Michel Lepesant
Les (f)estives 2016 de la décroissance organisées par la MCD viennent de se terminer. Si l’an dernier nous avions rencontré Onofrio Romano, cette année c’était André Gorz. Pendant 2 jours, nous avons lu collectivement des textes dans l’idée de voir ce que Gorz pouvait apporter à la décroissance, et plus particulièrement à la décroissance politique que la MCD défend. Il ne s’agissait pas d’un « colloque » sur Gorz mais d’une « rencontre » entre un paradigme de la décroissance tel que la MCD le cadre politiquement et un auteur que le terme de décroissance n’a jamais rebuté. Nous lui avons consacré 4 demi-journées que nous avons basées sur des textes conçus comme des pré-textes à discussion non pas sur Gorz mais sur la décroissance politique. Pour chacun de ces pré-textes, que la lecture soit individuelle ou collective, nous avons distingué entre un premier temps d’explication (ce que dit le texte, explicitement et implicitement) et un second d’exploitation (ce que nous pouvons discuter à partir du texte). Car non seulement il a été historiquement, dès 1972 et à l’occasion de la publication du rapport Meadows, le premier a utilisé le terme au sens de réduction de la production économique – ce qui allait plus loin d’un cran que le rapport Meadows qui ne demandait qu’une « halte à la croissance » -, mais il a maintenu cet emploi jusqu’à la fin de son oeuvre. C’est-à-dire dans ce style dogmatique qui refuse les remises en question. Car s’il est un auteur qui admettra de changer d’avis, c’est bien Gorz. Ce qui sera intéressant, c’est de voir que ces réorientations seront effectuées pour rester fidèle à une idée directrice : celle d’autonomie, celle des luttes d’émancipation pour se libérer des aliénations, celle de l’autolimitation, celle de l’autogestion. Nombre de ses positions résonnent avec les concepts travaillées par la MCD depuis sa création ; tout particulièrement, ce qui concerne ce que nous appelons « noyau » de la décroissance : Ce premier pré-texte est clairement construit en 3 temps : Ce texte, paru en avril 1974 dans le mensuel écologiste Le Sauvage, a été publié en 1975 aux éditions Galilée, sous le nom de Michel Bosquet, en introduction du recueil Écologie et politique. Leur écologie et la nôtre Évoquer l’écologie, c’est comme parler du suffrage universel et du repos du dimanche : dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu’on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change. La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse. Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres. C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ? Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre [comme se le demande Ivan Illich], dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ? (…) Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi. Et il vaut mieux essayer de prévoir comment le capitalisme sera affecté et changé par les contraintes écologiques, que de croire que celles-ci provoqueront sa disparition, sans plus. Mais d’abord, qu’est-ce, en termes économiques, qu’une contrainte écologique ? Prenez par exemple les gigantesques complexes chimiques de la vallée du Rhin, à Ludwigshafen (Basf), à Leverkusen (Bayer) ou Rotterdam (Akzo). Chaque complexe combine les facteurs suivants : En économie capitaliste, la combinaison de ces facteurs, au sein du processus de production, a pour but dominant le maximum de profit possible (ce qui, pour une firme soucieuse de son avenir, signifie aussi : le maximum de puissance, donc d’investissements, de présence sur le marché mondial). La recherche de ce but retentit profondément sur la façon dont les différents facteurs sont combinés et sur l’importance relative qui est donnée à chacun d’eux. La firme, par exemple, ne se demande jamais comment faire pour que le travail soit le plus plaisant, pour que l’usine ménage au mieux les équilibres naturels et l’espace de vie des gens, pour que ses produits servent les fins que se donnent les communautés humaines. (…) Mais voici que, dans la vallée du Rhin notamment, l’entassement humain, la pollution de l’air et de l’eau ont atteint un degré tel que l’industrie chimique, pour continuer de croître ou même seulement de fonctionner, se voit obligée de filtrer ses fumées et ses effluents, c’est-à-dire de reproduire des conditions et des ressources qui, jusqu’ici, passaient pour « naturelles » et gratuites. Cette nécessité de reproduire l’environnement va avoir des incidences évidentes : il faut investir dans la dépollution, donc accroître la masse des capitaux immobilisés ; il faut ensuite assurer l’amortissement (la reproduction) des installations d’épuration ; et le produit de celles-ci (la propreté relative de l’air et de l’eau) ne peut être vendu avec profit. Il y a, en somme, augmentation simultanée du poids du capital investi (de la « composition organique »), du coût de reproduction de celui-ci et des coûts de production, sans augmentation correspondante des ventes. Par conséquent, de deux choses l’une : ou bien le taux de profit baisse, ou bien le prix des produits augmente. La firme cherchera évidemment à relever ses prix de vente. Mais elle ne s’en tirera pas aussi facilement : toutes les autres firmes polluantes (cimenteries, métallurgie, sidérurgie, etc.) chercheront, elles aussi, à faire payer leurs produits plus cher par le consommateur final. La prise en compte des exigences écologiques aura finalement cette conséquence : les prix tendront à augmenter plus vite que les salaires réels, le pouvoir d’achat populaire sera donc comprimé et tout se passera comme si le coût de la dépollution était prélevé sur les ressources dont disposent les gens pour acheter des marchandises. La production de celles-ci tendra donc à stagner ou à baisser ; les tendances à la récession ou à la crise s’en trouveront aggravées. Et ce recul de la croissance et de la production qui, dans un autre système, aurait pu être un bien (moins de voitures, moins de bruit, plus d’air, des journées de travail plus courtes, etc.), aura des effets entièrement négatifs : les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches. La prise en compte des coûts écologiques aura, en somme, les mêmes effets sociaux et économiques que la crise pétrolière. Et le capitalisme, loin de succomber à la crise, la gérera comme il l’a toujours fait : des groupes financiers bien placés profiteront des difficultés de groupes rivaux pour les absorber à bas prix et étendre leur mainmise sur l’économie. Le pouvoir central renforcera son contrôle sur la société : des technocrates calculeront des normes « optimales » de dépollution et de production, édicteront des réglementations, étendront les domaines de « vie programmée » et le champ d’activité des appareils de répression. (…) Direz-vous que rien de tout cela n’est inévitable ? Sans doute. Mais c’est bien ainsi que les choses risquent de se passer si le capitalisme est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation. Car les partisans de la croissance ont raison sur un point au moins : dans le cadre de l’actuelle société et de l’actuel modèle de consommation, fondés sur l’inégalité, le privilège et la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance négative peuvent seulement signifier stagnation, chômage, accroissement de l’écart qui sépare riches et pauvres. Dans le cadre de l’actuel mode de production, il n’est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance tout en répartissant plus équitablement les biens disponibles. Tant qu’on raisonnera dans les limites de cette civilisation inégalitaire, la croissance apparaîtra à la masse des gens comme la promesse — pourtant entièrement illusoire — qu’ils cesseront un jour d’être « sous-privilégiés », et la non-croissance comme leur condamnation à la médiocrité sans espoir. Aussi n’est-ce pas tant à la croissance qu’il faut s’attaquer qu’à la mystification qu’elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés sur laquelle elle repose, à la compétition qu’elle organise en incitant les individus à vouloir, chacun, se hisser « au-dessus » des autres. La devise de cette société pourrait être : Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as « mieux » que les autres. Or c’est l’inverse qu’il faut affirmer pour rompre avec l’idéologie de la croissance : Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. Apports de Gorz à une décroissance politique : Ce deuxième pré-texte distingue entre une écologie scientifique et une écologie politique. Nous ne présentons ici que le côté expertocrate de l’écologie. A nous d’en déduire les caractéristiques d’une écologie politique. Article d’André Gorz paru dans la revue « Actuel Marx », 2nd semestre 1992, n°12, Repris dans « Ecologica », Galilée, 2008 L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation Selon qu’elle est scientifique ou politique, l’écologie recouvre deux démarches distinctes quoique interconnectées. Je mettrai d’abord l’accent sur la différence plus que sur l’interconnexion de leur objet. Car il importe d’éviter que la démarche politique soit présentée comme le résultat qui s’impose avec une « nécessité absolue » à la lumière de l’« analyse scientifique » et que soit réédité sous une nouvelle forme le genre de dogmatisme scientifique et antipolitique qui, dans sa version « diamat », a prétendu élever au rang de nécessités scientifiquement démontrées des pratiques et des conceptions politiques dont le caractère spécifiquement politique se trouvait par là même nié. En tant que science, l’écologie fait apparaître la civilisation dans son interaction avec l’écosystème terrestre, c’est-à-dire avec ce qui constitue la base naturelle, le contexte non (re)productible de l’activité humaine. À la différence des systèmes industriels, l’écosystème naturel possède une capacité autogénératrice et autoréorganisatrice qui, due à son extrême diversité et complexité, lui permet de s’autoréguler et d’évoluer dans le sens de la complexité et de la diversité croissantes. Cette capacité d’autorégénération et d’autoréorganisation est endommagée par des techniques qui tendent à rationaliser et à dominer la nature, à la rendre prévisible et calculable. « Nos déferlements technologiques, écrit Edgar Morin, perturbent non seulement les cycles biologiques, mais les boucles chimiques primaires. En réponse, on développe des technologies de contrôle qui soulignent les effets de ces maux tout en développant les causes. » Expertocratie À partir de là, deux approches sont possibles. La première, qui s’appuie sur l’étude scientifique de l’écosystème, cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est-à-dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités autogénératrices de l’écosphère. Cette approche ne rompt pas fondamentalement avec l’industrialisme et son hégémonie de la raison instrumentale. Elle reconnaît la nécessité de limiter le pillage des ressources naturelles et de lui substituer une gestion rationnelle à long terme de l’air, de l’eau, des sols, des forêts et des océans, ce qui implique des politiques de limitation des rejets, de recyclage et de développement de techniques non destructrices pour le milieu naturel. Les politiques de « préservation du milieu naturel » (lequel en anglais s’appelle environment, « environnement » étant un anglicisme) ne tendent donc point, à la différence de l’écologie politique, à une pacification des rapports avec la nature ou à la « réconciliation » avec elle ; elles tendent à la ménager (au double sens de « ménagement » et de management) en prenant en compte la nécessité d’en préserver au moins les capacités d’autorégénération les plus fondamentales. De cette nécessité on déduira des mesures qui s’imposent dans l’intérêt de l’humanité tout entière et au respect desquelles les États devront contraindre les décideurs économiques et les consommateurs individuels. La prise en compte de contraintes écologiques par les États se traduira alors par des interdictions, réglementations administratives, taxations, subventions et pénalités. Elle aura donc pour effet de renforcer l’hétérorégulation du fonctionnement de la société. Ce fonctionnement devra devenir plus ou moins « éco-compatible » indépendamment de l’intention propre des acteurs sociaux. Des « media régulateurs » tels que le pouvoir administratif et le système des prix sont chargés de canaliser les comportements des consommateurs et les décisions des investisseurs vers un but qu’ils n’auront besoin ni d’approuver ni de comprendre pour le réaliser. Ils le réaliseront parce que l’administration aura su fonctionnaliser les motivations et les intérêts individuels en vue d’un résultat qui leur demeure étranger. L’hétérorégulation fiscale et monétaire a, selon ses partisans, l’avantage de conduire au but de l’éco-compatibilité sans que les mentalités, le système des valeurs, les motivations et les intérêts économiques des acteurs sociaux aient à changer. Au contraire, c’est en faisant fond, tout en les manipulant, sur ces motivations et ces intérêts, que le but sera atteint. Sa poursuite impliquera ainsi une extension de ce que Habermas a appelé la « colonisation du monde vécu », c’est-à-dire l’utilisation, par les gérants du système, de motivations individuelles existantes pour leur faire produire des résultats ne correspondant à aucune intention des individus. La prise en compte des contraintes écologiques se traduit ainsi, dans le cadre de l’industrialisation et de la logique du marché, par une extension du pouvoir techno-bureaucratique. Or, cette approche relève d’une conception prémoderne typiquement antipolitique. Elle abolit l’autonomie du politique en faveur de l’expertocratie, en érigeant l’État et les experts d’État en juges des contenus de l’intérêt général et des moyens d’y soumettre les individus. L’universel est séparé de la liberté et de la capacité de jugement autonome des individus. Or, comme l’a montré Dick Howard, le politique se définit originairement par sa structure bipolaire : il doit être et ne peut rien être d’autre que la médiation publique sans cesse recommencée entre les droits de l’individu, fondés sur son autonomie, et l’intérêt de la société dans son ensemble, qui à la fois fonde et conditionne ces droits. Toute démarche tendant à abolir la tension entre ces deux pôles est une négation du politique et de la modernité à la fois ; et cela vaut en particulier, cela va de soi, pour les expertocraties qui dénient aux individus la capacité de juger et les soumettent à un pouvoir « éclairé » se réclamant de l’intérêt supérieur d’une cause qui dépasse leur entendement. L’ambiguïté de l’impératif écologique vient de là : à partir du moment où il est pris à leur compte par les appareils du pouvoir, il sert à renforcer leur domination sur la vie quotidienne et le milieu social, et entre en conflit avec les aspirations originaires du mouvement écologique lui-même en tant que mouvement politico-culturel. Le clivage interne de ce mouvement entre une aile technocratique et une aile radicale-démocratique a là sa raison profonde. Apports de Gorz à la réflexion sur la décroissance : Quelles sont pour Gorz les « urgences objectives qui déterminent aujourd’hui les contenus actuels de la lutte contre le capitalisme » ? Dans ce texte, Gorz en propose 4, au statu bien différent. Les trois premières relèvent des principes politiques et seule la quatrième expose une véritable proposition. Le socialisme ne peut ni ne doit être conçu comme un système de rechange; il n’est rien d’autre que l’au-delà du capitalisme sur lequel ouvrent les mouvements sociaux quand ils luttent pour un développement modelé selon les besoins vécus des gens, rattaché à leurs aspirations et à leurs intérêts. Cette lutte n’est jamais gagnée ni perdue définitivement. Elle continue et continuera. Je me bornerai, pour le moment, à une brève et partielle énumération des urgences objectives qui déterminent les contenus actuels de cette lutte. 1° La restructuration écologique de la société exige que la rationalité économique soit subordonnée à une rationalité éco-sociale. Cette subordination est incompatible avec le paradigme capitaliste de la maximisation du rendement et du profit. Elle est également incompatible avec une économie de marché qui contraint les entreprises concurrentes à renouveler et à différencier continuellement leur offre, à créer continuellement de nouveaux désirs, à en proposer la satisfaction par une consommation aussi grande que possible, à faire obstacle à l’autolimitation des besoins à laquelle conduiraient l’autoproduction et le « temps choisi ». 2° Si la restructuration écologique de l’économie doit résulter non pas d’un dirigisme technocratique et autoritaire mais de la reconstitution d’un monde vécu, la décroissance de la production de marchandises et de services marchands devra être réalisée grâce à une auto limitation des besoins se comprenant elle-même comme une reconquête de l’autonomie, c’est-à-dire grâce à une réorientation démocratique du développement économique, avec réduction simultanée de la durée du travail et extension, favorisée par des équipements collectifs ou communautaires, des possibilités d’autoproduction coopératives ou associatives. Des politiques dans ce sens doivent être impérativement pensées et engagées à l’échelle de l’Europe : d’un « espace éco-social européen ». C’est à cette échelle seulement que la concurrence et la rationalité marchandes peuvent être soumises à des règles restrictives. Il ne peut y avoir de gauche nationaliste ni de perspective socialiste nationale… 3° Par « socialisme » il ne faut pas entendre seulement une subordination de l’économie aux besoins et aux valeurs de la société mais aussi la création, grâce à des durées du travail de plus en plus réduites et flexibles, d’une sphère croissante de mise en commun communautaire, de coopération volontaire et auto-organisée, d’activités autodéterminées de plus en plus étendues. C’est par cette voie seulement qu’on évitera que la réduction du volume de travail nécessaire au système économique se solde par le chômage, la désintégration et la sud-africanisation des sociétés. 4° Pour qu’une telle politique de réduction de la durée du travail puisse redistribuer aussi bien le travail accompli en vue d’une rémunération que le travail ménager d’auto-entretien, de soin et d’éducation, le montant du revenu devra cesser de dépendre de l’évolution de la durée du travail et de cette durée elle-même. Ce découplage s’impose d’autant plus évidemment que déjà une proportion croissante des actifs est employée à des tâches dans lesquelles le rendement du travail n’est pas mesurable et que, pour une partie de plus en plus importante de la population active, il n’existe pas d’emplois réguliers ou à plein temps. Le droit d’interrompre sa vie de travail sans pour autant perdre son revenu, de même que le droit au « temps choisi » et à l’autogestion du temps de travail, correspondent à des exigences de libération désormais réalisables. Le droit à un revenu découplé de la durée du travail n’a pas à être justifié par la prétendue « utilité sociale » des activités accomplies dans la sphère privée du ménage. La thèse selon laquelle les activités ou travaux dits « de reproduction », dans la sphère privée (en particulier familiale), ont pour la société une utilité au moins égale à celle du travail de production, cache le souci de sauver l’idéologie du travail et l’utilitarisme propres aux sociétés industrialisées. Or cet utilitarisme perd sa validité et son fondement quand les développements techniques augmentent le volume de temps disponible. La question est de savoir comment et de quelle manière tous et toutes peuvent profiter de ce temps disponible; et cette question, qui est la question du sens même de l’existence, transcende tous les calculs et critères d’utilité. Car le critère d’utilité renvoie toujours à la question : « A quoi ça sert? ». A quoi d’autre qu’à elle-même une activité est-elle utile? Le temps disponible, en revanche, libéré des travaux nécessaires, ne prend son sens que dans les activités qui n’ont d’autre fin que leur propre déploiement : elles sont le temps de la vie et le déploiement de la vie elle-même. Capitalisme, Socialisme, Écologie (1991), « Désorientations, Orientations » (Janvier 1991), Galilée, p.37-40. sdgdfg Apports de Gorz à la réflexion sur la décroissance : Nous avons consacré la dernière demi-journée à une rencontre critique avec Gorz. Nous avions isolé un faisceau de 5 critiques, que nous avions illustrées par 5 pré-textes. « Malgré sa rupture avec l’orthodoxie marxiste, Gorz est resté un héritier assumé de la tradition révolutionnaire, fidèle à la conviction que l’émancipation de l’individu donne un sens à l’Histoire. Or, comme nous l’ont appris un certain nombre de penseurs contemporains, il existe un rapport étroit, en dépit de certaines apparences, entre l’individualisme radical qui sous-tend l’idée moderne de révolution et la domination de la raison économique. On voit mal, pour être plus concret, comment penser la transition écologique sans réhabiliter des valeurs de responsabilité et d’acceptation des contraintes sociales a priori peu compatibles avec l’idéalisme révolutionnaire. * La véritable cause défendue par Gorz, d’un bout à l’autre de son œuvre, est celle de l’autonomie du sujet, qu’il voit menacée non seulement par la domination des puissants, mais aussi par tous les conditionnements sociaux. Une citation permettra d’illustrer la force d’une revendication qui prend la forme d’une affirmation philosophique, mais qui reflète manifestement une sensibilité personnelle ancrée dans sa biographie : « La question du sujet est restée centrale pour moi, comme pour Sartre, sous l’angle suivant : nous naissons à nous-mêmes comme sujets, c’est-à-dire comme des êtres irréductibles à ce que les autres et la société nous demandent et nous permettent d’être. L’éducation, la socialisation, l’instruction, l’intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu’est l’expérience d’être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours balisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir ». Cette pensée de l’émancipation se situe dans la double filiation de l’existentialisme (et de la phénoménologie) et du premier Marx. Dans les manuscrits de 1844, ce dernier développe une critique de la division du travail, source d’aliénation (être séparé de soi-même), et un projet d’émancipation, de réconciliation de l’homme avec lui-même. Gorz ne dit pas autre chose, même s’il élargit la notion marxiste d’aliénation sous l’influence d’Ivan Illich. L’émancipation passe par la reconquête d’une autonomie dans le travail, mais aussi par la réappropriation par chaque individu du cadre matériel de son existence quotidienne. « La question écologique occupe une grande place dans les écrits de Gorz, en lien étroit avec la critique du productivisme, mais elle n’a jamais été sa préoccupation première… « Les exigences de l’écosystème » n’ont d’importance qu’en tant que celui-ci constitue le cadre de l’existence humaine. Il rejoint ici tous les tenants d’une écologie humaniste pour qui le souci de la nature doit rester subordonné au souci de l’humain. Chez Gorz, cependant, l’écosystème n’est pas seulement le milieu physique de la vie humaine, c’est en tant que cadre d’une existence autonome qu’il doit être défendu : « La « défense de la nature » doit donc être comprise originairement comme défense d’un monde vécu, lequel se définit notamment par le fait que le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes ». Quand il parle de la « bagnole », Gorz n’insiste pas tant sur les nuisances qu’elle provoque que sur le fait qu’elle entraîne ses possesseurs dans une spirale sans fin de dépendance vis à vis du travail et de dégradation de leur cadre de vie. On est donc loin de l’écologie profonde, qui reconnaît aux espèces naturelles des droits opposables à ceux de l’humanité. Mais on est également loin d’un Hans Jonas pour qui l’attitude écologique trouve sa principale justification dans le devoir moral de préserver le droit à l’existence des générations futures. * L’écologie, en effet, est souvent associée à l’idée de contrainte. Son fondement est la prise en compte du caractère limité des ressources et de la fragilité des écosystèmes. Or, ces limites exercent nécessairement des contraintes sur l’activité humaine, et donc sur l’autonomie des individus. * Gorz n’ignorait pas la difficulté de dissocier écologie et contrainte sociale : « Le problème qui se pose à l’écologie est donc celui des modalités pratiques qui permette la prise en compte des exigences de l’écosystème par le jugement propre d’individus autonomes, poursuivant leur propre fin au sein du monde vécu ». La question est bien formulée, mais la réponse laisse insatisfait. Gorz se met lui-même dans l’impasse en posant comme principe absolu que les individus doivent être autonomes dans la détermination des fins qu’ils poursuivent. Reprenons un point clef de son raisonnement : les besoins humains sont limités et l’avidité apparente des consommateurs modernes n’est qu’une « production » du système capitaliste. Qui peut croire cela ? Il est certes peu douteux qu’une bonne partie de nos achats vise à satisfaire des désirs stimulés par la publicité. Mais il faut aussi compter, entre autres choses, avec le désir mimétique. Si l’on suit René Girard, les désirs humains sont radicalement sous-déterminés et donc potentiellement illimités : « Une fois leurs besoins naturels assouvis, les hommes désirent intensément, mais ils ne savent pas exactement quoi, car aucun instinct ne les guide. Ils n’ont pas de désir propre. Le propre du désir est de ne pas être propre ». Le désir est donc bien un phénomène social, mais dans un sens plus radical que ce qu’en dit Gorz. Sa dynamique explosive est inhérente aux relations entre les hommes et, si la structure sociale conditionne les individus, c’est d’abord pour en canaliser les effets. L’individu, en tous cas, ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation. » * « Soyons clairs : Gorz a raison de dire qu’il n’y aura pas de transition écologique sans autolimitation acceptée des besoins et des désirs. Mais, contrairement à ce qu’il suggère, cette vertu ne naîtra pas spontanément de l’émancipation des chaînes du capitalisme. La simplicité ne fait nullement partie des aspirations naturelles de l’individu. Reconnaître cela n’implique pas que nous soyons condamnés à la dictature écologique. La logique des comportements humains est, heureusement, plus complexe et subtile. L’ordinaire de la condition humaine est fait de contraintes sociales réflexivement interprétées et assumées. La liberté se conquiert à l’intérieur d’un cadre de rationalité fait de normes, d’institutions, de valeurs et d’outils de compréhension du réel. Ce cadre se présente toujours à l’individu comme un ensemble d’injonctions et de limitations, mais c’est aussi une création permanente à laquelle il participe, ne serait-ce qu’en lui donnant librement un sens toujours nouveau. L’enjeu de la transition écologique peut se comprendre comme la transformation consciente du cadre de la rationalité collective, le passage de la raison économique à une « raison écologique » tenant compte de la finitude de la biosphère. Nous sommes placés devant la tâche inédite de nous donner à nous-mêmes de nouvelles contraintes et de nouvelles institutions, en même temps que de nouvelles valeurs. » « Débattre avec Gorz oblige à s’interroger sur la persistance de l’idéalisme révolutionnaire. La prégnance de cette vision du monde va bien au-delà de l’attente d’un « grand soir ». Elle s’exprime dans un trait récurrent de la pensée française, à savoir la tendance partagée par un grand nombre d’auteurs critiques français des années 1960 – 1970 à décrire surtout les institutions sous le rapport des effets de domination qu’elles exercent ». Il est en effet frappant de constater que, chez quelques-uns des penseurs qui ont dominé la scène intellectuelle française (Foucauld et Bourdieu, notamment), la question du rapport aux institutions est surdéterminée par celle de la domination… S’il est devenu nécessaire de défaire le lien entre la critique de la société de marché et ce qui reste de l’utopie marxiste, c’est qu’il fait obstacle à l’émergence du réformisme radical dont nous avons besoin. La seule manière pertinente de s’opposer à l’hégémonie du principe marchand consiste en effet à défendre la diversité des ordres de valeur et, pour cela, renforcer les institutions (l’École, le Droit, la Science, la Culture, les normes éthiques, etc.) qui incarnent une autre idée de ce qui vaut. Quelles que soient par ailleurs les formes de domination qui s’y manifestent, elles permettent à d’autres logiques de reconnaissance de structurer les pratiques sociales. Or, tant qu’elles seront vues principalement comme des lieux d’aliénation et des obstacles à l’émancipation, il sera difficile de s’atteler sérieusement à la tâche de les réformer. » « La maîtrise des moyens de travail et des choix de production est impossible dans une économie industrialisée, par la conception même des moyens de production qui exigent une spécialisation, une subdivision et une hiérarchisation des tâches; ils ne sont pas des techniques neutres, mais des moyens de domination du capital sur le travail. C’est le fait que les rapports de domination sont inhérents au mode de production industriel – lequel reste structurellement capitaliste même quand l’industrie est « collectivisée » – qui explique la persistance d’utopies nostalgiques qui lient décroissance, désindustrialisation, retour aux économies villageoises, communautaires ou/et familiales, largement autarciques, dont la production est essentiellement artisanale. Or c’est une tout autre sortie de l’industrialisme et du capitalisme par la même occasion dont la possibilité se dessine actuellement. C’est le capitalisme lui-même qui, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction en développant les outils d’une sorte d’artisanat high-tech, qui permettent de fabriquer à peu près n’importe quels objets à trois dimensions avec une productivité très supérieure à celle de l’industrie et une faible consommation de ressources naturelles. Je me réfère ici à des appareils utilisés actuellement dans l’industrie pour le rapid prototyping (fabrication de prototypes ou de modèles) : les digital fabricators, appelés aussi factories in a box, fabbers ou personal fabricators. Ils peuvent être installés dans un garage ou un atelier, transportés dans un break, utilisent de fines poudres de résine ou de métaux comme matière première, et leur mise en œuvre ne demande d’autre travail que la conception de logiciels qui commandent la fabrication par l’intermédiaire d’un laser. Ils permettraient aux populations exclues, vouées à l’inactivité ou au sous-emploi par le « développement » du capitalisme, de se regrouper pour produire dans des ateliers communaux tout ce dont elles-mêmes et leur commune ont besoin. Ils offrent la possibilité d’interconnecter les ateliers communaux à travers le monde entier, de traiter – comme le fait le mouvement des logiciels libres – les logiciels comme un bien commun de l’humanité, de remplacer le marché et les rapports marchands par la concertation sur ce qu’il convient de produire, comment et à quelle fin, de fabriquer localement tout le nécessaire, et même de réaliser de grandes installations complexes par la coopération de plusieurs dizaines d’ateliers locaux. Transport, stockage, commercialisation et montage en usine, qui représentent deux tiers ou plus des coûts actuels, seraient éliminés. Une économie au-delà du travail emploi, de l’argent et de la marchandise, fondée sur la mise en commun des résultats d’une activité comprise d’emblée comme commune, s’annonce possible : une économie de la gratuité. C’est la fin du travail ? Au contraire : c’est la fin de la tyrannie qu’exercent les rapports de marchandise sur le travail au sens anthropologique. » « Parti de l’existentialisme, Gorz a évolué vers un marxisme soucieux des situations réellement vécues par les individus. Il a pris acte du pluralisme des mouvements sociaux, tout en maintenant une certaine fidélité à Marx et à l’idée que les besoins universels ne pouvaient être exprimés que par les plus démunis. La critique écologiste l’a conduit à engager une rupture avec le marxisme sur la question de l’évolution technique, à propos notamment du nucléaire. Les années 1980 à 2000 sont ensuite marquées par une marginalisation progressive de la critique proprement écologiste, avec le retour de l’idée marxiste classique que les technologies sont de l’information étant simplement susceptibles de différentes appropriations, sans que leur contenu énergétique et matériel ne soit jamais problématisé. À un journaliste qui lui fait la remarque, Gorz l’évacue : le silicium est abondant (Gorz et Gianinazzi 2015, 53‑54). « Penseur de l’écosocialisme », Gorz présente les ambiguïtés de ce courant, peu disert sur les moyens concrets qui permettraient de « s’approprier » la partie hétéronome de la structure productive, et incertain quant à ses engagements écologistes. Jean‑Pierre Dupuy soulignera à juste titre l’écart énorme qui existe entre Gorz et Illich, sur le plan des philosophies de l’histoire (Fourel et Caille 2013, 102). Attaché à la modernité, Gorz a toujours fustigé l’utopie « désindustrialiste » des Verts les plus radicaux (Gorz 1991, 28), qu’il appréhendait comme un retour au stade religieux. Il est resté étranger à la critique du développement et aux théories postcoloniales, qui nous permettent en grande partie de sortir de la dichotomie entre moderne et prémoderne – enjeux auxquels Illich, au contraire, était sensible. » Très schématiquement, si l’on valide que la trame de Gorz est un plaidoyer en faveur de l’autonomie – sinon d’une autogestion généralisée de la vie – et que cette trame est tissée de 2 types de fils, les fils existentialistes et les fils marxistes, alors on peut regretter que Gorz soit quand même resté assez marxiste – dans une certaine fidélité à un matérialisme historique qui voit dans les contradictions entre force de production et rapports de production un moteur de dépassement du capitalisme vers le socialisme. Mais son apport indiscutable est sa fidélité à une attention existentialiste en direction du monde vécu. En particulier, dans le pré-texte n°2, il faut particulièrement mettre en avant ce qu’il appelle la « structure bipolaire » du politique, entre le pôle des droits de l’individu et le pôle de l’intérêt général. Le pôle existentialiste est « moderne » et il devrait constituer pour tou.te.s décroissant.e.s un point de vigilance en particulier quand menace la tentation d’une certaine écologie anti-humaniste et d’un rejet sans discernement de toute modernité. Qui pourrait rejeter cette modernité qui éclate dans la dernière page de la Lettre à D. : « Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien » (Lettre à D., Histoire d’un amour, 6 juin 2006). Permanence d’un amour qui demeure, dans sa continuité, rencontre vécue de l’autre. A méditer… en particulier pour une décroissance qui serait plus attentive à un dialogue entre rupture et continuité… Texte intégral (9638 mots)

Pourquoi s’intéresser à André Gorz d’un point de vue décroissant ?
Parce qu’il parle explicitement de décroissance
Parce qu’il ne réfléchit pas toujours dans un « style marxiste »
Parce que ces domaines de réflexion croisent les piliers politique de la décroissance
les 4 temps de la rencontre
Dimanche 12 Lundi 13 10h-12h Radicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtreStratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques
Vidéo : Réforme ou révolution ?14h-16h30 Quel écologie politique ?
Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie
Vidéo : l’écologie contre le capitalismeLes difficultés de l’autonomie
Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)Dimanche 12, le matin : A l’attaque politique du capitalisme !
Pré-texte #1 (← cliquer pour ouvrir/fermer le texte)
Dimanche 12, l’après-midi : politiser l’écologie !

Pré-texte # 2
Lundi 13, le matin : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3
Lundi 13, l’après-midi : penser avec et contre Gorz
Critique 1 : l’individualisme existentialiste de Gorz.
Critique 2 : Dans le cadre des contraintes écologiques, l’individu ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation.
Critique 3 : Gorz pense la liberté contre les institutions, parce qu’il n’y voit que des rapports de domination.
Critique 4 : Pourquoi Gorz ne porte-t-il pas sa technocritique jusqu’au bout ?
Critique 5 : Gorz porte les ambiguïtés de l’écosocialisme.
En conclusion

Michel Lepesant
Cette année, nous allons à la rencontre d’André Gorz. En même temps journaliste et philosophe, André Gorz est un intellectuel dont l’engagement à gauche n’a jamais failli, fruit d’une double filiation, celle de Marx et celle de Sartre. Pendant ces 2 journées, nous discuterons avec Alain Gorz au moyen de certains de ses textes ; Nous l’écouterons et peut-être regarderons-nous quelques archives. Mais ces rencontres ne sont pas un colloque ; les textes de Gorz seront des pré-textes à discussion, autrement dit ils pré-céderont nos discussions, ils les pré-pareront. Nous essaierons d’être le plus fidèle possible avec ce que Gorz a voulu dire : Texte intégral (884 mots)
Une rencontre, ce n’est pas un colloque

les 4 temps de la rencontre
Dimanche 12 Lundi 13 10h-12h Radicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtreStratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques
Vidéo : Réforme ou révolution ?14h-16h30 Quel écologie politique ?
Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie
Vidéo : l’écologie contre le capitalismeLes difficultés de l’autonomie
Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)Une rencontre critique
Pour préparer la rencontre
Arthur Zarrouki
Au plaisir de se rencontrer, de partager et réfléchir ensemble ! Ci-dessous un avant-goût du Focus de nos (F)estives de la décroissance 2026, en particulier un programme détaillé, et des éléments du fil rouge qui nous y a conduit. Avec, et remercions Alain Bashung pour cela, des titres de chansons pour titres, plus ou moins abstrus, plus ou moins bien choisis. La décroissance n’est pas hégémonique, le constat est sans appel. Pis encore, c’est la pensée néo-réactionnaire qui semble pouvoir étendre son hégémonie culturelle, pourtant fruit d’une dynamique bien plus récente. C’est donc qu’il doit y avoir des freins, mais lesquels ? Voilà l’objet de notre focus, essayer ensemble de les identifier puis de les comprendre, avec l’espérance de dessiner des pistes de sortie de ces ornières. Des ornières, car les freins nous semblent anciens, la décroissance n’est pas née de la dernière pluie, et l’adage il faut donner du temps au temps ne peut être une explication suffisante. En 1972, dans le sillage du rapport Les Limites à la croissance (dans un monde fini), le terme décroissance apparaissait pour la première fois dans le Nouvel Observateur, sous la plume d’André Gorz, qui fait l’objet de la Rencontre de ces (f)estives de la décroissance 2026. Les décennies suivantes consistèrent en la lente naissance d’un corpus théorique, autour de différents courants qui conduiront à la décroissance : l’environnementalisme, la bioéconomie, le post-développementisme, l’économie écologique… Notamment en relisant ou en lisant Rachel Carson, Nicholas Georgescu-Roegen, Bernard Charbonneau, Herman Daly, Serge Latouche, Cornelius Castoriadis, David Harvey… En 2002, l’organisation du colloque Défaire le développement, refaire le monde marquait la naissance théorique et politique de la décroissance. Le tournant des années 2010 fut d’ailleurs particulièrement riche pour la décroissance politique, jusqu’à atteindre une visibilité certaine, notamment avec Paul Ariès. Nous ne pouvons que constater que les velléités de ces années ont fait long feu, la décroissance n’a pas su se cristalliser en un objet politique crédible et sa visibilité dans le débat public n’a pas encore retrouvé celle d’alors. Par crédible, nous entendons un objet politique à même de préparer une révolution – qui ne se réduirait ni à une « transition », ni à une « adaptation » –, sans se raconter pour autant que l’on pourrait la prédire ou la provoquer. À travers 6 demi-journées, nous nous pencherons collectivement aussi bien sur les mécanismes internes du mouvement décroissant – par exemple en se demandant si les espoirs et les défis d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier – que sur les réactions externes, sur la place de la décroissance dans l’échiquier politique – par exemple en se demandant si elle semble mieux armée aujourd’hui qu’hier pour résister aux caricatures, aux simplifications et aux dénigrements. C’est du constat que la constellation décroissante avait négligé le travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance (MCD), qui a fait de son objectif principal le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Aussi bien en direction des autres associations et initiatives – en particulier de celles se revendiquant de la décroissance, mais également celles faisant de la décroissance sans le savoir – que du grand public. La MCD s’est attelée aux racines – concepts et méthodes – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, son monde et son régime. Et ainsi que la décroissance puisse être définie, juste, désirable et tolérable. Il nous semble indispensable, tout autant pour sa visibilité que sa crédibilité, que la décroissance puisse être enfin un nom commun, et sortir ainsi du brouillard qui l’entoure. Et nous demander, si ce nom commun devait être adjectivé, la décroissance commune pourrait-elle ne pas l’emporter ? Nous ne pouvons ignorer que la croissance, avec son monde et son régime, ne freine pas, et ce malgré tous les avertissements, toujours plus précis, et dramatiques, depuis plus de 50 ans. Pis encore, elle semble même accélérer au maximum de ces capacités, dans une sorte de sait-on jamais nihiliste. Arrêter cette course folle est la première étape, celle de l’objection de croissance. L’enjeu n’est pas de ralentir la croissance, elle continuerait tout de même d’avancer, seulement plus lentement, mais de la défaire, de faire mégamachine arrière. Aussi bien dans ses déclinaisons économique (décrue), culturale (décolonisation) que politique (renversement) : voilà ce qu’est la décroissance. Avec l’espérance, un jour, de pouvoir complètement s’en détacher : le temps de la post-croissance. Aujourd’hui c’est la décroissance qui subit les freins que la croissance choisit de lui opposer. Comment éviter de faire croire qu’en souhaitant débloquer ces freins nous défendrions une accélération ? Pourquoi prendre le risque d’un tel paradoxe lorsque les valeurs d’espérance de la décroissance sont le repos, la rencontre et la tranquillité ? Fort heureusement, les piliers de la croissance et de la décroissance diffèrent fondamentalement. Penser qu’une accélération de la décroissance serait défendue ici reviendrait à voir cette dernière en miroir de la croissance, son reflet, alors qu’elle est son contraire, son opposé. La croissance est à elle-même sa propre fin. La décroissance travaille à sa propre mort. Elle ne souhaite pas perdurer plus que nécessaire, et sera ravie de s’effacer en temps voulu. La décroissance n’est pas une révolution permanente. Pas d’accélération de la décroissance donc, mais pas une défense du statut quo non plus. Comment sortir de cette situation qui semble tout avoir d’une aporie ? D’autant plus que l’urgence de la situation nous apparaît pleinement, et qu’aucune souffrance ne peut être justifiée, plus encore au nom d’un demain fantasmé. Et que nous sommes tout à fait conscient du péril que représente cette urgence, tout autant pour l’action militante – le désengagement guette – que pour la rectitude des projets politiques – la compromission guette. Face à ce péril, la nécessité d’un horizon s’impose – car aucune réelle délivrance ne saurait advenir demain sans espérance aujourd’hui – tout comme celle d’un ancrage – seul le rien surgit du néant. Rejeter l’accélération n’est donc pas un déni de réalité, mais une opposition politique à l’accélération des temps modernes, que certains ont même porté jusqu’à la défense d’un accélérationnisme pour les temps futurs. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’une accélération décélérante puisse exister. Notre position est simple, nous refusons tout déséquilibre historique, ici au profit du futur – il n’est pas écrit d’avance, nous ne sommes pas des prophètes – et ailleurs au profit du passé – il n’est pas un refuge, nous ne sommes pas des réactionnaires. Notre aspiration est modeste et saine : tout simplement que la décroissance puisse être, libérée de ses freins, non pas ceux qui visent à ralentir, mais ceux qui empêchent, qui immobilisent. Ces freins de sécurité, ou plutôt de sûreté, ceux de la croissance qui se défend, qui anesthésie ce qui se dresse contre elle. Quels freins à désarmer donc ? Voilà l’objet de notre focus, permettons-nous dès à présent une première exploration, avec une proposition de distinction suivant la provenance de ces freins. D’où proviennent ces freins ? Pour l’essentiel bel et bien de l’extérieur, fruits d’une contamination issue de notre société actuelle, celle du régime de croissance. Aussi bien pour les freins que l’on qualifie d’interne ou d’externes d’ailleurs, provenance et localisation sont deux caractéristiques différentes. Ces freins auraient donc dû rester extérieurs à la décroissance, mais il n’en a pas pu être ainsi, malheureusement, faute d’une critique radicale de la croissance – notamment comme dispositif politique de dépolitisation : de nombreux décroissants ont intériorisés ces dispositifs (horizontalisme, individualisme, neutralisme, anti-intellectualisme, actionnisme…). Cela étant dit, il ne s’agit pas de disculper, des freins de provenance interne, fruits d’incohérences propres à la philosophie politique contre-croissante, existent également. Peut-être en raison d’une immaturité théorique et historique de la décroissance ? Puis une seconde proposition de distinction, en fonction de leur nature : quels seraient les freins propres à toute « transformation » ? Et donc se pencher sur les leçons à tirer de l’histoire, par exemple des tentatives qui ont prétendu sortir du capitalisme et qui ne sont pas sortis de l’économie mais de la démocratie… Et quels seraient les freins spécifiques à la transformation décroissante ? En se penchant sur son histoire politique par exemple. Et voilà enfin le programme détaillé ! Texte intégral (2780 mots)
* Une histoire de plage *
** Ne partons pas fachés **
*** Vue sur la mer ***
**** C’est comment qu’on freine ? ****
***** Venez Venez zouker *****
Michel Lepesant
Pas plus Trump ou Netanyahou que Poutine ne réussissent leurs « opérations spéciales ». Autres points communs : leurs visées impériales sur leurs régions d’influence, leurs proclamations répétées de victoire, le mépris affiché de la vie des civils bombardés, l’asymétrie des rapports de force, leurs régimes illibéraux, la rupture avec toute légalité internationale, une référence théocratique de plus en plus mise en avant, et chacun le mérite d’un prix nobel de la guerre. Une grande différence : seul Trump réussit à pousser la virtualisation de la realpolitik jusqu’à signer un accord de paix (ou de cesser le feu). Pourquoi cette différence ? C’est qu’il est tellement dans l’irréalité de sa bulle narcissique que, lui, il n’a pas besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir. Et nous dans cette Histoire ? Tout d’abord, ne pas se laisser berner par leurs « spectacles » : leurs opérations, ce n’est pas « le retour de la guerre » comme on l’entend si souvent répéter. Car seule une minorité de privilégiés peuvent se raconter que la guerre aurait disparu depuis 1945. Il suffit de lire la liste des guerres contemporaines. Comment, ensuite, ne pas constater l’impuissance de la force militaire. Ah, la force est bien assez forte pour faire des victimes ! Mais pour faire la paix, c’est zéro ! Surtout quand on constate que, même dans un rapport asymétrique de forces, il ne faut pas beaucoup de force au faible pour s’opposer et tenir. Que manque-t-il donc à la force pour qu’elle soit puissance ? Dit autrement : d’où vient la puissance, si on la définit comme la capacité à instaurer et maintenir la paix ? Non pas de la force, qui ne peut que (se) raconter qu’elle vise à la sécurité. Or la paix n’est pas la sécurité. La paix se fait avec ses ennemis, la sécurité se fait contre ses ennemis. Ni Poutine ni Netanyahou ne veulent la paix. Quant à savoir ce que voudrait Trump… Mais pourquoi continuer d’utiliser la force si elle est impuissante, ce que ne peut pas ne pas constater celui qui l’utilise ? A cause d’une impunité qui donne au fort le sentiment qu’il est puissant. La présence de la force qui se prend pour la puissance, c’est donc l’absence du droit. Géopolitiquement, l’absence du droit international. On ne dit pas que le droit est puissant, mais que c’est lui seul qui peut transformer la force en puissance. Si la puissance est la force dans les limites du droit, on comprend mieux pourquoi les tenants de l’illimitisme tout azimut sont des ennemis du droit. Car le droit est limite. C’est en tant que partisans des limites que les décroissant.e.s devraient reconsidérer la question du droit. Texte intégral (563 mots)
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