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08.07.2026 à 08:59

Le plomb dans l’aile : alliances et discordes entre chasseurs et ornithos

Des Naturalistes Des Terres

Texte intégral (3505 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

Cet article est une adaptation du fanzine-BD « Chasse(s) Oiseaux Ornithos », publié en 2025 par des Naturalistes Des Terres. Le fanzine est visionnable en ligne ici et récupérable en version papier auprès des groupes locaux des Naturalistes Des Terres (naturalistedtr@riseup.net).


La palombe gît entre les mains de Laure, inerte, l’aile retombant sur son flanc comme une cape. La mise à mort d’un oiseau blessé par le plomb d’un chasseur, abattu « trop loin en forêt » pour être récupéré, destiné à mourir de l’hémorragie causée par la grenaille, est pour les ornithologues la fin d’une souffrance.

Cela fait plusieurs années que l’on nous parle du col de Lizarrieta, en pays Basque. Situé entre les communes de Sare en France et d’Etxalar en Espagne.

Nous, c’est Syrphe, JA, Sanka, Cori, Malou et Aldo, six naturalistes et militant·es de milieux et de sensibilités différentes. Nous nous sommes rencontré·es au sein du collectif des Naturalistes Des Terres, qui interroge les pratiques naturalistes et leurs implications en politique. Un point nous a réuni·es : notre volonté de comprendre les rapports de force en place sur ce col mythique, entre d’un côté les ornithologues qui suivent les migrations d’oiseaux, et de l’autre ceux et celles qu’on appelle les « filetiers » (en référence à leur pratique de chasse des oiseaux au filet). Des rapports de force qui dépassent les postures « anti-chasse » dont nos mouvements écolos sont souvent affublés.

La palombe ou Pigeon ramier Columba palumbus est une espèce forestière qui s’est très bien adaptée au développement des milieux agricoles puis urbains. Elle est présente dans toute l’Europe, à l’exception de la zone arctique. Le froid de l’hiver rendant l’accès aux graines dont elle se nourrit plus difficile, surtout dans le nord, elle effectue alors une migration importante vers la péninsule ibérique et le nord du Maghreb.

Toutes les palombes ne passent pas les Pyrénées : 10 millions de pigeons « sédentaires » passent l’hiver au nord des montagnes, principalement dans les Landes et le Gers où ils trouvent de nombreuses graines dans les immenses cultures agroindustrielles de maïs et de tournesol, ainsi que des abris dans les zones boisées. Les palombes qui nichent plus au nord et au nord-est passent en grande majorité par le Pays Basque à l’automne, où l’altitude plus basse des montagnes des Pyrénées facilite le passage de ces lourds oiseaux.

Depuis quelques décennies, les vols se concentrent dans l’espace et dans le temps. Les 1,5 à 3 millions de pigeons ramiers qui passent au-dessus des montagnes basques effectuent leur traversée en groupes plus importants et par les zones les plus basses, de la côte d’Urrugne à la redoute de Lindus (1221m). Toutefois, les vols spectaculaires de palombes au col d’Organbidexka, connu historiquement pour ses records de passages, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient dans les années 80. Cet afflux d’oiseaux sur un laps de temps très restreint a motivé l’organisation de nombreuses pratiques de chasses – vivrière, de prestige ou de loisir. Aujourd’hui encore, la palombe détient le triste record de l’espèce dont le plus grand nombre d’individus est annuellement tué en France, avec jusqu’à 4,9 millions de mort·es.

Lizarrieta est un col juché à 441m au-dessus d’une chênaie-hêtraie de trognes – ces arbres aux formes noueuses taillés par les habitant·es, multiséculaires pour certains. Il est surplombé par le mont Ibanteli, couronné de rochers et portant à son flanc des prairies pâturées par des pottoks, les chevaux locaux. Un point de vue récemment aménagé et deux restaurants entourent de part et d’autre de la frontière le parking des visiteur·euses et usager·es du col.

Sur toute la ligne de crête se succèdent des centaines de postes de chasse disposés à 30 mètres les uns des autres. Derrière ces palissades de fortune peintes dans un vert épicéa qui ne correspond à aucun vert d’automne, des silhouettes masculines lèvent leurs fusils à chaque passage d’oiseaux. Des gerbes de plomb tombent en pluie sur les arbres, les voitures et sur quelques camping-caristes qui, impassibles, se contentent de mettre la main sur leur café pour protéger leur précieux breuvage.

En contrebas il y a les ornithologues, ces bénévoles qui comptent les oiseaux en route vers le sud, migrant à l’arrivée de l’hiver, notant les heures de passage des grues, milans et faucons sur des carnets d’observation.

Un compteur dans la main droite pour les alouettes, un compteur dans la main gauche pour les coups de feu.

Enfin, plus loin sur le col, nous pouvons apercevoir des abris perchés en haut de longs pieds de bois. C’est la zone de la chasse au filet, traditionnelle dans la région depuis le XIVème siècle. On entend des trompes, des cris et des claquements de tissus.

L’association « Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta » (CPAL) dénombre les oiseaux de passage depuis le début des années 80. Aujourd’hui totalement bénévole, l’équipe tournante d’ornithologues scrute le ciel du lever au coucher du soleil, du 15 août au 15 novembre, 7 jours sur 7. Le col de Lizarrieta fait partie des sites mythiques de suivi de migration d’oiseaux des Pyrénées dans la lignée du col d’Organbidexka, de Lindux ou du Soulor. Sur ces cols on compte les oiseaux : une manière de connaître leurs voies de migration, l’état de leurs populations au fil des années et face au changement climatique.

Dans un contexte ou la biodiversité s’effondre, les ornithologues sont à l’affut de ces oiseaux migrateurs.

À force de les observer, un rapport intime se tisse avec les oiseaux. On devient attentif·ve au minuscule, à ces rémiges abîmées qui indiquent l’âge d’une buse, à la couleur plus claire de cette poitrine qui dit le sexe d’un busard.

L’association dépasse son statut scientifique : en comptant les coups de feu, elle est parvenue à dresser un constat à charge contre la chasse au fusil. Sans aucun quota, ce sont plusieurs dizaines de milliers de coups de feu qui résonnent par saison et jusqu’à 50 000 certaines années, soit 1700 kg de plomb déversés dans la vallée en deux mois.

L’association a réalisé des prélèvements des sols de la forêt, en contrebas des postes de tir. Les résultats du laboratoire sont formels : 820 milligrammes de plomb par kilo de terre, soit deux fois la limite fixée pour qualifier un site de pollué… Les champignons commercialisables, quant à eux, dépassent de 4 à 14 fois la concentration en plomb réglementaire. Les chasseurs au fusil ne tuent pas seulement les oiseaux, ils empoisonnent la vallée et ses habitant·es.

Quant à ces fameux filets, il nous fallait aller voir de plus près. Sur le conseil des ornithologues, nous longeons la crête vers le sud-est, sursautant lorsque des coups de feu partent des cahuttes qui criblent la frontière, à quelques mètres de nous. En contrebas du col se trouve la Txabola, repère des filetiers. Un peu plus loin, une cahute de pierre ou l’on vend café, vin rouge, sandwichs et biscuits aux curieux·ses L’ambiance est calme mais préoccupée : caché·es derrière des murs, des hommes et des femmes sont à l’affût. Six gigantesques filets se dressent entre les deux vallées, prêts à « enlacer » – pour reprendre le terme employé par les filetiers – les palombes dans une étreinte mortelle. On nous désigne Christian, en nous demandant de nous dépêcher de le rejoindre avant qu’un vol ne soit annoncé.

« On est des piégeurs, pas des chasseurs, pour moi c’est très important de faire la différence ! On est obligés de composer avec ces fous de la gâchette, mais c’est terrible ces incessants bruits de tir… La période la plus agréable c’est au début et à la fin de la saison des pantières, qui est le nom que l’on donne aux grands filets que vous voyez ici, quand les chasseurs ne sont pas encore là, ou quand ils sont partis. »

Christian vient d’Ariège. En 2004, émerveillé par les pantières, il rend visite aux filetiers pendant ses vacances. Après plusieurs années d’observation, on lui propose de revenir chasser – un honneur selon lui. C’était il y a 16 ans. Pour Christian, la chasse au filet est « sensuelle ». Les palombes se chassant en groupe, on ne parle pas d’individus mais de vols.

Lorsqu’un groupe de palombes s’approche, le retentissement d’une corne de brume fait taire les fusils. Les tireurs s’arrêtent soudain, contraints par les règles de la cohabitation de laisser les palombes aux piégeurs. Résonnent alors dans les montagnes des cris humains destinés à rabattre le vol vers les filets…

Xuria, piégeuse à Etxalar, raconte :

“J’ai commencé à venir à la chasse parce que des amis m’en avaient parlé. Ils avaient besoin d’aide là-haut, l’ambiance était bonne, la chasse au filet fait partie des traditions de notre culture, alors je suis allée faire un tour. Ça fait 7 ans maintenant.

J’aime toujours autant regarder le ciel et attendre les oiseaux arriver. J’aime vraiment être là-haut, sur le col, dans la forêt. La seule chose qui gâche ce bonheur, c’est les coups de fusil qui fusent à l’instant où on sonne la fin de notre chasse. C’est savoir qu’ils sont juste derrière nous et sur tous les côtés, et que toute la saison ils tuent en continu.”

Plus loin sur le col, deux femmes comptent les oiseaux pour le Groupe d’Investigation sur la Faune Sauvage (GIFS), association émanant des fédérations de chasse d’Aquitaine et de Midi Pyrénées. Quelques mètres les séparent des panneaux d’informations du CPAL – l’association Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta – et des bénévoles présent·es pour renseigner les touristes. Mais la tension est palpable. Sur leur site Internet, on voit que l’association « développe des études scientifiques pour la détermination des mesures de conservation appropriées, la mise en place d’une utilisation rationnelle, comprenant notamment le maintien des activités cynégétiques dans la diversité des cultures et des traditions ». La science au service d’une « utilisation rationnelle » des palombes pour maintenir la chasse donc…

“Vous savez, nous on ne se met pas avec le CPAL parce que cela fait 25 ans qu’on fait ce suivi donc on a plus de recul – et nous, nous sommes des professionnels·les.”

L’association CPAL est présente depuis 1980, soit 44 ans – même s’il est arrivé qu’il y ait des années difficiles sans comptage. L’association réalise donc un suivi quotidien depuis plus longtemps que le GIFS et sur une période plus étendue (quatre mois, contre un mois et demi pour le GIFS). Par ailleurs, même si iels sont bénévoles, cela ne dit rien de leurs compétences : de fait, les ornithologues du CPAL sont tout aussi diplômé·es que les ornithologues du GIFS, et leurs comptages suivent un protocole scrupuleux.

“On pense connaître plein de choses sur la migration de la palombe. Mais nos suivis montrent que nous avons depuis plusieurs années des baisses du nombre de palombes comptées. Cela veut donc bien dire qu’elles passent au-dessus de l’océan, plus à l’ouest.”

En fait, en regardant les autres comptages migratoires sur les différents sites pyrénéens, il s’avère que cela fait plusieurs années que les passages se concentrent fin novembre… c’est à dire après la fin des comptages du GIFS.

Sur les conseils de Christian, nous avons décidé de longer les crêtes pour rejoindre les pantières de Sares et leur superbe tour de pierre sèche. En chemin, nous avons croisé David, chasseur au fusil français.

– La tour de pierre ? Ne cherchez pas, vous ne la trouverez jamais ! Si vous vous intéressez à la chasse, elle a toujours existé sur ces cols. Les gens d’ici ont toujours chassé et cela fait partie de leur patrimoine, des palombes on en tire peu. Vous êtes allé voir les ornithos ? La vidéo de Pierre Rigaux commandée par le CPAL sur la chasse sur le col de Lizarrieta nous a fait beaucoup de mal.

– Vous pensez quoi de son contenu ?

– Tout est vrai. Mais le montage est à charge. Et puis, ce que la vidéo ne dit pas, tout comme les touristes qui viennent voir la chasse sur le col, c’est que tout ce qu’on voit, c’est les chasseurs espagnols : ça ne se passe pas comme ça chez nous ! Nous, au moins, on ne tire pas les grives !

– Par contre, la vidéo ne venait pas de l’association CPAL et puis iels ne voulaient pas que l’on fasse pareil, justement pour ne pas envenimer la situation.

– Ah bon ? Remarquez, depuis la sortie de la vidéo, on ne leur parle plus… Allez, montez dans mon Pick-up, je vous emmène à la tour. Ça va secouer un peu !

Notre tour du col nous fait arriver jusqu’à Michel, qui bague les oiseaux pour le CPAL et qui siège également dans des instances administratives comme expert écologue « sans étiquette ». Dans nos échanges, il questionne les pratiques naturalistes qui résument la biodiversité à une liste d’espèces et qui les détachent du contexte social des lieux d’inventaires et des objectifs politiques que ces mêmes naturalistes doivent assumer en tant que producteurs de savoirs.

“Les chasseurs au fusil sont responsables d’un prélèvement de trois pourcents des palombes migratrices alors que les filets ne représentent qu’un prélèvement de trois pour mille.”

Autour de la pantière, il n’y a pas d’économie productiviste. Face aux fusilleurs qui doivent acheter, souvent très cher, leurs places aux enchères chaque année, les piégeurs vendent une partie des palombes aux restaurateurs des vallées, ce qui leur permet d’entretenir les filets. Une partie des pigeons colombins est relâchée avec une bague en partenariat avec l’association CPAL, à la suite d’un dialogue initié il y a longtemps entre spotteurs – celles et ceux qui suivent les migrations – et piégeurs.

Bien que les filetiers et filetières ne fassent pas toujours preuve de douceur pour démailloter les palombes, Michel dit retrouver les techniques de capture des bagueurs, comme pour souligner un rapprochement par la pratique entre naturalistes et filetier·es.

“La pantière doit être défendue contre les lobbies de la chasse, cette pression des administrations sur les pratiques traditionnelles cache un procédé sournois. Le soutien récent aux pratiques traditionnelles dans le discours de la Fédération des chasseurs est à la fois une tentative de faire unité parmi les chasseurs et chasseuses face à la dénonciation sociale de la violence de la chasse, et un investissement pour le futur dans l’apaisement social.”

Comment ?

L’administration se rapproche des chasseurs pour mieux les jeter en pâture lorsque les élus ont besoin de montrer aux associations de protection de la nature qu’ils légifèrent pour protéger la faune. C’est une mascarade qui participera à la poursuite de la financiarisation de la chasse et à la disparition de pratiques populaires, dans une dissonance d’interdiction de la pratique la moins impactante, et au service de structures comme la LPO qui pourra faire valoir un travail de militantisme.

Il est évident qu’il y a des intérêts économiques qui dépassent le débat éthique des types de chasse. Pour les villages propriétaires des communaux (les parcelles de terre communes aux habitant·es d’un lieu), la location des emplacements est une manne financière qui s’est élevée à 45 000 euros pour une commune en 2024, après attribution des postes aux enchères.

Filetiers et ornithologues doivent s’allier contre la chasse au fusil !

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02.07.2026 à 17:58

De la nostalgie au burn-out : comment endurer nos défaites politiques ?

Hannah Proctor

Texte intégral (3579 mots)
Temps de lecture : 11 minutes

Il peut être perturbant et difficile de s’appesantir sur les émotions causées par la défaite politique, mais ces expériences font indéniablement partie de la vie contemporaine de la gauche. Depuis la défaite électorale de Bernie Sanders jusqu’à l’écrasement de l’opposition à l’oléoduc [Dakota Access aux États-Unis] en passant par les promesses non tenues de changement à la suite des soulèvements de 2020 en réaction à la mort de George Floyd, l’histoire récente a été parsemée de moments de révolte intense suivis d’un insupportable sentiment de perdre du terrain.

Dans son nouveau livre, Burn out – The Emotional Experience of Political Defeat (« Burn-out : l’expérience émotionnelle de la défaite politique »), l’historienne Hannah Proctor retrace une généalogie historique de la défaite politique en explorant huit émotions essentielles pour comprendre le paysage actuel de la gauche : la mélancolie, la nostalgie, la dépression, le burn-out, l’épuisement, l’amertume, le traumatisme et le deuil. Elle soutient que les sentiments négatifs sont une partie inévitable de toute pratique d’organisation, et nous offre diverses méthodes que des individus et des collectifs issus de la gauche au sens large ont utilisé dans l’histoire pour surmonter ces émotions.

Pour la revue britannique Jacobin, les essayistes Sara Van Horn et Cal Turner ont interviewé Hannah Proctor à propos de l’importance d’aborder les émotions difficiles générées dès lors que l’on œuvre à la transformation de la société, et sur la manière dont l’idée d’autosacrifice se heurte souvent à la réalité vécue, et sur ce que signifie réellement l’espoir.

La traduction de cet entretien a été réalisée par Léna Silberzahn.

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Sara Van Horn – Pourquoi est-il important de prêter attention aux sentiments négatifs tels que la dépression, l’épuisement, l’amertume et le deuil ? Que perd-on lorsqu’on ignore ces sentiments ?

Hannah Proctor – Dans mon expérience personnelle comme dans mes travaux académiques sur les histoires révolutionnaires, le poids psychologique de la lutte politique est souvent apparu comme un enjeu majeur, bien que de manières différentes selon les moments historiques et les expériences organisationnelles. Pourtant, il n’y avait quasiment rien qui thématisait ou théorisait explicitement ces expériences, de même qu’il n’y avait pas beaucoup de ressources disponibles pour aider les personnes de gauche à comprendre ces émotions lorsqu’elles surgissent.

En écrivant ce livre, j’ai beaucoup réfléchi aux répercussions des grands mouvements historiques, mais je m’intéressais aussi à l’épuisement provoqué par l’activisme prolongé et par l’effort de maintenir un élan sur le long terme, surtout face aux tensions interpersonnelles. Comment penser ces dernières de manière proprement politique ?

Manifestation après le meurtre de George Floyd par la police, Miami, Floride, 6 juin 2020. Wikimedia Commons.

Je me demande si le fait de minimiser ces expériences, ou de les renvoyer à la sphère individuelle plutôt que collective, ne contribue pas à les exacerber. Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ? C’était le point de départ de mon livre.

Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ?

Cal Turner – Quelles expériences personnelles ont façonné votre désir d’écrire Burnout ?

Hannah Proctor – Lorsque j’ai commencé à écrire le livre, j’étais très allergique à l’idée de m’y inclure. Je ne suis qu’une universitaire ennuyante, et j’écrivais sur de véritables révolutionnaires, donc cela me semblait presque ridicule. Mais plus j’écrivais, plus il me semblait qu’écrire un livre sur la manière dont « le personnel est politique » sans parler de moi-même avait quelque chose d’illogique.

Les mouvements étudiants de 2010 et 2011 au Royaume-Uni ont vraiment influencé mon intérêt pour ce sujet. J’ai fait l’expérience particulière d’entrer dans ce mouvement alors qu’il était sur le déclin. Je n’ai pas vécu l’apogée du mouvement – je n’en ai vécu que les lendemains. Cela a été une expérience très formatrice pour moi. Une autre expérience qui a été importante pour moi est celle du militantisme au long cours — non pas au sein d’un grand mouvement, mais dans le simple fait de se retrouver chaque semaine et de se battre pour des changements locaux. La partie centrale du livre porte sur ces formes de luttes continues qu’on peut appeler spade work [littéralement « déblayage », « défrichage » ou « préparation », en référence à un travail de base quotidien, NdT], un terme emprunté à [la journaliste et militante des droits civiques] Ella Baker.

Je conclus le livre en parlant d’une expérience que j’ai eue ici, à Glasgow. En mai 2021, une rafle contre des immigré·es a eu lieu dans Kenmure Street, suscitant des résistances de la communauté locale. Cela s’est produit alors que les gens commençaient à sortir des confinements liés au COVID. J’ai voulu terminer le livre ainsi, en réfléchissant à ce que l’on éprouve à être dans la rue avec d’autres – avec une intensité d’autant plus forte que l’on vient de vivre plusieurs mois d’isolement complet.

Bien sûr, les luttes politiques ne se réduisent pas aux émotions, mais ces types d’expériences positives sont aussi très importantes sur le plan subjectif : elles transforment les gens. Je ne veux pas laisser entendre que les gens ne se construisent qu’à travers ce qu’il y a de plus terrible et de déprimant : les expériences de solidarité et de victoire comptent tout autant.

Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

Rassemblement le 26 février 2024 après l’immolation d’Aaron Bushnell devant l’ambassade d’Israël à Washington. Wikimedia Commons.

Sara Van Horn – Vous écrivez : « Même les révolutionnaires qui méprisaient les questions et les théories psychologiques décrivaient souvent, dans la pratique, le fait d’être entouré·es de personnes qui craquaient, se disputaient, sombraient dans la dépression ou cherchaient une aide psychothérapeutique en réponse à leurs engagements politiques ». Pourriez-vous parler de l’image du révolutionnaire désintéressé et de ses tensions ?

Hannah Proctor – Je pense que le sacrifice de soi révolutionnaire et ce que l’activiste Huey P. Newton appelle le « suicide révolutionnaire » constituent une tradition extrêmement importante et influente dans la lutte révolutionnaire. Récemment, nous avons eu l’exemple extrême de l’immolation d’Aaron Bushnell [le militaire étasunien qui s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington en soutien à la Palestine] : un acte de sacrifice pour une cause politique que je ne voudrais certainement pas qualifier de pathologique, ni d’autre chose qu’un acte politique puissant.

La plupart des personnes engagées dans la lutte politique ne vont pas littéralement donner leur vie pour une cause de cette manière, et elles devront continuer à vivre tout en luttant. Dans le livre, j’examine des exemples historiques de personnes qui ont essayé de vivre dans un engagement total et ce qui se passait lorsqu’elles n’y parvenaient pas.

Dans mon introduction, j’évoque le Journal du Congo de Che Guevara, où cette contradiction apparaît très clairement. D’un côté, Guevara dit que le militant idéal doit être très fort et discipliné. Mais il parle ensuite de son expérience concrète sur place, qu’il a trouvé très dure. Il s’autocritique pour ses accès de colère ou son envie de s’isoler du groupe pour lire. En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

Je n’ai rien contre les déclarations rhétoriques d’un engagement politique total – la question qui m’intéresse est de voir comment les choses peuvent se déliter dans la pratique. Dans le chapitre sur l’amertume, je parle du Weather Underground aux Etats-Unis [une organisation marxiste active dans les années 1970], où de très petits groupes militants adoptaient des processus d’autocritique entre eux. Ils passaient des heures à se fustiger mutuellement pour la moindre entorse à l’idéal du révolutionnaire parfait.

D’après tous les témoignages, c’était une expérience affreuse. Ça ne transformait pas les gens en de meilleurs révolutionnaires ; cela les plongeait juste dans un terrible mal-être. Il y avait un sens de la pureté politique absolue, où même passer du temps à lire un poème poussait les autres à demander : « Pourquoi t’adonner à cette activité bourgeoise alors que tu devrais être dehors en train de distribuer des tracts aux travailleurs ? » Je m’intéresse à ces moments où la rhétorique de l’engagement absolu et du sacrifice de soi entre en conflit avec la réalité d’être simplement un être humain.

Cal Turner – Pourquoi est-il important d’historiciser et de dénaturaliser les expériences d’épuisement politique ? Quels exemples historiques de burnout abordez-vous dans le livre ?

Hannah Proctor – L’épuisement politique est quelque chose que les gens ont vécu dans des contextes très divers sans pour autant l’appeler « burnout » – parce que ce terme n’existait pas avant un certain moment de l’histoire, et que les gens avaient d’autres façons d’appréhender leurs expériences. Je retrace l’histoire du terme car je sais qu’il est utilisé aujourd’hui d’une certaine manière dans de nombreux livres de développement personnel, et je ne voulais pas l’employer sans réfléchir aux glissements de sens.

Aujourd’hui, la nostalgie n’est pas quelque chose que l’on pourrait diagnostiquer à quelqu’un, mais au XIXᵉ siècle, c’était une condition pathologique dotée d’une définition médicale. Après la défaite de la Commune de Paris, par exemple, les communard·es survivant·es envoyé·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer eux-mêmes de cette maladie appelée « nostalgie ».

Ce qui m’a frappée, c’est le fait que ces radicaux politiques s’étaient auto-diagnostiqués quelque chose qui semble si peu radical, car la nostalgie à l’origine n’est fondamentalement qu’un mal du pays pathologique. Est-il problématique pour les historiens de la gauche d’être nostalgiques des luttes passées ? La nostalgie, en tant que regard tourné vers le passé, sera-t-elle toujours assez conservatrice ?

Après la défaite de la Commune de Paris, les communard·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer de cette maladie appelée « nostalgie ».

Sara Van Horn – Pourriez-vous parler de Red Therapy et de ce que vous avez appris en étudiant ce groupe ?

Hannah Proctor – Red Therapy était un groupe de personnes qui s’étaient rencontrées à travers leur militantisme. C’était des communistes et des libertaires de gauche dans le Londres des années 1970. Beaucoup avaient participé aux mouvements étudiants de la fin des années 1960. Ils et elles vivaient dans des squats à l’est et au sud de Londres et étaient impliqué·es dans les luttes pour le logement, les luttes ouvrières et le mouvement de libération des femmes. Beaucoup vivaient en collectif et élevaient leurs enfants collectivement.

Ce qui m’a frappée à la lecture du pamphlet de Red Therapy, c’est qu’ils n’avaient pas créé le groupe à cause de la difficulté d’exister au sein du capitalisme : ils l’avaient fait parce qu’ils et elles trouvaient qu’il était terriblement difficile de vivre autrement. Ils et elles avaient connu beaucoup de tensions internes et répondaient aux difficultés d’organiser la vie de manière non normative. Ils et elles s’appuyaient sur un mélange éclectique : l’antipsychiatrie, le freudo-marxisme, la thérapie primale. Et ils et elles pratiquaient la thérapie au sein du groupe.

Ce type de thérapie n’est pas une solution face à des crises de santé mentale graves, et je ne pense pas que Red Therapy ait eu cette intention. Mais ce qui m’a intéressée, après avoir rencontré ou lu sur plusieurs anciens membres du groupe, c’est que beaucoup ont fini par se former comme psychiatres ou psychothérapeutes. À certains égards, c’est évidemment une histoire de professionnalisation et d’intégration à un système que l’on critiquait par le passé. Mais un membre disait avoir mis en place des séances de thérapie gratuites pendant le mouvement Occupy à Londres et avait donc conservé un intérêt pour la relation entre psychologie et politique. Ce qui m’intéressait, c’était la façon dont ils avaient continué à s’engager politiquement à travers leurs pratiques thérapeutiques, plutôt que la thérapie soit perçue comme une retraite hors du politique – ce que certains de leurs camarades affirmaient à l’époque.

Lire aussi | Sainte Soline : repenser nos stratégies de lutte depuis une logique d’autonomie et de soin・Collectif (2023)

Sara Van Horn – Quel est le rôle de l’espoir dans la lutte politique ? Pouvez-vous parler de l’importance de l’espoir dans votre projet ?

Hannah Proctor – En étudiant la défaite de la grève des mineurs au Royaume-Uni dans les années 1980, j’ai lu des récits de femmes impliquées dans des actions de solidarité, comme Women Against Pit Closures. Quand je les ai lus pour la première fois, je me suis concentrée sur les suites dévastatrices de la grève, mais en achevant mon livre, j’ai relu certains de ces mêmes témoignages et j’y ai trouvé de véritables sources d’espoir dans la façon dont les gens décrivaient la manière dont ils avaient été absolument transformés par leurs expériences d’implication et d’engagement politiques. Cela les avait changés pour toujours.

Il est important de s’accrocher aux expériences positives des luttes passées. Elles ne sont pas dénuées de sens, et elles continuent d’exister. Le problème, c’est qu’ils ont quand même perdu. Que faire de cela ? Je ne le sais pas. Il est difficile d’en tirer des leçons d’espoir, car aussi incroyables qu’aient été ces moments de solidarité et aussi signifiants qu’ils aient pu être pour les gens, si vous perdez, vous perdez – on ne peut pas effacer cela. Mike Davis disait : « Combattre avec espoir, combattre sans espoir, mais combattre absolument. » Cela m’a beaucoup frappée, car d’une certaine manière, peut-être que l’espoir n’est pas nécessaire, mais cela ne veut pas dire qu’on abandonne. Cela diffère de l’équation « désespoir = abandon ». Davis dit : « Ne nous leurrons pas, les choses vont très, très mal, mais il faut quand même se battre ».

J’ai trouvé cette idée de continuer à avancer et lutter utile. Il est facile d’écrire dans un style militant exaltant, et parfois cela peut être stratégique, mais cela me semblait un peu inauthentique compte tenu de mes thèmes de recherche.

Des manifestant·es marchent vers la place Tahrir, Le Caire, Egypte, 2011. Wikimedia Commons.

J’ai été très frappée par la conclusion du livre du journaliste et essayiste Vincent Bevins If We Burn : The Mass Protest Decade and the Missing Revolution, qui porte sur les énormes mouvements des années 2010 dans le monde. Il cherche à comprendre pourquoi tant de ces mouvements ont échoué. Il a parlé à de nombreuses personnes impliquées dans ces mouvements, et presque tous·tes ont décrit à quel point ces mouvements étaient subjectivement transformateurs. Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.

Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.

Mais en même temps, ils et elles ont perdu.

Mais en même temps, ils et elles ont perdu. Et perdre dans des pays tels que l’Égypte signifiait évidemment quelque chose de beaucoup plus grave que la tristesse des Britanniques après la défaite de Jeremy Corbyn. Bevins explique que, rétrospectivement, certains ont fini par considérer ces sentiments comme politiquement insignifiants, puisqu’ils n’étaient pas ancrés dans un changement matériel durable ; tandis que d’autres ont gardé la mémoire et le sentiment que ce qu’ils avaient ressenti dans la rue au sommet de la lutte leur avait offert un aperçu d’une société différente.

Bevins laisse la question ouverte : en effet, pas plus que lui, les activistes à qui il a parlé ne pouvaient y répondre. Contrairement à mon livre, le sien ne porte pas sur les sentiments. Il se termine malgré tout coincé entre ces deux réalités : la réalité de la défaite et le souvenir de ce sentiment presque magique. C’est précisément le type de tension qui m’intéresse.


La photo de Une a été prise le 15 août 2016, lors d’un rassemblement contre le Dakota Access Pipeline. Après une répression policière et judicière féroce, l’oléoduc sera finalement mis en service en juin 2017.

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