flux Ecologie

Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

▸ les 5 dernières parutions

14.04.2026 à 15:27

« La guerre renforce la cohésion du régime iranien, et sa répression »

Soma · Collectif Roja

Texte intégral (6054 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Fin février, alors que les armées israéliennes et états-uniennes n’avaient encore largué aucun missile sur l’Iran, des membres du groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine s’entretenaient avec Soma, exilée kurde féministe d’Iran, sociologue et militante. Elle est notamment membre du collectif Roja, composé d’exilé·es d’Iran, du Kurdistan et d’Afghanistan basé·es en France. Elle nous parle de ce que la guerre en cours a tendance à occulter : le mouvement de révolte qui a secoué l’Iran entre décembre 2025 et janvier 2026, et la répression terrible qui y a mis fin – du moins temporairement. Malgré la terreur et les milliers de morts, tout portait alors à croire que le mouvement resurgirait tôt ou tard, car la situation politique ne laissait aucune issue aux Iranien·nes sinon de reprendre la rue.

À présent, l’offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février se poursuit, Ali Khamenei a été tué, et le régime, aux mains des Gardiens de la Révolution, s’endurcit toujours davantage. La poursuite du mouvement de révolte semble d’autant plus difficile dans ce contexte. L’entrée en guerre est l’occasion pour le régime d’approfondir le contrôle, la surveillance et la répression sur sa population intérieure, au nom de la lutte contre l’ennemi. Ceux qui ont célébré la mort du Guide Suprême comme un soulagement font aujourd’hui face à la réalité de la guerre : des frappes qui font des milliers de morts, guidée par des puissances économiques et militaires extérieures qui n’ont que faire des aspirations populaires. Nous publions cet entretien dans ce contexte. Comme un geste de soutien aux Iranien·nes qui luttent, à la fois contre le régime et contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël.


Le groupe International du Syndicat de la Montagne LimousinePeux-tu nous parler des différentes composantes du mouvement qui a démarré fin décembre 2025 en Iran, et pourquoi était-il plus massif que les précédentes révoltes ?

Soma – Il y a 31 provinces en Iran, qui étaient toutes dans la rue en janvier. C’est inédit. Depuis 2017, les mouvements sociaux se diversifient. En 2019, le mouvement était déjà national, mais ça ne concernait pas toutes les villes et les provinces. Cette fois, il s’agissait d’un mouvement de masse dans l’ensemble du pays et c’est la distinction la plus importante par rapport aux révoltes précédentes.

Il a démarré à Téhéran dans le bazar, puis très vite aussi dans les deux régions les plus pauvres, Lorestan et Kermanshah, où le taux de chômage atteint quasiment 50% (dans le reste du pays il est autour de 30%). Ce sont des très petites villes, des banlieues comme à Jafarabad (banlieue de Kermanshah) qui se sont soulevées, et où il y a eu des affrontements avec la police. La population là-bas est très pauvre, et ce sont les jeunes générations d’origine paysanne, qui ont perdu leurs terres et ont dû émigrer dans les banlieues, qui se sont soulevées. Il y a très peu de travail, très peu d’aide médicale, presque aucune forme d’État social pour eux. En Iran, 90% des contrats sont des contrats de type « intérim » qui n’offrent vraiment aucune sécurité. Le moment le plus puissant du mouvement, à mon sens, c’était dans ces petites villes quasiment inconnues, que personne ne savait mettre sur la carte. C’était aussi parfois des villes très conservatrices avec beaucoup de gens pro-régime, souvent chiites, traditionnellement des alliés du régime, qui ont été envoyés par le gouvernement dans des régions sunnites précisément pour contrer la résistance et l’identité kurde. Mais cette fois c’est eux qui se soulevaient contre le régime. On a vu des femmes, en tenue de hijab complète, qui se mettaient au premier rang à crier « à bas Khamenei, à bas la dictature ! ». C’est ce qui distingue complètement ce mouvement des précédents, car habituellement dans ces régions, il y avait très peu de révoltes. En ce qui concerne le Kurdistan, les révoltes partent habituellement des endroits où l’identité kurde est très présente, très politisée, alors que cette fois c’est venu d’abord des régions kurdes chiites.

Cette composition sociale nouvelle donne de la force au mouvement, lorsqu’il revient à Téhéran après avoir secoué les autres villes du pays, car il réunit des classes sociales très différentes et surtout des personnes peu politisées qui n’étaient jamais descendues dans la rue auparavant.

GISMLOn a beaucoup entendu parler des massacres des 8 et 9 janvier. Que se passe-t-il à ce moment-là, pourquoi un tel déchaînement de violence ?

Soma – Le mouvement est arrivé en plein cœur des grandes villes. Depuis les commerçants du bazar de Téhéran, cela s’est étendu d’abord à l’université, puis très vite à une grande diversité de personnes et de classes sociales. Le régime a vraiment eu peur. Le 8 janvier, c’est extrêmement massif. Les gens sont plein d’espoir. Une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras. Beaucoup ont cru que la fin était proche, d’ailleurs c’est pour cela que les gens sont sortis en famille, avec leurs enfants. Tragiquement, c’est cet espoir un peu fou et qui explique qu’il y aura beaucoup d’enfants parmi les victimes des massacres. Ils ont tiré sur la foule, surtout à Téhéran, Mashhad, Ispahan… et ils ont tué des milliers et des milliers de personnes sur ces deux jours – surtout de nuit, en fait.

On a franchi un cap dans la brutalité de ce régime. Depuis le début, il y avait des morts, dès les premiers mouvements dans le Kermanshah et le Lorestan, des tirs à balles réelles. La répression a toujours été asymétrique entre les régions, les méthodes répressives et violentes arrivent d’abord dans les périphéries du pays – les banlieues mais aussi et surtout au Kurdistan et au Baloutchistan, qui ont historiquement été un laboratoire de la répression étatique. Et cette fois c’est arrivé jusqu’en plein cœur du pays, dans les grandes métropoles, où ils ont tiré sur la foule. C’est aussi pour cela que toutes les communications étaient bloquées pendant des jours et des jours : pour qu’on ne voit pas, qu’on ne sache pas.

Le 8 janvier, une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras.

Sur Iran International, une chaîne TV qui est largement favorable au fils du Shah, Reza Pahlavi, et contrôlée depuis l’étranger par des monarchistes de la diaspora, on ne parlait pas de ces tueries le soir-même. Des journalistes ont même prétendu que des milliers de militaires avaient rejoint le mouvement royaliste contre le régime, ce qui se révélera totalement faux par la suite. Mais le black-out d’Internet est massif et c’est alors impossible de vérifier les choses. C’était une manipulation de l’information, complètement irresponsable car elle a conduit les gens à sortir à nouveau dans les rues le lendemain du 8, sans savoir ce qui s’était passé la veille, pour se faire tuer à leur tour.

Nous avons eu beaucoup de témoignages disant aussi qu’on sentait que les gens dans la rue étaient prêts à mourir cette fois. On savait très bien que dans les premières lignes des manifestations, il y aurait des morts. Sans armes, devant un régime qui est en train de tirer. Dans une vidéo de six minutes, on entend 250 balles tirées. En six minutes ! Les gens savaient qu’ils prenaient des risques réels… mais on ne pouvait pas imaginer l’ampleur.

« Femme, Vie, Liberté » est un mouvement pour la vie né en 2022. Aujourd’hui, en 2026, c’est un mouvement où des gens savaient très bien qu’ils pouvaient mourir. C’est aussi le signe d’une grande détresse, qu’il y a des personnes qui pensent qu’il vaut mieux mourir que supporter cette vie qu’on a aujourd’hui. Surtout la jeunesse, qui n’a pas vraiment de maturité politique car elle n’a jamais pu voir ou expérimenter d’autres moyens de contester le régime – de fait, en Iran, ça n’existe pas.

Merci de votre abonnement !

GISMLMi-février, il y a eu de nombreuses cérémonies visibles sur les réseaux sociaux, aussitôt le black-out levé et les universités réouvertes. On a eu l’impression qu’il y avait quelque chose comme une résurgence du mouvement à ce moment-là, notamment dans les universités où il y a eu des affrontements. Que représentent ces cérémonies, et qu’est-ce qu’elles nous disent de l’état du mouvement ?

Soma – Quarante jours après la mort, traditionnellement les Iranien·nes célèbrent les disparu·es. C’est une coutume musulmane à l’origine mais célébrée de plus en plus largement parmi les différentes communautés en Iran. Or, les « cérémonies des quarante jours » prennent souvent une tournure très politique, car on célèbre aussi les victimes de la répression. Souvent, à ces occasions, le mouvement reprend du souffle. En 2022, ces cérémonies devenaient des manifestations, et dans certains cas la répression faisait de nouveaux morts, ce qui donnait lieu à d’autres cérémonies 40 jours plus tard.

Le régime le sait bien. Dès la première phase du mouvement, surtout dans les petites villes du Lorestan, du Kurdistan chiite, les enterrements publics ont été interdits. Seules quelques personnes pouvaient être présentes, en silence, sans voix, et c’était le plus souvent dans la nuit, entre deux et six heures du matin, une heure où il n’y a personne pour filmer…

Dans les principales villes où il y avait eu les grands massacres des 8 et 9 janvier, l’armée ou les miliciens ont retenu les corps pendant une semaine, voire deux semaines. Des corps ont été enterrés avant d’avoir été rendus à leur famille. On a perdu vraiment toute la cérémonie habituelle de respect des morts, cérémonie qui est vraiment très importante pour la culture iranienne. Priver les gens de cela, c’est une étape particulière dans la répression.

Donc, où en est le mouvement, c’est difficile à dire. La différence aujourd’hui, c’est que même parmi les familles religieuses, on voit des cérémonies très contestataires, ce qui était rare avant. C’est-à-dire que certaines franges de la population qui étaient les plus fidèles au régime par le passé sont aujourd’hui dans le mouvement de contestation. On l’a vu aussi avec les manifestations dans les petites villes très conservatrices. Du reste, les discours des familles pour les cérémonies des 40ème jours sont très variés idéologiquement, on y retrouve des discours pro-régime autant que des discours radicaux révolutionnaires de gauche…

GISMLPlusieurs révoltes populaires ont secoué le régime iranien ces dernières années. La plus récente et l’une des plus médiatisées est le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadï ») survenu suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs, en 2022. Là où les revendications de ce mouvement étaient féministes, anti-impérialistes et égalitaires, on a un écho dans le mouvement actuel d’idéologies réactionnaires, de slogans homophobes et racistes. Comment expliquer que ces discours occupent une telle place aujourd’hui, et que la gauche soit à ce point marginalisée ?

Soma – Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de discours réactionnaires. Ils viennent à la fois des membres de la diaspora iranienne monarchiste et aussi de certaines catégories de population à l’intérieur de l’Iran. En fait, face aux aspirations décoloniales, féministes et égalitaires de 2022, on a assisté à une sorte de backlash, qui a pris différentes formes. D’un côté il y a eu la montée d’une propagande nationaliste violente et raciste – par exemple, les Kurdes et les Baloutches sont considérés à présent comme des séparatistes nuisant à l’intégrité de l’Iran, les Afghans, qui représentent à peu près 5 millions de personnes en Iran, sont accusés de participer à un « grand remplacement » de la population iranienne, et il y a également un racisme particulièrement violent envers les arabes. Ce nationalisme a été fortement alimenté par le régime en place, qui met beaucoup en avant la question de l’intégrité territoriale.

La « guerre des douze jours », l’invasion armée en juin 2025 où les armées génocidaires et impérialistes d’Israël et des États-Unis ont attaqué l’Iran, a contribué à renforcer ce discours. Car pour beaucoup, dans un contexte de guerre, l’ennemi change, et le régime devient un allié. Même des opposants au régime, des intellectuels de gauche, ont cédé face au discours de défense patriotique et anti-Kurde, selon lequel ces derniers seraient une menace puisqu’ils ne se rangent pas en rang derrière l’État iranien. Ce backlash explique aussi un peu que les populations Kurdes et Baloutches ont été moins présentes dans ce mouvement, car elles sont davantage isolées.

En tous cas, en alimentant ce nationalisme le régime a vraiment préparé le terrain pour les royalistes et l’extrême-droite. Aujourd’hui, ils pourraient très facilement arriver au pouvoir. Le nationalisme s’accompagne d’un discours très masculiniste, qui semble être une réponse directe à « Femme, Vie, Liberté » – on a vu par exemple apparaître le slogan « Homme, Patrie, Prospérité », et beaucoup de sexisme, d’homophobie. Il faut voir les pancartes avec lesquels certains défilent, c’est pire que Trump. Ces forces royalistes ont pour elles le soutien de grands médias, comme Iran International, avec un budget de 250 millions d’euros par an, et le soutien d’abord de l’Arabie Saoudite, puis d’Israël. Il y a tout un agenda politique derrière le fils du Chah, qui manipule aussi une certaine nostalgie de l’époque avant la révolution iranienne, auprès de populations qui, pour la très grande majorité, n’ont pas connu cette période.

Quant à la gauche, si elle est autant marginalisée aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première, c’est la répression historique du régime envers toutes les forces de gauche qui ont pu exister. Les mouvements de gauche iraniens ont toujours été les premières menaces pour le pouvoir en place, à la fois pour le régime du Shah (avant la révolution de 1979), mais également après la révolution et l’instauration de la république islamique. Le pays a connu des vagues d’arrestations, d’emprisonnement, des tortures et des massacres contre les mouvements de gauche, avant et pendant la révolution iranienne, jusqu’à aujourd’hui. Ce que je nomme la « gauche » iranienne est très pluriel : ce ne sont pas que les socialistes et communistes, ça peut être les féministes, les minorités kurdes et baloutches… En fait, toutes les personnes qui ont des revendications démocratiques, qui incarnent des différences ou qui revendiquent une certaine autonomie.

La seconde raison, c’est qu’il y a un mythe tenace selon lequel le régime serait « de gauche ». Le régime s’est effectivement construit une image de rempart contre l’impérialisme occidental, qui plaît encore à une partie de la gauche hors de l’Iran : il joue cette carte depuis 1979 ainsi que celle de la lutte pro-palestinienne contre l’État d’Israël. Il y a une vraie propagande en ce sens. Mais ce n’est qu’une vitrine où, comme dans le cas Palestinien, une question d’intérêts idéologiques et stratégiques dans la région. Car en quoi ce régime peut-il bien être de gauche ? Il n’y a pas du tout d’État social en Iran, les gens sont très pauvres face à une élite qui s’est appropriée toutes les richesses, et il y a un colonialisme intérieur envers les minorités ethniques. Quant au soutien à la Palestine, il est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne ! De ce fait, pour une partie de la population, les « gauchistes » seraient complices du régime iranien, les défenseurs de la cause palestinienne seraient des défenseurs du régime iranien.

Le soutien à la Palestine est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne !

En plus de cela, il y a réellement des partis politiques de gauche qui ont malheureusement soutenu le régime par le passé. Par exemple, le parti Tudeh (parti maxiste-léniniste iranien, aujourd’hui en exil), qui était le plus gros parti de gauche en Iran, a complètement soutenu le régime islamique dès la révolution de 1979 jusqu’à être interdit en 1983 (au même titre que tous les groupes socialistes et communistes). Un vide a été créé, la gauche n’existe plus tellement en Iran. Soit parce qu’elle a été tellement réprimée, soit parce qu’elle a complètement perdu le crédit à cause de ce discours anti-gauche qui existe depuis très longtemps.

Rencontre à réécouter sur Terrestres | Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir・avec Chowra Makaremi et Rezvan Zandieh du collectif Roja (2026)

GISMLComme sur de nombreux conflits en ce moment, on voit qu’il y des lectures biaisées dans le camp de la gauche internationale (notamment occidentale) sur les révoltes et les tensions iraniennes. Une partie d’entre eux considère le régime iranien et Khamenei comme un rempart anti-impérialiste contre l’Occident, un soutien contre l’oppression du peuple palestinien, et donc par extension, les menaces extérieures et intérieures (et notamment, les soulèvements populaires) sont considérées comme dangereuses car elles déstabiliseraient ce rempart anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ces lectures sont « campistes » dans le sens où elles tendent à lire la situation en Iran uniquement à partir d’un point de vue géopolitique, dans lequel deux « camps » (Occident/reste du monde) s’affrontent, quasiment au mépris de tout le reste. Comment déjouer ces analyses simplistes et avoir une lecture internationaliste de la situation en cours ?

Soma – Les campistes sont aussi vraiment responsables de la situation en cours, du fait du soutien qu’ils apportent au régime iranien. Ils renforcent l’image « de gauche » du régime, que les royalistes essaient justement de populariser. Mais comment peut-on se dire de gauche et soutenir ce régime qui a massacré près de 10 000 personnes en quelques jours ? Je veux dire, dans l’histoire moderne de l’Iran, on n’a jamais connu ça – malgré toute la violence qu’on a connu dans ce pays. Et les campistes sont capables de soutenir un tel régime malgré tout.

Le traitement et la manipulation de nos dernières révoltes, considérées comme « des révoltes économiques liées aux sanctions internationales » est incomplet. Des médias décoloniaux comme Paroles d’Honneur popularisent cette théorie sur un soulèvement uniquement économique… C’est très facile de manipuler un discours qui est vendable, qui ne s’attaque qu’à l’impérialisme occidental, et que la gauche mondiale peut absorber. Pourtant, évidemment qu’il y a aussi une colère politique ! Dans ce mouvement, et dans tous ceux qu’a connu l’Iran avant.

Aussi, par exemple en France, si les gens qui ramènent les drapeaux du régime iranien dans les manifestations palestiniennes ou des portraits de Khamenei se font repousser par des membres de la diaspora iranienne qui ne sont pourtant pas royalistes, c’est parce que pour nous, c’est juste insupportable, ces symboles sont liés à des assassins, à la répression et à la mort.

Les campistes ne comprennent pas ça. Sous prétexte que la seule alternative serait une force d’extrême-droite et pro-Occident (le fils du Shah), les campistes ne soutiennent pas les révoltes en cours. Ils empêchent l’émergence d’une alternative politique réelle ! Cette analyse de la situation contribue aussi indirectement à la montée de l’extrême-droite iranienne : le terrain est laissé libre aux forces réactionnaires (respectivement le régime iranien et les soutiens de la monarchie). De plus, soutenir le régime participe à renforcer cette image d’une gauche pas crédible et complice de l’autoritarisme. Complice d’un pouvoir qui a pourtant pavé la route à l’extrême-droite et au retour du fils du Shah ! Finalement, la tendance campiste au sein d’une partie de la gauche dans le monde conduit ces derniers à valider le camp réactionnaire, car ils se rangent du côté du discours anti-gauche très puissant en Iran.

Pour autant, il n’y a pas que des campistes au sein du mouvement pro-palestinien, mais les nuances et la complicité qui existent entre les tendances campistes et internationalistes sont parfois dures à saisir. En tant que Roja, ça devient vraiment un enfer : on tient une position pro-palestinienne, mais également contre le régime iranien, et on se retrouve au milieu de tout ça.

Le régime de Khamenei n’est ni anti-impérialiste, ni pour l’égalité, ni pour la justice.

GISMLPeux-tu nous préciser comment opèrent les deux forces réactionnaires présentes en Iran, dans le contexte politique actuel ? Comment expliquer le fait que l’hypothèse d’un retour du Shah semble portée par de plus en plus de personnes en Iran ?

Soma – Dans ce backlash réactionnaire, on retrouve donc les forces qui soutiennent le régime en place, mais aussi les forces monarchistes qui soutiennent le retour du fils du Shah, Reza Pahlavi, lui-même soutenu par Israël et plus largement plusieurs puissances occidentales.

En attaquant la gauche, les deux forces réactionnaires attaquent toutes les compositions démocratiques qui existent dans le mouvement révolutionnaire. Surtout les héritages de « Femme, Vie, Liberté » qu’ils conçoivent comme un mouvement problématique parce qu’il rassemblait tout le monde : un mélange entre la gauche iranienne, les Kurdes, les Baloutches, les féministes, les classes populaires… Le mouvement était pluriel et pour eux ça n’était pas supportable.

Finalement, seule une contre-révolution pouvait répondre à la puissance des aspirations de « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Et sur ce point les deux forces en présence et apparemment opposées, le régime et les monarchistes, partagent des revendications communes. Ils sont d’accord sur le nationalisme, l’oppression des femmes, la vision des kurdes comme séparatistes. Donc au fond, il n’y a pas vraiment de différence entre eux, ce sont deux extrême-droites différentes, en lutte pour le pouvoir.

Pour le noyau proche du régime, il représente peut-être à peine 10% de la population, si on compte les gens comme les fonctionnaires qui ont des intérêts économiques parce qu’ils sont dépendants du régime.

Quant aux royalistes, il y a une différence entre les royalistes de l’intérieur et les royalistes de la diaspora. Dans la diaspora, c’est les enfants de la bourgeoisie qui était proche du Shah et qui s’est exilée après 1979. Eux sont complètement royalistes et depuis très longtemps. Mais pour ce qui est de l’intérieur, cette situation géopolitique avec Israël, le backlash à la fois anti-féministe et aussi nationaliste, ça a été très important pour aider les royalistes à se présenter comme alternative dans cette situation, parce qu’il règne une sorte de fascisme social maintenant. C’est-à-dire que socialement, plus de gens sont maintenant prêts à accepter ces idées nationalistes, xénophobes, homophobes et sexistes. Reza Pahlavi a réussi à tirer profit de la colère, et même de la répression, il a essayé de se présenter comme la seule alternative et de tirer profit de la fenêtre ouverte par la possibilité d’une intervention extérieure américaine.

Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel. Donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, certains sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »…

Il ne faut pas se voiler la face sur l’existence d’une vraie frange royaliste en Iran. Mais parmi ceux qui parlent du retour du Shah, il y a aussi une partie qui n’est pas vraiment royaliste mais qui voit plutôt cela comme une tactique. Ils ne voient pas d’autre moyen de se débarrasser du régime, donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, ils sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »… Tu peux les comprendre : d’un côté, personne n’a de réponse face à ça en Iran puisque la répression nous laisse vraiment dans l’impuissance devant la situation. Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel.

GISMLDepuis l’Occident, on Depuis l’Occident, on voit passer différents discours sur les attentes interventionnistes du peuple iranien. On peut observer que celles-ci sont plurielles, et parfois en contradiction d’un bord politique à l’autre. Comment les analyses-tu ?

Soma – On pense que les États-Unis ne peuvent pas mener une guerre totale avec l’Iran, comme en Irak ou en Libye, avec une invasion au sol de l’armée. L’Iran c’est 90 millions d’habitants, c’est immense. Et le régime se prépare à la guerre depuis plusieurs décennies. Au niveau politique, il y a une tension entre les réformistes pro-occidentaux qui partagent le pouvoir avec le noyau dur très conservateur, qui lui est pro-Khamenei. Ce qui permet d’imaginer l’hypothèse d’un changement du noyau du régime tout en gardant le régime en place, car il y a une branche proche du pouvoir – les « réformistes » (historiquement Rohani, Pezechkian, Khatami…) un peu plus modérés par rapport au noyau dur du régime, qui est complètement prête à faire un deal avec l’Occident. Ils en ont montré mille signes.

Du côté d’Israël, l’intervention conjointe permet d’imaginer un nouveau régime, et changer la composition politique régionale. Israël fait la promotion du fils de Shah (Reza Pahlavi) en Iran, pour avoir un régime monarchiste qui soit leur allié. Ils se fichent même d’une semi-démocratie, ils préfèrent avoir des esclaves qui les suivent dans la région.

Une intervention extérieure est l’occasion pour l’Occident de se débarrasser de la capacité militaire du régime tout en renforçant sa mainmise sur la ressource pétrolière.

Dans tout ça, il y a beaucoup de gens en Iran qui sont presque d’accord avec l’invasion d’Israël et des États-Unis, parce que tout est bouché politiquement, le peuple a tout essayé, rien n’a marché, et ils l’ont payé très cher… Vu que tous les soulèvements n’ont rien amené, aujourd’hui, la plupart des gens en sont arrivés au point de dire « attaquez le gouvernement, on est d’accord, on n’a aucun souci avec ça ». Mais il y a aussi une partie de la population qui est contre la guerre.

Il faut savoir que la diaspora iranienne a un rôle très important dans les informations qui nous parviennent sur l’Iran. Une grosse partie de la jeunesse des années 80 a quitté l’Iran, car ce n’était plus possible de vivre en Iran en tant que jeune. Notamment, une partie de la diaspora est issue de la bourgeoise iranienne. Elle soutient et relaie aujourd’hui les idées monarchistes, et attise les demandes d’interventions extérieures en Iran.

Chez Roja, en tant que membres de la diaspora iranienne, on est anti-guerre. On condamne fortement toute intervention étrangère, notamment de la part des forces colonialistes et génocidaires d’Israël ou des forces impérialistes états-uniennes. Nous sommes convaincues que ça ne fait que renforcer la répression du régime et sa cohésion, et que ça amène la destruction des vies et des territoires, comme c’est déjà le cas à Gaza. Plus globalement on défend des idées féministes, anti-autoritaires, anti-monarchie et pour l’autodétermination des minorités ethniques. Au sein de la diaspora iranienne, on est minoritaires, mais on fait un travail pour réunir différents réseaux de gauche.

Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

GISMLVous défendez la nécessité de « l’internationalisme par le bas » (« mutual aid »), soit le soutien direct des peuples aux autres peuples en lutte contre leurs oppresseurs. On retrouve cette solidarité dans plusieurs conflits en cours : Ukraine, Birmanie, Liban, Soudan… Quelles actions sont à mener pour soutenir le peuple iranien ?

Soma – Il y a plusieurs types de soutiens à mener. Premièrement, du soutien matériel : envoyer de l’argent aux familles des prisonniers politiques, aux militant·es, envoyer du matériel. C’est possible suivre ce notre collectif sur les réseaux sociaux pour s’informer sur les façons de soutenir les Iranien·nes.

Deuxièmement, soutenir les personnes qui risquent d’être arrêtées par le régime. Les accompagner dans leur parcours d’exil. Les aider à sortir du pays, et les accueillir dans un espace sécurisé, comme ici en France. Il y a beaucoup d’iraniens et d’iraniennes qui sont en attente de papiers et qui sont bloqués dans des pays frontaliers de l’Iran.

Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles…

Enfin, soutenir les discours progressistes en Iran est crucial. Face aux différentes récupérations et backlash contre les revendications des dernières années, faites confiance aux camarades politiques de gauche de votre camp, qui connaissent, vivent, ou ont vécu les situations depuis le terrain. Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles… Il y a une bataille culturelle à mener de ce côté-là.

Contre la guerre,pour Femme, Vie, Liberté.


Retranscrit et édité par le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine, mars 2026.

La page du collectif : https://www.instagram.com/Roja.Paris/

Pour aller plus loin sur le mouvement de 2022 : « Femme ! Vie ! Liberté ! – Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran », Chowra Makaremi, La Découverte, 2023.

SOUTENIR TERRESTRES

Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

Soutenez Terrestres pour :

  • assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
  • contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
  • permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
  • pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant

Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..

Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.

Merci pour votre soutien !

Soutenir la revue Terrestres

PDF
11.04.2026 à 00:01

Trash territoire : gérer la technosphère au Japon

Emilie Letouzey

Texte intégral (6582 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

« Étrangement, je ne pense pas un instant aux tonnes de déchets enfouis sous mes pieds », Lucie Taïeb, Freshkills, 2020 (p.66)

Baie d’Ōsaka, février 2024

Assise près de la fenêtre du bateau, je regarde s’éloigner les installations industrielles du port d’Ōsaka en essayant d’oublier l’odeur du gasoil qui imprègne la cabine. Quelques minutes plus tard, nous approchons déjà des digues en béton de Shintō, notre destination. Shintō, « l’île nouvelle », est le nom d’un terre-plein artificiel construit dans la mer de la baie d’Ōsaka afin d’y enfouir les déchets du centre du Japon. C’est un site d’enfouissement dit offshore, situé au large de la ville, à 6 km du port et à 2 km de Yumeshima, l’île la plus proche elle aussi constituée de déchets. À vrai dire, Shintō n’est pas encore une île : pour l’heure, c’est une sorte de giga-bassine de 95 hectares partiellement remblayée, où des déchets sont quotidiennement convoyés en barge pour y être enterrés – ou plutôt immergés. Le public n’y a pas accès, à l’exception de la « visite d’étude (kengaku) » qu’organise tous les mois le Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka

Nous voilà sur le quai, assorti·es dans nos gilets de sauvetage orange fluo et nos casques blancs, tous deux floqués d’un logo en forme d’oiseau stylisé censé figurer un phénix. Car Shintō fait partie du « Plan Phenix », un ensemble de quatre terre-pleins destinés à l’enfouissement de déchets, répartis dans la zone portuaire d’Ōsaka. En plus de deux presqu’îles déjà comblées à Amagasaki et à Izumi Sano, deux îles sont en cours de remplissage : Shintō à Ōsaka donc, et Kōbe oki, un autre site distant de 7 kilomètres et rattaché à la ville de Kōbe dans le département voisin de Hyōgo. C’est dans ces deux îles artificielles, immenses infrastructures d’« entreposage contrôlé », que sont actuellement enfouis les déchets industriels et domestiques de la région du Kinki, correspondant à un bassin d’habitation de 22 millions de personnes, à hauteur de 8000 à 10 000 tonnes par jour

Après un bref topo sur le déroulé du parcours par monsieur Kotani, l’employé du Centre Phenix qui anime la visite, notre petit troupeau orange et blanc est prestement conduit vers le promontoire d’observation, sans lequel on ne verrait pas grand-chose tant le site est plat, presqu’autant que la mer qui l’entoure. Nous restons un moment sur la petite plateforme à regarder de loin les camions-benne chargés de déchets faisant des allers-retours entre les barges et les bassins, semblables à des jouets colorés. Je reconnais à peine le site que j’ai scruté depuis les cartes satellite, avec ses parties comblées recouvertes de terre et d’autres encore en eau, encadrées par des digues larges de plusieurs dizaines de mètres – car les bassins d’enfouissement ne communiquent évidemment pas avec la mer.

Le vent couvre les explications de monsieur Kotani, que chacun·e fait toutefois mine d’écouter poliment. La plupart des participant·es sont des fonctionnaires des communes de la région ou des professionnels du domaine des déchets. Je suis la seule « habitante ordinaire », inscrite six mois plus tôt pour la visite. Entre temps, j’ai pu rencontrer monsieur Kotani dans les bureaux du Centre Phenix pour un entretien, visiter le site d’enfouissement de Kōbe et éplucher Ilandfill, le bulletin d’information du Plan Phenix publié quinze années durant. Je fais donc moi aussi semblant d’écouter, fascinée par le balai des petits camions-benne et par la vue dégagée sur la baie d’Ōsaka, que je sillonne depuis deux ans dans le cadre d’une enquête ethnographique : devant nous, l’île de Yumeshima et quelques immeubles de la métropole que l’on devine en arrière-plan ; à notre gauche, les terre-pleins d’Amagasaki ; à notre droite, la forêt de la presqu’île de Sakai, elle aussi faite de déchets. Et derrière nous, au loin, les montagnes de la grande île d’Awaji, dont la mythologie japonaise raconte qu’elle a été la première île à être créée par Izanami et Izanagi, le couple de divinités fondatrices du pays

Vue de Shintō depuis le promontoire. Au fond, le port d’Ōsaka. Photo EL.

Des îles, le Japon en compte 6000, majoritairement montagneuses et couvertes de forêts, souvent très petites mais dont beaucoup sont couvertes d’infrastructures et dont la principale, Honshū, est traversée par la première mégalopole au monde. Que faire des déchets industriels, des gravats, des terres de construction, des sédiments de dragage des ports ? Que faire des résidus produits chaque jour par les 1000 incinérateurs du pays ? Réponse : du territoire. Enterrer, boucher, combler, agrandir des ports et édifier des îles à partir de rien, comme dans les baies de Tōkyō et d’Ōsaka. Si les sites contrôlés d’enfouissement de déchets existent ailleurs dans le monde, au Japon ils n’ont pas seulement remplacé les décharges et autres empilements des bords de ville ou des fonds de vallée : le traitement des déchets est associé à l’agrandissement des zones portuaires. Dans un pays réputé pour son manque de territoire constructible, le Plan Phenix fait ainsi d’une pierre deux coups – « d’une pierre, deux oiseaux », comme on dit au Japon.

Ici, il faut que je précise comment je suis arrivée au Centre Phenix : par les oiseaux, justement. Pas ceux que l’on observe couramment au-dessus des décharges (vous l’aurez compris, les îles en déchets façon Phenix ne sont pas des empilements sauvages ouverts à tous les vents). Si je suis arrivée à Shintō, c’est via l’île voisine de Yumeshima, où des oiseaux migrateurs – sternes, limicoles, canards… – sont venus par milliers durant des décennies : sur le territoire construit avec des déchets et devenu terrain vague car trop longtemps délaissé, des zones humides s’étaient spontanément créées, comme pour remplacer les estrans de la baie, peu à peu bétonnés au cours du 20e siècle. Or, ces zones humides sont vitales pour des oiseaux qui font le trajet le long de la plus grande voie migratoire du monde, la voie de l’Est-Australasie (EAAF). Si l’artificialisation des côtes est la cause principale de leur déclin brutal, il arrive que les oiseaux y trouvent malgré tout un site où séjourner, aussi précaire qu’éphémère. C’est pourquoi, même si cet article porte sur les terre-pleins et les déchets, il se termine auprès des sternes naines (Sterna albifrons), qui nichent désormais à Shintō.

Lire aussi | Perdre les oiseaux・Emilie Letouzey (2024)

Du point de vue des déchets, on devine l’immensité des questions que soulève une infrastructure telle que le Plan Phenix. Encore faut-il les formuler, ce qui n’est pas évident dès lors que l’on veut tenir ensemble les déchets et la fabrication du territoire. Au Japon, où le tri sélectif est méticuleusement ordonné, où le ramassage collectif des déchets est un sport national, où les camions de collecte diffusent des musiques familières et où les incinérateurs ont des mascottes, le monde des déchets paraît familier. Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka donnent l’impression de le découvrir depuis un angle inédit, monumental. Pourtant, plus j’enquêtais sur le Plan Phenix, plus j’ai eu l’impression d’un continuum. Avant de dire pourquoi, il me faut partir des terre-pleins en déchets en tant qu’infrastructures : comment sont-ils faits ? Qu’impliquent-ils pour le traitement des déchets au Japon ?

Merci de votre abonnement !

Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka

Lorsqu’on est dans la zone du port à Ōsaka, on est souvent sur des déchets. En général on ne le sait pas, et même quand on le sait, on l’oublie. Mais j’ai été stupéfaite en découvrant les sites Phenix : malgré plusieurs années de vie à Ōsaka, je n’avais jamais fait attention à ces îles en forme de polygone pourtant bien visibles sur les cartes satellite, que j’utilise fréquemment. Je ne suis pas la seule : il est arrivé que des habitant·es de la région découvrent leur existence alors que nous en parlions. Certes, ces sites sont éloignés de l’expérience ordinaire puisqu’on ne peut pas y aller. Mais pour un enfouissement, c’est gagné : en plus de faire disparaître les déchets, le site lui-même est oublié.

À gauche, les sites d’enfouissement de déchets du Plan Phenix, indiqués en rouge : le site offshore de Kōbe ; la presqu’île d’Amagasaki ; Shintō, le site offshore d’Ōsaka (vue du ciel à droite) ; le site d’Izumi Ōtsu. Photo EL.

En japonais, « terre-plein » se dit umetate, contraction de umeru, « enterrer » et tateru, « ériger ». Umetatechi, le territoire gagné sur la mer, signifie donc « construire en comblant » – on enfouit et on édifie en même temps – et peut désigner des extensions du territoire existant ou bien des îles créées de toute pièce. Pour la zone du port, le terme est vraiment approprié tant elle est le résultat de creusements et comblements successifs, d’énormes déplacements de matière. À commencer par les sédiments de dragage, qui ont constitué Tenpōzan (la « montagne [de l’ère] Tenpō [1830-1844] »), un monticule résultant d’une vaste opération de dragage des sédiments des fleuves se jetant de part et d’autre du port d’Ōsaka à l’époque d’Edo en 1831, encore bien visible aujourd’hui. Aux sédiments de dragage, produits en quantités d’autant plus grandes que les navires puis les cargos ont eu besoin d’un tirant d’eau de plus en plus profond, se sont ajoutés au 20e siècle – et surtout à partir de 1950 – les terres d’excavation des travaux d’infrastructure, les gravats de construction (produits eux aussi en quantité d’autant plus grande que le renouvellement du bâti est rapide et les séismes fréquents), puis les déchets.

Carrelage du port d’Ōsaka représentant l’estampe Ōsaka tenpōzan 大坂天保山, issue de la série Lieux fameux de notre pays 本朝名所 de Utagawa Hiroshige 1er 初代歌川広重, vers 1833.

Jusque-là, les déchets étaient entassés tels quels dans des décharges terrestres. À Ōsaka, dans les années 1960, la principale décharge est située sur la zone humide de Tsurumi au nord-est de la ville. Elle a produit un monticule de 40 mètres lui aussi toujours visible aujourd’hui, devenu un parc où affleurent des conduits pour le méthane qui continue à s’échapper du sous-sol

Avec la création de nouveaux terrains artificiels sur la mer, des décharges portuaires sont créées, d’abord sur le même principe élémentaire de déversement quotidien des déchets bruts. À Tōkyō, au début des années 1960, une montagne de déchets s’est ainsi formée sur l’île de Yume no shima (« l’île des rêves »). Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère. En 1965, les mouches infestent l’arrondissement voisin, provoquant une mobilisation des habitant·es et nécessitant l’intervention des forces d’autodéfense – l’épisode est connu sous le nom de « guerre des ordures »

Sur l’île de Yume no shima à Tōkyō, une montagne de déchets se forme dans les années 1960. Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère.

C’est à la même époque qu’apparaissent les premiers projets d’enfouissement des déchets dans des infrastructures maritimes conçues à cette fin. Avec les terre-pleins en déchets, non seulement des déchets sont employés pour combler la baie et fabriquer du territoire, mais combler la baie devient la manière de traiter des flux de déchets en augmentation constante. Une version maritime des « sites d’entreposage finaux (saigo shobunjō) », équivalent japonais des « Centres d’enfouissement techniques » français. L’île de Yumeshima à Ōsaka (autre « île des rêves » homonyme de celle de Tōkyō) et la presqu’île dite « Secteur 7-3 » de la ville voisine de Sakai sont alors les plus vastes sites d’entreposage maritimes du pays. Leur remplissage démarre au début des années 1970, alors qu’au Japon sont promulguées deux lois encadrant d’une part la gestion des déchets et d’autre part les activités industrielles en mer Intérieure de Seto, obligeant à modifier les plans de construction des terre-pleins pour les conformer (étanchéité avec la mer, zonage par catégorie de déchets…)

De nombreux terre-pleins de la zone du port sont fait de déchets, mais pas tous : combler avec des déchets prend du temps (et l’objectif est justement de faire durer la capacité d’accueil des sites), or il arrive qu’il faille aller vite. Plusieurs îles au large de Kōbe sont par exemple issues du programme « De la montagne à la mer (Yama kara umi e) », qui consistait à extraire de la terre et des pierres dans les montagnes voisines de Sanda et à les convoyer sur d’immenses tapis roulants jusqu’à la côte, d’où elles étaient transportées en barge jusqu’aux chantiers maritimes. Quant à l’aéroport du Kansai (plus de 1000 hectares à près de 20m de profondeur), comblé avec des terres apportées depuis trois montagnes de la région et inauguré en 1994, il a été construit si vite que l’affaissement combiné de la structure et du fond alluvial sous-marin oblige à rehausser régulièrement les pistes

Photo du tapis roulant et du poste de chargement du programme « De la montagne à la mer » à Suma, à côté de Kōbe. Photo : Musée des archives de Kōbe/Kōbe shimbun 神戸新聞NEXT.

Du point de vue du métabolisme urbain, c’est-à-dire de l’étude des flux de matière et d’énergie sur le territoire de la ville, la zone du port est donc le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y extrait des sédiments pour les déposer plus loin, on y enfouit les déchets de matières et de marchandises qui, pour beaucoup, y ont un jour transité… L’immense infrastructure qui s’étend en croissant sur 60 km, longtemps support de l’industrie lourde, est en effet lentement gagnée par la logistique et son monde (cargos, containers, grues, entrepôts, routes et camions). C’est dans ce contexte que s’est déployé le Plan Phenix.

La zone du port est le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y enfouit les déchets.

Comment fabriquer une île en déchets : le Plan Phenix 

Le Plan Phenix de la baie d’Ōsaka (Ōsakawan Fenikkusu keikaku), ou Centre Phenix, est une infrastructure multi-site d’entreposage contrôlé des déchets gérée par une entreprise publique, dont la construction et la maintenance sont assurées par des entreprises privées sous contrat. Le projet, élaboré au milieu des années 1970, est approuvé en 1977. La construction des deux premiers terre-pleins, les presqu’îles d’Izumi Ōtsu au sud d’Ōsaka (203 hectares) et d’Amagasaki au nord (103 hectares), démarre en 1982. Ces deux sites, où des déchets ont été enfouis tout au long des années 1990, ont fermé dans les années 2000 et accueillent désormais des entrepôts logistiques ou des événements (concerts, courses de voiture…). Les deux sites d’enfouissement offshore en cours de remplissage sont plus récents : celui de Kōbe réceptionne des déchets depuis 2001 (88 hectares), et Shintō, à Ōsaka, a donc ouvert en 2009.

Comment construit-on un site d’enfouissement en pleine mer ? Prenons le cas de Shintō, où les travaux d’établissement des fondations commencent en 2001. Première étape : l’amélioration du sol (jiban kairyō). Afin de stabiliser le fond marin situé de 13 à 15 mètres de profondeur et éviter un affaissement des couches alluviales anciennes sous le poids de l’infrastructure, on y enfonce d’épais pieux creux que l’on remplit de sable compactémarine construction, abrégé en maricon, par opposition à zenecon, general construction, pour les travaux terrestres)

L’ensemble requiert près de dix ans de travaux. C’est pourquoi ce n’est qu’en 2009 que démarre l’enfouissement des déchets à Shintō, déchets que l’on va progressivement déverser dans l’immense réservoir ainsi créé.

Maquette de la structure de l’île de Shintō (en « coupe ») dans les bureaux de l’entreprise Phenix : les deux vitres bleues sur les côtés représentent la surface de la mer, les rayures jaunes figurent les pieux de sable compacté et les parties grises correspondent aux fondations en pierre, terre et béton. Photo EL.

Les déchets sont convoyés depuis les neuf bases de chargement réparties sur l’ensemble de la baie, d’où les barges font des allers-retours avec Shintō

Lire aussi | Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima・Sophie Houdart (2026)

Les bassins d’enfouissement sont remplis l’un après l’autre. À Shintō, la quantité maximale de déchets pouvant être traitée en une journée est de 6 000 tonnes, soit 600 camions-bennes. Ces quantités peuvent être temporairement relevées lors d’aléas : à la suite du séisme de terre de Kōbe en janvier 1995, les deux îles du Plan Phenix ont par exemple accueilli 2,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires, essentiellement des gravats.

À mesure qu’un bassin se remplit, l’eau de mer qui y est enfermée est évacuée et traitée dans une usine d’épuration flottante

En haut à gauche : les palplanches d’acier émergeant des digues ; en haut à droite, la base de chargement à Kōbe ; en bas à gauche, la station d’épuration des eaux flottante sur l’île de Kōbe ; en bas à droite, le site Phenix d’Amagasaki en 2023 (aménagé depuis). Photos EL.

Dans son contour actuel, le site de Shintō s’étend sur 95 hectares – « environ 24 [fois la taille du stade de baseball de] Kōshien », pour reprendre l’unité de mesure des surfaces de référence dans la région – et est rempli à hauteur de 50%, ce qui laisse environ dix années supplémentaires d’enfouissement avant remplissage. Le site de Kōbe est quant à lui comblé à 85% et sera rempli d’ici à 2028. Sur les deux îles, des extensions dont on voit clairement les contours sur les photos satellite sont en cours de construction (109 hectares pour Shintō, au moins 200 hectares pour Kōbe). Mais le Centre Phenix ne communique pas sur ces extensions à venir pourtant visibles même depuis le port, et ses employé·es éludent les questions sur les extensions. La raison en est que des évolutions de la loi de protection de la mer Intérieure de Seto pourraient entraver la construction de nouveaux terre-pleins – dans une mer qui compte 700 îles naturelles et une quarantaine de terre-pleins artificiels.

Par ailleurs, à l’instar de nombreuses installations de traitement des déchets, le Centre Phenix se visite, communique auprès du public et a même une mascotte. En 2025, ses employé·es ont par exemple participé au tournage d’un clip vidéo qui met en scène des travailleur·ses des centres de tri, incinérateurs et sites d’enfouissement de la région d’Ōsaka, détournant une chanson du groupe à succès AKB48 afin d’en faire une « Version installations de traitement des déchets [dans la région du] Kansai » (ci-dessous). On peut y voir plusieurs installations Phenix : les bases de chargement, les sites d’enfouissement ou les usines flottantes de traitement de l’eau.

Évoquant davantage un poussin mignon qu’un oiseau mythique, la mascotte du Centre Phenix est donc l’emblème d’un plan de recyclage géant : « les déchets renaissent sous la forme de territoire (gomi ga tsuchi ni yomigaeru) ». On peut cependant demander, à la suite de l’écrivaine Lucie Taïeb à propos de la décharge de Freshkills à New-York : s’agit-il vraiment de « recycler la terre » ?

Fenikkusu-chan, la mascotte du Centre Phenix.

Que veut dire « améliorer l’environnement » ?

Lorsque, de retour en France, je parlais des îles en déchets de la baie d’Ōsaka, la réaction de mes interlocuteur·ices était de les percevoir non pas comme du recyclage ou comme une « renaissance », mais comme une aberration écologique. Ne fuient-elles pas, polluant l’eau ? Ne vont-elles pas se rompre et se répandre dans la mer au prochain séisme ? La réponse rapide à ces questions est « non » : on ne peut exclure des fuites, mais en vertu de la loi déjà mentionnée sur la mer Intérieure de Seto, qui porte essentiellement sur la qualité de l’eau, il y a trop de contrôles pour laisser échapper des pollutions graves

Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.

Cela ne veut pas dire que les îles du Centre Phenix ne posent aucun problème écologique : elles en posent. 

D’abord non pas tant comme site d’enfouissement que comme terre-pleins construits dans la baie. Ainsi que l’explique le professeur Nabeshima Yasunobu, chercheur retraité du département des ressources halieutiques de la préfecture d’Ōsaka, les terre-pleins du front de mer, en plus d’ensevelir les fonds marins, ont causé leur asphyxie en immobilisant les sédiments pollués charriés par les fleuves et en faisant obstacle aux courants de la baie, ou en les inversantaoshio) » dues à l’asphyxie, qui ont succédé aux « marées rouges (akashio) » causées par la pollution, les empêchent de se reconstituer. « Il aurait fallu interdire les terre-pleins », soutient Nabeshima, qui est encore aujourd’hui sidéré que la population tout entière se soit laissée séparer de la mer et de la pêche par le port industriel. « Mais c’est ainsi : à l’époque de la Haute croissance [1955-1973], tout le monde s’est résigné ». Les terre-pleins du Centre Phenix affectent donc l’écosystème, nonobstant leur programme dit de « Conservation des habitats marins », basé sur des digues sous-marines inclinées plantées d’algues et mené avec des scientifiques et l’ONG Blue Ocean. Nabeshima, qui en fait lui-même partie, déplore ce pis-aller, qui relève à ses yeux du pur greenwashing (un terme employé tel quel en japonais). Rien que pour cela, le « Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka » porte mal son nom car il n’améliore pas la baie mais la détériore.

Quant au Plan Phenix en tant que site d’enfouissement des déchets, il oblige à étendre l’analyse environnementale à la chaîne des déchets : considéré seul, il semble se dérober.  

Que les déchets soient massivement enfouis pour devenir du territoire n’est pas nouveau et on trouve partout dans le monde des villes en partie construites sur des détritus du passé. Mais le Plan Phenix date d’une époque bien particulière, les années 1970-1980, où dans de nombreux pays industriels, on passe d’un paradigme de l’abandon basé sur la décharge (on empile les déchets tels quels) à un paradigme de la gestion basé sur des techniques de « traitement », notamment l’incinération et l’enfouissement

Outre que la gestion technique des déchets est elle-même à l’origine de graves cas de pollution (notamment à la dioxine

Les terre-plein en déchets ont permis d’absorber l’explosion des déchets du secteur du BTP et de la production d’artefacts, et même de la “valoriser” en produisant du territoire.

Les rares opposant·es au Plan Phenix qui se sont mobilisé·es à Ōsaka dans les années 1990 l’avaient bien compris. Parmi eux, l’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka écrivait : « Avec des îles en déchets, tout ce que vous ferez pour réduire les déchets sera vain : à quoi bon réduire quand on peut remplir de tels volumes ? Les terre-pleins passent pour une solution mais ils sont l’obstacle suprême au problème des déchets

Lire aussi | L’écologie de M. Propre・Baptiste Monsaingeon (2019)

Aspirer les déchets, aspirer l’attention

Je disais plus haut que ma découverte du Plan Phenix est venue bouleverser l’expérience des déchets que j’avais jusque-là. Au Japon, l’importance accordée aux déchets dans la vie courante donne l’impression d’une véritable culture de la gestion des déchets. Mon enquête, suscitée par les îles en déchets de la baie, a d’abord confirmé cette impression. Alors que je découvrais, fascinée, les installations de traitement des déchets de la région, je constatais que toutes sont équipées pour recevoir du public – près de la moitié des Japonais·es en visitent au moins une au cours de leur vie

L’incinérateur de boues d’épuration (à gauche) et l’incinérateur de déchets solides (à droite) de l’île de Maishima à Ōsaka (une île elle aussi faite de déchets) se visitent autant pour les bâtiments que pour leurs techniques de traitement. Les deux installations ont été conçues par l’architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser (1928-2000), connu pour son engagement écologiste et pour ses bâtiments plantés d’arbres. Photo EL.

Si le Plan Phenix m’a d’abord semblé si différent de ce petit monde des déchets devenu familier, c’est en raison de son ampleur. Dès lors qu’il s’agit de remplir la mer, de fabriquer du territoire et de refaçonner la baie, on ne peut plus se raconter que la gestion des déchets se résout avec du tri et des installations bien conçues. À mesure que j’explorais le Plan Phenix, cet écart s’atténua toutefois, et finit par disparaître : la raison en est que la communication de l’entreprise Phenix est elle aussi fondée sur cette même culture de la gestion des déchets du quotidien. Les bulletins Ilandfill publiés par l’entreprise ou les événements qu’elle organise promeuvent le ramassage citoyen des déchets ou les notions désormais bien connues de zéro déchet, d’upcycling, ou de « 5R » (acronyme pour « Refuser, Réduire, Réutiliser, Recycler et Rendre à la terre »). L’écart initial avait donc laissé la place à un continuum, celui des petits gestes individuels (bien ranger nos déchets), mais surtout celui de la gestion. C’est en effet le corolaire d’une culture du déchet largement partagée : elle enferme l’attention non seulement sur la gestion des déchets déjà là, mais aussi sur les seuls déchets à portée de gestion des citoyens : les déchets domestiques. Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.

Que se passe-t-il quand on regarde la littérature sur les déchets et sur les flux métaboliques ? « Apparaissent alors les 98,5% de déchets restants, cette masse incommensurable et toxique produite par nos industries », comme l’écrit Lucie Taïeb dans Freshkills

Lire aussi | Accumuler de la matière, laisser des traces・Nelo Magalhães (2019)

Que la gestion des déchets encourage systémiquement leur production et empêche leur réduction, et que la question des déchets soit polarisée sur la sphère domestique en laissant dans l’ombre la production détritique industrielle, ce sont là deux constats classiques pour les rudologues, ainsi qu’on appelle les spécialistes des déchets. Des constats si massifs que l’on bute sur eux sans pouvoir les dépasser. Pourtant, étrangement, une fois le vertige initial atténué, j’ai fini par m’y habituer, à ces constats. Peut-être parce que, dans mon exploration du Plan Phenix, j’ai trouvé je crois plus vertigineux encore : les projections d’aménagement des deux îles offshore d’Ōsaka et de Kōbe. Pour celle-ci, un dessin sur le site de la mairie figure l’île étendue et couverte de piles de containers ; pour Shintō à Ōsaka, une carte prospective de la zone du port indique plus de 80 hectares terminaux à containers. Ces territoires en déchets sont donc dévolus au transport de marchandises. Celles-ci étant amenées à devenir des déchets, la boucle est bouclée – et perpétuée.

Carte prospective du port d’Ōsaka parue en 2006, c’est-à-dire avant l’ouverture du site de Shintō, qui prévoit un triplement de la surface de l’île et sa connexion par la route à l’île de Yumeshima. Bureau du Centre Phenix.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange. Un projet qui entérine la production de masse et la croissance, précisément ce qu’il faudrait cesser pour diminuer les déchets. « L’obstacle suprême au problème des déchets » n’est-il pas là, dans ce monde de la logistique en constante expansion ? Plus encore que les sites du Plan Phenix, les ports à containers permettent et alimentent ce qu’on pourrait appeler une « chaîne détrimentale »au détriment de : de l’environnement, des milieux de vie, des humains et du vivant. Pour finir en détritus.

Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange.

Les sternes

Retour sur l’île de Shintō.

Tous les jours à 17 heures, les employé·es du Centre Phenix repartent en bateau vers la ville, ne laissant derrière eux que le ronron des moteurs de l’usine de traitement de l’eau, entièrement automatisée. D’avril à juillet, un bruissement émane pourtant des terrains caillouteux qui bordent les bassins d’enfouissement. C’est celui des milliers de sternes naines (Sternula albifrons), une espèce d’oiseau maritime classée vulnérable au Japon.

Pendant plus de vingt ans, les sternes nichaient non loin de là, sur les terrains alors délaissés de l’île voisine de Yumeshima. Pour ces migratrices qui viennent nicher dans le sable ou les cailloux après avoir fait des milliers de kilomètres d’une traite depuis l’Australie le long de la voie migratoire austral-asiatique, la baie d’Ōsaka fait partie depuis toujours des habitats parfaits : une énorme zone humide faite d’estrans et de deltas. Du moins jusqu’à l’artificialisation du 20e siècle, qui s’est d’autant plus acharnée sur les zones humides du monde entier que la plupart sont sur des estuaires devenus entre temps des mégapoles. Alors, pour les sternes, qui nichent à même le sol, tout terrain caillouteux est bon à prendre, même celui des terre-pleins en déchets. Délogées de celui de Yumeshima par des chantiers dans les années 2020, c’est sur les terrains tout neufs de Shintō qu’elles sont venues s’établir.

Un lieu de repli propice : aucun humain la nuit, et pas de chat comme à Yumeshima où ils sont venus par la route. Si bien que, d’après l’ornithologue Moriya Toshifumi et son groupe de recherche sur les oiseaux de rivage, les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Une journaliste était cependant venue en 2023, accompagnant l’équipe du parc ornithologique de Nankō, dans le port d’Ōsaka. Elle avait filmé les sternes nichant à Shintō pour un épisode de « Darwin est là ! (Dāuin ga kita) », une émission populaire diffusée sur la chaîne de télé NHK.

Durant les mois où les sternes sont là, le Centre Phenix fait dévier les trajets des camions afin qu’ils n’approchent pas des zones de nichée. L’entreprise coopère également à l’organisation d’enquêtes avec les membres de la Branche d’Ōsaka de l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima (deux collectifs dont je suis membre). Sur la base des données récoltées, on a estimé le nombre de sternes à 2500 en 2023 puis à plus de 5000 en 2025. Mais le Centre Phenix ne souhaite pas rendre l’information publique : même si le site est connu jusqu’au Ministère de l’environnement, consigne est donnée de ne pas avertir les journalistes. Une posture bien comprise par les associations de protection de la nature, s’agissant d’une situation advenue sur le site d’une entreprise dont l’activité n’est pas d’accueillir des oiseaux, ni de les protéger. Abriter officiellement une population d’oiseaux classés sur liste rouge des espèces menacées ne va en effet pas sans contraintes

Les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.

Lorsque Shintō sera plein et transformé en terrain, l’entreprise Phenix cèdera l’île au Bureau du port d’Ōsaka. Plutôt qu’un énième méga-port à container, ne peut-on pas y aménager un sanctuaire pour les oiseaux ? Un parc comme les îles en déchet de Tōkyō

Restera-t-il seulement des sternes ?


Cet article est le troisième volet d’une série sur la baie d’Ōsaka. Déja parus dans Terrestres : Voitures volantes et vieux rêves capitalistes (juillet 2024) et Perdre les oiseaux (octobre 2024).

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
08.04.2026 à 18:09

L’hypothèse Gaïa est-elle féministe ?

Frédéric Keck

Texte intégral (3015 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

À propos des livres de Jeanne Etelain, Zones. Terre, sexes et science-fiction et d’Étienne Miqueu, Symbiose. Essai sur nos vies ensemble, tous deux parus en 2025 dans la collection « Terra incognita » des éditions Flammarion.


L’hypothèse Gaïa, popularisée en France par le livre de Bruno Latour, Face à Gaïa, publié en 2015, a été formulée en 1974 par le géochimiste anglais James Lovelock (1919-2022) et la microbiologiste nord-américaine Lynn Margulis (1938-2011). Selon cette hypothèse, la régulation de la température de la planète Terre s’explique par l’action des micro-organismes qui composent son atmosphère depuis l’apparition des bactéries aérobies. Dans un livre importantspacecraft ship) qu’il serait possible de piloter si l’on en connaît les règles. Les mouvements New Age ont repris cette figure venue de la Grèce archaïque pour inventer de nouvelles pratiques de soin de la Terre, sans voir que la conception de Lovelock est patriarcale au sens où elle repose sur l’autorité du pilote à l’intérieur du « système Terre ».

Deux ouvrages récents, publiés en 2025 dans la collection « Terra incognita » chez Flammarion, permettent de mieux comprendre la pensée de la co-autrice de l’hypothèse Gaïa, Lynn Margulis, et d’interroger la singularité de sa conception du vivant. Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe. Elle a en effet formulé l’hypothèse de la formation sur Terre il y a 2,5 milliards d’années des bactéries aérobies (ou cyanobactéries), dont nous consommons les déchets sous forme d’oxygène, et qui causèrent la mort des organismes pour lesquels l’oxygène est toxique. « Gaïa is a tough bitch », déclara-t-elle en 1995

Lire aussi | Gaïa face à la théologie・Clément Layer (2020)

Le livre d’Étienne Miqueu replace les travaux de Margulis dans l’histoire des sciences de la vie autour du concept de symbiose, tandis que celui de Jeanne Etelain les relie au croisement entre la science-fiction, la psychanalyse des zones érogènes et la géographie des zones critiques. Ces deux livres mobilisent des concepts philosophiques et anthropologiques pour situer Gaïa dans la modernité, notamment ceux d’analogisme et de perspectivisme. Selon eux, l’hypothèse Gaïa est une transformation dans le régime de visibilité des modernes, c’est-à-dire dans la façon dont les modernes voient leurs rapports avec les autres êtres vivants, plutôt qu’un retour à une divinité archaïque.

La lecture des textes de Lynn Margulis permet de contraster une perspective féministe et microbiologique sur Gaïa avec une perspective plus marquée par une forme de géo-ingénierie patriarcale, comme celle de James Lovelock, parce qu’elle offre une possibilité de voir autrement les rapports entre la partie et le Tout que dans le modèle du « pilote en son navire ». S’il est vrai que nous sommes en Gaïa autant que nous sommes « face à elle », selon le titre du livre de Bruno Latour, c’est que nos actions individuelles s’inscrivent dans l’ensemble des actions qui rendent la Terre plus ou moins habitable. Comment penser cette forme paradoxale de participation, dans laquelle ce que nous faisons est vu à travers l’ensemble des actions qui le rendent possible ?

Lynn Margulis ne voyait pas dans Gaïa une divinité qui nous entoure mais une marâtre imprévisible issue d’une catastrophe.

Lynn Margulis, 1984. Wikimedia.

Les deux livres y répondent en croisant les apports de l’histoire des sciences, de l’anthropologie et de la philosophie. La relation d’englobement entre les cellules que Margulis observe au microscope s’inscrit dans une révolution du regard qui rompt selon Miqueu avec la vision du monde de la Renaissance, qu’il qualifie en reprenant à Philippe Descola le terme d’analogisme. Au contraire, Etelain reprend à Eduardo Viveiros de Castro le terme de perspectivisme pour décrire la symbiose comme un point de vue sur un point de vue. Nous chercherons à expliciter dans ce compte-rendu la réponse que donnent ces deux livres à la question suivante : que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

En 1966, Lynn Margulis publia un article intitulé « L’origine des cellules eucaryotes », qui fut rejeté par une cinquantaine de revues scientifiques et qui est aujourd’hui considéré comme une rupture majeure dans la biologie moderne

Que serait une conception féministe de la participation à Gaïa ? Autrement dit, que signifie voir les relations entre les vivants à travers Gaïa, et qu’est-ce que cela produit en termes d’organisation politique ?

Merci de votre abonnement !

Étienne Miqueu souligne que les travaux de Lynn Margulis s’inscrivent dans un ensemble de réflexions sur la « symbiose » au sein des sciences de la vie. Le terme est forgé par le botaniste allemand Heinrich Anton de Bary en 1879 pour qualifier la formation des lichens observables sur les arbres, qui résultent de l’interaction entre une algue et un champignon

Cette nouvelle conception des relations entre les êtres vivants est liée, selon Étienne Miqueu, à une révolution dans les techniques du visible introduite par le microscope. Le livre de Lynn Margulis et Dorion Sagan intitulé Microcosmos, publié en 1987, s’inscrit dans le sillage du livre de Robert Hooke, Micrographia, publié en 1665, où le dessin est utilisé pour faire voir les petits êtres observés à travers une lentille

Image Bioscience image library. Unsplash.

Pour décrire ce nouveau regard sur le vivant, Étienne Miqueu reprend à Philippe Descola le concept d’analogisme : dans Par-delà nature et culture, l’anthropologue définit ainsi une conception du monde dans laquelle les êtres sont liés par des réseaux de correspondances, et prend pour exemple les cosmologies de la Chine classique, de l’Amérique inca ou aztèque et de l’Europe de la Renaissance. Cette référence permet à Miqueu d’analyser le concept de symbiose comme une « chimère », au sens où Descola emploie ce terme pour qualifier des hybridations entre des ontologies différentes

Il y a cependant un aspect de l’analogisme qui nous éloigne d’une approche féministe de Gaïa. Miqueu semble mal à l’aise avec la réflexion de Margulis sur ce qu’elle appelle « l’holocauste des cyanobactéries ». Le fait que l’oxygénation de la Terre ait constitué une catastrophe pour un grand nombre de bactéries anaérobies lui permet d’imaginer la fin de la vie sur cette Terre et le réensemencement d’autres planètes

Les vivants, enchevêtrés les uns dans les autres en symbioses co-évolutives, se catalysent parfois dans de grandes crises sacrificielles pour recommencer un nouvel ordre du monde.

Le livre de Jeanne Etelain, Zones, se termine là où commence celui d’Étienne Miqueu : le concept de Gaïa développé par Lynn Margulis. Mais ce livre me semble plus à même de dégager la portée féministe de la révolution du regard proposée par Margulis. Étienne Miqueu évite cette question en replaçant les travaux de Margulis à la suite d’autres auteurs qui ont forgé le concept de symbiose. Il s’inquiète de sa conception de l’« holocauste des cyanobactéries » sans toutefois se donner les moyens de la critiquer : il reste en effet pris dans un éloge de l’émerveillement, affect caractéristique des sociétés analogistes, autant que de l’effroi, puisque, dans nombre de cosmologies analogistes, nos corps et nos destins dépendent de forces totales qui sont hors de portée. C’est seulement en faisant un détour par les sociétés animistes que l’on peut éviter le face-à-face morbide avec la « chimère » que nous propose Étienne Miqueu. Pour continuer la métaphore de la chimère, Miqueu nous donne à voir le visage de Médée – femme au visage de serpent dans la mythologie grecque – quand Etelain nous fait voir ce qu’elle fait en tant que femme dans un agencement de vivants.

Dans Zones. Terre, sexes et science-fiction, Jeanne Etelain arrive à la question du féminisme de façon stratégique à partir d’une enquête philosophique sur les usages du concept de zone dans les pratiques contemporaines. Elle part des « zones économiques spéciales », inventées par le capitalisme pour contourner les règles juridiques, et va jusqu’aux « zones à défendre », qui en contestent les dégâts écologiques, en passant par la Zone de Paris au 19e siècle et par un film d’Andreï Tarkovsky intitulé Stalker (1979). La zone, dans ces différentes occurrences, c’est une partie de l’espace qui fait une différence par rapport au tout de l’étendue spatiale, selon une conception de la différence comme multiplicité qualitative que Jeanne Etelain reprend à Henri Bergson et Gilles Deleuze. La zone est à la fois partielle et partiale, au sens où elle affiche son caractère de partie non-totalisable dans une entité statique pour prendre part à une action en train de se faire

Image National cancer institute, Unsplash.

Jeanne Etelain se tourne cependant moins vers la microbiologie que vers la psychanalyse, pour penser la zone à partir du concept de « zone érogène ». Ce concept a été forgé par Sigmund Freud pour décrire la différenciation de la sexualité à partir de sensations indifférenciées, puis repensé par Jacques Lacan à travers l’articulation topologique du réel, du symbolique et de l’imaginaire. En s’appuyant sur les travaux de Luce Irigaray, Jeanne Etelain propose une critique féministe de la psychanalyse en pensant cette différenciation à partir des lèvres comme forme originaire du toucher. Les lèvres, dans la lecture d’Irigaray par Etelain, sont « partielles » : « ce sont des parties sans unité qui ne peuvent être intégrées dans un Tout

Cette critique féministe de la psychanalyse permet, de façon inattendue, d’éclairer la formation du concept de zone critique dans les sciences du système Terre. Jeanne Etelain rappelle que la notion de zone apparaît dans la cosmographie antique pour décrire l’espace en fonction de l’ensoleillement, ce qui fait écho à ses yeux avec les analyses contemporaines sur l’habitabilité de la Terre puisqu’il s’agit de classer les zones de la Terre en fonction de la possibilité qu’elles offrent aux humains d’y habiter. L’autrice montre que l’invention de la longitude est liée à la conception moderne de l’espace comme terre à explorer, puisqu’elle n’est pas définie par l’ensoleillement comme la latitude, mais de façon abstraite comme un simple calcul de position. La notion de zone critique permet alors de réintroduire dans la géographie et la géologie la question de l’habitabilité, en étudiant les flux de matière et d’énergie qui maintiennent la surface de la Terre dans un gradient de température compatible avec la vie humaine, c’est-à-dire qui permettent aux différents vivants de co-évoluer sur cette planète. Jeanne Etelain redéfinit ainsi à la suite de Donna Haraway le concept de « respons(h)abilité » : « la capacité non seulement de rendre des comptes pour les conséquences de nos actions, mais aussi de répondre adéquatement aux actions des autres avec lesquels nous sommes pris dans des relations de devenir-avec »

Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points.

La référence à Haraway permet à Etelain de tenir jusqu’au bout une position perspectiviste sur Gaïa sans aller jusqu’à l’analogisme, vers lequel tend Margulis selon Miqueu. Dire que nous sommes responsables de l’habitabilité de Gaïa, c’est tenir en un point de la planète – une zone critique, comme le disent les sciences du système Terre – pour composer graduellement un savoir sur le Tout ; c’est raconter l’histoire de ce point pour en imaginer des futures possibles en connexion avec d’autres points. Au contraire, le microscope donne à Margulis un point de vue englobant, puisqu’elle lui permet de relier la catastrophe de l’oxygénation passée à d’autres catastrophes à venir. Mais ce point de vue englobant risque d’être décourageant dans sa façon de passer de la partie au tout, alors qu’un point de vue stratégique comme celui qu’offre le perspectivisme donne plus de vigueur pour connecter les parties les unes aux autres de point en point.

Lichen Cladonia portentosa. Wikimedia.

Pour faire comprendre la portée de cette analyse, prenons la pandémie de Covid – un événement que nous tendons à oublier car il nous a traumatisés, mais qui détermine profondément l’ontologie de notre temps. Selon un regard microbiologique, ce phénomène historique est causé par l’entrée dans des organismes humains d’un virus qui circulait chez les chauves-souris, causant un mécanisme de panique immunitaire appelé « tempête de cytokines ». Une telle analyse conduit à penser que la globalisation perturbe les équilibres symbiotiques de la planète, et à proposer de conserver des écosystèmes stables en séparant nettement les humains et les animaux. C’est la proposition d’Andreas Malm dans Le chauve-souris et le capital, qui actualise la thèse léniniste de la dictature du prolétariat dans un hybride de naturalisme et de holisme : il sépare la nature et la société en prenant un point de vue qui détermine l’ensemble des composants du monde

Lire aussi | Politique des zoonoses : vivre avec les animaux au temps des virus pandémiques・Frédéric Keck (2025)

Selon un regard féministe qui prolongerait à la fois les thèses de Margulis et la lecture qu’en fait Etelain, la pandémie de Covid conduit au contraire à retrouver en soi les capacités d’une chauve-souris : mammifère volant, capable de vivre très longtemps en gardant auprès de soi sa progéniture, ayant développé des résistances immunitaires très fortes pour s’adapter à la vie en colonies multi-espèces, se déplaçant rapidement pour occuper de nouvelles niches écologiques lorsque ses habitats sont détruits. Le point de vue d’une chauve-souris est une perspective féministe sur l’habitabilité de la Terre car elle est non-totalisable : nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce que peut une chauve-souris, mais nous pouvons imaginer ce que serait habiter la Terre en prenant son point de vue. Participer à Gaïa, en ce sens, ce n’est pas lui faire face comme une chimère, mais agir et penser en elle à travers une multiplicité de points de vue. On sait peu de choses sur la vie sexuelle des chauves-souris, mais cela n’empêche pas de prendre leur perspective, et d’imaginer qu’elle serait féministe.

Image principale : Bioscience image library sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
31.03.2026 à 14:58

Le socialisme après l’IA

Evgeny Morozov

Texte intégral (6422 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Il y a quelques semaines, l’historien des techniques Guillaume Carnino pointait dans un article très documenté les limites d’une proposition de planification écologique venant de la gauche mélenchoniste. Il rappelait l’énorme matérialité du numérique, la puissance d’inertie des systèmes techniques et l’importance de l’histoire de l’industrialisation, dont la connaissance peut éviter de propager des représentations erronées sur la nature des changements colossaux à entreprendre.

Dans le sillage de ce débat, nous publions ce texte d’Evgeny Morozov, chercheur américain d’origine biélorusse, spécialiste du progrès technique et du numérique et de leurs implications politiques et sociales, connu notamment pour sa notion de « technosolutionnisme ».

Pour une part, ce texte poursuit l’analyse technocritique déployée par Carnino et Terrestres en montrant que la pensée socialiste se leurre en considérant la technologie comme un instrument neutre qui pourrait servir le « bien commun », une fois débarrassé des rapports de production capitalistes. La critique de Morozov est complémentaire au sens où elle formule d’autres arguments et ouvre encore davantage l’espace des problèmes que des mondes post-capitalistes auront à résoudre. Cependant, un aspect essentiel de cet article le fait diverger des analyses que nous publions régulièrement : Morozov passe sous silence la participation active des promoteurs de l’IA a l’écocide ainsi que l’énorme infrastructure qu’elle requiert.

Comme l’indique le chercheur Félix Tréguer dans un commentaire sur cet article de Morozov, « l’IA est fétichisée comme le véhicule idéal pour la fabrication de mondes socialistes – “expérimentation, découverte, le pouvoir de faire des mondes à partir d’idées” dont la médiation est désormais faite par le biais de cette technologie puissante. Le marché est fini, l’IA distribuée prend le relai – mais une nuance prométhéenne persiste. »

Alors que Morozov part d’un regard technocritique sur un courant du socialisme contemporain, son propos tombe ensuite sous le coup de cette même critique dès lors qu’il envisage une IA coupée de sa base matérielle, énergétique et infrastructurelle. Notre culture serait-elle si fondamentalement pro-technologie et habitée par l’idée que les sciences et les techniques permettent de nous arracher à la terre et à ses limites, que nous avons encore du mal à chausser durablement des lunettes technocritiques à même d’analyser le monde dans sa matérialité ?

Evgeny Morozov est le fondateur et éditeur de la plateforme The Syllabus et l’auteur de The Net Delusion : How Not to Liberate the World (non traduit)Pour tout résoudre, cliquez ici – L’aberration du solutionnisme technologique (Fyp éditions, 2014) ; ainsi que de Santiago Boys : les ingénieurs utopistes face aux Big Techs et aux agences d’espionnage (éditions Divergence, 2024).

Cet article est paru en décembre 2025 dans la revue The Ideas Letter sous le titre « Socialism after IA ». Traduction : Coby-Rae Crosbie.


L’intelligence artificielle a suscité une curiosité populaire rare. Non seulement auprès de ses investisseurs et fondateurs, mais également auprès de celles et ceux qui ouvrent leurs navigateurs, rédigent une question, et se sentent comme si quelque chose, de l’autre côté, réfléchissait avec elles et eux – aussi erronée que soit cette impression. Cette phénoménologie est importante. Quoi qu’on pense du battage médiatique, des fantasmes ou du tableau de capitalisation d’OpenAI, l’IA s’annonce comme une technologie aux limites poreuses, dont les utilités sont découvertes après son déploiement et dont les effets secondaires apparaissent là où personne ne les avaient envisagés. « Générative » n’est pas seulement un terme de marketing : il désigne une instabilité réelle.

Pour les socialistes, cette instabilité présente un défi spécifique. Et leurs réflexes sont bien connus : réguler les plateformes, taxer les profits, nationaliser les entreprises dominantes, brancher leurs modèles dans un système de planification centralisée. Mais si le socialisme veut être autre chose qu’un capitalisme avec une interface embellie – c’est-à-dire s’il est réellement un projet collectif de reconstruction de la vie matérielle, et pas seulement une redistribution de ses fruits -, il doit répondre à une question plus complexe : peut-il offrir une meilleure façon de vivre que le capitalisme avec cette technologie ? Peut-il proposer un mode de vie distinct, qui vaille la peine d’être désiré, plutôt qu’une simple répartition plus équitable de ce que le capital a déjà créé ?

Une fois la question posée de cette manière, quelque chose de gênant apparaît. Pour une tradition obsédée par l’optimisation des forces productives, le socialisme s’est montré étonnamment prompt à mettre certaines d’entre elles à l’écart sur le plan politique. Le socialisme traite la technologie comme un outil neutre à intégrer à de meilleures institutions – une fois que celles-ci existeront. Prenons les chemins de fer, les centrales nucléaires ou les modèles linguistiques : si le capitalisme en fait mésusage, le socialisme promet d’enfin les réorienter vers le bien commun. La véritable question, cependant, c’est de savoir si même la théorie socialiste récente la plus ambitieuse échappe à cette limite… ou si elle ne fait que reconduire la neutralité, en se contentant d’y ajouter de la sophistication.

Merci de votre abonnement !

I. 

La proposition d’Aaron Benanav pour une « économie à critères multiples », développée dans deux longs essais publiés dans la New Left Review, propose un cas d’école

Benanav veut une démocratie économique qui prend en compte, dès le départ, des objectifs multiples et incommensurables. La durabilité écologique, la qualité de travail, le temps libre et les services sociaux sont traités comme des biens distincts qui ne peuvent pas être compressés dans un seul indice. L’équilibre entre eux est composé et recomposé à travers des choix politiques explicites, plutôt que découverts par un marché ou un algorithme centralisé.

Pour ce faire, il propose un système bimonétaire. Chaque individu recevrait des crédits non-échangeables pour leur consommation personnelle, ainsi qu’un revenu de base ; les entreprises et les organismes publics échangeraient en « points » qui ne pourraient qu’être utilisés pour l’investissement et la production. L’investissement ne proviendrait plus de profits retenus, mais des « Conseils d’Investissements » démocratiquement gouvernés, qui alloueraient des points aux projets selon plusieurs critères.

Test de composants électriques dans les années 1950 aux États-Unis, alors que le Bureau du recensement passait du traitement mécanique par cartes perforées à l’utilisation d’ordinateurs fonctionnant avec des bandes magnétiques. Wikimedia.

Dans ce modèle, la coordination serait assurée par des conseils régionaux de travailleur·euses, consommateur·ices, de représentant·es communautaires et d’expert·es techniques. Ces conseils seraient aidés par une « Matrice de Données », un système statique de modélisation, gouverné démocratiquement, qui suivrait les flux, cartographierait les limites écologiques et sociales et rendrait visibles les compromis : si nous décarbonons à telle vitesse, construisons tel nombre de maisons, écourtons la semaine de travail de tant d’heures, voici ce qui s’ensuivrait. Les marchés persisteraient, mais perdraient leur logique de profit. Les entreprises ne pourraient ni accumuler de gains, ni décider de la direction de l’économie à long terme ; elles seraient en concurrence sur des critères démocratiquement choisis, non en fonction des rendements versés à des actionnaires privés. Des « Associations Techniques » organiseraient le travail, la formation et l’expertise à travers les secteurs.

Benanav insiste sur le fait que les valeurs ne sont pas fixées. S’appuyant sur le savant et penseur autrichien Otto Neurath, l’américain pragmatiste John Dewey et d’autres, il explique que les priorités évolueraient au travers des désaccords, de l’apprentissage et de l’expérience. En fonction des évènements, les plans devraient être révisés, les critères ajustés et les institutions reconstruites. Le socialisme, dans sa vision, est intrinsèquement expérimental. Il va jusqu’à façonner un « Secteur Libre », financé publiquement, pour que les artistes, les mouvements sociaux et les associations puissent explorer de nouveaux modes de vie et de valeurs, se servant de leurs innovations pour nourrir en retour les critères officiels.

Pour une vision post-capitaliste des institutions, cette proposition est exceptionnellement détaillée. Mais elle repose sur une supposition : que les échecs historiques du socialisme étaient des échecs de procédure – trop peu de démocratie, avec des critères trop simplistes. Et si le problème était plus profond ? Insérez une technologie aussi instable que l’IA dans l’architecture soigneusement dessinée de Benanav et aucune procédure démocratique ne pourrait effacer les failles qui apparaitraient alors.  

Lire aussi | “Chat GPT, c’est juste un outil !” Les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

II. 

La difficulté ne réside pas dans un schéma particulier ; elle est structurelle. La pensée socialiste s’est organisée autour d’une série de dichotomies – les forces productives contre rapports de production, base contre superstructure, moyens contre fins – et dans chaque cas elle aura placé la technologie sur le côté neutre et utilitaire : du côté des tapis roulants, des centrales nucléaires, des modèles de langage. Sous le capitalisme, la mauvaise classe détourne cette machinerie à ses propres fins ; sous le socialisme, cette même machinerie est redirigée à des objectifs meilleurs.

Une riche tradition critique, souvent dans des champs adjacents à celui du socialisme, rejette la thèse de la neutralité. Marcuse a montré que la domination est intrinsèque à la technologie et ne se contenterait pas simplement de la servir

La pensée socialiste a placé la technologie sur le côté neutre et utilitaire : du côté des tapis roulants, des centrales nucléaires, des modèles de langage.

Mais ces idées finissent toujours comme des théories de restructuration du travail, ou de la procédure démocratique : comment restructurer le travail, comment ouvrir les décisions techniques à la participation. Elles transforment rarement l’imagination macro-institutionnelle qui ancrerait le socialisme comme une alternative systémique à grande échelle au capitalisme, plutôt que comme une simple alternative réformiste et procédurale. Quand les socialistes conçoivent des économies entières, la technologie redevient un matériel dont une autre classe saura mieux se servir. Benanav, en dépit de toute sa sophistication, travaille à l’intérieur de ce modèle : le « Demos » et le Conseil d’Investissement déterminent les critères, les entreprises et l’Association Technique les appliquent ; les technologies sont des instruments.

L’IA ne correspond pas complètement à ce modèle. Cela rend plus difficile le report de « la question concernant la technologie » – pour utiliser la phrase de Heidegger dans un registre qu’il n’aurait pas reconnu – et plus difficile à y échapper. Un GML (Grand Modèle de Langage) formé sur des textes plagiés bon marchés, calibré pour être le plus plausible possible et restreint par accès payant, ne saurait se réduire à de la statistique à grande échelle. C’est l’expression matérielle d’un monde spécifique : délais du capital-risque, marchés publicitaires, extraction de données, arbitrage de propriété intellectuelle. L’interface stylisée comme celle d’une conversation, qui donne l’impression que le modèle est un·e interlocuteur·ice plutôt qu’une bibliothèque, est le produit d’un choix conçu pour encourager certains types d’usage ainsi qu’une sensation de proximité. Les couches de sécurité encodent une conception particulière de ce qu’il est possible de dire, de ce qui est poli ou de ce qui est risqué.

Igor Saikin sur Unsplash.

Un tel système ne se contente pas de répondre aux relations sociales existantes ; il les cristallise et les alimente en retour, les présentant comme allant de soi. Même les définitions dominantes de l’IA – comme des modèles fermés destinés à un usage général et hébergés dans des centres de données éloignés, auxquels on accède via des conversations en temps réel (chat) – condensent une série de choix capitalistes concernant l’échelle, la propriété, l’opacité et la dépendance de l’utilisateur·ice.

Maintenant, imaginons un futur dans lequel un Conseil d’Investissement à critères multiples, sous pression pour éviter les biais cognitifs et la désinformation, impose aux systèmes d’IA d’être équitables selon des métriques décidées, de respecter la vie privée, de minimiser leur consommation énergétique et de favoriser le bien-être. Appelons cette IA « l’IA woke par mandat démocratique » : une infrastructure dont le contenu généré serait correct, diversifié et équilibré. Même ainsi, on a toujours l’impression que sa construction nous dépasse. Les modifications maladroites encodées à la main pour inclure un semblant d’impartialité aux générateurs d’image existants – et ainsi « encoder » la diversité – nous en ont donné un avant-goût

Lire aussi | Cyber et libertaires : l’alliance des contraires ?・Sébastien Broca (2025)

C’est ici que la séparation nette que fait Benanav entre une économie qui exécute et des sphères qui décident devient coûteuse. Dans son schéma, les valeurs proviennent du dehors de la production – d’une délibération démocratique ou du Secteur Libre – et sont ensuite appliquées à la technologie au travers de Conseils d’Investissement ou d’autres organismes de contrôle. Mais l’IA expose une circularité que les procédures démocratiques, aussi nombreuses qu’elles soient, ne pourront résoudre : les valeurs que l’on utiliserait pour gouverner ces systèmes se forment elles-mêmes à travers nos interactions avec ces systèmes (en évolution perpétuelle). Personne n’a voté pour que la discussion avec des robots fasse partie de la vie de tous les jours. Personne n’a délibéré en amont sur ce que cela voudrait dire pour les droits d’auteur, la pédagogie ou l’intimité quand les machines ont commencé à imiter les êtres humains. Et les jugements à ce sujet se forment en ce moment même : non pas dans des assemblées qui pourraient ensuite appliquer de tels jugements à une technologie en attente, mais à l’intérieur d’« Équipes produit », de « Conditions d’utilisation » et de l’improvisation de millions d’utilisateur·ices.

Les solutions habituelles n’échappent pas à cette boucle. Encore plus de démocratie sur le lieu de travail, d’évaluation participative des technologies, de conseils de gouvernance inclusifs – tout cela suppose que l’on sait déjà ce qui est important pour nous et qu’il ne reste plus qu’à rassembler davantage d’avis pour arbitrer les compromis. Mais dès lors que la technologie en question transforme les capacités, les concepts de soi et les désirs de celleux qui l’utilisent, il n’y a aucun point de vue stable depuis lequel gouverner. On demande : « Selon quels critères devrions-nous façonner cette chose ? », alors même que cette chose est en train de façonner les êtres chargés de répondre à cette question. Ce n’est pas un problème qui pourra être réparé par de meilleures procédures. C’est une condition structurelle dont n’importe quel socialisme sérieux à propos de la technologie devra s’accommoder plutôt que de chercher à la résoudre.

On demande : « Selon quels critères devrions-nous façonner cette chose ? », alors même que cette chose est en train de façonner les êtres chargés de répondre à cette question.

III. 

Pour pluriel qu’il soit, le modèle à critères multiples de Benanav repose au final sur un unique critère supérieur aux autres : les décisions doivent passer par les bonnes procédures démocratiques. Sous-jacente à cela se trouve une image wébérienne familière de la modernité comme un ensemble de sphères différenciées – l’économie ici, la science là, la politique quelque part par là – retouchée avec un peu de Habermas selon qui on peut coordonner ces sphères entre elles au moyen de « l’agir communicationnel » (les échanges non hiérarchiques entre citoyens permettant le dialogue et la délibération rationnels et démocratiques).

Les socialistes ont rarement remis cette image en question. Frederic Jameson, dans son analyse célébrée du postmodernisme, s’en est approchéhigh culture and low culture) se sont mélangées et la logique de marchandisation sature tout, depuis les expositions jusqu’à la gastronomie moléculaire. Jameson a passé des décennies à cartographier de telles dé-différentiations dans la culture – cinéma, littérature, architecture – mais a étrangement laissé de côté l’économie. Or, si le capitalisme tardif brouille tellement les frontières entre les domaines – d’une manière que Jameson n’a pas complètement désapprouvé – pourquoi la planification socialiste devrait-elle opérer comme si ces frontières existaient encore ?

Photo de la salle d’opérations du projet CyberSyn au Chili – sur ce projet, voir “Les Santiago boys” d’Evgeny Morozov, paru en 2024 aux éditions Divergence.

Pour Jameson, le jeu, l’impureté et le pastiche étaient partout – sauf dans la manière dont les socialistes devraient réfléchir aux aspects non-triviaux de la vie (y compris la technologie) situés au-delà de la haute et la basse culture. Dans un essai de 1990economic apparatus) » ; ils ne divergeaient que sur la manière de nourrir la machine économique. Pour Jameson, cela faisait de ces deux camps – socialistes et néolibéraux – des alliés contre la vacuité de la philosophie politique libérale.

Mais cette symétrie est une projection de Jameson. Il imagine les néolibéraux comme des administrateurs beckeriens et le marché comme un mécanisme de contrôle, « un policier chargé d’empêcher Staline d’entrer ». Ce que ni lui ni aucun de ses collègues marxistes n’envisagent, c’est une politique orientée vers la découverte d’une multiplicité de connaissances que les technologies, les pratiques et les formes sociales pourraient atteindre lorsqu’elles germent, s’hybrident et mutent – non seulement dans les romans de Balzac ou les bâtiments de Koolhaas (terrain que la tradition Jamesonienne aura miné jusqu’à épuisement), mais dans le cours même de la production. Sur ce point, comme on le verra, les véritables néolibéraux – ceux de Silicon Valley, et non de Chicago – sont moins wébériens que leurs critiques marxistes. Ils ne sont pas administrateurs, mais fabricants de mondes ; ils se nourrissent de la contamination croisée des domaines et monétisent cette impureté que Jameson ne peut que diagnostiquer.

Les véritables néolibéraux sont moins wébériens que leurs critiques marxistes. Ils ne sont pas administrateurs, mais fabricants de mondes.

Et si l’introspection socialiste commençait ailleurs ? Non pas en restaurant les sphères différentiées comme Benanav, ni en réduisant tout à l’intérieur du domaine économie comme Jameson, mais en abandonnant l’idée que les politiques, l’expertise, la créativité et la technologie aient jamais été séparées dans des boites distinctes ?

Avec l’IA, de telles séparations sont particulièrement difficiles à défendre. Cette technologie est simultanément un outil, un médium, une forme culturelle, un instrument épistémique, un lieu de formation de valeur – de la même manière que ce qu’avait décrit autrefois Raymond Williams à propos de la télévision, mais avec bien moins de stabilité

Alors, la question se déplace. Au lieu de demander « Comment mieux coordonner cet ensemble technologique sous une multitude de critères démocratiques ? », on pourrait demander : « Quels types d’institutions rendent possible l’exploration systématique de différents ensembles technologiques, de différentes manières de vivre avec eux ? » Le problème est moins celui de la coordination optimale que de l’expérimentation organisée.

Cela implique des écologies d’expérimentation, et non pas une unique Matrice de Données nourrissant un unique ensemble de Conseils d’Investissements. Imaginons, aux côtés des géants industriels, une couche dense de projets d’IA municipaux, coopératifs et ancrés dans les mouvements sociaux, chacun avec ses priorités propres. Le gouvernement d’une ville maintiendrait peut-être un modèle ouvert, entraîné sur des documents publics et sur le savoir local, intégré aux écoles, aux cliniques et aux services de logements selon des règles établies par les habitant·es. Un réseau d’artistes et d’archivistes pourrait construire un modèle spécialisé dans les langues en voie de disparition et les cultures régionales, adapté au contenu ayant de l’importance pour les communautés.

Computer History Museum, Wikimedia.

Le propos n’est pas que ces exemples sont LA réponse, mais qu’un socialisme à la hauteur de l’IA institutionnaliserait la capacité d’essayer de tels agencements, de les investir, de les modifier ou de les abandonner – et ce à grande échelle et avec de véritables ressources. Un tel socialisme traiterait l’IA comme étant suffisamment plastique pour s’accommoder aux usages, aux valeurs et aux formes sociales qui émergent uniquement à mesure qu’elle est déployée. Il verrait l’IA moins comme un objet à gouverner (ou pour gouverner) que comme un champ de découverte collectif et d’auto-transformation.

Envisagée ainsi, la technologie n’est pas une surface sur laquelle projeter des valeurs préexistantes ; c’est l’un des principaux lieux où les valeurs sont formées. Les personnes qui travaillent avec des outils spécifiques développent de nouvelles compétences et sensibilités, apprenant que certains usages relèvent du soin et d’autres de la surveillance, que certaines interfaces appellent la pédagogie et d’autres encouragent la tricherie – tout en réexaminant ce que le soin, la surveillance, la pédagogie et la tricherie signifient réellement. Ces jugements ne peuvent pas être produits par délibération abstraite en amont ; ils émergent dans la pratique.

Lire aussi | Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche・Guillaume Carnino (2026)

L’architecture de Benanav reconnaît ceci en soulignant le fait que les valeurs évoluent et en finançant un Secteur Libre de « créateur·ices de valeurs ». Mais sur le plan structurel, elle continue d’assumer une verticalité à sens unique : le Demos et le Secteur Libre génèrent des priorités, que le Conseil d’Investissement et les institutions économiques mettent en place ensuite. Ce qui manque est une analyse de la manière dont les valeurs émergent depuis la production et se forment elles-mêmes – et de la manière dont, autour d’une technologie comme l’IA, la distinction entre « économie fonctionnelle » et « libre créativité » devient poreuse au point de se dissoudre.

Gillian Rose, dont les premiers travaux ont révélé la manière dont la pensée post-kantienne avait brisé la « vie éthique » hégélienne en dualisme inertes – les valeurs versus les faits, les normes versus les institutions – a par la suite appelé ce terrain « le milieu brisé »

IV. 

À ce stade, une inquiétude légitime apparaît : est-ce toute autre alternative ne mènerait pas simplement au chaos ? Le socialisme n’est-il pas censé nous libérer du tourbillon de l’innovation capitaliste, avec ses gadgets et son obsolescence programmée ?

La réponse dépend du type d’impureté que l’on est prêt·e à assumer. Il y a la violence technocratique dans la modernisation descendante qui détruit les modes de vies existants au bulldozer, puis nomme les décombres « progrès ». Et il y a ce que le philosophe équatorien-mexicain Bolívar Echeverría appelle un éthos « baroque » : accepter que la modernité est durablement installée mais refuser de la vivre dans la forme pure et ascétique que le capital préfère – notamment en tordant les normes, en obéissant sans se conformer tout à fait, en avalant le code pour en recracher autre chose.   

Le socialisme n’est-il pas censé nous libérer du tourbillon de l’innovation capitaliste, avec ses gadgets et son obsolescence programmée ?

Bien sûr, le capitalisme a son propre baroque. L’entrepreneur de la Silicon Valley – contrairement à l’administrateur beckerien imaginé par Jameson – crée de nouvelles valeurs en construisant de nouveaux mondes et en accélérant la contamination croisée de la technologie, de la culture et du désir. Mais il s’agit d’un baroque mis au service de l’accumulation, d’une impureté canalisée sur une trajectoire unique.

L’argument d’Echeverría va plus loin. Au cœur de son raisonnement, on trouve une relecture de l’une des valeurs centrales du marxisme : la valeur d’usage. Chaque technologie, souligne-t-il, détient une infinité de mises en œuvre possibles – la pluralité des trajectoires qu’elle pourrait prendre, la variété des formes de vie qu’elle pourrait rendre possible. Le capitalisme n’élimine pas cette pluralité ; il la re-fonctionnalise, orientant son développement pour le limiter à l’unique voie de la valorisation. Les possibilités éliminées ne disparaissent pas ; elles subsistent comme des potentialités en attente, disponibles pour être redécouvertes sous d’autres conditions sociales.

Image générée par ordinateur de la salle d’opérations du projet CyberSyn au Chili – sur ce projet, voir “Les Santiago boys”, Evgeny Morozov, paru en 2024 aux éditions Divergence.

Appliqués à l’IA, cela veut dire que la tâche n’est pas simplement de réguler et de redistribuer les technologies en considérant leur forme de base comme une évidence, mais d’explorer les voies que le développement capitaliste a fermées. Que deviendraient les modèles de langages s’ils n’étaient pas construits sur l’impératif de la monétisation et sur la gestion du risque corporatif ? Quelles formes de créativité, de mémoire ou de collaboration pourraient-ils permettre si les données d’entraînement étaient construites par des communautés plutôt que par une extraction de données à grande échelle, et si l’interface invitait à l’enquête plutôt qu’à l’attachement ? On ne peut pas le savoir à l’avance. La stratégie baroque consiste à traiter chaque rencontre avec ces systèmes comme un test qui vise à savoir si d’autres mises en œuvre restent possibles. À essayer, échouer, et essayer encore.

Le schéma de Benanav tire dans la direction opposée. En suivant Robert Brenner

Benanav espère que la composition multicritère – la remise en question de l’efficacité, de l’écologie, des services sociaux, du temps libre – produirait le genre de réactivité dynamique qui manquait aux formes plus anciennes du socialisme. Mais une telle réactivité court le risque d’être administrative plutôt que créative : elle dirige (démocratiquement) plutôt qu’elle n’invente. C’est là que surgit un problème plus profond. Benanav propose le socialisme comme une réponse à une question que le capitalisme n’a jamais posée : comment devrions-nous équilibrer démocratiquement des valeurs concurrentes ? Mais il ne répond jamais à la question que le capitalisme pose réellement : d’où vient la créativité, en dehors des salles d’assemblée et des salles de concert ? Quel est le moteur de la contamination croisée des domaines, de l’invention de nouveaux désirs et de nouvelles capacités, ainsi que de la fusion de l’imagination et de la matière ? Quiconque a écouté Steve Jobs, Peter Thiel ou Elon Musk sait que le néolibéralisme n’est pas l’administrateur beckerien du schéma du marché imaginé par Jameson. C’est un projet de fabrication de mondes. Et sa proposition est claire : le marché est le véhicule depuis lequel les capacités humaines s’élargissent, à mesure que les consommateur·ices découvrent de nouveaux goûts et que les entrepreneurs construisent de nouveaux mondes.

Si le socialisme veut répondre au capitalisme sur son propre terrain, il lui faut un vecteur de fabrication de mondes à même de rivaliser – et pas simplement l’administration démocratisée d’une économie dont la créativité a lieu ailleurs. C’est ici que l’IA devient décisive. Le pari d’une société de l’IA socialiste serait que les fonctions génératives que les néolibéraux assignent au marché – l’expérimentation, la découverte, le pouvoir de faire des mondes à partir d’idées – puissent désormais passer à travers un médium différent. Appelons ça le baroque socialiste : des systèmes d’IA gouvernés collectivement, intégrés aux lieux de travail, aux écoles, aux cliniques ou aux coopératives, qui permettent la même fabrication de mondes revendiquée par les entrepreneurs au nom du capital, mais sans l’impératif de l’accumulation qui déforme et referme les chemins non empruntés.   

Quiconque a écouté Steve Jobs, Peter Thiel ou Elon Musk sait que le néolibéralisme est un projet de fabrication de mondes.

L’impératif déterminant ne serait plus la « croissance » mesurée par les volumes toujours croissants de marchandises, mais l’élargissement de ce que les personnes auraient la capacité de faire et d’être, individuellement et collectivement.

Dans cette perspective, l’IA serait évaluée selon sa capacité à ouvrir de nouveaux espaces de compétences, de compréhension et de coopération – et selon à qui elle les adresse. Un outil qui permettrait aux professeurs et étudiant·es de travailler dans leurs propres dialectes, d’interroger l’histoire depuis leurs propres points de vue, et de partager et d’affiner les savoirs locaux, aurait un score élevé. En revanche, un outil qui réduirait les individus à des consommateur·ices passif·ves de bouillie auto-générée, ou qui concentrerait le pouvoir interprétatif dans une poignée de gourous de l’apprentissage automatique aurait un score bas – quelle que soit son efficacité.

La possibilité d’un socialisme avec un tel agrandissement des capacités — orienté vers la croissance des forces créatives, et pas uniquement vers celle des forces productives — reste une question ouverte. Ce qui importe ici, c’est que les schémas comme celui de Benanav nous permettent à peine de la poser. Ces schémas disposent de règles détaillées pour équilibrer des critères une fois ceux-ci définis, mais en disent très peu sur l’origine de ces critères, sur la manière dont ils évoluent ou dont la technologie elle-même participe à leur émergence. Même lorsqu’ils prennent en compte le fait que les besoins sont historiquement forgés, ils oublient que les capacités le sont également.

Photo de Michael Dziedzic sur Unsplash.

V. 

L’IA importe moins parce qu’elle serait la technologie la plus importante ou la route assurée vers l’émancipation ou vers le désastre, que parce qu’elle expose des failles dans la pensée socialiste – failles qui étaient plus faciles à ignorer lorsque le paradigme était la machine à vapeur ou la chaîne de montage. Ces machines plus anciennes pouvaient au moins être décrites, bien qu’incorrectement, comme des outils relativement stables dont les usages étaient largement fixés au moment de leur conception. Avec l’IA, c’est l’outil lui-même qui ne cesse de changer – et cela sous nos yeux. Ses usages sont découverts dans la pratique. Ses frontières se brouillent avec la culture, les médias, la cognition, l’affect. Dans ces conditions, un socialisme qui traite la technologie comme un scénario achevé et considère la politique comme un art de la diriger aura toujours un train de retard.

Un socialisme à la hauteur de l’IA ne pourra pas se cantonner à une division du travail dans laquelle la politique décide et la technologie accomplit. Il doit reconnaître la technologie comme un lieu fondamental d’autoformation collective. Le but n’est pas d’abandonner l’élaboration démocratique de critères, ni de romantiser le chaos. Le but est de construire des institutions qui envisagent l’existence collective comme un champ de lutte et d’expérimentation – un champ où de nouvelles valeurs, de nouvelles capacités, et de nouveaux modes de vie sont en constante élaboration.  

Un socialisme qui traite la technologie comme un scénario achevé et considère la politique comme un art de la diriger aura toujours un train de retard.

Cela implique d’accepter l’impureté, non seulement comme un principe de conception mais comme une condition existentielle. Au lieu d’imaginer une économie soigneusement fonctionnelle supplantée par un Secteur Libre cordonné, nous avons besoin d’une organisation poreuse dans laquelle les expérimentations circulent entre les sphères, quitte à se heurter aux métriques officielles ou à les repenser. Les institutions ne feraient pas qu’équilibrer les critères ; elles laisseraient de la place aux projets indisciplinés qui ne rentreraient pas dans les métriques officielles – et n’y correspondraient sans doute jamais.  

Ainsi, la question qui reste en suspens n’est pas de savoir si le socialisme peut socialiser l’IA tout en laissant intacte sa machinerie. Elle est de savoir si le socialisme peut devenir un projet de fabrication de mondes – qui ne se préoccupe pas seulement de savoir qui sont les propriétaires des machines, mais de ce que les machines permettent aux individus de faire et de devenir. Un socialisme qui se contente de redistribuer les fruits des technologies capitalistes courra toujours après un monde fabriqué ailleurs. Un socialisme qui prend au sérieux le pouvoir étrangement créateur mais instable de l’IA pourrait peut-être contribuer à créer un monde différent – et un peuple différent – dès le départ.

Lire aussi | Comment le numérique est devenu l’utopie du capital・Sébastien Broca (2026)

Image principale : Photo de Viktor Forgacs sur Unsplash.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
4 / 5

🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds

🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène

🌱 Reporterre
Présages
Reclaim Finance
Réseau Action Climat
Résilience Montagne
SOS Forêt France
Stop Croisières

🌱 Terrestres

🌱 350.org
Vert.eco
Vous n'êtes pas seuls