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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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27.10.2026 à 17:00

Glyphosate, chlordécone, acétamipride… Notre guide ultime pour tout comprendre aux principaux pesticides en France

Esteban Grépinet, Mathilde Picard

Texte intégral (5008 mots)
Une marche dans les rues de Paris contre les pesticides, le 4 avril 2026. © Mary Lou Mauricio/Vert

Majoritairement utilisés en agriculture pour lutter contre les attaques d’insectes, de «mauvaises herbes» ou de champignons, nombre de pesticides ont un impact documenté sur la biodiversité et sur la santé humaine. Sur les plus de 70 000 tonnes vendues en 2024 sur le territoire français, plusieurs substances sont au cœur des débats depuis plusieurs années, à l’image du glyphosate ou encore de l’acétamipride, dont la réautorisation en France a été rendue possible par la loi d’urgence agricole votée cet été. Qui sont les plus toxiques, les plus utilisés ou encore les plus persistants dans l’environnement ? Vert vous présente les principales molécules à connaître.

Le plus connu : le glyphosate

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 8 269 tonnes.

🌽 Cultures concernées : grandes cultures comme les céréales, les pommes de terre, les betteraves ou les oignons (avant les semis ou entre deux cultures), arboriculture, viticulture (pour enlever les «mauvaises herbes» entre les rangées)…

🏭 Qui le produit : Monsanto (racheté par Bayer en 2018) depuis 1974, et une dizaine d’autres entreprises en France depuis que son brevet est passé dans le domaine public dans les années 2000.

💡 Les alternatives : principalement le désherbage mécanique, le labour ou le maintien de zones enherbées – mais avec des impasses techniques dans certaines situations.

Le glyphosate est une molécule herbicide qui bloque la production de protéines chez les plantes et provoque leur mort. Il est considéré comme le pesticide le plus vendu dans le monde, notamment à travers le produit «Roundup», commercialisé par l’entreprise Bayer.

La substance est au cœur du débat sur les pesticides depuis son classement comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2015. Plusieurs évaluations ont ensuite contredit cette classification, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) jugeant par exemple sa cancérogénicité «improbable».

D’autres études académiques pointent un lien potentiel entre l’exposition au glyphosate et le risque de développer certains cancers, comme le lymphome non hodgkinien. «Ce ne sont pas les seuls problèmes, soulève Sylvie Bortoli, toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le glyphosate est aussi un potentiel perturbateur endocrinien car il reproduit certains effets des œstrogènes [les hormones féminines, NDLR]. Il a également été mis en évidence des effets sur la reproduction et sur le microbiote intestinal.»

Le glyphosate a aussi des impacts documentés sur l’environnement. S’il apparaît peu toxique pour la faune, il «a des effets négatifs sur la biodiversité végétale, en éradiquant des plantes qui servent d’habitat et de ressources alimentaires pour certains animaux», pointe Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). L’herbicide et ses produits de dégradation font aussi partie des plus fréquemment retrouvés dans les sols et les eaux de surface de l’Hexagone.

Fin 2017, le président de la République, Emmanuel Macron, s’était engagé à interdire le glyphosate en France «au plus tard dans trois ans». Un plan de sortie a été mis en place, des alternatives ont été identifiées, et la molécule est interdite pour les particuliers depuis 2019. Mais le chef de l’État est revenu sur sa promesse en janvier 2019, estimant qu’une interdiction trop rapide «tuerait notre agriculture». Au niveau européen, la substance a été réautorisée pour dix ans en novembre 2023 après d’intenses négociations (notre article).

Le plus vendu : le soufre

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 16 880 tonnes.

🍇 Cultures concernées : viticulture (notamment pour lutter contre l’oïdium, une maladie causée par certains champignons), arboriculture, maraîchage…

🏭 Qui le produit : Syngenta, BASF et une trentaine d’autres entreprises en France.

En France, le pesticide le plus vendu est une substance dite «naturelle», qui existe déjà dans l’environnement. Le soufre est utilisé depuis des siècles par le monde paysan, comme fongicide ou comme fertilisant. Il est même employé en agriculture biologique, qui autorise certains pesticides d’origine naturelle en cas de «menace avérée pour une culture».

Le podium des pesticides les plus vendus en France est complété par le fameux glyphosate (deuxième) et le prosulfocarbe (troisième) – un autre herbicide problématique (voir plus bas). Dans ce «top 5», on trouve d’autres substances autorisées en agriculture biologique, comme l’huile de paraffine (quatrième) ou le cuivre (cinquième). Les ventes de ces produits, qui sont aussi utilisés en agriculture conventionnelle, sont en hausse sur la dernière décennie.

Les substances utilisées en bio sont considérées comme beaucoup moins toxiques que de nombreux pesticides de synthèse. Mais certains, comme le cuivre, peuvent polluer. «Ce sont des éléments chimiques, qui ne se dégradent pas dans l’environnement ; le cuivre reste le cuivre, éclaire Laure Mamy. Donc les concentrations dans les sols augmentent d’année en année, de même que les risques pour les organismes qui vivent dans la terre ou dans les cours d’eau.»

Les plus toxiques pour la santé humaine : les CMR

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 11 439 tonnes.

🧅 Cultures concernées : principalement les grandes cultures

🏭 Qui le produit : Syngenta, Bayer, Corteva et de nombreuses autres entreprises.

💡 Les alternatives : désherbage mécanique (passage de la herse), décalage des semis de la saison des «mauvaises herbes», rotation des cultures.

Certains pesticides sont des molécules classées cancérogènes, mutagènes et/ou reprotoxiques (CMR). Cela signifie qu’elles peuvent provoquer un cancer ou augmenter la probabilité d’en avoir un, modifier l’ADN et/ou nuire au système reproducteur (baisse de la fertilité, par exemple). Ces substances sont dites CMR1 lorsque leur effet est avéré, et CMR2 lorsqu’il est suspecté.

Elles se retrouvent essentiellement dans les herbicides, quelques-unes sont utilisées comme fongicides et, dans une moindre quantité, comme insecticides. «En 2009, 27% des pesticides étaient des CMR, indique Xavier Reboud, chercheur en agroécologie à l’Inrae. En 2024, ils étaient 16% ; il reste une dizaine de molécules CMR encore utilisées.» Malgré cette diminution, l’usage de ces pesticides jugés les plus préoccupants pour la santé reste encore très important.

Parmi les substances CMR les plus vendues en France, la pendiméthaline est au sommet du podium. Utilisée comme herbicide, elle est appliquée pendant les semis des céréales pour éviter que ne poussent les «mauvaises herbes». Largement répandue, «elle garantit un désherbage de fond dans les cultures annuelles, donc ça concerne tout de suite 15 millions d’hectares en France», relève Xavier Reboud.

Les plus toxiques pour la biodiversité : les néonicotinoïdes

🛢 Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (totalement interdits depuis 2023).

🥔 Cultures concernées : la plupart des cultures jusqu’en 2018, puis les noisettes, figues et navets par dérogation jusqu’en 2020 et les betteraves en enrobage de semences par dérogation jusqu’en 2023.

🏭 Qui les produit : Bayer (pour l’imidaclopride et le thiaclopride), Syngenta (pour le thiaméthoxame), Nisso (pour l’acétamipride)…

💡 Les alternatives : autres insecticides moins toxiques, techniques de biocontrôle (par exemple : des guêpes parasitoïdes, qui s’attaquent aux œufs de certains insectes «ravageurs»), variétés plus résistantes, filets de protection…

Les insecticides ont un impact particulièrement important sur l’environnement : comme leur nom l’indique, ils sont faits pour… tuer des insectes. Parmi eux, la famille des néonicotinoïdes défraie régulièrement la chronique. Inventés dans les années 1990, ces insecticides ont deux puissants atouts : ils sont systémiques – c’est-à-dire qu’ils pénètrent les plantes de l’intérieur, des racines jusqu’aux fleurs – et présentent une forte toxicité, ce qui leur vaut le doux surnom de «tueurs d’abeilles».

Il en existe cinq grandes molécules : la clothianidine, l’imidaclopride, le thiaméthoxame, le thiaclopride et l’acétamipride. Elles ciblent le système nerveux des insectes, provoquant leur paralysie, donc leur mort. Pour prendre la mesure de leur toxicité : en théorie, il suffit d’environ quatre nanogrammes (soit 0,000 000 004 gramme) d’imidaclopride avalés par chaque abeille domestique pour tuer en une journée la moitié d’une colonie.

La France a mis fin à l’utilisation des néonicotinoïdes dès 2018 en raison de leurs impacts sur les pollinisateurs. L’Union européenne lui a emboîté le pas en interdisant progressivement toutes ces substances… à l’exception de l’acétamipride. D’où la volonté de plusieurs politiques et syndicats agricoles de réautoriser ce produit, à travers les lois dites «Duplomb».

L’acétamipride est nettement moins toxique pour les abeilles que les autres néonicotinoïdes, mais il reste toxique, avec des effets «sublétaux» (qui causent indirectement la mort : perte de mémoire, troubles du comportement…). Plusieurs études pointent également un risque pour la santé, notamment pour le développement neuronal des enfants (notre article).

Le plus volatile : le prosulfocarbe

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 5 849 tonnes.

🌾 Cultures concernées : céréales (blé, orge, seigle), pommes de terre, oignons, carottes…

🏭 Qui le produit : Syngenta, Corteva et une dizaine d’autres industriels en France.

💡 Les alternatives : autres herbicides, diversification et allongement des rotations des cultures, désherbage mécanique, décalage des dates de semis…

Un pesticide épandu dans un champ ne reste pas forcément sur place. Les gouttelettes peuvent être emportées par le vent (on parle de «dérive de pulvérisation») ou se transformer en vapeur depuis la surface du sol ou des plantes (c’est la «volatilisation»). La substance voyage alors dans l’air et contamine l’environnement à plus ou moins grande distance.

Le prosulfocarbe inquiète particulièrement du fait de sa grande volatilité. «Le problème de cette molécule n’est pas sa dangerosité, mais l’universalité de son exposition, qui fait que nous y sommes très exposés, explique Xavier Reboud. Son défaut majeur est de ne pas rester dans les sols, elle se suspend facilement dans la partie aérienne, par exemple dans les brumes matinales.»

Près de la moitié du produit peut s’évaporer vingt-quatre heures après sa pulvérisation, selon les données réglementaires. «Une fois que la molécule est dans l’atmosphère, elle peut se déplacer pour se redéposer plus loin, sur le sol ou dans un cours d’eau adjacent», illustre Laure Mamy. Le prosulfocarbe est capable de parcourir des dizaines de kilomètres : il a même été retrouvé dans des pays où il n’est pas utilisé, comme la Suède.

En France hexagonale, il est le pesticide retrouvé dans l’air avec la plus forte concentration, selon le suivi national opéré par le Laboratoire central de surveillance de la qualité de l’air (LCSQA). Ces dernières années, de nombreuses fermes en agriculture biologique – mais aussi des vergers de particuliers – ont vu leurs produits contaminés par ce pesticide. Le 12 mai dernier, le tribunal administratif de Caen (Calvados) a condamné l’État à indemniser un paysan normand dont la récolte de sarrasin bio avait dû être détruite pour cette raison.

Le plus persistant dans les sols : le chlordécone

🛢 Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (interdit dans l’Hexagone depuis 1990, et dans les Antilles depuis 1993).

🍌 Cultures concernées : principalement dans les cultures de bananes, pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte dit «ravageur».

🏭 Qui le produit : Allied Chemicals (pour le «Kepone»), puis la société Vincent de Lagarrigue (pour le «Curlone»).

💡 Les alternatives : le chlordécone est aujourd’hui remplacé par des pratiques préventives et des «pièges à odeurs», pour attirer et capturer les charançons.

Une fois dans l’environnement, les pesticides se dégradent petit à petit… mais certains peuvent persister (très) longtemps. C’est le cas du chlordécone, un insecticide qui a durablement contaminé les sols, les eaux et les populations dans les Antilles. Cette molécule est très persistante : selon les modélisations scientifiques, elle pourrait perdurer dans les sols pendant plusieurs siècles.

Le chlordécone a été massivement épandu dans les cultures de bananes de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, malgré son interdiction dans l’Hexagone en 1990. Aujourd’hui, plus de 80% de la population antillaise est toujours imprégnée de cette substance, avec des niveaux particulièrement élevés chez les agriculteur·ices et les pêcheur·ses (avec le ruissellement, la molécule a aussi contaminé les eaux et certaines parties du littoral).

Un adulte sur six dépasse même les seuils au-dessus desquels le risque d’apparition d’effets sur la santé au sein de la population ne peut être exclu. Ce pesticide a des effets reconnus sur le système nerveux, la reproduction ou encore le fonctionnement de certains organes (foie, cœur…). Il est également connu pour son rôle dans l’apparition du cancer de la prostate.

Face à ce scandale sanitaire, les parlementaires ont adopté le 2 juin dernier une loi «visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone» (notre article). Après cette victoire symbolique, les plaignant·es espèrent des réparations. Mais, le 22 juin, la cour d’appel de Paris a refusé de relancer l’enquête pénale sur l’affaire du chlordécone.

Les plus présents dans notre assiette

De multiples pesticides sont présents dans nos assiettes, y compris des substances interdites en France telles que l’acétamipride ou le trichlamide. Si l’on retrouve des molécules non autorisées, c’est parce qu’elles peuvent être utilisées dans les cultures via des dérogations accordées à certaines filières. On retrouve aussi celles qui sont importées en France depuis des pays qui possèdent de moindres normes environnementales et sanitaires.

«Jusqu’à 62% des aliments d’origine végétale comportent au moins un résidu de pesticides ; plus de 50% des céréales et 80% des fruits», précise Sylvie Bortoli. «Plus de 50% des fruits mis sur le marché contiennent au moins un pesticide classé CMR aujourd’hui», estime la chercheuse. Un même aliment peut contenir des résidus de plus de dix substances différentes, comme le montre l’Observatoire des pesticides de Que Choisir ensemble, qui liste les produits que l’on retrouve dans chaque denrée.

Selon un rapport publié en 2024 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), les grenades, les fruits de la passion et le chou frisé sont les produits non transformés qui présentent la plus importante quantité de résidus de pesticide. Ces derniers sont aussi très présents dans d’autres aliments comme les poivrons, les raisins de table, les aubergines ou encore les œufs.

Entre 2018 et 2024, dans tous ces produits, la limite maximum de résidus de pesticides fixée par l’Union européenne a été dépassée dans des taux toujours plus importants. Cuivre, ion bromure ou encore trichlamide : en moyenne, dans les 5 000 aliments analysés par les autorités françaises en 2023 et 2024, celles-ci ont détecté 183 types de pesticides ou résidus différents.

Selon Laurence Payrastre, chercheuse à l’Inrae Occitanie-Toulouse, spécialisée dans l’exposition chronique à faible dose aux pesticides, «le vrai problème n’est pas que tel fruit soit plus contaminé qu’un autre ou que telle substance soit présente en plus grande quantité qu’une autre, mais qu’à travers notre alimentation, nous sommes exposés à des mélanges de résidus.»

Les scientifiques ne connaissent pas encore précisément les conséquences de cet effet cocktail. Elles et ils l’étudient afin de comprendre comment ces substances interagissent entre elles dans notre corps.

Les plus éternels : les pesticides PFAS

🛢 Quantités vendues en France (2023) : 2 314 tonnes.

🌾 Cultures concernées : céréales, arboriculture, vignes, maraîchage…

🏭 Qui les produit : Bayer, BASF, Syngenta ou encore Adama…

Plus d’une trentaine de pesticides contiennent des substances actives qui sont des PFAS. Ces molécules per- et polyfluoroalkylées sont aussi appelées «polluants éternels» car elles sont extrêmement persistantes dans le corps et l’environnement. Entre 2019 et 2024, le recours à ces substances a augmenté de près de 50% en France, selon l’ONG Générations futures.

Quatre-vingts autres produits, comme la lambda-cyhalothrine, le flufénacet, le prosulfuron ou encore le diflufénicanil, se dégradent en TFA, le plus petit des PFAS. Ce polluant est présumé toxique pour la reproduction, selon l’Agence européenne des produits chimiques. «Si une substance est susceptible d’être transformée en TFA, elle ne devrait pas être mise sur le marché, plaide Sylvie Bortoli. Car en l’utilisant, on aboutit à une contamination des sols et des nappes phréatiques bien documentée, dont on ne va jamais se débarrasser.»

Le flufénacet, membre connu de cette grande famille, sera interdit d’ici la fin de l’année 2026, à la suite d’une décision votée par les États de l’Union européenne en mars 2025. Il fait partie des perturbateurs endocriniens qui affectent le système hormonal.

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27.10.2026 à 10:28

Après dix ans de macronie, comment le RN est devenu incontournable à l’Assemblée nationale

Hicham Zemrani

Texte intégral (2040 mots)
Marine Le Pen et Jean-Philippe Tanguy à l’Assemblée nationale, le 12 mai 2026. © Arthur N. Orchard/AFP

Quelques phrases auront suffi à consacrer le rôle central du Rassemblement national (RN) dans le jeu parlementaire. Début décembre 2024, Michel Barnier décide de renoncer au déremboursement des médicaments prévu dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure figure parmi les «lignes rouges» du parti d’extrême droite qui, faute de recul, menace de censurer le premier ministre.

Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2027, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce deuxième épisode, retour sur la montée en puissance du Rassemblement national, favorisée par la politique macroniste.

Pour annoncer cette concession, un communiqué paraphé par Matignon est envoyé aux rédactions. La missive flatte Marine Le Pen, comme pour acter que rien ne peut se faire à l’Assemblée nationale sans l’aval de la présidente du premier groupe parlementaire : «De nombreuses demandes ont été exprimées sur ce sujet. Mme Marine Le Pen, au nom du RN, l’a rappelé au premier ministre ce matin encore lors d’un échange téléphonique.»

Une capitulation, enrage alors la gauche, qui rappelle que, quelques mois plus tôt, plusieurs député·es du bloc central ont été réélu·es grâce au front républicain. «Michel Barnier s’est déshonoré. Écrire dans un communiqué qu’il négociait avec le RN était une rupture républicaine majeure», n’en démord pas le député socialiste Arthur Delaporte, interrogé par Vert. L’humiliation est double pour le premier ministre issu des Républicains (LR).

Non seulement il s’est couché devant Marine Le Pen, mais cette dernière a malgré tout décidé de le renverser. Ce, alors que l’exécutif avait également abandonné la hausse des taxes sur l’électricité et lancé une refonte de l’aide médicale d’État. «Michel Barnier a cru que le RN allait être bienveillant», raille Erwan Balanant, député MoDem, pointant en creux la naïveté du chef de gouvernement le plus éphémère de la Vème République.

Explosion du nombre de députés lepénistes

Au soir de sa première élection, en mai 2017, Emmanuel Macron jurait faire «tout durant les cinq années qui viennent» pour que les électeur·ices de Marine Le Pen «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Un échec, à l’évidence. Car depuis son premier mandat, le nombre de député·es lepénistes a été multiplié par 17.

Alors qu’elles et ils n’étaient qu’une petite dizaine à peupler les bancs du Palais-Bourbon jusqu’en 2022, les frontistes sont désormais 121, conséquence directe de la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2024. Depuis ce jour, profitant de l’absence de majorité stable, elles et ils engrangent les victoires, faisant ainsi triompher leurs idées autrefois marginales dans le débat politique.

Deux ans après Michel Barnier, Sébastien Lecornu tente de réussir là où son prédécesseur a échoué. Pour l’adoption du budget 2027, il mise sur la clémence des député·es RN. L’accord de non-censure scellé avec les socialistes lors du précédent projet de loi de finances (PLF) ne sera pas reconduit. Les roses refusent de négocier avec Matignon.

Impossible en effet pour Olivier Faure et ses troupes, à quelques mois de l’élection présidentielle, d’apparaître comme les complices de l’exécutif et de laisser à La France insoumise (LFI) le monopole de l’opposition à gauche. Résultat, Sébastien Lecornu se tourne vers le RN et multiplie les gestes en sa direction. Il place, de fait, l’avenir du budget entre les mains de Marine Le Pen.

Haro sur l’Ademe

Première inflexion inscrite au PLFSS : l’instauration d’un délai de carence d’un an pour le versement des prestations familiales aux étranger·es. Auprès du Parisien, Marine Le Pen a célébré une «victoire idéologique», bien qu’insuffisante selon elle. Pour le socialiste Arthur Delaporte, cette mesure serait toutefois le symbole de la «mithridatisation de l’extrême droite dans le pays». Comprendre : l’accoutumance progressive aux discours anti-immigration.

La diminution des fonds attribués aux opérateurs et agences de l’État en est une preuve supplémentaire. L’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le viseur du RN, encaisserait ainsi une baisse de 350 millions d’euros, selon la première mouture du PLF. C’est plus que la minoration de 227 millions voulue par les nationalistes. À la différence que le parti à la flamme souhaite voir disparaître, à terme, l’Ademe.

Mais Marine Le Pen ne se fait pas d’illusions. «Je ne suis pas dupe, je sais pertinemment que tout cela se terminera avec le 49.3 ou les ordonnances» qui permettent au gouvernement de faire adopter le budget sans vote et dans sa version initiale, confie-t-elle en privé. L’option du passage en force a toutefois sa préférence dans la perspective où elle accéderait à l’Élysée en mai prochain.

Laisser passer le dernier budget macroniste lui permettrait ainsi de le modifier par le biais d’un simple projet de loi de finances rectificative. À défaut, son gouvernement devrait s’atteler à la rédaction complète d’un budget, ce qui prendrait plusieurs mois et entraverait le début de son mandat. Et pendant ce temps s’appliquerait la loi spéciale qui reconduit les impôts et les enveloppes allouées à l’État pour l’année écoulée. Mais Marine Le Pen ne fera ce cadeau à Sébastien Lecornu qu’au prix de concessions majeures. «Je veux pouvoir changer le budget», prévient-elle.

Une «victoire idéologique» sur la loi immigration

Chaque concession, qu’elle soit spectaculaire ou marginale, permet au parti à la flamme d’entretenir le récit de sa victoire et de son utilité politique. «Le RN cherche à faire croire qu’il est écouté, que certains aspects de ses propos sont valides, etc. Il ne faut pas les laisser faire», avertit le centriste Erwan Balanant. Fin 2023, après l’adoption du projet de loi immigration avec les voix de son groupe, Marine Le Pen avait revendiqué une «victoire idéologique».

Sur les plateaux télévisés, les cadres frontistes se sont succédé pour affirmer que le texte instaurait une forme de préférence nationale, concept phare (et discriminatoire) de leur formation consistant à donner la priorité aux Français·es dans l’accès aux prestations sociales et à l’emploi. Pourtant, la copie finale contenait une mesure de régularisation des travailleur·ses irrégulier·es dans les métiers en tension, véritable ligne rouge pour les élu·es d’extrême droite. Sans oublier que le Conseil constitutionnel a fini par censurer 35 articles du projet de loi. Pas la plus éclatante des victoires.

Il n’empêche, à plusieurs reprises ces derniers mois, les troupes lepénistes sont parvenues à remanier certains textes à leur guise grâce à leur forte présence dans l’hémicycle. Ce qui leur a permis notamment de faire avancer leur agenda anti-écologique. Il en va ainsi de la proposition de loi Gremillet sur la trajectoire énergétique du pays.

En juin 2025, profitant de la démobilisation du camp présidentiel, les député·es RN ont permis l’adoption de l’amendement d’un député LR pour empêcher toute nouvelle installation éolienne et solaire. Parmi les autres mesures votées conjointement par la droite et l’extrême droite : la suppression des objectifs de développement des biocarburants et la relance de la centrale nucléaire de Fessenheim – pourtant en cours de démantèlement. La proposition de loi sera finalement rejetée par la chambre basse.

Abrogation des ZFE

Autre texte remodelé en partie par les frontistes, le projet de loi de simplification de la vie économique a été définitivement adopté en avril 2026. Avec l’aide de LR, le RN avait introduit en commission un article pour supprimer les zones à faibles émissions (ZFE), ensuite adopté en séance par une coalition baroque rassemblant les droites, LFI et quelques député·es macronistes. En fin de compte, ce dispositif qui vise à limiter la circulation des véhicules les plus polluants sera sauvé par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de sa niche parlementaire, le 8 octobre dernier, le RN est revenu à la charge avec une proposition de loi pour abroger les ZFE. Faute de temps, elle n’a pas pu être débattue.

D’après nos informations, les insoumis·es avaient prévu de s’abstenir. «Il est hors de question de supprimer purement et simplement les ZFE. Mais, en l’état, elles posent de nombreux problèmes. Nous demandons un moratoire et leur conditionnement à une offre de transports en commun accessible et acceptable pour les populations. C’est pourquoi nous comptions nous abstenir», explique le député LFI Sylvain Carrière à Vert. Quitte à faciliter l’adoption d’un texte estampillé RN ? «C’était le risque», admet-il.

Ce cas de figure ne s’est produit qu’une seule fois, le 30 octobre 2025. Ce jour-là, la proposition de résolution portée par le RN visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 avait été adoptée à une voix près. Fait marquant : l’initiative frontiste avait bénéficié du soutien du groupe Horizons, le parti d’Édouard Philippe, qui avait été le premier à prôner la remise en cause de l’accord de 1968. Difficile pour ses député·es de se dédire. C’est tout le sens politique du RN. «Ils savent faire des textes qui, parfois, nous obligent», constate amèrement Erwan Balanant.

Cet épisode témoigne surtout de la porosité grandissante entre le bloc central et l’extrême droite. Une première brèche avait été ouverte, en mars 2023, lorsque des député·es MoDem avaient cosigné un amendement avec un élu frontiste dans le cadre du projet de loi relatif aux Jeux olympiques d’été de 2024. Après ce couac, il a été convenu au sein du groupe parlementaire centriste de ne plus s’associer au RN dans la rédaction d’amendements. Trop inflammable politiquement.

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27.10.2026 à 06:00

Exclusif : la France est le pays d’Europe qui autorise le plus de pesticides interdits

Esteban Grépinet

Texte intégral (3673 mots)
En moins de dix ans, le nombre de dérogations pour utiliser des pesticides interdits a explosé en France. © Sam Ward/Vert

Ce qu’il faut retenir

🇪🇺 La France est le pays de l’Union européenne qui accorde le plus de dérogations à des pesticides non homologués : au moins 137 dérogations en 2025, et plus de 150 en 2026.

🚜 Basées sur le droit européen, ces dérogations de 120 jours maximum doivent permettre aux filières agricoles de faire face à un «danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables».

🍎 Une majorité de ces dérogations concerne des insecticides utilisés par l’agriculture conventionnelle, notamment pour l’arboriculture (pommes, poires, cerises…). Plusieurs de ces produits avaient été retirés du marché en raison de leurs risques.

⛔ Les associations dénoncent un «contournement» de l’expertise des autorités sanitaires, quand les filières agricoles y voient un moyen de sortir d’«impasses techniques».

La France lave-t-elle réellement «plus vert que vert» en interdisant plus de pesticides que ses voisins européens, comme l’accusent régulièrement de nombreux politiques et syndicats agricoles, à l’image de la FNSEA ? Pas si l’on regarde les dérogations que le ministère de l’agriculture accorde chaque année pour autoriser temporairement l’utilisation de produits interdits.

Selon le décompte de Vert, la France est désormais championne d’Europe en la matière : en 2025, elle a accordé pas moins de 137 autorisations d’urgence pour des pesticides ne disposant pas d’autorisations de mise sur le marché de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Elle se classe devant l’Allemagne (117) et l’Italie (108), autres grandes puissances agricoles. Pour 2026, alors que l’année n’est pas finie, la France dépasse même les 150 dérogations – un record absolu.

Des dérogations permises par le droit européen

Ce système est parfaitement légal. Pour qu’un pesticide soit commercialisable, sa substance active (la molécule qui présente l’effet principal) doit d’abord être autorisée à l’échelon européen. Ensuite, le produit dans son entièreté (la substance active et les autres composants) est évalué au niveau français par l’Anses, «gendarme» des pesticides dans l’Hexagone. L’agence délivre alors une autorisation de mise sur le marché pour le produit, qui s’applique à un nombre précis d’usages et de cultures.

Mais, si un pesticide n’est pas autorisé, le règlement européen de 2009 permet aux États membres de l’Union européenne d’accorder des autorisations d’urgence pour une durée maximale de 120 jours, «lorsqu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables». La France avait notamment utilisé cette procédure en 2021 et 2022 pour réautoriser plusieurs néonicotinoïdes «tueurs d’abeilles» dans les champs de betteraves face aux attaques de pucerons – ces dérogations avaient été stoppées en 2023 par la justice européenne (notre article).

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat.»

D’après notre enquête, la très grande majorité des pesticides concernés par ces dérogations d’urgence concerne des produits que l’Anses a autorisés pour certaines cultures, mais pas pour celles visées. Par exemple : le Hockey pro est un produit herbicide à base de glyphosate (une substance active connue pour être «probablement» cancérogène) autorisé par l’Anses pour plusieurs cultures (vigne, oliviers, fruits à pépins, à noyaux…) ; en revanche, il ne l’est pas pour la banane, qui bénéficie d’une dérogation pour son utilisation dans les Antilles chaque année depuis 2023.

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat», détaille Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Plusieurs produits interdits en raison de leurs risques pour la santé et l’environnement

Vert a aussi identifié un nombre non négligeable de pesticides absolument interdits, quelles que soient les cultures : soit parce qu’ils n’ont pas encore été évalués par les autorités sanitaires (européennes ou françaises), soit parce qu’ils ont été interdits après expertise. C’est le cas de l’Avadex Factor, un herbicide à base de triallate réautorisé par le ministère de l’agriculture jusqu’en janvier 2027 pour les cultures d’orge d’hiver, comme Vert l’avait révélé fin septembre. En 2023, l’Anses avait refusé d’autoriser ce pesticide en raison, notamment, d’un «risque inacceptable de contamination des eaux souterraines».

Vert a recensé pas moins de 30 dérogations de ce type pour l’année 2025 (sur 137, donc), et 51 en 2026 (sur 153). Le cas le plus connu est celui du Movento, un insecticide à base de spirotétramate, une substance active interdite dans l’Union européenne depuis 2024 – son fabricant, Bayer, n’ayant pas déposé de demande de renouvellement (notre article). Malgré ses risques avérés pour la biodiversité aquatique et son classement comme reprotoxique suspecté, ce pesticide est autorisé par dérogation en France pour les betteraves sucrières et plusieurs cultures de fruits (pommes, poires, cerises…).

Une minorité de dérogations pour des produits «bios»

Huile essentielle d’orange, produits à base de soufre ou de cuivre… Un quart des dérogations en 2025 concerne aussi des produits naturels, autorisés en agriculture biologique. «En général, les substances autorisées en bio sont moins dangereuses, mais naturel ne veut pas dire inoffensif : même ces produits doivent être évalués pour voir s’ils ont des impacts», prévient Pauline Cervan, de l’ONG Générations futures.

Fongicide «bio» à base de soufre et de calcium, le Curatio bénéficie ainsi de dérogations systématiques pour les arbres fruitiers. En 2021 puis 2025, l’Anses avait pourtant refusé de l’autoriser en raison, notamment, d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes du sol», comme les vers de terre.

Parmi les autres pesticides non autorisés découverts par Vert : l’Ailantex, un produit à base de champignon utilisé par la SNCF pour lutter contre une plante envahissante exotique ; le Curatio, un fongicide «bio» qui présente des risques pour la biodiversité des sols (voir l’encadré ci-dessus) ; ou encore le Mandarin pro, un insecticide autorisé cet été dans les vergers de cerises, pêches et noisettes.

Ce dernier pesticide avait été retiré du marché par l’Anses en 2024 en raison d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes aquatiques», notamment les poissons ; sa substance active, l’esfenvalérate, est également sur la liste européenne des «candidates à la substitution», soit les molécules les plus dangereuses à remplacer à court terme.

Une majorité d’insecticides, surtout pour les fruits

Dans le détail, la quasi-totalité de ces dérogations (tous cas de figure confondus) sont demandées par des filières agricoles – une poignée vient aussi de la sylviculture ou encore de la SNCF, pour le désherbage des rails. Près de la moitié des produits concernés en 2025 sont des insecticides employés pour lutter contre les attaques de charançons, pucerons, cochenilles et autres mouches.

L’arboriculture – notamment pour les pommes, poires, cerises ou encore noisettes – est, de loin, le secteur qui recourt le plus à ces dérogations d’urgence. Interrogée par Vert, l’Association nationale pommes poires (ANPP) met en avant une «situation de nécessité technico-économique» : «Lorsque ces autorisations de mise sur le marché d’urgence sont demandées, c’est parce que la production en a vraiment besoin pour faire face à la prolifération de maladies ou de ravageurs, et l’administration ne les accorde que si les conditions sont bien réunies», détaille son directeur, Pierre Venteau.

«Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Du côté de la betterave sucrière, qui a obtenu cinq dérogations en 2026, on déplore le manque de moyens, avec un seul traitement insecticide autorisé par saison. «Le produit a une durée d’action de dix jours. Si on veut couvrir toute la période de risque, qui est de deux mois [les vols de pucerons surviennent entre avril et juin, NDLR], nous n’avons pas d’autre choix que d’avoir des produits en relais, expose Fabienne Maupas, directrice scientifique de l’Institut technique de la betterave (ITB). Si on en est là aujourd’hui, c’est parce qu’on a décidé d’arrêter les néonicotinoïdes. Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Certaines filières peuvent solliciter des dérogations après le retrait d’autres pesticides qu’elles utilisaient, ou dans l’attente d’autres produits en cours d’évaluation (les procédures peuvent prendre plusieurs années). Autre raison : les études à fournir étant coûteuses, les industriels n’incluent qu’un nombre limité de filières dans leurs dossiers de demande d’autorisation de mise sur le marché. Ces dérogations peuvent parfois permettre à certaines cultures mineures (figue, noisette…) ou très récentes, comme la pistache, d’utiliser certains pesticides malgré tout.

Un «contournement» de l’expertise de l’Anses, selon les associations

Pour accorder de telles dérogations, le ministère de l’agriculture dit mesurer la «nature du danger», sa «probabilité de survenue», mais aussi les «effets néfastes potentiels» sur l’environnement ou la santé. Ces lignes directrices, seulement publiées en 2025, sont «peu contraignantes», juge Dorian Guinard, maître de conférences en droit public à l’université Grenoble-Alpes : «Nous ne sommes pas dans le cadre de l’existence avérée d’un danger, mais dans celui de sa survenue probable. Tout cela est soumis à l’interprétation du ministre, qui a une conception potentiellement bien différente de l’Anses.»

«Toutes les dérogations accordées le sont dans le strict respect du droit européen, défend auprès de Vert le ministère de l’agriculture. Ce n’est ni un passe-droit arbitraire, ni une réautorisation générale : chaque décision répond à une situation, une culture et un usage précis, est limitée dans le temps et dans des conditions d’utilisation encadrées.»

Ces dérogations sont souvent accompagnées de précautions : ne pas utiliser à proximité des captages d’eau potable et «respecter une zone non traitée de 20 mètres» en bordure de cours d’eau pour l’Avadex Factor ; «ne pas utiliser en présence d’abeilles» pour le Movento…

«Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va.»

Pour les associations de défense de l’environnement – comme Pollinis, qui a récemment consacré un rapport à ce sujet –, ce système de dérogation n’est rien d’autre qu’un «contournement» de l’expertise de l’Anses, dont les méthodes d’évaluation sont déjà jugées insuffisantes. «Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va», pointe Pia Savart, juriste à France nature environnement.

Vers des dérogations renouvelées sur plusieurs années ?

Les dessous de ces dérogations interrogent d’autant plus que leur nombre explose ces dernières années : d’environ 70 dérogations par an à la fin des années 2010, la France en est désormais à plus d’une centaine chaque année. «Le nombre de dérogations doit aussi être analysé au regard de la multiplication des usages pour lesquels les agriculteurs se retrouvent sans solution suffisamment efficace», réagit le ministère de l’agriculture, qui précise que son objectif reste avant tout de «développer des alternatives durables».

En octobre 2025, un rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) avait déjà identifié une «tendance à la hausse [du nombre de dérogations] entre 2017 et 2021». Il formulait alors plusieurs pistes pour expliquer cette particularité tricolore : la «diversité des cultures en France», des conditions climatiques complexes certaines années (comme le gel tardif de 2021) ou encore une «dépendance persistante aux pesticides».

«Nous observons une récurrence des demandes, qui amène à s’interroger sur le caractère strictement exceptionnel de la dérogation, analyse Catherine Laroche-Dupraz, économiste spécialiste des politiques agricoles à l’Institut agro, qui a participé à une étude statistique sur les demandes de dérogation des pays européens entre 2016 et 2021. Les filières se sont sans doute effectivement trouvées dans des cas d’urgence chaque année, mais cela signifie aussi que l’interdiction de ces pesticides est inopérante, et qu’on n’a pas réussi à transformer les systèmes pour les rendre plus résilients.»

De fait, de nombreux produits obtiennent des dérogations répétées d’année en année. La canne à sucre bénéficie par exemple depuis 2021 d’une autorisation pour le Merlin Flexx, un désherbant évalué uniquement pour le maïs. De même pour l’Exirel, un insecticide non homologué par l’Anses et autorisé par dérogation depuis dix ans pour les cerisiers et les pruniers. «Si les mêmes dérogations reviennent tous les ans, cela montre qu’on n’est pas dans l’urgence mais dans des problèmes bien identifiés et pour lesquels on aurait pu anticiper et trouver d’autres solutions», argue Pauline Cervan, toxicologue auprès de l’association Générations futures, qui mène, avec FNE, plusieurs recours en justice contre ces dérogations.

La durée de ces dérogations, pour l’instant limitée à 120 jours (soit environ quatre mois), pourrait bientôt évoluer. Dans le cadre des négociations du paquet législatif «Omnibus X» sur les pesticides, plusieurs eurodéputé·es de droite et d’extrême droite proposent, sous certaines conditions, de passer à des dérogations renouvelables chaque année pour une durée maximale de cinq ans.

Note méthodologique : comment Vert a établi ses chiffres

Pour établir le plus justement possible le nombre de dérogations d’urgence octroyées chaque année, Vert a utilisé la base de données de la Commission européenne, où sont remontées toutes les autorisations accordées par les États membres. Nous avons ensuite mené un long travail de vérification et de correction des erreurs occasionnelles (années inversées, incohérences de dates…). Nous avons ensuite croisé et complété ces données avec celles encore disponibles sur le site du ministère français de l’agriculture, qui publie temporairement les dérogations en vigueur, et les archives de cette page Internet.

Les chiffres présentés par Vert peuvent sensiblement varier par rapport au bilan effectué par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan en octobre 2025 – qui s’est reposé uniquement sur les données de la Commission européenne – ou encore l’association Pollinis. Si les chiffres exacts peuvent différer, la tendance de fond reste la même : en France, ces dérogations sont en nette augmentation depuis plusieurs années.

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26.10.2026 à 12:11

En meeting à Orléans, Marine Le Pen ne veut pas «refaire la France d’avant»… mais rêve de rouvrir des puits de pétrole

Hicham Zemrani

Texte intégral (1703 mots)
Marine Le Pen prend la parole lors de son premier meeting de campagne, à Orléans, le 25 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

C’est simple. Pour susciter les huées du public à un meeting du Rassemblement national (RN), évoquez les magistrats, les antifascistes ou l’Union européenne. À l’inverse, la simple mention des forces de l’ordre et de l’expulsion des étranger·es délinquant·es suffit à provoquer des applaudissements enflammés.

Dimanche, au Zénith d’Orléans (Loiret), Marine Le Pen a officiellement lancé sa quatrième candidature à l’élection présidentielle devant plus de 8 000 sympathisant·es. La veille, elle avait confié aux journalistes vouloir prendre de la hauteur sur l’actualité pour «insuffler un peu d’optimisme». L’occasion pour la fille de Jean-Marie Le Pen de développer un axe inédit et pour le moins ronflant, celui de la «renaissance», son premier slogan de sa campagne.

«C’est savoir puiser dans le passé, mais sans cette nostalgie qui anesthésie, qui paralyse ou qui incite à revenir en arrière», a-t-elle expliqué derrière un pupitre encadré par deux colonnes grecques et posé au bout d’une scène en forme de T, configuration prisée des concerts. Au milieu de ses partisan·es, elle se place ainsi dans une posture quasi-messianique.

«Je ne vous propose pas de refaire la France d’avant. Je vous propose de concevoir et de construire la France de demain», a-t-elle martelé. Juste avant de défendre un retour en arrière environnemental : l’abrogation de la «stupide» loi Hulot, qui interdit la recherche et l’exploitation des hydrocarbures sur l’ensemble du territoire français. Ce, au nom de la «puissance» de la France, autre ligne directrice de son discours, qui se caractérise par la «volonté de valoriser toutes nos ressources, naturelles ou industrielles». Et tant pis pour l’environnement. La seule autre allusion à l’écologie aura servi à dénoncer «les obscurantismes technophobes, cette défiance envers le progrès qui s’exprime avec l’écologie punitive».

Attaques contre le Conseil constitutionnel

À entendre la candidate nationaliste, son mandat sera le plus démocratique du siècle, rythmé par de nombreuses consultations populaires. «Nous respecterons la volonté des citoyens et rétablirons, en particulier grâce au référendum, leur droit d’expression politique», a-t-elle promis. Marine Le Pen prévoit de dévoiler au cours de la campagne le calendrier de ses référendums. D’après son entourage, les grandes orientations en matière d’environnement pourraient faire l’objet d’une telle votation.

Dans une France présidée par l’extrême droite, les contre-pouvoirs, eux, seront malmenés. Car pour Marine Le Pen, la démocratie, c’est le peuple. Certainement pas les «Sages» du Conseil constitutionnel, ces «représentants de l’oligarchie» et «petits marquis de la macronie», qui ont le malheur de lui notifier l’impossibilité de modifier la Constitution par référendum sans accord du Parlement. «C’est des enculés !», s’exclame un homme à leur évocation. Quelques minutes plus tard, la candidate nationaliste discourt longuement sur la «civilité» qui a disparu de notre société et dans laquelle elle place «la qualité du langage». Ironique.

La prise de parole de Marine Le Pen, sans doute trop conceptuelle et éloignée des fondamentaux frontistes radicaux qui galvanisent les militant·es, n’a toutefois pas soulevé les foules. Bien plus martiale, l’intervention de Jordan Bardella a suscité davantage d’entrain. Le président du RN est longuement revenu sur les incidents du 17 octobre, cette journée qui a «marqué un tournant sans précédent dans la faillite sécuritaire de l’État» et à l’issue de laquelle le parti d’extrême droite affirme avoir engrangé 5 000 adhésions – un chiffre impossible à vérifier.

Marine Le Pen et Jordan Bardella sur la scène du Zénith d’Orléans, le 25 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

L’attentat raciste survenu à Trappes (Yvelines), vendredi, a quant à lui été expédié en trois phrases. «La barbarie a encore frappé», a sobrement déclaré Jordan Bardella, passant sous silence le mobile xénophobe de l’attaque qui a fait un mort. Depuis vendredi, des responsables politiques de gauche accusent l’extrême droite d’avoir favorisé un climat incitant à la haine raciale. Elles et ils en veulent pour preuve les propos de l’eurodéputé nationaliste qui qualifiait, en 2022, sur le plateau de «Touche pas à mon poste», la ville de Trappes de «République islamique en miniature».

Dans les rues, une manifestation antifasciste

En face, les cadres frontistes jouent la sérénité et assurent ne pas craindre un Carpentras bis. En 1990, après la profanation du cimetière juif de la commune du Vaucluse, Jean-Marie Le Pen avait été désigné par le pouvoir socialiste comme l’instigateur moral de cet outrage. Un épisode traumatique pour les militant·es frontistes du coin, aucun lien n’ayant été établi entre les néonazis condamnés et le parti d’extrême droite.

Samedi matin, dans le cortège de la manifestation antifasciste qui s’est déroulée dans le centre d’Orléans et a rassemblé 26 000 participant·es, selon les organisateur·ices – 11 000 d’après la préfecture du Loiret –, plusieurs pancartes «Le RN tue» ont été aperçues. «Faire un lien entre nous et ce qui s’est passé n’est pas digne», commente Marine Le Pen en privé.

Tête de cortège de la manifestation antifasciste, à Orléans, le 24 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

La tenue du meeting frontiste, précédé par le 19ème congrès du RN, samedi, a placé la ville d’Orléans sous cloche. Interruption totale des transports en commun, fermeture des commerces, barrage de police sur les ponts traversant la Loire pour filtrer les passages… Aux alentours du Zénith, deux véhicules blindés à roues de la gendarmerie étaient même présents. Le week-end s’est toutefois déroulé sans incident. Du moins, à l’extérieur.

Dans les travées du Zénith, la presse, autre contre-pouvoir essentiel à toute démocratie, a été brutalisée. Samedi, lors du congrès qui a consacré la réélection (sans suspense) de Jordan Bardella à la présidence du parti avec 98,98% des voix, des adhérent·es frontistes ont pris à partie l’équipe de Mediapart, attirant au passage l’attention du service d’ordre. Plusieurs de ses membres se sont alors précipités sur les journalistes pour les sortir manu militari de la salle.

L’attaché de presse du parti d’extrême droite a vite rappliqué pour demander à ses hommes d’arrêter, se confondant en excuses auprès du média à l’origine des révélations sur les écrits antisémites attribués à Jordan Bardella. «Qu’il y ait des mouvements ou des éruptions, cela peut arriver», a tenté de relativiser après coup un proche collaborateur de Marine Le Pen, osant comparer Mediapart au média d’extrême droite Frontières, «qui connaît le même problème dans les manifestations».

Une action contre l’antisémitisme

Dimanche, même scène. Alors que Jordan Bardella s’exprimait, une bagarre a soudainement éclaté dans les gradins. Des membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) venaient de déployer une banderole accusant le RN d’antisémitisme. Un journaliste de Mediapart se trouvait alors à proximité. «Retourne au bled», lui a notamment lancé une sympathisante lepéniste.

Il n’en fallait pas plus pour que les cadres du parti accusent Mediapart d’être de mèche avec les militant·es de l’UEJF, qui ont été sortis de la salle brusquement. L’un d’entre eux saignait du nez, tandis qu’une de ses camarades s’est plainte d’avoir été étranglée par le service d’ordre. Le journaliste de Mediapart, qui faisait simplement son travail et avait été dûment accrédité, a indiqué à l’AFP s’être lui aussi fait «choper violemment» par un des gros bras du RN. L’équipe de Mediapart a ainsi décidé de quitter le meeting, estimant que sa sécurité n’était pas assurée.

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