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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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09.06.2026 à 18:13

«Cette équipe avance comme un rouleau compresseur» : à Carpentras, le maire RN met fin à la ferme municipale bio pour les cantines

Pierre Isnard-Dupuy

Texte intégral (1627 mots)
Les cultures de la ferme municipale de Carpentras, en 2025. © DR

«Je suis anéanti. C’était notre plus beau projet.» Olivier Ceyte, ancien élu divers gauche à l’agriculture de la mairie de Carpentras (Vaucluse), est amer. La ferme municipale qui alimentait depuis 2023 les cantines scolaires de cette commune de 30 000 habitant·es a été arrêtée, le 1er juin. Telle a été la décision du nouveau maire Rassemblement national (RN), Hervé de Lépinau, élu avec un peu plus de 50% des suffrages au second tour des municipales 2026.

La ferme était en gestion directe par une régie agricole, au sein de laquelle deux agents cultivaient des légumes bio sur deux hectares. «On fournissait 25% des légumes servis dans les 1 600 repas quotidiens des enfants, avec un objectif de 100% à terme grâce à une surface totale de 6,5 hectares», explique Olivier Ceyte. S’appuyant, entre autres, sur cette production, la restauration collective proposait 42% de produits bio, bien au-delà des 20% imposés par la loi Égalim de 2018.

«Le 20 mai, les agents ont été informés qu’il n’y aurait plus de régie agricole le 1er juin», ne décolère pas l’ex-élu. Hervé de Lépinau a décidé seul, sans aucun débat en conseil municipal ni consultation du personnel de la mairie, des communautés éducatives et des familles. Pour se justifier, il invoque des raisons budgétaires ; un argument sur lequel s’est aussi appuyé le conseil municipal, vendredi, pour voter la suppression de 300 000 euros de subventions à des associations culturelles et sociales, dont 3 000 euros retirés au Planning familial.

Au sujet de la régie agricole, le cabinet du maire explique à Vert que les finances de la Ville garantissent une «faible capacité d’auto-financement» et que le «niveau de dépenses obligatoires est élevé», en conséquence de quoi elle «ne pouvait pas se permettre de poursuivre cette activité». Et de préciser : «Les deux agents ont été repositionnés sur des missions essentielles de la collectivité, en manque de personnel.»

Dans sa réponse à La Provence, la nouvelle municipalité RN donne un indice sur sa priorité : «La situation financière de la ville fait qu’elle doit se recentrer sur les missions régaliennes.» Autrement dit, cap sur la sécurité – même si le terme «régalien» se rapporte plutôt aux politiques d’État : surveillance des frontières, armée, police nationale…

«Moins cher qu’un rond-point»

Les ancien·nes élu·es en charge de ce projet dénoncent une posture idéologique. «Le RN n’a de cesse de casser toutes nos réalisations. Cette équipe avance comme un rouleau compresseur, affirme Michel Blanchard, l’ancien élu (Les Écologistes) à la restauration collective. Elle fait comme si la restauration collective pouvait être un centre de profits, alors que c’est un centre de coûts. Elle prétend économiser quelques sous au détriment de la santé des enfants.»

«Ça nous a coûté 80 000 euros d’investissements. C’est moins cher qu’un rond-point. Notre chance, c’est que nous avions déjà le foncier, contrairement à la commune de Mouans-Sartoux [dans les Alpes-Maritimes, NDLR], que nous avons prise comme modèle», expose Olivier Ceyte, l’ex-élu à l’agriculture.

La ferme s’était établie au lieu-dit La Denoves, sur la commune voisine de Monteux. Carpentras avait bénéficié d’un legs de cette propriété en 1840, à quatre kilomètres de son centre-ville. «Déjà, c’était à Monteux», et donc pas sur le territoire communal, a argumenté la municipalité RN auprès de La Provence, pour justifier sa décision d’arrêter la ferme.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres»

À la place, elle envisage «diverses options pour le devenir de ce foncier agricole», comme des «jardins familiaux» ou «une mise à disposition à un agriculteur auprès duquel la ville pourrait se fournir à l’avenir», comme elle l’écrit à Vert. Et de promettre que les légumes seront remplacés par «des produits agricoles de qualité similaire».

«Ça ne tient pas. Pour des jardins, ce sera aussi un éloignement pour les Carpentrassiens, générant des déplacements carbonés», juge Michel Blanchard. Par ailleurs, La Denoves continue d’abriter un centre aéré de la Ville de Carpentras. En outre, installer des agriculteur·ices fournissant la commune, c’est ce qui a déjà été fait avant la création de la régie publique. «Il fallait un marché pour chaque produit, c’était très compliqué ; et puis le délai de paiement aux agriculteurs était trop long, ce qui ne leur a pas donné envie de continuer», rembobine Olivier Ceyte.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres. Avant de prendre une décision, il faut regarder ce qu’est le projet. La régie fonctionnait bien et coopérait dans le réseau national des fermes publiques», regrette Gilles Pérole, président de ce réseau d’une cinquantaine de fermes et adjoint à l’alimentation à Mouans-Sartoux (divers écologistes). «J’ai proposé à Carpentras d’échanger. D’autres statuts que la forme publique sont possibles : on a eu deux autres communes qui ont changé de majorité et qui ont voulu stopper leur ferme. Après échanges, elles ont changé d’avis, défend Gilles Pérole. Pour moi, c’est une politique qui dépasse les postures et les étiquettes. Dans les Alpes-Maritimes, des communes UDR [le parti d’Éric Ciotti, allié au RN, NDLR] ont leurs fermes et les défendent mordicus.»

La fin d’une politique pédagogique et sociale

Les ancien·nes élu·es tiennent à rappeler que leur projet était aussi pédagogique et social. «On faisait venir les enfants sur les terres pour faire des récoltes qu’ils allaient ensuite manger. Il y a des enfants qui ne savent pas ce qu’est une salade ou une tomate», expose l’ancien élu à l’agriculture. Les agents de la régie commençaient aussi à se rendre dans les écoles pour installer des potagers et planter des arbres fruitiers avec les élèves. «Cette politique permettait aussi d’offrir un repas de qualité à des enfants qui parfois n’en ont qu’un ou deux dans la journée, pas toujours très équilibrés», expose Michel Blanchard, l’ex-élu à la restauration collective. Les produits de la ferme devaient aussi bénéficier aux plus pauvres : «Cet été, je voulais faire des paniers qui auraient été donnés sur critères sociaux, avec le Centre communal d’action sociale», soupire Olivier Ceyte.

Côté parent·es d’élèves, presque aucune réaction : ni sur la place publique, ni sur les réseaux sociaux – hormis quelques commentaires d’indignation sous les posts Facebook d’Olivier Ceyte. Nous avons contacté une dizaine d’associations de parent·es d’élèves, sur autant d’écoles, sans qu’aucune ne souhaite s’exprimer. Les quelques parents avec qui nous avons échangé regrettent ce choix municipal. «J’ai appris cette fermeture brutale. Je trouve ça hyper dommage de mettre fin à cette tentative pour des produits locaux et de qualité», nous confie une mère d’élève d’une école du nord de la commune, qui a souhaité rester anonyme.

«C’était moins cher, c’était bio. C’est juste du clientélisme pour les agriculteurs fachos qui votent pour lui [Hervé de Lépineau, NDLR]. Les outils de démocratie participative, c’est fini aussi. C’est comme ça, quand on met le feu dans les urnes, ça brûle», réagit un père du sud de Carpentras, qui a lui aussi demandé l’anonymat. Pour Michel Blanchard, «la vision de l’agriculture de l’extrême droite n’est pas celle de l’avenir pour le bien-être et la santé». Élu député en 2022, Hervé de Lépinau n’a transmis des questions au gouvernement en matière d’agriculture que pour défendre l’usage de pesticides – interdit ou en passe de l’être – sur les emblématiques cultures de fraises et de cerises de la région.

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09.06.2026 à 11:53

Les 100 plus grandes entreprises européennes consacrent 30 fois plus d’argent à leurs actionnaires qu’à la transition écologique

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (579 mots)
Des militant·es d’Oxfam lors de la marche Climat, justice, libertés, le 28 septembre 2025 à Paris © Mary-Lou Mauricio/Vert

Alors que les inégalités se creusent dans plusieurs pays d’Europe, dont la France, l’ONG Oxfam rappelle dans un rapport publié ce mardi que «les plus grandes entreprises européennes ne sont pas de simples spectatrices», au contraire. Après avoir passé à la loupe les écarts de rémunération, la manière dont les bénéfices sont redistribués ou encore les montants investis dans la transformation écologique des 100 plus grandes entreprises européennes, Oxfam estime qu’elles constituent aujourd’hui «des viviers d’inégalités».

Priorité aux actionnaires et aux PDG

Parmi les indicateurs clés, l’ONG relève qu’entre 2022 et 2024, ces multinationales ont versé, en moyenne, 70% de leurs bénéfices à leurs actionnaires. En 2024, ces sommes ont atteint 387,6 milliards d’euros, soit le double du budget de l’Union européenne pour 2026. Selon Oxfam, cela représente une augmentation des dividendes de 139% sur vingt ans, tandis que les salaires nominaux moyens ont augmenté de 69% sur la même période.

Dans le même temps, l’ONG constate que l’écart entre la rémunération des PDG et celle des salarié·es s’est aussi creusé entre 2022 et 2024. En 2024, un·e dirigeant·e de ces entreprises a empoché en moyenne 6 millions d’euros, soit 78 fois plus qu’un·e de ses salarié·es, avec un record à 22 millions d’euros pour l’ex-PDG de Stellantis, Carlos Tavares. À noter que des entreprises françaises telles qu’EDF, SNCF ou Crédit mutuel s’illustrent par des écarts de rémunération beaucoup plus faibles, inférieurs à 10 pour 1.

Priorité au CO2

En 2024, les 100 plus grandes entreprises européennes ont émis la bagatelle de 10 001 millions de tonnes de CO2 équivalent (CO2e), soit près de 20% des émissions mondiales totales. Et 58 d’entre elles ont vu leurs émissions directes et indirectes (correspondant aux scopes 1, 2 et 3) augmenter entre 2022 et 2024. Pourtant, les investissements alloués à leur transformation écologique restent dérisoires. À peine la moitié d’entre elles ont d’ailleurs consenti à publier des données à ce sujet.

Quand c’est le cas, les chiffres révèlent qu’elles ont versé en moyenne 32 fois plus à leurs actionnaires qu’elles n’ont investi dans la transition. Ce rapport atteint 838 fois plus chez le français Saint-Gobain, qui fabrique des matériaux de construction, et 108 fois plus chez le groupe de cosmétiques L’Oréal. À l’inverse, Oxfam souligne que les dépenses d’investissements «verts» d’EDF représentaient 23 fois les rendements versés aux actionnaires en 2024. Alexandre Poidatz, responsable des campagnes Climat et inégalités chez Oxfam, conclut : «Les inégalités ne sont donc pas inévitables : c’est un choix.»

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09.06.2026 à 11:31

Les températures remontent en fin de semaine : doit-on s’attendre à un nouvel épisode caniculaire ?

Mathilde Picard

Texte intégral (661 mots)
29 mai 2026, à Paris. La vague de chaleur qui a frappé l’Hexagone en mai n’a pas épargné la capitale. © Telmo Pinto/NurPhoto via AFP

Ces derniers jours, après un épisode caniculaire historique, une influence océanique a apporté des températures fraîches et un temps parfois pluvieux sur tout le territoire hexagonal. Alors que le mercure devrait rester bas jusqu’à jeudi, un anticyclone positionné au-dessus de l’Europe de l’Ouest inversera la tendance à partir de vendredi.

De hautes pressions atmosphériques feront grimper le thermomètre jusqu’à 30 degrés Celsius (°C) samedi dans le sud et l’ouest du territoire. «Ce sont des températures un peu au-dessus des normales de saison, mais loin de ce qu’on a connu lors de l’épisode de fin mai, tant en termes de valeurs absolues que d’anomalies saisonnières», précise à Vert Adrien Warnan, prévisionniste à Météo-France.

Prévision de Météo-France pour ce dimanche après-midi. Les températures avoisineront les 30°C. © Météo-France

Du 21 au 29 mai, l’épisode caniculaire qui a frappé la France avait atteint des pics à 35°C, voire 39°C localement. Cette chaleur était exceptionnelle par sa précocité, sa durée et son intensité : les valeurs étaient bien au-dessus des normales. Sans équivalent, donc, avec la météo annoncée pour ce week-end. Les températures devraient rester entre 3 et 5°C au-dessus des normes de saison, et il est encore difficile de savoir si cette anomalie perdurera dans le temps.

Des températures encore imprévisibles

«Le risque que l’on atteigne de nouveau les 35°C la semaine prochaine existe bien, explique Adrien Warnan. Mais les probabilités ne sont pas assez fortes pour que l’on puisse l’assurer.» Les prévisions météorologiques reposent sur des modèles établis par les expert·es de Météo-France. Le tout est de savoir si l’anticyclone maintiendra des températures importantes sur l’Hexagone, voire créera un dôme de chaleur (une sorte de couvercle), ou s’il se rabattra sur les régions du sud de l’Europe.

Le réchauffement climatique rend les vagues de chaleur plus probables et plus intenses. Mais, pour le moment, «les signaux qui indiqueraient le retour d’un épisode de chaleur s’allument puis se baissent plusieurs fois par jour», rapporte le spécialiste. «Quand nous avons trop d’oscillations, nous préférons rester prudents sur la prévision ; nous pouvons seulement annoncer le retour d’un temps estival», souligne-t-il.

Ce qui est certain, c’est que le sud et l’ouest de l’Hexagone seront les plus touchés. Comme souvent lors des hausses de températures, la vague de chaleur qui s’approche vient de la péninsule ibérique et a plus de risques de se maintenir sur la partie sud du territoire. Le nord, lui, devrait être relativement épargné.

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09.06.2026 à 10:28

Guerre en Ukraine, l’immense défi de la reconstruction : «Fabriquer des pavés à partir des décombres, c’est possible»

Constance Derouin

Texte intégral (1616 mots)
Dans le quartier de Saltivka, à Kharkiv (Ukraine), un immeuble endommagé par les bombardements a été démoli. © Constance Derouin/Vert

Quatre ans après son invasion par la Russie, l’Ukraine fait face à un enjeu colossal : dans les territoires sinistrés par les combats, des millions de tonnes de décombres s’entassent. Selon le programme des Nations unies pour le développement, «les débris sont devenus l’un des obstacles principaux à la reconstruction et au retour des habitants». Dans un pays où recycler reste un défi, une coalition d’ONG s’est mise en tête d’utiliser les gravats pour rebâtir les immeubles bombardés.

À Kharkiv, à 30 kilomètres du front, les drones et tirs d’artillerie pleuvent quotidiennement : environ 30% des bâtiments ont été détruits ou endommagés. La ville comptait 1 400 000 habitant·es avant 2022 – sa population actuelle est difficile à estimer à cause des afflux réguliers de réfugié·es des villages voisins. Dans le quartier de Saltivka, les immeubles s’étendent à perte de vue… quand ils sont encore debout.

200 000 tonnes de décombres

Kostyantyn Korotych, directeur adjoint en charge du logement à la mairie de Kharkiv, supervise la démolition des bâtiments les plus endommagés par les frappes russes. Parmi eux, un Brejnevki des années 1970 (du nom de Léonid Brejnev, alors premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique), immeuble typique de l’architecture locale. On ne distingue plus que ses fondations et quelques débris qui ont échappé à la pelleteuse. Au milieu des morceaux de béton, une photo de classe abîmée, la trousse d’une écolière et des fragments de carrelage. Les gravats ont été transportés hors de Saltivka, à Dergatchi, ville en périphérie de Kharkiv.

Dans le quartier de Saltivka, à Kharkiv (Ukraine), cet immeuble de seize étages est en cours de démolition. 72,1% des matériaux pourraient être recyclés. © Constance Derouin/Vert

Pour s’y rendre, direction le nord et la frontière avec la Russie. Plus on s’en approche, plus la route est parsemée d’éclats d’artillerie. Le pick-up serpente entre les herses et les checkpoints militaires, dissimulés sous des filets kaki. On quitte la route principale pour une piste cabossée, empruntée par une file de camions-bennes. 350 poids lourds y convoient chaque jour, déversant les gravats des bâtiments de Kharkiv démolis par les bombardements.

200 000 tonnes de décombres s’étendent déjà sur ce terrain de 20 hectares. Au milieu des morceaux de béton armé, on retrouve les mêmes fragments de carrelage qu’à Saltivka. Et, toujours, des effets personnels.

Au milieu des gravats, les pelleteuses ont aussi emporté les effets personnels ensevelis par les bombardements. Ici, la chaussette d’un enfant, et un cahier. © Constance Derouin/Vert

Au pied de chaque monticule, des pancartes affichent les numéros et noms des rues où ces débris ont été ramassés. Ivanna Nazarenko, de l’entreprise communale de gestion des déchets de Kharkiv, précise : «Lorsque nous serons en capacité de les recycler pour en faire de nouveaux matériaux, nous aimerions utiliser ces débris pour reconstruire au même endroit les immeubles détruits. Ça compte pour les gens.»

«Aucun système de recyclage fonctionnel»

Recycler les décombres semble à des années-lumière du contexte actuel de gestion des déchets et des pratiques de recyclage en Ukraine. Anna Ackermann, coordinatrice de la coalition Build Ukraine back better (qui permet de coordonner l’action des multiples ONG engagées dans la reconstruction du pays), déplore : «Aujourd’hui, et c’était déjà le cas avant 2022, nous n’avons aucun système de recyclage fonctionnel en Ukraine ; c’est un très gros problème.» Selon la Banque mondiale, seulement 3 à 8% des déchets sont recyclés dans le pays. Plutôt que de dissimuler les stigmates de la guerre, la société municipale de recyclage avance donc à contre-courant, et désire s’appuyer sur cette ressource immédiate.

Dans la décharge de Dergatchi, en périphérie de Kharkiv, les décombres sont entreposés selon leur rue d’origine. © Constance Derouin/Vert

Un petit miracle entoure ces Brejnevki désormais réduits en gravats : ils ne contiennent pas d’amiante (un matériau utilisé dans la construction jusqu’à la fin des années 1990, puis interdit en raison de sa dangerosité pour la santé). «On n’a pas ce problème avec les immeubles collectifs soviétiques, souligne Ivanna Nazarenko. En URSS, l’amiante était surtout présente dans les maisons individuelles.» Cela permet la réutilisation de ces décombres dans la fabrication de nouveaux matériaux. Ces immeubles en série présentent aussi les mêmes caractéristiques de construction, ce qui a permis à la municipalité d’établir le profil type de chacun d’entre eux : le taux de recyclabilité de l’immeuble démoli à Saltivka est de 70,9%.

«Lorsque la guerre sera finie, beaucoup de gens reviendront à Kharkiv, et il manquera des logements. Ces débris seront une nouvelle ressource en matériaux», espère Ivanna Nazarenko. Car l’heure n’est pas encore à la reconstruction : les bombardements trop fréquents endommageraient les nouveaux bâtiments et rendraient ce chantier interminable. D’ici là, le béton concassé de Saltivka est déjà utilisé de manière informelle par la municipalité pour le remblai des routes de la région de Kharkiv. Les bombardements y ont créé des cratères ; et le froid a formé des nids-de-poule, aggravés par le passage des convois militaires.

Une ligne de concassage mobile permet de produire du gravier destiné au remblai des routes de la région. © Constance Derouin/Vert

À Kyiv, capitale ukrainienne, ces amas de gravats font aussi remuer les méninges. L’ONG Rethink, déjà engagée dans l’économie circulaire avant l’invasion russe de 2022, consacre désormais ses recherches au secteur de la reconstruction. Natalie Fadeeva, cheffe de projet, justifie ce virage : «Le secteur du bâtiment est responsable de 40% des émissions de CO2 [à l’échelle mondiale, NDLR] et, en Ukraine, la quantité de décombres est un réel enjeu, alors l’innovation pourrait être un moyen de remédier à ces deux problèmes.»

L’accession à l’Union européenne en ligne de mire

Le 10 avril dernier, Rethink a lancé la production pilote de pavés fabriqués à partir de gravats de la région de Kyiv. À Borodianka ou à Dmytrivka, des communes en périphérie de la capitale, le passage des troupes russes a laissé des plaies béantes dans les quartiers résidentiels. Un premier projet de recherche, financé par le Royaume-Uni et en partenariat avec plusieurs universités britanniques, a déjà permis de produire des poudres de béton recyclé sans amiante, après cuisson à haute température.

Dans les bureaux de l’ONG Rethink, à Kyiv, des échantillons de poudres de débris recyclés et de briques. © Constance Derouin/Vert

Les premiers pavés recyclés produits à partir de ces poudres ont une autre finalité : «L’idée, c’est aussi montrer aux municipalités, entreprises et pouvoirs publics que fabriquer des pavés à partir des décombres, c’est possible», insiste Natalie Fadeeva. Un travail de sensibilisation est nécessaire : «Les architectes sont réticents à utiliser des matériaux recyclés. En Ukraine, ce n’est pas une pratique répandue.» Rethink testera plusieurs types de combinaisons chimiques afin de générer un matériau qui pourrait ensuite être commercialisable.

Avant l’automne, ces pavés devraient être utilisés pour la construction de premiers chemins piétons. Avec l’espoir de généraliser l’utilisation de ces nouveaux matériaux une fois un cadre légal posé. L’ONG a le regard tourné vers l’avenir : «Nous devons uniformiser nos lois et pratiques en matière de construction durable, en vue d’une éventuelle accession à l’Union européenne.»

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