Michel Lepesant
Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique. Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ? Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation : « La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ». Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire. « Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? » Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ». « Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. » Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ? Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances). C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47). Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ? Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action. Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque. Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade. « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. » « L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. » Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général. On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique. « Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ». Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ». C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation. Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ? En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle. Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas. C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique. Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons : Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 : Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up. Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ? Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/ Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions : Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones. Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur. C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture. Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour : Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun. La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence. * Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ? Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie. A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation : Texte intégral (6221 mots)

1. Ce que « politique » peut signifier ?

2. Politiques de dépolitisation
3. Les cadres de la repolitisation
3.1 Les domaines de la politisation / repolitisation
3.2 Les 5 zones de la permapolitique

4. Pour conclure
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Notes et références
Rédaction
Les voix se lèvent en soutien à l’ADEME, une fois encore menacée par les vents conservateurs, qui ont depuis longtemps préféré le dogmatisme du déni au courage de la radicalité face aux enjeux environnementaux et sociaux. Ici via le projet de loi de décentralisation du gouvernement. Nous ne pouvons que soutenir l’ADEME en ces temps troublés et troublants, où l’écologie semble descendre chaque jour un barreau de plus de l’échelle des priorités, alors que la sévérité des diagnostics emprunte le chemin inverse. Devrions-nous être surpris dans un monde où la raison et le droit s’évanouissent inévitablement ? Un chef d’Etat se revendique fièrement d’actions de piraterie, et seul un silence glaçant pour l’accueillir. Même si nous sommes loin d’être sans critique à son encontre, soutenir sans ne rien mettre sous le tapis, cela ne fait pas partie de nos habitudes. Nous n’oublions pas que l’ADEME, dans son étude prospective « Transitions 2050 », visant à la réduction de notre empreinte carbone, a été capable d’acter son échec sans rougir, et à en faire porter la responsabilité aux autres pays, plus précisément « à l’absence de politique concertée au niveau international »… Pourtant, n’aurait-elle pas pu elle-même prédire cet échec à venir, au vu de l’absurdité de sa démarche ? Qu’attendre d’une étude où le scénario le mieux disant, « Génération frugale », conduit à une hausse du PIB de 36 % d’ici à 2050 (47-48 % pour les trois autres scénarios) ? Pis encore, en associant ce même scénario à la décroissance ! Comme quoi, lorsqu’il est fait l’impasse d’une remise en cause radicale des fondements et structures de notre société, une priorité réelle accordée à l’écologie, aussi sincère soit-elle, ne peut qu’être vaine. Nulle animosité, l’ADEME n’est en aucun cas une ennemie, certaines de ses initiatives sont éminemment utiles, par exemple ses simulateurs d’empreinte carbone et eau. Un exercice salutaire, non pas pour se culpabiliser ou culpabiliser, dans le monde de la croissance nos modes de vie sont contraints. Mais pour réaliser l’ampleur des évolutions demandées. Les changements auxquels nous appelons sont structurels, à faire toutes et tous ensemble pour toutes et tous. Néanmoins, ne serait-il pas naïf de penser que l’ADEME serait nécessairement une alliée ? Ne pourrait-elle pas être une adversaire politique ? Pouvons-nous faire l’impasse de ces questions ? A nous de faire notre part, en politique, comme en amitié et en amour, il est vital d’être honnête. Envers soi et envers les autres. Texte intégral (1111 mots)
Transition(s) 2050 – L’ADEME piégée par le paradigme de la croissance



Rédaction
La Maison commune de la décroissance a organisé au printemps 2026 un cycle de conférences intitulé « 4 images politiques pour penser la décroissance » mené par Michel Lepesant. La conférence introductive a eu lieu le mardi 14 avril 2026, à l’Académie du Climat (Paris). Le cycle s’est poursuivi les 19, 20 et 21 mai. Pour penser la convergence, la coordination et le degré de politisation des propositions décroissantes (et elles sont abondantes), il vous est proposé de penser la décroissance au moyen de 4 images pour visualiser 4 enjeux politiques : le commun, la robustesse, la radicalité, l’extension de la critique. L’objet de la Maison commune de la décroissance (la MCD) est de proposer à l’ensemble de la constellation décroissante un cadre politique commun. Aujourd’hui, malheureusement, l’ensemble des initiatives et propositions qui peuvent se revendiquer de la décroissance ressemble plus à une boîte remplie de pièces de puzzle qu’à un « paradigme » partagé. Et d’y répondre par 4 images : Les quatre images seront détaillées à travers 3 trois conférences, à découvrir ci-dessous ! Texte intégral (850 mots)
Si la décroissance était une langue, c’est comme s’il y avait un lexique mais sans (règles de) grammaire. Pourtant, ce n’est qu’à condition de partager des règles communes que chacun.e a la liberté de les utiliser comme il l’entend pour exprimer son idée. Une langue partagée est la condition de possibilité d’une parole individuelle.
Pour tenter de construire ce cadre, plutôt que de longues dissertations, la MCD vous propose de repérer 4 questions :
Suite et fin du cycle les 19, 20 et 21 mai 2026 à Paris




Michel Lepesant
Au moment où on semble assister, impuissant, à la disparition du droit et son emplacement par « le droit du plus fort », il est bon de se souvenir que J-J Rousseau qualifiait ce soi-disant droit de « galimatias inexplicable » ( Du contrat social, I, 3, 1762). Jugement toujours d’actualité, à l’heure où les médias mainstream arrivent de moins en moins à dissimuler leur fascination pour la brutalisation généralisée du díler maximo. Mais reste toujours cette question : pourquoi la force, si elle est vraiment si forte, doit-elle se donner les apparences d’être un « droit » ? Selon l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance est garanti par la Constitution, puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité et possède donc une valeur constitutionnelle. En réaffirmant, dans sa décision de janvier 1982, la valeur constitutionnelle des principes et droits proclamés en 1789, le Conseil constitutionnel reconnaît aussi la valeur constitutionnelle du droit de résistance à l’oppression prévu par l’article 2 de la DDHC. Comment, pourtant, ne pas constater que ce droit est aujourd’hui malmené ? Toute la question démocratique revient alors à se demander s’il s’agit d’une « dérive » illibérale de certains libéraux ou bien d’une « pente » illibérale du libéralisme ? Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit. 1ère distinction : d’un côté, la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre, la force qui est contrainte. 1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification. 2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire. 3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire. 2ème distinction : entre le dire et le faire. [Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre] 3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ». Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force. « Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. —- La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »). « On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste. Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force. Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice. Pascal insiste sur la différence entre l’ordre du dire et l’ordre du faire ; c’est parce qu’une partie de l’action politique se juge sur le choix des termes employés pour la décrire, et donc pour la juger. Que veut dire « résister » ? Si l’action terroriste peut être une dérive de toute résistance, à quel moment peut-on juger qu’un groupe de résistance devient un « groupe terroriste » ? C’est une question qu’il faut poser pour le Hamas. Mais, dans ce cas, c’est une question qu’il faut aussi poser pour l’État d’Israël, dont les politiques de colonisation, de négation du droit des palestiniens à disposer d’un État, d’usage sans retenue de la violence militaire contre des civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) sont une constante de ses gouvernements depuis sa création, création qui s’est d’emblée inscrite dans un négationnisme assumé selon la fameuse formule : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » 3. D’autant qu’aujourd’hui c’est bien une extrême-droite suprémaciste et théocratique qui gouverne Israël ; et encore une fois, demandons-nous : pente ou dérive 4 ? Texte intégral (2569 mots)
1- La résistance est un droit

2- La pente illibérale du libéralisme
3- La force du droit, ou l’inévitable puissance de l’apparence
4- Conséquences sémantiques

Notes et références
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène