Anne-Claire Poirier
Avec ses 17 milliards d’euros d’impôts en plus et 26 milliards de dépenses en moins, c’est un projet de budget plus impopulaire que jamais qui entame son marathon au Parlement, ce mercredi. C’est peu dire que les débats s’annoncent longs et houleux jusqu’au 17 décembre, date limite pour trouver un accord. À tel point que c’est la copie présentée par le gouvernement qui risque, in fine, d’être mise en application telle quelle, par le biais d’ordonnances. En effet, course à la présidentielle oblige, aucun parti n’a l’intention de faire de compromis cette année, réduisant à néant les chances de voir une autre version du texte adoptée. La proposition du gouvernement est vertement critiquée, notamment pour la diète qu’elle prévoit d’imposer aux familles (gel des APL et des prestations familiales), aux fonctionnaires (gel du point d’indice), aux retraité·es (gel des retraites à partir de 1 260 euros par mois), aux malades (baisse des montants remboursés par la sécurité sociale) ou encore aux étranger·es (délai d’un an en France avant d’accéder à certaines prestations sociales)… alors que rien n’est prévu pour mettre les plus hauts revenus à contribution.
Dans ce contexte, la stabilité des moyens annoncés pour l’écologie pourrait passer pour une victoire. Qu’en est-il vraiment ? En 2027, les moyens alloués à l’écologie (environ 25 milliards d’euros) resteront «globalement stables par rapport à 2026, ce qui représente un effort notable au regard de la situation budgétaire que connaît notre pays», s’est félicitée la ministre de la transition écologique, Monique Barbut. En 2023, le rapport Pisani-Mahfouz commandé par Matignon préconisait une hausse drastique des dépenses publiques en faveur du climat (entre 25 et 34 milliards d’euros de plus par an d’ici à 2030). Après avoir régulièrement alerté en 2026 contre les baisses récurrentes de moyens et d’autonomie, les salarié·es des agences publiques dédiées à la transition écologique n’ont manifestement pas été entendu·es. L’Agence de la transition écologique (Ademe), le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), l’Office français de la biodiversité (OFB) ou encore les parcs nationaux perdront quelque 160 emplois (équivalents temps plein) supplémentaires en 2027, sur environ 10 000. Après avoir échappé de justesse à une réforme controversée en 2026, l’Ademe (principal opérateur de la «transition écologique») n’esquive pas une nouvelle baisse de son budget d’intervention. Après être passé de 1,3 milliard en 2024 à 1 milliard en 2026, le voilà raboté de 30% supplémentaires en 2027 (page 265). Les 350 millions d’euros de baisse sont dus principalement à l’amputation du fonds chaleur, qui subventionne la production de chaleur et de froid renouvelable, dans un secteur encore majoritairement perfusé aux énergies fossiles (gaz, fioul, charbon). Comme en 2026, l’enveloppe consacrée à la rénovation énergétique se réduit de nouveau de 15% (en crédits de paiement), pour atteindre 1,2 milliard d’euros. Cette diminution est notamment liée au dernier «recentrage» des aides, annoncé en septembre, avec la fin des subventions pour certains «gestes» : travaux d’isolation thermique, installation d’équipements de chauffage fonctionnant au bois, à la biomasse ou à l’énergie solaire. En réponse aux incendies records de cet été, le programme «forêt», en charge notamment du reboisement des forêts incendiées, hérite de 36 millions d’euros supplémentaires (pour atteindre 417 millions, page 345). Les moyens financiers de la sécurité civile augmentent, eux, de 25%, passant de 875 à 1 milliard d’euros (page 351). Alors que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) croule sous les demandes d’autorisation de mise sur le marché (AMM) émanant des industriels de l’agrochimie, le gouvernement annonce conforter ses moyens en augmentant la taxe dont ils doivent s’acquitter lorsqu’ils lui soumettent une autorisation de commercialiser un pesticide. Les recettes de cette taxe devraient passer de 10 à 23 millions d’euros (dont 17,5 reversés à l’Anses), selon le projet de loi (page 146). L’Agence reçoit en outre 4 millions d’euros de nouveaux crédits pour surveiller les PFAS (ou «polluants éternels») dans les aliments. Le Fonds vert, qui subventionne les projets de transition écologique des collectivités, fait partie des rares gagnants du budget 2027, avec 150 millions d’euros de rab par rapport à 2026 (page 345). Comme promis cet été – quand la France suffoquait –, son budget atteint donc un milliard d’euros (contre 2,5 milliards en 2023). Alors que tout le monde – ou presque – est prié de se serrer la ceinture, le gouvernement a décidé d’alléger la surtaxe instaurée en 2025 sur les bénéfices des grandes entreprises (plus d’1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires en France). Son rendement devrait s’en trouver réduit de 2,5 milliards d’euros (tombant à 5 milliards d’euros), «alors même qu’on sait qu’elles contribuent moins que les autres entreprises», s’est indignée l’économiste Anne-Laure Delatte sur les réseaux sociaux. Le gouvernement n’a pas souhaité intégrer de taxe sur les profits exceptionnels générés par les entreprises pétrogazières depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Au premier semestre 2026, TotalEnergies a par exemple engrangé près de 10 milliards d’euros de bénéfices. Mais pour dissuader le gouvernement de taxer ses profits, la major menace de suspendre le plafonnement des prix dans ses 3 300 stations-service françaises. Un geste à 200 millions d’euros. Rigueur oblige, le gouvernement propose d’alourdir la fiscalité sur les bénéfices des sociétés concessionnaires des autoroutes et des aéroports qui «présentent les niveaux de rentabilité les plus élevés». Il espère ainsi voir passer le rendement annuel de la taxe à 1,4 milliard d’euros, en hausse d’environ 800 millions d’euros (page 85). Malgré l’impact environnemental disproportionné de cette activité, le gouvernement n’a pas repris l’idée d’une taxe sur les croisières, élaborée par l’association Transport & Environment et défendue par les Écologistes au Sénat l’an passé. Elles et ils estimaient alors qu’une taxe de 15 euros par passager·e et par jour de croisière permettrait de récolter 100 millions d’euros par an. Jusqu’ici exempt de tout prélèvement fiscal, le kérosène pourrait faire l’objet d’une taxe spécifique, envisage le gouvernement dans son projet de budget (page 98). Les recettes serviraient à soutenir les «carburants d’aviation durable», dont le développement est controversé. Largement hypothétique à ce stade, la taxe n’a même pas été chiffrée par le gouvernement. En parallèle, le secteur de l’aérien continue de profiter d’exonérations fiscales massives, qui privent la France de plusieurs milliards d’euros chaque année, rappelle l’association Transport & Environment. Par exemple, le projet de budget pour 2027 prévoit d’exempter l’aéroport de Strasbourg (Bas-Rhin) de taxe sur les billets d’avion pour inciter les parlementaires européen·nes à choisir ce mode de déplacement (page 84). Le gouvernement inaugure un programme dédié au «Soutien financier au nouveau nucléaire» dans son projet de budget. La mise de départ, 137 millions d’euros, servira notamment à couvrir les intérêts du prêt bonifié que la Caisse des dépôts et consignations a octroyé à EDF pour financer la construction de ses six prochains réacteurs EPR2. En contraste, le gouvernement espère dégager 120 millions d’euros d’économies en s’attaquant aux «rentes potentielles» de certains projets photovoltaïques ou de biogaz (page 236). Concrètement, le gouvernement compte auditer environ 8 000 projets photovoltaïques déjà construits pour diminuer ou supprimer leurs subventions en cas de «sur-rémunération». Le tout alors que la filière est déjà plongée dans une crise profonde à la suite des reniements du gouvernement. Texte intégral (2136 mots)

Des moyens «globalement stables»…
…mais (encore) des emplois en moins
-30% sur le budget de l’Ademe
-15% sur MaPrimeRenov’
Après les incendies, des moyens en plus pour la forêt
Hausse de la taxe sur les demandes d’autorisation de pesticides
Légère hausse du Fonds vert
Les grands groupes épargnés
Rien sur les superprofits des entreprises pétrogazières
Hausse de la taxe sur les sociétés d’autoroutes
Rien sur la taxe croisière
Vers une taxation du kérosène ?
Exonérations fiscales pour l’aérien
Coup de pouce au nouveau nucléaire
Coup de rabot sur les renouvelables
Mathilde Picard, Dario Nadal
«On n’a pas de profs, on est dans des classes surchargées, on a des problèmes au niveau de l’hygiène…» Mariama, élève du lycée Maurice-Utrillo de Stains (Seine-Saint-Denis), liste à Vert toutes les raisons qui l’ont poussée à venir tôt ce mardi matin devant son établissement. Elle désigne les bâtiments derrière la grille. «Certains de nos cours ont lieu dans les préfabriqués : qu’il pleuve ou qu’il neige, il fait extrêmement froid en hiver et chaud l’été», décrit l’adolescente. Comme elle, des dizaines de milliers de lycéen·nes se sont rassemblé·es devant leur établissement pour réclamer de meilleures conditions pour étudier. «On n’a pas les conditions pour travailler, on se sent délaissé par la société alors qu’on est les adultes de demain», s’indigne la jeune femme. La colère lycéenne, née à Créteil (Val-de-Marne) le 17 septembre, s’est propagée dans toute la France. Après plusieurs jours de blocages de nombreux établissements, ce mardi a été marqué par des manifestations dans plusieurs villes, dans l’Hexagone et en outre-mer. Selon le ministère de l’intérieur, 256 000 manifestant·es se sont mobilisé·es dans le pays. Les organisations syndicales évoquent 450 000 personnes. Au total, 891 lycées sur 3 700 ont vu leurs cours «être suspendus, soit totalement, soit partiellement, toutes causes confondues», a indiqué le ministère de l’éducation nationale. Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert Paris, le 6 octobre 2026. Le mouvement lycéen a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale. © Dario Nadal/Vert À Paris, le cortège qui s’est élancé place de la République a réuni 56 000 personnes. Parents, professeur·es, étudiant·es et syndicalistes ont rejoint les lycéen·nes pour exiger davantage de moyens pour l’éducation nationale. Le délabrement de nombreux établissements est au cœur des revendications. Des vidéos tournées par les professeur·es et élèves des lycées Paul-Éluard, à Saint-Denis, ou Blaise-Cendrars, à Sevran, révèlent des plafonds effondrés, des fuites d’eau, des moisissures ou encore un manque de matériel. «On est là en soutien, pour dire au gouvernement d’écouter cette jeunesse, raconte à Vert Rémi (il n’a pas donné son nom), enseignant en histoire-géographie, syndiqué SNES-FSU dans un lycée de Chelles (Seine-et-Marne). Pour elle, faire des études va être compliqué, le réchauffement climatique va nuire à son avenir, on n’a pas beaucoup d’espoir à lui apporter et, là, cette jeunesse se relève parce qu’elle a envie de créer un autre monde.» «Ce n’est pas parce qu’on est dans le 93 [la Seine-Saint-Denis, NDLR] qu’on est forcément des bandits, s’indigne Jenna, 14 ans, en seconde professionnelle métiers de la construction durable du bâtiment et des travaux publics à Saint-Denis. On veut juste être là pour avoir une bonne éducation, aller au lycée, pouvoir obtenir nos vœux dans Parcoursup.» La plateforme pour faire son choix d’études supérieures essuie de nombreuses critiques. «Parcoursup brise nos rêves, et c’est encore pire quand on vient des quartiers populaires», explique Koumba, en terminale au lycée Jean-Jaurès de Montreuil. Place de la République, le collectif écologiste Extinction Rebellion a grimpé sur la statue de Marianne pour y accrocher le message «Lycées délaissées, jeunesse sacrifiée», en soutien au mouvement. Nombre de syndicats ont appelé à rejoindre la mobilisation. Outre ceux de l’éducation nationale, le syndicat agricole Confédération paysanne était présent dans plusieurs rassemblements en France. L’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche a souligné que «l’expression lycéenne et étudiante doit pouvoir se faire sans entrave et dans un cadre démocratique, pacifique, libre et serein». Depuis ses débuts, la mobilisation a connu une répression exceptionnelle. Le ministère de l’intérieur a annoncé que 5 000 personnes avaient été placées en garde à vue, essentiellement des mineur·es. À titre de comparaison, 12 000 personnes avaient été interpellées en six mois de mobilisation des Gilets jaunes. À Tours (Indre-et-Loire), la semaine dernière, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil lors d’un blocage ; lundi, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade à Lens (Pas-de-Calais). Un autre a eu la mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), après un tir de grenade lacrymogène. Au total, 215 élèves ont été blessé·es. La police des polices a ouvert dix enquêtes dans le cadre de ces manifestations. Le ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, a parlé de «drame» et a annoncé le lancement, depuis lundi soir, d’une plateforme où les élèves pourront «dire leurs difficultés et leurs attentes», jusqu’au 23 octobre. Ce mardi, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a exprimé sa «vive inquiétude» sur le «recours disproportionné à la force». Sans annoncer de moyens financiers pour l’éducation nationale, le premier ministre Sébastien Lecornu a indiqué ce mardi après-midi que les cours seront suspendus jusqu’à la fin de la semaine pour organiser «un temps de démocratie interne» dans les lycées. À un peu plus de six mois de la présidentielle – élection qui verra certain·es des lycéen·nes voter pour la première fois –, cette mobilisation s’étire dans un climat politique et social particulièrement tendu, sur fond de hausse des prix et de recherche de coupes budgétaires. Un enjeu que les jeunes participant·es à la manifestation de Paris ont bien compris. «On est à bout, et ce n’est même pas que nous : ce sont les ouvriers, les pompiers, les agriculteurs, les étudiants, précise Koumba. J’ai peur de ne pas pouvoir nourrir mes enfants plus tard, de ne pas pouvoir payer l’essence, de faire des études que je n’aime pas… Ce sont tous les Français qu’Emmanuel Macron doit écouter.» Texte intégral (2251 mots)

Syndicats, parents et professeurs en soutien

Plus de 5 000 gardes à vue

Loup Espargilière
Imagine, tu as 16 ans en 2026, et… toute ta vie, tu n’as connu que des crises : financière, économique, climatique, démocratique, inflation, Gilets jaunes, etc. Tu n’as aucune idée de comment tu paieras un loyer pour tes études. D’ailleurs tu n’as même pas encore choisi un métier que tu sais déjà que ton boulot sera bientôt remplacé par une IA. Tu t’attends à galérer encore plus que tes parents. Non seulement tu es certain·e de ne jamais toucher de retraite, mais en plus tu es à peu près sûr·e de mourir avant ça (au choix) de : la guerre, l’IApocalypse, le climat, une pandémie, etc. Tu es né·e dans un monde post-11 septembre 2001, où la suspicion et la surveillance sont partout. Tu n’as pas connu l’extrême droite à moins de 20% aux élections, ni l’époque où le racisme était massivement rejeté dans les médias et où Pascal Praud était journaliste sportif. Tu as passé l’année de tes 10 ans enfermé·e chez toi, au lieu d’être tout le temps fourré·e avec tes copains/copines. Pendant des mois, ta seule fenêtre sur le monde, c’étaient les réseaux sociaux, et on t’explique que tu as un problème avec ça. Tu sais que l’eau, l’air et la nourriture sont contaminés par des milliers de substances, que la France est championne du monde des cancers, que la crise climatique peut tuer des milliers de Français·es chaque année… et les adultes «raisonnables» ont l’air de s’en foutre. Depuis trois ans, tu assistes en direct au premier génocide du 21ème siècle… et les adultes «raisonnables» ont aussi l’air de s’en foutre. On dit de ta génération qu’elle est débile à cause «des écrans» comme si tu avais le pouvoir d’interdire TikTok. Pourtant, quand tu oses demander une éducation décente avec un·e prof à chaque cours, tu t’exposes à la violence. Ah et sous les vidéos, où on voit des garçons et des filles qui pourraient être tes camarades de classe se faire étrangler ou détruire la mâchoire par des CRS en armure, des adultes commentent : «Ils avaient qu’à pas brûler des poubelles», «Bien fait». Les adultes «raisonnables» (c’est pour ça qu’ils ont le droit de vote, non ?) sont celles et ceux qui utilisent une violence «sans retenue» pour t’apprendre les bonnes manières. Quand tu restes dans ton coin, on dit que ta génération est «égoïste». Quand tu t’engages pour les autres, tu es traité·e au mieux d’«idéaliste» (ça veut dire idiot), au pire de sauvageon·ne. Si tu es sage, on ne t’écoute pas. Si tu es violent·e, on te fait taire. Quoi que tu fasses, tu as tort. Et si, pour une fois, on écoutait les premier·es concerné·es ? Texte intégral (623 mots)

Les adultes «raisonnables» ont l’air de s’en foutre
Si tu es sage, on ne t’écoute pas
Anne-Claire Poirier
Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce premier épisode, retour sur les promesses et les renoncements écologiques du président. Emmanuel Macron, ex-ministre de l’économie sous François Hollande, fait 66,10 % au second tour face à Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement national (RN). Puis, aux législatives un mois plus tard, son parti, En Marche, remporte la majorité absolue. Celui qui a qualifié la transition écologique de «défi du 21ème siècle» recrute un militant célèbre comme ministre de l’environnement : Nicolas Hulot. Dans son programme : Emmanuel Macron fait le buzz en répondant au président étasunien Donald Trump, qui venait d’annoncer le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Il invite les scientifiques des États-Unis à venir poursuivre la recherche en matière de changement climatique en France, où l’État financera leurs projets. D’abord opposé à la réautorisation de cet herbicide controversé au sein de l’Union européenne, Emmanuel Macron s’engage à interdire le glyphosate en France, «au plus tard dans trois ans». J’ai demandé au gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour que l’utilisation du glyphosate soit interdite en France dès que des alternatives auront été trouvées, et au plus tard dans 3 ans. #MakeOurPlanetGreatAgain En 2023, un nouveau vote, où la France s’abstient, permet de reconduire l’herbicide pour dix ans supplémentaires. Il est toujours autorisé en France. La «loi Hulot» met un point final à la recherche d’hydrocarbures en France et programme la fin des concessions existantes au plus tard le 1er janvier 2040. En réalité, la France produit moins de 1% de sa consommation de pétrole et 0,1% de sa consommation de gaz, mais le texte a une valeur hautement symbolique à l’international car c’est une première mondiale. En décidant l’abandon définitif de cet antique projet d’aéroport en Loire-Atlantique – devenu symbole de la lutte contre les «grands projets inutiles», comme les surnomment les opposant·es –, Emmanuel Macron marque indéniablement des points auprès des défenseur·ses de l’environnement. Emmanuel Macron et les «grands projets inutiles» «Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là», annonce-t-il, amer, au micro de France Inter. «J’espère qu’il en tirera des leçons», explique-t-il à propos d’Emmanuel Macron. Depuis, Nicolas Hulot a quitté la vie politique à la suite d’accusations d’agression sexuelle et de viol. Le mouvement de contestation sociale le plus marquant de l’histoire récente a été déclenché par la hausse de la taxe carbone, qui renchérit notamment le prix des carburants. Rapidement, le gouvernement annonce geler le montant de cette taxe, qui l’est toujours depuis. D’abord présenté à tort comme «anti-écologiste», le mouvement des Gilets jaunes rappelle que la transition écologique ne peut se faire au détriment des plus pauvres. C’est le sens du slogan «Fin du monde, fin du mois, même combat», largement repris dans les sphères écolos. Initiative inédite en France, la Convention citoyenne pour le climat est une réponse du gouvernement au mouvement des Gilets jaunes. Les 150 tiré·es au sort sont chargé·es de trouver ensemble comment réduire les émissions de gaz à effet de serre «dans un esprit de justice sociale». En juin 2020, après neuf mois de travaux, elles et ils présentent 149 propositions que le président s’engage à soumettre «sans filtres» au gouvernement, au Parlement ou directement à référendum. La pandémie de Covid-19 met la France à l’arrêt. Pour limiter la propagation du virus, un premier confinement strict durera jusqu’au 11 mai 2020. Deux autres, plus légers, suivront en octobre-décembre 2020, puis en avril-mai 2021. L’épidémie a causé 116 000 décès en France, selon l’Insee. Promise par François Hollande en 2012, la fermeture de la plus vieille centrale nucléaire du pays est concrétisée par Emmanuel Macron en 2020. Sur le nucléaire : concrètement, 14 réacteurs de 900 MW seront fermés d’ici 2035. Ce mouvement commencera à l’été 2020 avec l’arrêt définitif des deux réacteurs de Fessenheim. Il se prolongera avec la fermeture de 4 à 6 réacteurs avant 2030. De son prédécesseur, le président a aussi repris l’objectif de réduire la part du nucléaire dans le mix électrique, de 75 à 50%. À des entrepreneur·ses de la «French Tech» convié·es à l’Élysée, Emmanuel Macron explique : «J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile, mais je ne crois pas au modèle Amish.» Un tacle sévère à la gauche et aux Verts qui, la veille, avaient demandé un moratoire sur le déploiement de la 5G. Censée traduire les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, la loi «Climat et Résilience» est un échec qui acte la rupture entre Emmanuel Macron et les défenseur·ses de l’environnement. Efficacement vilipendées par plusieurs industries (automobile, aéronautique, agrochimie, publicité), ses mesures sont aseptisées, d’abord par le gouvernement puis au Parlement. Cinq ans plus tard, seules 24 des 149 propositions sont véritablement appliquées, selon le WWF France. Les participant·es à la Convention citoyenne se sentent trahi·es. Rompant avec ses promesses passées, Emmanuel Macron fait un discours fondateur sur «la renaissance du nucléaire français» : prolongation de tous les réacteurs qui peuvent l’être, construction de six nouveaux EPR2 et études pour huit supplémentaires. Pour «reprendre le contrôle de notre destin énergétique», le président promet aussi d’accélérer sur le solaire et l’éolien en mer, mais d’être «raisonnable» sur l’éolien terrestre, qu’il juge sujet à controverses. L’invasion de l’Ukraine par la Russie plonge l’Europe et la France dans une sévère crise énergétique et inflationniste. En quelques mois, l’UE doit se détourner de la Russie, qui assurait plus 45% de son approvisionnement en gaz et 27% en pétrole. En lice pour le second tour de l’élection présidentielle face à la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, Emmanuel Macron dédie un discours à l’écologie. En cas de réélection, il s’engage à nommer un premier ministre «directement chargé de la planification écologique», afin d’aller «deux fois plus vite» dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Emmanuel Macron l’emporte avec 58,55 % des suffrages face à Marine Le Pen. Mais, aux législatives de juin 2022, la coalition présidentielle échoue à obtenir la majorité absolue à l’Assemblée, tandis que droite (et extrême droite) et gauche font jeu égal. Après un été marqué par des incendies exceptionnels, Emmanuel Macron annonce vouloir «réparer la nature» en plantant un milliard d’arbres en dix ans, soit un renouvellement de 10% de la forêt française. L’idée est séduisante, mais la mise en œuvre critiquée de toutes parts : le mode de subvention encourage les coupes rases suivies de nouvelles plantations, parfois en monoculture. «En pratique, l’État subventionne la perte de biodiversité», expliquait même le secrétaire général adjoint à la planification écologique en 2025. D’abord interdite, puis férocement réprimée, la manifestation contre le projet de «mégabassine» à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) est un moment majeur de criminalisation des luttes écologistes. Sainte-Soline : @GDarmanin dénonce des "événements inqualifiables". Images et témoignages accablent les forces de l’ordre, mais le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, accuse l’«extrême-violence» des «éco-terroristes». Sa décision, inédite, de dissoudre le mouvement environnemental des Soulèvements de la Terre, sera retoquée par le Conseil d’État. Malgré une franche opposition dans la population, le gouvernement promulgue sa réforme controversée reculant l’âge du départ à taux plein de 62 à 64 ans. Avant cela, il avait utilisé l’article 49-3 de la Constitution pour passer en force à l’Assemblée et échappé de justesse (9 voix) à une motion de censure votée par toutes les oppositions. En 2026, l’Assemblée post-dissolution suspend la réforme jusqu’en 2028. Dans le programme d’Emmanuel Macron pour l’élection présidentielle de 2017 : Cette loi «à la xénophobie décomplexée», selon une cinquantaine d’organisations, marque un tournant politique majeur. Pour la première fois, un texte reprenant de nombreux marqueurs de l’extrême droite est adopté grâce aux voix conjuguées du bloc présidentiel et du Rassemblement national. Partie du quart sud-ouest de l’Hexagone, une vaste mobilisation d’agriculteur·ices gagne la France. Elles et ils dénoncent pêle-mêle la baisse de leurs revenus, la multiplication des normes, les accords de libre-échange et la concurrence déloyale. Le gouvernement répond surtout par un assouplissement des règles environnementales, en particulier la suspension du plan Ecophyto, qui visait à réduire de 50% les usages de pesticides d’ici à 2030. La colère agricole continuera de s’exprimer régulièrement jusqu’à la fin du quinquennat. Au soir des élections européennes, le parti d’Emmanuel Macron essuie une sévère déconvenue (14,60%) face au Rassemblement national (31,31%). Le président prononce alors la dissolution de l’Assemblée nationale, «un temps de clarification indispensable», selon lui. Un mois plus tard, le Nouveau Front populaire (qui réunit les partis de gauche) arrive en tête du second tour (182 sièges) devant le bloc présidentiel (163 sièges) et l’extrême droite (143 sièges). Toutefois, Emmanuel Macron refuse de nommer un·e premier·e ministre de gauche. Présentée par des défenseur·ses comme une réponse à la colère agricole, l’adoption de la proposition de loi du sénateur (Les Républicains) Laurent Duplomb crée une vive polémique dans le pays. Sous couvert «de lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur», le texte acte de nombreux reculs environnementaux, dont le plus inflammable est la réintroduction de pesticides interdits (finalement intégré à la loi d’urgence agricole). Une pétition réclamant l’abrogation du texte atteint 2,1 millions de signatures. En vain. En essayant de «démolir l’Iran», le président étasunien Donald Trump déclenche l’une des plus graves crises énergétiques mondiales. En France, l’envolée des prix du gaz et du pétrole plonge des millions de Français·es dans la précarité. Pour ne pas aggraver le déficit public, le gouvernement lance un plan d’électrification sans «argent nouveau» tout en refusant de s’attaquer aux superprofits d’entreprises comme TotalEnergies. Symboles du premier quinquennat Macron, les zones à faibles émissions (ZFE) entendent limiter la pollution dans les agglomérations en interdisant l’accès à certains véhicules anciens et polluants. La droite et l’extrême droite obtiennent leur suppression lors de l’examen du contesté projet de loi de «simplification de la vie économique». Si le Conseil constitutionnel finira par sauver le dispositif, l’épisode démontre que la macronie a perdu la main politiquement. L’été le plus chaud jamais enregistré en France (depuis le début des mesures en 1900) provoque plus de 8 000 décès en excès et marque les esprits. La sécheresse est également la plus intense jamais observée en France, et des incendies records emportent près de 100 000 hectares de végétation. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, demande à la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, d’accélérer la mise en œuvre du plan d’adaptation au changement climatique (publié en mars 2025). Initiée dans les années 1990, l’autoroute de 53 kilomètres reliant Toulouse (Haute-Garonne) à Castres (Tarn) s’est concrétisée sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le décret déclarant le projet d’utilité publique date de juillet 2018 et le contrat de concession entre l’État et l’entreprise Atosca a été signé en avril 2022. Le chantier, entaché d’irrégularités, a rencontré une vive opposition, sur le site et dans les tribunaux. Texte intégral (3988 mots)

7 mai 2017 : Macron président !
→ «Un plan de transition agricole de 5 milliards d’euros» ;
→ «Placer la France en tête du combat contre les perturbateurs endocriniens et les pesticides» ;
→ «Rénover 1 million de logements mal isolés d’ici 2022» ;
→ «Diviser par deux le nombre de jours de pollution atmosphérique» ;
→ 50% de «bio, écologiques ou issus de circuits courts» dans les cantines.1er juin 2017 : «Make our planet great again»
17 novembre 2017 : Macron promet la fin du glyphosate sous trois ans
30 décembre 2017 : la France renonce à exploiter ses hydrocarbures
17 janvier 2018 : abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes
Juillet 2018, le projet d’autoroute A69 entre Toulouse (Haute-Garonne) et Castres (Tarn) est relancé.
Novembre 2019, le président enterre un second chantier hautement contesté : le mégacomplexe de loisirs et de commerces Europacity, censé sortir de terre à Gonesse, dans le Val-d’Oise.
Septembre 2026, il soutient un projet saoudien de trois parcs d’attractions géants à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise).28 août 2018 : Nicolas Hulot démissionne du gouvernement
17 novembre 2018 : Gilets jaunes, Acte I

4 octobre 2019 : la Convention citoyenne pour le climat
17 mars 2020 : la France se confine
30 juin 2020 : fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim
Septembre 2020 : «Je ne crois pas au modèle Amish»
22 août 2021 : loi Climat et résilience, clap de fin pour la Convention citoyenne pour le climat
10 février 2022 : «La renaissance du nucléaire français»
24 février 2022 : invasion de l’Ukraine par la Russie
16 avril 2022 : «Ce quinquennat sera écologique ou ne sera pas !»
24 avril 2022 : Macron réélu
28 octobre 2022 : plan «un milliard d’arbres»
25 mars 2023 : Sainte-Soline et les «éco-terroristes»
"J'ai décidé d'engager la dissolution des Soulèvements de la terre", indique le ministre de l'Intérieur.#DirectAN #QAG pic.twitter.com/77Zs835r5914 avril 2023 : réforme des retraites

19 décembre 2023 : adoption de la loi immigration
Janvier 2024 : la colère agricole s’enracine

9 juin 2024 : dissolution !
8 juillet 2025 : adoption de la loi Duplomb

28 février 2026 : les États-Unis attaquent l’Iran
15 avril 2026 : les ZFE supprimées
Eté 2026 : la canicule et ses morts
15 octobre : inauguration de l’A69
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