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03.08.2022 à 07:25

Sensation caniculaire

Arthur Rimbaud
Texte intégral (939 mots)
Temps de lecture : < 1 minute

Par les soirs rougeoyants d’été, j’irai  dans les Landes,

Picoté par les braises, fouler l’herbe cendrée :

Eco-anxieux, j’en sentirai la sécheresse brûlante.

Je laisserai la fumée baigner ma tête hébétée.


Je ne verrai ni flore ni faune :

Mais la colère infinie excitera mon sang

Car je n’entends rien, rien, dans ce pays atone

Sauver les phénomènes !  Choisir son camp

Été 2022

Arthur Rimbaud, Poésies revisitées

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870

Arthur Rimbaud, Poésies


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01.08.2022 à 13:58

Retour sur le passe vaccinal et son monde

Fabrice Colomb&nbsp&nbsp&middot&nbsp Gaëtan Flocco&nbsp&nbsp&middot&nbsp Mélanie Guyonvarch&nbsp&nbsp&middot&nbsp Jérémie Moualek &nbsp&middot&nbsp Sébastien Petit
Texte intégral (9852 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Un point de prudence avant de commencer…

La pandémie de Covid-19 et sa gestion, à la croisée des sciences et de la politique, ont suscité des débats nombreux, parfois violents. Nous connaissons tou·tes des groupes, des familles, des collectifs qui ont été déchirés par ces désaccords, aboutissant à une fragmentation toujours plus nette du tissu social en France. Tout cela est la conséquence directe de la politique d’un gouvernement qui fabrique le séparatisme comme l’envers stratégique du consentement, rendant encore plus difficile toute tentative de penser la situation autrement que sur le mode du clash.

Au sein du collectif de rédaction de Terrestres, ces désaccords existent aussi et ils ont donné lieu à des discussions parfois vives entre nous. Pour autant, nous avons toujours tenté de faire vivre ces dissensus, en les envisageant non pas comme des motifs de scission, mais plutôt comme les signes d’une vie intellectuelle et démocratique intense, dont nous essayons aussi de témoigner dans nos colonnes.

Revendiquer la fécondité de ces dissensus pour mieux faire émerger une description juste et plurielle de la situation contemporaine, voilà aussi le signe d’un attachement à ce qu’Isabelle Stengers appelle l’irréduction, c’est-à-dire la méfiance à l’égard de toutes les thèses qui impliquent, plus ou moins explicitement, « le passage de “ ceci est cela ” à “ ceci n’est que cela ” ou “ est seulement cela1Isabelle Stengers, L’invention des sciences modernes, 1993, Flammarion, p. 26 ” ».

Tenir ainsi à l’irréduction contre la réduction d’une situation à une explication définitive, c’est aussi résister à tout ce qui cherche à se draper dans la pureté de l’évidence, c’est-à-dire d’une vérité dévoilée. Ainsi, examiner la manière dont une thèse peut en faire balbutier une autre, la compléter, l’infléchir ou en renforcer la pertinence, voilà une toute autre affaire que de chercher une thèse officielle ou alternative qui révèlerait enfin le vrai d’une situation — et de préférence tout le vrai.

C’est pour ces raisons que nous avons collectivement décidé de continuer à publier une variété de textes sur la situation pandémique. Des textes qui ne reflètent pas forcément le point de vue de l’ensemble des membres du collectif de rédaction. Des textes avec lesquels certain·es d’entre nous sont même parfois en franc désaccord. Mais des textes qui nous semblent à même, par leur diversité et les rencontres qui en procèdent, d’esquisser ensemble un tableau analytique de la situation pandémique et politique.

La tâche n’est pas facile, mais nous essayons de faire de notre mieux, en respectant la temporalité qui est celle de la revue : celle du recul et de la réflexion, plutôt que celle de la réaction et de la polémique. Aussi, n’hésitez pas à nous suggérer des textes qui pourraient contribuer à ce travail lent et patient de description et d’éclairage du présent.

Bonnes lectures dans les méandres !

Le collectif de rédaction de Terrestres


Depuis l’été 2021, nous avons vu, sidéré·es, se succéder la mise en place d’un passe sanitaire puis d’un passe vaccinal, jusqu’à sa suspension en mars 2022. Durant neuf mois, les allées et venues quotidiennes de la population française se sont pliées à un dispositif de contrôle reposant sur le « Quick Response Code ». Si ce dernier est désormais levé, il reste en vigueur aux frontières, dans les établissements de santé, les maisons de retraite, et les institutions pour personnes handicapées. Surtout, rien ne dit qu’il sera définitivement suspendu. Bien au contraire. Il y a fort à parier que cette technologie numérique puisse être réactivée à la moindre « flambée épidémique », ainsi que l’a annoncé Emmanuel Macron début avril 20222Thibault Nadal, « Présidentielle 2022 : Macron ne s’interdit “pas d’avoir recours au pass vaccinal” en cas de déprogrammation d’opérations », RTL, 8 avril 2022., tandis que dans un avenir proche, il n’est pas absurde de penser que d’autres applications pourraient voir le jour – à l’instar de ce qui se pratique déjà en Chine avec le « crédit social » instauré à l’aide de l’intelligence artificielle3Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Échappée, 2018..

C’est dire combien il est crucial de revenir sur le passe vaccinal et la société qu’il érige, en pointant les raisons de s’y opposer : imposition dissimulée, discrimination, surveillance, occultation des véritables causes de la crise, solutions technologiques accélérant la catastrophe environnementale et injonctions permanentes à l’adaptation. Paradoxalement, la contestation n’a pas pris d’ampleur, se faisant même abondamment caricaturer. Elle a été délaissée par les partis de gauche et les organisations syndicales, hormis quelques exceptions. D’ailleurs, afin de lever tout malentendu, précisons d’emblée que nous mesurons bien la dangerosité du Covid-19, en particulier pour les personnes âgées et/ou présentant une santé fragile. Ce virus ne saurait être comparée ni à une « grippette » ni à la peste. Nous n’avons également aucune objection de principe contre la vaccination en général.

Le droit bafoué de disposer de nos corps

Sous couvert d’incitation – d’un « coup de pouce » comme l’ont euphémisé les médias – le passe incarne une obligation vaccinale qui ne dit pas son nom, ainsi que l’ont admis certain·es responsables politiques. De fait, de nombreuses personnes ont « choisi » de se faire vacciner « pour avoir la paix », sans approuver une telle mesure. Faire passer la vaccination rapide et massive des Français·es pour une adhésion à la politique sanitaire fut une grossière malhonnêteté du pouvoir, relayée par la plupart des médias. D’autant que les travailleur·euses au contact du public durent céder à un chantage à l’emploi rendant bien difficile toute résistance, comme en témoignent les mobilisations isolées des personnels de la santé ou de la culture – telles les infirmières de Guadeloupe ou les bibliothécaires de Grenoble. Les tensions secouèrent aussi les familles, où l’obtention d’un passe pour les adolescent·es fut le prix à payer pour leur éviter une année de collège et de lycée en dents de scie, et ne pas leur fermer les portes de leur vie sociale.

Dès lors, les cas de conscience autour de la vaccination des jeunes dépassèrent de loin les seules raisons sanitaires. Pour combien d’entre eux fut-elle vécue sur le mode de la soumission ou de la résignation aux injonctions gouvernementales ? N’est-ce pas là le comble de la désappropriation de notre santé, que d’obliger l’ensemble de la population, fût-ce de manière déguisée, à se faire vacciner ou à faire vacciner ses enfants alors qu’elle n’y consent pas4Barbara Stiegler, « Le « pass » viole les principes fondamentaux de notre République », Libération¸ 10 janvier 2022, p. 20-21. ? La première raison politique de s’opposer au passe est donc qu’il constitue une véritable entorse au droit de disposer de son corps, comme le rappellent plusieurs textes fondamentaux5Voir la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que la Convention d’Oviedo du 4 avril 1997..

Loin d’une critique libérale de cette gestion sanitaire, nous soutenons qu’une critique émancipatrice du passe doit prendre en compte le droit inaliénable à l’intégrité physique. Nous affirmons que combat politique collectif et garantie des libertés individuelles doivent s’articuler. Que dirait-on d’un État qui prive ses membres de leurs libertés individuelles au prétexte d’un intérêt général qui ne rimerait pas avec les intérêts de tout un chacun ? La loi de 1902 autorise certes l’obligation vaccinale à toute la population en fonction d’un certain nombre de critères – notamment la gravité de la maladie et l’efficacité du vaccin. Mais cela paraît fort discutable dans le cas du Covid-19 puisque ce dernier s’est montré indéniablement dangereux pour des catégories de populations bien précises. Que dire en outre de mesures choquantes prises en Grèce, en Italie et au Québec, pénalisant financièrement les non-vaccinés, et les contraignant au confinement comme en Autriche ? Sans compter qu’en France, l’idée de rendre payant leur accès aux soins fut proposéepar le directeur de l’AP-HP, provoquant un tollé.

Quel que soit le degré d’absurdité ou de coercition que ces mesures ont pu nous faire ressentir au quotidien, il n’en reste pas moins que le pouvoir a pu compter, des mois durant, sur notre capacité collective à jouer le jeu. En dépit des résistances mentionnées précédemment – localisées mais qui n’en sont pas moins à saluer –, nous avons obéi, en portant le masque en extérieur, en ne buvant plus le café accoudé au comptoir et, en déclinant notre identité aux quidams à chaque présentation de notre passe vaccinal. C’est dire combien fut grande notre sidération collective et combien la démocratie autour des enjeux de santé publique fut mise à mal6Sébastien Claeys et al., « Débat : quelles leçons de démocratie tirer de la pandémie ? », The Conversation.com, 18 juin 2020..

Crédit : Diane de Bournazel

Une technologie discriminatoire inédite

Du jour au lendemain, l’accès à de nombreux espaces publics s’est réduit à des systèmes immunitaires conformes, à des taux d’anticorps et des doses de vaccination validés. Ce passeport intérieur confronte les individus à la rupture du secret médical, en abolissant la séparation fondamentale en démocratie entre espace privé et public. Il produit une nouvelle normalité fondée sur le tri des personnes selon leur situation de santé.

Le laisser-passer est bien une technologie ségrégative au sens où, comme l’indique l’article 225-1 du code pénal, « constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement […] de leur état de santé ». Cet article adopté dans le contexte d’épidémie de SIDA en 1990 avait notamment pour but de ne pas produire une délation généralisée7Clément Schouler, « Chap. 32 : Le laisser-passer sanitaire, un dispositif discriminatoire au sens de la loi » in Laurent Mucchielli (Dir.), La doxa du Covid. Tome 2 : enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise, Éditions Éolienne, 2022.. Alors que cette maladie avait en grande partie remis en question le paternalisme médical, le Covid le réhabilite. Au nom de la sacro-sainte défense de la Santé, un autoritarisme discriminatoire se déploie, au mépris de l’autonomie et de l’égalité des citoyens.

Ainsi, en accordant des droits à certain·es, le passe vaccinal a confisqué à d’autres le remboursement des tests, la libre circulation dans les lieux clos, les voyages ou encore, dans certains cas, le droit à travailler. Ces dispositifs de ségrégation sans précédent étendent les inégalités en fonction du statut vaccinal, tout en accentuant celles déjà existantes. Que l’on pense par exemple aux infirmières, et aux autres travailleur·euses des services, les plus exposé·es à l’obligation vaccinale. Sans parler de l’absurdité même de cette dernière instaurée sur un territoire national quand des pans entiers de la population mondiale n’ont pas accès au vaccin, rendant un tel impératif injuste mais aussi inefficace en raison des perpétuelles re-contagions. D’autant que le passe ne saurait en soi constituer un moyen de protéger les personnes fragiles.

Dès lors, accepter ces dispositifs de contrôle contribue à banaliser les inégalités et l’arbitraire quotidiens. Une telle banalisation s’inscrit dans le prolongement de restrictions des libertés publiques qui ont été justifiées à plusieurs reprises ces dernières années par un « état d’urgence » s’installant dans la durée, à l’image de la lutte contre le terrorisme8Serge Slama, « Lutter avec le droit contre les dérives de l’état d’urgence sanitaire », Terrestres, 4 juin 2020..

L’efficacité sécuritaire au prix d’une surveillance généralisée

Le passe vaccinal instille au sein de la population de la confusion et de la sidération. Il incarne un pas de plus dans la société de surveillance, en étendant toujours plus le contrôle numérique de nos vies. Le passe conforte la tendance globale de nos sociétés à recourir aux technologies de surveillance9Cédric Biagini, L’emprise numérique. Commenter Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012. telles que la biométrie, la vidéosurveillance, les Big Data ou le QR-Code dans bien des domaines (circulation, logistique, consommation, élection, assurance, éducation, loisirs, et désormais santé).

Devant un tel emballement numérique, la posture « aquoiboniste » règne en maître. Elle objecte : « à quoi bon s’opposer au passe si nous sommes déjà surveillés tous les jours par nos téléphones, GPS et fournisseurs d’accès ? ». Si l’on suit ce raisonnement, alors, l’air et l’eau étant déjà largement souillés, « à quoi bon » vouloir encore préserver quelque chose ? Le passe contribue en outre à la fabrication d’un ennemi intérieur : les non-vaccinés qui refusent d’obtempérer. S’érige une société de la méfiance du voisin, de la surveillance des corps, de la délation des réfractaires, comme dans ce village du Tarn et Garonne où a été menée une véritable chasse aux citoyen·nes désobéissant·es10Célia Izoard, « Le passe vaccinal comme outil de contrôle politique », Reporterre, 12 février 2022. ou encore le maire de Nice réclamant une « tolérance zéro » à l’égard de non-vacciné·es en estimant qu’ils devraient être confiné·es et se voir retirer leur assurance chômage11Jade Toussay, « Pour Christian Estrosi, les non-vaccinés devraient être privés d’assurance chômage », HuffPost, 13 janvier 2022.. En invalidant tout débat sur la pertinence des mesures choisies, une société oppressante s’érige, commettant des dégâts sociaux, physiques et psychologiques qui viennent s’adjoindre à ceux du virus lui-même12Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique. Année zéro, Gallimard, 2022..

En définitive, le numérique représente une véritable voie de salut pour le pouvoir. En témoigne un récent rapport sénatorial admettant avec cynisme que « plus la menace sera grande, plus les sociétés seront prêtes à accepter des technologies intrusives, et des restrictions plus fortes à leurs libertés individuelles – et c’est logique13Véronique Guillotin et al., « Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective (1) sur les crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », n° 673, Paris, 3 juin 2021, p. 59. ». Le motif sanitaire a permis de justifier des mesures produisant de la division, de la docilité et de la peur.

Passe datant de 1611, permettant au détenteur de se déplacer librement, en dépit des quarantaines et d’autres restrictions mises en places en réponse à la peste. Source : Wikimedia.

Diviser pour mieux éluder les causes de la crise

Les discours officiels de ces derniers mois ont alimenté des tensions entre vacciné·es et non-vacciné·es, entre possesseur·es de passes et ceux qui s’en passent : le gouvernement ne serait responsable de rien, les non-vacciné·es coupables de tout, comme l’a laissé entendre Emmanuel Macron en confiant à un journal de façon offensante qu’il avait « très envie de les emmerder ». Ainsi, les fermetures de lits dans les hôpitaux sont passées sous silence, de même que les réductions continues d’effectifs, l’introduction d’outils de gestion comme la tarification à l’activité, et l’épuisement professionnel des soignant·es14Nicolas Belorgey, L’hôpital sous pression. Enquête sur le nouveau management public, La Découverte, 2010..

En opposant les individus entre eux, les dirigeant·es politiques détournent le projecteur des causes réelles de la situation, à commencer par la destruction programmée du système de santé publique. Dénoncée depuis plusieurs décennies, elle fut l’objet de mobilisations et de luttes bien avant la crise du Covid. Et s’il est avéré que la vaccination a permis de réduire substantiellement les cas les plus graves, elle n’a pas empêché la diffusion du virus, chez les vacciné·es et les non-vacciné·es, comme l’a montré l’explosion du variant Omicron l’hiver dernier, ainsi que la permanence des contagions15Günter Kampf, « The epidemiological relevance of the COVID-19-vaccinated population is increasing », The Lancet Regional Health Europe, vol. 11, Décembre 2021. et des hospitalisations16D’après les données du ministère de la Santé (DRESS), l’admission des personnes vaccinées en soins critiques n’a eu de cesse entre fin janvier et fin avril 2022 : sur 10 admis dans ces services, 8 étaient vaccinés..

Si bien que l’horizon de l’immunité collective par le biais de la vaccination apparaît de plus en plus comme une chimère17David Larousserie et al., « L’immunité collective, un objectif contrarié par le variant delta », Le Monde, 23 aout 2021.. Pour autant, le pouvoir conçoit encore et toujours le vaccin comme la panacée pour endiguer la pandémie. Bref, le passe est résolument le faux-nez pratique de l’instauration « tout-en-douceur » d’une société de flicage généralisé via les nouvelles technologies.

Des solutions technologiques au désastre écologique

Cette politique sanitaire n’est qu’un nouvel épisode d’une confiance aveugle accordée aux solutions technologiques. Celles-ci vont de l’application « Tous anti-Covid » aux vaccins, en passant par la déferlante quotidienne de données anxiogènes. Depuis le début de la crise en mars 2020, le « solutionnisme technologique18Evgeny Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, Fyp éditions, 2014. » repose sur la croyance profonde en une technologie sauveuse de l’humanité. En adoptant une vision court-termiste, ce sont les racines de l’épidémie qui sont occultées.

Or, qu’il provienne d’un laboratoire ou d’une zoonose, ce virus est le produit d’un monde qui s’artificialise, en cherchant à maîtriser toujours plus le vivant, en s’urbanisant ou en défrichant tous les milieux de vie19Andreas Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La Fabrique, 2020.. À une époque où progresse la prise de conscience des destructions massives de l’environnement par une activité humaine débridée, comment des gouvernements peuvent-ils encore faire le choix de dispositifs de contrôle s’appuyant largement sur des technologies (smartphones, tablettes numériques) dont on sait de plus en plus qu’elles sont hautement polluantes et énergivores20Fabrice Flipo, La numérisation du monde, un désastre écologique, L’Échappée, 2021. ? Les solutions technologiques prônées par les « pro-passes » ne font qu’alimenter cette artificialisation. Plus il y a de gadgets numériques, plus le coût écologique de ce monde virtuel devient élevé.

S’adapter à un monde invivable

Les autorités font preuve d’arrogance en pensant éradiquer ce virus par des solutions de courts termes tout en approuvant le système qui le produit. Elles ne cessent de légitimer une économie accélérant à marche forcée la croissance des flux de toute sorte et la standardisation du vivant21Céline Lafontaine, Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, Seuil, 2021.. Le pouvoir instaure de manière permanente les principes de « mise en péril » et d’ « état d’urgence ». Sa gestion de la crise sanitaire constitue alors un symbole des politiques contemporaines en matière de traitement des catastrophes environnementales : trouver des solutions techniques permettant de rendre les changements supportables sans interroger leurs fondements. Dans des sociétés extrêmement vulnérables, on appelle à la « résilience » tout en déniant les origines de cette fragilité22Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021..

Le « monde d’après » envisagé dans les premiers temps de l’épidémie se transforme en une course effrénée pour conserver nos modes de vie dans leurs aspects les plus injustes et dévastateurs du point de vue écologique. La réponse technologique prétendant freiner la propagation d’un virus revient en fait à exposer les populations à des menaces durables en matière de santé, de qualité de vie et d’accès à des ressources saines, dans la plus grande inégalité de classes et de pays. « Il faut s’adapter », tel est le crédo plutôt que d’agir à la racine des problèmes actuels23Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.. Le déni des causes – économiques, politiques, technologiques, scientifiques – du virus revient à faire accepter ce monde dangereux et écologiquement dégradé comme seul horizon possible.

Crédit : Diane de Bournazel

Discréditer pour ne pas débattre

Un vent puissant disqualifie toute critique de la politique sanitaire en l’assimilant au complotisme, à l’extrême droite ou au charlatanisme, comme en témoignent les réactions hostiles que suscitèrent certaines prises de positions au sein même de la communauté scientifique24Nicolas Berrod, « Martin Blachier et Gérald Kierzek, ces influents  médecins ‘’rassuristes’’ qui divisent », Le Parisien, 21 janvier 2022 ; Philippe Corcuff et Philippe Marlière, « Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées », L’Obs, 11 septembre 2021 ; Gérald Bronner et al., « La sociologie ne consiste pas à manipuler des données pour étayer une position idéologique », Le Monde, 20 aout 2021.. Certes, les positions à l’égard du passe vaccinal sont éclatées, empêchant d’identifier une ligne de fracture politique claire entre ceux-qui-ne-voient-pas-le-problème et ceux qui s’opposent. Qu’à cela ne tienne, les opposants se sont vus violemment salis.

Ce genre de discrédit n’est pas sans rappeler celui subi par les contestataires des nouvelles technologies ou de la croissance25François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.. Les sarcasmes consistent alors à les qualifier de « romantiques » ou de « technophobes » désirant « revenir à la lampe à huile »26Le Monde avec AFP, « Emmanuel Macron défend « le tournant de la 5G » face au « retour à la lampe à huile » », Le Monde, 14 septembre 2020.. Les contestataires du passe ont été quant à eux assimilés à des « égoïstes »27Source AFP, « Bormes-les-Mimosas : Emmanuel Macron fustige « la liberté égoïste » », Le Point, 18 aout 2021., des « irresponsables »28Barthélémy Philippe, « “Coup de Trafalgar”, “amicale de l’irresponsabilité”… le gouvernement fustige le comportement de l’opposition sur le pass vaccinal », Capital, 4 janvier 2022. ou des « obscurantistes »29Philippe Corcuff et Philippe Marlière dans l’article cité plus haut parle « ‘’du côté obscur de la force’’ des manifestations anti-pass ». sans distinction aucune, et sans s’enquérir des raisons précises de leur mobilisation. De fait, ne pas participer à un mouvement par crainte qu’il soit investi par des forces d’extrême-droite conduit à leur laisser la place.

Par ailleurs, de quel côté se situe l’individualisme lorsque certain·es se ruent dans les centres de vaccination dans le but assumé de continuer à travailler et à consommer comme avant, et ce malgré toutes les belles prises de conscience écologique et politique lors des confinements successifs ? Celles et ceux qui critiquent le passe refusent de céder à la culpabilisation individuelle exercée par la pression vaccinale, dénonçant combien ce qui se produit depuis la survenue de l’épidémie relève de responsabilités politiques et économiques.

Les mobilisations sont aussi l’occasion de recréer du collectif dans le but de résister à la stigmatisation des anti-passes et des non-vacciné·es, par leurs collègues, leur famille ou leurs ami·es, et de produire ensemble un contre-discours partagé. Le fait que le mouvement ait attiré des personnes de tout bord politique ne peut constituer un argument pour ne pas le rejoindre et tenter de lui donner la tonalité émancipatrice que l’on souhaite voir advenir. C’est le cas dans bien des mouvements, comme celui des gilets jaunes pour n’en citer qu’un récent.

Silence et complaisance à gauche

Que la doxa médiatique et politique caricature un mouvement social n’est pas étonnant, mais que dire des « intellectuel·les » qui se réclament de gauche, trop souvent silencieux·ses, voire auteur·es de condamnations violentes ? Nous pensons ici à nombre de représentant·es de partis et de syndicats de gauche sociale-démocrate, voire radicale, d’universitaires, de journalistes et autres éditorialistes30Citons le collectif Cabrioles qui évacue les critiques non-fascistes de la gestion de la pandémie (https://www.jefklak.org/face-a-la-pandemie-le-camp-des-luttes-doit-sortir-du-deni/) ou bien le livre de Valérie Gérard, Tracer les lignes : sur les mobilisations contre le pass sanitaire, MF, 2021. Mentionnons encore la prise de position atterrante de l’économiste atterré Thomas Porcher qui, lors d’une émission radiophonique populaire, appelait « à rendre la vie difficile » « aux abrutis de plus de 50 ans qui ne veulent pas se faire vacciner ».. Pourtant, nous aurions été en droit d’attendre des forces de gauche de participer activement aux mobilisations anti-passe31Après des mois de silence, une partie de la gauche a pris fait et cause pour le mouvement anti-passe, comme par exemple certain·es représentant·es de la France Insoumise. plutôt que de les discréditer et de laisser le monopole de la rue à l’extrême droite.

Lorsque nous défilons contre la Loi Travail ou contre la « réforme des retraites », nous demandons-nous ce que votent nos voisin·es de cortège ou le fond de leur pensée sur telle ou telle question de société ? Nous serions peut-être surpris·e. De la même façon, les militant·es et sympathisant·es de gauche qui ont voté Macron en 2017 sont-ils réductibles à des électeur·ices de LREM ? C’est encore et toujours la ficelle de l’amalgame qui est employée pour disqualifier n’importe quel mouvement social. Qu’on se rappelle la révolte des banlieues en 2005 réduite à l’action de « casseurs ».

Le discrédit jeté sur le mouvement anti-passe est plus volontiers le reflet d’un sentiment d’impuissance, de résignation, voire d’une adhésion pas toujours assumée à ces mesures discriminatoires et au « solutionnisme technologique ». Sur ce dernier point, nous retrouvons l’idéal rêvé par le socialisme comme l’alertait Georges Orwell dans les années 1930, celui d’un monde libéré au prix d’une aliénation accrue à la technique32Georges Orwell, Le quai de Wigan, Ivréa, 1995 [1937]..

Agir à la racine

Les enjeux de santé publique ne justifient pas d’adhérer à toutes les restrictions de libertés et à toutes les innovations techniques. En aucun cas, il n’est légitime d’opposer santé publique et libertés individuelles. D’autant plus que depuis Ivan Illich, nous savons que de nombreuses maladies, dites iatrogènes, sont causées par les progrès de la médecine33Ivan Illich, Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Fayard, 2003 [1975]. : en s’industrialisant et en devenant hétéronome, la médecine moderne créé de nouvelles pathologies tout en cherchant à guérir. Face au Covid, une autre « politique sanitaire » aurait été possible, prenant en compte le bien-être global de chaque individu, et non pas de manière standardisée et indifférenciée, ni sous l’autorité exclusive d’experts murés dans leur spécialité.

Ainsi, en suivant les recommandations du rédacteur en chef du Lancet, il serait pertinent de substituer le terme de « pandémie » par celui de « syndémie ». Ce dernier permet en effet de rendre compte des interactions biologiques, sociales et environnementales à l’origine des conséquences spécifiques du virus34Richard Horton, « Offline : COVID-19 is not a pandemic », The Lancet, vol. 396, n°10255, 26 septembre 2020, p. 874.. Autrement dit, la focalisation à outrance sur les taux de contagiosité ou d’incidence apparaît inappropriée pour une maladie qui frappe différemment les individus selon leur état de santé. Une critique sensée de la gestion de cette crise implique des mesures à la hauteur du phénomène que l’on veut combattre.

Or, chasser un lièvre avec un bazooka est loin d’être adapté et entraîne des conséquences au-delà même de la cible. En ce sens, nous pourrions défendre des mesures proportionnées à la gravité du virus au regard des populations pour qui le Covid est particulièrement pathogène, tout en étant attentif·ves à leurs propres effets. Par exemple, une politique vaccinale ciblée et volontaire serait raisonnable au regard de la démographie des décès et des formes graves dues au Covid. De même qu’il est bienvenu de ventiler systématiquement tous les espaces de rassemblement, et de s’interroger sur les causes des classes bondées ou des services hospitaliers saturés, aux espaces trop exigus.

En outre, il nous semble que les conséquences physiques et psychologiques du port du masque sont trop peu mises en discussion. Enfin, les causes sociales des comorbidités des patients du Covid ne sont jamais questionnées en tant que telles. Ainsi, en quoi nos modes de vie conduisent à produire des états de santé si vulnérables35Célia Izoard, « Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie », Terrestres, 1er juillet 2020. ? Est-il indispensable que nos pratiques alimentaires nécessitent un élevage intensif susceptibles de contribuer à l’apparition de virus comme le Covid36Rob Wallace et al., « Le Covid-19 et les circuits du capital », trad. par Aurélien Gabriel Cohen, Terrestres, 30 avril 2020. ? Autant de questions que nos gouvernant·es ne se posent pas, préférant contraindre les corps et museler les esprits.

 Fabrice Colomb, Gaëtan Flocco, Mélanie Guyonvarch, Jérémie Moualek, Sébastien Petit, enseignant·es-chercheur·euses en sociologie à l’Université d’Évry Paris-Saclay – 21.06.2022

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Notes
1 Isabelle Stengers, L’invention des sciences modernes, 1993, Flammarion, p. 26
2 Thibault Nadal, « Présidentielle 2022 : Macron ne s’interdit “pas d’avoir recours au pass vaccinal” en cas de déprogrammation d’opérations », RTL, 8 avril 2022.
3 Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Échappée, 2018.
4 Barbara Stiegler, « Le « pass » viole les principes fondamentaux de notre République », Libération¸ 10 janvier 2022, p. 20-21.
5 Voir la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que la Convention d’Oviedo du 4 avril 1997.
6 Sébastien Claeys et al., « Débat : quelles leçons de démocratie tirer de la pandémie ? », The Conversation.com, 18 juin 2020.
7 Clément Schouler, « Chap. 32 : Le laisser-passer sanitaire, un dispositif discriminatoire au sens de la loi » in Laurent Mucchielli (Dir.), La doxa du Covid. Tome 2 : enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise, Éditions Éolienne, 2022.
8 Serge Slama, « Lutter avec le droit contre les dérives de l’état d’urgence sanitaire », Terrestres, 4 juin 2020.
9 Cédric Biagini, L’emprise numérique. Commenter Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012.
10 Célia Izoard, « Le passe vaccinal comme outil de contrôle politique », Reporterre, 12 février 2022.
11 Jade Toussay, « Pour Christian Estrosi, les non-vaccinés devraient être privés d’assurance chômage », HuffPost, 13 janvier 2022.
12 Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique. Année zéro, Gallimard, 2022.
13 Véronique Guillotin et al., « Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective (1) sur les crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », n° 673, Paris, 3 juin 2021, p. 59.
14 Nicolas Belorgey, L’hôpital sous pression. Enquête sur le nouveau management public, La Découverte, 2010.
15 Günter Kampf, « The epidemiological relevance of the COVID-19-vaccinated population is increasing », The Lancet Regional Health Europe, vol. 11, Décembre 2021.
16 D’après les données du ministère de la Santé (DRESS), l’admission des personnes vaccinées en soins critiques n’a eu de cesse entre fin janvier et fin avril 2022 : sur 10 admis dans ces services, 8 étaient vaccinés.
17 David Larousserie et al., « L’immunité collective, un objectif contrarié par le variant delta », Le Monde, 23 aout 2021.
18 Evgeny Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, Fyp éditions, 2014.
19 Andreas Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La Fabrique, 2020.
20 Fabrice Flipo, La numérisation du monde, un désastre écologique, L’Échappée, 2021.
21 Céline Lafontaine, Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, Seuil, 2021.
22 Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021.
23 Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
24 Nicolas Berrod, « Martin Blachier et Gérald Kierzek, ces influents  médecins ‘’rassuristes’’ qui divisent », Le Parisien, 21 janvier 2022 ; Philippe Corcuff et Philippe Marlière, « Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées », L’Obs, 11 septembre 2021 ; Gérald Bronner et al., « La sociologie ne consiste pas à manipuler des données pour étayer une position idéologique », Le Monde, 20 aout 2021.
25 François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
26 Le Monde avec AFP, « Emmanuel Macron défend « le tournant de la 5G » face au « retour à la lampe à huile » », Le Monde, 14 septembre 2020.
27 Source AFP, « Bormes-les-Mimosas : Emmanuel Macron fustige « la liberté égoïste » », Le Point, 18 aout 2021.
28 Barthélémy Philippe, « “Coup de Trafalgar”, “amicale de l’irresponsabilité”… le gouvernement fustige le comportement de l’opposition sur le pass vaccinal », Capital, 4 janvier 2022.
29 Philippe Corcuff et Philippe Marlière dans l’article cité plus haut parle « ‘’du côté obscur de la force’’ des manifestations anti-pass ».
30 Citons le collectif Cabrioles qui évacue les critiques non-fascistes de la gestion de la pandémie (https://www.jefklak.org/face-a-la-pandemie-le-camp-des-luttes-doit-sortir-du-deni/) ou bien le livre de Valérie Gérard, Tracer les lignes : sur les mobilisations contre le pass sanitaire, MF, 2021. Mentionnons encore la prise de position atterrante de l’économiste atterré Thomas Porcher qui, lors d’une émission radiophonique populaire, appelait « à rendre la vie difficile » « aux abrutis de plus de 50 ans qui ne veulent pas se faire vacciner ».
31 Après des mois de silence, une partie de la gauche a pris fait et cause pour le mouvement anti-passe, comme par exemple certain·es représentant·es de la France Insoumise.
32 Georges Orwell, Le quai de Wigan, Ivréa, 1995 [1937].
33 Ivan Illich, Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Fayard, 2003 [1975].
34 Richard Horton, « Offline : COVID-19 is not a pandemic », The Lancet, vol. 396, n°10255, 26 septembre 2020, p. 874.
35 Célia Izoard, « Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie », Terrestres, 1er juillet 2020.
36 Rob Wallace et al., « Le Covid-19 et les circuits du capital », trad. par Aurélien Gabriel Cohen, Terrestres, 30 avril 2020.

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25.07.2022 à 17:33

Les impacts écologiques de la 5G

Atécopol
Texte intégral (8706 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

Extrait de Débrancher la 5G ? Enquête sur une technologie imposée (Écosociété, 2022) du collectif Atécopol, sous la direction de Jean-Michel Hupé.

En France, l’astrophysicien et écologiste Aurélien Barrau a sans doute été l’un des premiers à alerter avec efficacité la population quant aux impacts écologiques de la 5G, dans un post publié sur sa page Facebook le 10 mars 2019, intitulé « la 5G tue »1Alexis Leclerq, « L’astrophysicien Aurélien Barrau tire la sonnette d’alarme : “La 5G tue.” », PositivR, 11 mars 2019.. Selon lui, la 5G tue « en tant que création artificielle d’un besoin arbitraire aux conséquences dévastatrices ». Le 9 janvier 2020, ce message gagnait en autorité dans un article du Monde2Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020. publié par Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, auteurs pour le think tank The Shift Project d’un dossier de référence sur l’impact écologique du numérique3Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT. Pour une sobriété numérique », The Shift Project, 4 octobre 2018, https://theshiftproject.org/article/pour- une-sobriete-numerique-rapport-shift. En juin 2020, dans son rapport final, la Convention citoyenne pour le climat estimait que le passage à la 5G allait générer une augmentation de la « consommation d’énergie carbonée », « sans réelle utilité », et appelait par conséquence à un moratoire sur son développement, en attendant des résultats sur l’évaluation de son impact sur le climat4https://propositions.conventioncitoyennepourleclimat.fr/le-rapport- final. Cette évaluation, faite à la demande du Sénat, a été rendue publique en décembre 2020 par le Haut Conseil pour le Climat. Elle confirme officielle- ment que le développement de la 5G augmentera l’impact carbone du numérique5Haut Conseil pour le Climat, « Maîtriser l’impact carbone de la 5G », décembre 2020, www.hautconseilclimat.fr/publications/maitriser- limpact-carbone-de-la-5g.

Les gains d’efficacité énergétique mis en avant par celles et ceux qui défendent la 5G (permettant en principe une réduction de l’impact carbone) n’auront en fait que peu d’in- fluence sur le bilan global, tant le développement de la 5G s’inscrit dans un projet de croissance économique. Il repose sur la création de nouveaux usages et de nouveaux marchés qui vont accroître la demande énergétique globale, et donc l’impact carbone. Ceci est détaillé dans plusieurs analyses du bilan écologique de la 5G6Fabrice Flipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020 ; Gauthier Roussilhe, « La controverse de la 5G », op. cit. ; Frédéric Bordage, « 5G : quels seront les impacts environnementaux ? », Green IT, 13 juillet 2020, www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts- environnementaux. Nous allons en résumer les points principaux pour souligner que son déploiement entre en conflit direct avec les engagements des gouvernements européens, depuis la signature de l’accord de Paris.

Le consensus international établi par les Nations unies en 2015, et qui doit orienter la politique économique française, fixe en effet pour l’Europe un objectif de diminution de 40% des émissions territoriales de CO2 en 2030 (par rapport aux émissions de 1990) et la neutralité carbone en 2050, afin de tenter de contenir le réchauffement climatique en dessous de 2 °C. Le 21 avril 2021, un accord informel entre les États membres de l’Union européenne a acté la révision de cet objectif à 55 % de diminution des émissions de CO2 pour 2030. Le pacte de Glasgow, en novembre 2021, a réaffirmé l’objectif de neutralité carbone pour 2050 et reprécisé l’objectif pour 2030 : une diminution de 45% des émissions globales de CO2 par rapport à 2010. De tels objectifs ne sont atteignables que si tous les secteurs économiques diminuent concomitamment leur impact carbone. Le numérique était déjà responsable en 2019 d’environ 3,8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et de 4,2 % de la consommation d’énergie primaire7Frédéric Bordage, « Empreinte environnementale du numérique mondial », GreenIT.fr, septembre 2019.. Or ce secteur a une croissance annuelle de 9 % en énergie et de 8 % en gaz à effet de serre, ce qui correspond à un doublement respectivement tous les 8 et 9 ans8Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit.. L’analyse du cycle de vie montre que près des deux tiers des émissions sont produits lors de la fabrication des appareils numériques9Frédéric Bordage, « Empreinte… », op. cit.. Dans ce contexte, l’accélération de la numérisation favorisée par la 5G, avec son nécessaire changement de matériel, n’est pas compatible avec l’accord de Paris. La Commission européenne10Fabrice Flipo, « Le numérique, cet impensé du pacte vert européen », The Conversation, 30 juillet 2020. parie pourtant sur le recours au numérique pour « optimiser » l’efficacité des activités et ainsi réduire la consommation énergétique globale. Nous allons voir pourquoi un tel pari ne paraît pas viable.

Une technologie permettant des gains d’efficacité ?

La contribution de la 5G à l’optimisation peut se faire de façon directe et indirecte. De façon directe, la 5G permet une meilleure efficacité énergétique pour le transfert d’informations entre les antennes et les téléphones. En effet, les antennes émettrices 5G communiquent ponctuellement avec chaque téléphone par un signal directionnel, ce qui utilise moins d’énergie que de diffuser du signal en permanence et dans toutes les directions. De façon indirecte, la 5G permet le développement à grande échelle d’objets connectés, supports des solutions « smart » (intelligentes) optimisant la gestion des systèmes complexes comme les espaces urbains, les transports ou l’énergie. Ce n’est évidemment pas la première fois que la numérisation permet des gains d’efficacité énergétique. Force est pourtant de constater que cela n’a pas empêché la croissance vertigineuse de la consommation énergétique mondiale, y compris par habitant·e – bien au contraire. Comme on va le voir pour la 5G, la croissance numérique et celle de la consommation d’énergie sont en fait structurellement liées.

Premier élément à considérer : l’augmentation d’efficacité du transfert de l’information permettrait qu’antennes et téléphones consomment moins d’énergie. Cette économie est en fait négligeable quand on considère le bilan énergétique global de la téléphonie mobile. Lorsqu’on utilise son téléphone pour aller sur Internet, la dépense énergétique comprend également la mise en jeu du réseau pour aller chercher l’information et la mobilisation des centres de données où est stockée cette information. Par ailleurs, l’économie énergétique, même négligeable, n’aura lieu que si la quantité de requêtes sur Internet n’augmente pas, ce qui est peu probable. La capacité à obtenir plus rapidement des données plus volumineuses encouragera en effet la multiplication des téléchargements et l’augmentation du poids des informations (les sites lanceront automatiquement des vidéos au format 4k plutôt que 480p). C’est même la raison d’être de la 5G que de permettre au consommateur et à la consommatrice de télécharger des films plus rapidement et avec une meilleure résolution, et par exemple d’utiliser son téléphone plutôt que la fibre, bien plus économe en consommation énergétique11Lors d’un débat en ligne organisé par la fondation Dauphine le 11 mars 2021, le directeur des affaires réglementaires d’Orange, Philippe Béguin, a ainsi déclaré que l’efficacité énergétique de la fibre était plus de 10 fois supérieure à celle par mobile : www.fondation-dauphine.fr/ agenda/2020/12/5g-developpement-des-usages-incitations-a-investir. Même si le passage à la 5G était accompagné de mesures réglementaires obligeant à la consommation responsable des données, ce qui reste pour l’heure très improbable12Lors d’un débat le 12 mai 2021 sur le média Brut, le secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, a ainsi écarté la proposition d’un « plafond de consommation numérique en rappelant que sa mise en œuvre serait probablement liberticide ». Yannick Meneceur, « Débat sur Brut : le numérique, un progrès qui nous rend vraiment plus heureux ? », 16 mai 2021, https://lestempselectriques.net/index.php/2021/05/16, il nécessiterait de renouveler les infrastructures de réception et d’émission, c’est-à-dire les portables et les antennes relais. Il s’agit de millions de nouvelles antennes à installer en France du fait d’un réseau d’antennes plus fin que pour la 4G (requis pour les fréquences élevées), ainsi que de la concurrence entre opérateurs, qui les oblige à développer chacun leur propre réseau d’antennes (même si des mutualisations sont possibles). En ce qui concerne les téléphones portables, l’analyse en cycle de vie montre que de leur utilisation ou de leur production, c’est cette dernière qui a, de loin, l’impact carbone le plus important : plus de 80%, rapporté sur toute leur durée de vie13Johan Lhotellier et al., « Modélisation et évaluation du poids carbone de produits de consommation et biens d’équipements », ADEME, septembre 2018, www.ademe.fr/modelisation-evaluation-poids- carbone-produits-consommation-biens-dequipement, Voir la figure 5.2, p. 59.. La raison principale tient à la faible durée d’utilisation des téléphones, autour de 2 ans, alors qu’on estime que le temps d’usage nécessaire à « son amortissement écologique minimum se situerait plutôt aux alentours de 25 ans14Gauthier Roussilhe, « Smartphones 4G/5G : comment évaluer la situation ? », blog d’Alternatives économiques, 22 septembre 2020, https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2020/09/22/ smartphones-4g5g-comment-evaluer-la-situation ». Le passage à la 5G s’inscrit donc dans la logique de l’obsolescence, aussi bonne pour la croissance économique que désastreuse pour l’environnement.

Le deuxième élément à considérer est le déploiement possible des solutions « smart ». Il existe en effet certaines dépenses énergétiques qui pourraient, idéalement, être réduites grâce à des systèmes « intelligents ». Par exemple, un système intelligent pourrait contribuer à réduire les embouteillages et ainsi la consommation de carburant au kilomètre parcouru. En effet, si un système avait un accès en temps réel aux destinations de tous les véhicules, il pourrait calculer la répartition des itinéraires pour une fluidité maximale, et indiquer à chaque véhicule la trajectoire à emprunter, pour une consommation totale réduite. En ce qui concerne la consommation électrique, l’utilisation de plus en plus importante de sources d’énergie intermittentes (soleil et vent) rend la correspondance instantanée entre offre et demande électrique complexe. Actuellement, la production électrique, centralisée, s’adapte automatiquement à la demande globale en ayant recours à des modulations instantanées ou rapides de production (les barrages étant à ce titre les plus utiles), sans connaître l’origine des demandes. Dans un réseau intelligent ( « smart grid ») où serait connue la provenance de chaque demande particulière d’électricité et qui serait en capacité d’ajuster les demandes non urgentes, c’est la demande qui pourrait s’ajuster à la production, par exemple en retardant la mise en marche d’une machine à laver ou d’une recharge de batterie en fonction de la disponibilité en énergie renouvelable. Un tel système rendrait superflu le recours à des surcapacités de production et permettrait de généraliser l’utilisation des énergies renouvelables intermittentes15Des systèmes de régulation existent déjà pour les industriels ainsi que pour les particuliers qui le souhaitent : par exemple le module connecté « narco » proposé par le fournisseur d’énergie ekWateur: https://ekwateur.fr/offre-narco-effacement; À noter que ce système n’utilise pas la 5G..

Avec ces deux exemples, on voit donc que le déploiement de systèmes intelligents pourrait en effet contribuer à relever le défi de l’accord de Paris : la 5G aurait un rôle à jouer en permettant la communication généralisée entre tous les véhicules ou entre tous les appareils électriques et permettrait d’optimiser les consommations énergétiques. La 5G rend possible en effet un nombre très important de connexions simultanées et un flux très important et rapide de données. Un certain nombre de questions se pose néanmoins : quel serait le bilan en cycle de vie, en comparant les gains d’efficacité énergétique avec les coûts énergétiques de production des objets connectés ? Ce calcul semble difficile à faire avant d’avoir expérimenté l’efficacité des systèmes intelligents. À titre d’exemple, on peut s’interroger sur le bilan énergétique du remplacement en France de tous les compteurs, électriques et de gaz, par des compteurs connectés, alors que les compteurs remplacés avaient encore une très longue durée de vie. À ce jour, les compteurs électriques « Linky » ne créent pourtant aucune économie d’énergie16Il a pourtant été affirmé que Linky permettrait des économies de consommation électrique par les particuliers. Le seul argument est en fait la possibilité pour les particuliers de suivre leur consommation en temps réel (en se connectant sur Internet pour avoir accès aux informations générées localement par le compteur, ce qui, en soi, implique une dépense énergétique supplémentaire…). On a supposé que cela inciterait les particuliers à réduire leur consommation électrique, en supprimant des usages ne leur paraissant pas valoir le coût énergétique (par exemple en se chauffant moins)., mais accumulent seulement des données pour un usage potentiel futur par le gestionnaire du réseau électrique. La deuxième question à se poser concerne le lien avec la téléphonie mobile : s’il existe vraiment une rationalité à créer des systèmes intelligents basés sur des objets connectés, pourquoi cela requiert-il un nouveau standard de téléphonie ? Pourquoi créer une myriade d’objets connectés qui n’ont aucun rapport avec les solutions intelligentes ? En quoi les caméras de vidéosurveillance à reconnaissance faciale, premier marché de la 5G, participent-elles de l’efficacité énergétique ? On l’a expliqué dans le chapitre précédent, un des buts explicites de la 5G est de permettre d’inventer de nouveaux objets connectés, de nouveaux usages, dont le seul objectif est d’augmenter la consommation et de faire tourner la machine économique. On pourrait certes imaginer que la 5G ne soit réservée qu’à des usages réduisant l’émission de GES, et les arguments d’efficacité et de rationalité seraient alors recevables. Mais ce n’est absolument pas le cas.

De façon générale, l’argument d’efficacité, pourtant séduisant, n’est pas recevable tant que les règles de fonctionnement de notre société n’ont pas changé. On y observe en effet que les gains d’efficacité sont toujours compensés par ce que l’on nomme des « effets rebond », c’est-à-dire une augmentation induite plus importante que les dépenses économisées. On peut distinguer trois niveaux d’effets rebond17EcoInfo, Groupement de service du Centre national de la recherche scientifique, « Effets rebond du numérique », https://ecoinfo.cnrs.fr/ effets-rebond-du-numerique. Les effets rebond sont directs lorsque l’augmentation d’efficacité d’un processus entraîne un usage plus important de ce processus; ainsi, le téléchargement d’un film HD en quelques secondes sur un smartphone encouragera à télécharger davantage de vidéos, alors que les vidéos en ligne représentent déjà plus de la moitié du trafic d’Internet18Gauthier Roussilhe (op. cit.) indique que la vidéo représentait 60 % du trafic mobile en 2016 et était en augmentation (p. 7 ; données del’entreprise Cisco) ; les vidéos représentent par ailleurs 80 % du trafic Internet mondial (p. 19 ; voir Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit, p. 23). ; les publicités affichées automatiquement en profiteront pour être de plus en plus complexes; les bouchons évités inciteront les automobilistes à prendre leur voiture là où ils ou elles y renonçaient par peur des embouteillages, ou à profiter du temps gagné pour circuler davantage. Les effets rebond sont indirects lorsque le gain d’efficacité permet d’engager des activités supplémentaires ; par exemple, il s’agit bien d’utiliser les antennes 5G pour des nouveaux usages (objets connectés) entraînant des dépenses énergétiques supplémentaires. Les effets rebond sont structurels lorsqu’ils touchent l’ensemble de l’économie ; ils sont plus difficiles à prévoir en ce qui concerne la 5G, mais on peut déjà envisager que la possibilité d’un accès « à tout, partout, tout le temps, sans limitation » peut encourager à vivre encore plus loin de son lieu de travail ou de consommation, et donc à accentuer l’étalement urbain, dont le bilan écologique est désastreux. Ou bien, si l’ensemble du trafic routier était piloté de façon « intelligente », cela obligerait tout le monde à utiliser un véhicule connecté, ce qui forcerait à un renouvellement total du parc automobile. En combien de décennies la dépense énergétique première serait-elle compensée par l’usage du réseau « smart », alors que l’accord de Paris demande une réduction immédiate des émissions de GES ?

Le pari illusoire de la croissance verte

Tentons cependant de donner encore sa chance à l’utopie technologique. L’impact global du numérique doit en effet être pensé en lien avec les sources d’énergie utilisées pour produire l’électricité nécessaire à son usage. Est-il possible d’envisager qu’une décarbonation rapide des sources d’énergie électrique, comme prévu par l’accord de Paris, relativise l’importance des effets rebond énergétiques liés au numérique en général, comme promis par exemple par Apple19Communiqué de presse de Apple, « Apple s’engage à être 100 % neutre en carbone sur sa chaîne logistique et tous ses produits d’ici 2030 », 21 juillet 2020, www.apple.com/fr/newsroom/2020/07/apple- commits-to-be-100-percent-carbon-neutral-for-its-supply-chain-and- products-by-2030, consulté le 2 février 2021. ? Ce pari est celui de la « croissance verte », une croissance économique fondée sur des « énergies propres » qui serait donc décorrélée de l’usage des énergies fossiles. Un argument en faveur de la 5G serait de permettre une énergie « 100 % renouvelable » grâce, comme on l’a vu, aux smart grids. Et même si ceux-ci ne requièrent pas que tout le monde ait un téléphone 5G, on pourrait concevoir que l’implication massive des entreprises dans la 5G et l’Internet des objets permette des innovations plus rapides et nécessaires à des smart grids efficaces20À noter que ce scénario ne semble guère à l’ordre du jour en France, où l’énergie nucléaire hyper centralisée est toujours promue par les gouvernements.. Dans ce cas, on peut imaginer que l’ensemble des dépenses énergétiques supplémentaires qu’aura entraînées cette course au progrès et à l’innovation n’aura plus d’effet néfaste sur le climat.

Ce pari de la croissance verte, quoique séduisant, ne tient pas. En effet, les impasses auxquelles elle conduit ont fait l’objet d’analyses détaillées21François Briens, Timothée Parrique et Vincent Liegey, « L’objectif de croissance économique serait incompatible avec une sortie de la crise écologique », Le Monde, 29 novembre 2019 ; Timothée Parrique et al., « Decoupling debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability », European Environmental Bureau, 14 octobre 2019 ; Helmut Haberl et al., « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II : synthesizing the insights », Environmental Research Letters, vol. 15, no 6, 2020 ; Jason Hickel, « The Myth of America’s Green Growth », Foreign Policy, 18 juin 2020.. On se contentera ici de pointer trois obstacles sérieux à la réussite de ce pari : (1) Malgré la croissance des énergies dites renouvelables, on n’a jamais consommé autant d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) qu’en 2019. Chaque nouvelle source d’énergie s’ajoute aux précédentes sans les remplacer : l’histoire des énergies est une histoire d’addition et non de substitution22Jean-Baptiste Fressoz, « L’expression “transition énergétique” est source de confusion », Le Monde, 23 octobre 2018 ; Richard Yorka et Shannon Elizabeth Bell, « Energy transitions or additions ? Why a transition from fossil fuels requires more than the growth of renewable energy », Energy Research & Social Science, vol. 51, 2019, p. 40-43.. (2) Les énergies renouvelables sont loin d’être décarbonées, car elles nécessitent des ressources massives pour leur construction, notamment en béton et en acier, qui émettent du CO2 lors de leur fabrication, quelle que soit la source d’énergie utilisée23Séminaire d’écologie politique, « La transition dans un monde aux ressources finies », 1er mars 2019, https://atecopol.hypotheses.org/ seance-2-la-transition-dans-un-monde-aux-ressources-finies; Chris Bataille, « Low and zero emissions in the steel and cement industries », OECD, 2019, www.oecd.org/greengrowth/GGSD2019_Steel%20and%20 Cemement_Final.pdf. (3) Même si le cours de l’histoire changeait (grâce à une action politique volontariste ou à un basculement des investissements qui restent jusqu’à présent fidèles aux ressources fossiles), les questions d’énergie et de CO2 ne sont pas les seules questions écologiques. En effet, l’extraction de ressources minières (comme le cuivre, les « terres rares » ou même le sable) nécessaires à l’électrification24Robin McKie, « If you want to turn all the UK’s 31m cars into electric vehicles you would require about 12 % of the world’s entire copper output – just for Britain », dans « Child labour, toxic leaks : the price we could pay for a greener future », The Guardian, 3 janvier 2021. (y compris si on utilise l’hydrogène25Célia Izoard, « L’hydrogène, trop gourmand en énergie pour être écologique », Reporterre, 1er février 2021.), à la fabrication des appareils numériques et au déploiement des énergies renouvelables a des impacts directs sur la biodiversité, participant de la sixième extinction des espèces actuellement en cours. L’extraction minière nécessaire aux énergies renouvelables comme à tout le secteur du numérique, y compris la 5G26Atécopol, « Téléphonie. Boycottons la 5G ! », Libération, 1er mai 2021, a également des impacts dramatiques sur les populations ayant la malchance de vivre près des mines27Vijay Kolinjivadi et Ashish Kothari, « No Harm Here is Still Harm There : The Green New Deal and the Global South », Jamhoor, 20 mai 2020. : or, cuivre, cobalt et terres rares polluent les ressources en eau potable ; des femmes et des enfants travaillent dans des mines sans protection, avec des outils rudimentaires et pour un salaire de misère, parfois sous contrôle paramilitaire ou mafieux, ou dans des conditions d’esclavage moderne28Nous ne faisons qu’évoquer dans cet ouvrage ce sujet majeur et très grave qui mériterait un traitement approfondi. Quelques exemples de références, au Venezuela : « Niños venezolanos estarían haciendo trabajos forzados, según oposición », El Universo, 17 avril 2021 ; au Pérou : Óscar Chumpitaz, « Minería ilegal : No es un juego de niños », La República, 22 aout 2020 ; en Guyane : « Lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane : orientations pour une efficacité renforcée », WWF France, juin 2018 ; en Amérique latine : « Organized crime and illegally mined gold in Latin America », Global initiative against organized transnational crime, 30 mars 2016 ; au Congo : Siddharth Kara, « Is your phone tainted by the misery of the 35,000 children in Congo’s mines ? », The Guardian, 12 octobre 2018 ; « Les esclaves des mines du Congo. L’esclavage dans les sites miniers du Sud-Kivu », Free the Slaves, 2013.. Le développement des énergies renouvelables crée des tensions géopolitiques autour de la disponibilité en matériaux, mais aussi des problèmes de concurrence foncière avec le déploiement des champs d’éoliennes et de panneaux solaires, ainsi que des conflits d’usage autour de l’eau pour les barrages. La focalisation sur les émissions de CO2 est nécessaire mais en aucun cas suffisante pour rendre compte de l’ensemble des ravages des sociétés industrielles productivistes sur les socio-écosystèmes.

Le déploiement de la 5G n’est pas compatible avec l’accord de Paris

Dans un monde idéal de pure ingénierie, les performances de la 5G ainsi que son rôle possible dans la rationalisation énergétique des systèmes complexes pourraient contribuer à diminuer les émissions de CO2. Mais ce monde idéal est une utopie. Il ignore les périls écologiques et humains autres que le CO2 ; il ne prend en compte que les émissions de CO2 liées à l’utilisation de la 5G alors que celles impliquées par les circuits de construction sont les plus importantes; il fait fi des effets rebond sur lesquels son modèle commercial repose; il fait abstraction du système capitaliste productiviste dans lequel il prend place, alors que la 5G est développée en grande partie pour soutenir la croissance économique, comme on l’a vu dans le chapitre précédent.

Les questions les plus importantes concernant la 5G ne sont donc pas techniques, mais concernent les choix politiques et le modèle de société qu’elle engage. Restreindre le débat autour de la 5G à des questions techniques serait malhonnête, car la technique n’est pas indépendante de son contexte et la 5G joue un rôle dans la perpétuation du système productiviste. Formuler un tel constat ne revient pas à se positionner contre la technique en général (ce qui d’ailleurs n’aurait pas de sens), ni même contre la technologie 5G en soi. Il est tout à fait possible de considérer la 5G comme une option intéressante, à condition de vivre dans une société qui, a minima, respecte l’accord de Paris sur le CO2 et les objectifs de Aïchi sur la biodiversité29 « Biodiversité : aucun des 20 “objectifs d’Aïchi” n’a été atteint », Reporterre, 16 septembre 2020., se soucie d’équité envers les pays du Sud et a fait l’inventaire de ses besoins réels et compatibles avec les limites planétaires. Dans une telle société, la solution technique 5G pourrait être discutée en détail avec les ingénieur·es les plus pointu·es sur le sujet; pour un déploiement réservé aux usages vraiment utiles à la collectivité, si tant est qu’ils existent; éventuellement pour la téléphonie mobile, mais sans duplication des antennes par différents opérateurs, gaspillage obscène par soumission à une idéologie économiste de compétition; sur le long terme, pour une durée de vie maximale et un recyclage optimal en fin de vie. À l’évidence, on est très loin d’un tel scénario.

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Notes
1 Alexis Leclerq, « L’astrophysicien Aurélien Barrau tire la sonnette d’alarme : “La 5G tue.” », PositivR, 11 mars 2019.
2 Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
3 Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT. Pour une sobriété numérique », The Shift Project, 4 octobre 2018, https://theshiftproject.org/article/pour- une-sobriete-numerique-rapport-shift
4 https://propositions.conventioncitoyennepourleclimat.fr/le-rapport- final
5 Haut Conseil pour le Climat, « Maîtriser l’impact carbone de la 5G », décembre 2020, www.hautconseilclimat.fr/publications/maitriser- limpact-carbone-de-la-5g
6 Fabrice Flipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020 ; Gauthier Roussilhe, « La controverse de la 5G », op. cit. ; Frédéric Bordage, « 5G : quels seront les impacts environnementaux ? », Green IT, 13 juillet 2020, www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts- environnementaux
7 Frédéric Bordage, « Empreinte environnementale du numérique mondial », GreenIT.fr, septembre 2019.
8 Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit.
9 Frédéric Bordage, « Empreinte… », op. cit.
10 Fabrice Flipo, « Le numérique, cet impensé du pacte vert européen », The Conversation, 30 juillet 2020.
11 Lors d’un débat en ligne organisé par la fondation Dauphine le 11 mars 2021, le directeur des affaires réglementaires d’Orange, Philippe Béguin, a ainsi déclaré que l’efficacité énergétique de la fibre était plus de 10 fois supérieure à celle par mobile : www.fondation-dauphine.fr/ agenda/2020/12/5g-developpement-des-usages-incitations-a-investir
12 Lors d’un débat le 12 mai 2021 sur le média Brut, le secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, a ainsi écarté la proposition d’un « plafond de consommation numérique en rappelant que sa mise en œuvre serait probablement liberticide ». Yannick Meneceur, « Débat sur Brut : le numérique, un progrès qui nous rend vraiment plus heureux ? », 16 mai 2021, https://lestempselectriques.net/index.php/2021/05/16
13 Johan Lhotellier et al., « Modélisation et évaluation du poids carbone de produits de consommation et biens d’équipements », ADEME, septembre 2018, www.ademe.fr/modelisation-evaluation-poids- carbone-produits-consommation-biens-dequipement, Voir la figure 5.2, p. 59.
14 Gauthier Roussilhe, « Smartphones 4G/5G : comment évaluer la situation ? », blog d’Alternatives économiques, 22 septembre 2020, https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2020/09/22/ smartphones-4g5g-comment-evaluer-la-situation
15 Des systèmes de régulation existent déjà pour les industriels ainsi que pour les particuliers qui le souhaitent : par exemple le module connecté « narco » proposé par le fournisseur d’énergie ekWateur: https://ekwateur.fr/offre-narco-effacement; À noter que ce système n’utilise pas la 5G.
16 Il a pourtant été affirmé que Linky permettrait des économies de consommation électrique par les particuliers. Le seul argument est en fait la possibilité pour les particuliers de suivre leur consommation en temps réel (en se connectant sur Internet pour avoir accès aux informations générées localement par le compteur, ce qui, en soi, implique une dépense énergétique supplémentaire…). On a supposé que cela inciterait les particuliers à réduire leur consommation électrique, en supprimant des usages ne leur paraissant pas valoir le coût énergétique (par exemple en se chauffant moins).
17 EcoInfo, Groupement de service du Centre national de la recherche scientifique, « Effets rebond du numérique », https://ecoinfo.cnrs.fr/ effets-rebond-du-numerique
18 Gauthier Roussilhe (op. cit.) indique que la vidéo représentait 60 % du trafic mobile en 2016 et était en augmentation (p. 7 ; données del’entreprise Cisco) ; les vidéos représentent par ailleurs 80 % du trafic Internet mondial (p. 19 ; voir Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit, p. 23).
19 Communiqué de presse de Apple, « Apple s’engage à être 100 % neutre en carbone sur sa chaîne logistique et tous ses produits d’ici 2030 », 21 juillet 2020, www.apple.com/fr/newsroom/2020/07/apple- commits-to-be-100-percent-carbon-neutral-for-its-supply-chain-and- products-by-2030, consulté le 2 février 2021.
20 À noter que ce scénario ne semble guère à l’ordre du jour en France, où l’énergie nucléaire hyper centralisée est toujours promue par les gouvernements.
21 François Briens, Timothée Parrique et Vincent Liegey, « L’objectif de croissance économique serait incompatible avec une sortie de la crise écologique », Le Monde, 29 novembre 2019 ; Timothée Parrique et al., « Decoupling debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability », European Environmental Bureau, 14 octobre 2019 ; Helmut Haberl et al., « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II : synthesizing the insights », Environmental Research Letters, vol. 15, no 6, 2020 ; Jason Hickel, « The Myth of America’s Green Growth », Foreign Policy, 18 juin 2020.
22 Jean-Baptiste Fressoz, « L’expression “transition énergétique” est source de confusion », Le Monde, 23 octobre 2018 ; Richard Yorka et Shannon Elizabeth Bell, « Energy transitions or additions ? Why a transition from fossil fuels requires more than the growth of renewable energy », Energy Research & Social Science, vol. 51, 2019, p. 40-43.
23 Séminaire d’écologie politique, « La transition dans un monde aux ressources finies », 1er mars 2019, https://atecopol.hypotheses.org/ seance-2-la-transition-dans-un-monde-aux-ressources-finies; Chris Bataille, « Low and zero emissions in the steel and cement industries », OECD, 2019, www.oecd.org/greengrowth/GGSD2019_Steel%20and%20 Cemement_Final.pdf
24 Robin McKie, « If you want to turn all the UK’s 31m cars into electric vehicles you would require about 12 % of the world’s entire copper output – just for Britain », dans « Child labour, toxic leaks : the price we could pay for a greener future », The Guardian, 3 janvier 2021.
25 Célia Izoard, « L’hydrogène, trop gourmand en énergie pour être écologique », Reporterre, 1er février 2021.
26 Atécopol, « Téléphonie. Boycottons la 5G ! », Libération, 1er mai 2021
27 Vijay Kolinjivadi et Ashish Kothari, « No Harm Here is Still Harm There : The Green New Deal and the Global South », Jamhoor, 20 mai 2020.
28 Nous ne faisons qu’évoquer dans cet ouvrage ce sujet majeur et très grave qui mériterait un traitement approfondi. Quelques exemples de références, au Venezuela : « Niños venezolanos estarían haciendo trabajos forzados, según oposición », El Universo, 17 avril 2021 ; au Pérou : Óscar Chumpitaz, « Minería ilegal : No es un juego de niños », La República, 22 aout 2020 ; en Guyane : « Lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane : orientations pour une efficacité renforcée », WWF France, juin 2018 ; en Amérique latine : « Organized crime and illegally mined gold in Latin America », Global initiative against organized transnational crime, 30 mars 2016 ; au Congo : Siddharth Kara, « Is your phone tainted by the misery of the 35,000 children in Congo’s mines ? », The Guardian, 12 octobre 2018 ; « Les esclaves des mines du Congo. L’esclavage dans les sites miniers du Sud-Kivu », Free the Slaves, 2013.
29 « Biodiversité : aucun des 20 “objectifs d’Aïchi” n’a été atteint », Reporterre, 16 septembre 2020.

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