même si cette solution n’est pas aussi simple car l’équilibre grâce auquel ils se sont développés est très délicat à retrouver. Les poissons se trouvent au sommet de chaîne alimentaire dans les écosystèmes. Ils ont besoin de zooplancton et de phytoplancton [des animaux microscopiques qui fabriquent leur nourriture grâce à l’énergie solaire pour le premier, et des algues microscopiques pour le deuxième, NDLR]. Or, pour avoir du phytoplancton, il faut que l’environnement bénéficie d’éléments nutritifs, c’est-à-dire des sels nutritifs remontés des profondeurs par les courants marins. Les poissons ne peuvent donc fuir que là où il y a ces courants marins. Et puis, il ne faut pas que l’eau soit trop acide non plus… Le phénomène y participe, effectivement. L’océan stocke du carbone en profondeur, là où il n’est plus du tout en contact avec l’atmosphère. Il est donc davantage capable d’absorber du dioxyde de carbone (CO2) si l’eau transportée en profondeur est froide et si le courant l’emmène bien profond. Dans le golfe de Gascogne, par exemple, quand il y a du vent, le CO2 est poussé vers les fonds marins. Sans vent, le CO2 reste en surface. En fonction de comment évoluent les courants marins qui mélangent les eaux de surface et de profondeur, si le réchauffement des océans se poursuit, on pourrait observer une stratification accrue, avec moins de brassage d’eaux aux températures différentes. L’océan pourrait alors stocker moins de CO2, mais ce sont des questions qui restent ouvertes. Pour l’instant, l’océan absorbe de plus en plus de CO2 en quantité absolue, parce que la concentration dans l’atmosphère continue d’augmenter. Mais la part des émissions qu’il capte, de l’ordre du quart, ne progresse pas. C’est cette efficacité-là qui pourrait se dégrader si la stratification s’accentue. Que ce soit aux États-Unis, en France ou dans le reste de l’Europe, les budgets de la recherche publique sont sous forte contrainte. Or, pour mieux connaître les océans et améliorer les prévisions météorologiques, nous avons besoin de pouvoir financer des observations, des missions en navires océanographiques, des stations en mer et des bouées pour faire des mesures. Aujourd’hui, à cause de ce manque d’observations, nous connaissons encore peu de choses sur l’évolution des courants océaniques, par exemple. «C’est une non-assistance à des populations en danger.» Ensuite, les scientifiques sont clairs depuis des années : il faut arrêter d’émettre du CO2 et des gaz à effet de serre. Il est nécessaire de mener une transition énergétique et agricole ainsi que d’enrayer la déforestation, car les forêts aussi stockent du carbone. Les gouvernements doivent embrasser cette transition et cette diminution drastique des émissions. Ceux qui nous gouvernent sont trop dans la communication et le marketing, ils ne prennent pas leur responsabilité. C’est une non-assistance à des populations en danger. On parle souvent du changement climatique comme d’un phénomène progressif, mais ce sont les évènements extrêmes, tels que ces canicules, qui frappent la société et le vivant. Texte intégral (2169 mots)

Comment surviennent les canicules marines ?

Quel est l’impact des canicules marines sur les espèces qui vivent dans l’océan ?

Les canicules marines sont-elles plus intenses en Méditerranée que dans l’océan Atlantique ?
Au-delà de leur impact sur la biodiversité, les canicules marines réduisent-elles la capacité des océans à absorber les gaz à effet de serre ?
Quelles politiques sont nécessaires pour lutter contre ce phénomène ?
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