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08.07.2026 à 08:59

Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos

Des Naturalistes Des Terres

Texte intégral (3505 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

Cet article est une adaptation du fanzine-BD « Chasse(s) Oiseaux Ornithos », publié en 2025 par des Naturalistes Des Terres. Le fanzine est visionnable en ligne ici et récupérable en version papier auprès des groupes locaux des Naturalistes Des Terres (naturalistedtr@riseup.net).


La palombe gît entre les mains de Laure, inerte, l’aile retombant sur son flanc comme une cape. La mise à mort d’un oiseau blessé par le plomb d’un chasseur, abattu « trop loin en forêt » pour être récupéré, destiné à mourir de l’hémorragie causée par la grenaille, est pour les ornithologues la fin d’une souffrance.

Cela fait plusieurs années que l’on nous parle du col de Lizarrieta, en pays Basque. Situé entre les communes de Sare en France et d’Etxalar en Espagne.

Nous, c’est Syrphe, JA, Sanka, Cori, Malou et Aldo, six naturalistes et militant·es de milieux et de sensibilités différentes. Nous nous sommes rencontré·es au sein du collectif des Naturalistes Des Terres, qui interroge les pratiques naturalistes et leurs implications en politique. Un point nous a réuni·es : notre volonté de comprendre les rapports de force en place sur ce col mythique, entre d’un côté les ornithologues qui suivent les migrations d’oiseaux, et de l’autre ceux et celles qu’on appelle les « filetiers » (en référence à leur pratique de chasse des oiseaux au filet). Des rapports de force qui dépassent les postures « anti-chasse » dont nos mouvements écolos sont souvent affublés.

La palombe ou Pigeon ramier Columba palumbus est une espèce forestière qui s’est très bien adaptée au développement des milieux agricoles puis urbains. Elle est présente dans toute l’Europe, à l’exception de la zone arctique. Le froid de l’hiver rendant l’accès aux graines dont elle se nourrit plus difficile, surtout dans le nord, elle effectue alors une migration importante vers la péninsule ibérique et le nord du Maghreb.

Toutes les palombes ne passent pas les Pyrénées : 10 millions de pigeons « sédentaires » passent l’hiver au nord des montagnes, principalement dans les Landes et le Gers où ils trouvent de nombreuses graines dans les immenses cultures agroindustrielles de maïs et de tournesol, ainsi que des abris dans les zones boisées. Les palombes qui nichent plus au nord et au nord-est passent en grande majorité par le Pays Basque à l’automne, où l’altitude plus basse des montagnes des Pyrénées facilite le passage de ces lourds oiseaux.

Depuis quelques décennies, les vols se concentrent dans l’espace et dans le temps. Les 1,5 à 3 millions de pigeons ramiers qui passent au-dessus des montagnes basques effectuent leur traversée en groupes plus importants et par les zones les plus basses, de la côte d’Urrugne à la redoute de Lindus (1221m). Toutefois, les vols spectaculaires de palombes au col d’Organbidexka, connu historiquement pour ses records de passages, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient dans les années 80. Cet afflux d’oiseaux sur un laps de temps très restreint a motivé l’organisation de nombreuses pratiques de chasses – vivrière, de prestige ou de loisir. Aujourd’hui encore, la palombe détient le triste record de l’espèce dont le plus grand nombre d’individus est annuellement tué en France, avec jusqu’à 4,9 millions de mort·es.

Lizarrieta est un col juché à 441m au-dessus d’une chênaie-hêtraie de trognes – ces arbres aux formes noueuses taillés par les habitant·es, multiséculaires pour certains. Il est surplombé par le mont Ibanteli, couronné de rochers et portant à son flanc des prairies pâturées par des pottoks, les chevaux locaux. Un point de vue récemment aménagé et deux restaurants entourent de part et d’autre de la frontière le parking des visiteur·euses et usager·es du col.

Sur toute la ligne de crête se succèdent des centaines de postes de chasse disposés à 30 mètres les uns des autres. Derrière ces palissades de fortune peintes dans un vert épicéa qui ne correspond à aucun vert d’automne, des silhouettes masculines lèvent leurs fusils à chaque passage d’oiseaux. Des gerbes de plomb tombent en pluie sur les arbres, les voitures et sur quelques camping-caristes qui, impassibles, se contentent de mettre la main sur leur café pour protéger leur précieux breuvage.

En contrebas il y a les ornithologues, ces bénévoles qui comptent les oiseaux en route vers le sud, migrant à l’arrivée de l’hiver, notant les heures de passage des grues, milans et faucons sur des carnets d’observation.

Un compteur dans la main droite pour les alouettes, un compteur dans la main gauche pour les coups de feu.

Enfin, plus loin sur le col, nous pouvons apercevoir des abris perchés en haut de longs pieds de bois. C’est la zone de la chasse au filet, traditionnelle dans la région depuis le XIVème siècle. On entend des trompes, des cris et des claquements de tissus.

L’association « Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta » (CPAL) dénombre les oiseaux de passage depuis le début des années 80. Aujourd’hui totalement bénévole, l’équipe tournante d’ornithologues scrute le ciel du lever au coucher du soleil, du 15 août au 15 novembre, 7 jours sur 7. Le col de Lizarrieta fait partie des sites mythiques de suivi de migration d’oiseaux des Pyrénées dans la lignée du col d’Organbidexka, de Lindux ou du Soulor. Sur ces cols on compte les oiseaux : une manière de connaître leurs voies de migration, l’état de leurs populations au fil des années et face au changement climatique.

Dans un contexte ou la biodiversité s’effondre, les ornithologues sont à l’affut de ces oiseaux migrateurs.

À force de les observer, un rapport intime se tisse avec les oiseaux. On devient attentif·ve au minuscule, à ces rémiges abîmées qui indiquent l’âge d’une buse, à la couleur plus claire de cette poitrine qui dit le sexe d’un busard.

L’association dépasse son statut scientifique : en comptant les coups de feu, elle est parvenue à dresser un constat à charge contre la chasse au fusil. Sans aucun quota, ce sont plusieurs dizaines de milliers de coups de feu qui résonnent par saison et jusqu’à 50 000 certaines années, soit 1700 kg de plomb déversés dans la vallée en deux mois.

L’association a réalisé des prélèvements des sols de la forêt, en contrebas des postes de tir. Les résultats du laboratoire sont formels : 820 milligrammes de plomb par kilo de terre, soit deux fois la limite fixée pour qualifier un site de pollué… Les champignons commercialisables, quant à eux, dépassent de 4 à 14 fois la concentration en plomb réglementaire. Les chasseurs au fusil ne tuent pas seulement les oiseaux, ils empoisonnent la vallée et ses habitant·es.

Quant à ces fameux filets, il nous fallait aller voir de plus près. Sur le conseil des ornithologues, nous longeons la crête vers le sud-est, sursautant lorsque des coups de feu partent des cahuttes qui criblent la frontière, à quelques mètres de nous. En contrebas du col se trouve la Txabola, repère des filetiers. Un peu plus loin, une cahute de pierre ou l’on vend café, vin rouge, sandwichs et biscuits aux curieux·ses L’ambiance est calme mais préoccupée : caché·es derrière des murs, des hommes et des femmes sont à l’affût. Six gigantesques filets se dressent entre les deux vallées, prêts à « enlacer » – pour reprendre le terme employé par les filetiers – les palombes dans une étreinte mortelle. On nous désigne Christian, en nous demandant de nous dépêcher de le rejoindre avant qu’un vol ne soit annoncé.

« On est des piégeurs, pas des chasseurs, pour moi c’est très important de faire la différence ! On est obligés de composer avec ces fous de la gâchette, mais c’est terrible ces incessants bruits de tir… La période la plus agréable c’est au début et à la fin de la saison des pantières, qui est le nom que l’on donne aux grands filets que vous voyez ici, quand les chasseurs ne sont pas encore là, ou quand ils sont partis. »

Christian vient d’Ariège. En 2004, émerveillé par les pantières, il rend visite aux filetiers pendant ses vacances. Après plusieurs années d’observation, on lui propose de revenir chasser – un honneur selon lui. C’était il y a 16 ans. Pour Christian, la chasse au filet est « sensuelle ». Les palombes se chassant en groupe, on ne parle pas d’individus mais de vols.

Lorsqu’un groupe de palombes s’approche, le retentissement d’une corne de brume fait taire les fusils. Les tireurs s’arrêtent soudain, contraints par les règles de la cohabitation de laisser les palombes aux piégeurs. Résonnent alors dans les montagnes des cris humains destinés à rabattre le vol vers les filets…

Xuria, piégeuse à Etxalar, raconte :

“J’ai commencé à venir à la chasse parce que des amis m’en avaient parlé. Ils avaient besoin d’aide là-haut, l’ambiance était bonne, la chasse au filet fait partie des traditions de notre culture, alors je suis allée faire un tour. Ça fait 7 ans maintenant.

J’aime toujours autant regarder le ciel et attendre les oiseaux arriver. J’aime vraiment être là-haut, sur le col, dans la forêt. La seule chose qui gâche ce bonheur, c’est les coups de fusil qui fusent à l’instant où on sonne la fin de notre chasse. C’est savoir qu’ils sont juste derrière nous et sur tous les côtés, et que toute la saison ils tuent en continu.”

Plus loin sur le col, deux femmes comptent les oiseaux pour le Groupe d’Investigation sur la Faune Sauvage (GIFS), association émanant des fédérations de chasse d’Aquitaine et de Midi Pyrénées. Quelques mètres les séparent des panneaux d’informations du CPAL – l’association Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta – et des bénévoles présent·es pour renseigner les touristes. Mais la tension est palpable. Sur leur site Internet, on voit que l’association « développe des études scientifiques pour la détermination des mesures de conservation appropriées, la mise en place d’une utilisation rationnelle, comprenant notamment le maintien des activités cynégétiques dans la diversité des cultures et des traditions ». La science au service d’une « utilisation rationnelle » des palombes pour maintenir la chasse donc…

“Vous savez, nous on ne se met pas avec le CPAL parce que cela fait 25 ans qu’on fait ce suivi donc on a plus de recul – et nous, nous sommes des professionnels·les.”

L’association CPAL est présente depuis 1980, soit 44 ans – même s’il est arrivé qu’il y ait des années difficiles sans comptage. L’association réalise donc un suivi quotidien depuis plus longtemps que le GIFS et sur une période plus étendue (quatre mois, contre un mois et demi pour le GIFS). Par ailleurs, même si iels sont bénévoles, cela ne dit rien de leurs compétences : de fait, les ornithologues du CPAL sont tout aussi diplômé·es que les ornithologues du GIFS, et leurs comptages suivent un protocole scrupuleux.

“On pense connaître plein de choses sur la migration de la palombe. Mais nos suivis montrent que nous avons depuis plusieurs années des baisses du nombre de palombes comptées. Cela veut donc bien dire qu’elles passent au-dessus de l’océan, plus à l’ouest.”

En fait, en regardant les autres comptages migratoires sur les différents sites pyrénéens, il s’avère que cela fait plusieurs années que les passages se concentrent fin novembre… c’est à dire après la fin des comptages du GIFS.

Sur les conseils de Christian, nous avons décidé de longer les crêtes pour rejoindre les pantières de Sares et leur superbe tour de pierre sèche. En chemin, nous avons croisé David, chasseur au fusil français.

– La tour de pierre ? Ne cherchez pas, vous ne la trouverez jamais ! Si vous vous intéressez à la chasse, elle a toujours existé sur ces cols. Les gens d’ici ont toujours chassé et cela fait partie de leur patrimoine, des palombes on en tire peu. Vous êtes allé voir les ornithos ? La vidéo de Pierre Rigaux commandée par le CPAL sur la chasse sur le col de Lizarrieta nous a fait beaucoup de mal.

– Vous pensez quoi de son contenu ?

– Tout est vrai. Mais le montage est à charge. Et puis, ce que la vidéo ne dit pas, tout comme les touristes qui viennent voir la chasse sur le col, c’est que tout ce qu’on voit, c’est les chasseurs espagnols : ça ne se passe pas comme ça chez nous ! Nous, au moins, on ne tire pas les grives !

– Par contre, la vidéo ne venait pas de l’association CPAL et puis iels ne voulaient pas que l’on fasse pareil, justement pour ne pas envenimer la situation.

– Ah bon ? Remarquez, depuis la sortie de la vidéo, on ne leur parle plus… Allez, montez dans mon Pick-up, je vous emmène à la tour. Ça va secouer un peu !

Notre tour du col nous fait arriver jusqu’à Michel, qui bague les oiseaux pour le CPAL et qui siège également dans des instances administratives comme expert écologue « sans étiquette ». Dans nos échanges, il questionne les pratiques naturalistes qui résument la biodiversité à une liste d’espèces et qui les détachent du contexte social des lieux d’inventaires et des objectifs politiques que ces mêmes naturalistes doivent assumer en tant que producteurs de savoirs.

“Les chasseurs au fusil sont responsables d’un prélèvement de trois pourcents des palombes migratrices alors que les filets ne représentent qu’un prélèvement de trois pour mille.”

Autour de la pantière, il n’y a pas d’économie productiviste. Face aux fusilleurs qui doivent acheter, souvent très cher, leurs places aux enchères chaque année, les piégeurs vendent une partie des palombes aux restaurateurs des vallées, ce qui leur permet d’entretenir les filets. Une partie des pigeons colombins est relâchée avec une bague en partenariat avec l’association CPAL, à la suite d’un dialogue initié il y a longtemps entre spotteurs – celles et ceux qui suivent les migrations – et piégeurs.

Bien que les filetiers et filetières ne fassent pas toujours preuve de douceur pour démailloter les palombes, Michel dit retrouver les techniques de capture des bagueurs, comme pour souligner un rapprochement par la pratique entre naturalistes et filetier·es.

“La pantière doit être défendue contre les lobbies de la chasse, cette pression des administrations sur les pratiques traditionnelles cache un procédé sournois. Le soutien récent aux pratiques traditionnelles dans le discours de la Fédération des chasseurs est à la fois une tentative de faire unité parmi les chasseurs et chasseuses face à la dénonciation sociale de la violence de la chasse, et un investissement pour le futur dans l’apaisement social.”

Comment ?

L’administration se rapproche des chasseurs pour mieux les jeter en pâture lorsque les élus ont besoin de montrer aux associations de protection de la nature qu’ils légifèrent pour protéger la faune. C’est une mascarade qui participera à la poursuite de la financiarisation de la chasse et à la disparition de pratiques populaires, dans une dissonance d’interdiction de la pratique la moins impactante, et au service de structures comme la LPO qui pourra faire valoir un travail de militantisme.

Il est évident qu’il y a des intérêts économiques qui dépassent le débat éthique des types de chasse. Pour les villages propriétaires des communaux (les parcelles de terre communes aux habitant·es d’un lieu), la location des emplacements est une manne financière qui s’est élevée à 45 000 euros pour une commune en 2024, après attribution des postes aux enchères.

Filetiers et ornithologues doivent s’allier contre la chasse au fusil !

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02.07.2026 à 17:58

De la nostalgie au burn-out : comment endurer nos défaites politiques ?

Hannah Proctor

Texte intégral (3579 mots)
Temps de lecture : 11 minutes

Il peut être perturbant et difficile de s’appesantir sur les émotions causées par la défaite politique, mais ces expériences font indéniablement partie de la vie contemporaine de la gauche. Depuis la défaite électorale de Bernie Sanders jusqu’à l’écrasement de l’opposition à l’oléoduc [Dakota Access aux États-Unis] en passant par les promesses non tenues de changement à la suite des soulèvements de 2020 en réaction à la mort de George Floyd, l’histoire récente a été parsemée de moments de révolte intense suivis d’un insupportable sentiment de perdre du terrain.

Dans son nouveau livre, Burn out – The Emotional Experience of Political Defeat (« Burn-out : l’expérience émotionnelle de la défaite politique »), l’historienne Hannah Proctor retrace une généalogie historique de la défaite politique en explorant huit émotions essentielles pour comprendre le paysage actuel de la gauche : la mélancolie, la nostalgie, la dépression, le burn-out, l’épuisement, l’amertume, le traumatisme et le deuil. Elle soutient que les sentiments négatifs sont une partie inévitable de toute pratique d’organisation, et nous offre diverses méthodes que des individus et des collectifs issus de la gauche au sens large ont utilisé dans l’histoire pour surmonter ces émotions.

Pour la revue britannique Jacobin, les essayistes Sara Van Horn et Cal Turner ont interviewé Hannah Proctor à propos de l’importance d’aborder les émotions difficiles générées dès lors que l’on œuvre à la transformation de la société, et sur la manière dont l’idée d’autosacrifice se heurte souvent à la réalité vécue, et sur ce que signifie réellement l’espoir.

La traduction de cet entretien a été réalisée par Léna Silberzahn.

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Sara Van Horn – Pourquoi est-il important de prêter attention aux sentiments négatifs tels que la dépression, l’épuisement, l’amertume et le deuil ? Que perd-on lorsqu’on ignore ces sentiments ?

Hannah Proctor – Dans mon expérience personnelle comme dans mes travaux académiques sur les histoires révolutionnaires, le poids psychologique de la lutte politique est souvent apparu comme un enjeu majeur, bien que de manières différentes selon les moments historiques et les expériences organisationnelles. Pourtant, il n’y avait quasiment rien qui thématisait ou théorisait explicitement ces expériences, de même qu’il n’y avait pas beaucoup de ressources disponibles pour aider les personnes de gauche à comprendre ces émotions lorsqu’elles surgissent.

En écrivant ce livre, j’ai beaucoup réfléchi aux répercussions des grands mouvements historiques, mais je m’intéressais aussi à l’épuisement provoqué par l’activisme prolongé et par l’effort de maintenir un élan sur le long terme, surtout face aux tensions interpersonnelles. Comment penser ces dernières de manière proprement politique ?

Manifestation après le meurtre de George Floyd par la police, Miami, Floride, 6 juin 2020. Wikimedia Commons.

Je me demande si le fait de minimiser ces expériences, ou de les renvoyer à la sphère individuelle plutôt que collective, ne contribue pas à les exacerber. Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ? C’était le point de départ de mon livre.

Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ?

Cal Turner – Quelles expériences personnelles ont façonné votre désir d’écrire Burnout ?

Hannah Proctor – Lorsque j’ai commencé à écrire le livre, j’étais très allergique à l’idée de m’y inclure. Je ne suis qu’une universitaire ennuyante, et j’écrivais sur de véritables révolutionnaires, donc cela me semblait presque ridicule. Mais plus j’écrivais, plus il me semblait qu’écrire un livre sur la manière dont « le personnel est politique » sans parler de moi-même avait quelque chose d’illogique.

Les mouvements étudiants de 2010 et 2011 au Royaume-Uni ont vraiment influencé mon intérêt pour ce sujet. J’ai fait l’expérience particulière d’entrer dans ce mouvement alors qu’il était sur le déclin. Je n’ai pas vécu l’apogée du mouvement – je n’en ai vécu que les lendemains. Cela a été une expérience très formatrice pour moi. Une autre expérience qui a été importante pour moi est celle du militantisme au long cours — non pas au sein d’un grand mouvement, mais dans le simple fait de se retrouver chaque semaine et de se battre pour des changements locaux. La partie centrale du livre porte sur ces formes de luttes continues qu’on peut appeler spade work [littéralement « déblayage », « défrichage » ou « préparation », en référence à un travail de base quotidien, NdT], un terme emprunté à [la journaliste et militante des droits civiques] Ella Baker.

Je conclus le livre en parlant d’une expérience que j’ai eue ici, à Glasgow. En mai 2021, une rafle contre des immigré·es a eu lieu dans Kenmure Street, suscitant des résistances de la communauté locale. Cela s’est produit alors que les gens commençaient à sortir des confinements liés au COVID. J’ai voulu terminer le livre ainsi, en réfléchissant à ce que l’on éprouve à être dans la rue avec d’autres – avec une intensité d’autant plus forte que l’on vient de vivre plusieurs mois d’isolement complet.

Bien sûr, les luttes politiques ne se réduisent pas aux émotions, mais ces types d’expériences positives sont aussi très importantes sur le plan subjectif : elles transforment les gens. Je ne veux pas laisser entendre que les gens ne se construisent qu’à travers ce qu’il y a de plus terrible et de déprimant : les expériences de solidarité et de victoire comptent tout autant.

Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

Rassemblement le 26 février 2024 après l’immolation d’Aaron Bushnell devant l’ambassade d’Israël à Washington. Wikimedia Commons.

Sara Van Horn – Vous écrivez : « Même les révolutionnaires qui méprisaient les questions et les théories psychologiques décrivaient souvent, dans la pratique, le fait d’être entouré·es de personnes qui craquaient, se disputaient, sombraient dans la dépression ou cherchaient une aide psychothérapeutique en réponse à leurs engagements politiques ». Pourriez-vous parler de l’image du révolutionnaire désintéressé et de ses tensions ?

Hannah Proctor – Je pense que le sacrifice de soi révolutionnaire et ce que l’activiste Huey P. Newton appelle le « suicide révolutionnaire » constituent une tradition extrêmement importante et influente dans la lutte révolutionnaire. Récemment, nous avons eu l’exemple extrême de l’immolation d’Aaron Bushnell [le militaire étasunien qui s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington en soutien à la Palestine] : un acte de sacrifice pour une cause politique que je ne voudrais certainement pas qualifier de pathologique, ni d’autre chose qu’un acte politique puissant.

La plupart des personnes engagées dans la lutte politique ne vont pas littéralement donner leur vie pour une cause de cette manière, et elles devront continuer à vivre tout en luttant. Dans le livre, j’examine des exemples historiques de personnes qui ont essayé de vivre dans un engagement total et ce qui se passait lorsqu’elles n’y parvenaient pas.

Dans mon introduction, j’évoque le Journal du Congo de Che Guevara, où cette contradiction apparaît très clairement. D’un côté, Guevara dit que le militant idéal doit être très fort et discipliné. Mais il parle ensuite de son expérience concrète sur place, qu’il a trouvé très dure. Il s’autocritique pour ses accès de colère ou son envie de s’isoler du groupe pour lire. En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

Je n’ai rien contre les déclarations rhétoriques d’un engagement politique total – la question qui m’intéresse est de voir comment les choses peuvent se déliter dans la pratique. Dans le chapitre sur l’amertume, je parle du Weather Underground aux Etats-Unis [une organisation marxiste active dans les années 1970], où de très petits groupes militants adoptaient des processus d’autocritique entre eux. Ils passaient des heures à se fustiger mutuellement pour la moindre entorse à l’idéal du révolutionnaire parfait.

D’après tous les témoignages, c’était une expérience affreuse. Ça ne transformait pas les gens en de meilleurs révolutionnaires ; cela les plongeait juste dans un terrible mal-être. Il y avait un sens de la pureté politique absolue, où même passer du temps à lire un poème poussait les autres à demander : « Pourquoi t’adonner à cette activité bourgeoise alors que tu devrais être dehors en train de distribuer des tracts aux travailleurs ? » Je m’intéresse à ces moments où la rhétorique de l’engagement absolu et du sacrifice de soi entre en conflit avec la réalité d’être simplement un être humain.

Cal Turner – Pourquoi est-il important d’historiciser et de dénaturaliser les expériences d’épuisement politique ? Quels exemples historiques de burnout abordez-vous dans le livre ?

Hannah Proctor – L’épuisement politique est quelque chose que les gens ont vécu dans des contextes très divers sans pour autant l’appeler « burnout » – parce que ce terme n’existait pas avant un certain moment de l’histoire, et que les gens avaient d’autres façons d’appréhender leurs expériences. Je retrace l’histoire du terme car je sais qu’il est utilisé aujourd’hui d’une certaine manière dans de nombreux livres de développement personnel, et je ne voulais pas l’employer sans réfléchir aux glissements de sens.

Aujourd’hui, la nostalgie n’est pas quelque chose que l’on pourrait diagnostiquer à quelqu’un, mais au XIXᵉ siècle, c’était une condition pathologique dotée d’une définition médicale. Après la défaite de la Commune de Paris, par exemple, les communard·es survivant·es envoyé·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer eux-mêmes de cette maladie appelée « nostalgie ».

Ce qui m’a frappée, c’est le fait que ces radicaux politiques s’étaient auto-diagnostiqués quelque chose qui semble si peu radical, car la nostalgie à l’origine n’est fondamentalement qu’un mal du pays pathologique. Est-il problématique pour les historiens de la gauche d’être nostalgiques des luttes passées ? La nostalgie, en tant que regard tourné vers le passé, sera-t-elle toujours assez conservatrice ?

Après la défaite de la Commune de Paris, les communard·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer de cette maladie appelée « nostalgie ».

Sara Van Horn – Pourriez-vous parler de Red Therapy et de ce que vous avez appris en étudiant ce groupe ?

Hannah Proctor – Red Therapy était un groupe de personnes qui s’étaient rencontrées à travers leur militantisme. C’était des communistes et des libertaires de gauche dans le Londres des années 1970. Beaucoup avaient participé aux mouvements étudiants de la fin des années 1960. Ils et elles vivaient dans des squats à l’est et au sud de Londres et étaient impliqué·es dans les luttes pour le logement, les luttes ouvrières et le mouvement de libération des femmes. Beaucoup vivaient en collectif et élevaient leurs enfants collectivement.

Ce qui m’a frappée à la lecture du pamphlet de Red Therapy, c’est qu’ils n’avaient pas créé le groupe à cause de la difficulté d’exister au sein du capitalisme : ils l’avaient fait parce qu’ils et elles trouvaient qu’il était terriblement difficile de vivre autrement. Ils et elles avaient connu beaucoup de tensions internes et répondaient aux difficultés d’organiser la vie de manière non normative. Ils et elles s’appuyaient sur un mélange éclectique : l’antipsychiatrie, le freudo-marxisme, la thérapie primale. Et ils et elles pratiquaient la thérapie au sein du groupe.

Ce type de thérapie n’est pas une solution face à des crises de santé mentale graves, et je ne pense pas que Red Therapy ait eu cette intention. Mais ce qui m’a intéressée, après avoir rencontré ou lu sur plusieurs anciens membres du groupe, c’est que beaucoup ont fini par se former comme psychiatres ou psychothérapeutes. À certains égards, c’est évidemment une histoire de professionnalisation et d’intégration à un système que l’on critiquait par le passé. Mais un membre disait avoir mis en place des séances de thérapie gratuites pendant le mouvement Occupy à Londres et avait donc conservé un intérêt pour la relation entre psychologie et politique. Ce qui m’intéressait, c’était la façon dont ils avaient continué à s’engager politiquement à travers leurs pratiques thérapeutiques, plutôt que la thérapie soit perçue comme une retraite hors du politique – ce que certains de leurs camarades affirmaient à l’époque.

Lire aussi | Sainte Soline : repenser nos stratégies de lutte depuis une logique d’autonomie et de soin・Collectif (2023)

Sara Van Horn – Quel est le rôle de l’espoir dans la lutte politique ? Pouvez-vous parler de l’importance de l’espoir dans votre projet ?

Hannah Proctor – En étudiant la défaite de la grève des mineurs au Royaume-Uni dans les années 1980, j’ai lu des récits de femmes impliquées dans des actions de solidarité, comme Women Against Pit Closures. Quand je les ai lus pour la première fois, je me suis concentrée sur les suites dévastatrices de la grève, mais en achevant mon livre, j’ai relu certains de ces mêmes témoignages et j’y ai trouvé de véritables sources d’espoir dans la façon dont les gens décrivaient la manière dont ils avaient été absolument transformés par leurs expériences d’implication et d’engagement politiques. Cela les avait changés pour toujours.

Il est important de s’accrocher aux expériences positives des luttes passées. Elles ne sont pas dénuées de sens, et elles continuent d’exister. Le problème, c’est qu’ils ont quand même perdu. Que faire de cela ? Je ne le sais pas. Il est difficile d’en tirer des leçons d’espoir, car aussi incroyables qu’aient été ces moments de solidarité et aussi signifiants qu’ils aient pu être pour les gens, si vous perdez, vous perdez – on ne peut pas effacer cela. Mike Davis disait : « Combattre avec espoir, combattre sans espoir, mais combattre absolument. » Cela m’a beaucoup frappée, car d’une certaine manière, peut-être que l’espoir n’est pas nécessaire, mais cela ne veut pas dire qu’on abandonne. Cela diffère de l’équation « désespoir = abandon ». Davis dit : « Ne nous leurrons pas, les choses vont très, très mal, mais il faut quand même se battre ».

J’ai trouvé cette idée de continuer à avancer et lutter utile. Il est facile d’écrire dans un style militant exaltant, et parfois cela peut être stratégique, mais cela me semblait un peu inauthentique compte tenu de mes thèmes de recherche.

Des manifestant·es marchent vers la place Tahrir, Le Caire, Egypte, 2011. Wikimedia Commons.

J’ai été très frappée par la conclusion du livre du journaliste et essayiste Vincent Bevins If We Burn : The Mass Protest Decade and the Missing Revolution, qui porte sur les énormes mouvements des années 2010 dans le monde. Il cherche à comprendre pourquoi tant de ces mouvements ont échoué. Il a parlé à de nombreuses personnes impliquées dans ces mouvements, et presque tous·tes ont décrit à quel point ces mouvements étaient subjectivement transformateurs. Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.

Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.

Mais en même temps, ils et elles ont perdu.

Mais en même temps, ils et elles ont perdu. Et perdre dans des pays tels que l’Égypte signifiait évidemment quelque chose de beaucoup plus grave que la tristesse des Britanniques après la défaite de Jeremy Corbyn. Bevins explique que, rétrospectivement, certains ont fini par considérer ces sentiments comme politiquement insignifiants, puisqu’ils n’étaient pas ancrés dans un changement matériel durable ; tandis que d’autres ont gardé la mémoire et le sentiment que ce qu’ils avaient ressenti dans la rue au sommet de la lutte leur avait offert un aperçu d’une société différente.

Bevins laisse la question ouverte : en effet, pas plus que lui, les activistes à qui il a parlé ne pouvaient y répondre. Contrairement à mon livre, le sien ne porte pas sur les sentiments. Il se termine malgré tout coincé entre ces deux réalités : la réalité de la défaite et le souvenir de ce sentiment presque magique. C’est précisément le type de tension qui m’intéresse.


La photo de Une a été prise le 15 août 2016, lors d’un rassemblement contre le Dakota Access Pipeline. Après une répression policière et judicière féroce, l’oléoduc sera finalement mis en service en juin 2017.

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29.06.2026 à 22:06

« On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris »

Collectif

Texte intégral (10472 mots)
Temps de lecture : 36 minutes

Après un pan de vie à Giffry-sur-Seine

À l’origine de ces entretiens, il y a le besoin de ré-entendre et de faire entendre les voix des habitantes et habitants de Giffry, depuis la distance vécue qui m’en sépare désormais. On a tôt fait de penser que dans les quartiers populaires on se désintéresse de l’écologie alors qu’il en va d’une autre manière d’aborder les choses depuis une autre situation d’hostilité.

Le mot « écologie » sonne différemment ici et là. Ici, dans le Limousin, il évoque la diversité des vivants et des savoirs nouveaux qui éclairent et mettent en action. Là, dans la petite couronne parisienne, il fait d’abord penser à des conditions d’existence souvent indignes, toujours précaires. Oura, l’une des personnes interrogées commence l’entretien ainsi : « J’habite juste à côté de la gare, derrière le commissariat. Chacun a son idée de l’écologie, dans un territoire naturel, ça sera les arbres. Mais moi quand je parle d’écologie, ça va toucher l’environnement, c’est-à-dire qu’il y a le logement, l’eau, les déchets, la santé ». Elle parle depuis un environnement où les industriels peuvent polluer puisque personne n’est chez soi, où l’asthme, le diabète, la dépression atteignent des records, où le système trie les enfants qui auront moins de droit à respirer. « Quand on fait les courses au supermarché, avec un budget si serré, comment ne pas empoisonner ses enfants ? »

Dans ces conditions, le mot « écologie » ne renvoie-t-il pas aux préoccupations d’autres groupes sociaux et politiques qui ont cloisonné « leur » écologie, étrangère au quotidien et aux luttes des quartiers populaires ? N’est-ce pas un terme devenu extérieur à des groupes entiers de population pour lesquels il est au mieux hors sujet, au pire méprisant ? Comment pourrait-il alors constituer un référentiel commun depuis des espaces habités si différemment et des conditions de vie si antagonistes ?

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On interprète comme un silence sur l’écologie ce qui est une autre manière de l’appréhender ou depuis une autre extrémité. Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé. D’un côté la lutte pour la vie des environnements, de l’autre la lutte pour un environnement vivable. Cela donne d’autres savoirs, d’autres manières de lutter, et toute une autre gamme d’affects : non pas la solastalgie, la mélancolie devant ce qui disparaît au loin et devant soi, mais la menace de ne jamais parvenir à être chez soi. Il y a là tout un programme, ramassé dans la phrase de Nadia Yala Kisukidi : « Le repos des sédentaires n’est pas un vieux rêve conservateur, mais plutôt une aspiration révolutionnaire »

Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé.

De ces voix qui parlent des quartiers populaires, je crois que nous avons bien besoin car là où nous cherchons à articuler théoriquement la destruction du vivant, le racisme et le colonialisme, elles parlent de l’épreuve journalière d’un continuum de violences. Évoquant son enfance, Méziane, la quarantaine, le dit directement : « à l’époque, on se disait, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est fait pour vivre dans un environnement pourri ». Pour moi, dans les quartiers favorisés, les éco-quartiers ou les campagnes où on s’organise, les atteintes aux écosystèmes sont souvent à peine perceptibles. Dans les quartiers populaires, la destruction des ressources du Sud, l’émigration forcée et la vie maltraitée en France ont un même visage d’hostilité. La dureté du quotidien entre immédiatement dans une analyse globale. Au plus près de l’existence naissent les luttes pour l’environnement. C’est de cette évidence-là dont parlent ces voix et qu’elles peuvent nous apprendre à voir.

Place Voltaire, 2024. Crédit : Issa Sawane.

Ces entretiens n’ont pas été dirigés mais seulement ouverts par l’invitation à raconter comment on arrive à Giffry, comment on y habite et comment, dans ces conditions, l’écologie peut concerner. Les personnes interviewées sont originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, et sont nées en France. Elles parlent de la vie ordinaire mais aussi de leur militantisme soutenu : elles sont impliquées dans la micro-politique des quartiers, et luttent pour des logements dignes, contre l’islamophobie ou contre les violences policières à travers des associations et collectifs autonomes comme le DAL (droit au logement), l’intercollectif Semaine Décoloniale ou encore Convergence Citoyenne Giffryenne, qui a siégé au conseil municipal.

Puissions-nous enrichir et élargir notre compréhension de l’écologie en entendant ces voix qui parlent depuis un quotidien vitalement politique.

Pierre Magne a interviewé Massinissa Chemmam, Oura Diawara, Méziane Hamidi et Djamila Hchemia en 2025.

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I. « Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Il avait aussi marqué ma mère »

Djamila Hchemia – Ma grand-mère est venue la première d’Algérie. Elle émigre en France après s’être séparée de mon grand-père. Elle vient seule et ensuite elle travaille, fait les démarches et le nécessaire pour faire venir certains de ses enfants. Elle vient à l’âge de 45 ans. 45 ans quand on émigre, c’est violent. Elle a fui, voulant quitter mon grand-père. Il était très fainéant, c’est elle qui devait subvenir aux besoins de la famille et donc elle en a eu marre.

Je suis née en province, en Eure-et-Loir. C’était ma toute petite enfance, j’y retourne toujours parce que j’y ai encore de la famille. Puis on est allé dans le Maine-et-Loire, et c’était vraiment la campagne. C’est des beaux souvenirs d’enfance. On laissait tout dehors, on se connaissait tous entre voisins. J’étais libre, on me laissait aller jouer dehors quand je voulais, il y avait mes cousins cousines, mes oncles, toute ma famille. On habitait dans plusieurs appartements, tous à côté les uns des autres. La grand-mère avait réussi à reconstituer un lieu pour la famille.

Je suis arrivée à Giffry à l’âge de 8 ans et j’y ai habité toute ma vie. On est venu avec ma grand-mère, ma mère et une de mes tantes, parce que la plus jeune de mes tantes venait faire des études d’hôtesse de l’air ici – finalement elle a fait tout autre chose. Elle voulait rentrer dans une école et ma grand-mère voulait pas la laisser partir seule et ma mère a suivi, avec moi. C’était violent d’arriver ici. Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Ce gris aussi, il avait marqué ma mère. J’avais pas mangé pendant une semaine. Parce qu’on ne m’avait pas dit qu’on venait définitivement habiter là. J’ai compris peu à peu que c’était pas des vacances.

Méziane Hamidi – Mon père est arrivé dans les années 1970, il fait venir ma mère en 1982. Je suis né cette année là, ma mère était enceinte dans l’avion qui l’amenait en France : je suis venu en clandestin !

Oura Diawara – Je suis née en France, à Tourcoing. Oui, je viens du Nord ! Là où le travail se fait rare. Mon père, paix à son âme, travaillait dans le lainage. Il est venu du Mali pour travailler en France, on s’est donc retrouvé là. Il faisait froid. Ma mère y est toujours. Elle est une vraie ch’ti. Elle est armée contre le froid. Giffry, j’y suis depuis 20 ans ! C’est chez moi. D’abord, j’ai résidé dans un petit logement, ensuite un logement social dans la ville voisine, grâce au 1% patronal de mon mari. C’était très cher : on payait 814 euros pour un trois pièces. Le salaire ne suivait pas et était en grande partie réservé au loyer. En 2005 j’arrive dans un T3 à Giffry, chez le bailleur La Sablière. Avec l’arrivée du troisième enfant, le logement était devenu trop petit : mes trois enfants dormaient dans la même chambre. Nous avions demandé un autre logement et c’est comme ça que nous avons obtenu, en 2007, un plus grand logement deux étages au dessus.

Massinissa Chemmam – Je suis né aux Lilas mais j’ai toujours vécu à Giffry, d’ailleurs la maternité des Lilas, dans laquelle je suis né, celle avec les accouchements sans douleurs, vient de fermer. Ma mère avait déjà accouché ma sœur là-bas. Apparemment je suis né en douceur. Ma maman est algérienne. J’ai grandi à la cité Burbase, en haut de Giffry. On est venu ici, dans le centre, à partir de mes six ans. Le grand changement, c’était la localisation. En haut de Giffry, il n’y a rien. Tout est concentré au centre-ville, la médiathèque, les commerces, les banques. En vrai les appartements RATP-Habitat, à Burbase, ils étaient pas mal. C’était du neuf et les cloisons ça allait, t’entendais pas le voisin qui se retourne dans son lit. Ici aussi, ça va, à part les voisins qui tapent la perceuse à sept heures du mat’ alors que c’est les vacances. Je sais pas pourquoi, ils aiment bien percer. Ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.

Les voisins tapent la perceuse à sept heures du mat’ : ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.

Le soir, avec tes potes, tu sais pas quoi faire. Quand t’habites chez tes parents, tu peux pas inviter tes potes, alors tu vas aller manger un burger. Je peux pas cuisiner chez moi. C’est sûr qu’il y a un lien entre la malbouffe et le fait que les jeunes n’aient pas un endroit pour être. Un chez moi où je peux pas vraiment accueillir, c’est pas vraiment un chez moi. Le soir tu joues à la Play, si t’es avec tes potes, tu peux te poser dans une voiture. Sinon, c’est les burgers ou les bars à chicha, c’est ces espaces-là qui nous sont réservés. Mais c’est ici chez moi, je connais tout le monde depuis tout petit. J’avais même des responsabilités politiques ici, j’avais une obligation d’habiter ici. Aller ailleurs pour faire quoi ? Je vis ici, je milite ici, il y a différents collectifs où je me sens bien, j’ai pas vocation à aller ailleurs.

Quartier Extension Truillot. 2026. Photo : Issa Sawane

Le problème ici, c’est qu’il y a beaucoup de voitures. Quand t’es petit, tu dois tout le temps faire attention, il n’y a pas de grands espaces. Les parents, ils sont toujours angoissés de ça. Tu peux pas traverser. Chaque parent amène et ramène son gosse à l’école.

Djamila – Toujours on a loué dans le privé, jamais on a eu droit aux logements sociaux. Ma mère était timide et fière, c’était pas le genre à harceler ou à insister, tout simplement. On lui a dit « ah ben dans 10 ans Madame », et elle a laissé tomber. Les logements sociaux étaient en priorité pour les familles nombreuses, moi j’étais issue d’une famille mono-parentale. On vivait dans un petit appartement sans chauffage central, fallait se chauffer à l’électricité, ça revenait super cher, on avait des engelures l’hiver, l’humidité en permanence. Gris, froid, humide, ça fait tout un environnement.

Avant à la campagne, dans le Maine-et-Loire, on partait avec les grands, ils prenaient soin de nous, on était en groupe, je parle du voisinage, pas forcément la famille. Arrivée ici, j’ai plus le droit de sortir, on s’inquiète pour moi, et puis ma mère a peur de mon père qui est originaire de la région parisienne, avec qui elle a vécu la violence conjugale, qu’elle a quitté avec moi bébé, elle a peur qu’il m’enlève et m’emmène en Algérie. Brutale sortie de l’enfance. Faire attention, ne pas donner mon prénom… C’est aussi des traumas qui reviennent de ma grand-mère, qui a bien connu le passé colonial, il faut faire attention, on se méfie. Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.

Je connaissais pas du tout la famille de mon père, lui et moi on se voit depuis que j’ai l’âge de 40 ans, c’était quand même un abandon, faut pas avoir peur de le dire, donc il n’y avait pas de lien. Du côté maternel, je ne connais ma famille en Algérie que depuis mes 19 ans, parce qu’avant je ne pouvais pas y aller sans la signature du père. À l’époque, quand il n’y avait pas la signature du père, les enfants algériens ne pouvaient pas partir avec l’autre parent en Algérie au risque de rester là-bas. Ma mère n’a jamais couru ce risque.

Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.

Méziane – Giffry c’est une ville communiste, et on a l’impression que les communistes considèrent que le beau c’est pas pour nous, comme si on n’avait pas droit au beau, nous. On vaut pas assez pour avoir du beau. Le beau, c’est pour les riches. On dirait qu’il faut voter à droite pour avoir des fleurs dans sa ville. Les communistes, je sais pas pourquoi, ils veulent pas mettre des fleurs. Tu vas dans les parcs, y a pas de fleurs. À Giffry en tout cas c’est comme ça. On dirait qu’il y a une économie sur les fleurs, mais ça coûte pas si cher que ça les fleurs bordel de merde. Dans les villes socialistes, comme ils aiment bien se foutre de la gueule du monde, des fois ils nous ont fait des cités un peu Picasso, des jaunes, bleues, vertes, parce qu’ils pensent que des coups de peinture ça va nous suffire, mais, bon, parfois c’est un peu joli. Mais à Giffry, il n’y a aucun effort, c’est du brut. Ils disent c’est beau le brut, c’est de l’art. Apparemment, quand ils construisent des bâtiments, ils ont pas de pots de peinture, ils ont peut être pas de potes communistes qui ont des sociétés de peinture pour avoir des pots de peinture moins cher. Ils nous font des bâtiments tout gris, ou sinon c’est rouge pour nous rappeler où c’est qu’on est. C’est une ville de dépressifs que vous voulez ? C’est un projet qu’on soit déprimés pour qu’ils puissent s’occuper de nous et tout ? 

Parc des Cormailles, 2010. Wikimedia Commons.

Massinissa – Le centre Pompidou à Paris, c’est horrible. Le centre ville de Giffry, c’est vrai que c’est pas très esthétique, mais est-ce que l’esthétique, c’est beau ? Ici, il y a des marchés qui sont beaux. C’est ma ville, forcément je l’aime bien .

Djamila – Le sentiment du gris il est resté. Ici, c’est un peu gris partout, dès l’arrivée en train, petite, ça m’avait frappé. Je m’en souviens encore, c’est dingue. Maintenant je peins des peintures très colorées, liées à des femmes, des figures de la résistance .

Méziane – On a longtemps porté l’idée d’encourager le street art sur la commune. Et pendant longtemps la municipalité de Giffry n’était pas favorable. Il a fallu pousser, prouver et attendre que ça deviennent un peu à la mode pour obtenir les autorisations. Même si tout le monde pense que l’initiative de la fresque Sankara ou celle de Mohammed Ali est municipale, en réalité c’est à l’initiative de notre réseau associatif qui a porté ces projets et d’autres du début à la fin. Même pour le street art, on a dû se battre. Rien n’a été simple. On avait Rivy et le 13ème qui était à l’avant-garde du street art en France, mais entre les deux, Giffry s’y refusait. Il faut dire aussi que ce que nous proposions était un peu plus politique et ambitieux que juste de l’embellissement ou de l’art. À un moment, on leur a dit, soit vous acceptez, soit on la fait quand même et il faudra envoyer la police pour nous en empêcher. Ils ont fini par accepter. Giffry, de toute la banlieue, je crois que c’est l’une des pires villes pour la dimension beauté, même si il y a aussi quelques belles choses au niveau architectural. Mais les gens ont aussi besoin d’avoir un environnement plus gai, en fait ça joue sur le moral, ça fait descendre en estime quand tu vis dans le sale, le moche, le gris. Les gens voient comment c’est ailleurs et ça leur donne l’impression de pas avoir droit à la beauté des choses. On n’a pas droit à la beauté des choses.

Fresque Muhammad Ali (crédits : Convergence Citoyenne Giffry)



II. « Qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entouré de barres d’immeubles ? »

Méziane – Jusqu’à très récemment, les gens voulaient pas être enterrés ici, ils voulaient être enterrés au bled. Les changements de pratiques sont très récents et ont explosé à partir de 2020. Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier. Alors il y a eu des personnes qui se sont fait enterrer ici. Même si c’était pas sans débat dans les familles. Il y a toute une génération qui est en train de mourir, mais celle d’après est née ici, a grandi ici.

Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier.

Les Algériens, maintenant, ils sont ici pour la troisième ou quatrième génération. Certains sont arrivés à Giffry dans les années 1920 ou 1930. Certains c’est leur arrière grand-père qui est venu travailler ici, donc ça fait un rapport à la France plus fort. Il y a aussi les mariages mixtes plus nombreux. Il va où le mort ? On va pas le couper en deux. Si ta famille elle est en France, tu vas faire quoi au bled, qui va s’occuper de ta tombe ? J’ai pas l’impression que le truc c’est on va s’enterrer ici parce qu’on est bien ici, la France nous aime. C’est plutôt un truc pratique, quand la majorité de la famille est ici, que le mort ne soit pas loin pour prendre soin.

En général, l’émigration Kabyle est organisée autour de comités de village qui gèrent tout ce qui est enterrement, ici en France. Quand les immigrés arrivaient en France, ils allaient là où il y a des gens de leur village. Ça faisait comme une organisation villageoise. Depuis les années 1920, les immigrés de tel ou tel village se réunissent ici a minima une fois par an et payent une cotisation. Elle sert en priorité à payer l’intégralité des frais relatifs aux décès et les rapatriements des corps. Pour les travaux au bled financés par les immigrés, c’est d’abord l’assemblée de village de là-bas qui décide. C’est pas toute l’immigration maghrébine qui s’organise comme ça, pour d’autres il y a des dispositifs étatiques, ou aussi des entreprises privées qui grandissent d’ailleurs avec l’individualisme.

Là-bas, le corps est déposé dans une pièce de la maison, on chante des chants religieux. Tu as des chants qui durent des heures et des heures, des chants assez forts, répétitifs, tu peux entrer en transe presque. C’est pas un service funèbre obligatoire. Tout est fait par les villageois. Il y a des veillées, tu dors pas pendant trois nuits, tu dois accueillir les invités, raconter des histoires. Tu restes à la maison, soit dedans, soit devant, tout le monde mange le couscous. Après on a le droit au thé. Il y a une blague comme ça, quand quelqu’un meurt on dit : ah on va enfin pouvoir boire le thé. Je sais pas pourquoi ils ont associé le thé à la mort. Dans mon village on n’est pas trop thé, on boit plus du café au lait. Peut-être que c’est parce que c’est un truc d’Anglais ou de Marocain, je ne sais pas, on boit pas trop le thé dans ces montagnes-là.

Tours EDF. Wikimedia commons.

Le jour de l’enterrement, le corps traverse le village, c’est des hommes qui le portent. Avant les cimetières étaient dans les villages, il y avait pas de séparation. Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage. Les femmes crient, elles pleurent elles pleurent elles n’arrêtent pas de pleurer, comme les pleureuses. Elles marchent derrière, les femmes de la famille d’abord puis les femmes du village, elles s’arrêtent à la porte du cimetière. Les hommes bon c’est les hommes, donc ils ont pas le droit de pleurer. Seulement en cachette. Ça se transmet très vite, la tristesse, c’est des petits villages où tout le monde a des liens. Les hommes entrent au cimetière, les femmes restent dehors, à cause de ces pleurs elles peuvent ramener les mauvais anges qui pourraient ramener le défunt en enfer. Donc dans la tradition elle n’assiste pas à la mise en terre du cercueil. Elles entrent après, rendent visite. C’est souvent elles qui gèrent les cercueils, les nettoient, les font beaux. En tout cas, la tradition elle est comme ça. Normalement on ne met pas de pierre tombale, on met juste de la terre et des cailloux autour. Les gens de ma famille, c’est difficile de reconnaître où ils sont, il n’y a pas de plaque, c’est dans la mémoire, les gens savent. Et si tu sais pas, il y a toujours une tante qui sait précisément où est la tombe de qui. Mais je vois que, aujourd’hui, il y a plein de belles pierres tombales qui coûtent cher autour. En Islam, à la base il y a un principe d’égalité dans la mort, l’occidentalisation a cassé ça. Maintenant, plus les gens sont riches, plus ils mettent des grands cercueils pour montrer qu’ils sont des gens importants.

Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage.

Avant, à Giffry, il n’y avait pas de cimetière musulman, il fallait aller de l’autre côté de Paris, à une heure de route. Les communistes, en bons anticléricaux, ne voulaient rien entendre. Il a fallu batailler pour que les élus finissent par faire un carré musulman en 2016. Je suis même pas sûr qu’il soit vraiment bien orienté vers la Mecque… Ils ont dû avoir un problème de boussole, je me demande s’ils n’ont pas orienté vers Moscou  ! En tout cas il aura fallu attendre 100 ans de présence musulmane à Giffry et de mobilisations pour avoir le droit d’être enterrés en musulmans…

Djamila – La découverte de l’Algérie la première fois, c’est l’odeur. Dès la descente de l’avion, c’est un parfum qui t’envahit. Il y a un parfum, ah la la, c’est viscéral, une odeur différente que j’avais jamais ressentie. C’est l’odeur de la terre et l’air qui t’envahit. Alors qu’ici ça sent pas le grand air.

Méziane – Je suis français mais j’en ai un peu rien à foutre d’être français. La France elle nous a juste violenté, arnaqué, on est là, on charbonne pour elle, on la développe pendant qu’on a laissé les pays d’origine couler parce qu’on a été contraint d’en partir. Cette terre j’y ai zéro attachement. Même si, bien sûr, l’histoire et la vie font que je suis chez moi aussi en France. J’aime ses villages, c’est un beau pays avec de beaux endroits, mais pas plus ni moins que l’Italie ou la Grèce. J’aime le camembert aussi… mais ça ne sera jamais mon pays, comme de l’attachement à une nation, à un peuple… Je n’ai pas vécu en Algérie au delà des vacances, et mes habitudes de vies sont plus proches de celle de la France, mais je suis algérien.

Je suis issu des peuples Amazighs, je veux être enterré sur la terre des Amazighs. Mon pays sera toujours le pays de mes parents, de mes ancêtres. Et donc pour moi la mort c’est lié à ça. M’enterrer ici, ce serait une défaite. Comme si la France m’avait eu jusqu’à ma mort, mes ascendants comme leurs descendants. Et puis en vrai, on a mal vécu ici toute notre vie, on s’est senti discriminés et à la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui ne voulait pas de nous et qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.

À la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.

Je préfère être enterré à côté de ma mère, de mes sœurs, de mes frères enterrés là-bas. Même si quand t’es mort, t’es mort, là-bas t’es dans ta terre d’origine que t’aurais pas dû quitter si ta famille elle avait pu vivre une vie digne chez elle. Et puis franchement, y a pas photo au niveau de la vue ! Le cimetière est en haut du village sur une colline à plus de 1000 mètres d’altitude, il donne droit sur toutes les montagnes du Djudjura en face, t’es à l’air frais, il fait tout le temps soleil, qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entretenu par un agent municipal, entouré de murs, de barres d’immeubles et de grues, où l’histoire est toute pourrie, tout le monde dégoûté d’être là ?

Je suis issu d’un peuple qui s’est sacrifié pour sa libération, pour qu’on soit algériens et au final on est là en France. On n’a pas pu être algériens de notre vécu, au moins qu’on soit algériens de notre mort, tu vois. Quand nos parents sont partis du village, ils ont dit « quand j’ai gagné pas mal d’argent je reviens, et on construit une maison ici pour vivre dignement ici ». Ils comptaient revenir, ils sont jamais revenus. Ils ont mis du temps à piger qu’on n’allait pas retourner. J’ai du mal à ne pas me dire qu’il y a pas aussi là-dedans un échec de la part des ex-colonisés. Parce que leurs enfants sont un peu perdus. On a contribué à faire de la France une puissance économique, plus qu’on ne contribue au développement de l’Algérie. Et on y perd beaucoup. Les enfants qui sont nés ici, c’est pas qu’ils réalisent pas c’est qu’ils ne peuvent pas repartir. Parce qu’ils sont quand même au final aussi français. Et les parents disent : nos enfants, c’est la France qui les a mangés.

On n’est pas français par plaisir, on est français parce que l’Histoire nous a massacrés, a fait de nous des perdants. Même si la guerre de libération a été une victoire sur le colonialisme, on reste les perdants de l’Histoire. Le discours des intégrationnistes qui disent qu’il faut être fiers d’être français, il m’insupporte. Tu la trouves où la fierté d’être français ? Moi je la trouve pas. La révolution française ? La France qu’ont rencontrée mes aïeux, c’était pas la France des bonnes personnes, c’était la France des mauvaises personnes. Ce que la France elle m’a apporté ? Je sais pas. C’est nous qui avons apporté à la France. Merci la France ? Merci de quoi ? Moi j’ai pas vu la France comme un pays qui nous a permis de vivre dignement. Ma mère elle a enfanté sept enfants, je suis le seul à avoir dépassé le collège, donc le déterminisme… tu vois ce que je veux dire. La France elle a pas empêché ça. Merci de quoi ? Que j’ai réussi à sauter tous les obstacles qu’elle a mis devant pour que je finisse pas trop destroy ?

Place Parmentier. Wikimedia Commons.



III. « J’ai signé pour un logement décent, pas pour des moisissures et des fuites partout. »

Massinissa Je connais tout le monde dans mon bâtiment. Alors il y a des liens. D’ailleurs la voisine qui s’est fait expulser cette semaine, ma voisine de palier, je la connaissais bien. Ses enfants étaient avec moi au collège. Avant il y avait beaucoup moins de procédures d’expulsion, maintenant ils les lancent à toute patate

Méziane – Les logements sociaux se dégradent, ils ont été construits il y a longtemps. Ceux-là par exemple, ils ont été construits fin des années 1920, années 1930, années 1940. Puis il y a les cités des années 1960-70. Là, les fenêtres que tu vois, elles sont foutues, le bois est pourri, l’air passe, c’est moisi autour mais il n’y a pas de rénovation. Ils essayent de gratter sur le temps, rénover au bout de 40 ou 50 ans. En haut de la ville, t’as une cité qui fait l’angle, où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots, sur les prises électriques, les gens se retrouvent avec des flaques d’eau chez eux. La tête ne résiste pas à ça.

En haut de la ville, t’as une cité où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots. La tête ne résiste pas à ça.

Et maintenant tu as le neuf qui est de très mauvaise qualité. Il y a déjà des inondations, des infiltrations, des briques qui s’écroulent. Sur des immeubles neufs, ils mettent des filets pour retenir les matériaux qui tombent au bout de quelques mois ! On en voit qui commencent à se détériorer dès la première année. Les gens veulent du neuf pour pas avoir les problèmes de l’ancien mais se retrouvent parfois avec les mêmes problèmes et des bâtiments de moindre qualité.

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Mais le plus grave, c’est l’habitat indigne. Giffry reste une des villes où on en compte le plus dans tout le département. D’abord du logement privé, loué par ceux qu’on appelle les marchands de sommeil. C’est beaucoup des primo-arrivants, sans-papiers, qui n’ont pas d’autre option. Petits logements exigus, familles nombreuses dedans, ils payent super cher mais c’est dégueulasse, il y a du plomb, c’est des très vieux bâtiments. C’est toute un population discriminée au logement social parce que quand t’es en situation irrégulière, que tu viens d’arriver en France, pour avoir un logement social à Giffry, tu peux même pas déposer ta demande. Alors ce qui reste, c’est des marchands de sommeil qui t’exploitent. Et maintenant, vu le niveau d’insalubrité et d’indignité de certains logements de l’ex office public d’HLM dans lesquels habitent souvent les plus en difficultés, vu comme ils ne rénovent pas, on se dit un bailleur social qui loue un appart indigne à un public dont on sait qu’il ne peut pas aller ailleurs, est-ce que finalement on est pas très proche de la définition de marchand de sommeil ?

Passage Françoise Héritier. Photo : Issa Sawane.

Massinissa – Il n’y a pas assez de logements sociaux. Tu vois, moi j’ai 25 ans, j’habite chez mes parents. J’ai fait une demande qui date d’il y a cinq ans, t’as des gens dont la demande date de 10 ou 12 ans. Si un appart se libère, ils étudient les dossiers, l’ancienneté, la situation, la cotation, le taux d’effort. On parle du phénomène Tanguy mais c’est parce qu’il y a de plus en plus de jeunes qui peuvent pas fournir 1000 euros et trois fiches de paie. La vérité, moi-même j’aimerais vivre ailleurs que chez mes parents. C’est pas une honte, c’est la réalité économique générale, la majorité des gens de mon âge, ils habitent encore chez les parents. On attend les déménagements, les décès, les expulsions. Là chez la voisine qui vient d’être expulsée, ils ont déjà commencé à refaire la peinture et tout. Faut le remettre direct à louer.

Méziane – On n’a pas le droit de faire certains travaux dans les appartements sociaux. Si jamais tu fais les travaux toi-même et que tu leur demandes de te rembourser, t’en as pour deux, trois ans de démarche. Ils vont te dire « vous aviez pas à faire ça ». Dès que tu fais un truc, ça peut se retourner contre toi. Moi j’ai enlevé un bloc de béton énorme, qui sert strictement à rien. Il servait à poser les éviers à l’époque, en 1950. Ils ont enlevé les éviers et n’ont pas cassé le béton. Et ça t’a pas le droit de l’enlever. Si tu le fais sans autorisation et qu’ils viennent ensuite constater que tu l’as fait, ils t’enlèvent ta caution. Il y a des choses trop vieilles, qui servent à rien, des placards abîmés, rouillés, qui ne fonctionnent plus mais t’as pas le droit de casser. Alors qu’en fait si tu l’enlèves, ça donne même de la valeur au logement !

Chez le bailleur, si t’installes une cuisine toute équipée par exemple, quand tu pars, ils enlèvent tout. Ils remettent tout à l’identique avec des carrelages premier prix blancs, des murs blancs, de la toile de verre, pour cacher, faire plus sain. Ils peuvent pas louer un logement avec une cuisine violette. Donc ils jettent des cuisines équipées neuves pour livrer le logement neutre. Alors que peut-être tu pourrais faire visiter à la personne et qu’elle se dise la cuisine violette, là, j’adore, je la garde.

Certains se disent, si je veux mettre le carrelage de mes rêves, je le ferai quand j’aurai ma maison. Les gens se disent je vais pas rester là toute ma vie. Parce que là, il y a l’humidité, les champignons, les cafards, les rats, la famille peut s’agrandir, mais en vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.

En vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.

Oura – Il y a quatre ans, un ravalement au karcher sur les murs a été fait à la demande de mon bailleur ICF Habitat La Sabliere. Je l’ai signalé au gardien ainsi qu’au bailleur. Croyez-vous que quelqu’un s’est bougé ? Cause toujours, tu m’intéresses ! Malgré les relances, rien n’a bougé. J’en ai eu ras le bol, je me disais : “Comment c’est possible ? J’ai toujours payé mon loyer en temps et en heure. La moindre des choses serait de se déplacer et de constater les faits”. En juin 2023, après deux ans, la société chargée des VMC s’est déplacée.

– Madame Diawara, nous envoyons un technicien pour la VMC; m’ont-ils dit.

– Je n’ai pas un problème de VMC mais d’humidité.

– D’abord, nous vérifions la ventilation ensuite, on en discutera.

– Ma ventilation fonctionne. Comme évoqué, je n’avais pas de problème d’humidité avant les travaux”.

“L’humidité est en train de partir” m’a dit le technicien après avoir constaté que la VMC était fonctionnelle. C’est tout ce à quoi j’ai eu droit comme réponse. J’étais furieuse. L’humidité “part” car c’est l’été et qu’il fait chaud mais l’hiver lui sera bel et bien de retour et ça sera reparti pour un tour ! L’hiver est revenu et l’humidité  ? Encore pire. En  novembre  2023, j’ai fait une pétition  : une vingtaine de personnes étaient touchées par l’humidité. Des tâches noires sous les fenêtres, des champignons dans le salon et dans la chambre des enfants… Au-delà d’être repoussant, c’est dangereux pour la santé  : on ne peut pas vivre dans ces conditions. J’ai contacté les services d’hygiène de Giffry qui m’ont renvoyée au service d’hygiène de Créteil car, je cite : “on ne s’occupe pas de ça”, qui eux-mêmes m’ont renvoyée à Giffry. Ils aiment nous balader. J’écris donc un courrier à l’Agence Régionale de Santé en posant le problème avec photos à l’appui. J’ai eu un retour me disant qu’ils relancent les services d’hygiène de Giffry pour qu’ils viennent constater les dégâts. C’était en novembre 2023. Je pose ma journée pour aller me faire aider par la CNL. La dame semble m’écouter mais je préfère écrire une lettre avec mes mots. Le temps passe, je bouillonne de l’intérieur. Je continue à toquer à toutes les portes, et j’envoie même un courrier à la Sablière.

Méziane – C’est très difficile d’obtenir des diagnostics, déclarer le logement tel qu’il est, obtenir des indemnités, reloger les gens. Les services municipaux d’hygiène interviennent partout sauf quand c’est des logements du bailleur dont le président est le Maire, c’est à dire leur employeur.

Oura – En février je parle avec des membres du DAL. Charlotte et Samira sont passées, elles ont pris des photos, des notes, donc la machine est lancée. Le DAL m’avait mis en contact avec une association du plomb. Ah oui, j’ai du plomb chez moi. Ils sont venus faire des prélèvements et c’est avéré. Ils ont envoyé les résultats à l’ARS qui doit les envoyer aux services d’hygiène de Giffry et toujours rien. Mars 2024, je décide de faire une vidéo Tiktok, je déteste le truc Tiktok mais j’ai créé un compte, avec des photos des logements les plus dégradés, je raconte ma petite vie. Et pas loupé ! Tout de suite mon téléphone sonne, alors que la responsable quand j’envoie des mails, elle m’a jamais capté, et là je dis : « dis donc c’est rapide ». La responsable du site la Sablière m’appelle :

“ Qu’est-ce qui ce passe ?” je lui demande.

– Je vous contacte au sujet de la vidéo que j’ai vu”

– Ah bon ?”

– J’aimerai bien en finir avec ces travaux”

– À qui le dites-vous  ! Pour en finir il me faudrait un interlocuteur, ce qui n’est pas une mince affaire. Vous voulez en finir  ? Envoyez-moi un courrier avec écrit noir sur blanc que des travaux seront fait dans le salon ainsi que les trois chambres. Alors les ouvriers pourront rentrer. Pas de courrier, pas de travaux : je ne veux pas de promesse en l’air.

Elle fait le courrier mais je constate qu’il manque une chambre. Je l’appelle pour que l’erreur soit rectifiée : il y a trois chambres impactées par l’humidité, pas deux. Ce n’est pas difficile. Peut-être que je ne parle pas français. Je finis par prendre une avocate. La leur d’avocate m’a envoyé un document affirmant que l’humidité viendrait de la “suroccupation” du logement. Nous sommes six dans un T4 de 77 mètres carrés. Où se trouve la suroccupation ? C’est un dialogue de sourd. À se demander s’ils ne le font pas exprès. Pendant des années, je me tue à dire d’où vient l’humidité, ils font tout leur possible pour trouver un autre problème.

Juillet  2025, je reçois le courrier en bonne et due forme. J’accepte les travaux et je pose une semaine de vacances. Le travail a été bien fait, franchement je n’ai à redire. Mais l’humidité est revenue peu après. J’ai signé pour un logement décent et non un avec des fuites et de la moisissure de partout. Je ne profitais pas de mon habitat, je m’y sentais mal à l’aise et il m’arrivait même d’en avoir honte. Ça ne donne même pas envie d’acheter de la décoration ou même d’y faire le ménage.

Une locataire mère de famille rencontre énormément de problèmes liés à l’humidité. L’eau coule le long des murs. Ses enfants sont asthmatiques, leur état s’est aggravé au vu des conditions. C’est bien pire que chez moi. Mais les travaux ont été faits dans les appartements des deux seules personnes qui ont fait valoir leurs droits en engageant une avocate. Les autres logements n’ont pas eu droit aux travaux. Dans les logements sociaux, tu es obligée de te battre pour avoir une chance que tes enfants soient en bonne santé. Nous sommes délaissés. À leurs yeux nous ne comptons pas. J’ai fait savoir à la responsable qu’ils nous traitent comme des animaux. Laisser des humains dans de telles conditions, sachant que j’ai un enfant en bas âge et un autre en situation de handicap ! Je me sens incomprise, voire même ignorée.

Boulevard Brandebourg. Wikimedia Commons



IV. « L’usine d’incinération, elle est là depuis longtemps, on la calculait pas »

Oura – L’usine d’incinération

Massinissa – Cet endroit qui fume, ça nous inquiétait pas vraiment, ça faisait partie du paysage. L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites. On se mange les merdes de Paris. C’est en banlieue qu’on met les infrastructures polluantes de la capitale. Mais y a un petit souci dans le plan. Les espace de la banlieue proche sont de plus en plus recherchés par les classes moyennes aisées et en même temps c’est des dépotoirs.

Méziane – Quand j’étais petit, il y avait déjà les cheminées. Le parc des Cormailles, c’était une butte de déchets enfouis. Pour nous, c’était pas une préoccupation. On avait d’autres chats à fouetter. La conscience écolo elle était pas très forte, ça nous paraissait pas essentiel. C’est comme la bouffe, on répondait à la question « comment manger ? », pas à la question « comment bien manger ? » Quand on a commencé à s’engager, c’est sur les problèmes qu’on rencontrait dans le quotidien, la pauvreté, les discriminations, l’ascenseur qui est en panne. L’incinérateur c’était pas un sujet.

L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites.

C’est depuis longtemps qu’il y a des mobilisations écolos contre l’usine. J’ai assisté à de grands débats de « concertation » sur le sujet il y a 15 ans quand ils ont décidé dereconstruire une nouvelle usine. Les communistes défendaient le projet, les écolos demandaient la fermeture de l’usine, personne les écoutait. Il y avait des bonnes idées. Mais certains voulaient juste envoyer ça loin de chez eux, dans une zone moins dense, mais surtout loin de chez eux. Mais là-bas, il y a pas aussi des champs, des terres, et des gens qui habitent ? Je trouvais cette lutte égoïste, portée par une petite bourgeoisie blanche.

Les communistes disaient qu’il n’y avait pas de pollution, que ce qui s’échappait des cheminées c’était que de la vapeur d’eau. Qu’il fallait faire confiance. Ils avaient le même discours que le syndicat qui gère l’usine. Et puis, garder l’usine sur le territoire, ça voulait dire recevoir une manne d’argent qui était versée en compensation à la Ville, en plus du chauffage urbain.

Massinissa – Le collectif qui se bat aujourd’hui contre l’incinérateur, c’est le collectif 3R

Vue sur l’incinérateur de la rue Joutes. Wikimedia Commons.

Méziane – On sait maintenant qu’il y a eu beaucoup de mensonges

On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.

Et maintenant, avec les actions du collectif 3R, on sait qu’il faut pas manger d’œufs produits à Giffry


V. « On les a pas attendu pour préserver la planète »

Méziane– Les couleurs des poubelles, j’ai rien compris. Là où j’habite, en bas du bat’, il n’y a pas de poubelles de tri. Quand je descends en bas, y a les rats, des fois ils se battent dedans boum badaboum boum, t’oses pas y aller. Ils te disent de trier alors qu’en bas il y a même pas les bacs. À la base, je refusais de le faire. À force de matraquage, je fais un effort, mais en vrai si j’ai un truc dans les mains, jusqu’à maintenant, je le mets dans n’importe quelle poubelle. Après je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.

Je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.

Massinissa – C’est toujours la même chose : « Eh faut pas prendre l’avion ». Ferme ta gueule, le billet de train il est à 200 euros, celui d’avion à 50 euros. En plus faut le temps de prendre le temps, c’est un luxe. L’écologie comme programme politique, ça produit de la culpabilité. Le problème c’est pas untel qui va prendre son avion, c’est le capitalisme. L’écologie ça fait pas un programme politique, y a pas d’écologie sans anticapitalisme, c’est-à-dire sans antiracisme.

Oura – Je ne me dis pas « je vais m’occuper de La Sablière, puis on verra pour la crise climatique ». Tout est lié. Dans mon immeuble, notre chauffage a une pièce défectueuse qui a pour conséquence de ne plus se régler sur la température extérieure. La loi stipule que la température doit être régulée à dix-neuf degrés. Est ce qu’il y a deux lois ? Toi, La Sablière, as-tu une permission spéciale de réguler la température à vingt six degrés et les autres à dix-neuf ? Concernant le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) la loi le rend obligatoire et interdit une augmentation du loyer lorsque celui-ci est classé entre F et G. Chez nous ce n’est pas isolé : c’est une passoire thermique, le vent passe à travers les fenêtres fermées. Ils se sont permis d’augmenter les loyers. Nos bailleurs sont des hors-la-loi, le problème écologique c’est eux. Ce n’est pas compliqué : leur politique va à l’encontre de l’écologie.

Méziane – Les dirigeants occidentaux se sont mis à s’intéresser à la crise climatique quand ils ont commencé à avoir chaud l’été. L’Occident réchauffait la planète depuis bien longtemps mais c’était les gens de Tombouctou qui étaient touchés, alors on s’en foutait. Parce que, quand t’habites au Mali, ça fait longtemps que tu la sens la crise. La désertification, chaque année la sécheresse augmente, c’est de plus en plus dur de faire paître les bêtes, il faut les emmener de plus en plus au sud. Il y a des villages qui aujourd’hui sont entourés de sable, alors qu’avant ils ne l’étaient pas. Parfois c’est même la famine, les gens doivent partir, mettre en danger toute leur famille.

Les pays du nord sont massivement responsables du réchauffement climatique et leurs agences de développement viennent dire au sud comment planter des arbres dans le désert et ne pas couper une branche pour faire un feu alors qu’ils font raser des forêts entières pour leurs intérêts. Elles viennent donner des leçons. Alors que les enfants d’immigrés savent comment leur mère fait attention à l’eau. La génération de nos parents qui sont du bled, même ici ils utilisent les bassines comme là-bas où il n’y avait pas l’eau dans les robinets. Parce que tu économises. Moi, quand je dois laver, je te balance 8 seaux d’eau, l’eau y en a partout. Je fais plus tellement attention, je laisse couler le robinet. De toute façon ça va retourner dans les égouts, ça va revenir par un autre biais, je sais pas comment, je veux pas savoir. La logique du colibri, chacun fait une goutte, après ça va aller… À quoi ça sert d’emmerder tout le monde quand on sait que les responsables du pillage du monde, des pollutions, du réchauffement climatique, ce sont les grosses multinationales.

Les gens des pays du sud ont un savoir de l’écologie. Dans nos villages, il y a des étés où il n’y a pas une goutte d’eau dans le puits, quand il n’a pas neigé. Alors faut prendre les ânes, descendre la montagne, il y a une autre fontaine qui a été creusée avec l’argent des immigrés à l’époque. Certains étés, tu posais le baril d’eau et ça tombait goutte à goutte. On avait droit à cinq barils. Imagine le temps qu’il faut, tu descendais là-bas, tu restais des heures à faire la queue et tu repartais avec tes 5 barils d’eau, tu devais tenir un maximum avec. Tu peux pas avoir une maison qui prend toute l’eau. Chaque famille envoie un âne, tout le monde sait qui a pris, qui n’a pas pris. Si tu y vas deux fois, ce sera dit à la réunion de village. Jusqu’en 1994, au village il n’y avait pas l’électricité, le soir tu allumais une bougie. Quand t’as vécu comme ça toute toute ta vie, c’est naturel de faire attention. En gros, on les a pas attendu pour préserver la planète. Voire même, c’est la société française qui m’a appris, moi, enfant d’immigrés, à pas faire attention. À rien respecter.

Parvis Anne Sylvestre. Wikimedia Commons.

Djamila – Ma grand-mère, elle faisait attention. C’est pas qu’elle était radine, mais elle a vécu la misère, elle travaillait chez le colon. Pour économiser ses chaussures, elle enlevait ses sandales, elle allait à pied pour garder de quoi nourrir ses enfants. C’était une orpheline, élevée en partie par sa grand-mère. Elle faisait attention, elle avait connu la vie dure, travaillé toute sa vie. La lumière ! Ah je me rappelle de la lumière, c’était horrible, je révisais mes leçons et fallait éteindre la lumière. Je disais : mais mamie, je peux pas réviser si tu éteins la lumière. C’était quelque chose ! Et le chauffage aussi qu’elle éteignait. C’était une femme austère, marquée par la difficulté qu’elle a vécue. C’était une force de la nature, elle a toujours été en bonne santé jusqu’à ses toutes dernières années. À 80 ans, elle avait sa chambre chez sa fille, elle faisait encore la vaisselle, le ménage, à manger.

Méziane – Personnellement je me suis très peu intéressé aux questions écologiques, parce que quand les gens disaient la planète elle va exploser, j’avais envie de leur dire : ben qu’elle explose ! Tout plein d’écolos, je le sens quand je parle avec eux, ils veulent préserver la planète mais ils s’en foutent des inégalités. Moi, si c’est pour un monde injuste, je vais pas faire d’efforts. Ça ne me va pas qu’il y ait des privilégiés qui vivent bien dans ce monde. Et qui détruisent la planète en plus, pendant que moi je me casse la tête à faire du tri sélectif en casant 5 poubelles dans ma cuisine de 5 mètres carrés. Je rêve d’un monde où tout le monde puisse vivre bien. Alors là oui, dans ce cas je veux bien penser à la planète. Si c’est préserver la planète pour un monde de merde… autant qu’on le bousille. Autant que chacun prenne sa part à la destruction de la planète.

Lire aussi | Pour une écologie de la libération : antiracisme et écologie politique・Fatima Ouassak (2025)

Massinissa – Dans mon enfance, l’alimentation était importante. Il y avait deux salaires à la maison, mon père était catégorie B, ma mère était secrétaire, du coup ça allait, il y avait de quoi faire attention aux légumes. Je viens pas d’une classe précaire, on faisait attention pour pouvoir partir en vacances, j’avais pas les habits de marque, il y avait des choix qui étaient faits. On me demandait ce que j’avais mangé le midi pour pas refaire des féculents. Mais chez les copains plus pauvres, c’était frites et pâtes tous les jours, à tous les repas. Il y a un truc paternaliste, on va te prendre par la main pour te dire comment tu dois manger. Mais si les gens mangent frites et pâtes, c’est qu’ils n’ont pas le choix.

La nature et les animaux, c’est une création de Dieu. Hallal, c’est un rapport à la viande sensé, tu sais d’où elle vient, ça a à voir avec la question du bien-être animal. De toute façon, en tant que croyant, dans ton rapport au monde, tu dois être bienveillant. Il y a forcément une question écologique dans ta foi.

Centre Jeanne Hachette vu du ciel. Wikimedia Commons.

Image de Une : Promenée Jeanne Hachette. Wikimedia Commons.

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24.06.2026 à 18:12

Quand les injustices environnementales alimentent la droite radicale

Elodie Edwards-Grossi

Texte intégral (3591 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

À propos des livres d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (2016), et Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right (2024), tous deux publiés aux éditions The New Press (New York).

Quelque part dans le sud de la Louisiane, dans le bayou, à l’ombre des cyprès et des palétuviers. Mike descend de son camion et salue avec enthousiasme la sociologue Arlie Russell Hochschild venue le rencontrer pour un entretien. Face à la chercheuse en sciences sociales, le soixantenaire livre des souvenirs d’enfance teintés de nostalgie : « Quand j’étais enfant, il suffisait de faire du stop au bord de la route pour qu’on vous prenne en voiture. Ou si vous aviez une voiture, vous preniez quelqu’un. Si quelqu’un avait faim, on lui donnait à manger. Il y avait un élan de solidarité dans la communauté (you had community). Vous savez ce qui a mis fin à tout cela ? ». Il prend une grande pause, contenant une colère à peine dissimulée. « L’État omniprésent (big government) »

Le big government que Mike a en ligne de mire, c’est l’État fédéral dont les financements et les programmes irriguent les territoires. Celui-ci connaît plusieurs visages. Il s’incarne parfois dans le spectre de l’assurance santé universelle qui fut promulguée par le président Barack Obama en 2011, le fameux Patient Protection and Affordable Care Act qui avait garanti une couverture santé à 32 millions d’Américains qui en étaient auparavant dépourvus. Mike conçoit à la fois cette politique comme une forme d’imposition venue d’en haut et comme un gouffre financier pour les ménages modestes, honnêtes et travailleurs dont il se représente faire partie. Dans cette même veine, Mike, lui-même fils d’un plombier, né dans la petite bourgade de Donaldsonville et résident du Bayou Corne, conspue les aides sociales versées aux personnes les plus démunies. Enfin, l’émanation de l’État fédéral sur les territoires prend aussi la forme des régulations environnementales imposées par l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency) dans l’ensemble des États, depuis sa création en 1970 par le président Richard Nixon, que le résident de la paroisse Assumption ne voit pas non plus d’un bon œil.

Fervent soutien du Tea Party, un mouvement politique contestataire, emblématique pour son refus de la croissance de l’État fédéral et opposé à la collecte des impôts, Mike a vécu toute sa vie dans le même bourg, situé à environ 120 kilomètres de la Nouvelle-Orléans

Parmi les personnes réticentes à soutenir les politiques de l’État providence, nombreuses sont celles qui vivent sous le seuil de pauvreté.

C’est sur ce témoignage que s’ouvre le livre d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, paru dans sa première édition en 2016. L’auteure livre un récit poignant des affects et de la nostalgie ressentie par ces personnes habitant les campagnes périphériques en Louisiane vis-à-vis de l’époque relativement prospère d’avant le mouvement des Droits civiques, pour les classes populaires et classes moyennes blanches dont elles font partie. Le livre interroge le rapport qu’entretiennent les individus à ces émotions politiques, ainsi qu’à la manière dont ces ressentis modèlent leurs expériences de la politisation.

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Le paradoxe de l’allée des cancers

Comment comprendre les profondes réserves, voire le rejet total, que ces personnes expriment à l’endroit de l’État providence alors que du point de vue de leurs intérêts sociaux, elles seraient toutes potentiellement bénéficiaires du filet social proposé par les politiques publiques fédérales ? Après tout, plus de 44 % du budget de l’État de Louisiane provient directement de l’État fédéral, à raison d’environ 2400 dollars pour chaque personne résidente en Louisiane

Toutefois, le lieu choisi pour cette enquête sociologique n’est pas seulement le lieu d’une dépossession socio-économique, mais aussi environnementale : Mike et les autres résidents de la paroisse Assumption vivent tout près de la Cancer Alley, cette zone qui a été sacrifiée tout au long du XXe siècle aux intérêts pétrochimiquese siècle pour évoquer l’implantation de plus de deux cents sites d’exploitation de combustibles fossiles et d’usines pétrochimiques de raffineries de pétrole sur des terres autrefois agricoles où les taux de cancer sont bien supérieurs à la moyenne du pays

Évaluation des substances toxiques dans l’air en 2019 et estimation du risque de cancer, région de Baton Rouge–La Nouvelle-Orléans. Wikimedia.

La campagne de son enfance avait été de longue date le lieu du déferlement d’autres formes de violences, pas seulement environnementales, mais aussi raciales. Fondée au tournant des années 1800, la plantation Armelise avait détenu de nombreuses personnes esclavagisées. Aujourd’hui la plantation appartient aux vestiges d’un passé mis de côté par la majorité des personnes résidentes de la paroisse comme Mike. Le déni du « terrorisme racial » qui s’est structuré à l’époque de l’esclavage, puis de la ségrégation pour reprendre la formule du sociologue Loïc Wacquant, est encore constitutif de l’ordre social dans les États du Sud des Etats-Unis

Des pavillons dans la paroisse St. Charles, au sein de la Cancer Alley, en avril 2024. Photographie ©Elodie Edwards-Grossi.

Murs d’empathie et fracture « raciale »

Arlie Russell Hochschild propose une fresque intime et personnelle d’une dizaine de personnes vivant dans le bayou, à travers une collection de récits, d’entretiens et de vignettes ethnographiques décrivant les paysages alentours. Car l’auteure fait le pari que loin d’être la résultante d’un calcul froid et distancié, l’expression des opinions et sociabilités politiques de ces personnes sont enracinées dans des sensibilités que la méthode ethnographique parvient à débusquer. Elle cherche à livrer un récit par le bas des « murs d’empathie » qui s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale, vivant le plus souvent dans les grandes villes et proches de la frange la plus à gauche du Parti démocrate, et d’autres structures politiques comme le Green Party et Democratic Socialists of America. Ces « murs d’empathie » évoquent l’absence de communication entre ces deux franges de la population, pourtant investies, à divers degrés, dans la dénonciation d’inégalités toxiques et environnementales sur les territoires ou « habitant » elles-mêmes la pollution

Pourtant, la sociologue elle-même n’est pas originaire de cette région, bien au contraire. Là où des chercheurs et chercheuses ont pu s’intéresser aux communautés affectées par les pollutions environnementales en revendiquant un capital d’autochtonie, voire une perspective d’insider, Arlie Russell Hochschild représente pour les personnes enquêtées une figure repoussoir tantôt politique, tantôt géographique. Vivant à Berkeley, en Californie, dans l’une des villes les plus progressistes de la côte Ouest, se présentant elle-même comme réticente à l’usage des armes à feu, optant le plus souvent pour les mobilités douces et les transports en commun et enseignant les sciences sociales dans l’une des plus importantes universités publiques du pays, la sociologue fait figure de rareté dans ce paysage versé aux intérêts de la pétrochimie.

Des “murs d’empathie” s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale.

Si ce livre ne traite pas directement des mandats de Donald Trump, puisqu’il a été publié dans sa première édition en 2016, juste avant la prise de pouvoir du 45e président des États-Unis, il permet cependant de réfléchir à de nombreux enjeux qui expliquent le vote majoritaire pour l’extrême-droite dans ces campagnes rurales. En effet, une nette majorité de l’électorat de la paroisse Assumption dont Mike est originaire a voté pour le président actuel en novembre 2016 (61,6 %) puis en novembre 2024 (67,2 %)

Le livre se fait tout d’abord le relais du sentiment de distance rapporté par de nombreuses personnes vis-à-vis de Washington DC où la majorité des décisions constitutives de l’État fédéral sont prises. Distance géographique bien sûr, mais aussi distance politique, puisque la majorité des personnes dont le parcours est retracé dans l’enquête sont résidentes de la région des bayous dont Mike est originaire. Ressentant toutes une forme de relégation symbolique, elles partagent aussi le même profil socio-économique et professionnel, allant de femme au foyer, personne retraitée ou salariée dans des petites entreprises de moins de dix salariés, ou encore exerçant une profession liée au monde du bâtiment. Cette relégation provoquent en elles un rejet systématique des instances fédérales, perçues comme ne représentant que peu leurs intérêts

Raffinerie de pétrole Marathon Petroleum, Louisiane. Wikimedia.

Les ferveurs catholiques sont aussi constitutives des intuitions politiques locales. Une mère vivant dans la petite bourgade de Mossville, dont l’air est pollué par les industries, et qui voyait la santé de son enfant dépérir, confie à la sociologue trouver un réconfort particulier dans la Bible. « Je ne sais pas comment j’aurais fait face sans l’Église », explique-t-elle

Mais l’un des éléments les plus déterminants du vote Tea Party est sans nul doute la question de la fracture « raciale »

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Identités bouleversées

Cette représentation que les personnes enquêtées ont d’elles-mêmes et des autres est en partie motivée par la manière dont leur identité cadienne a été historiquement associée à la ruralité, à la pauvreté et à l’illettrisme. Les Cadiens, ces descendant·es réels ou fantasmés d’immigrés de l’Acadie, une province canadienne française d’où ont été chassés de nombreux paysans francophones au XVIIIe siècle, portent toujours le stigmate d’une identité ethno-linguistique relativement marginale et précaire. Perçus comme parlant un français appauvri (broken French) par rapport au français dit « parisien » ou au français parlé par les créoles louisianais appartenant à l’élite économique, sociale et politique cosmopolite de la Nouvelle-Orléans, les Cadiens sont vus comme associés à une forme de blanchité dévalorisée, non hégémonique.

Une montagne de fûts de pétrole endommagés près de la raffinerie Exxon à Baton Rouge en 1972. Wikimedia.

La revendication de cette identité historique stigmatisée est d’autant plus forte que les personnes habitant dans le bayou sont associées à des « gardiens du souvenir » (Rememberers)

Les habitant·es du bayou ont vu leur identité sociale, politique et économique bouleversée depuis les années 1960, notamment depuis la fin du mouvement des Droits civiques.

Mais l’ouvrage d’Arlie Russell Hochschild contribue aussi à affiner la compréhension de ce que Rob Nixon appelle « l’environnementalisme des pauvres »

Par extension, la posture des personnes résidant dans les bayous de Louisiane s’apparente à des formes de rejet de l’écologie populaire. Celle-ci a émergé dans des espaces où les classes sociales les plus défavorisées investissaient de nombreuses pratiques liées à l’environnementalisme, en contestant le fait que l’écologie était avant tout « un problème de riches »

Lire aussi | Le Pétrole contre le Droit : quand Chevron s’acharne sur un avocat・Elisabeth Schneiter (2020)

Une logique de la responsabilité individuelle

À bien des égards, Strangers in their Own Land est annonciateur de son successeur, l’ouvrage Stolen Pride. Loss, Shame, and the Rise of the Right écrit par Arlie Russell Hochschild dans la foulée de cette enquête louisianaise et publié en 2024. Distingué par le New York Times et cité par Barack Obama comme l’un des ouvrages de l’année, Stolen Pride poursuit l’exploration entamée par la sociologue de l’Amérique rurale conservatrice, l’amenant cette fois à partager temporairement le cadre de vie des habitants et habitantes de la petite commune de Pikeville, dans l’État du Kentucky. Rencontrant des personnes résidentes majoritairement blanches au cœur des Appalaches, au sein du deuxième district le plus pauvre du pays, Arlie Russell Hochschild est frappée par la manière dont le sentiment de relégation sociale, culturelle et économique alimente la représentation que ces personnes ont d’elles-mêmes et de la politique. Dans cette petite ville minière du Kentucky, les emplois sont de plus en plus fragilisés à mesure que ferment les dernières mines de charbon de l’État et suite à la désindustrialisation massive depuis la fin des années 1980 qui a profondément restructuré le marché économique du pays

Vue aérienne de Pikeville dans le Kentucky. Wikimedia.

La perte de ces emplois a sonné le début d’une longue faillite morale à Pikeville. Dans un entretien enregistré avec une fille de mineur, celle-ci se remémore la fierté qui animait son père lorsqu’il rentrait du travail, heureux de ramener le salaire qui allait faire vivre sa mère et ses six sœurs. Jusqu’au jour du licenciement qui fit sombrer la famille. Elle se souvient que sa mère devait alors se procurer des bons d’alimentations (food stamps) et éprouvait une grande honte à l’idée de voir son mari perdre son statut professionnel d’antan : « On se débrouillait pour utiliser le chèque des aides sociales dans un magasin qui était loin de la ville, où personne ne nous connaissait. On ne voulait pas être reconnus. »

Les récits de la responsabilité individuelle sont bien souvent plébiscités par les premières personnes intéressées. Les processus sociaux et économiques demeurent invisibilisés.

Arlie Russell Hochschild montre que la crise économique causée par la perte massive des emplois sur le territoire est loin d’être le seul bouleversement vécu par les familles. La crise économique se mue en une autre crise, sanitaire celle-là, notamment la crise des opioïdes, qui touche de nombreuses familles de la ville à partir des années 1980. Les pages du livre sont peuplées de dizaines de récits de femmes et d’hommes confrontés à des situations de précarité socio-économique qui se tournent vers la drogue : « une jeune mère qui était tombée en dépression était devenue accro aux drogues, et fut forcée de placer son bébé auprès des services sociaux ». Ou encore « un père de famille, ayant été licencié de son emploi en tant que mineur de charbon qui faisait du stop pour se rendre dans d’autres mines en espérant trouver du boulot mais qui, plus tard, tomba dans la drogue et fit une overdose »

La désindustrialisation massive apparaît comme le terreau fertile de l’apparition à la fois de ces souffrances et vulnérabilités économiques et sociales, mais aussi de mouvements politiques réactionnaires, comme celui porté par Donald Trump, dont les soutiens au Kentucky furent nombreux, à la fois en 2016 et en 2024. Pikeville représente en quelque sorte une « opportunité de placement » pour les leaders néo-nazis locaux, dont Matthew Heimbach, le fondateur du Traditionalist Worker Party, actif entre 2013 et 2018. Celui-ci parvint à investir ce territoire à la démographie relativement homogène, « des petits blancs, une population vieillissante, rurale, ayant étudié jusqu’au lycée, victimes de crises économiques, nés sur place, pauvres », en espérant défendre une vision agressive de l’identité blanche

Parc municipal de Pikeville en 1942. Wikimedia.

Rhétorique de victimisation

On touche ici à un angle mort de l’ouvrage, que l’on retrouve aussi dans le premier opus, Strangers in Their Own Land qui traite de la Louisiane. À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie vis-à-vis des souffrances relatées par les hommes et les femmes qu’elle rencontre, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas suffisamment la manière dont la victimisation produite par ces « petits Blancs » vis-à-vis de leur situation, qui les poussent à adopter une attitude ouvertement violente vis-à-vis des personnes étrangères à leur communauté, relève avant tout d’un mythe : en réalité, ces personnes bénéficient largement d’un ordre politique et social qui les place dans une posture avantageuse de dominants vis-à-vis des personnes immigrées, descendantes d’immigrées ou des minorités ethno-raciales, ce qu’elles refusent de reconnaître

À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas assez la manière dont la victimisation relève avant tout d’un mythe.

Au-delà des différences géographiques et historiques entre les deux territoires observés, l’un en Louisiane, dans un État du Sud anciennement agricole, et l’autre au Kentucky, dans un État anciennement industrialisé, la fracture sociale, symbolique, raciale mais aussi géographique ressentie par les résidents du bayou et des Appalaches explique la manière dont ces personnes se construisent vis-à-vis des personnes perçues comme « étrangères » à leur communauté. Si l’empathie guide toujours les deux livres d’Arlie Russell Hochschild, elle montre la manière dont la violence sociale, environnementale et économique encourue génère, en creux, l’ignorance et la haine des autres, dans un pays de plus en plus polarisé.

Lire aussi | Karl Jacoby, l’histoire féroce et incorrecte des États-Unis・Thomas Grillot (2021)

Image principale : raffinerie de Baton Rouge en 2016. Wikimedia.

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