À propos du livre de Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025.
Paru aux États-Unis en novembre 2025, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right est consacré à la « Nouvelle Droite ». Selon l’autrice, Laura K. Field, il faut entendre par là le « groupe dynamique d’intellectuels et de militants qui ont constitué le cerveau et le bras armé de la nouvelle politique populiste du Parti républicain » (p. 2). L’objectif de l’ouvrage est de cartographier et de comprendre les courants idéologiques qui irriguent le trumpisme, ainsi que la manière dont ils ont gagné en influence entre 2016 et 2025.
C’est donc un livre qui porte sur des intellectuels et non sur des hommes politiques, sur les théories sous-jacentes aux deux administrations Trump plus que sur les mesures mises en œuvre. La conviction de L. Field est que ces idées méritent qu’on s’y attarde. Elle en offre une analyse généreuse, au sens d’un effort sincère et approfondi pour les comprendre, par-delà la répulsion politique qu’elles suscitent, y compris chez elle. Elle donne toujours une chance aux pensées étudiées et leur reconnaît même parfois certains mérites. Ce positionnement intellectuel, dont la rigueur analytique n’exclut pas l’engagement critique, tient en partie au parcours de l’autrice, qui a un temps fréquenté certains cercles conservateurs nord-américains. Parmi les nombreuses publications récentes sur les idéologies d’extrême-droite, l’ouvrage possède de ce fait une vraie singularité. Il représente une contribution intellectuelle de premier ordre, qui offre l’analyse la plus complète à ce jour des courants idéologiques de la Nouvelle Droite états-unienne. Furious Minds mérite donc d’être lu et discuté, y compris dans des milieux écologistes bien éloignés de ceux décrits dans l’ouvrage. Tout projet se réclamant de l’écologie politique ne peut, me semble-t-il, ignorer les dynamiques intellectuelles à l’œuvre chez ses adversaires politiques.
Différences et répétitions
Laura K. Field déploie une approche qui relève pour l’essentiel de la théorie politique, du fait de sa formation dans cette discipline. Elle s’attarde sur les idées, leur histoire et la cohérence ou l’incohérence des argumentations qu’elles soutiennent. Néanmoins, son propos possède aussi – ce qui est plus rare – une certaine qualité sociologique, intimement liée à sa trajectoire personnelle. L’autrice a suivi sa formation universitaire dans les cercles néo-straussiens à l’Université de l’Alberta au Canada puis, en doctorat, à l’Université du Texas à Austin. L’ouvrage débute ainsi par le récit d’une anecdote survenue en 2010. Alors qu’elle est doctorante, Laura K. Field se trouve confrontée au sexisme, au racisme et à la vulgarité réactionnaire de certains conservateurs, lorsqu’au dîner d’une école d’été à laquelle elle participe, son voisin de table lui indique sans détour avoir envie de « baiser » Michelle Obama. Elle fait de cette scène le point de départ de son ouvrage, en même temps qu’un moment de rupture biographique : le début de son éloignement du monde intellectuel qui a enfanté la Nouvelle Droite.
Sa familiarité avec ce milieu contribue à donner à l’ouvrage une épaisseur et une vérité qui font défaut à nombre d’approches critiques des pensées d’extrême-droite. Bien qu’il soit dans Furious Minds essentiellement question d’idées et de théories, celles-ci sont sans cesse rattachées aux lieux où elles s’élaborent (des universités comme Harvard ou Notre Dame, des think tanks comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation) et aux espaces où elles se diffusent, comme la National Conservatism Conference. Elles sont aussi éclairées par la reconstitution des trajectoires sociales de leurs auteurs et par l’observation, parfois un brin caustique, de l’ethos de ces intellectuels, souvent caractérisés par leur élitisme, leur misogynie et leur déconnexion vis-à-vis des conditions d’existence réelles d’une majorité de leurs compatriotes.
L’ouvrage dépasse en outre le présentisme, qui affecte bon nombre d’analyses du trumpisme, en replaçant celui-ci dans l’histoire du conservatisme et du Parti républicain. L. Field souligne ainsi que tout n’est pas original, loin de là, dans le positionnement intellectuel de la Nouvelle Droite et dans les dynamiques qui ont contribué à son essor. Elle rappelle que le racisme, l’antisémitisme et le refus du pluralisme ont une longue histoire au sein de la société américaine. Elle souligne aussi que depuis la première moitié du XXe siècle, le conservatisme états-unien repose sur une association entre traditionalisme, isolationnisme en matière de politique extérieure et méfiance envers l’État fédéral au nom du « small government ». Ces principes n’ont toutefois cessé d’être mis à l’épreuve et tempérés par l’exercice du pouvoir, ce qui explique l’émergence cyclique de mouvements radicaux reprochant à l’establishment républicain ses compromissions. Des figures comme Barry Goldwater dans les années 1960, Newt Gingrich dans les années 1990, de même que des mouvements grassroots comme le Tea Party à la fin des années 2010, incarnent cette récurrence des contestations internes. Celles-ci ont chaque fois pour effet de déplacer le Parti républicain vers la droite, voire l’extrême-droite.
La Nouvelle Droite a réussi à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan.
L’ascension de la Nouvelle Droite depuis dix ans relève d’une telle dynamique, au sens où elle s’appuie en partie sur des motifs récurrents de mécontentement parmi les fractions les plus réactionnaires du Parti républicain : le refus du multiculturalisme, le rejet des élites de la côte Est et de l’administration fédérale. Elle est néanmoins singulière, notamment en raison de la place qu’y tiennent les modes de diffusion numériques et le masculinisme. Comme le rappelle L. Field, la Nouvelle Droite a en outre réussi, davantage que tous les mouvements précédents de contestation interne, à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan. L. Field montre ainsi que les politiques, parfois d’apparence erratique, mises en œuvre par l’administration de Donald Trump ont quelques soubassements intellectuels. Lorsque le secrétaire au commerce Howard Lutnick déclare, à Davos en janvier 2026, que « la mondialisation n’a pas servi l’Occident et les États-Unis d’Amérique »
La diversité de la Nouvelle Droite
Laura K. Field divise la Nouvelle Droite en trois groupes : les « Claremonters », les post-libéraux et les nationaux-conservateurs. Les premiers, liés au Claremont Institute en Californie, idéalisent l’Amérique des fondateurs. Les deuxièmes défendent une conception anti-moderne et d’inspiration catholique du « bien commun ». Les troisièmes exaltent le mythe d’une nation américaine homogène. L’autrice distingue aussi un quatrième ensemble, dont le statut est un peu différent des autres et les contours plus nébuleux : la droite dure (« Hard Right »). Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs d’extrême-droite souvent actifs en ligne et qui déploient une rhétorique violente, misogyne et raciste, est susceptible de nourrir et de radicaliser les trois groupes mentionnés précédemment.
Les « Claremonters »
L’histoire des « Claremonters » est indissociable de l’influence durable exercée par la pensée de Léo Strauss dans les milieux intellectuels conservateurs aux États-Unis. Une figure centrale de cette histoire est celle d’un élève de Strauss, Harry V. Jaffa qui, après avoir écrit des discours pour B. Goldwater dans les années 1960, inspira la création en 1979, par quatre de ses étudiants, d’un think tank conservateur : le Claremont Institute. Situé dans le comté de Los Angeles, ce dernier s’est imposé au fil du temps comme le point de ralliement des « straussiens de la côte Ouest », dont la singularité est d’envisager les États-Unis comme fondés sur des bases pré-modernes, essentiellement la Bible et la philosophie grecque antique. L’idéalisation de la création des États-Unis (« the American founding ») s’accompagne chez eux d’une dénonciation du relativisme et d’une déploration du « déclin moral » engendré par la modernité – un déclin dont les symptômes seraient aussi bien la pornographie que l’homosexualité ou la consommation de drogues. Il en découle un projet profondément réactionnaire : celui de retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.
Ces quelques éléments, rappelés dans le chapitre 2, permettent de comprendre l’engagement passionné et souvent violent des « Claremonters » dans les guerres culturelles des dix années écoulées. Après l’élection de D. Trump en 2016, le Claremont Institute a pris un virage explicitement politique. Il a « déclaré la guerre au multiculturalisme » et à « l’État administratif » (p. 51), des objectifs qu’il a poursuivis en plaçant les siens à des postes importants à Washington. Michael Anton en est un exemple emblématique. Recruté par Steven Bannon en 2017 sur les conseils de Peter Thiel en tant que directeur de la communication stratégique du United States National Security Council, il s’était fait connaître un an plus tôt, alors qu’il travaillait encore pour la société de gestion d’actifs BlackRock, grâce à un essai (« The Flight 93 Election »), où il comparait l’élection de D. Trump à la révolte des passagers d’un avion qui aurait été détourné par des terroristes…
Le projet des « Claremonters » est profondément réactionnaire : retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.
L. Field accorde une grande importance à ce texte, qu’elle présente comme la première véritable légitimation intellectuelle du trumpisme. Elle décrit M. Anton comme un « dandy », lecteur de Machiavel, féru de culture classique et grand admirateur de Harry V. Jaffa. Elle montre surtout qu’il est un pamphlétaire anti-féministe et anti-immigration, ayant fait siennes les théories conspirationnistes du « Grand Remplacement » (p. 69). Si son expérience au sein de la première administration Trump fut de courte durée (à peine plus d’un an), il a été nommé directeur de la planification politique dans la nouvelle équipe du président Républicain et a notamment participé à l’élaboration de la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025. Au-delà de M. Anton ce sont, comme le souligne L. Field, plus de trente anciens lauréats des bourses délivrés par le Claremont Institute, qui ont intégré la seconde administration Trump au début de l’année 2025.
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Les post-libéraux
Les post-libéraux représentent une deuxième branche, influencée par les courants catholiques traditionalistes et désireuse de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société. Ce courant compte en son sein ceux qui sont probablement les penseurs les plus sophistiqués de la Nouvelle Droite américaine, notamment les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule.
Le premier a fait paraître en 2018 un ouvrage qui a eu un retentissement important aux États-Unis : Why Liberalism FailedNotre monde saturé de carbone est la gueule de bois d’une fête de 150 ans au cours de laquelle, jusqu’à la toute fin, nous avons cru avoir réalisé le rêve de nous libérer des contraintes de la nature. Nous entretenons toujours cette vision incohérente selon laquelle la science pourrait nous affranchir des limites, tout en résolvant les problèmes qui découlent de ce projet lui-même »
Influencés par les courants catholiques traditionalistes, les post-libéraux sont désireux de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société.
Pertinente – bien que guère originale – cette critique débouche chez P. Deneen sur des réponses ancrées dans un mélange de républicanisme et de catholicisme traditionaliste. Le philosophe exalte ainsi l’auto-gouvernement de communautés locales, solidement arrimées à des lieux, des croyances et des traditions. Dans cette vision, « le local est considéré comme lié à – voire comme l’expression de – l’universel, l’éternel, le divin et le sublime »Regime Change : Toward a Postliberal Future (2023) – un populisme économique dirigé contre ce qu’il nomme la « laptop class », soit une élite cosmopolite de travailleurs cognitifs manipulant des abstractions et détachés de tout véritable ancrage dans le monde
Le juriste constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule représente la deuxième grande figure du post-libéralisme. Depuis sa conversion au catholicisme en 2016, il se revendique d’un courant minoritaire, l’intégralisme, qui « rejette la séparation entre l’Église et l’État prônée par le libéralisme et soutient que l’État devrait être soumis aux normes catholiques ou placé sous l’autorité spirituelle de l’Église »constitutionnalisme du bien commun », une approche dont la description passablement abstraite tend à voiler la violence intrinsèque. Dans une veine inspirée notamment par la pensée de Carl Schmitt, A. Vermeule souhaite que le pouvoir exécutif et administratif soit affranchi des garde-fous prévus par le libéralisme politique, voire par la Constitution américaine elle-même. La mission de l’État devrait selon lui être de défendre le « bien commun », défini de manière assez vague comme « l’épanouissement d’une communauté politique bien ordonnée » (cité p. 237) ; une communauté où la religion occuperait une place centrale et où la liberté deviendrait une « valeur secondaire » (p. 239)sa propre conception monolithique et hiérarchique de ce qui est vrai et important » (p. 244). Comme le souligne L. Field, ce projet a connu un certain succès : A. Vermeule « est devenu une sorte de figure culte au sein des hautes sphères de la Nouvelle Droite catholique — avec les portraits dans les magazines, les conférences et les tables rondes qui accompagnent une telle renommée » (p. 240).
Les Nationaux-Conservateurs
Le troisième groupe identifié par L. Field s’est constitué autour de la National Conservatism Conference (NatCon), organisée par la Fondation Edmund Burke et le Conservative Partnership Institute. Elle réunit chaque année depuis 2019 des figures importantes de droite et d’extrême-droite, devant un public presque exclusivement blanc et masculin. La première édition, à Washington, fut ouverte par une intervention de l’entrepreneur Peter Thiel, qui avait participé au financement de l’événement. Au fil des ans, la conférence a accueilli plusieurs hommes politiques importants (Viktor Orbán, Ted Cruz, Marco Rubio, J. D. Vance), ainsi que de nombreux intellectuels de la Nouvelle Droite, comme Michael Anton et Patrick Deneen.
La personnalité centrale de ce troisième courant est Yoram Hazony, qui dirige la NatCon depuis ses débuts. Cet intellectuel israélo-américain prône un nationalisme rigide, qui exalte l’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse. Il défend la souveraineté des État-nations et dénigre toutes les entités politiques supra-nationales : l’Union européenne par exemple. Au fil des ans, Y. Hazony et la NatCon ont influencé des institutions conservatrices plus traditionnelles, comme la Heritage Foundation. Cette dernière, créée en 1973 et qui joua un rôle important sous la présidence de Ronald Reagan, est à l’origine du fameux « Projet 2025 », en général considéré comme la feuille de route du second mandat de D. Trump. Selon L. Field, la NatCon a eu un rôle prépondérant dans la cristallisation de ce programme, dans la montée du nationalisme chrétien et la légitimation des politiques anti-immigration.
La droite dure
Le quatrième courant identifié par L. Field, la droite dure (« Hard Right »), constitue une nébuleuse plus qu’un mouvement structuré. Il regroupe essentiellement des agitateurs d’extrême-droite, dont la réputation s’est construite sur le Web, bien loin des normes du débat académique. Parmi ces influenceurs néo-fascistes, deux des plus célèbres sont Curtis Yarvin (qui a longtemps écrit sous le pseudonyme Mencius Moldbug) et Costin Alamariu, plus connu en tant que Bronze Age Pervert.
Curtis Yarvin est un informaticien et blogueur. Ses idées provocatrices circulent dans certains cercles néo-réactionnaires liés à la Silicon Valley depuis la fin des années 2000. Une importance nouvelle, et sans aucun doute excessiveagissant du nationalisme blanc et du racisme, Yarvin a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, qu’il n’y était “pas tout à fait allergique” », p. 136), mais aussi leur nullité : « le style de Yarvin est lamentable et ses raisonnements sont pires encore ; on vient pour ses théories du complot provocatrices […], on reste pour ses non-sens et son bricolage pseudo-historique bâclé. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin » (p. 135).
“Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin. Son style est lamentable et ses raisonnements sont pires encore.”
Laura K. Field
Costin Alamariu, dit Bronze Age Pervert (BAP), détient quant à lui un doctorat en philosophie politique de l’Université de Yale, obtenu en 2015. Sa renommée dans les cercles réactionnaires ne lui vient cependant pas de là, mais de l’ouvrage Bronze Age Mindset (auto-publié sur Amazon peu après qu’il eut renoncé à une carrière académique) et de ses saillies sur Twitter/X et dans des podcasts d’extrême-droite. Le style de BAP combine en effet une expression peu soucieuse de rectitude grammaticale et orthographique, un nietzchéisme grossier et un humour corrosif, mis au service d’une misogynie et d’un racisme décomplexés. Comme le synthétise L. Field, « son but dans la vie semble être d’inciter les jeunes hommes blancs à développer leur force physique et militaire, d’affaiblir ou de détruire tous les autres, en particulier les femmes, et d’être lui-même vénéré comme un dieu pour avoir le courage d’exprimer tout cela ouvertement » (p. 138). De quoi C. Yarvin et BAP sont-ils les symptômes ? Sans doute, si l’on en croit L. Field, de la « normalisation de l’extrémisme violent » (p. 144) et de la séduction que cette violence exerce sur de nombreux jeunes hommes, aux États-Unis comme ailleurs.
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L’influence de la Nouvelle Droite
L’ouvrage de L. Field offre donc une cartographie précise des différents courants intellectuels de la Nouvelle Droite états-unienne. Ceux-ci partagent un rejet viscéral du libéralisme politique, en tant qu’engagement en faveur du pluralisme démocratique et en tant qu’acceptation d’une société multi-culturelle, au sein de laquelle cohabitent différentes conceptions de la vie bonne. Ce point est souligné à de nombreuses reprises par l’autrice, dont la critique de la Nouvelle Droite consiste pour l’essentiel en un plaidoyer pour la pertinence intacte du libéralisme politique. L. Fields souligne néanmoins que l’émergence de la Nouvelle Droite doit aussi être vue comme l’expression « des échecs réels de la politique et de l’économie libérales modernes, de la culture libérale moderne et du monde universitaire néolibéral aux mains des entreprises » (p. 25). Elle demeure néanmoins fidèle à une forme d’engagement philosophique en faveur du libéralisme, en tant que condition d’une société libre, dont chaque membre est susceptible de rechercher les formes singulières d’une vie heureuse, accomplie et dotée de sens. « Certains d’entre vous regretteront leur libéralisme lorsqu’il aura disparu » (p. 319) lance-t-elle ainsi aux intellectuels de la Nouvelle Droite. Là n’est toutefois pas, me semble-t-il, la contribution la plus originale du livre.
Celui-ci vaut avant tout par son analyse serrée des divers courants de la Nouvelle Droite, qui se révèlent bien plus hétérogènes que ce que suggère la focalisation médiatique sur une poignée de figures comme Curtis Yarvin. Sur de nombreux sujets, il n’existe en fait aucune cohérence idéologique et programmatique au sein de la Nouvelle Droite. Certains défendent la déconcentration du pouvoir politique et le small government, d’autres prônent le renforcement de l’exécutif fédéral. Certains défendent un populisme économique censé améliorer les conditions de vie des classes populaires, d’autres affichent un libertarianisme économique voué à renforcer les privilèges des oligarchies industrielles et financières. Certains sont ouvertement racistes et masculinistes, d’autres tentent de maintenir un vernis de respectabilité. Certains prônent une accélération technologique débridée dont l’horizon est l’émergence d’une post-humanité, d’autres développent une pensée des limites inspirée par le catholicisme et critiquent pour cette raison le déploiement tous azimuts de l’IA et le pouvoir de la Silicon Valley… Bref, la Nouvelle Droite est loin d’avoir forgé un corpus idéologique unifié, une incohérence qui renvoie aussi à la diversité des acteurs sociaux ayant soutenu D. Trump. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, il apparaît que l’unité de ces courants est en fait essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités (raciales, sexuelles, de genre, etc.) et les élites opposées au trumpisme
L’unité de ces courants est essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités et les élites opposées au trumpisme.
Les tensions internes à la Nouvelle Droite se cristallisent en la personne du vice-président J. D. Vance, intellectuellement plus structuré que D. Trump, mais écartelé entre ces divers courants et leurs clientèles électorales respectives. Souvent présenté comme proche des post-libéraux du fait de sa conversion au catholicisme et de sa relation personnelle avec Patrick Deneen et Rod Dreher, il entretient en fait des liens avec toutes les composantes de la Nouvelle Droite. L. Field résume sa position singulière et acrobatique en quelques phrases limpides :
Vance, qui a publié son ouvrage autobiographique “Hillbilly Elegy” en juin 2016, s’est converti au catholicisme en 2019 (l’année où il s’est rallié au trumpisme) et était idéologiquement très proche des penseurs post-libéraux comme Deneen et Vermeule. […] Peter Thiel était son mentor et son financeur, et il s’est ouvertement déclaré partisan de Viktor Orbán. Mais contrairement à Deneen et Vermeule, et plus proche en cela de Thiel, Vance n’a jamais pris ses distances avec les positions les plus radicales et imprudentes de la Nouvelle Droite. Il a assisté aux conférences NatCon. Il a prononcé des discours lors d’événements organisés par le Claremont Institute. Il est apparu dans des podcasts de niche tels que Jack Murphy Live et The American Moment dans lesquels, sur tous les sujets, il a tenu des propos alignés sur les positions de la droite dure […]. (p. 313)
L’une des questions auxquelles l’ouvrage ne répond pas est celle de savoir dans quelle mesure cette incohérence idéologique « importe dans le tumulte de la politique réelle » (p. 16). L. Field ne tranche pas véritablement la question de l’influence des idées étudiées sur les politiques effectivement mises en place. À la lecture de quelques passages du livre – notamment ceux consacrés aux penseurs post-libéraux comme P. Deneen – on est frappé par le contraste entre certaines propositions (la défense des catégories populaires, l’attention aux limites naturelles, le respect des pouvoirs locaux) et la réalité des décisions aujourd’hui prises à Washington. Comme le soulignait récemment la politiste Marlène Laruelle, « certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura [Field] sont […] mal à l’aise face aux politiques de l’administration »
Dans leur majorité, ces intellectuels ont néanmoins « le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur »think tanks, ont été gagnés par un nationalisme de plus en plus radical et intolérant. Elle souligne à ce titre que l’édition 2022 de la conférence NatCon, tenue à Miami, a représenté un tournant, « un moment décisif de capitulation de l’establishment du Parti républicain traditionnel face à la Nouvelle Droite, voire à la droite dure » (p. 210). Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, y tint un véritable discours d’allégeance : « Je ne viens pas pour inviter les nationaux-conservateurs à rejoindre notre mouvement conservateur, mais pour reconnaître qu’en vérité la Heritage Foundation fait déjà partie de votre mouvement » (cité p. 211). L. Field relève en outre, bien que de manière plus rapide, combien les jeunes cadres du trumpisme sont désormais imprégnés des discours ouvertement violents, racistes, antisémites et misogynes d’influenceurs comme Bronze Age Pervert et Nick Fuentes.
Cela suffit-il pour affirmer, comme l’a fait l’autrice dans un entretien récemment accordé au journal Le Monde, que les différents protagonistes de son ouvrage représentent « la coalition d’intellectuels qui a porté [Donald Trump] au pouvoir »think tanks conservateurs et de la jeunesse de droite suffit à expliquer l’élection de D. Trump en 2024. C’est là négliger un ensemble beaucoup plus vaste de coordonnées économiques, politiques, culturelles et institutionnelles, qui ont construit l’environnement social au sein duquel la Nouvelle Droite a pu prospérer : la désindustrialisation des États-Unis, la rivalité avec la Chine, le poids politique des grandes entreprises, l’influence des plateformes numériques, la médiocrité du système éducatif américain, l’importance de la religion et du protestantisme évangélique, les particularités du système électoral, la faillite du Parti démocrate, le charisme personnel de D. Trump et bien d’autres choses encore. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage Furious Minds fournit une pièce importante du puzzle.
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L’idéalisme comme stratégie politique
Un dernier apport important de Furious Minds tient à la mise en évidence d’une caractéristique transversale aux différents courants de la Nouvelle Droite : l’importance accordée aux idées dans la lutte politique. L. Field nomme cette posture intellectuelle « Ideas First ». Elle en donne la description suivante : « L’approche “Ideas First” est typique du monde intellectuel conservateur et se retrouve dans des slogans fréquents à droite comme “la politique est en aval de la culture” ou “les idées ont des conséquences”, ainsi que dans la prolifération d’institutions de formation idéologique, qui initient les jeunes conservateurs aux discours et aux traditions de droite » (p. 20). À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, Furious Minds montre ainsi que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important et fructueux du champ intellectuel.
Il est possible de pousser l’argument de L. Field un cran plus loin, un peu au-delà de ce qui est explicitement écrit dans l’ouvrage, en soulignant le lien étroit qui unit le positionnement théorique de la Nouvelle Droite et son positionnement politique. Sur le premier point, les intellectuels étudiés dans l’ouvrage partagent une forme d’idéalisme philosophique, au sens de la conviction selon laquelle ce sont les idées qui mènent le monde et expliquent la plupart des transformations sociales. Cette approche se prolonge au plan stratégique dans ce qu’on peut nommer un « gramscisme de droite », soit le parti-pris en vertu duquel la lutte politique doit d’abord être conduite sur le terrain des idées et des valeurs, afin de transformer les représentations sociales dominantes dans un sens réactionnaire
À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, “Furious Minds” montre que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important du champ intellectuel.
Du point de vue des partisans de D. Trump, cette stratégie a apporté de nombreux bénéfices. L’approche « Ideas First » a tout d’abord produit un effet d’occultation, en reléguant au second plan tout ce qui dans le passé ou la réalité contemporaine vient contredire leurs récits : depuis l’histoire des inégalités raciales aux États-Unis jusqu’au réchauffement climatique, en passant par les violences sexistes et sexuelles. Si le peu d’égards de D. Trump pour la vérité est devenu proverbial, Furious Minds montre que de nombreux intellectuels de droite et d’extrême-droite font preuve d’un semblable désintérêt pour l’exactitude factuelle. Pour ces penseurs, « les abstractions intellectuelles occultent trop souvent les vérités simples du monde réel — par exemple, le fait de savoir qui a remporté quelle élection, qui a envahi quel pays et quand, ou encore quel groupe social est victime d’abus et d’oppression » (p. 21).
L’approche « Ideas First » a également permis à la Nouvelle Droite de présenter de manière fallacieuse ses ennemis politiques. C’est comme cela qu’il faut comprendre la créativité terminologique dont font preuve les essayistes d’extrême-droite pour désigner leurs cibles intellectuelles : le « wokisme », la « théorie du genre », la « critical race theory », la « CathéLong »
L. Field ne dit pas vraiment comment sortir de cette situation. Si elle n’hésite pas à caractériser certaines des pensées étudiées dans son ouvrage comme « fascistes » ou « néo-fascistes », elle se réfère peu à ce précédent historique pour éclairer le contexte actuel. Elle n’évoque pas non plus les diverses luttes sociales et écologistes qui représentent autant de résistances en acte à la Nouvelle Droite états-unienne. De celle-ci, elle offre en revanche l’analyse la plus complète et précise à ce jour. C’est déjà considérable.
Image principale : AmericaFest 2025, Wikimedia.
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