À propos du livre Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme, de Thierry Pouch, paru en 2023 aux éditions Classiques Garnier dans la collection « Bibliothèque de l’économiste ».
Dans ce livre, Thierry Pouch, « chef économiste » de Chambres d’agriculture France
Marx en rase campagne
La thèse du livre est somme toute assez simple : si Karl Marx et ses successeur·es semblent s’être trompé·es à propos la question agraire, leurs prévisions et les controverses qu’elles ont suscitées il y a un siècle sont malgré tout encore à même de nous fournir une lecture pertinente de la situation de l’agriculture en France et dans le monde aujourd’hui.
Pour Karl Marx, le capitalisme se développe en séparant les travailleur·ses des moyens de production de leur subsistance, en premier lieu la terre, et les oblige donc à vendre leur force de travail pour survivre. Jugeant le modèle industriel plus productif, il prévoyait la disparition de l’agriculture familiale de subsistance, ainsi que l’avènement d’une agriculture industrielle, menée par de grandes exploitations mobilisant du travail salarié et concentrant les facteurs de production, notamment la terre. Or, si l’agriculture s’est en effet industrialisée et le nombre de travailleur·ses de la terre a fortement baissé, au moins dans les pays occidentaux, l’agriculture française est toujours en majorité l’œuvre de travailleur·ses indépendant·es et non de salarié·es. De plus, l’agro-économiste Hubert Cochet indique dans la préface du livre, une régression de la grande exploitation agricole à la fin du 20e siècle avec des réformes agraires en Amérique du Sud, la fin de certaines plantations coloniales et la fin de l’URSS.
Mais pour Thierry Pouch, cet échec des prédictions du marxisme agraire au 20e siècle n’est que transitoire et la prophétie marxiste est en cours de réalisation en ce premiers tiers du 21e siècle : le capitalisme absorbe l’exploitation familiale ; des capitaux extérieurs au monde agricole y investissent massivement ; de plus, l’agriculture est désormais pleinement intégrée à la mondialisation capitaliste.
De l’utilité de Marx pour comprendre l’agriculture
L’analyse de Thierry Pouch nous rappelle un fait central et pas toujours connu : le nombre de travailleur·ses de la terre continue de chuter en France (encore moins 80 000 équivalents temps plein entre 2010 et 2020Manifeste du parti communiste en 1848, la prédiction de la prolétarisation de l’agriculture par sa salarisation semble se réaliser, du moins en France.
L’idée que Marx et les marxistes aient pu, avec un délai de 150 ans, avoir raison invite à reconsidérer le travail agricole à l’aune des catégories d’analyse marxiste. Elle s’insère dans un renouveau foisonnant, et pas toujours convergent, des analyses marxistes, maintenant que la chute de l’URSS est un peu plus lointaine et que la crise économique de 2007-2010 a montré que le capitalisme libéral n’était pas le stade ultime et heureux de l’histoire humainee siècle. Il y a donc la salarisation de l’agriculture, mais aussi la financiarisation des terres qui mène à leur accaparement, finalisant la séparation des travailleur·ses de la terre comme moyen de réaliser leur subsistance. Enfin, il y a la constitution d’une petite bourgeoisie d’agriculteur·rices qui se vivent en petit·es patron·es, qui est elle-même en cours d’absorption par des firmes capitalistes qui parachèvent l’industrialisation de l’agriculture. Les travailleur·ses de la terre sont de plus en plus aliéné·es et de moins en moins propriétaires de leurs moyens de production
Pour la première fois depuis la publication du Manifeste du parti communiste en 1848, la prédiction de la prolétarisation de l’agriculture par sa salarisation semble se réaliser, du moins en France.
Thierry Pouch est moins convaincant quand il se fait donneur de bons et mauvais points marxistes. Ainsi, le syndicaliste Bernard Lambert, fondateur des Paysans Travailleurs et artisan de la victoire de la lutte contre le camp militaire du Larzac, ne serait pas un bon marxiste. Ce dernier défendait qu’une partie des paysan·nes est exploitée dans le capitalisme, non via le salariat, mais par les banques (exploitation financière) et par l’industrie agro-alimentaire (exploitation commerciale)via l’appropriation massive du travail gratuit de personnes non rémunéré·es, notamment des femmes
Enfin, il propose un éclairage marxiste de la question de la coexistence des modèles qui vient battre en brèche le discours dominant aujourd’hui. Les syndicats agricoles de droite, comme nombre de personnalités politiques, parfois même de gauche, nous expliquent qu’il faut conserver la diversité des modèles dans l’agriculture française et défendre « toutes les agricultures ». Des travaux expliquent même qu’agriculture de firme et petite agriculture familiale auraient besoin l’une de l’autre pour fonctionner
Apories agricoles de l’orthodoxie marxiste
Mais Thierry Pouch donne peut-être un peu trop vite raison à Marx en observant la salarisation récente de l’agriculture française. Il en profite ainsi pour en déduire la validité d’une lecture téléologique (ou étapiste) de l’évolution historique du capitalisme qui devrait englober tous les secteurs de la société avant de pouvoir être dépassé, et voir, une fois ses contradictions assez exacerbées, advenir automatiquement le communisme. Cependant et à l’inverse de Marx, il ne formule aucune théorie ni perspective révolutionnaires qui expliqueraient cet avènement. Cette position explique l’opposition vive que Thierry Pouch exprime envers les mouvements de résistance paysanne en France (par la Confédération paysanne) et dans le monde (par la Via campesina). Ces résistances, qu’il qualifie de néopopulistes, sont pour lui réactionnaires, car elles proposent un hypothétique retour à des formes agricoles précapitalistes. Rien ne sert de lutter contre le sens de l’histoire, l’agriculture deviendra inexorablement une agriculture de firme à salarié·es. Ces dernier·es ne pourront aspirer au communisme qu’après la « décomposition de la paysannerie », pour reprendre la formule de Lénine.
Sauf que le débat sur le sujet est loin d’être aussi clos que ne l’affirme Thierry Pouch. En premier lieu, l’expérience soviétique a montré qu’industrialiser l’agriculture féodale russe selon un modèle capitaliste pour mettre en œuvre le communisme n’était pas un projet sans faille. Thierry Pouch l’admet bien dans son livre, mais il n’en tire aucun doute sur la nécessité d’industrialisation de l’agriculture. De même, il relate bien les hésitations du vieux Marx dans ses échanges avec Vera Zassoulitch, prêt à envisager un passage d’une agriculture féodale à une agriculture communiste sans passer par le stade capitaliste en s’appuyant sur les déjà-là des pratiques proto-communistes de la commune rurale russe (Mir). Mais il n’en tient finalement pas compte dans son analyse pour envisager de s’appuyer sur les résistances paysannes au capitalisme portée par la Confédération paysanne et la Via campesina afin de penser un communisme agricole capable de fournir la subsistance humaine hors du marché mondialisé.
Par ailleurs, Thierry Pouch affirme que la question du ralliement de la paysannerie à des positions révolutionnaires n’est plus vraiment un enjeu, car la paysannerie représente de moins en moins de personnes à l’échelle mondiale et particulièrement dans les pays occidentaux où le capitalisme est le plus avancé. Une telle approche fait l’économie de considérer que dans l’hexagone, les agriculteur·rices gèrent plus de la moitié de l’espace, qu’iels continuent à remplir un rôle social fondamental dans la fourniture de la subsistance et qu’iels gardent une capacité de blocage de l’économie qui ne peut-être égalée que par les secteurs des transports et de l’énergie. C’est aussi ne pas voir que les tâches dévolues à la paysannerie avant les années 1960 ont été réparties entre les agriculteur·rices et leurs salarié·es, mais aussi avec les secteurs de l’agrofourniture et de la transformation. Réunis, ces secteurs regroupaient au minimum 5 % de l’emploi total national en 2022
L’impasse écologique ou la fabrique du doute climatique
Jusque-là Thierry Pouch ne fait que prendre position dans un débat qui ne pourra être tranché que par l’histoire. Mais son propos devient problématique lorsqu’il refuse catégoriquement, à longueur de pages, d’intégrer la crise écologique dans une analyse marxiste de l’agriculture. Un retour en arrière incroyable, alors que la théorie de la régulation et les approches dites food regimes
Le propos de Thierry Pouch devient problématique lorsqu’il refuse d’intégrer la crise écologique dans une analyse marxiste de l’agriculture.
Cela amène Thierry Pouch à produire une analyse de l’évolution de la PAC pour le moins originale. Prenant appui sur la corrélation temporelle entre la libéralisation de cette dernière et son extension à des objectifs environnementaux, il en déduit que la question environnementale n’est qu’un prétexte à sa libéralisation. Cependant, corrélation n’est pas causalité. Il est vrai que la libéralisation de la PAC intervient au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique et presque en même temps que la question environnementale émerge dans le débat public. Le Sommet de la terre de Rio en 1992, où la notion de développement durable sera fixée, est très proche dans le temps de l’intégration de l’agriculture dans l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) en 1994. Pourtant, le mouvement altermondialiste qui se développe à l’époque est farouchement opposé aux accords de libre-échange et à l’Organisation internationale du commerce (OMC) qui va succéder au GATT, alors qu’il est le premier et principal défenseur de l’écologisation de l’agriculture. Au tournant des années 2000, le leader de la Confédération paysanne s’appelle José Bové. Quoi que l’on pense de sa trajectoire politique, difficile de concevoir que ce syndicaliste, emprisonné pour avoir fauché des OGM, soit le porte-parole d’une agroécologie qui forcerait l’agriculture dans le triptyque « numérique, robotique, génétique »
Évidemment, la crise écologique étant de plus en plus difficile à nier, les capitalistes agricoles ont fini par l’instrumentaliser pour tenter de justifier la poursuite de l’accumulation du capital. Ainsi, on trouve aujourd’hui des vendeurs de matériel agricole qui, toute honte bue, expliquent mettre en œuvre l’agroécologie en vendant des pulvérisateurs de précisions qui permettent de diffuser moins de pesticides de synthèse, le tout pour la modique somme de 750 000 euros
La crise écologique étant de plus en plus difficile à nier, les capitalistes agricoles ont fini par l’instrumentaliser pour tenter de justifier la poursuite de l’accumulation du capital.
Le greenwashing derrière ces discours est évident. Ne serait-ce que par ce que les subsides de la PAC incitant à l’industrialisation de l’agriculture par des subventions proportionnelles à la taille des fermes restent quatre fois plus importants que ceux invitant au développement rural et environnemental. Encore récemment, la dernière réforme de la PAC a mis en place un « écorégime » censé conditionner l’accès à certaines aides aux bonnes pratiques environnementales des agriculteur·rices. La cours des compte de l’Union européenne a depuis montré que 99 % des fermes françaises pouvaient toucher cette prime verte sans changer de pratiques
Pour affirmer son propos marxiste, Thierry Pouch aurait pu au moins se donner la peine de discuter les thèses des éco-marxistes qui défendent des positions opposées aux siennes sur l’agriculture
En effet, le livre devient particulièrement gênant avec l’emploi de formules telles que : « Le monde social est arrimé à cette certitude que les activités humaines, productives, sont à l’origine de la dégradation du climat, des pollutions et de l’érosion de la biodiversité. » Si le propos n’est pas frontalement climato-sceptique, Thierry Pouch ne fait pas qu’affirmer que l’agriculture peut se penser en dehors de l’écologie et de ses crises : il reste confus sur le fait que l’origine de ces crises serait humaine, liée au capitalisme, et il relativise leur importance. Ce confusionnisme de Thierry Pouch ressemble à s’y méprendre aux techniques de fabrique du doute.
Pouch ne fait que détourner Marx au service du grand capital. Une gageure.
Enfin, Thierry Pouch élude le rôle de ses employeurs de Chambres d’agriculture France, cadres de la FNSEA, dans la libéralisation mortifère de l’agriculture européenne, qui nourrit directement leurs intérêts de classe. Il érige les questions écologiques en bouc émissaire des questions socio-économiques. En cela, son livre, publié en 2023, apparaît paradoxalement précurseur de la voie aujourd’hui massivement suivie par la droite et l’extrême droite dans leur rapport aux questions agricoles. On a pu l’observer dans la reprise en main des manifestations agricoles de 2024 par la FNSEA et la Coordination rurale, ou en 2025 lors des débats sur la Loi d’orientation agricole et la loi Duplomb. Cela participe d’un tournant « trumpien » où le capitalisme agricole ne se donne même plus la peine du greenwashing et érige l’écologie politique en ennemi principal.agrimanagers qui profitent de la prophétie marxiste en devenant patron·nes de firmes recourant au salariat. En l’absence de contre-proposition stratégique émancipatrice à la voie tracée par la Confédération paysanne, qu’il critique vertement, Pouch ne fait que détourner Marx au service du grand capital. Une gageure.
Vers un nouveau communisme agricole
En 2017, paraissait Le nouveau capitalisme agricole, de la ferme à la firme, un ouvrage académique qui réactualisait l’état de la connaissance et de la compréhension de l’insertion de l’agriculture, des fermes et des agriculteur·rices dans le mode de production capitaliste au début du 21e siècle
Le livre de Thierry Pouch aurait pu en être le prolongement politique en passant par le matérialisme historique et la méthode marxiste. Il n’en est rien. Ce livre permet pourtant, à qui ne les connaît pas, de découvrir les débats du marxisme agraire des deux derniers siècles et de s’ouvrir aux thèses de Terence Byres et Henry Bernstein, peu diffusées en France
Les livres qui donneront des pistes pour un nouveau communisme agricole au 21e siècle restent à écrire. Mais leurs futur·es auteur·es ne seront pas totalement démuni·es. Iels pourront piocher dans les débats éco-marxistes très vivants aujourd’hui, où la question de la terre est centrale. Iels pourront aussi prendre appui sur une littérature ou une production intellectuelle sur les questions agricoles qui, sans se revendiquer marxiste, reste profondément matérialiste et présente de larges points de rapprochement avec la méthode marxiste. Je pense ici tout particulièrement au Reprendre la terre aux machines de l’Atelier paysan, mais aussi à ses Observations sur les technologies agricoles. Je mets au défi Thierry Pouch de trouver dans ce dernier ouvrage les accents idéalistes, folklorisants et romantiques qu’il reproche à la gauche paysanne française.
La Confédération paysanne et ses partenaires mènent un certain nombre d’initiatives qui visent la réalisation de l’agroécologie, l’agriculture paysanne et l’institution de communs (la terre, l’eau, les savoirs paysans, l’alimentation, etc.) que ce livre oublie et invisibilise
Il est certain que les personnes qui dessinent ce nouveau communisme agricole ne peuvent pas adopter la position marxiste orthodoxe et téléologique d’une nécessaire incorporation totale de l’agriculture dans le mode de production capitaliste avant de pouvoir s’en défaire. Cette position, que tient Thierry Pouch, relève du nihilisme en niant le lien intrinsèque entre capitalisme et crise écologique, alors même que ce lien se noue de manière particulièrement intense dans l’agriculture. Le nouveau communisme agricole, et d’ailleurs tout projet communiste ou non qui voudrait envisager un maintien minimal des conditions d’habitabilité de la planète, devra envisager son avènement en passant de formes précapitalistes ou proto-communistes, envisagées comme des « déjà-là »
Image d’accueil Ekrem sur Pixabay.
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