Cécilia Brès
Sylvain est trésorier de l’association du Verger partagé. Cet été, il transforme la récolte de prunes en dizaines de pots de confiture pour l’ensemble des bénévoles. © Cécilia Brès/Vert À Castries, les arbres du verger autonome résistent aux sécheresses, sans irrigation, ni entretien intensif de la part des bénévoles. © Cécilia Brès/Vert De retour de plusieurs années en Guadeloupe, sensible aux enjeux d’accès à l’eau, Jenny se rapproche de l’équipe de Castries, intriguée par la réussite de ce «verger méditerranéen» non-irrigué. © Cécilia Brès/Vert Chaque noyaux et pépin recèle le potentiel de devenir un arbre. Alors, les bénévoles de l’association Le verger partagé sèment tout ce qu’ils récupèrent et laissent la nature décider. © Cécilia Brès/Vert Sylvain, menuisier retraité, propose des ateliers «greffage» : une technique horticole qui permet de rendre un arbre plus résistant et améliorer la qualité de ses fruits. © Cécilia Brès/Vert Parmi les centaines d’arbres fruitiers, le Verger partagé abrite une majorité d’abricotiers, pêchers et pruniers. Viennent ensuite les amandiers et les pommiers. © Cécilia Brès/Vert «Nos fruits sont vivants, ressemons-les !» Le slogan barre le couvercle de la caisse en bois, posée au sol. Dedans, une trentaine de noyaux. Abricot, cerise, pêche, prune, amande, mais aussi pépins de pomme et de poire : l’association Le verger partagé récupère tout. Elle dispose de plusieurs points de collecte à Castries, en périphérie de Montpellier, dans l’Hérault. À la médiathèque, au centre socioculturel. Et ici, à l’entrée même du verger. Il y a dix ans, ce n’était qu’une friche agricole. Une bande de terre grande comme un terrain de football, cernée par le mur d’enceinte du château et un lotissement avec piscines. Aujourd’hui, se dresse une petite forêt nourricière, née des noyaux et pépins semés chaque automne par des dizaines de bénévoles. En cette chaude matinée d’août, Sylvain, trésorier de l’association, et Jenny s’engouffrent dans le verger. Ils veillent à ne pas quitter le chemin de végétation aplatie, parmi les herbes hautes. Le soleil cogne. À chaque pas, les fruits du gaillet gratteron, plante sauvage qui a inspiré les scratchs Velcro, s’agrippent un peu plus aux pantalons. Le binôme prend le temps d’observer les arbres. L’un deux ploie sous le poids des prunes : Sylvain en a déjà tiré quarante kilos, et un pot de confiture pour chaque bénévole. Plus loin, un amandier, délesté de ses feuilles, retient de nombreux fruits. Récolte prévue en septembre. Sans irrigation, ni pesticides, ces fruitiers semés résistent aux sécheresses. Mieux : ils dépassent certains de leurs voisins, achetés en pépinières et arrivés les premiers, il y a dix ans. À l’époque, une entreprise souhaite offrir cent arbres à la commune. José Brochier, membre fondateur du Verger partagé, raconte : «On a formé un petit groupe d’habitants et on est allé voir la première adjointe. On lui a dit : « On nous propose cent fruitiers, est-ce que vous avez un terrain ?”». Après quelques péripéties, 75 arbres sont plantés sur la parcelle communale en décembre 2016. Dans la région, les vergers sont irrigués et reçoivent beaucoup de traitements pesticides. Pour innover et s’éviter un «boulot monstre», les bénévoles misent sur une agriculture pluviale, dépendante des précipitations. Mais la sécheresse s’installe. Les plants souffrent, ils exigent trop d’eau. Alors, l’association délaisse la plantation de petits arbres. Dès la deuxième année, elle pratique le semi direct : la graine est introduite dans la terre, directement sur la parcelle, et sans travail préalable du sol. «Un arbre semé développe une racine pivot qui lui permet d’aller chercher l’eau très profondément», explique José Brochier, ingénieur agronome à la retraite. Depuis, les bénévoles ne cessent de ressemer des pépins et noyaux, collectés auprès des habitant·es. «C’est du vivant, on ne jette pas du vivant, défend-il. On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.» Laisser la nature décider, une démarche au cœur de la «régénération naturelle assistée» (RNA). L’association applique ces principes d’agroforesterie : garder un sol couvert, mélanger les essences d’arbres, ne pas tailler, accueillir les espèces pionnières. Dans le verger, des ormes, frênes et acacias, semés par le vent et les oiseaux, se sont invités. «On observe des synergies. Un fruitier semé à côté d’un frêne pousse mieux que les autres», précise José Brochier. «Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.» Les bénévoles ont un temps retiré à la main les capnodes, de robustes coléoptères, et les cétoines, ces insectes d’un vert lamé qui s’attaquent aux fleurs des arbres semés. Résultat : ceux-ci ont souffert de porter trop de pommes. L’association laisse maintenant la nature s’autoréguler : «Elle fait ça très bien», glisse José Brochier. Seuls certains arbres sont greffés, comme les poiriers sauvages. Cette technique horticole permet de les rendre plus vigoureux et d’améliorer la qualité de leurs fruits. Les arbres de pépinières, eux, restent faibles et résistent péniblement. Dans un contexte d’accélération du dérèglement climatique, rien de surprenant pour Olivier Hébrard, docteur en sciences de l’eau et consultant en agroécologie : «Il y a soixante ans, on dépassait peu les 35 degrés dans l’été. Maintenant, on l’atteint largement au-delà de trente jours. Si vous associez un arbre de pépinière, dont les racines ont tendance à rester en surface, un arrosage goutte-à-goutte, et un sol pas du tout vivant, vous créez un système très fragile.» S’appuyer sur la nature et la régénération naturelle assistée est pour le scientifique une parade. «C’est intéressant de semer des noyaux sur un sol couvert de végétation, explique-t-il. Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.» À Castries, les semences doivent résister aux mulots. Les jeunes plants aux escargots. Puis, il leur faut s’extraire des ronces et du chiendent que l’association laisse pousser, misant sur leur capacité à «réparer» le sol compacté par des années de culture de la vigne. «Une plante qui s’installe prépare l’arrivée de la suivante, confirme Olivier Hébrard. La ronce est une plante pionnière, elle a une forte capacité racinaire et un pouvoir décompactant. Elle aère la terre et prépare l’arrivée de la forêt» Le voisinage s’inquiète de la broussaille. Mais ce couvert végétal est aussi un rempart potentiel face aux incendies, assure le scientifique. «Quand vous débroussaillez, vous asséchez le milieu. Sur un terrain plat comme le verger partagé, grâce au couvert végétal, l’eau se répartit et s’infiltre mieux. Et cette centaine d’arbres, c’est la meilleure ingénierie hydrologique : leurs racines améliorent la structure du sol et favorisent la rétention d’eau. Les plantes sont beaucoup moins inflammables. On est sur quelque chose de très réfléchi. Il faut communiquer», conclut le chercheur. Les bénévoles favorisent le dialogue et la pédagogie. Accueillis sur la parcelle, les écolier·es de Castries peuvent choisir un «arbre ami». «Justine», «Oma» ou «Jules» : leurs étiquettes jaunes se balancent au bout des branches. Pour dupliquer son modèle de verger méditerranéen et voir naître toujours plus d’arbres, l’association se rapproche d’agriculteur·ices du territoire. Elle sème directement sur leurs parcelles en friches : trois hectares aujourd’hui, dix autres à l’automne. Alors, il faut intensifier la collecte. L’équipe a noué un partenariat avec une grande chaîne de magasins bios, dans trois communes autour de Montpellier. Les clients peuvent déposer leurs pépins et noyaux, mais aussi en récupérer. Au verger, Sylvain et Jenny achèvent leur tour. Seul le plus vieux cerisier semble mort, même si les autres ont perdu beaucoup de feuilles. Le plaqueminier, l’arbre du kaki, est lui couvert de fruits. Avant de partir, les bénévoles cueillent et dégustent une prune. Sitôt recrachés, les deux noyaux rejoignent la caisse de collecte, en bordure de parcelle : ils seront ressemés dès l’automne. Texte intégral (2273 mots)
«On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.»


Résistance au changement climatique

Escargots, broussailles et plaqueminiers

Mathilde Picard
«Les incendies et canicules de cet été ne sont pas un coup du sort mais le fruit des décisions des industriels et des politiques», s’indigne Capucine*, militante du collectif Extinction Rebellion (XR). Elle a allumé une maquette de la Terre devant l’Assemblée nationale, à Paris, mardi soir. Un écho aux incendies historiques qui ont ravagé la France et sont toujours en cours en Europe, ainsi qu’aux canicules successives de l’été. L’organisation, habituée aux blocages et actions de désobéissance civile, a repris du service en ce mois d’août pour interpeller les politiques et citoyen·nes alors que la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 démarre officiellement ce mercredi. Dans un discours prononcé à quelques pas de l’institution, XR dénonce «l’inconséquence de nos décideurs politiques et des grands industriels, captifs d’un modèle de pensée d’un autre siècle.» Il liste les évènements contradictoires à une baisse des émissions de dioxyde de carbone (CO2) de la France qui se sont déroulés en plein été de sécheresse, à l’image du doublement des bénéfices de TotalEnergies sur un an, qui se dirige vers davantage d’exploitation d’énergies fossiles, ou de la décision du Conseil d’État qui a validé l’autoroute A69, promettant plus de véhicules individuels sur les routes et d’artificialisation des terres. «Cette action vise à politiser les incendies de cet été, explique à Vert Capucine. On pointe souvent du doigt les pyromanes, mais les vrais criminels qui ne freinent pas le réchauffement climatique ne sont jamais cités». Face à la sidération ou à la résignation que peut entraîner la chaleur suffocante, le collectif tient à rappeler que les solutions existent. «Elles sont atteignables, imposons les dans le débat public», lance Ernest*, militant de XR. Parmi leurs revendications : faire appliquer les 146 mesures de la convention citoyenne pour le climat mise en place par Emmanuel Macron, dont il a ignoré de nombreuses suggestions. Ils et elles exigent également l’arrêt «des projets écocidaires», tels que la construction de l’autoroute A69 ou l’extension de l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle. «Ça fait des années qu’on demande des actes et qu’on a l’impression de crier dans le vide, déplore Capucine. Mais, par les actions, on peut sortir de notre impuissance.» Conscient de l’élection présidentielle qui approche à grand pas, Extinction Rebellion demande la mise en place d’une assemblée citoyenne décisionnaire. Son objectif, selon le collectif : définir les mesures à prendre pour atteindre au plus vite la neutralité carbone et pour adapter les services publics au dérèglement climatique. *Le prénom a été modifié. Texte intégral (721 mots)


Zoé Moreau
Canicules, incendies et sécheresse : face à un climat qui s’emballe, l’avenir des Français bascule Réaliser que son métier n’est pas compatible avec un monde en surchauffe, et démissionner du jour au lendemain, sans même avoir de plan B. C’est la décision qu’a prise Léon* le 27 juin dernier. Deux mois plus tôt, cet ingénieur de 29 ans avait décroché son premier CDI depuis sa sortie d’études chez le géant de l’aéronautique Airbus. «Avec les canicules de mai et juin et les incendies partout en France, j’ai décidé de mettre fin à ma période d’essai et de recommencer à chercher du travail», raconte-t-il à Vert. Lorsqu’il avait accepté cette offre, Léon arrivait au terme de ses droits au chômage. «Quand on vous propose un CDI plutôt bien payé, c’est difficile de refuser : il faut bien manger, expose-t-il. Mais ces événements climatiques m’ont rappelé l’urgence de la situation. Je me suis dit : “Ce n’est pas possible de travailler dans ce domaine, je me casse.”» Depuis, Léon a quitté Toulouse (Haute-Garonne) pour retourner vivre chez ses parents. «Désormais je cherche du travail dans la transition énergétique, raison pour laquelle j’avais voulu être ingénieur», raconte-t-il. Il a fait une croix, au moins provisoirement, sur la stabilité économique, mais assure ne pas regretter son choix. «Chez Airbus, le but final de mes missions me dérangeait. Certains secteurs polluent, mais restent indispensables pour répondre aux besoins essentiels. Là, on pourrait très bien vivre avec moins de vols.» Et d’asséner : «L’aviation sert principalement à une minorité aisée qui prend l’avion pour partir en vacances». Léon reconnaît toutefois : «J’ai aussi pu prendre cette décision parce que j’ai la chance d’avoir des parents pour m’accueillir. Sans ça, j’aurais peut-être fait autrement». Soline*, elle, ne peut pas se permettre de partir du jour au lendemain. Cette quarantenaire du Val-de-Marne exerce en tant qu’informaticienne pour un géant de la construction et se sent «en dissonance cognitive» avec les activités polluantes de son employeur. Sa réorientation sera plus progressive. «Je ne démissionnerai pas tout de suite, prévient-elle. J’ai un crédit à rembourser, une famille à nourrir… Je dois d’abord trouver autre chose. Mon objectif est de quitter mon poste d’ici 2027.» Lorsqu’elle a rejoint son entreprise, en 2023, Soline a pourtant voulu croire à sa transformation : «Je me suis dit qu’on avait besoin du bâtiment pour la transition, qu’il fallait que la bascule se fasse, et puis, elle affichait de vrais engagement écologiques !, assure-t-elle. Mais la réalité du terrain était tout autre. Au fur et à mesure des années, la direction a fait marche arrière sur le développement durable, a commencé à implémenter l’intelligence artificielle…» Les canicules et les incendies dévastateurs qui ont frappé la France cet été ont eu sur elle «un effet déclencheur». «J’envisageais déjà de démissionner, mais cela m’a confortée dans ma décision, rapporte-t-elle. Je me suis dit : “Si je ne pars pas maintenant, je ne partirai jamais.”» II y a quelques semaines, Soline s’est rapprochée d’un organisme pour réaliser un bilan de compétences. En parallèle, elle a commencé à chercher un nouvel emploi. Son projet : exercer un métier qui va «dans le sens soit de la transition écologique, soit de la préservation de la biodiversité. En tout cas, pas un emploi qui détruit le vivant et qui aggrave le réchauffement climatique», insiste-t-elle. Le malaise de Léon et Soline est loin d’être isolé. En 2023, 42% des 1 000 actifs interrogé·es par le cabinet de conseil CSA pour LinkedIn et l’Agence de la transition écologique (l’Ademe) disaient vouloir changer de métier ou se reconvertir afin d’exercer un emploi davantage lié à l’écologie. Cette proportion atteignait 52% chez les moins de 35 ans. «Depuis la crise du Covid, on observe un phénomène de démissions et de reconversions, notamment parmi les ingénieurs et, plus largement, les personnes qualifiées, urbaines et en milieu de carrière, sensibilisées aux enjeux écologiques, explique à Vert Mireille Bruyère, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Elles décident de quitter les secteurs industriels qui concentrent une partie du problème écologique : la production d’avions, de voitures, de machines ou encore d’autoroutes.» L’été 2026 accélérera-t-il cette tendance ? «Il faudra voir, à la fin de 2026 et en 2027, si les canicules ont provoqué une accélération de ce flux. C’est possible, mais je ne peux pas encore vous le dire», tempère la chercheuse. Pour une autre catégorie de travailleur·ses, la reconversion ne répond pas seulement à une quête de sens : elle devient une nécessité physique. C’est le cas d’Ophélie Germain. À 26 ans, cette ouvrière viticole de Côte-d’Or raconte n’avoir jamais «autant subi la canicule». Celle qui travaille dans les vignes bourguignonnes a dû interrompre sa saison plus tôt que prévu en raison d’une «blessure de fatigue». «Je remets mes perspectives d’avenir en question, car j’ignore si je serai encore capable de travailler dans de telles conditions à l’avenir», confie-t-elle. Arthur* est encore plus définitif. À 33 ans, cet électricien installé à son compte à Bizanos, dans les Pyrénées-Atlantiques, a dû interrompre son activité tout l’été. «Nous, les ouvriers du bâtiment, on est vraiment exposés à la chaleur», insiste-t-il. «Mon métier est trop physique. Même sans bouger, c’est impossible de tenir sous cette chaleur.» «Une partie de mon travail implique de ramper dans des combles, qui peuvent monter à 45°C l’été. L’an dernier, j’avais déjà fait un malaise, après avoir tiré sur la corde. Il ne faisait “que” 32-33 degrés dehors, raconte-t-il. Cet année, j’ai à peine essayé de travailler que j’ai dû arrêter. J’ai vu que ce n’était pas possible. Mon métier est trop physique. Même sans bouger, c’est impossible de tenir sous cette chaleur.» Depuis un an, il envisage de «bifurquer». Les canicules successives des mois de mai, juin et juillet, ont fini de dissiper ses doutes. «J’en ai discuté hier avec ma compagne, je vais changer d’activité. À 40 ans, j’essaierai d’exercer un métier plus protégé, soit de bureau, soit en intégrant un service informatique pour une fonction publique», confie-t-il. Ces dernières années, les fortes chaleurs ont déjà tué au travail. Entre 2022 et 2025, 34 accidents du travail mortels «en lien possible avec la chaleur» ont été signalés à Santé publique France par la Direction générale du travail. La construction, les travaux et l’agriculture figurent parmi les secteurs les plus touchés. L’été 2026 en a offert une nouvelle illustration dramatique. Dans la Drôme, un ouvrier du bâtiment de 19 ans est mort d’hyperthermie dans la nuit du 26 au 27 mai, après avoir travaillé toute la journée sur un toit. Depuis le début des épisodes caniculaires de cette année, la Confédération générale du travail (CGT) affirme avoir recensé au moins 14 décès au travail liés aux fortes chaleurs. *Le prénom a été modifié. Texte intégral (1670 mots)

Désir d’enfants, déménagement, changement de carrière ou de vie… Vert a recueilli des centaines de témoignages de personnes dont l’avenir a été percuté par cet été infernal. Découvrez leur histoire dans notre série en quatre volets intitulée «2026, l’été de la bascule».
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.«Si je ne pars pas maintenant, je ne partirai jamais»
Plus de quatre français sur dix souhaitent changer de métier
«À 40 ans, j’essaierai d’exercer un métier plus protégé»
Esteban Grépinet
Des prairies rases, jaunies, grillées par la sécheresse et les fortes chaleurs, parsemées de quelques arbres dont le feuillage tire sur le brun. Tel est le panorama qui se dresse tout autour de la ferme d’Anthony Cocagne à Molay, en Haute-Saône. «Cette première année, je vais m’en rappeler», souffle le jeune éleveur, 29 ans, qui a repris depuis le 1er janvier une exploitation en agriculture biologique de 130 vaches laitières. «Il a plu 40 millimètres début juin, et depuis on n’a plus d’eau, retrace-t-il. Tout est grillé, plus rien ne pousse.» Faute de pouvoir pâturer sur ces «paillassons», son troupeau est à l’étable, nourri depuis plus de deux mois avec de l’herbe séchée et des céréales habituellement gardées pour passer l’hiver. Si les éleveur·ses ont toujours un stock d’au moins un an d’avance, celui d’Anthony Cocagne s’amenuise à vue d’œil : les bottes de foin qui remplissent habituellement son hangar à cette période n’en occupent aujourd’hui que la moitié. «Cette année, ça va être compliqué d’arriver au printemps», craint-il en caressant ses animaux, dont le lait est vendu pour produire des fromages bios (brie, ortolan, emmental). D’autant que la sécheresse et les canicules à répétition ont impacté les cultures de l’année : moins de la moitié de ses 25 hectares de maïs sont exploitables, et seule deux coupes d’herbe ont pu être réalisées depuis le printemps, contre cinq pour une année normale. Son cas est loin d’être une exception : partout en France, le monde de l’élevage fait face à une situation catastrophique cet été. Un «phénomène historique» selon les principales fédérations d’éleveur·ses de ruminants (bovins, ovins, caprins), qui ont écrit au ministère de l’agriculture le 4 août : «Les effets cumulés de la sécheresse et des épisodes répétés de canicule ont littéralement grillé l’herbe qui était disponible, et ils ont amputé de façon exceptionnelle la pousse de juin et juillet», alertent-elles, appelant à des expertises de terrain et des indemnisations de la part de l’État. Au 10 août, au niveau national, la pousse des prairies permanentes était inférieure d’un tiers à celle observée en moyenne sur les trente dernières années, selon les données de l’Agreste, le service statistique du ministère de l’agriculture. «Le pâturage de jour a cessé presque partout et ne se poursuit plus que la nuit, lorsque les parcelles disposent encore d’un minimum d’herbe sur pied», constatait dès juillet l’Institut de l’élevage. De la Normandie à l’Auvergne en passant par l’Aquitaine, les éleveur·ses rentrent les animaux ou leurs apportent du fourrage dans les auges, ces «mangeoires» disposées dans les prairies. Dans les Pyrénées, plusieurs troupeaux redescendent déjà des estives, faute d’herbe suffisante. «Même sur le plateau ardéchois, à 1 200-1 300 mètres d’altitude, qui est réputé pour ses riches pâturages d’altitude, plusieurs collègues n’ont rien», s’inquiète Fanny Métrat, éleveuse de brebis dans les Cévennes ardéchoises. Sa ferme n’est «pas la plus en galère», notamment grâce à la présence de forêts qui offrent ombre et nourriture aux troupeaux. Chaleur et sécheresse ont aussi fortement impacté les autres cultures fourragères, récoltées pour fournir des nutriments aux animaux et les alimenter durant l’hiver. Au niveau national, les rendements du maïs grain comme du maïs fourrage (coupé en entier et fermenté) devraient chuter d’un tiers par rapport aux années précédentes, d’après l’Agreste. «La persistance de conditions sèches et très chaudes a grillé les pieds sur place et a fortement compromis la pollinisation», constate l’Institut de l’élevage. Sur les parcelles d’Anthony Cocagne, nombre de ses maïs lui arrivent à peine à l’épaule – ils atteignent normalement les trois mètres. Face à cette situation, le président du syndicat agricole majoritaire FNSEA, Arnaud Rousseau, a appelé à des «mesures urgentes» face «l’urgence climatique» lors d’un déplacement en Aveyron début août. Évoquant des pertes de «plus d’un milliard d’euros» pour l’élevage, le céréalier a demandé au gouvernement de mobiliser l’armée pour transporter les fourrages (comme lors de la sécheresse de 1976) et de développer le stockage d’eau. Depuis le début de l’été, la Coordination rurale (deuxième syndicat agricole, dont des membres sont proches de l’extrême droite) exhorte plus franchement à contourner les interdictions d’irrigation prises dans de nombreux départements, afin de «sauver les cultures qui peuvent encore l’être». La Confédération paysanne (troisième syndicat agricole, proche de la gauche et des écologistes) appelle quant à elle à privilégier l’agroécologie : diversification des fourrages, plantation de haies, développement de races rustiques plus résistantes… «Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.» «Il va falloir prioriser l’eau pour abreuver les troupeaux, irriguer les maraîchers, les arboriculteurs, mais pas pour faire des cultures d’exportation», prône Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne. Cette dernière pointe aussi du doigt les méthaniseurs, des infrastructures qui produisent du gaz et alimentées, en partie, par des cultures fourragères : «C’est une hérésie qu’il y ait une concurrence entre alimentation humaine et production énergie, surtout en période de crise.» Du côté du gouvernement, des instructions ont été délivrées aux préfectures pour autoriser la fauche et le pâturage des jachères, ces parcelles de végétation favorable à la biodiversité et obligatoires pour obtenir des aides européennes. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a annoncé un vaste plan d’aides pour l’agriculture (élevage, mais aussi maraichage, grandes cultures…), qui doit être détaillé fin août. En attendant, la solidarité s’organise comme elle peut, avec des convois ou des bourses d’échanges de fourrages. L’opération est plus complexe en bio, car la nourriture du bétail doit aussi être cultivée en agriculture biologique. «On a un groupe où chacun met des annonces, explique Anthony Cocagne, qui est aussi membre des Jeunes agriculteurs (syndicat allié à la FNSEA). Je préfère anticiper pour ne pas me retrouver coincé, la perte économique va être énorme si je ne complète pas dès aujourd’hui.» Pour sécuriser ses stocks, l’éleveur a réussi à trouver 50 tonnes de céréales et 80 tonnes de foin, achetées à des fermes voisines. Une dérogation exceptionnelle a aussi été mise en place pour permettre aux éleveur·ses bios d’acheter des fourrages conventionnels, mais il espère ne pas avoir à y recourir. Désormais, il attend le retour de la pluie, une éventuelle repousse des prairies, et des jours meilleurs pour sa ferme : «Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.» Texte intégral (1748 mots)

«Le pâturage de jour a cessé presque partout»


Armée, jachères et méthaniseurs

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