Natacha Marbot
Des silhouettes s’affairent le long d’une rangée de plants de tomates cerises, en cette chaude après-midi de septembre. Au-dessus des têtes, des lignes à haute tension crépitent. La récolte est bonne, les légumes sucrés. Sur ces terres, la sécheresse estivale n’a pas été la catastrophe vécue par un bon nombre d’agriculteur·ices. Au milieu du plateau de Nozay, en majorité couvert de cultures céréalières, cette ferme de maraîchage à Marcoussis (Essonne) fait figure d’exception. Sur seize hectares de plantations, aucun recours à l’irrigation, aux pesticides ou aux engrais. Une camionnette bleue couverte de poussière se gare plus loin dans le champ. Arlette et Marc Mascetti descendent, chapeaux vissés sur la tête. «Voilà les patrons», lance Julien Raymond, l’un des maraîchers. Dans une poignée de mois, le couple d’agriculteur·ices partira à la retraite, déjà repoussée de quelques années. Elle et il laissent leur place à quatre maraîcher·es de l’association A4 : Julien Raymond, Agathe Le Galiot, Perside Djimpon Fotso et Mahamadou Camara, alias Backo. Pour l’instant, tout ce petit monde collabore, dans l’attente de la cession complète de l’exploitation, prévue au début de l’hiver. «Le monde agricole a besoin de reprises, nous avons besoin de terres», lance Backo, cofondateur d’A4. L’équation semble imparable. Pour cette association créée en 2022 par des personnes en situation d’exil dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat, cette acquisition est une première. Avec plus d’un agriculteur·ice sur deux qui partira à la retraite d’ici 2030, l’enjeu de la reprise des fermes touche de plein fouet le monde paysan. «Tout ce que nous voulions, assure Arlette Mascetti, c’étaient des jeunes maraîchers pour reprendre notre projet. On n’aurait pas pu trouver mieux.» Backo égrène les tomates cerises d’un geste habile. Il raconte : «L’association est pensée par et pour les personnes concernées» – ce qui ne l’empêche pas d’être ouverte à des personnes qui ne sont pas exilées. Investi dans les luttes pour le logement et les papiers dans les années 2010, il remarque à l’époque que les associations et collectifs venus en soutien ont tendance à parler à leur place. «Nous pensons mieux savoir ce qui est bon pour nous. C’est pour cela que nous avons créé A4», explique-t-il. Après plusieurs mois d’enquête sur le terrain et de nombreuses rencontres, notamment sur la zone à défendre (ZAD) contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, l’association est créée. Elle est pensée comme un réseau d’entraide pour accompagner les différents projets des membres. «En plus de l’agriculture, nous avons des personnes intéressées par la plomberie, la soudure, la poterie et même la transformation du chocolat», liste Backo. Et d’insister sur le mot d’ordre : «On ne veut pas seulement demander du boulot, on veut le créer.» «Parmi les membres d’A4, beaucoup viennent d’Afrique de l’Ouest, et souvent de zones rurales. S’ils n’étaient pas agriculteurs eux-mêmes, c’était le cas de leur famille. Cela fait sens pour eux de travailler dans ce domaine», explique le cofondateur de l’association. Ainsi, l’association s’est lancée dans des tests agronomiques. Sur un terrain prêté par la mairie de Mitry-Mory (Seine-et-Marne), A4 cultive avec des semences d’Afrique de l’Ouest, de Syrie et du Liban. Agathe poursuit : «Cela fait partie des projets que nous continuerons à la reprise complète de la ferme. Nous plantons du sorgho, du mil, du sésame, du bissap, des variétés non françaises de tomates ou d’aubergines. Avec un terrain pérenne, nous pourrons planter les semences sur plusieurs années, pour les adapter et les stabiliser.» Si les envies ne manquent pas, elles sont largement empêchées par les contraintes administratives et logistiques qui pèsent sur les personnes en exil. «En situation irrégulière, on ne peut pas passer le permis, donc se déplacer en zone rurale est compliqué. Cela rend très dépendant des transports publics», explique Agathe Le Galiot, membre d’A4 depuis 2022. Derrière les rangées de pieds de tomate se dresse un bâtiment agricole en lambris de bois. Grand de 900 mètres carrés, il a dû être reconstruit après un incendie en 2022. «Nous espérons pouvoir à terme en aménager une partie pour en faire des logements», précise la maraîchère. Cette nouvelle ferme dans l’Essonne «ouvre la perspective à de nombreux projets», précise-t-elle encore. Le montage financier n’a pas été simple, car l’ensemble de l’exploitation revient à un million d’euros. «Nous avons récolté les fonds grâce à des dons de particuliers, quelques donations d’héritages, des fondations privées… Et nous commençons à demander des subventions publiques», détaille Agathe Le Galiot. Les communes alentour soutiennent le projet. La ferme a aussi pu organiser une journée portes ouvertes où se sont rencontré·es des client·es parisien·nes, des membres de l’association et quelques locaux et locales. «Faire le lien entre la ville et les zones rurales fait partie des valeurs d’A4», note Julien Raymond, qui a quitté ses études en statistiques pour devenir paysan. La reprise de la ferme des Mascetti présente le défi de perpétuer le système agronomique exceptionnel mis en œuvre depuis des années. Pour le néoagriculteur, «le secret est de bien connaître la terre et de savoir la travailler en conséquence». Marc Mascetti abonde : «Notre terre, qui est argileuse, est souvent mal-aimée. C’est pourtant la meilleure en rétention d’eau. Par contre, il faut savoir la travailler pile au bon moment car, trop sèche, elle devient du béton ; et, trop humide, de la glaise.» Le père de Marc Mascetti cultivait de la fraise en monoculture. En prenant sa suite dans les années 1980, il transforme l’exploitation en polyculture, avec une rotation lente et une grande diversité de légumes. «Si on perd une culture, il y en aura toujours une autre pour la sauver», détaille l’agriculteur. Cette année, les pommes de terre ont souffert de la canicule et ont été dévorées par les doryphores, de petits coléoptères. En revanche, pour les légumes dont les racines ont eu le temps de s’ancrer en profondeur et de rester au frais, les 40 degrés Celsius (°C) de l’été ont été supportables. D’un geste du bras, Marc Mascetti désigne une parcelle à une centaine de mètres : «Nos choux sont en train de végéter en attendant la pluie. Mais, le jour où elle arrivera, ce sera de toute beauté.» La transmission entre les Mascetti et l’association A4 se fait doucement depuis le début de l’année 2026. Sur les marchés des beaux quartiers parisiens, où la ferme a déjà bonne réputation, les client·es sont content·es de savoir que le stand et la qualité des légumes resteront. À partir de cet hiver, le domaine s’appellera «Ferme Sankara», en hommage au président burkinabé révolutionnaire, écologiste et féministe, assassiné en 1987. La coopérative agricole formée sera quant à elle nommée «Ciwara». En bambara, la langue principale du Mali, cela signifie «laborieux, qui aime à travailler la terre». Un terme cher à Backo : «Pour ceux qui en connaissent la signification, il porte l’espérance. Et, avec l’espoir, on peut travailler deux fois plus qu’avec sa force naturelle.» Texte intégral (1655 mots)

«On ne veut pas seulement demander le boulot, on veut le créer»

Une ferme pour faire le lien entre ville et campagne
Cultiver sans eau, sans engrais et sans pesticides

Zoé Moreau
Rarement un texte européen aura suscité une telle mobilisation en France. Il s’agit de l’Omnibus X, ou Omnibus «pesticides», un paquet législatif qui prévoit notamment d’assouplir les procédures d’autorisation des produits phytosanitaires. Face à ce projet «encore plus dangereux que la loi Duplomb», selon Greenpeace France, la contestation s’organise. Ce week-end, plus de 50 rassemblements, «manifestives» et autres opérations de tractage sont prévus dans l’Hexagone, de Paris à La Rochelle en passant par Perpignan et Strasbourg. Cliquez ici pour voir la carte en plein écran. La liste des organisations mobilisées est longue. Dans la coalition figurent Cancer colère, Générations futures, Attac, le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO), le syndicat agricole Confédération paysanne et Greenpeace France, aux côtés d’une centaine d’autres associations écologistes, nationales et locales. Ensemble, elles dénoncent un texte qui «nous ramène des décennies en arrière, en défaisant les protections actuelles sur l’usage des pesticides, imparfaites mais durement acquises». S’il était adopté, préviennent-elles, il «renforcerait directement et très concrètement l’exposition de nos corps, des écosystèmes, de notre alimentation et de nos territoires à des substances dangereuses». L’objectif de ce week-end de mobilisation est de faire monter la pression citoyenne sur les négociateur·ices européen·nes. Il y a une dizaine de jours, les États membres sont parvenus à un compromis, un stade qu’ils n’avaient pas réussi à franchir depuis le début des négociations, un an plus tôt. Prochaine étape : l’examen du texte au Parlement européen. Un premier vote est prévu en commission en novembre, avant un scrutin en séance plénière attendu en décembre, selon le média Contexte. La coalition d’opposant·es appelle d’ores et déjà à «apporter les casseroles et faire du bruit» ce jour-là. Et prévient : «Si ce texte est voté, il serait l’un des pires reculs jamais connus en matière de réglementation» sur les pesticides. Texte intégral (601 mots)
«L’un des pires reculs jamais connus»
Marie Sénéchal
Après avoir pesé du savon de Marseille en copeaux et du savon noir liquide, Heitiare*, étudiante de 19 ans en CAP petite enfance, verse les ingrédients dans deux litres d’eau bouillante. Prunelle*, interne en médecine générale, la rejoint pour mélanger le tout. En quelques minutes, six petits bocaux de lessive sont mis à disposition de ces participantes à l’atelier. Celui-ci, organisé le 5 octobre par la maison de santé du centre hospitalier universitaire (CHU) de Poitiers (Vienne), est consacré à la qualité de l’air. Il fait partie d’un cycle de trois sessions de deux heures, les deux autres étant consacrées à l’alimentation et aux cosmétiques. Depuis sa création en 2023, il était adressé aux parents et futurs parents. Mais le périmètre s’élargit. À compter de ce mois d’octobre, il est proposé à toute personne qui souhaite agir sur son quotidien. Le programme est intégré dans la stratégie des «1 000 premiers jours» de l’Agence régionale de santé (ARS) Nouvelle-Aquitaine. Cette période, qui «va du quatrième mois de grossesse aux deux ans révolus de l’enfant», est déterminante dans la mesure où les environnements dans lesquels elle ou il grandit «influencent son développement mais aussi sa santé future», relate l’ARS sur son site. L’enjeu principal du programme est de réduire l’exposition aux polluants, en particulier celle aux perturbateurs endocriniens. Ces substances chimiques sont omniprésentes dans notre quotidien et se cachent aussi bien dans notre habitat que dans nos médicaments. On en retrouve dans les pesticides pulvérisés sur les fleurs ou présents sur nos vêtements ; dans la combustion des bougies ou des feux de cheminée ; ou encore à travers le formaldéhyde, un gaz qui s’échappe des meubles neufs. Elles sont notamment soupçonnées de jouer un rôle dans le développement de certains cancers, de l’obésité et du diabète de type 2. Mais aussi dans l’apparition de troubles du système reproducteur et du neurodéveloppement, ainsi que de maladies thyroïdiennes. «Que dérèglent les perturbateurs endocriniens ?», demande au groupe Anne-Sophie Gourgues, infirmière en santé-environnement et conseillère médicale en environnement intérieur. «Le système hormonal», répond du tac-au-tac Audrey A.*, enceinte de sept mois, qui participe à son dernier atelier. Les perturbateurs endocriniens peuvent imiter l’action des hormones, en modifier les effets ou encore la bloquer, ce qui entraine un déséquilibre. L’infirmière dépose sur la table une affiche avec les différentes pièces d’une maison. «Quelles sont les sources de pollution de l’air intérieur ?», interroge-t-elle. Les réponses fusent : le canapé, les produits ménagers, la peinture, les jouets… «Ils sont partout et agissent en silence, de façon chronique», déplore Anne-Sophie Gourgues. La première solution pour purifier l’air intérieur reste l’aération, à raison d’au moins deux fois dix minutes, matin et soir, ainsi que la présence d’une ventilation mécanique contrôlée (VMC). Anne-Sophie Gourgues recommande également de fabriquer soi-même ses produits ménagers, afin de limiter l’exposition aux perturbateurs endocriniens et aux allergènes, notamment présents dans les parfums. Elle souligne que «faire soi-même la préparation permet de s’apercevoir que c’est facile et rapide». Pourtant, dès que le groupe est invité à faire son propre produit, Audrey D.*, 32 ans, venue avec sa fille de cinq mois, dit ne pas avoir le temps. Une idée rapidement balayée : il a suffi de quelques minutes à Heitiare et Prunelle pour fabriquer leur lessive. «Je vais essayer d’en faire à la maison», sourit finalement la trentenaire. Elle repart, comme les autres, avec un livret de recettes pour la lessive, du spray dégraissant, de la poudre pour le lave-vaisselle, du liquide vaisselle ou encore du produit pour laver les vitres. Et pour certain·es qui s’inquiètent du manque de parfum, l’infirmière rappelle que «le propre n’a pas d’odeur». Cette dernière insiste aussi sur le fait de ne pas culpabiliser et de mettre en place ce qui est à sa portée : «Vous pouvez continuer d’acheter votre lessive, si c’est plus simple pour vous.» Pour faire un choix éclairé, l’infirmière propose de regarder les étiquettes des différents produits posés sur la table. «Sur le devant de la bouteille, c’est du marketing ; à l’arrière, sur la liste d’ingrédients, ce sont des faits», tranche-t-elle, avant de donner un coup de main pour décrypter les composants et les différents labels. Les bienfaits de l’atelier ont été documentés dans le cadre du projet de recherche Preved (pour «Pregnancy, prevention, endocrine disruptors», c’est-à-dire «Grossesse, prévention, perturbateurs endocriniens»), mené de 2014 à 2021 à Poitiers par Marion Albouy, professeure des universités et praticienne hospitalière au CHU. Après avoir observé 436 ateliers d’éducation pour la santé environnementale, cette dernière a constaté que «les femmes qui ont participé aux ateliers ont montré une meilleure perception des risques liés aux perturbateurs endocriniens et ont modifié leurs habitudes de consommation», peut-on lire sur le site du CHU. «Nous devons toucher 10% des femmes qui accouchent dans la Vienne, détaille Adeline David, chargée de projet en promotion de la santé, qui s’occupe du dispositif. Il y a environ 3 800 naissances par an, donc on doit toucher près de 400 femmes. En réalité, nous sommes plutôt aux alentours de 150 à 170.» En 2025, l’ARS, qui finance le projet, a dénombré 13 cycles d’ateliers réalisés et 124 femmes enceintes ayant assisté à au moins l’un d’eux. L’Agence régionale de santé souhaite à présent élargir le dispositif à tout le département et ainsi toucher des publics plus éloignés du système de soins. Pour cela, elle envisage d’organiser ces ateliers «hors les murs», en lien avec les collectivités territoriales, les professionnel·les de santé et les CCAS (Centres communaux d’action sociale). Des sages-femmes de la maternité du CHU sont par ailleurs en cours de formation pour étoffer l’équipe actuelle. Le travail porte aussi sur la sensibilisation des professionnel·les de santé. Pour l’heure, les personnes arrivent aux ateliers par l’intermédiaire de la CAF (Caisse d’allocations familiales), de l’Assurance maladie ou du bouche-à-oreille, mais rarement sur recommandation d’un médecin. La présence de futur·es médecins aux ateliers va dans le sens de cette sensibilisation : Prunelle, interne en médecine, prévoit ainsi de parler du programme à sa patientèle. *Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille. Texte intégral (1487 mots)

Identifier les polluants et leur impact

«Le propre n’a pas d’odeur»

Une volonté d’élargir le dispositif
Mathilde Picard
La mobilisation lycéenne se poursuit ce jeudi avec environ 375 établissements de bloqués ou de fermés. Depuis ses débuts à la mi-septembre, elle a été marquée par plus de 6 000 interpellations, essentiellement de mineur·es, selon le ministère de l’intérieur. Au total, 215 élèves, 700 membres des forces de l’ordre et une centaine de professeur·es et autres personnels d’éducation ont été blessé·es, selon les chiffres officiels annoncés mardi. À Tours (Indre-et-Loire), un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil lors d’un blocage, la semaine dernière ; lundi, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade à Lens (Pas-de-Calais). Un autre a eu la mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), après un tir de grenade lacrymogène. La police des polices a ouvert dix enquêtes dans le cadre de ces manifestations. Une situation qui rappelle la criminalisation des mouvements écologistes, notamment lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en mars 2023. Pour mieux comprendre, Vert a interviewé Sebastian Roché. Il est sociologue, spécialiste des questions de police, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et auteur du livre La police contre la rue, Grasset, 2023. Les usages d’armes à feu sublétales [qui immobilisent et visent à minimiser le risque mortel, NDLR] et les processus d’interpellations de masse que l’on constate dans la gestion de ce mouvement sont deux éléments qui caractérisent la gestion des foules en France depuis plus de dix ans. Il y a une très grande continuité pendant les deux mandats d’Emmanuel Macron en la matière. On a vu le développement de l’utilisation de ces armes dès 2016, quand François Hollande était président et Bernard Cazeneuve ministre de l’intérieur. À l’époque, ce dernier avait rappelé aux forces de l’ordre les exigences de la déontologie des policiers dans le cadre de la manifestation Nuit debout [en opposition à la loi travail El Khomri, NDLR]. Il y avait malgré tout déjà eu des tirs généreux de LBD [les lanceurs de balles de défense, NDLR]. Cette doctrine s’est accentuée pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018, y compris contre des étudiants qui avaient rejoint la mobilisation. Celle-ci était protéiforme, avec des manifestations urbaines et d’autres rassemblements sur des ronds-points. À cette époque, deux adolescents avaient été mutilés en une semaine. Donc il existe des précédents. Depuis, cette approche par les armes est devenue le pivot de la gestion des foules. On en a une nouvelle preuve aujourd’hui. Ce qui est surprenant, c’est le fait que cette doctrine soit appliquée à des adolescents ; juridiquement, en droit international, ce sont même des enfants. Les policiers eux-mêmes disent qu’ils ne savent plus gérer les foules autrement qu’en utilisant des grenades et des LBD. Il y a donc une perte de compétence professionnelle, de l’aveu même des organisations professionnelles policières. Les interpellations massives des jeunes ne servent à rien d’un point de vue de la gestion du mouvement. Ce sont des trophées politiques ; le ministre de l’intérieur peut dire : «Nous avons bien travaillé.» Cela signifie que son objectif n’est pas de rétablir la paix dans le pays, mais de réaliser de nombreuses interpellations. Pour les mobilisations lycéennes, on est à plus de 6 000, c’est davantage que pendant les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, ce jeune homme tué par un tir de policier en 2023. De nombreuses interpellations avaient suivi les émeutes de l’époque. Mais celles-ci avaient été marquées par 1 000 magasins pillés, 250 écoles incendiées et des dizaines de commissariats touchés par des tirs de fusées et de mortiers d’artifice. Les arrestations faisaient donc suite à des actes hostiles clairs et nombreux à l’échelle nationale. On n’observe rien de tout ça dans le cadre du mouvement actuel. Vingt-quatre établissements ont été endommagés, mais il n’y a eu aucun pillage, aucune tentative de s’en prendre aux commissariats de police. On n’est pas du tout dans une perspective de violences urbaines, comme l’affirme le ministre, c’est une interprétation complètement fantaisiste de sa part. Ce volume d’interpellations est stupéfiant et préoccupant. Il est rendu possible seulement par une organisation industrielle des forces de l’ordre : moyens de transports massifs et disponibilité de nombreux officiers de police… Ce n’est pas une nécessité, mais un choix de Laurent Nuñez [le ministre de l’intérieur, NDLR] qui a décidé de réagir au moindre incident. Le gouvernement a baissé le seuil de tolérance au désordre à un niveau tel que si une poubelle roule à terre, c’est suivi d’une interpellation. Ce ne sont donc pas les situations de tension devant les établissements qui expliquent les interpellations en masse, mais la préparation de la police et le calibrage du processus en amont. La réponse policière est anticipée et planifiée. Cette gestion détourne le sens même des interpellations : on a tellement rien à reprocher aux personnes interpellées que la plupart ne vont pas en garde à vue. La politique agressive de la police contre la jeunesse n’a jamais connu une telle ampleur, on n’a jamais eu autant de mutilés. C’est spectaculaire. Ce qui fait le lien entre les deux, c’est une même décision politique : on décrète les lycéens ennemis de la nation comme on avait désigné les écologistes «écoterroristes». Cette ligne tranche avec le traitement des manifestations des agriculteurs, considérés par le gouvernement comme «des patriotes». Le ministre de l’intérieur est l’autorité décisionnaire. Soit elle sacralise les protestataires et décide de ne pas envoyer les CRS ni d’utiliser de LBD contre «les patriotes», soit elle démonise les autres manifestants, comme à Sainte-Soline. Sur ceux-là, elle décide qu’on peut ouvrir le feu avec des lance-grenades à tir tendu et des LBD. Résultat : des blessés et des personnes dans le coma. Dans les mobilisations actuelles, on constate quatre blessures irréversibles chez des adolescents à cause de l’usage de LBD et de grenades. C’est la même logique : le droit à manifester est plus ou moins accordé en fonction des mouvements qui plaisent ou déplaisent au gouvernement. Cette politique redéfinit le droit à manifester. On voit que l’exécutif cherche à s’affranchir des limites du droit, même s’il le fait selon des degrés de violations moindres que dans d’autres pays, comme en Tunisie par exemple. Laurent Nuñez a dit : «Je n’ai donné aucune consigne de retenue dans l’usage des armes intermédiaires.» Il faut comprendre ce que signifie cette phrase : il dit que, en tant que ministre, il refuse de reconnaître les souffrances que la police peut infliger aux citoyens. Enfants ou pas, ça ne compte pas. Texte intégral (1535 mots)

La réponse policière à la mobilisation lycéenne est-elle inédite ?

Comment expliquer l’intensité de cette répression ?

La répression de ces mobilisations s’inscrit-elle dans la continuité de celle à l’encontre des écologistes en 2023, à Sainte-Soline ?

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