Mathilde Picard
Au-dessus des champs de blé moissonnés, la chaleur forme des vagues de brume. Un peu plus loin, les eaux du canal de la Sensée scintillent sous le soleil de ce samedi midi et croisent celles du vieux canal nord. Une longue file de voitures traverse ce dernier et se dirige vers Oisy-le-Verger (Pas-de-Calais). C’est ici que l’on doit construire l’une des grandes écluses du futur canal Seine-Nord Europe, l’un des plus gros chantiers européens en cours. Quelques milliers de manifestant·es ont bravé la canicule pour protester contre ce projet de voie navigable flambant neuve et ses infrastructures (ponts, écluses, plateformes logistiques), qui doivent sortir de terre d’ici 2032. Rapidement, la ville se remplit de militant·es venu·es des quatre coins de la France : 3 500 personnes, selon les organisateur·ices (2 000, selon la préfecture). Sur leurs pancartes : «Méga-canal, méga-scandale», «40°C degrés dehors, on creuse encore ?», «Personne peut nous méga-canaliser» ou encore «Le méga-canal tombe à l’eau». Une coalition d’associations, collectifs et syndicats, dont les Soulèvements de la Terre, Méga canal non merci, Extinction rebellion et la Confédération paysanne, avait appelé au rassemblement après les précédents raouts de mars et octobre dernier. La voie navigable au centre de la contestation – 107 kilomètres de long pour 57 de large – doit relier la Seine aux grands ports du nord de l’Europe, comme Anvers (Belgique) ou Rotterdam (Pays-Bas). Piloté par la Société du canal, le projet est soutenu par la région Hauts-de-France et la Commission européenne. Le but : accroître le transport fluvial de marchandises en améliorant la connexion entre la France, la Belgique et les Pays-Bas. La future route traversera certaines parties du canal nord existant, mais nécessitera aussi de creuser un tout autre passage en parallèle. «C’est un projet pharaonique en termes de destruction de biodiversité, déplore Claire Aubois, porte-parole des Naturalistes des terres et des Soulèvements de la Seine, une coalition de lutte à l’échelle locale. 300 espèces protégées sont menacées par le chantier.» Des compensations écologiques ont été mises en place par la Société du canal, mais ces mesures sont jugées illusoires par les contestataires. Pour les manifestant·es, rénover et utiliser davantage le canal existant permettrait d’éviter des travaux colossaux. Titanesque, l’infrastructure l’est aussi au regard de son coût : initialement estimé à 5 milliards d’euros, rehaussé à 7,3 milliards, il pourrait grimper jusqu’à 10 milliards, selon la Cour des comptes. Dans son rapport d’avril dernier, elle étrille «un problème majeur de financement, les difficultés rencontrées par la Société du canal dans sa mission de maîtrise d’ouvrage, ainsi que les impacts environnementaux du projet». Vincent Chombart, membre de la Confédération paysanne, syndicat agricole proche de la gauche, a bien une idée d’alternative : «Avec 10 milliards, on pourrait investir dans la filière bio des Hauts-de-France, au lieu d’artificialiser des milliers de terres agricoles. Ça permettrait de produire local.» Installé dans un village en périphérie du tracé, il a été exproprié de 20 hectares pour les besoins du chantier. «C’est un tiers de mon terrain ; maintenant ma ferme n’est plus considérée comme viable : je ne pourrais pas la transmettre à un jeune qui voudrait me remplacer», s’agace-t-il. Ce samedi, les tracteurs rouges mènent le cortège, suivis par la foulée colorée des manifestant·es. Nombre de personnes sont muni·es d’ombrelles et de parapluies, canicule oblige. L’ambiance est familiale : la déambulation avance au rythme des distributions d’eau et de crème solaire. Dans la foule, on retrouve des membres du collectif des Deux-Sèvres, qui se bat depuis des années contre les gigantesques retenues d’eau destinées à l’irrigation – ces «mégabassines». Dans le Pas-de-Calais, elles et ils ont amené leur bateau, emblématique de la lutte pour un plus juste partage de l’eau. «C’est une lutte sœur, précise Julien Le Guet, porte-parole du mouvement Bassines non merci (BNM), qui est venu en simple manifestant. Le projet prévoit la construction d’une mégabassine qui ferait 22 fois la taille de celle de Sainte-Soline afin d’alimenter le canal.» Celui-ci aura besoin de 21 millions de mètres cubes d’eau pour faire circuler les bateaux. Un volume prélevé dans l’Oise ou, en cas de sécheresse, dans cette énorme réserve. «C’est pire qu’une maladaptation, ce canal : il a la palme du projet le plus fou des grands aménagements inutiles en France», assène-t-il. La députée (La France insoumise) de Haute-Garonne, Anne Stambach-Terrenoir, est elle aussi venue soutenir la mobilisation. Elle fait le lien avec une autre lutte : celle contre l’autoroute A69 entre Toulouse (Haute-Garonne) et Castres (Tarn) – le Conseil d’État a définitivement validé la poursuite du chantier fin juin. «C’est encore un projet d’un autre temps qui nous envoie dans le mur. Il provoquera une artificialisation du territoire huit fois supérieure à l’A69», pointe l’élue. La Société du canal estime que la construction retirera l’équivalent d’un million de camions par an du réseau routier français, quelques années seulement après sa mise en service, puis 2,5 millions à plus long terme. Une prévision contestée par les militant·es, qui rappellent que les marchandises transportées par bateau et celles qui transitent en camion sont différentes. «Si l’on veut moins de camions, développons plutôt le fret ferroviaire, encourage Anne Stambach-Terrenoir. Pomper autant d’eau dans un contexte de réchauffement climatique et de sécheresses répétées, c’est aberrant.» À mi-parcours, le cortège se scinde en deux : la première partie reste sur le tracé autorisé par la préfecture, la seconde bifurque à travers champs. Ces dernier·es s’élancent vers le chantier de l’écluse, qui a débuté le 9 juin. Après une longue marche, de petits groupes retirent les clôtures qui signalent l’accès aux travaux, coupent les barbelés et déterrent les pieux en bois. «L’objectif est symbolique, explique Emma*, un grand piquet sur l’épaule. On veut montrer notre volonté de désarmer ce projet écocidaire.» Alors que les militant·es approchent de la route, des policier·es se rapprochent et tirent des grenades lacrymogènes. Dans le même temps, un feu de champ se déclare – à cause des tirs, selon les manifestant·es. Après avoir parcouru 4,4 hectares, l’incendie a été maîtrisé par les pompier·es. Le groupe retourne vers Oisy-le-Verger et retrouve l’autre partie du cortège. René* habite ici et observe la déambulation depuis son palier : «Cette manifestation est légitime. Ils ont le droit de manifester et, ce canal, j’aimerais bien qu’on m’explique à quoi il va vraiment servir.» Son voisin a un doute : «Est-ce que les manifestants n’arrivent pas trop tard ? Le projet est déjà lancé.» Le président (Les Républicains) de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, explique régulièrement que le chantier est «irréversible». Une certitude que balaye le collectif Méga canal non merci. «À peine 1% des travaux ont déjà été réalisés», relève Tristan*, militant de la première heure. La fin de la journée approche, les manifestant·es se retrouvent au bord du canal de Sensée, où certain·es se baignent et scandent des slogans. Hélène*, habitante d’une péniche sur l’Oise, partage l’espoir de voir le chantier s’arrêter. Alors que le bras de rivière sur lequel elle vivait depuis onze ans doit être bouché pour les besoins du canal, elle n’a eu d’autre choix que de partir. «Au départ, je venais simplement partager mon expérience, mais j’étais résignée, avoue-t-elle. En voyant tout ce monde aujourd’hui, je me dis qu’il reste peut-être une chance pour que les travaux ne se fassent pas.» *Les personnes interrogées n’ont pas souhaité donner leur nom de famille. Texte intégral (1992 mots)


«Un projet pharaonique»


«Désarmer ce projet écocidaire»

Clément Gousseau
Dans le cyclisme professionnel, Guillaume Martin est l’une des rares voix qui portent sur les enjeux écologiques. Depuis plusieurs années, le grimpeur de la formation Groupama-FDJ United décrit «une forme de culpabilité» face à l’impact environnemental de son sport. Le 4 juillet, celui qui avait décroché une honorable huitième place au Tour de France 2021 est reparti à l’assaut des routes tricolores. Sa dixième participation à la Grande boucle. Alors que cette édition est marquée par des températures caniculaires, Vert l’a interrogé sur la difficile adaptation au changement climatique du cyclisme professionnel. Le Normand est aussi revenu sur ses prises de positions passées contre la montée du climatoscepticisme et du Rassemblement national. Objectivement, non. Je prends toujours davantage l’avion que la plupart de la population. J’ai un mode de vie et un métier basés sur la consommation. Le principe même du sport est de dépenser des calories inutilement. Ma culpabilité n’a pas changé. En revanche, je ne veux pas être dans une attitude autoflagellatrice. Heureusement, aussi, qu’on fait des choses dans la vie qui ne sont pas forcément utiles. Mais j’essaie de faire au mieux. Tout se polarise un peu autour de la Grande boucle. En vérité, ce n’est pas la seule course ni le seul «grand tour» qui existe [il y a aussi le tour d’Italie et le tour d’Espagne, NDLR]. Certes, c’est la plus grosse organisation et celle qui a le plus d’impact, mais l’organisateur [Amaury sport organisation, aussi propriétaire du quotidien sportif L’Équipe, NDLR] a entamé une réflexion sur l’empreinte carbone. «Il y a beaucoup de choses auxquelles j’assiste que je trouve gênantes, notamment au niveau du gaspillage.» Les équipes RSE [Responsabilité sociétale des entreprises, NDLR] du Tour m’ont déjà contacté pour échanger à ce sujet. Ils essaient de mettre en place des choses pour réduire les émissions, y compris auprès des coureurs. C’est toujours difficile de distinguer ce qui relève de l’image et ce qui est sincère, mais c’est au moins un début. L’évolution est lente, surtout au sein des équipes : c’est là que ces sujets sont le moins pris en compte. Pourtant, elles ont tout autant une responsabilité que l’organisateur. Elles choisissent les modes de déplacement, les achats alimentaires… Il y a beaucoup de choses auxquelles j’assiste ou auxquelles j’ai pu assister que je trouve gênantes, notamment au niveau du gaspillage. Le sujet n’est pas assez abordé dans les équipes car elles ne sont pas assez accusées. Or le sujet de l’empreinte environnementale du cyclisme est global. On ne peut pas se dire qu’on va trouver une solution pour la réduire en abordant le problème uniquement à travers un angle. Il faut y réfléchir comme un tout. Il y a deux lectures. On peut se dire que ces entreprises s’engagent dans une voie plus vertueuse à travers le cyclisme ou que c’est du greenwashing. L’identité du sponsor a toujours été un critère essentiel lors de mes choix d’équipes [Wanty-Groupe Gobert, Cofidis, puis Groupama-FDJ, NDLR]. Mais ce n’est pas forcément évident pour tout le monde. «À force de rouler en hyperventilation dans un environnement pollué, il y a de vraies conséquences sur notre santé.» J’ai eu la chance d’avoir une position de leader, de ne pas galérer à avoir des contrats et de pouvoir faire ces choix. Quand vous êtes un coureur en fin de contrat, en fin de carrière, ou un jeune qui galère et que vous n’avez pas trop d’options, quelles que soient vos convictions, vous allez où vous pouvez. Sur les températures, cela a évolué, même si en dix ans on ne se rend pas forcément compte. Ce qui est frappant, par contre, c’est notre exposition à la pollution : je suis devenu asthmatique à force de rouler exposé à la pollution, ce n’était pas le cas avant. De plus en plus de cyclistes souffrent d’asthme à cause de la pratique du vélo. À force de rouler en hyperventilation dans un environnement pollué, il y a de vraies conséquences sur notre santé. Il y a une amorce sur la santé, avec des protocoles concernant les conditions météorologiques extrêmes, mais c’est minimal. Trop souvent, lorsque j’écoute la radio le matin, j’entends qu’il y a un pic de pollution ou de chaleur, que le préfet déconseille fortement d’aller faire du sport en extérieur, et pourtant on maintient notre course ! Il y a quand même une tradition qui nous colle à la peau dans le cyclisme : celle d’un sport difficile, qui doit braver toutes les météos. On nous demande d’accepter et de faire le dos rond car c’est l’essence même du vélo. Dans un avenir proche, j’ai du mal à imaginer un monde sans Jeux olympiques, sans Coupe du monde. Il faut aussi se dire que les rencontres internationales apportent des choses. Il y a une vraie internationalisation du cyclisme depuis quelques années, avec l’émergence de coureurs et coureuses du continent africain. On peut le voir comme quelque chose de positif. «J’ai vu les conséquences des quelques paroles engagées que j’ai pu avoir, avec des insultes et des messages haineux.» Par exemple, l’an dernier, les championnats du monde de cyclisme sur route ont été organisés au Rwanda. D’un point de vue écologique, cela a imposé pas mal de déplacements. Mais cette organisation avait aussi du sens, de mon point de vue. C’est une voie d’émancipation pour certains athlètes et l’occasion de populariser davantage notre sport. Après, à un moment donné, des contraintes feront que tous ces évènements devront davantage s’adapter. On peut essayer de regrouper au maximum les épreuves par proximité géographique sur l’année, ce qui est déjà un peu le cas. Il faut essayer de limiter les déplacements, y compris des camions qui transportent nos vélos par la route. Si on a une course une semaine au Portugal, puis la suivante en Italie et ensuite en Espagne, cela fait des déplacements insensés, tant d’un point de vue écologique qu’au niveau de la fatigue. Je me demande parfois si ce n’est pas contre-productif, si cela ne polarise pas davantage le débat, et si finalement on ne convainc pas uniquement ceux qui sont déjà convaincus. En même temps, nous avons la chance, en tant qu’athlètes, d’avoir une tribune médiatique. Ce serait indécent de ne pas l’utiliser. Les jeunes peuvent être plus facilement sensibles à nos discours. «Le courant de pensée climatosceptique m’inquiète : c’est effrayant de voir le pouvoir qu’il peut avoir.» Mais c’est compliqué aussi, j’ai vu les conséquences des quelques paroles engagées que j’ai pu avoir [en 2024, il s’était prononcé contre le Rassemblement national à quelques jours des législatives, affirmant que «les valeurs de l’extrême droite ne sont pas celles du sport», NDLR], avec des insultes et des messages haineux sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas parler d’un parti politique en particulier. En revanche, le courant de pensée climatosceptique m’inquiète : c’est effrayant de voir le pouvoir qu’il peut avoir. Je trouve cela fou de tenir de tels discours avec les données scientifiques dont on dispose et ce que l’on peut observer. Texte intégral (1910 mots)

En 2023, vous évoquiez auprès de l’AFP l’impact environnemental du cyclisme professionnel. La situation s’est-elle améliorée depuis ?
Quel regard portez-vous sur l’empreinte carbone du Tour de France, estimée par l’organisation à 216 000 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone en 2021 ?
Cela fait dix ans que vous courez au plus haut niveau. Comment le cyclisme professionnel a-t-il évolué dans sa façon de considérer les enjeux écologiques ?

Certaines équipes sont sponsorisées par des entreprises polluantes (TotalEnergies, Ineos…), parfois issues de l’industrie pétrolière. Qu’est-ce que cela signifie ?
En dix ans, avez-vous observé des changements concrets sur votre pratique sportive liés au changement climatique ou à la pollution ?
Estimez-vous que le monde du cyclisme s’engage suffisamment sur ces questions, notamment sur l’adaptation des courses ?
Pensez-vous qu’à terme, les grands évènements sportifs, qu’ils soient cyclistes ou non, seront compatibles avec un monde en surchauffe ?
Pour le cyclisme, comment mieux adapter les courses ?
De plus en plus de sportifs et sportives prennent la parole, comme vous, sur les questions écologiques. Quel impact cela peut-il avoir dans le débat public ?
Le Rassemblement national, qui porte régulièrement des critiques contre le monde scientifique et tient des propos climatosceptiques, n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Cette situation vous inquiète-t-elle ?
Lilou Hiver
Ce n’est que le début du mois de juillet et la France affronte déjà son troisième épisode de fortes chaleurs. Jeudi, le mercure est grimpé jusqu’à 43 degrés Celsius (°C) dans le sud du pays. Depuis ce samedi, 24 départements sont en vigilance rouge canicule et 56 autres en orange. Cette nouvelle flambée fait craindre une augmentation des violences, notamment envers les femmes. Bien que peu connu, le lien entre chaleur et comportements violents est établi par la recherche depuis une trentaine d’années. Les scientifiques ont démontré que les fortes températures entraînent une hausse des suicides, de la criminalité et des violences conjugales. En avril 2025, le programme Spotlight initiative, supervisé par les Nations unies, a publié un rapport qui révèle que chaque degré de réchauffement climatique (par rapport aux valeurs préindustrielles, vers 1850) est associé à une hausse de 4,7% du nombre de cas de violences conjugales. Dans un scénario à +2°C, d’ici 2090, 40 millions de femmes supplémentaires dans le monde risquent d’être victimes de violences chaque année. Aucune étude n’a encore été menée à l’échelle de la France, mais certains indicateurs confirment cette dynamique. Au micro de France info, Pauline Vanderquand, présidente de l’application Umay, qui permet de signaler des agressions de rue, a indiqué avoir constaté «une hausse des signalements d’environ 30%» lors de l’épisode caniculaire de fin mai. Pour Kévin Jean, épidémiologiste à l’École normale supérieure et auteur du livre À notre santé ! La lutte contre le changement climatique n’est pas celle que vous croyez (2026, Payot) : «La chaleur abaisse le seuil à partir duquel une personne peut devenir violente.» Il explique ce phénomène par des effets biologiques : «Les fortes chaleurs perturbent la régulation des hormones comme la sérotonine et la dopamine qui régulent l’humeur.» Le cerveau est également moins bien oxygéné, puisque le cœur pompe davantage de sang pour mieux évacuer la chaleur. Les nuits sont aussi plus difficiles et moins reposantes. «Tout cela favorise l’irritabilité, la fatigue… et augmente le risque que des interactions deviennent conflictuelles», détaille encore l’épidémiologiste. À ces mécanismes s’ajoutent des aspects sociaux et comportementaux. Les épisodes de chaleur bouleversent le quotidien : les sorties se font plus rares et de nombreuses personnes restent confinées chez elles pour se protéger du soleil. Un environnement favorable aux violences conjugales. D’après une étude espagnole de 2018, les fortes températures augmentent les risques de féminicide de 28%. «La chaleur exacerbe la violence, mais les auteurs sont évidemment les seuls et uniques responsables», rappelle Adéa Guillot, porte-parole de l’ONG Care France, qui lutte contre les inégalités et la pauvreté. Le nombre d’actes de violence envers les femmes n’est pas pour autant supérieur dans les pays chauds par rapport aux régions au climat plus tempéré. Peu importe la zone, c’est la hausse des températures comparée à la moyenne locale qui influe sur le nombre de cas de violences. Plus globalement, tous les évènements météorologiques extrêmes liés au dérèglement climatique attisent les violences faites aux femmes. Sécheresses, inondations ou incendies créent des instabilités qui renforcent le système de domination patriarcal et les normes genrées. «Le changement climatique est sexiste», déplore Adéa Guillot. Elle cite l’exemple de l’Éthiopie où, lors de la sécheresse de 2022, le nombre de mariages forcés a augmenté de 119%. Les mauvaises récoltes fragilisent les foyers et, lorsque les ressources viennent à manquer, certaines familles marient leurs filles en échange d’une dot. Or les filles mariées avant l’âge de 15 ans présentent un risque près de 50% plus élevé de subir des violences conjugales, selon une étude de 2017. Faute de dispositif de prévention spécifique contre les violences en période de canicule, l’ONG Care France a lancé sa propre campagne de sensibilisation dans les rues de Paris. Depuis lundi, une centaine de panneaux d’affichage montrent le visage d’une femme se couvrant d’impacts à mesure que la température extérieure grimpe (voir ci-dessus). L’association plaide pour la mise en place de messages d’alerte lors des épisodes caniculaires ; la création de refuges pour les victimes ; et une sensibilisation des policier·es à cette problématique. Sans oublier qu’en plus des fortes chaleurs, l’été est aussi rythmé par la Coupe du monde de football. Un moment réjouissant pour beaucoup, mais qui participe aussi à la hausse de violences envers les femmes. Selon une étude anglaise de 2014, basée sur les plaintes enregistrées par la police du comté du Lancashire lors des Coupes du monde 2002, 2006 et 2010, les signalements de violences conjugales augmentent de 26% les soirs de match de l’équipe d’Angleterre, et même de 38% après une défaite. Associé à la chaleur, le cocktail peut devenir explosif. Texte intégral (1035 mots)

Des facteurs biologiques et sociaux
Un manque de sensibilisation et d’actions
Sylvain Lapoix
«Jamais baigneur n’était venu dans ces parages.» Quand l’écrivain et marin Pierre Loti décrit ses étés sur l’île d’Oléron (Charente-Maritime) en 1889, sa plume trace les contours d’un désert flottant : sur les côtes, «[des] brisants de la mer arrêtés par rien, aussi majestueux qu’à la côte saharienne», tandis que, derrière les dunes, les bois ou les marais se trouvent des maisonnettes basses «aussi blanches de chaux que des kasbahs d’Algérie». Loin de la sécheresse du Sahara, Oléron décline une grande variété de paysages naturels qui l’aident aujourd’hui à se protéger contre les effets du changement climatique sur ses côtes. Deuxième plus grande île hexagonale après la Corse, elle voit ses 17 400 hectares éclatés en un camaïeu de paysages : un petit tiers de forêt, un quart de zones humides et le reste réparti entre zones agricoles et surfaces artificialisées. À l’inverse des îles bordées de ports de pêche, Oléron s’est surtout développée avec l’agriculture, dans les terres intérieures, délaissant les côtes, réservées aux marais salants et à une pêche modeste. Mais après l’inauguration du pont la reliant au continent, le 21 juin 1966, l’île est surtout devenue une destination touristique majeure – 3ème préférée des Français·es d’après le dernier baromètre Elabe. En 2025, l’office du tourisme a enregistré 6,8 millions de nuitées, principalement concentrées entre le 1er avril et le 1er septembre (77%), avec un pic au 14 août, jour où la population annuelle de 22 568 personnes est presque multipliée par cinq. Ses côtes voient cependant leur tracé lourdement remanié par les aléas maritimes amplifiés par le changement climatique. «Oléron connaît des évolutions complexes avec des lieux d’érosion faible ou très forte : les côtes sableuses y reculent de un à plus de vingt mètres par an», resitue Éric Chaumillon, géologue à l’université de La Rochelle. Dans le suivi des plages qu’il réalise pour le département, le chercheur spécialiste de l’érosion marine relève un recul moyen de dix centimètres en dix ans sur la plage de la Ménounière, au nord. Au sud, la plage de Gatseau a abandonné à la mer près de vingt mètres par an depuis 2000, soit plus de 500 mètres en vingt-cinq ans. Située dans la passe de Maumusson, où se combinent les courants des estuaires de la Seudre et de la Gironde, cette zone affiche les plus forts reculs d’Europe (plus encore côté continent). Le phénomène force le recul progressif de la forêt de Saint-Trojan, où le petit train touristique se voit amputé chaque année de quelques mètres de rail pour ne pas tomber dans l’océan. Le risque d’érosion se combine à celui des submersions marines, qui ont déjà éprouvé l’île durant les tempêtes Martin (1999), Xynthia (2010) et les hivers 2013-2014 ou 2023-2024. Deux phénomènes que la montée des eaux, provoquée par le changement climatique, amplifie : «L’augmentation du niveau des mers entraîne une érosion accrue et une hausse de la fréquence des submersions, rappelle Éric Chaumillon. On considère que pour 25 centimètres de plus, ce qui correspond à l’augmentation moyenne mondiale depuis le début de l’ère industrielle, la fréquence des submersions est multipliée par 100.» D’après le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), le niveau moyen des mers devrait encore augmenter de 15 à 30 centimètres d’ici 2030 par rapport à 2014 et de 28 centimètres à un mètre d’ici 2100, sans compter la fonte des glaces polaires. Une brise océanique rafraîchit la route de la plage de Vert Bois, qui coupe à travers une forêt sableuse charriant une odeur d’embruns, d’épines de pin séchées et de friture. Sous les coups des tempêtes de l’hiver 2023-2024 – notamment la redoutable Ciarán –, plusieurs mètres de la route menant à la plage se sont effondrés, laissant derrière elle des blocs de bitume poncés par les marées. «Il y a de moins en moins de sable et de plus en plus de galets sur l’estran, cette partie du littoral périodiquement recouverte par la marée, constate un concessionnaire d’établissements de plage. Si on se reprend un hiver comme 2023-2024, tous les établissements pourraient disparaître.» Face à cette menace, comme presque tout le long de la côte, les écoles de surf, bars et petites boutiques tiennent dans des containers ou des cahutes mobiles pouvant être aisément déplacés. Face aux risques importants qui pèsent sur son littoral, Oléron a peu de constructions en dur susceptibles d’être mises en danger. «Sur 2000 ans d’occupation, l’île n’a vraiment développé ses côtes et ses ports que pendant deux siècles : c’est une île de terriens, synthétise l’historien Thierry Sauzeau, directeur de la publication d’Histoire d’Oléron (La Geste, 2026). Avant la gratuité du pont en 1993, le tourisme reposait sur l’hospitalité des îliens. Avec l’accessibilité et le papy-boom [le départ à la retraite de la génération du baby-boom, NDLR], il y a eu une ruée vers les terrains à bâtir.» Au centre de l’île, le village de la Rémigeasse compte parmi les quelques zones urbanisées à risque. Bien que séparées de la baie de la Perroche par quelques dizaines de mètres de champs ou de bois, 300 à 400 maisons de ce bourg rattaché à Dolus-d’Oléron culminent à peine au-dessus des deux mètres d’altitude. «Dans un secteur aussi plat, en cas de brèche, la zone serait immédiatement submergée et inondée, décrit Thierry Mareshal, responsable du service littoral de la communauté de communes. C’est pour cette raison que nous avons renforcé le système d’endiguement de la baie pour éviter toute faille et tout contournement.» Cette défense «en dur» est une exception dans la réponse oléronaise aux risques littoraux. Au lendemain de Xynthia, le programme d’actions de prévention des inondations (Papi) de l’île de Ré avait budgété 40 millions d’euros de construction de digues, contre 17 millions pour Oléron, à longueurs de côtes égales. La stratégie locale de gestion de la bande côtière, achevée cette année, identifie 94 «enjeux» à l’horizon 2050, dont 42 bâtiments et 31 structures démontables. Face à ces risques, la communauté de communes déploie principalement des solutions fondées sur la nature, profitant de ses deux principaux remparts : le sable et les zones humides. Pour consolider le cordon dunaire qui constitue la moitié de la côte oléronaise, la communauté de communes opère des «rechargements» réguliers, c’est-à-dire des transferts de sable extrait au large ou prélevé sur d’autres plages. «2 000 à 3 000 mètres cubes par an, on est loin derrière les volumes de Biscarrosse ou Arcachon qui en déplacent des centaines de milliers !», relativise Thierry Mareshal. Là où les dunes restent fragiles, l’intercommunalité ou l’Office national des forêts (ONF) plantent des ganivelles – des clôtures en bois – pour «piéger» le sable et favoriser l’implantation de végétation à même d’ancrer les dunes. La communauté de communes a également décidé de miser sur les marais, son autre protection naturelle. Abandonnées au 19ème siècle faute de rentabilité, les salines bénéficient d’une aide de l’intercommunalité de 90 000 euros par an pour reconstituer le réseau de marais salants tenant le rôle de barrière contre les submersions. Notamment sur la façade ouest de l’île, la plus durement touchée par l’épisode Xynthia. Bien que plus modestes, ces différents programmes voient leur coût augmenter à mesure que les épisodes climatiques se multiplient et s’intensifient. «Avant, nous faisions des rechargements uniquement en cas de tempête mais, depuis deux ans, nous devons en programmer plusieurs fois par an», reconnaît Thierry Mareshal. Censée financer les opérations liées aux traits de côte et aux marais, la taxe Gemapi (prélevée sur les habitant·es et entreprises) ne couvre plus les besoins grandissants d’entretien, à plus forte raison quand les grandes tempêtes frappent. Au point que, depuis quelques mois, l’hypothèse de rétablir un péage au pont d’Oléron revient dans les débats. Pour financer les travaux nécessaires d’un viaduc vieillissant, d’abord ; mais aussi pour payer l’entretien du littoral via l’écotaxe. «Avec ce qui est prévu, à 2050 il n’y a pas de risque», assure Thierry Mareshal. D’après les études réalisées pour la stratégie littorale, qui ont passé en revue les différentes réponses possibles, l’endiguement apparaît plus coûteux et moins efficace que les solutions douces. D’ici à 2100, plutôt qu’une forteresse face aux vagues montantes, Oléron pourrait rester une ligne verte sur l’horizon. Texte intégral (2238 mots)

Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel, forêt de Fontainebleau… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Charente-Maritime, sur l’île d’Oléron. Une destination prisée par les touristes français mais menacée par la montée des eaux.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.Une île agricole devenue destination touristique majeure
Un paradis menacé par le recul de la côte : jusqu’à vingt mètres par an selon les plages


«Si on se reprend un hiver comme 2023-2024, tous les établissements pourraient disparaître»

La solution : miser sur les dunes et les marais

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