Cet article est une adaptation du fanzine-BD « Chasse(s) Oiseaux Ornithos », publié en 2025 par des Naturalistes Des Terres. Le fanzine est visionnable en ligne ici et récupérable en version papier auprès des groupes locaux des Naturalistes Des Terres (naturalistedtr@riseup.net).
La palombe gît entre les mains de Laure, inerte, l’aile retombant sur son flanc comme une cape. La mise à mort d’un oiseau blessé par le plomb d’un chasseur, abattu « trop loin en forêt » pour être récupéré, destiné à mourir de l’hémorragie causée par la grenaille, est pour les ornithologues la fin d’une souffrance.
Cela fait plusieurs années que l’on nous parle du col de Lizarrieta, en pays Basque. Situé entre les communes de Sare en France et d’Etxalar en Espagne.
Nous, c’est Syrphe, JA, Sanka, Cori, Malou et Aldo, six naturalistes et militant·es de milieux et de sensibilités différentes. Nous nous sommes rencontré·es au sein du collectif des Naturalistes Des Terres, qui interroge les pratiques naturalistes et leurs implications en politique. Un point nous a réuni·es : notre volonté de comprendre les rapports de force en place sur ce col mythique, entre d’un côté les ornithologues qui suivent les migrations d’oiseaux, et de l’autre ceux et celles qu’on appelle les « filetiers » (en référence à leur pratique de chasse des oiseaux au filet). Des rapports de force qui dépassent les postures « anti-chasse » dont nos mouvements écolos sont souvent affublés.
La palombe ou Pigeon ramier Columba palumbus est une espèce forestière qui s’est très bien adaptée au développement des milieux agricoles puis urbains. Elle est présente dans toute l’Europe, à l’exception de la zone arctique. Le froid de l’hiver rendant l’accès aux graines dont elle se nourrit plus difficile, surtout dans le nord, elle effectue alors une migration importante vers la péninsule ibérique et le nord du Maghreb.
Toutes les palombes ne passent pas les Pyrénées : 10 millions de pigeons « sédentaires » passent l’hiver au nord des montagnes, principalement dans les Landes et le Gers où ils trouvent de nombreuses graines dans les immenses cultures agroindustrielles de maïs et de tournesol, ainsi que des abris dans les zones boisées. Les palombes qui nichent plus au nord et au nord-est passent en grande majorité par le Pays Basque à l’automne, où l’altitude plus basse des montagnes des Pyrénées facilite le passage de ces lourds oiseaux.
Depuis quelques décennies, les vols se concentrent dans l’espace et dans le temps. Les 1,5 à 3 millions de pigeons ramiers qui passent au-dessus des montagnes basques effectuent leur traversée en groupes plus importants et par les zones les plus basses, de la côte d’Urrugne à la redoute de Lindus (1221m). Toutefois, les vols spectaculaires de palombes au col d’Organbidexka, connu historiquement pour ses records de passages, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient dans les années 80. Cet afflux d’oiseaux sur un laps de temps très restreint a motivé l’organisation de nombreuses pratiques de chasses – vivrière, de prestige ou de loisir. Aujourd’hui encore, la palombe détient le triste record de l’espèce dont le plus grand nombre d’individus est annuellement tué en France, avec jusqu’à 4,9 millions de mort·es.
Lizarrieta est un col juché à 441m au-dessus d’une chênaie-hêtraie de trognes – ces arbres aux formes noueuses taillés par les habitant·es, multiséculaires pour certains. Il est surplombé par le mont Ibanteli, couronné de rochers et portant à son flanc des prairies pâturées par des pottoks, les chevaux locaux. Un point de vue récemment aménagé et deux restaurants entourent de part et d’autre de la frontière le parking des visiteur·euses et usager·es du col.
Sur toute la ligne de crête se succèdent des centaines de postes de chasse disposés à 30 mètres les uns des autres. Derrière ces palissades de fortune peintes dans un vert épicéa qui ne correspond à aucun vert d’automne, des silhouettes masculines lèvent leurs fusils à chaque passage d’oiseaux. Des gerbes de plomb tombent en pluie sur les arbres, les voitures et sur quelques camping-caristes qui, impassibles, se contentent de mettre la main sur leur café pour protéger leur précieux breuvage.
En contrebas il y a les ornithologues, ces bénévoles qui comptent les oiseaux en route vers le sud, migrant à l’arrivée de l’hiver, notant les heures de passage des grues, milans et faucons sur des carnets d’observation.
Un compteur dans la main droite pour les alouettes, un compteur dans la main gauche pour les coups de feu.
Enfin, plus loin sur le col, nous pouvons apercevoir des abris perchés en haut de longs pieds de bois. C’est la zone de la chasse au filet, traditionnelle dans la région depuis le XIVème siècle. On entend des trompes, des cris et des claquements de tissus.
L’association « Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta » (CPAL) dénombre les oiseaux de passage depuis le début des années 80. Aujourd’hui totalement bénévole, l’équipe tournante d’ornithologues scrute le ciel du lever au coucher du soleil, du 15 août au 15 novembre, 7 jours sur 7. Le col de Lizarrieta fait partie des sites mythiques de suivi de migration d’oiseaux des Pyrénées dans la lignée du col d’Organbidexka, de Lindux ou du Soulor. Sur ces cols on compte les oiseaux : une manière de connaître leurs voies de migration, l’état de leurs populations au fil des années et face au changement climatique.
Dans un contexte ou la biodiversité s’effondre, les ornithologues sont à l’affut de ces oiseaux migrateurs.
À force de les observer, un rapport intime se tisse avec les oiseaux. On devient attentif·ve au minuscule, à ces rémiges abîmées qui indiquent l’âge d’une buse, à la couleur plus claire de cette poitrine qui dit le sexe d’un busard.
L’association dépasse son statut scientifique : en comptant les coups de feu, elle est parvenue à dresser un constat à charge contre la chasse au fusil. Sans aucun quota, ce sont plusieurs dizaines de milliers de coups de feu qui résonnent par saison et jusqu’à 50 000 certaines années, soit 1700 kg de plomb déversés dans la vallée en deux mois.
L’association a réalisé des prélèvements des sols de la forêt, en contrebas des postes de tir. Les résultats du laboratoire sont formels : 820 milligrammes de plomb par kilo de terre, soit deux fois la limite fixée pour qualifier un site de pollué… Les champignons commercialisables, quant à eux, dépassent de 4 à 14 fois la concentration en plomb réglementaire. Les chasseurs au fusil ne tuent pas seulement les oiseaux, ils empoisonnent la vallée et ses habitant·es.
Quant à ces fameux filets, il nous fallait aller voir de plus près. Sur le conseil des ornithologues, nous longeons la crête vers le sud-est, sursautant lorsque des coups de feu partent des cahuttes qui criblent la frontière, à quelques mètres de nous. En contrebas du col se trouve la Txabola, repère des filetiers. Un peu plus loin, une cahute de pierre ou l’on vend café, vin rouge, sandwichs et biscuits aux curieux·ses L’ambiance est calme mais préoccupée : caché·es derrière des murs, des hommes et des femmes sont à l’affût. Six gigantesques filets se dressent entre les deux vallées, prêts à « enlacer » – pour reprendre le terme employé par les filetiers – les palombes dans une étreinte mortelle. On nous désigne Christian, en nous demandant de nous dépêcher de le rejoindre avant qu’un vol ne soit annoncé.
« On est des piégeurs, pas des chasseurs, pour moi c’est très important de faire la différence ! On est obligés de composer avec ces fous de la gâchette, mais c’est terrible ces incessants bruits de tir… La période la plus agréable c’est au début et à la fin de la saison des pantières, qui est le nom que l’on donne aux grands filets que vous voyez ici, quand les chasseurs ne sont pas encore là, ou quand ils sont partis. »
Christian vient d’Ariège. En 2004, émerveillé par les pantières, il rend visite aux filetiers pendant ses vacances. Après plusieurs années d’observation, on lui propose de revenir chasser – un honneur selon lui. C’était il y a 16 ans. Pour Christian, la chasse au filet est « sensuelle ». Les palombes se chassant en groupe, on ne parle pas d’individus mais de vols.
Lorsqu’un groupe de palombes s’approche, le retentissement d’une corne de brume fait taire les fusils. Les tireurs s’arrêtent soudain, contraints par les règles de la cohabitation de laisser les palombes aux piégeurs. Résonnent alors dans les montagnes des cris humains destinés à rabattre le vol vers les filets…
Xuria, piégeuse à Etxalar, raconte :
“J’ai commencé à venir à la chasse parce que des amis m’en avaient parlé. Ils avaient besoin d’aide là-haut, l’ambiance était bonne, la chasse au filet fait partie des traditions de notre culture, alors je suis allée faire un tour. Ça fait 7 ans maintenant.
J’aime toujours autant regarder le ciel et attendre les oiseaux arriver. J’aime vraiment être là-haut, sur le col, dans la forêt. La seule chose qui gâche ce bonheur, c’est les coups de fusil qui fusent à l’instant où on sonne la fin de notre chasse. C’est savoir qu’ils sont juste derrière nous et sur tous les côtés, et que toute la saison ils tuent en continu.”
Plus loin sur le col, deux femmes comptent les oiseaux pour le Groupe d’Investigation sur la Faune Sauvage (GIFS), association émanant des fédérations de chasse d’Aquitaine et de Midi Pyrénées. Quelques mètres les séparent des panneaux d’informations du CPAL – l’association Comptage, Protection et Animation à Lizarrieta – et des bénévoles présent·es pour renseigner les touristes. Mais la tension est palpable. Sur leur site Internet, on voit que l’association « développe des études scientifiques pour la détermination des mesures de conservation appropriées, la mise en place d’une utilisation rationnelle, comprenant notamment le maintien des activités cynégétiques dans la diversité des cultures et des traditions ». La science au service d’une « utilisation rationnelle » des palombes pour maintenir la chasse donc…
“Vous savez, nous on ne se met pas avec le CPAL parce que cela fait 25 ans qu’on fait ce suivi donc on a plus de recul – et nous, nous sommes des professionnels·les.”
L’association CPAL est présente depuis 1980, soit 44 ans – même s’il est arrivé qu’il y ait des années difficiles sans comptage. L’association réalise donc un suivi quotidien depuis plus longtemps que le GIFS et sur une période plus étendue (quatre mois, contre un mois et demi pour le GIFS). Par ailleurs, même si iels sont bénévoles, cela ne dit rien de leurs compétences : de fait, les ornithologues du CPAL sont tout aussi diplômé·es que les ornithologues du GIFS, et leurs comptages suivent un protocole scrupuleux.
“On pense connaître plein de choses sur la migration de la palombe. Mais nos suivis montrent que nous avons depuis plusieurs années des baisses du nombre de palombes comptées. Cela veut donc bien dire qu’elles passent au-dessus de l’océan, plus à l’ouest.”
En fait, en regardant les autres comptages migratoires sur les différents sites pyrénéens, il s’avère que cela fait plusieurs années que les passages se concentrent fin novembre… c’est à dire après la fin des comptages du GIFS.
Sur les conseils de Christian, nous avons décidé de longer les crêtes pour rejoindre les pantières de Sares et leur superbe tour de pierre sèche. En chemin, nous avons croisé David, chasseur au fusil français.
– La tour de pierre ? Ne cherchez pas, vous ne la trouverez jamais ! Si vous vous intéressez à la chasse, elle a toujours existé sur ces cols. Les gens d’ici ont toujours chassé et cela fait partie de leur patrimoine, des palombes on en tire peu. Vous êtes allé voir les ornithos ? La vidéo de Pierre Rigaux commandée par le CPAL sur la chasse sur le col de Lizarrieta nous a fait beaucoup de mal.
– Vous pensez quoi de son contenu ?
– Tout est vrai. Mais le montage est à charge. Et puis, ce que la vidéo ne dit pas, tout comme les touristes qui viennent voir la chasse sur le col, c’est que tout ce qu’on voit, c’est les chasseurs espagnols : ça ne se passe pas comme ça chez nous ! Nous, au moins, on ne tire pas les grives !
– Par contre, la vidéo ne venait pas de l’association CPAL et puis iels ne voulaient pas que l’on fasse pareil, justement pour ne pas envenimer la situation.
– Ah bon ? Remarquez, depuis la sortie de la vidéo, on ne leur parle plus… Allez, montez dans mon Pick-up, je vous emmène à la tour. Ça va secouer un peu !
Notre tour du col nous fait arriver jusqu’à Michel, qui bague les oiseaux pour le CPAL et qui siège également dans des instances administratives comme expert écologue « sans étiquette ». Dans nos échanges, il questionne les pratiques naturalistes qui résument la biodiversité à une liste d’espèces et qui les détachent du contexte social des lieux d’inventaires et des objectifs politiques que ces mêmes naturalistes doivent assumer en tant que producteurs de savoirs.
“Les chasseurs au fusil sont responsables d’un prélèvement de trois pourcents des palombes migratrices alors que les filets ne représentent qu’un prélèvement de trois pour mille.”
Autour de la pantière, il n’y a pas d’économie productiviste. Face aux fusilleurs qui doivent acheter, souvent très cher, leurs places aux enchères chaque année, les piégeurs vendent une partie des palombes aux restaurateurs des vallées, ce qui leur permet d’entretenir les filets. Une partie des pigeons colombins est relâchée avec une bague en partenariat avec l’association CPAL, à la suite d’un dialogue initié il y a longtemps entre spotteurs – celles et ceux qui suivent les migrations – et piégeurs.
Bien que les filetiers et filetières ne fassent pas toujours preuve de douceur pour démailloter les palombes, Michel dit retrouver les techniques de capture des bagueurs, comme pour souligner un rapprochement par la pratique entre naturalistes et filetier·es.
“La pantière doit être défendue contre les lobbies de la chasse, cette pression des administrations sur les pratiques traditionnelles cache un procédé sournois. Le soutien récent aux pratiques traditionnelles dans le discours de la Fédération des chasseurs est à la fois une tentative de faire unité parmi les chasseurs et chasseuses face à la dénonciation sociale de la violence de la chasse, et un investissement pour le futur dans l’apaisement social.”
Comment ?
L’administration se rapproche des chasseurs pour mieux les jeter en pâture lorsque les élus ont besoin de montrer aux associations de protection de la nature qu’ils légifèrent pour protéger la faune. C’est une mascarade qui participera à la poursuite de la financiarisation de la chasse et à la disparition de pratiques populaires, dans une dissonance d’interdiction de la pratique la moins impactante, et au service de structures comme la LPO qui pourra faire valoir un travail de militantisme.
Il est évident qu’il y a des intérêts économiques qui dépassent le débat éthique des types de chasse. Pour les villages propriétaires des communaux (les parcelles de terre communes aux habitant·es d’un lieu), la location des emplacements est une manne financière qui s’est élevée à 45 000 euros pour une commune en 2024, après attribution des postes aux enchères.
Filetiers et ornithologues doivent s’allier contre la chasse au fusil !
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