Cécilia Brès
Quand le mistral ne souffle pas trop fort, des passants s’assoient sur la volée de marches menant au local vitré. Au-dessus de leur tête, un hérisson rouge, l’air hargneux : le logo de France nature environnement (FNE). La structure nationale, qui fédère de nombreuses association de protection de la nature, est la seule occupante des lieux, malgré l’enseigne «Maison de l’environnement» qui persiste sur la façade. À l’intérieur, Claude Ranocchi, présidente bénévole de l’antenne Vaucluse, extrait deux feuilles A4 d’un dossier jaune. Par les ruelles du centre ancien de Carpentras, la mairie n’est qu’à 300 mètres du local associatif. Mais c’est bien par La Poste que la décision est tombée. Dans un courrier daté du 1er septembre, le maire Hervé de Lépinau (Rassemblement national) et son adjointe à la vie associative se disent «conscients de l’intérêt de [la présence de FNE 84] sur le territoire de Carpentras», mais plus en capacité de louer des locaux au bénéfice d’associations. Ils proposent «la mise à disposition d’une salle non exclusive selon un calendrier déterminé à l’avance». Avec deux salariées, une personne en service civique et une autre en mécénat de compétences, «c’est irréaliste» tranche Claude Ranocchi. Et d’ajouter : «On sait très bien que le RN n’aime pas l’écologie, ce n’est pas un scoop.» En juin dernier, le nouvel édile de Carpentras mettait déjà un terme à la ferme municipale, créée par l’ancienne majorité (notre article). «La ville louait un local plus de 500 euros par mois et le mettait gratuitement à disposition de l’association pour un usage exclusif. Nous y mettons un terme car ce n’est pas soutenable financièrement» détaille la municipalité (qui n’a pas répondu à nos sollicitations), auprès du quotidien régional La Provence. À Carpentras, FNE 84 ne perçoit pas de subvention municipale. Ce local lui permet de mener son action quotidienne. Elle y accueille ses équipes, y stocke ses archives et son matériel. Au sous-sol, se côtoient pêle-mêle des tubes de peinture, paires de jumelles et autres pinces et gants destinés aux opérations de ramassage de déchets. À l’étage, s’alignent de multiples dossiers, trois bureaux et une grande table, dimensionnée pour accueillir chaque mois le conseil d’administration (CA) et sa quinzaine de membres. Tous bénévoles. Pour elles et eux, la période est «particulièrement intense» souffle Claude Ranocchi. Dans leur quête d’un nouveau lieu, les membres du CA activent leur réseau : des messages sont envoyés aux membres et à la trentaine d’associations adhérentes. Calme ce matin-là, le local a pris des airs de QG de crise. Claude Ranocchi n’y croyait guère, mais les propositions affluent. Elle les passe en revue, faisant glisser la pointe de son stylo le long d’une liste imprimée : «On a même un dentiste d’Orange [autre municipalité RN, NDLR] qui nous propose un local, en dessous de son cabinet !» Trouver un nouveau lieu, et s’assurer cette base arrière. Mais le gros de l’activité se joue hors des murs. L’association intervient en milieu scolaire, autour de l’eau, des déchets ou de la biodiversité. Sur un terrain reçu en don, dans une commune voisine, elle combine installation de nichoirs, plantation d’arbres fruitiers et inventaire naturaliste, pour sensibiliser à la préservation des sols. Sensibiliser aussi via un partenariat avec le tribunal correctionnel de Carpentras, et l’organisation de «stages de citoyenneté» pour des personnes ayant commis des infractions environnementales, comme l’utilisation de produits phytosanitaires interdits ou la capture d’oiseaux protégés. Les membres de FNE 84 accompagnent des structures locales dans leur action en justice. «On les conseille, on est à leurs côtés au tribunal. Lorsqu’il y a un projet de construction, il y a systématiquement une enquête publique : le fait que FNE rédige une contribution, ça a du poids, révèle Claude Ranocchi. C’est un travail de fond, il faut s’appuyer sur les textes, les lois. On y passe des heures et des heures.» «On perd notre local, mais on perd aussi des financements. L’État ne finance plus, et les collectivités locales sont obligées de donner des coups de ciseaux par ricochet.» À Entraigues-sur-la-Sorgue, à quinze minutes d’Avignon, leur lutte a permis de réduire de 100 hectares les plans d’extension d’une zone d’activité. À Pertuis, d’obtenir l’annulation d’un autre projet de 86 hectares. «Une grande victoire» souligne Claude Ranocchi. Mais les inquiétudes sont grandes, également. Les pouvoirs locaux ne sont pas les seuls à lâcher l’association. «On perd notre local, mais on perd aussi des financements. L’État ne finance plus, et les collectivités locales sont obligées de donner des coups de ciseaux par ricochet», s’inquiète la présidente. Alors, l’équipe vauclusienne intensifie sa recherche de mécènes. Sur la porte du local associatif, le hérisson rouge conserve un regard combatif. Mais d’ici au 31 décembre, il lui faudra quitter son poste. Texte intégral (1259 mots)


«Un dentiste d’Orange nous propose un local, en dessous de son cabinet»

«On y passe des heures et des heures»
Rémi-Kenzo Pagès
Lorsque la fumée noire des incendies de l’usine de Lubrizol envahissait l’aire d’accueil des «gens du voyage», située dans la zone industrielle de Rouen et du Petit-Quevilly (Seine-Maritime), en septembre 2019, on aurait pu s’attendre à ce que ses habitant·es soient évacué·es. Pourtant, ces oublié·es du plan d’évacuation ne reçoivent aucune information de la part des autorités et sont complètement abandonnés sous le nuage toxique. C’est ce qui les motive, les jours suivants, à se mobiliser en interpellant publiquement les responsables politiques de la métropole rouennaise et en portant l’affaire devant les tribunaux, déclenchant le premier cas médiatique français de racisme environnemental concernant les communautés des «gens du voyage», une catégorie administrative qui désigne notamment les Yéniches, les Manouches, les Sintis, les Rroms ou les Gitans (sans que ces groupes ne se reconnaissent forcément dans cette dénomination). Depuis, les aires d’accueil sont de plus en plus identifiées comme polluées, en partie grâce au travail du juriste William Acker, lui-même issu de ces communautés. Dès 2019, il entame un travail cartographique inédit, recensant toutes les zones d’accueil des «gens du voyage», dont il résume les conclusions dans un premier livre publié en 2021. Dans un deuxième ouvrage publié ce vendredi, Racisme environnemental, penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme (éditions du commun, 2026), William Acker décrit les mécanismes racistes qui favorisent leur exposition aux pollutions et aux risques industriels. La majorité des aires sont des parkings habités de manière permanente par des personnes qui ne voyagent pas ou peu. Les équipements sont souvent en mauvais état à cause d’un manque d’entretien et parce qu’ils ne correspondent pas toujours aux besoins des personnes accueillies. Ils sont coincés sur ces parkings qui ne sont pas adaptés à de bonnes conditions de vie, entourés de béton, avec peu d’espaces végétalisés, ce qui produit des îlots de chaleur. Quand il y a des canicules, des tempêtes, des grands froids, les aires d’accueils sont surexposées aux aléas climatiques. En plus, «les gens du voyage» ne parviennent pas à s’assurer parce que les assureurs ne veulent pas les couvrir. Il y a une double injustice quand il y a une catastrophe et qu’on perd son habitat. L’autre problématique, c’est la qualité environnementale de ces lieux, qui est vraiment médiocre. Environ 52% des aires d’accueil sont à proximité directe de sources polluantes ou d’industries dangereuses. Plus de 70% sont situées en dehors de toutes zones dédiées à l’habitat, ce qui donne une indication sur le niveau de relégation territoriale. Une étude de Santé publique France, parue en 2024, estime que l’espérance de vie des «gens du voyage» est inférieure de 10 à 15 ans à la moyenne nationale. Elle est similaire à celle des personnes qui vivent sans abri. Les chiffres montrent un effet concret de cet environnement sur la santé des voyageurs. Certaines maladies sont très présentes dès le plus jeune âge : problèmes pulmonaires, maladies cutanées, hypertension, diabète, obésité infantile… Tout cela est conditionné par un rejet très ancien lié aux origines supposées ou réelles des personnes. Mon grand-père disait cela, mais il n’était pas le seul. Cela montre qu’on connaît le problème depuis des décennies, même s’il n’y avait aucun chiffre. C’est pour cela que j’ai commencé, dès 2019, à produire des données en utilisant des cartes, pour appuyer la mobilisation contre la mauvaise gestion de l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. J’ai réalisé 1 358 cartes qui correspondent à l’ensemble des aires d’accueil françaises, en analysant leur position au regard des zones les plus polluées. On observe que les aires sont souvent à la frontière communale, avec la volonté de les éloigner au maximum des autres habitants. Il y a ensuite une logique de rationalisation de l’urbanisme qui entre en jeu : plus on éloigne un équipement, plus il coûte cher, parce qu’il faut créer les réseaux d’eau et d’alimentation électrique. Les communes cherchent à les rapprocher d’autres équipements qui sont éloignés pour d’autres raisons, notamment environnementales. C’est le cas des décharges, des stations d’épuration, des usines. On retrouve des aires d’accueil à proximité de ces équipements pollués. On les retrouve aussi à côté d’établissements qui ne présentent pas de risques de pollution, mais qui sont censés abriter des personnes qui sont également stigmatisées, comme les centres de rétention administrative ou des mosquées. On se rend compte qu’il y a des zones d’exclusion dans certaines collectivités, où on va reléguer ceux qu’on ne désire pas voir dans les centres-villes. C’est une forme de gestion de l’indésirable. On a l’impression de voir le racisme vu du ciel, puisque je m’appuie beaucoup sur de la cartographie aérienne. Lubrizol a mis en lumière ce sujet mais il y avait déjà des collectifs en lutte sur la question, comme le Collectif des femmes d’Hellemmes-Ronchin (Nord) dans la métropole de Lille [dont le terrain est pollué par une usine de béton et un centre de recyclage, NDLR]. Quand l’usine AZF de Toulouse (Haute-Garonne) a explosé en 2001, il y avait un terrain de voyageurs à proximité, personne n’en parlait. Mais les personnes qui vivaient sur l’aire d’accueil près de Lubrizol ont rencontré des militants aguerris et des chercheurs qui se sont associés, puis il y a eu un mouvement collectif dans une période où il y avait un focus médiatique important. «Pendant sept ans, les personnes qui vivaient sur l’aire près de Lubrizol ont été expulsées, chassées pendant des années dans la zone industrielle.» Le mouvement lié à Lubrizol nous a permis d’affiner un langage politique, parce qu’à l’époque le racisme environnemental n’était pas une notion utilisée. Aujourd’hui la plupart des collectifs de voyageurs utilisent ce terme, ce qui veut dire qu’il y a une réflexion qui permet de croiser les champs de l’antiracisme avec les luttes pour le droit à un environnement sain. Ils ont été relogés cet été. Des terrains familiaux locatifs qui prennent la forme de maisons avec un petit emplacement où il est possible de mettre une caravane ont été construits. Ce sont des logements adaptés aux besoins des voyageurs mais il a fallu presque sept ans, avec une pression médiatique et politique sur la métropole de Rouen, pour trouver une solution. Pendant sept ans, les personnes qui vivaient sur l’aire près de Lubrizol ont été expulsées, chassées pendant des années dans la zone industrielle. Il m’est arrivé de retourner à Rouen et de revoir des familles sur le parking de Lubrizol. C’était quand même assez cynique. La question reste ouverte. En tout cas, l’antitsiganisme conditionne à une surexposition aux pollutions. On parle de racisme environnemental précisément parce que ces espaces ne sont dédiés qu’à une catégorie de la population historiquement appréhendée par sa race. La recherche vient montrer qu’il y a un lien entre la condition raciale des personnes et les inégalités environnementales qu’elles subissent. En France, le cas emblématique est celui du chlordécone dans les Antilles françaises, qui touche majoritairement des personnes noires. On peut observer cette domination raciale dans beaucoup de circonstances dans les Outre-mer mais aussi en Hexagone. La situation des aires d’accueil illustre ce sujet parce qu’on a des lieux dédiés à une population historiquement discriminée sur des questions raciales qu’on met à l’écart [l’antitsiganisme étant un racisme spécifique qui cible les personnes perçues comme «Tsiganes», NDLR]. Ces lieux sont choisis par l’État, validés par les décideurs publics. Nous avons vraiment tous les critères de la définition du racisme environnemental telle qu’elle avait été posée dans les années 1980 par les militants des droits civiques aux États-Unis. Mais, en France hexagonale, on considère que la race n’est pas un sujet. Le fait qu’on ne produise pas de statistiques sur les questions raciales fait qu’on a un aveuglement sur la question. C’est difficile de le nommer en droit, où l’on va surtout parler de discriminations. La question raciale a été pensée dans une perspective d’éviction territoriale. Regardez l’historique des lois françaises qui encadrent l’itinérance des voyageurs en créant des statuts de nomades, puis des catégories de «gens du voyage» en instituant depuis 1912 des carnets de fichage, des listings en préfecture, en cherchant à les empêcher de voyager, en tentant de les fixer dans des conditions précaires sur un territoire pour les contrôler. «Nous sommes dans une société partagée entre le rejet permanent et la tentative de fixation forcée des voyageurs, mais sans jamais leur donner l’opportunité d’habiter.» On les oblige à se sédentariser dans certains lieux, mais on ne les autorise jamais à s’installer. On exclut les voyageurs, mais en même temps il ne faut pas qu’ils voyagent parce qu’en voyageant ils deviennent autant d’intrus dans d’autres territoires. Nous sommes dans une société partagée entre le rejet permanent et la tentative de fixation forcée des voyageurs, mais sans jamais leur donner l’opportunité d’habiter. Cette pratique raciale sur les territoires est complètement encadrée par le droit. Il faut donc réformer le droit, et pour cela il faut mener la bataille politique. C’est quelque chose qui est pensé depuis des décennies sans forcément utiliser ces mots. Avec la notion de racisme environnemental, une nouvelle grille de lecture permet de nommer les discriminations, les malaises, les traumatismes et de faire ressortir des terrains de luttes communs. Cela permet de mettre en évidence que c’est systémique. En posant ce regard, on lie la condition raciale aux discriminations environnementales, ce qui permet une lecture politique aux voyageurs et de nous sortir du seul combat antiraciste, qui est difficile à porter en France. Surtout, ça nous sort de cette représentation de pollueurs et d’intrus. D’un coup, nous devenons des acteurs de l’écologie et nous faisons la synthèse entre les mouvements antiracistes et les écologistes. Texte intégral (2296 mots)

Comment vit-on dans une aire d’accueil ?
Il y a un adage chez les voyageurs qui dit que si on ne trouve pas l’aire d’accueil en arrivant dans une ville, il faut chercher la déchetterie. Les aires d’accueil sont-elles à ce point associées aux pollutions et aux zones exposées aux risques industriels?

Sans l’histoire de l’usine Lubrizol et de l’aire du Petit-Quevilly le sujet serait-il connu du grand public ?
Que sont devenus les habitants de l’aire du Petit-Quevilly?
Est-ce qu’on peut dire que certaines pollutions deviennent des formes d’expression de l’antitsiganisme ?

Est-ce que l’antitsiganisme est un racisme territorial qui vise un rapport jugé illégitime par rapport à l’espace, aux frontières et à l’État?
Vous parlez de racisme environnemental : les communautés se réapproprient-elles cette notion?
Théo Mouraby
La route, une longue ligne droite étirée sur plusieurs kilomètres, dévoile un spectacle qui noue la gorge. Ici, tout a brûlé de part et d’autre de la chaussée. Un paysage de sable et de cendres. Certains pins maritimes sont tombés. Étonnamment, la plupart, entièrement noircis, reste plantés bien droits, comme des allumettes qu’on aurait laissé brûler. Au bout de la route, la ville du Porge, épicentre de l’incendie qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde fin juillet, le plus grand en superficie en France depuis 1949. À l’entrée de cette bourgade proche du bassin d’Arcachon, le panneau est barré d’un épais scotch noir, comme pour marquer le deuil. Le mégafeu, qui a détruit 250 maisons, en a emporté plus de 180 dans cette commune de 3 500 habitant·es. C’est ce décor que Marine Le Pen a choisi pour son premier déplacement de campagne. Jeudi, la candidate du Rassemblement national (RN) à l’élection présidentielle est allée à la rencontre des sinitré·es. Un choix qui peut paraître étonnant : la patronne du RN est d’habitude peu prolixe sur l’écologie. La semaine dernière, lors de son discours de rentrée, elle n’en a parlé que pour fustiger les trop nombreuses «normes». Et le parti «n’a toujours pas de réel volet écologique dans son programme» à six mois de la présidentielle, rappelait cette semaine, dans un entretien à Vert, le spécialiste de l’extrême droite Stéphane François. Lors de la précédente présidentielle en 2022, le mot «réchauffement climatique» n’apparaissait pas dans la brochure dédiée à l’écologie. Pourtant, c’est bien à cause du changement climatique que ces mégafeux deviennent plus intenses et plus fréquents. En 2022, un autre incendie en Gironde avait déjà emporté près de 20 000 hectares. Cet été, la sécheresse et les canicules à répétition ont fortement compliqué la tâche des pompiers pour contenir les flammes. Alors, Marine Le Pen est-elle venue au Porge pour annoncer ses mesures pour lutter contre le réchauffement climatique ? «Non, il n’y aura pas d’annonce programmatique aujourd’hui», balaie Renaud Labaye, le directeur adjoint de la campagne. Sa championne est là avant tout pour rencontrer et écouter les habitant·es, explique-t-il. Il assure à Vert qu’une réflexion sur le sujet est en cours au RN : «On a des trucs en soute». Un livret programmatique sera dévoilé, à une date encore inconnue. Déjà en 2023, le parti avait chargé Andréa Kotarac, aujourd’hui porte-parole de la campagne, de rédiger ledit livret. Ce dernier n’a pour l’instant jamais vu le jour. «Nous avons une forme de modestie et nous savons que le réchauffement climatique n’est pas lié exclusivement à la France.» Interrogée à son tour, Marine Le Pen reste évasive : «Oui, on présentera notre projet sur ce sujet. Mais nous avons une forme de modestie et nous savons que le réchauffement climatique n’est pas lié exclusivement à la France. C’est un problème mondial. Nous sommes déjà un pays éminemment vertueux, un des plus vertueux du monde dans ce domaine.» Un argument qui renvoie la faute sur les autres, et passe sous silence le fait que la France est l’une des dix nations ayant émis le plus de CO2 depuis la révolution industrielle. C’est aussi l’un des douze discours qui participent à ralentir l’action climatique, comme l’ont identifiés les scientifiques. Dès la phrase suivante, elle en mobilise un deuxième, cette fois aux accents fatalistes : «Je ne suis pas sûre que faire mieux, qui est toujours un objectif, permette d’éviter ce réchauffement climatique, insiste la frontiste. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut s’y adapter». Et c’est pour recueillir des idées, dit-elle, que la candidate est venue sur le terrain. En début d’après-midi, Marine Le Pen a échangé avec une dizaine de sinistré·es trié·es par le parti, dans le jardin arrière d’une maison, en présence de la presse. Une autre vingtaine de personnes s’est attroupée devant la propriété et attend que la candidate sorte, comme Christine Sirot, 51 ans, femme de ménage pour qui «Marine, c’est l’avenir de la France». Sa maison, à elle, n’a pas brûlé, mais elle exprime une opinion qui est partagée au Porge : tout cela aurait pu être évité. Pendant les incendies, une polémique a enflé sur les réseaux sociaux et dans les médias. Plusieurs habitant·es de la commune dénonçaient le manque de moyens et de secours pour combattre les flammes. Ils auraient été «abandonnés», «sacrifiés» au profit de la commune voisine de Lège-Cap-Ferret et ses maisons cossues. Une affirmation démentie par le responsable des pompiers girondins, Marc Vermeulen, un mois après le sinistre. Mais la colère est toujours là, ce jeudi, comme chez Frédéric Biard, 51 ans. Il a appelé deux fois les pompiers, ils ne sont jamais venus. La troisième fois, c’est son système de sécurité qui a contacté directement les secours : sa maison était en flammes. «Notre colère, elle n’est pas contre les pompiers, ils ont fait ce qu’ils ont pu, précise-t-il. C’est contre le commandement.» Marine Le Pen encourage ces témoignages. Elle recycle aussi son discours anti-normes et anti-élites : «Avant les forestiers géraient leur forêt et ils savaient faire. Maintenant, il y a des gens dans des bureaux qui leur disent comment faire». «Nos anciens le faisaient très bien», intervient un homme. «Bah voilà !», abonde la cheffe du RN. Des échanges de la journée, elle conclut qu’il faut «travailler à un dispositif complet» à déclencher lors de ces «catastrophes naturelles», qu’elle reconnait plus fréquentes avec le changement du climat. Les contours de ce dispositif seraient présentés après la présidentielle. C’est la deuxième fois que le RN s’invite en Gironde, après leur meeting de rentrée l’an dernier. Une terre où il est historiquement faible, mais où le vote RN monte, comme au Porge. Le département «n’est plus une forteresse gauchiste imprenable», avait déclaré en septembre dernier Edwige Diaz. La députée, présente ce jeudi, est la seule élue nationale du parti dans le département. Elle est aussi en lice pour les élections sénatoriales qui auront lieu le 27 septembre. «On ne veut pas que le RN viennent danser sur nos cendres !» Reste que le RN n’est pas encore le bienvenu partout : le maire du Porge a refusé de prêter une salle à la candidate et ses équipes pour qu’elle puisse rencontrer des agriculteur·ices, des élu·es et des chef.fes d’entreprises. Les frontistes ont dû se rabattre sur la commune voisine du Temple. «Il s’est très mal comporté», dénonce Marine Le Pen. Alors que les échanges se poursuivent à l’arrière de la maison, des cris se font entendre depuis la rue. Une habitante du Porge vient d’apprendre la visite de la candidate en direct à la télévision. «On ne veut pas que le RN viennent danser sur nos cendres !», crie Béatrice, 56 ans, fonctionnaire territoriale. Elle est venue seule faire entendre son opposition à l’extrême droite, à côté des supporter·ices frontistes qui la regardent en coin, indifférent·es. «Ils utilisent le fait que des gens ont perdu leur maison et leur forêt alors que ce sont des climatosceptiques. À part sa climatisation quand il fait 40 degrés, elle ne propose rien !» Les cris, trop loin, ne troublent pas la visite. Texte intégral (1747 mots)

Sur l’écologie ? «On a des trucs en soute»
Une commune «sacrifiée» ?

«Ce sont des climatosceptiques !»
Dario Nadal
Elle est la première commune française à devoir déménager intégralement à cause du changement climatique. Dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, seul territoire ultramarin français en Amérique du Nord, où vivent quelque 6 000 personnes, le village de Miquelon est implanté entre zéro et trois mètres au-dessus du niveau de la mer. Nichée à la pointe d’une île de 200 kilomètres carrés, la commune sera submergée à l’horizon 2100 au plus tard. En cause, la hausse du niveau moyen des océans, alimentée notamment par la fonte des glaces. À Miquelon, le niveau de l’eau pourrait atteindre 3,7 mètres d’ici à la fin du siècle, selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Un nouveau village est en cours de construction depuis la fin de l’été 2025 sur une butte surélevée, où une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre. Cette fois-ci, pas question de construire en dessous de dix mètres au-dessus du niveau de la mer, a minima. Le fruit d’années de concertations avec les habitant·es, qui mettent d’ailleurs souvent eux-mêmes la main à la pâte en construisant leur propre maison, comme cela se fait beaucoup à Miquelon. Un projet collaboratif porté par la mairie de Miquelon-Langlade et coordonné par l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines, basée en région parisienne. Si la première «phase» des travaux touche à sa fin, de nombreux Miquelonnais·es attendent désormais l’étape supérieure, qui prévoit la construction de plus d’une soixantaine de nouvelles maisons ainsi que d’un refuge en cas d’aléa climatique extrême. Après dix ans de reculs écologiques successifs, Emmanuel Macron, doit se rendre pour la première fois dans l’archipel, du 19 au 21 septembre prochains. La deuxième visite d’un président de la République dans l’histoire du village, qui pourrait être amené à annoncer le déblocage de nouveaux moyens pour accélérer le projet. «Cela fait des années qu’on attend cette visite. Maintenant, on espère surtout l’annonce du financement de la deuxième phase des travaux, et qu’on ne s’arrête pas à seulement quinze parcelles pour le nouveau village», explique Anne-Solange Muis, géographe chargée de coordonner la «relocalisation» du village depuis 2022. Plus qu’un simple départ vers un ailleurs, le projet porté par le maire (divers gauche) Franck Detcheverry suggère une autre manière d’habiter l’île en intégrant le risque à venir. Le fruit d’une longue concertation avec des habitant·es profondément attaché·es à leur village. «On sait que Miquelon pourrait subir une tempête violente un jour ou l’autre, donc on doit agir aujourd’hui», explique l’édile en fonction depuis 2020. À noter que le déplacement se fait pour l’instant sur la base du volontariat. La nouvelle tombe en 2014, lors de la visite du président François Hollande. Dans le nouveau plan de prévention des risques littoraux (PPRL), la quasi-totalité du village se trouve en zone rouge, à fort risque de submersion marine. Elle deviendra donc inconstructible. Un coup de massue pour les familles qui vivent sur l’île depuis des générations, la plupart descendantes des pêcheur·ses acadien·nes, basques ou breton·nes qui ont fondé le premier village il y a près de trois siècles. «Mon terrain a perdu toute sa valeur d’un coup, je ne peux plus rien en faire à part y planter des légumes», souffle Paul de Lizarraga, Miquelonnais de 78 ans. Beaucoup de Miquelonnais·es refusent d’abord d’entendre parler de déménagement. Mais d’importantes inondations en 2018, ainsi que l’érosion qui grignote l’île un peu plus chaque hiver, leur rappellent l’urgence. Car Miquelon cumule les vulnérabilités. En plus du risque lié à l’élévation du niveau de la mer, le village est aussi menacé par ses fondations : le banc de galets qui constitue l’île à cet endroit renferme une nappe phréatique. «En cas de cyclone, la dépression fait remonter la nappe qui s’ajoute à l’effet de submersion marine. Les habitant·es le constatent dans leurs caves, où ils ont de plus en plus d’eau», alerte la géographe Anne-Solange Muis, qui se rend sur l’île chaque trimestre depuis quatre ans avec l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines. Parmi les parties les plus à craindre à court terme : l’isthme qui relie le sud de l’île, Langlade, au nord, Miquelon, soit une bande de sable longue de 12 km. L’endroit est inhabité, mais il s’agit d’un véritable joyau de biodiversité accueillant notamment la plus grande colonie de phoques de France au sein du Grand Barachois, une vaste lagune de 1 000 hectares bordée de dunes de sable blanc. À cela s’ajoute une vulnérabilité grandissante face aux tempêtes qui s’abattent régulièrement sur l’île, due à des hivers moins froids qu’il y a cinquante ans. «Avant, en octobre, il y avait de la glace partout, jusqu’en avril. Au fil du temps, les hivers se sont raccourcis, avec plus de vent et d’humidité, et moins de gel. Sur le littoral, les falaises de glace protégeaient la dune de la mer», explique Paul de Lizarraga, qui a œuvré pendant des années au réensablement des buttereaux (petites buttes) qui forment l’isthme de Langlade. Le littoral n’étant plus protégé par ces falaises de glace l’hiver, il se retrouve directement exposé aux aléas qui le frappent à cette période. Du côté de la jeunesse locale, les avis divergent et les perspectives restent encore floues sur un territoire où plus d’un quart de la population est âgé de 60 ans ou plus. «Ça me fait mal de me dire que cet endroit disparaîtra sous l’eau un jour. Mais j’espère ne plus être sur cette terre quand ça arrivera», se désole Lou Coste, Miquelonnaise de 22 ans. Établie au Québec, la jeune femme a déjà tranché depuis plusieurs années. «En tant que jeune, j’ai envie de voyager, de profiter de ma vie et j’ai bien compris que ma place n’était pas à Miquelon», détaille-t-elle, avant d’admettre : «Mais, si je devais rester sur l’île, je me verrais bien habiter dans le nouveau village, la vue est magnifique.» Sur la place du village, en face de l’église des Ardilliers, construite au 19ème siècle et classée monument historique, Layla Gaspard, 18 ans, n’a pas vraiment d’avis sur la question. «Je sais juste que notre maison ne bougera pas pour l’instant, et qu’on est très bien là où on est. Après chacun fait comme il veut», dit-elle, pas vraiment motivée non plus pour rencontrer Emmanuel Macron. Dans son jardin à quelques pas de la mer, Éric Coste n’est pas vraiment d’accord avec la «relocalisation» du village. «Sans dire que le réchauffement climatique ne menace pas le village, l’idée de tout déplacer me dérange. Quand on a toujours vécu sur ce banc de galets, forcément on y est très attaché», explique ce vingtenaire. Il y a six ans, le chauffeur agricole a investi ses économies dans une maison de l’ancien village, en connaissance de cause, où il vit avec sa compagne et leur fille de quatre ans. Pour l’instant, la famille n’a pas l’intention de bouger d’un pouce. À dix minutes de voiture, sur le chemin des Roses, lieu du futur village en chantier qui fait face à l’Atlantique, une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre en à peine un an. Celle de Sabine Detcheverry, 66 ans, fera bientôt partie du lotissement. Après toute une vie sur son terrain actuel, la jeune retraitée a signé son compromis de vente en mai dernier. «Ce qui nous a décidés, ce sont les vents de plus en plus forts qui font vraiment peur. On a hâte d’être en sécurité là-haut», explique-t-elle. Depuis que sa maison a été rachetée par le Fonds Barnier, un financement européen mis en place en 1995 pour prendre en charge les dépenses liées aux catastrophes naturelles, la retraitée a trois ans pour faire construire son nouveau logement et s’y installer. Paul de Lizarraga, compagnon de Sabine Detcheverry, est lui en attente d’attribution d’une parcelle dans le futur village. Pour la première phase du projet, la priorité était donnée aux jeunes familles. Cet ancien ouvrier de la morue, autrefois employé dans l’usine de l’île qui tournait à plein régime avant le moratoire de 1992, a sacrifié un an et demi de sa vie pour bâtir sa maison il y a plus d’un demi siècle. Si la voir détruite sera douloureux, c’est «un mal pour un bien», selon lui. «Il est impératif qu’on puisse se mettre à l’abri dès maintenant pour pouvoir faire face au problème si dans quinze, vingt ou trente ans il y a une montée des eaux. J’espère bien pouvoir un jour avoir ma maison construite de l’autre côté, je finirai mes jours beaucoup plus sereinement», affirme-t-il avec résilience. La deuxième phase des travaux pourrait être annoncée par Emmanuel Macron lors de son passage sur l’île, le 20 septembre prochain. Elle représenterait un investissement d’environ 25 millions d’euros pour l’État, entre 2027 et 2031. Plus de soixante nouveaux ménages auraient ainsi la possibilité de voir rachetées leurs anciennes maisons et d’obtenir un permis de construire, avec l’espoir d’être désormais en sécurité, à l’abri de l’océan. Texte intégral (2213 mots)

Déplacement d’Emmanuel Macron


Une île grignotée de bout en bout


(Ré)habiter Miquelon autrement


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