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05.06.2026 à 06:53

Politique, dépolitisation, repolitisation

Michel Lepesant

Texte intégral (6221 mots)

Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique.

  • Si la saison 1 regrettait l’écart qui existait entre la profusion des propositions qui pouvaient se revendiquer de la décroissance (plus de 500 propositions qui constituent un agrégat impolitique plutôt qu’un faisceau de trajectoires politiques) et la radicalité du socle conceptuel et méthodologique produit par la MCD, l’image d’un « arbre de la décroissance » permet de se représenter comment relier la profusion des branches à la cohérence des racines : par un tronc commun. La saison 2 affirme que ce tronc commun est politique.
  • On peut formuler autrement le passage d’une saison à l’autre si on regarde du côté de la définition de la décroissance. Définition1 : la décroissance est un trajet (entre objection à la croissance et projection vers la post-croissance), un faisceau de trajectoires. Définition 2 : la décroissance est l’opposition politique à la croissance. Et dès que le préfixe « dé » est assumé, la réflexion peut se tourner vers l’essentiel et se demander ce qu’est cette « croissance » à laquelle il faut s’opposer. Si la croissance est une économie, un monde et un régime politique alors la décroissance est une décrue, une décolonisation et un renversement de régime politique.

Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ?

1. Ce que « politique » peut signifier ?

Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation :

« La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ».

Johannes Althusius, La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes (1603), traduction, introduction et lexique par Gaëlle Demelemestre, Genève, Droz, 2023, I, 1, p. 133.

Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire.

« Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? »

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1993), trad. fr. au Seuil (1995), p.180.

Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ».

« Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. »

Ibid., pp.177-178.

Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ?

Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances).

C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47).

Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ?

Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action.

Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque.

Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade.

« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. »

« L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. »

Ibid. pp.41-42, fragment d’août 1950.

Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général.

On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique.

« Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ».

Ibid. pp.74-75.

Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ».

C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation.

Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ?

2. Politiques de dépolitisation

En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle.

Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas.

  • Dans l’idéologie néo-réactionnaire de Peter Thiel, la « sortie de la politique » est totalement assumée et revendiquée. Chacun devrait aller lire ce qu’il écrivait dès 2009 sous le titre « l’éducation d’un libertarien » 2.
    • « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »
    • « A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes. »
    • « Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. »
    • « La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »
  • En France, si le but apparent de la réforme des retraites est budgétaire, en réalité il s’intègre dans une politique générale de fragilisation des conditions de travail. Car en repoussant l’âge pivot de départ à la retraite, la politique publique se décharge sur chaque individu pour qu’il arbitre seul entre la peine de travailler plus longtemps ou la peine de subir une décote. La dépolitisation consiste dans ce cas dans le transfert de la charge de la responsabilité : d’une politique publique à une décision individuelle.
  • Si la dégradation des services publics est une politique explicite du néolibéralisme pour justifier des privatisations, le journaliste canadien Cory Doctorow a inventé le terme de « merdification » (enshittification) pour désigner le pourrissement systématique de la qualité des services fournis par les plateformes numériques (résultats sponsorisés, trackers, publicités impératives, discrimination par les prix).
  • Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2019, 2025 pour la trad.fr.) nomme « précarisation mobilisatrice » le paquet de réformes libérales qui depuis bientôt 50 ans, sous le prétexte idéologique d’une responsabilisation des individus, n’aboutit qu’à la croissance des inégalités.
  • Voici quelques effets du régime politique de croissance comme de multiples facettes d’une politique de dépolitisation :
    • Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Du côté de cette conception de la politique, chacun en connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner.
      • Cette individualisation est une intériorisation des contradictions. Là où les critiques classiques du capitalisme dénonçaient les contradictions du capitalisme, il faut voir que l’individualisation est en réalité un processus d’intériorisation des contradictions. Le capitalisme pourrait bien être contradictoire, peu importe finalement, tant qu’il existera des individus qui porteront sur leurs épaules ces contradictions. C’est pourquoi la critique du capitalisme, si elle veut éviter d’être tronquée, doit intégrer cette composante anthropologique de la domination.
    • Quel rapport entre la promotion de l’horizontalisme et celle de la technique (on vient de voir que pour Peter Thiel, « nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie ») ? L’horizontalisme est cette forme du débat qui consiste à rendre équivalents tous les arguments au nom d’une liberté individuelle d’expression (free speech) qui doit échapper à tout cadre normatif comme scientifique. Mais alors, dans un débat, si « le meilleur argument » ne jouit d’aucun avantage, seules la réussite, l’efficacité et l’utilité pourront trancher ; or ce ne sont là que des critères… techniques. « Ça marche » l’emporte sur « c’est vrai » → la réalité l’emporte sur la vérité, et la virtualité l’emporte sur la réalité : voilà pourquoi le monde de l’IA est aussi le monde des infox et des « vérités alternatives ».
      • Dans une politique de… dépolitisation, le monde du TINA est en même temps le monde des… « faits alternatifs ».
    • Quel rapport entre individualisme et horizontalisme ? Si tout se vaut, alors l’horizontalisme est bien la mise à bas de tout ce qui permettrait de se repérer. Pour chacun, il ne reste plus alors qu’un seul point de repère : l’individu au centre de son égo-monde. Et cela on peut le constater non seulement chez les libertariens mais aussi chez les anarchistes individualistes (ceux pour qui une société n’est pas un « collectif » mais juste une « collection d’individus »).
    • Dans le régime neutraliste de croissance (qui prétend rester « neutre » quant aux fins que chaque individu est censé avoir choisies en toute liberté), la question de la société bonne ne devrait plus se poser et elle devrait se réduire à celle de la société juste, celle de l’équité, de l’égalité des chances, celle de la compétition généralisée, celle de la loi du commerce (pour qui l’argent n’a pas d’odeur). C’est ainsi que la mise en avant d’une exigence de neutralité procède d’un dispositif de neutralisation : c’est dans un tel dispositif que la valeur bourgeoise du mérite prétend suffire pour justifier la neutralisation de toute revendication égalitaire.

C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique.

3. Les cadres de la repolitisation

Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons :

  1. Si l’action politique est fragile, c’est parce que la politique comme rapports de pouvoir menace constamment la politique comme art du maintien de la vie sociale. C’est donc la domination qui menace la politique ; et comme la domination signifie toujours plus ou moins le pouvoir de faire faire, on peut en déduire que si l’on veut protéger l’action politique du risque de la domination alors la repolitisation doit éviter à tout prix de se présenter sous la forme d’un programme qui dirait comment il faut faire.
    • Mais en même temps, comment l’action politique peut-elle se présenter comme une pratique si elle s’interdit de « faire faire » ? Pour sortir de ce défi, il suffit que l’action politique commence d’abord par mettre en avant ce qu’il ne faut pas faire.
      • Ce savoir constitue un champ d’expérience qui s’est constitué au fur et à mesure de l’acquisition de leçons venant directement des expérimentations minoritaires préfiguratives.
      • Comme il s’agit bien de résister à une politique générale dominante de dépolitisation, il convient d’admettre qu’une contre-politique de repolitisation se fera en terrain adverse, en terrain largement maltraité par la politique de la domination.
      • Cette repolitisation peut s’inspirer de ce que les biorégionalistes nomment « rehabitation » : Réhabiter signifie « apprendre à vivre in situ au sein d’une aire qui a précédemment été perturbée et endommagée par l’exploitation » 3.
    • Car la repolitisation n’est pas une remise à zéro, elle doit assumer un « héritage » 4.
  2. Plutôt que de programmation, une politique de repolitisation doit viser à rétablir ses conditions de possibilité ; en laissant à d’autres le soin de cette programmation. Pourquoi ? Pour renverser les politiques de dépolitisation qui tendent à diviser en individualisant pour rendre impossible la politique comme art pour unir les hommes, il faut proposer d’en expliciter le cadre préalable. Autrement dit, il s’agit de commencer par fournir un effort paradigmatique, et non pas un effort programmatique : quand celui-ci vise à « faire nombre », celui-là vise à « faire sens ».
    • Pourquoi cette priorité ? Parce que l’une des leçons les plus générales que l’on peut tirer de nos expériences d’alternatives concrètes c’est que si l’on fait passer le faire nombre avant le faire sens alors ce sont les 2 objectifs qui in fine sont sacrifiés. Au contraire, si rien ne garantit que le faire sens provoquera le faire nombre, c’en est une condition de possibilité. Alors, c’est la voie qu’il faut suivre, sans garantie de succès…

3.1 Les domaines de la politisation / repolitisation

Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 :

  1. Celui des dispositifs démocratiques de politisation : représentation, participation, contrôle, délibération. Je renvoie ici plus particulièrement aux travaux de Jane Mansbridge.
  2. Celui des institutions démocratiques. S’il faut renvoyer à une référence, il me semble que le plaidoyer de Frédéric Lordon pour les institutions est incontournable 5.
  3. Celui d’un idéal d’ordre politique global. Le seul type de référence que je vois se situe en face, dans le camp des néolibéraux et des néoréactionnaires, car eux n’ont aucune réticence à placer leurs propositions les plus concrètes dans un cadre réellement global, celui d’un ordre mondial. Mais rien ne nous interdit de contester point par point leur vision du monde.
    • Pour eux, il existe des hiérarchies naturelles + la violence est une composante inexpugnable des sociétés humaines + une détestation de la démocratie + la revendication d’un droit à l’exit (le citoyen doit laisser place au client et l’État n’est qu’un service), un optimisme technosolutionniste.
    • Alors, pour nous : Aucune différence ne peut justifier une hiérarchie + l’entraide est une composante inexpugnable de toute vie sociale + toute proposition politique ne doit être qu’une variante de la démocratie + revendication d’un droit à la voice : tout citoyen doit disposer d’un droit réel à la défense de l’intérêt public + refus technocritique opposé à toute fuite transhumaniste. Certes, nos sociétés modernes ne sont plus à taille humaine : il ne s’agit pas alors d’augmenter l’humain mais de faire décroître (la taille de) nos sociétés.

Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up.

3.2 Les 5 zones de la permapolitique

Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ?

Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions :

  1. Les 5 zones sont des degrés de fréquentation mais pour autant il serait fallacieux d’y voir 5 degrés de politisation.
  2. Surtout chaque zone connaît son gradient d’hésitation ; même la zone 5 oscille dans la pratique entre une radicalité comme cohérence et une radicalité comme intransigeance.
  3. Ce zonage permapolitique permet de répondre à la question posée au début : quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ?
    • Je vois mal comment une association même autoproclamée « apolitique » pourrait s’abstraire de l’une des 3 premières zones. Et si elle le proclame néanmoins, alors on doit pouvoir lui reprocher un déficit de réflexivité politique ainsi qu’une conception tronquée de ce que « politique » veut dire (consistant à réduire la politique au partidaire, au partisan, à l’élection). Qu’une association prétende ne pas vouloir « prendre parti », c’est bien différent que de se raconter ne pas « faire partie » d’une société. On peut aller jusqu’à ajouter que, tout comme la prétention à échapper à une idéologie est une…idéologie, la prétention à l’apolitisme est une prise de position… politique.
    • Mais au nom de quoi peut-on reprocher à une association son apolitisme ? Question que l’on peut reformuler : à partir de quelle zone peut-on le reprocher ? Question qui contient la réponse : puisque la question est dirigée vers des associations des 3 premières zones, c’est que la question est posée à partir soit de la zone 4, soit de la zone 5.
      • C’est à partir de la zone 4 que l’Atelier Paysan (au chapitre 5 de son Reprendre la terre aux machines, 20216) ou Clément Sénéchal (Pourquoi l’écologie perd toujours, 20247) portent ce genre de critique.
      • Critiques tout à fait pertinentes mais insuffisantes car, in fine, elles en reviennent à la conception tronquée de la politique réduite au rapport de forces, au risque d’écarter la fragilité intrinsèque de la politique. Conflictualité absolument nécessaire mais insuffisante, pourquoi ? Parce qu’en reprenant la rhétorique de la rupture contre les stratégies symbiotiques ou interstitielles (selon les catégories d’Erik Olin Wright), ils en viennent à oublier qu’elles ont été historiquement proposées pour échapper aux impasses politiques (démocratiques) des stratégies de rupture. Dit autrement : revenir au grand soir pour combler les impasses des petits matins, c’est oublier que l’intention des petits matins était de ne pas désespérer du changement.
        • Je ne crois même pas que ce soit en mixant ces stratégies 8 que l’on évite le piège de la confusion entre stratégie et scénario, et donc la confusion entre prévoir, provoquer et préparer.
      • C’est donc à partir de la zone 5 que nous nous autorisons à pointer les impasses des critiques émises de la zone 4.

Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones.

Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur.

C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture.

4. Pour conclure

Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour :

  • distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable (± l’acceptable),
  • ne pas prendre ses choix stratégiques pour des scénarios,
  • préparer la rupture (la révolution) sans jamais se raconter qu’il s’agit de la provoquer ou de la prédire,
  • ne jamais céder à l’injonction du faire nombre avant d’avoir garanti la solid(ar)ité du faire sens,
  • ne jamais se prendre pour l’élite d’une avant-garde (de l’insurrection qui vient), pour un virtuose (de l’alternative) ou pour un saint (de la pureté).

Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun.

La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence.

*

Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ?

Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie.

A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation :

  • Seule une philosophie politique relationnelle peut facilement valider l’analyse d’Hannah Arendt, celle qui caractérise l’action politique par sa pluralité (c’est sa condition humaine) et sa fragilité (c’est sa faille).
  • La politique est plus un art qu’une science (ou une technique) ; ses arbitrages supposent une sensibilité qui s’oppose à l’expertise anesthésiée et anesthésiante, ainsi qu’une ouverture à l’imagination pour résoudre les problèmes rencontrés par l’enquête.
  • La liberté politique est démocratique.
  • Les positions politiques d’une repolitisation sont anti-individualistes, technocritiques, conscientes que les dispositifs de l’horizontalisme et du neutralisme ne caractérisent pas n’importe quel régime politique mais plutôt le régime politique… de croissance.
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Notes et références
  1. Ce qui ne me semble pas contredire ce que j’écrivais au premier chapitre de mon Politique(s) de la décroissance, 2012.
  2. https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/
  3. Berg Peter, Dasmann Raymond, Rollot Mathias, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, 2019/1 (n° 47), p. 73-84. https://www.cairn.info/revue-ecorev-2019-1-page-73.htm
  4. Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture, Une écologie du démantèlement (2021), éditions divergences. https://decroissances.ouvaton.org/2022/05/29/jai-lu-heritage-et-fermeture-une-ecologie-du-demantelement/
  5. https://decroissances.ouvaton.org/2021/01/10/jai-lu-vivre-sans-de-frederic-lordon/
  6. https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/
  7. https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/
  8. C’est la piste suivie par Jérôme Baschet, entre autres.

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05.05.2026 à 21:37

Défendre l’ADEME malgré tout

Rédaction

Texte intégral (1111 mots)

Les voix se lèvent en soutien à l’ADEME, une fois encore menacée par les vents conservateurs, qui ont depuis longtemps préféré le dogmatisme du déni au courage de la radicalité face aux enjeux environnementaux et sociaux. Ici via le projet de loi de décentralisation du gouvernement.

Nous ne pouvons que soutenir l’ADEME en ces temps troublés et troublants, où l’écologie semble descendre chaque jour un barreau de plus de l’échelle des priorités, alors que la sévérité des diagnostics emprunte le chemin inverse. Devrions-nous être surpris dans un monde où la raison et le droit s’évanouissent inévitablement ? Un chef d’Etat se revendique fièrement d’actions de piraterie, et seul un silence glaçant pour l’accueillir.

Même si nous sommes loin d’être sans critique à son encontre, soutenir sans ne rien mettre sous le tapis, cela ne fait pas partie de nos habitudes. Nous n’oublions pas que l’ADEME, dans son étude prospective « Transitions 2050 », visant à la réduction de notre empreinte carbone, a été capable d’acter son échec sans rougir, et à en faire porter la responsabilité aux autres pays, plus précisément « à l’absence de politique concertée au niveau international »…

Pourtant, n’aurait-elle pas pu elle-même prédire cet échec à venir, au vu de l’absurdité de sa démarche ? Qu’attendre d’une étude où le scénario le mieux disant, « Génération frugale », conduit à une hausse du PIB de 36 % d’ici à 2050 (47-48 % pour les trois autres scénarios) ? Pis encore, en associant ce même scénario à la décroissance !

Comme quoi, lorsqu’il est fait l’impasse d’une remise en cause radicale des fondements et structures de notre société, une priorité réelle accordée à l’écologie, aussi sincère soit-elle, ne peut qu’être vaine.

Nulle animosité, l’ADEME n’est en aucun cas une ennemie, certaines de ses initiatives sont éminemment utiles, par exemple ses simulateurs d’empreinte carbone et eau. Un exercice salutaire, non pas pour se culpabiliser ou culpabiliser, dans le monde de la croissance nos modes de vie sont contraints. Mais pour réaliser l’ampleur des évolutions demandées. Les changements auxquels nous appelons sont structurels, à faire toutes et tous ensemble pour toutes et tous.

Néanmoins, ne serait-il pas naïf de penser que l’ADEME serait nécessairement une alliée ? Ne pourrait-elle pas être une adversaire politique ? Pouvons-nous faire l’impasse de ces questions ? 

A nous de faire notre part, en politique, comme en amitié et en amour, il est vital d’être honnête. Envers soi et envers les autres.

Transition(s) 2050 – L’ADEME piégée par le paradigme de la croissance

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01.05.2026 à 16:43

Retour sur la conférence introductive du cycle « 4 images politiques pour penser la décroissance »

Rédaction

Texte intégral (850 mots)

La Maison commune de la décroissance a organisé au printemps 2026 un cycle de conférences intitulé « 4 images politiques pour penser la décroissance » mené par Michel Lepesant. La conférence introductive a eu lieu le mardi 14 avril 2026, à l’Académie du Climat (Paris). Le cycle s’est poursuivi les 19, 20 et 21 mai.

Pour penser la convergence, la coordination et le degré de politisation des propositions décroissantes (et elles sont abondantes), il vous est proposé de penser la décroissance au moyen de 4 images pour visualiser 4 enjeux politiques : le commun, la robustesse, la radicalité, l’extension de la critique.

L’objet de la Maison commune de la décroissance (la MCD) est de proposer à l’ensemble de la constellation décroissante un cadre politique commun. Aujourd’hui, malheureusement, l’ensemble des initiatives et propositions qui peuvent se revendiquer de la décroissance ressemble plus à une boîte remplie de pièces de puzzle qu’à un « paradigme » partagé.

Si la décroissance était une langue, c’est comme s’il y avait un lexique mais sans (règles de) grammaire. Pourtant, ce n’est qu’à condition de partager des règles communes que chacun.e a la liberté de les utiliser comme il l’entend pour exprimer son idée. Une langue partagée est la condition de possibilité d’une parole individuelle.

Pour tenter de construire ce cadre, plutôt que de longues dissertations, la MCD vous propose de repérer 4 questions :

  • Comment penser la convergence de propositions opposées sans avoir à rejeter l’une au profit de l’autre = comment penser l’hétérogénéité des propositions ?
  • Comment penser la coordination d’initiatives aussi différentes que des analyses universitaires et des propositions militantes ? Où trouver un minimum de définitions et méthodes communes ?
  • Comment évaluer le degré de politisation de toutes ces initiatives et propositions ?
  • Quand la décroissance critique la croissance, que critique-t-elle, seulement la croissance économique ?

Et d’y répondre par 4 images :

  • L’image d’un disque et de ses rayons (enjeu = le commun).
  • L’image de branches sortant d’un tronc politique qui est enraciné conceptuellement et méthodologiquement (enjeu = la robustesse).
  • Une analogie entre politisation et les cinq zones de la permaculture (enjeu = la radicalité).
  • L’image de la croissance comme d’un iceberg (enjeu = l’extension de la critique).
Suite et fin du cycle les 19, 20 et 21 mai 2026 à Paris

Les quatre images seront détaillées à travers 3 trois conférences, à découvrir ci-dessous !

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17.04.2026 à 07:05

Résistance

Michel Lepesant

Texte intégral (2569 mots)

Au moment où on semble assister, impuissant, à la disparition du droit et son emplacement par « le droit du plus fort », il est bon de se souvenir que J-J Rousseau qualifiait ce soi-disant droit de « galimatias inexplicable » ( Du contrat social, I, 3, 1762). Jugement toujours d’actualité, à l’heure où les médias mainstream arrivent de moins en moins à dissimuler leur fascination pour la brutalisation généralisée du díler maximo. Mais reste toujours cette question : pourquoi la force, si elle est vraiment si forte, doit-elle se donner les apparences d’être un « droit » ?

1- La résistance est un droit

Selon l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance est garanti par la Constitution, puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité et possède donc une valeur constitutionnelle. En réaffirmant, dans sa décision de janvier 1982, la valeur constitutionnelle des principes et droits proclamés en 1789, le Conseil constitutionnel reconnaît aussi la valeur constitutionnelle du droit de résistance à l’oppression prévu par l’article 2 de la DDHC.

2- La pente illibérale du libéralisme

Comment, pourtant, ne pas constater que ce droit est aujourd’hui malmené ?

  • La dernière menace en date est le projet de loi porté par la députée Caroline Yadan (EPR), qui sous le prétexte de lutter contre l’antisémitisme, revenait en réalité à rabattre toute critique contre le sionisme comme antisémitisme. La pétition contre ce projet de loi a recueilli 707 957 signataires. Cette pétition a été classée par la commission des Lois lors de sa réunion du 15 avril 2026. Affaire à suivre.
  • On sait comme l’expression « écoterrorisme » lancée par G. Darmanin en 2022 relève d’une tentative pour criminaliser certaines formes de mobilisation écologiste. Dans la foulée, ce ministre de l’intérieur a tenté en juin 2023 de dissoudre le collectif des Soulèvements de la Terre. Dissolution annulée en novembre 2023 par le Conseil d’État qui rappelle qu’« une mesure de dissolution porte une atteinte grave à la liberté d’association, principe fondamental reconnu par les lois de la République. Elle ne peut donc être mise en œuvre que pour éviter des troubles graves à l’ordre public » ; et qui ajoute qu’« aucune provocation à la violence contre les personnes ne peut être imputée aux Soulèvements de la Terre ».
  • Si on reste sur le champ de la contestation agricole, il suffit de constater les connivences entre l’État et le lobby agro-industriel (FNSEA, CNJA, et en « idiots utiles » la Coordination Rurale).
    • On peut rappeler les menaces de mort proférées par des militants de la Coordination rurale contre les opposants au barrage de Caussade [Tarn-et-Garonne] ou les dégradations de biens appartenant à des écologistes en Bretagne.
    • On peut surtout souligner l’existence de la fameuse cellule Déméter, créée en 2019, par une convention de partenariat entre le ministre de l’Intérieur et deux syndicats agricoles productivistes, la FNSEA et le CNJA1. Aujourd’hui, une action est menée contre cette cellule par l’association L214 devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) 2.
  • « C’est nous, l’institution, qui fixons le niveau de violence de départ. Plus la nôtre est haute, plus celle des manifestants l’est aussi », reconnaît un ancien haut responsable des forces du maintien de l’ordre, cité par Laurent Bonelli, Le Monde diplomatique, janvier 2019, p.13.

Toute la question démocratique revient alors à se demander s’il s’agit d’une « dérive » illibérale de certains libéraux ou bien d’une « pente » illibérale du libéralisme ?

3- La force du droit, ou l’inévitable puissance de l’apparence

Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit.

1ère distinction : d’un côté, la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre, la force qui est contrainte.  

1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification.

2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire.

3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire.

2ème distinction : entre le dire et le faire.

[Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre]

3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ». 

Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force.

« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

—-

La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »).

« On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste.

Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force.

Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice.

4- Conséquences sémantiques

Pascal insiste sur la différence entre l’ordre du dire et l’ordre du faire ; c’est parce qu’une partie de l’action politique se juge sur le choix des termes employés pour la décrire, et donc pour la juger.

Que veut dire « résister » ?

  1. Question qui intéresse directement toute personne impliquée dans la décroissance radicale. Je propose de repérer la résistance à l’intérieur d’un continuum qui commencerait par la critique pour se finir par le renversement.
    • Critiquer ← Résister → Renverser
    • C’est ainsi que l’opposition politique à la croissance débute par l’objection de croissance et vise à renverser le régime politique de croissance.
  2. Quels rapports entre résistance et terrorisme ?
    • Peut être qualifiée de « terroriste » toute action visant à provoquer un effet de terreur.
    • Politiquement (et historiquement), quel est l’antonyme de « résistance » ? C’est « collaboration ».
    • On sait comment tout pouvoir en dérive est tenté de faire passer la résistance pour du « terrorisme ».
    • Toute résistance est-elle terroriste ? Non, pourquoi ? Parce qu’une résistance est un droit légitime, un droit de l’homme et du citoyen. Cette réponse négative devrait faire l’unanimité de tous les démocrates.
    • Tout terrorisme est-il une résistance ? On voit bien là que la réponse dépend directement du côté où on se trouve. Pour l’occupant allemand, tout résistant était un terroriste. Mais du point de vue de la résistance, leurs actions ne visaient pas la terreur mais la libération.
    • Y a-t-il des actes de résistance qui sont aussi des actes terroristes ? Malheureusement, oui. Faut-il les condamner ? Oui, sans ambiguïté.
    • Y a-t-il des actes de terrorisme qui sont aussi des actes de résistance ? Un mauvais moyen peut-il être au service d’une bonne finalité sans la trahir ? Si oui, alors, cela alors laisse croire qu’une (bonne) fin peut justifier un (mauvais) moyen.
    • Pour autant, un mouvement de résistance perd-il définitivement toute sa légitimité à l’instant où un acte terroriste est commis en son nom ? C’est tout l’enjeu entre Les mains sales (1948) de J-P Sartre et Les justes (1949) d’A. Camus. C’est une question…

Si l’action terroriste peut être une dérive de toute résistance, à quel moment peut-on juger qu’un groupe de résistance devient un « groupe terroriste » ? C’est une question qu’il faut poser pour le Hamas. Mais, dans ce cas, c’est une question qu’il faut aussi poser pour l’État d’Israël, dont les politiques de colonisation, de négation du droit des palestiniens à disposer d’un État, d’usage sans retenue de la violence militaire contre des civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) sont une constante de ses gouvernements depuis sa création, création qui s’est d’emblée inscrite dans un négationnisme assumé selon la fameuse formule : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » 3. D’autant qu’aujourd’hui c’est bien une extrême-droite suprémaciste et théocratique qui gouverne Israël ; et encore une fois, demandons-nous : pente ou dérive 4 ?

Question taguée, dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 novembre 2023, sur la façade du musée de la Résistance et de la Déportation à Lyon 7e.
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Notes et références
  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/17/l-ecoterrorisme-une-arme-politique-pour-discrediter-la-radicalite-ecologiste_6173782_3232.html
  2. https://www.pollinis.org/publications/120-associations-et-personnalites-demandent-la-dissolution-de-la-cellule-demeter/
  3. https://k-larevue.com/une-terre-sans-peuple-pour-un-peuple-sans-terre/
  4. https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/01/l-israelisation-du-monde-occidental_5041187_3232.html

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