Clément Gousseau
«L’UTMB, c’est le rêve de tout le monde, on veut tous y participer.» Sixième femme et deuxième Française au classement de l’Hoka UTMB Mont-Blanc en 2025, la traileuse Magali Mellon, qui ne sera pas au départ cette année, rêve déjà d’un retour dans la vallée de Chamonix (Haute-Savoie) en 2027. Comme elle, près de 10 000 personnes tentent chaque année de décrocher leur dossard pour la «course de trail running la plus mythique et la plus prestigieuse au monde», selon l’organisation. Un peu plus de 2 500 d’entre elles seront au départ de l’épreuve reine (170 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif), qui s’élancera samedi autour du Mont-Blanc, après une semaine marquée par sept autres courses à partir de ce lundi. Au total, l’événement réunira 10 000 sportif·ves, des élites aux amateur·ices. «Ce sont un peu nos championnats du monde. Dans une démarche de performance, c’est vraiment l’endroit où il faut être par rapport à nos sponsors, qu’on soit d’accord ou non avec le modèle de l’UTMB», poursuit Magali Mellon. Car la grand-messe du trail est aussi devenue le symbole des dérives d’un «sport ultra-mondialisé», pointe le sociologue Olivier Bessy, auteur du livre Courir sans limites. Ses conséquences sur les sols et la biodiversité, encore peu documentées scientifiquement, suscitent des inquiétudes. L’UTMB participe aussi à la saturation de Chamonix, un phénomène récemment dénoncé par son nouveau maire (sans étiquette), François-Xavier Laffin, qui évoque également le rejet de l’événement par une partie de la population locale. La compétition est surtout polluante. En 2024, l’UTMB a généré 18 600 tonnes d’équivalent CO2 (CO2e), selon ses organisateur·ices, soit l’équivalent de l’empreinte carbone annuelle moyenne de 2 000 Français·es. «C’est vrai que je me suis posée la question, d’un point de vue éthique, de savoir si je voulais vraiment participer à ça», confesse la traileuse Lucile Fayon, engagée pour la première fois sur l’épreuve cette année. Sans grande surprise, l’essentiel de ces émissions est dû aux déplacements des athlètes et des spectateur·ices, à hauteur de 89% en 2025. «84% des émissions liées aux transports étaient imputables aux 25% de coureurs extra-continentaux. Toutes et tous viennent avec des accompagnants, leurs familles… On se retrouve avec près de 100 000 personnes sur la semaine à Chamonix», indique Benjamin Aidan, vice-président de Protect our winters France. Cette association, engagée dans la mobilisation des sports de plein air et de montagne en faveur du climat, avait «interpellé l’UTMB en 2023» sur son empreinte environnementale et conseille l’organisation depuis un an. «On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise.» L’UTMB Group a annoncé en 2025 vouloir réduire de 20%, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 2024. «On a conscience que notre événement à Chamonix est devenu très important et nous voulons réduire notre impact», reconnaît Fabrice Perrin, directeur sport et RSE (responsabilité sociale des entreprises) de l’UTMB. Fortement critiqué après avoir été rebaptisé Dacia UTMB Mont-Blanc en 2023, l’événement avait alors suscité l’incompréhension de nombreux traileur·euses, pour qui l’association d’une marque automobile à un sport de nature était difficilement conciliable. Depuis, l’UTMB a défini «les sponsors avec qui on peut travailler, et ceux avec qui on ne peut pas. On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise», assure Fabrice Perrin. Selon Protect our winters France, l’UTMB a réduit ses émissions de 3% en 2025 par rapport à l’édition 2024, notamment en «jouant sur le nombre de coureurs et d’accompagnants». L’organisation a aussi inauguré en 2026 un «boost mobilité durable» pour le tirage au sort des dossards des trois finales de l’UTMB à Chamonix et de l’Expérience trail courmayeur (ETC), une course de 15 kilomètres. «Les participants qui se sont engagés à venir à Chamonix sans prendre de vol de moins de deux heures ont bénéficié de 30% de chances supplémentaires de décrocher un dossard», précise Fabrice Perrin. En clair : pour bénéficier du boost, les coureur·ses des autres continents pouvaient venir en avion jusqu’en Europe, mais devaient ensuite poursuivre leur voyage jusqu’à Chamonix en train ou en bus. «C’est un dispositif que nous pourrons élargir ensuite», affirme Fabrice Perrin. Une contribution carbone obligatoire a également été instaurée, une mesure dont l’efficacité est contestée par une partie de la communauté scientifique. Elle consiste, pour les participant·es à l’UTMB, à financer des projets de transition climatique, de réduction ou de séquestration du CO2, en fonction des émissions de gaz à effet de serre générées par leur participation à l’événement. Un mécanisme financier souvent critiqué comme une forme de permis de polluer. Des navettes ont aussi été mises en place afin d’éviter que les participant·es ne viennent à Chamonix en voiture. Des évolutions jugées insuffisantes par Olivier Bessy. «Ces avancées ne sont à la hauteur ni des enjeux ni de la puissance financière de l’UTMB». Elles ne remettent pas non plus en question le modèle de l’UTMB et son circuit mondial, l’UTMB World Series. Lancé en 2022, il rassemble des courses labellisées à travers le monde, qui permettent aux participant·es de décrocher de précieux running stones : des points nécessaires pour espérer se qualifier aux trois finales organisées lors de l’UTMB. Un à quatre points sont généralement attribués selon les événements. À titre d’exemple, il fallait onze running stones pour espérer participer à l’UTMB 2026. «En tant qu’athlète élite, je peux faire une course et, en cas de bon résultat, être qualifiée. Mais pour quelqu’un de lambda, c’est la course aux running stones. Donc certains peuvent se dire : tiens, en Thaïlande, il y a moins de monde, j’ai peut-être plus de chance de me qualifier», explique Magali Mellon. «Je connais plein de coureurs en Europe qui s’amusent à courir des courses by UTMB en Amérique ou en Asie. Pour l’UTMB, d’un point de vue économique, c’est l’idée du siècle, mais pour l’écologie, c’est la pire idée qui soit», dénonce Lucile Fayon. Interrogé à ce sujet, Fabrice Perrin considère que le circuit «n’incite pas à voyager» : «L’idée est de vivre l’expérience UTMB près de chez soi. Si tu es français ou européen, tu n’as pas besoin de prendre l’avion pour te qualifier. On n’a jamais pris l’angle de dire aux gens de ne pas aller à l’étranger, car c’est vraiment marginal.» La rhétorique marketing de l’UTMB World Series le contredit pourtant. L’une des premières questions posées en s’inscrivant sur le site du circuit consiste à indiquer les éventuels continents d’intérêt pour y disputer une course. «Lorsque l’on met en place un tel système sportif, où l’on a besoin de décrocher un maximum de points et donc de voyager, on ne peut pas appeler à la responsabilité individuelle», tance Benjamin Aidan. «C’est le symbole de la démesure, de la surenchère. C’est un modèle inadapté avec les objectifs climatiques qui pousse les gens à voyager pour décrocher des points», dénonce Olivier Bessy. Pas pour Fabrice Perrin : «Les gens qui veulent faire des courses à l’étranger le feraient même sans l’UTMB.» Faut-il donc s’en satisfaire ? «Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’UTMB, rappelle Olivier Bessy, mais de changer de récit.» À commencer par l’UTMB World Series ? «Si toutes les courses labellisées par l’UTMB entraient dans la même démarche de réduction des émissions qu’à Chamonix, avec un boost favorisant les mobilités douces, là, ça deviendrait intéressant», songe le traileur Arnaud Bonin, quatrième l’an dernier de la Courmayeur-Champex-Chamonix, l’une des finales de l’UTMB. «Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.» D’ailleurs, cette hypothèse n’est pas exclue par l’UTMB. «Chamonix va servir de réflexion pour les courses du World Series, assure Fabrice Perrin. Des recherches sont en cours pour connaître notre empreinte sur les sols, et ensuite agir». Mais pour Olivier Bessy, il faut aller plus loin : «Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.» De son côté, Protect our winters France propose d’organiser l’UTMB une fois tous les deux ans, de réduire le nombre de coureur·ses et d’accompagnant·es et de limiter davantage le recours au transport aérien. «Il y a une énorme marge de progression, rappelle Benjamin Aidan. La bonne nouvelle, c’est que l’UTMB cherche à montrer l’exemple. Demain, on aura besoin que le trail montre au reste de la communauté sportive qu’on peut avoir un système plus responsable.» Texte intégral (2006 mots)

Un objectif de réduction de 20% des émissions d’ici 2030
Un circuit mondial de courses pour se qualifier à l’UTMB

«Il y a une énorme marge de progression»
Amélie David, Paola Rebeiz
Les oliviers, par centaines, défilent au travers des vitres de la voiture à mesure que nous approchons du village frontalier de Halta, au Liban. Leurs silhouettes noueuses ponctuent ce paysage bucolique. Ici, ces arbres, symboles de paix et de vie, sont pris dans le tourment de la guerre et de la mort. Les yeux de Loubna Saleh s’emplissent de larmes quand elle tend le regard vers l’est de ce village à majorité sunnite, là où se trouve la frontière avec les territoires occupés par Israël. «Là-haut, il y a nos terres», montre-t-elle. Au bout de son doigt se trouve toute la richesse du village : ses oliviers et ses autres arbres fruitiers cultivés depuis des décennies. Ces terres se trouvent dans la zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. «Cette tâche blanche, c’est le drapeau israélien, affirme-t-elle. L’armée israélienne nous interdit de nous rendre sur notre propre terre.» Au loin, une explosion retentit. Depuis longtemps, les bruits de la guerre ne font plus sursauter cette mère de famille. Elle a le regard figé sur ce paysage aujourd’hui aux mains des Israélien·nes. «Inch’Allah [si Dieu le veut, en arabe, NDLR], bientôt, tout sera terminé», glisse-t-elle, comme pour se convaincre elle-même. Car ici, c’est bien sous l’ombre de l’occupation que les habitant·es de la région vivent depuis le début de l’escalade meurtrière entre le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien et doté d’une milice armée, et Israël, le 2 mars dernier. Cette nouvelle confrontation a tué plus de 4 000 personnes au Liban et en a blessé plus de 16 000. Plus d’un million ont été déplacées de force au plus fort de la guerre ; 800 000 ont pu rentrer chez elles depuis, selon l’Organisation des Nations unies (ONU). Malgré un cessez-le-feu officiel entré en vigueur le 17 avril, l’armée israélienne mène des attaques quotidiennes, occupe au moins 600 kilomètres carrés du pays et continue de raser des villages entiers. En avril, des expert·es des droits humains de l’ONU ont averti que la destruction systématique et les déplacements forcés massifs «laissent présager un nettoyage ethnique». À Halta et ses environs, à majorités druze, sunnite et chrétienne, les résident·es ont choisi de rester de peur de voir leur village détruit. Ils et elles vivent au rythme des menaces, des incursions, parfois violentes, et des disparitions. Trois agriculteurs de Halta ont été enlevés en mai dernier. Depuis, leur famille est toujours sans nouvelle. Dans le sud du Liban, la saison des olives dépasse largement le cadre agricole. Pour de nombreuses familles, elle constitue une source essentielle de revenus. L’huile produite permet de couvrir une partie des dépenses des mois suivants : l’alimentation, le chauffage ou l’éducation des enfants. «C’est la saison principale, celle qui nous permet de nous en sortir financièrement, reprend Loubna Saleh. Un bidon d’huile d’olive nous rapporte au moins 150 dollars [128 euros, NDLR]. Avec cet argent, nous sommes tranquilles jusqu’à la prochaine saison…» L’enfant du pays et les siens connaissent ce paysage par cœur. Mais les oliviers qui poussent sur la colline d’en face leur sont devenus presque étrangers. «Nous n’avons eu le droit de nous rendre auprès de ces oliviers qu’une dizaine de jours ces dernières années», soupire la Libanaise. Elle vient s’asseoir aux côtés de son mari, Fadi Shebli, dans la cour de leur maison, bordée d’oliviers quinquagénaires, de figuiers et de noyers. Ce dernier a été menacé alors qu’il était en train de planter des oliviers sur une de ces terres. «J’ai pu planter quelques oliviers en présence de soldats de la FINUL [la Force intérimaires des Nations Unies au Liban, NDLR] qui m’ont accompagné. Le drone n’a pas largué de bombe, mais il est resté jusqu’à ce que nous terminions…», dépeint Fadi en allumant une cigarette, avant de se lever et d’aller auprès de ses arbres. Il montre avec fierté ses oliviers quinquagénaires autour de sa maison, où il vit depuis le retrait d’Israël du sud du Liban en 2000. Dans un mois, il en récoltera les fruits si la situation le permet. Mais tout une partie de sa récolte, plus loin sur les terres marquées par les chenilles des tanks israéliens, sera perdue. «Ce sont les oliviers qui nous permettent de tenir debout», soupire-t-il en inspectant l’une des branches. La route qui relie Halta à Kfar Chouba serpente entre les oliveraies centenaires. Toujours debout. Mais rien ne garantit que leurs propriétaires puissent récolter leurs fruits cette année. Près de la mairie, dont le bâtiment a été complètement détruit par les bombardements en 2024, Kassem Kadri, le maire, échange avec les habitant·es autour d’un thé. La guerre et l’occupation résonnent dans toutes les conversations. «Nous avons demandé au mécanisme [la structure en charge du contrôle de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, NDLR] l’autorisation d’accéder aux oliveraies en toute sécurité, du 1er septembre au 15 octobre, afin que chacun puisse nettoyer les terrains avant la récolte d’octobre. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas reçu de réponse de la part d’Israël», explique l’édile, où près de la totalité des habitant·es sont resté·es. A deux pas de là, Ferial Abdel Aal fume le narguilé dans son salon avec ses proches. «J’ai une parcelle de terrain où il y avait 120 oliviers. Israël nous les a arrachés, ils ont aussi arraché les figuiers, tous les arbres fruitiers. Une pelleteuse a tout rasé», dépeint la mère de famille. En plus des destructions, les agriculteur·ices de la région vivent dans la peur de voir des incendies ravager leurs cultures. Au début du mois d’août, deux départs de feu, attribués à l’armée israélienne par les habitant·es, les pompier·es et les ONG, ont ravagé plusieurs hectares de forêts de chênes et se sont approchés à quelques mètres des terres cultivées à Kfar Chouba. Les munitions utilisées et les conditions climatiques actuelles offrent un terrain propice aux incendies. Selon l’ONG Legal agenda, depuis 2023, plus de 3 000 arbres ont été déracinés et détruits par les bulldozers de l’armée israélienne à Kfar Chouba. Au cours des dernières semaines, d’autres feux ont ravagé des centaines d’arbres fruitiers, dont des oliviers, à Yaroun, village frontalier, au sud de Kfar Chouba, entièrement détruit. «En brûlant les oliviers et les arbres fruitiers, Israël cherche à en faire une terre impropre à la vie, une terre brûlée, inhabitable, où il ne reste plus rien», vitupère le maire Hafez Ghasham. Plus au nord de Yaroun, à Zaoutar El Charqiye, sous occupation israélienne, la municipalité et les habitant·es dénoncent le vol de 500 à 600 oliviers centenaires entre fin juillet et début août. «Si les oliviers étaient encore là, nous les verrions à un endroit précis, à moins qu’ils aient été brûlés… Nous avons toutes les raisons de penser que c’est l’ennemi [Israël, NDLR] qui les a arrachés et les a emmenés à l’intérieur du territoire palestinien occupé», explique le maire de la municipalité, Mohamed Ismaïl. Comme à Yaroun, il suit la destruction de son village avec des images satellites et grâce aux photos prises depuis les environs. Feux intentionnels, destructions et arrachages d’oliviers sont régulièrement documentés par l’ONG Green Southerners. «Il s’agit d’une pratique plus large d’effacement : pas seulement la destruction physique du paysage, mais aussi le fait de rompre progressivement le lien entre les communautés et leur terre», souligne son président, Hisham Younes. Les conséquences sont aussi mesurables en hectares et en dollars. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations.» Selon une évaluation conjointe de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du ministère libanais de l’agriculture, 742 hectares d’oliviers doivent être replantés ou réhabilités, pour un coût estimé à 21,5 millions de dollars (plus de 18 millions d’euros). Les pertes de récolte concernent 24 936 hectares, pour une perte estimée à 30 706 tonnes d’olives, soit environ 307 millions de dollars (plus de 262 millions d’euros). Une mauvaise saison peut être compensée l’année suivante. Un olivier arraché, lui, ne repousse pas en quelques mois. Le gouvernement libanais, comme plusieurs ONG et habitant·es, accuse Israël de mener un véritable écocide et espère voir l’État hébreu condamné. Les conventions de Genève et le Statut de Rome de 1998 considèrent comme «crime de guerre» toute attaque causant des dommages étendus, durables et graves à l’environnement lorsqu’ils sont manifestement disproportionnés par rapport à l’avantage militaire attendu. Pour beaucoup, les oliviers ne sont pas qu’une simple ressource économique, un bien qu’on extrait de la terre. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations : en perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité et de notre lien à la terre», souligne Rose Becharra, productrice d’huile d’olive et fondatrice de l’entreprise Darmmess, basée à Deir Mimas, village du sud à majorité chrétienne. La productrice travaille chaque année avec des dizaines d’agriculteur·ices de la localité et des environs. Tout comme Abie Musa, fondateur de Terra, qui produit de l’huile d’olive depuis deux ans. «Il s’agit de préserver une tradition fondée sur la transmission d’un savoir qui passe d’une génération à l’autre», décrit-il. Dans son salon, à Kfar Chouba, Ferial regarde son fils avec plein de douceur. Quand nous lui demandons ce que signifie l’olivier, elle marque une pause, puis lance : «J’ai porté mon fils pendant neuf mois, je l’ai mis au monde, je l’ai élevé et il a grandi. L’olivier représente la même chose.» Loubna Saleh partage le même sentiment. À Halta, depuis son jardin, elle garde un œil sur la colline d’en face, là où sont postés les soldats israéliens. Ses oliviers y sont toujours debout, mais inaccessibles, sur ces terres qu’elle espère un jour pouvoir transmettre à ses enfants. Texte intégral (2592 mots)

Une dizaine de jours pour récolter les olives

Demande d’autorisation pour accéder à ses terres


Une politique de l’effacement

Esteban Grépinet
Ni la succession d’études scientifiques critiques, ni la mobilisation massive des associations de protection de la nature, ni même les recommandations de sa propre administration n’auront fait changer d’avis le gouvernement. Le ministère de la transition écologique a renouvelé ce vendredi la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (les «Esod», autrefois appelées «nuisibles») en France hexagonale jusqu’à l’été 2029. Publié tous les trois ans depuis 2012, cet arrêté établit pour chaque département les animaux qui peuvent être tués toute l’année (y compris hors des périodes officielles de chasse) par tir, piégeage ou déterrage en raison de leurs dégâts estimés sur les activités économiques. Neuf espèces sont ciblées : le renard roux, la martre des pins, la fouine, la belette, la corneille noire, le corbeau freux, l’étourneau sansonnet, la pie bavarde et le geai des chênes. Principale évolution par rapport au texte initialement présenté en juillet dernier lors de la consultation publique : le cas du corbeau freux. L’oiseau devait être déclassé dans 18 départements, notamment dans les plaines céréalières du centre-ouest et du nord de la France. Les suivis scientifiques montrent un déclin marqué de l’espèce au niveau national depuis vingt ans. Dans le texte officiel paru ce vendredi, le corbeau a finalement été réintégré comme «nuisible» dans la quasi-totalité de ces territoires. Une victoire pour la Fédération nationale des chasseurs (FNC), qui dénonçait dans ces déclassements un «gage donné aux associations écologistes». Interrogé par Vert sur ce revirement, le ministère de la transition écologique n’a pour l’instant pas répondu. Les corvidés sont régulièrement visés pour leurs dégâts dans les grandes cultures (notamment lors des semis) et les vergers. Plus répandue, la corneille noire reste «nuisible» sur une grande majorité du territoire français, tandis que le geai des chênes n’est plus classé que dans une centaine de communes du sud de la France. Quant à l’étourneau sansonnet et la pie bavarde, ils pourront être abattus dans une poignée de nouveaux départements par rapport aux années précédentes. En mai 2025, le classement de la martre des pins sur la liste des Esod avait été annulé par le Conseil d’État, faute de données suffisantes sur son état de conservation. Cette année, le ministère de la transition écologique a tout de même décidé de réintégrer l’animal comme «nuisible» dans 14 départements (contre 26 en 2023). Chez ses cousines de la famille des mustélidés, la fouine demeure «nuisible» dans 69 départements alors que la belette ne l’est que dans le Pas-de-Calais. Le renard roux, enfin, est toujours considéré comme «nuisible» dans la quasi-totalité des départements français. L’emblématique canidé est notamment accusé de prédations dans les élevages de volailles, tandis que les associations écologistes vantent son rôle dans la régulation des rongeurs et des maladies qu’ils véhiculent. Une étude menée dans le Doubs – l’un des seuls départements où l’animal est protégé dans certaines communes – a montré que son piégeage ne diminuait pas la population de renards, ni leurs attaques dans les poulaillers (notre article). Plus largement, les travaux scientifiques s’accumulent ces dernières années pour montrer l’inefficacité de la «chasse aux nuisibles» dans la réduction des dégâts imputés à ces espèces. En mars dernier, une vaste étude conduite par le Muséum national d’histoire naturelle a conclu à une absence de «lien entre les efforts de contrôle et l’évolution des coûts des dommages déclarés» pour l’ensemble des espèces ciblées en France entre 2015 et 2022 (notre article). «Les dégâts sont toujours causés par certains individus ou populations localisées, et non par l’espèce entière», pointe encore l’Académie vétérinaire de France dans un avis adopté en novembre 2025, où elle appelle à une «refonte méthodologique et éthique» du problème. Fin 2024, un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (Igedd) commandé par le gouvernement a lui aussi proposé un «changement de paradigme», accompagné d’une série de recommandations : ne pas reconduire l’arrêté triennal fixant la liste des Esod, passer à une élimination des individus au cas par cas, soutenir les travaux sur les méthodes de régulation alternatives non léthales… «De notre point de vue, le système reste adapté et proportionné», défend auprès de Vert Jean-Michel Dapvril, directeur des affaires juridiques à la FNC. Ce dernier tient à souligner que le classement Esod «n’est pas du tout un plan d’abattage massif» : «C’est un cadre juridique qui permet de faire des interventions que l’on peut qualifier de “frappes chirurgicales” là où il y a un problème à régler.» Cet été, la FNC avait dénoncé le retard pris par le gouvernement dans la publication de la nouvelle liste des Esod, qui empêchait depuis le 1er juillet (date d’expiration du précédent texte) les opérations de piégeage et de tirs. Du côté des associations de protection de l’environnement, des actions en justice sont déjà prévues contre ce nouvel arrêté. «Nous attaquerons de nombreux classements, on va se battre pour la martre, mais aussi le renard et toutes les espèces, en fonction des données que nous pourrons analyser, confirme auprès de Vert l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). L’idée étant d’améliorer notre jurisprudence et d’obtenir un maximum d’avancées.» La FNC, elle, se dit «relativement sereine». L’an dernier, outre le cas de la martre des pins, le Conseil d’État avait aussi annulé des classements dans 26 départements concernant le renard roux, la fouine ou encore la corneille noire. Texte intégral (1390 mots)

Rétropédalage sur le corbeau, retour de la martre

Le «changement de paradigme» n’a pas eu lieu
Mathilde Picard
C’est une ascension mythique que tentent en moyenne 200 personnes chaque jour de l’été, soit 15 000 à 20 000 par an. Grimper le mont Blanc, plus haut sommet d’Europe occidentale avec ses 4 805 mètres, a toujours été une prouesse. Mais de nouveaux obstacles se sont invités sur la route des amoureux·ses de la montagne depuis que Jacques Balmat et Michel-Gabriel Paccard en ont atteint le point culminant pour la première fois en 1786. «La pratique de l’alpinisme est confrontée à une modification profonde de son terrain de jeu, que ce soit au niveau des glaciers ou des parois rocheuses», constate Ludovic Ravanel, directeur de recherche en géomorphologie au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et accompagnateur en montagne. En cause : la dégradation du permafrost, ce sol maintenu à une température inférieure à zéro degré Celsius depuis des dizaines de milliers d’années. Il est constitué d’une couche de glace extrêmement épaisse qui se réchauffe sous l’effet du changement climatique, fond et déstabilise les roches qu’elle maintenait reliés. «La glace a un rôle de ciment de la montagne, explique l’expert. Quand il n’y en n’a plus, des pans entiers s’effondrent, et ces évènements sont de plus en plus nombreux car la dégradation du permafrost est profonde et intense.» On parle d’éboulements pour les rochers de moins de 100 mètres-cubes (m3) qui dégringolent, d’écroulements pour les plus volumineux, voire d’avalanches rocheuses lorsque des morceaux de plus de 100 000 m3 s’effondrent. Cet été 2026 marque un record d’écroulements dans le massif du Mont-Blanc selon l’expert, avec 450 contre 300 en 2022. «Des morceaux plus gros tombent de la montagne quasiment chaque été», alerte le scientifique. Les alpinistes ont pris conscience depuis une vingtaine d’années que la crise climatique impactait de plein fouet le massif du Mont-Blanc. A l’époque, les écroulements se comptaient seulement par dizaines sur l’année. «Il y a eu plusieurs coups d’accélérateurs dans les Alpes, en 2003 bien sûr [année de la canicule la plus intense avant 2026, NDLR], en 2015 où la fermeture administrative du refuge du Goûter [situé sur la Voie normale vers le sommet, NDLR] a été déclarée tellement les conditions étaient mauvaises, et de nouveau en 2022, où l’ascension du mont Blanc était fortement déconseillée», se souvient Ludovic Ravanel. Avec ses canicules à répétition et sa sécheresse historique, 2026 vient s’ajouter au panel. La mairie de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie) a annoncé le 11 août la fermeture administrative des refuges du Goûter et de Tête Rousse, indispensables à l’ascension par la Voie normale, celle qui est la plus empruntée par le grand public. Le but : dissuader les plus audacieux·ses de monter malgré des conditions très dégradées. Les guides de la compagnie de Chamonix, conscient·es des risques cette saison, avait déjà cessé d’emprunter l’itinéraire une quinzaine de jours auparavant. «Cette année marque encore un nouvelle prise de conscience que la haute montagne est extrêmement sensible à la crise climatique, remarque le géomorphologue. Plein d’itinéraires ne se font plus cet été, comme la voie normale de la Tour ronde. L’arrête des Cosmiques se fait encore, mais en évitant certains secteurs. Le mont Blanc par Chamonix ne se fait plus car il y a des crevasses trop énormes». Dans le massif du Mont-Blanc, comme dans celui de la Vanoise ou des Écrins, «25% des itinéraires sont devenus infréquentables l’été en raison du changement climatique», souligne le géographe et accompagnateur en montagne Jacques Mourey. «Soit ils sont trop dangereux à cause des crevasses ou des écroulements, soit ils sont devenus techniquement trop difficiles, ou alors ils souffrent d’un manque d’esthétisme qui décourage les passionnées», détaille-t-il. «On entendait les pierres tomber […]. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.» Le couloir du Goûter est devenu emblématique de la multiplication des risques d’écroulement. Passage obligé pour atteindre le sommet du mont Blanc par la voie normale, il a été renommé ces dernières années le «couloir de la mort». En été, les chutes de pierres y sont continues et les accidents fréquents. Cet été, trois montagnard·es y ont perdu la vie. Gabrielle Larricq, alpiniste en herbe, l’a emprunté sans guide à la fin du mois d’août 2025. «J’ai très mal vécu ce passage, confie-t-elle. Avec mon cousin, nous savions que cette période n’était pas idéale pour l’ascension parce qu’il fait plus chaud et que la montagne est davantage instable, mais il n’y avait plus de places au refuge plus tôt dans la saison.» «On s’est approché doucement puis on a couru, raconte la jeune femme. On a fait le choix de ne pas s’encorder à ce moment là, on n’a pas regardé en haut, on entendait les pierres tomber car elles ne s’arrêtent pas de chuter. Parfois c’est du gravier, parfois c’est des gros morceaux. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.» D’après une étude de l’université Savoie Mont-Blanc et de l’Institut de géographie alpine sur la déstabilisation de la zone, la saison estivale se divise maintenant en deux temps. Au début de l’été, le couloir subit des éboulements car la neige se transforme en eau et détache de petits blocs de pierre. Dans la deuxième partie de la saison, la situation s’empire et le déneigement complet provoque des écroulements plus dangereux. «Cette saison arrive de plus en plus tôt», avertit Ludovic Ravanel. Aujourd’hui, chercheur·ses et guides recommandent de faire l’ascension en trois jours plutôt que les deux habituels. Cela permet de passer le couloir du Goûter au petit matin, à l’heure où le soleil ne tape pas encore directement sur la roche. Les décrochements de pierres sont alors moins importants. Malgré la multiplication des risques, «il n’y a pas d’augmentation du nombre d’accidents car la communauté des alpinistes s’organise», constate Ludovic Ravanel. Quand les guides se mettent à éviter certains secteurs, nombre d’amateur·ices suivent le pas. «La situation ne va pas s’améliorer, c’est clair, mais l’alpinisme ne va pas mourir ni dans dix ans ni dans 100 ans, souligne le chercheur. Par contre, on ne pourra pas pratiquer la montagne comme aujourd’hui, de la même manière qu’on ne pratique déjà plus la montagne comme avant». Parmi les changements d’habitude : la haute saison, autrefois en juillet-août, couvre désormais juin-juillet. Les fenêtres de sorties sont plus courtes et les conditions plus aléatoires. «Il faut d’autant plus préparer son itinéraire en amont, se renseigner le jour même, appeler les gardiens si besoin pour savoir comment est le terrain, énumère Jacques Mourey. Impossible d’utiliser de vieux topos tant les voies changent vite.» Si les habitué·es du massif du Mont-Blanc ne sont plus surpris·es par la détérioration de la montagne, ils et elles s’émeuvent toujours de la voir se transformer sous leurs yeux. «Cet été, l’état de l’arrête de l’Aiguille du midi est marquant, relève Didier Tiberghien, directeur technique de la compagnie des guides de Chamonix. Normalement elle est belle, couverte de neige avec une jolie trace qui se faufile. Cette année, c’est de la glace avec des rochers qui en sortent comme si on avait passé un coup de sèche-cheveux géant.» Les guides se préparent à ces bouleversements depuis une dizaine d’années et ont diversifié leurs offres pour adapter leur modèle économique aux conditions. «2017 a été un tournant, explique Didier Tiberghien. On a pris la décision de rendre notre offre d’alpinisme moins dépendante des conditions de la montagne». Cette année-là, l’institution divise par deux son volume d’activité sur le Mont-Blanc, une mesure qui répond aussi à la surfréquentation de la voie. Elle propose aujourd’hui davantage de stages pour apprendre l’alpinisme, ainsi que de l’escalade, de la randonnée ou encore du canyoning. «On travaille à un changement de culture : le client ne vient plus venir faire spécifiquement un sommet, car celui-ci ne sera pas toujours accessible, mais plutôt partager une expérience en montagne et apprendre un savoir-faire», précise Didier Tiberghien. Les gardien·nes de refuges de haute montagne aussi ont dû s’adapter. Comme les guides, plusieurs choisissent d’ouvrir leur établissement plus tôt dans l’année. La fréquentation est bien plus variable. Au refuge du Couvercle, les montagnard·es se font plus rares au cœur de l’été, lorsque les itinéraires à proximité sont trop dégradés et difficiles. Les touristes affluent au contraire en masse sur de courtes périodes dès que les conditions sont propices. Les fins de saison, elles, deviennent plus compliquées : l’eau qui alimente les refuges, qu’elle vienne de petits cours d’eau ou d’un lac, se fait plus rare. «C’est une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens, relève Maria Isabel Lemeur, responsable hébergement à la Fédération française des clubs alpins de montagne (FFCAM). Cet été a commencé sur des conditions déjà dégradées avec la sécheresse.» Pour l’instant, pas de rupture d’approvisionnement. «On est sur la corde raide mais on tient grâce aux petites pluies», note-t-elle. D’année en année, la FFCAM adapte son parc de refuges à la diminution de la ressource. «On ne peut pas tout faire d’un coup car c’est un gros budget, mais on a installé des réserves d’eau, surtout au refuge du Couvercle, ça permet d’avoir plusieurs semaines d’autonomie, on met aussi en place plus de toilettes sèches», liste-t-elle. «Ne pas pouvoir faire l’ascension du mont Blanc, c’est aussi l’occasion de découvrir des sommets moins célèbres comme la Bérengère», note le géographe Jacques Mourey. L’aiguille de 3 425m se trouve dans la réserve naturelle des Contamines-Montjoie et offre une vue sur le toit de l’Europe. Pour Didier Tiberghien, une chose est sûre : «Peu importe la montagne que l’on gravit, les règles du jeu ont changé». Texte intégral (2455 mots)

Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, GR20 en Corse, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons dans le massif du Mont-Blanc. Avec la hausse des températures qui provoque des éboulements de plus en plus importants, le plus haut sommet français devient une menace pour les alpinistes.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.Mi-août, sécheresse et canicules empêchent l’ascension du mont Blanc

Un quart des itinéraires devenus infréquentables
Des ascensions en trois jours, plutôt que deux
Plus de sommet à tout prix : changer le rapport à la montagne

Le manque d’eau, «une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens»
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