Anne-Claire Poirier
En pleine canicule, TotalEnergies se prend une douche froide ! Ce jeudi, le géant français des énergies fossiles a été condamné par le tribunal judiciaire de Paris pour manquement à son devoir de vigilance climatique, dans un contentieux qui l’opposait depuis 2020 à plusieurs ONG (Notre Affaire à tous, Sherpa, France nature environnement) et à la Ville de Paris. Après y avoir consacré deux jours d’audience en février – un délai hors normes pour ce genre d’affaire –, le tribunal vient de donner raison aux quatre requérantes dans leur interprétation du devoir de vigilance, tel qu’instauré en mars 2017 par la loi du même nom. Pour la première fois, le juge reconnaît notamment que la prévention des «atteintes graves» aux humains et à l’environnement qui incombe à la multinationale doit également prendre en compte les risques climatiques liés à ses activités. Plus important encore, il ajoute que cette responsabilité climatique s’étend non seulement à ses émissions directes de gaz à effet de serre – liées au fonctionnement de ses propres installations – mais aussi indirectes (scope 3), c’est-à-dire à la combustion des produits pétroliers et gaziers qu’elle extrait et met sur le marché. Jusqu’ici, TotalEnergies a toujours vivement refusé d’intégrer les émissions de scope 3 à son plan de vigilance, arguant qu’elles étaient de la seule responsabilité de ses client·es. Elles ont pourtant représenté 90% de ses émissions en 2024. Pour le tribunal, TotalEnergies est au contraire bien «en mesure d’exercer une influence» sur ces émissions qui font «partie des incidences négatives résultant de la propre activité du groupe». «Il n’est pas contesté que l’extraction du pétrole ou du gaz est destiné à être mis sur le marché et à être consommé [sic]», cingle-t-il dans sa décision, insistant sur le «lien de causalité très fort qui existe entre l’extraction du pétrole et sa combustion, et partant, des émissions de gaz à effet de serre». En conséquence, le tribunal donne six mois à la société pour compléter son plan de vigilance «en ajoutant les émissions de gaz à effet de serre de scope 3 dans la cartographie des risques et les mesures les concernant». «C’est fondamental», insiste Sébastien Mabile, avocat des requérant·es. «Si TotalEnergies doit prendre en compte le scope 3, toutes les entreprises soumises au devoir de vigilance vont être tenues de le faire aussi», se félicite-t-il. Le juge donne rendez-vous à l’entreprise le 21 janvier 2027 pour vérifier la teneur des mesures mises en œuvre. Si elles sont jugées insuffisantes, le tribunal pourra prononcer une nouvelle condamnation. Texte intégral (570 mots)

90% des émissions «oubliées» par TotalEnergies
Marti Blancho
Incolore et nocif pour la santé, le chlorure de vinyle monomère (CVM) contamine l’eau potable française depuis des décennies. Classé cancérogène certain pour l’humain depuis 1987 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), le CVM augmente le risque de développer un cancer du foie après une exposition chronique. Il continue pourtant de circuler dans les vieilles canalisations en PVC qui abreuvent le pays. Environ 275 000 kilomètres de tuyaux fabriqués entre les années 1960 et 1980 seraient concernés, soit 15 à 30% du réseau, d’après les estimations du chercheur Gaspard Lemaire, membre de la chaire Earth de l’université d’Angers (Maine-et-Loire). Vert a réalisé une carte de France de la pollution de l’eau au CVM à l’aide des derniers relevés officiels. En cliquant sur l’onglet «1996 à 2025», vous pourrez aussi consulter l’historique des prélèvements dans votre commune et découvrir le plus haut niveau relevé ces dernières années. Entre avril 2025 et février 2026, 924 communes ont affiché au moins une mesure au-dessus du seuil réglementaire de 0,5 microgramme de CVM par litre d’eau (µg/l). Cela représente 2,9% des 32 000 communes où des prélèvements ont été effectués. Une proportion dans la tendance : chaque année, environ un millier de communes sont concernées. 850 dépassaient la limite en 2024, 911 en 2023, 717 en 2022 et 955 en 2021. Pour autant, il ne s’agit pas toujours des mêmes localités. Un réseau constitué de tuyaux en PVC vieillissant peut afficher des concentrations réglementaires une année et dépasser le seuil la suivante. Car si les purges de ces réseaux permettent d’évacuer ponctuellement le CVM, cette solution reste temporaire tant que les tuyaux pollués ne sont pas remplacés. Au total, au moins 5 855 localités ont été touchées au moins une fois sur la dernière décennie (c’est ce que Vert montrait dans une précédente cartographie). Les données des onze derniers mois nous ont permis d’identifier 380 nouvelles localités qui n’avaient pas été touchées ou mesurées auparavant. Parmi celles-ci, Ailhon et Mercuer, deux villages ardéchois, affichent la plus forte concentration de CVM dans l’eau : 9,4 µg/l mesurés en août 2025. Mais le record toutes communes confondues est mesuré sur le réseau de deux localités déjà identifiées auparavant, Connerré et Montfort-le-Gesnois, dans la Sarthe : 31 µg/l sur un prélèvement en juillet 2025 ; c’est 62 fois le seuil réglementaire. La Corrèze est le département le plus touché, avec 173 communes reliées à un réseau ayant dépassé la limite entre avril 2025 et février 2026. Il est suivi par la Charente-Maritime (107 communes concernées), la Loire-Atlantique et le Puy-de-Dôme, avec respectivement 74 et 70 localités touchées. Nous avons cartographié la France à l’échelle municipale par souci de clarté. Il faut cependant noter que les prélèvements mesurent la présence de CVM à l’échelle du réseau de distribution d’eau potable et qu’une commune peut être connectée à plusieurs systèmes. Quand c’est le cas, un prélèvement au-dessus de la limite ne signifie pas forcément que toute la localité est contaminée. Seule la partie du territoire rattachée au réseau pollué est potentiellement concernée. Pour réaliser cette carte, nous avons analysé deux jeux de données complémentaires. D’un côté, les résultats des prélèvements effectués sur le réseau d’eau potable concernant le CVM, obtenus par Gaspard Lemaire auprès des ARS qui ont bien voulu les communiquer. De l’autre, les résultats du contrôle sanitaire de l’eau distribuée, mis à disposition par le ministère de la santé. Ce sont ces derniers qui ont été mis à jour récemment. Certains résultats d’analyse sont précédés d’un signe inférieur : «<». Pour pouvoir les comparer aux autres de façon cohérente, nous avons retiré ce signe afin de garder uniquement la valeur absolue. Les prélèvements sont sujets à «une marge d’erreur pouvant atteindre 40%, en fonction des capacités analytiques des laboratoires», rappelle Gaspard Lemaire. Une partie des données obtenues auprès des ARS était dépourvue du code permettant d’identifier le réseau de distribution correspondant au prélèvement, et donc les communes concernées. Cette carte n’est donc qu’une photographie partielle de la contamination de la France au CVM. Texte intégral (989 mots)
Corrèze, Charente-Maritime, Puy-de-Dôme… les départements les plus touchés
Notes méthodologiques
Esteban Grépinet
Quand les températures montent, les martinets tombent. Proches cousins des hirondelles, ces oiseaux noirs aux longues ailes effilées emplissent le ciel des grandes villes durant l’été, où ils égaient l’azur de leurs cris aigus si caractéristiques. Mais, ironie du sort, ces voltigeurs hors pair sont parfois rattrapés par les températures extrêmes, qu’ils avaient pourtant quittées lors de leur longue migration printanière depuis l’Afrique. Sous les toits où ils nichent, le mercure peut vite dépasser les 50 degrés Celsius (°C) en période de canicule. «Les jeunes étouffent, se rapprochent du bord du nid pour trouver de l’air frais, et tombent», décrit Elyssa Della Rovere, soigneuse depuis cinq ans auprès de l’association Faune Alfort, qui recueille et soigne les animaux sauvages d’Île-de-France. Incapables de voler et laissés au sol par leurs parents, les oisillons sont alors voués à une mort certaine… à moins qu’une âme charitable ne les recueille pour les amener dans un centre de soins. Depuis le début de la canicule «historique» de ce mois de juin, en pleine période de reproduction, les entrées d’animaux victimes de la chaleur explosent à Faune Alfort. Basé au sein de l’école nationale vétérinaire de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), l’«hôpital» de la faune sauvage a accueilli 137 nouveaux individus sur la journée de mardi et 116 lundi, contre une quarantaine en moyenne les jours précédents. D’ici la fin de la semaine, ce chiffre pourrait approcher la barre record des 200 animaux, atteinte lors de la vague de chaleur de juin-juillet 2025. «La faune sauvage paie déjà un lourd tribut dû à ces températures extrêmes», pointe la Ligue pour la protection des oiseaux. L’association alerte cette semaine sur un «afflux massif d’animaux en détresse» dans ses sept centres de soins de la faune sauvage en France, avec entre 60 et 100 entrées par jour. Certaines structures, parmi la centaine que compte le pays, arrivent même à saturation et doivent suspendre temporairement les entrées. À Faune Alfort, vétérinaires, soigneur·ses et bénévoles s’activent jusqu’à tard le soir pour nourrir et soigner les centaines de pensionnaires du centre au milieu d’un tourbillon de cages, de cris d’oiseaux et de seringues. Là, des bébés hérissons biberonnés ; ici, un jeune goéland «gavé» – il faut s’y mettre à trois ! ; plus loin, des martinets noirs nourris à la chaîne… Une fois hors du nid, ces as du ciel passent leur vie entière dans les airs, sans jamais se poser (ils dorment même en volant !). Ils se nourrissent en happant les insectes volants et n’apprennent donc pas à picorer : les jeunes recueillis au centre doivent être nourris à la main, avec une pince, grillon par grillon. Et ce toutes les trois heures. «Les plumes, c’est toute leur vie, témoigne Elyssa Della Rovere en versant goutte à goutte une solution de réhydratation dans le bec d’un jeune martinet. S’ils ont des problèmes de carence et un plumage de mauvaise qualité, nous ne pourrons pas les relâcher.» À Faune Alfort, un animal qui ne peut pas être remis en liberté est, bien souvent, un animal qu’il faut euthanasier. En région parisienne, d’autres espèces qui nichent dans les bâtiments peuvent subir ces coups de chaud, comme les hirondelles ou les goélands. C’est aussi le cas des chauves-souris : «On a des juvéniles qui sortent des gîtes parce qu’ils ont chaud ou qui sont abandonnés par les mères lorsqu’elles veulent changer de gîte et que le petit est trop gros pour s’envoler», détaille Nora Affejee, soigneuse et membre de l’association d’étude et de protection des chiroptères Azimut 230. En ce moment, la naturaliste passe ses journées – et ses nuits – à nourrir de lait une vingtaine de bébés pipistrelles (l’une des espèces les plus communes en France). Ces jeunes pensionnaires viennent s’ajouter aux dizaines d’animaux régulièrement victimes des activités humaines, du renard renversé par une voiture au pigeon piégé sur des plaques de glue anti-rats. Les deux tiers des individus recueillis par l’association sont directement victimes des activités humaines (collisions, destructions des habitats, pollutions…). Seul centre de soins «toutes espèces» en Île-de-France, Faune Alfort voit son nombre de patients augmenter d’année en année, tout particulièrement lors des pics de chaleur. Pour financer ces soins et les salarié·es qui les assurent, l’association repose essentiellement sur les dons – elle espère récolter 80 000 euros cet été. Une fois soignés, les animaux sont envoyés dans un vaste centre de réhabilitation à Mandres-les-Roses (Val-de-Marne), avant d’être remis en liberté. Excepté pour quelques espèces sensibles, ces sauvetages restent une «goutte d’eau», précise Servane Pater, qui travaille à la communication de l’association : «Les espèces que nous relâchons ne vont pas changer la biodiversité. Nous avons plutôt une conception à l’échelle de l’individu, pour réduire la souffrance des animaux sauvages.» «Et de sensibilisation, complète à ses côtés Cécile (elle n’a pas souhaité donner son nom), bénévole du centre. Les gens de bonne volonté qui nous amènent des bêtes sont très contents ; on leur explique, ils sont plus attentifs, et après ça fait tâche d’huile.» Texte intégral (1568 mots)


«La faune sauvage paie déjà un lourd tribut dû à ces températures extrêmes»


Chauves-souris allaitées, pigeons englués et «tâche d’huile»

Mathilde Picard
«Nous sommes au cœur d’une canicule historique.» Une phrase de Benoît Thomé, directeur des relations institutionnelles chez Météo-France, que l’on ne cesse d’entendre ces jours-ci tant l’épisode de chaleurs extrêmes que nous vivons ne cesse de battre des records. Ce mardi avait déjà franchi le cap de la journée la plus chaude jamais mesurée depuis 1947, avec 29,9 degrés Celsius (°C) sur 24 heures dans l’ensemble de la France hexagonale. Ce mercredi a été encore plus brûlant. À 17h45, Météo-France relevait 30°C en moyenne sur tout le territoire. Localement, de multiples records absolus ont été franchis ce mercredi après-midi : il a fait 43,6°C à Cazaux (Gironde), 42,2°C à Nantes (Loire-Atlantique), 41,6°C au Mans (Sarthe), 40,6°C à Paris ou encore 42,2°C à La Rochelle (Charente-Maritime). À partir de jeudi, la vigilance rouge canicule sera déclenchée dans 72 départements et l’alerte orange dans 14 autres, une situation jamais observée jusqu’ici. Il faudra attendre jeudi soir pour que les températures diminuent dans l’ouest de l’Hexagone. 11 départements en rouge passeront alors en alerte orange, mais ce changement s’accompagnera d’orages parfois très violents, avec des averses de grêle et de fortes rafales. L’air moins chaud en provenance de la façade atlantique peinera à gagner le reste de la France hexagonale vendredi, selon l’institut météorologique. «Les conditions caniculaires se maintiendront sur une grande partie du territoire ce week-end, avec des maximales de 40°C à 42°C, et des températures nocturnes encore très éprouvantes», a prévenu Benoît Thomé. «Cette canicule est d’une sévérité exceptionnelle, à des niveaux comparables à ceux de 2003», souligne le spécialiste. La semaine prochaine, les températures devraient être plus fraîches, avec seulement deux à trois degrés au-dessus des normales saisonnières, contre dix actuellement. Au-delà d’une semaine, les prévisions sont trop incertaines pour déterminer combien de temps encore cette chaleur se maintiendra sur l’Hexagone. «Il est très probable que les températures restent chaudes, indique Benoît Thomé, mais il est cependant difficile d’être plus précis sur l’occurrence d’une canicule.» Les chaleurs extrêmes de ces jours-ci entraînent une sécheresse des sols durable et généralisée dans le pays. 79 départements sont concernés par des restrictions d’usage de l’eau, qu’il s’agisse des ressources souterraines ou de surface. La sécheresse de la végétation rend les feux de forêts plus propices : deux départements (la Haute-Garonne et les Deux-Sèvres) atteignent un niveau de danger très élevé ce mercredi. Texte intégral (599 mots)



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