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Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

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11.03.2026 à 10:38

Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima

Sophie Houdart

Texte intégral (3389 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Ce texte est extrait du livre de Sophie Houdart, Ce territoire qui, comme une pulsation…, paru en 2026 aux Éditions des mondes à faire. Il est composé du préambule de l’ouvrage et d’un extrait du chapitre 7, « Les rubans roses ».


Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. Et cela complique tout. Ce quelque part, c’est la petite ville de Tōwa 東和町, sise, dans un dédale compliqué de collines verdoyantes, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ceux qui comptent ici, ce ne sont pas les gens déplacés ni ceux endeuillés par le tsunami : ce sont des gens qui sont restés et qui font l’apprentissage de « vivre avec » des faibles doses – mais des doses quand même – de radioactivité.

Que signifie vivre dans un monde contaminé par la radioactivité ? La question est épineuse et impose de comprendre d’abord à quoi ressemble Fukushima. Comprendre qu’il s’agit d’un territoire. Comprendre ce qui le constitue.

Comprendre que ce qui le constitue, précisément, a changé du fait de la présence de ce nouvel existant, la radioactivité.

Et encore, lui donner une texture.

Imaginez le nord-est du Japon. Une côte, et en un point de la côte, une centrale – des centrales : Fukushima Daiichi, Fukushima Daini. Longeant la côte : la route 1, renommée dans les années 1980 « la Ginza des centrales » – ici on dirait « les Champs-Élysées des centrales ». Fierté progressiste tout entière contenue dans ce panneau qui ouvrait la ville : « L’énergie nucléaire pour un avenir radieux » (genshiryoku akarui mirai no enerugii 原子力明るい未来のエネルギー).

Cet endroit – la zone – concentre souvent nos imaginaires, nourris depuis Tchernobyl. Mais au Japon, la zone, c’est d’abord un cercle de vingt kilomètres de diamètre. Un bout de terre, un bout d’océan. La centrale : centrale. Modèle concentrique qui facilite grandement l’administration du désastre, hérité, m’avait-on dit un jour, du modèle de dispersion de la radioactivité après le largage d’une bombe, comme à Hiroshima ou à Nagasaki. Un faisceau, un rayon. Une onde, une propagation.

Dans les faits, bien sûr, c’est différent. Dans les faits, cela ressemble plus, m’avait-on dit aussi, à des « taches de léopard ». Dans les faits, quand j’emprunte pour la première fois la route 1 qui traverse la zone en 2015, quelques mois après sa réouverture à la circulation, peu avant Odaka, à onze kilomètres de la centrale, une pancarte marque l’entrée du Grand Tremblement de terre et de la Zone d’inondation du tsunami. Des fanions jaunes un peu partout indiquent que des « travaux de décontamination [sont] en cours ». Un panneau plutôt discret signale qu’il ne faut pas sortir de la voiture à cause de la radioactivité. Et tout est effectivement conçu pour m’obliger à y rester : ce qui s’apparente à un bas-côté est barré, tout comme les entrées des propriétés privées, les parkings des supermarchés, des stations-services, des restaurants de nouilles ou des salles de pachinko. Après Odaka, toutes les routes et tous les chemins qui partent de la route 1 sont fermés par des barrières en fer et les accès gardés par des policiers. Dans les faits, sur vingt kilomètres ce jour-là, fenêtres fermées, je conduis ma cellule de confinement. Je respire à fleur de peau mais en vain, je me sens dans ce qui m’entoure en même temps que tout ce qui m’entoure est en moi. L’expérience est marquée, sidérante, mais impossible de s’en saisir au moyen de l’imaginaire à disposition, Tchernobyl, Hiroshima.

Lire aussi la série | Atolls irradiés – Lutter et réparer après les essais nucléaires en Ma’ohi nui (Polynésie)・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

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Vivre en pays abîmé

Maintenant, éloignez-vous un peu. Parce que la zone ne peut être le nœud de l’affaire. Ce à quoi on réfère – chez nous – par Fukushima (tandis que les Japonais parlent du Grand Séisme ou de la Grande Catastrophe du nord-est du Japon, higashi nihon daishinsai 東日本大震災) ne peut s’épuiser là, dans cette zone qui, à mesure des années, rétrécit et voit ses habitants revenir – quoiqu’au compte-gouttes. Difficile en effet de dire, le temps passant, à quoi réfère ce qu’on pourrait être tenté d’appeler la zone. Réouverte, donc, à la circulation en 2015, réaménagée autour de nouvelles mairies, de complexes immobiliers et d’usines de haute technologie construits ou reconstruits par le gouvernement à un coût plusieurs fois supérieur au budget des instances localesfukkō 復興), la renaissance (saisei 再生), la revitalisation (fukkatsu 復活) – le vocabulaire japonais ne manquant pas pour dire ce qui se refait, se reprend.

S’éloigner, donc. On reprend la route 1, on remonte vers le nord, on sort bientôt de la zone en suspens, on bifurque sur la gauche, on quitte la plaine et on s’engage dans le dédale des collines. Comme la radioactivité il y a dix ans. Le système de navigation intégré à la voiture nous guide de sa voix claire et assurée. Mais dans les faits, deux années plus tôt en 2013, je ne parviendrais pas jusqu’à la route 1 parce que j’en suis constamment détournée. Telle autre route est fermée par un check point parce qu’on a découvert à proximité un hot spot, une expression très tangible d’un existant tout à fait invisible, impossible à appréhender dans ce paysage par ailleurs très beau. À force de détournements, le système de navigation intégré au véhicule semble, lui aussi, manquer ses repères. À une autre occasion, il finira carrément par cesser de fonctionner, interrompant ses remises à jour successives, m’abandonnant à mes errances. Mon trajet contrarié me fait comprendre qu’il y a, pour la radioactivité, des courants et des terrains propices, des canaux où s’engouffrer, des montagnes et des cimes d’arbre auxquelles s’accrocher, des cours d’eau à descendre, et que le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que ses déplacements à elle croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

À une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, on arrive dans la petite ville de Tōwa, dans laquelle les habitants, donc, sont restés vivre – je veux dire par là qu’ils n’en ont pas été déplacés, et que très rares sont ceux qui l’ont quittée. Leur environnement a été substantiellement modifié par la catastrophe (trop loin de la côte, la ville n’a pas été touchée par le tsunami et si elle a été secouée par le tremblement de terre, elle n’a pas été endommagée), mais il n’a pas été jugé suffisamment contaminé pour qu’une évacuation de la population ait été envisagée. Si on pouvait être sûrs de savoir ce qu’on dit, on pourrait se risquer à dire que la topographie a été plus favorable à Tōwa qu’à plusieurs des communes voisines – Iitate, Yamakiya, Namie, desquelles les habitants ont été évacués –, quoiqu’il faudrait encore être précis en la matière, parce que cela change d’un coin à l’autre de Tōwa, comme de Iitate, de Yamakiya ou de Namie.

Voilà. On y est. On peut se poser un peu. S’installer provisoirement. Tenter de comprendre, depuis ce lieu très précisément, ce que signifie vivre en pays abîmé – monde, planète, paraissant d’un coup un peu gigantesque

Depuis là, commencer à décrire.

Le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que les déplacements de la radioactivité

Photo : collectif Call It Anything.

Décrire ce qui se passe « à bas bruitfaire avec : faire avec le fait que les champignons et les plantes sauvages qu’on affectionnait sont devenus impropres à la consommation ; faire avec le fait que les salades qu’on cultivait sous serre, en même temps que les choux, captent davantage les radionucléides que les concombres ou les tomates cerises dont il faut maintenant apprendre les subtilités ; faire avec le fait que les sangliers ont su profiter des abandons de territoire pleus au sud et qu’ils sont devenus des présences que plus rien ne semble pouvoir effrayer ; faire avec le fait que les chasser soit dissocié du fait de les manger ; faire avec ces amputations de territoire, même pas vraiment des territoires, mais tel sous-bois, tel versant de la montagne, tel parc ou tel parcours de balade…

Décrire, aussi, tout ce qui est hors champ. Tout ce qui ne change pas. Tout ce qui ne s’est pas altéré. La manière dont on plante les poireaux, qui endolorit toujours autant les dos. La manière de retourner la terre pour préparer les rizières. Le coassement des crapauds dans les réseaux d’irrigation. La floraison du cerisier centenaire. Les projets du petit dernier qui veut toujours devenir agriculteur. Les sorties quotidiennes de la grand-mère avec son petit trois roues motrices, la serpette dans le panier à l’avant. Décrire sans savoir ce qui compte, au juste, pour comprendre la vie telle qu’elle persiste et se reprend ici.

Décrire. Puis commencer à s’inquiéter. De qui de telles descriptions peuvent-elles faire le jeu ? Quel est le risque pris à cette mise à plat du monde ? Qu’est-ce que charrie avec lui le fait de résister consciencieusement à des dramatisations mal placées (pas de zone interdite façon Stalker

Photo : collectif Call It Anything.

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2025)

Les rubans roses

La première fois que je me rends au mont Kuchibuto, c’est en voiture. Nous sommes à l’automne 2016. Monsieur Ōno conduit et nous prenons la route derrière chez lui, pour bifurquer rapidement vers la droite avant le tunnel. Très manifestement, la route n’est pas fréquentée ni entretenue. J’ai un souvenir fort de ce moment. Le souvenir de nids de poule et de fissures nombreuses sur la route, dans lesquelles s’épanouissaient la végétation. Le souvenir d’un jardin d’enfants laissé à l’abandon, les couleurs délavées des installations dans l’aire de jeu. J’ai même souvenir d’avoir pensé que le tableau était trop facile, en un sens, qu’il accrochait trop l’émotion et la pensée là où précisément elles étaient attendues, d’avoir été tant cultivées, aussi, dans les films et les documentaires. L’image m’était certainement venue alors, comme en écrivant ces lignes, de la grande roue à Pripiat (Tchernobyl), qui devait être inaugurée le 1er mai 1981 – certains motifs sont tellement persistants… J’ai souvenir de la halte que nous avions faite au pied de l’antenne de communication, sur le parking qui offrait une vue panoramique sur la vallée en contrebas et le bras montagneux d’Adatara. J’ai souvenir, surtout, de ce qui avait arrêté notre attention, collectivement

On s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Enfin. Enfin, nous allions savoir où regarder, les points où porter notre attention. La saillance des rubans dans le paysage devenait une alliée, au moment où nous éprouvions collectivement la difficulté de savoir où nous étions – dans quoi nous étions – et ce dont nous étions témoins au juste. On le savait et à dessein, nous n’étions pas venus chercher les lieux où pouvait s’éprouver le plus intensément la catastrophe : le bord de mer, la zone, la proximité de la centrale. Mais enfin, à nous balader dans cette campagne si belle, si peu marquée par ce qui était arrivé, nous étions déroutés, et les rubans roses semblaient nous offrir une prise, un indice, un repère, un signe. À partir de là, nous allions pouvoir nous orienter. Et de fait, les jours suivants, nous n’avions plus vu que des rubans roses. Dans les sous-bois, aux pourtours des maisons, dans les jardins privés, aux abords des cours d’eau. J’en ai toute une série photographique, qui commence précisément au mont Kuchibuto.

Cette première fois, peut-être à la vue des très nombreux rubans roses, on s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Photo : collectif Call It Anything.

Reconnaissances

Quelques jours plus tard, munis du guide de randonnée, nous avions décidé de revenir, à pied cette fois, et de monter jusqu’au sommet. Monsieur Ōno ne nous avait pas découragés, nous conseillant seulement de monter et descendre par le même versant, en évitant donc le versant nord-est sur lequel, nous avait-il redit, s’était déposée une bonne partie des radioéléments échappés de la centrale. Le début de la randonnée est marqué par un panneau aux couleurs passées qui salue notre initiative d’un « À la découverte de la pleine nature ! » (mitsukeyō daishizen 見つけよう大自然). Une carte indique le parcours, chemin aller, chemin retour, et différentes étapes remarquables, une grotte, une cascade, un sanctuaire, des variétés d’arbres. Nous n’aurons pas ce geste dans d’autres circonstances, à l’occasion d’autres balades que nous ferons dans la région, mais pour celle-ci, nous vient de mettre un masque. Grimpons donc, en suivant les indications à même le chemin, la respiration rendue malaisée par le masque. Empruntons un petit chemin forestier, en pente assez raide, qui nous essouffle encore. Nous marchons en silence, d’un pas rapide, concentrés. Les chiffres de nos compteurs Geiger montent et descendent, les valeurs peinant à se stabiliser – nous sommes entre 0,21 et 0,55, mais bizarrement, nous prenons presque ces écarts comme un paquet homogène, peut-être de savoir que nous sommes tout du long sur le versant épargné ? Ici et là, mais avec une belle fréquence, nous voyons des rubans roses accrochés aux branches des arbres, mais aussi des plaquettes de bois suspendues sur de nombreux troncs qui identifient les espèces : un cèdre de la famille des Cèdres (sugika スギ科), un sorbier du Japon de la famille des Rosacées, un châtaignier de la famille des Fagacées, un érable trident de la famille des Acéracées, un frêne chinois de la famille des Oléacées, etc.

Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ?

Alors, je me dis que cette série d’identification est comme d’un autre temps, où importait de « démêler la forêt », suivant la belle expression de la romancière Jean Heglandsatoyama

En vis-à-vis, je pense à ce que l’intrusion de la radioactivité est venue perturber, à la saillance que marquent dorénavant les rubans roses plus que les panneaux qui portent le nom des arbres. Avant, le monde de la forêt était un monde démêlable, il est maintenant à la fois mêlé et partitionné d’une autre manière, et on ne sait plus comment ni à quoi référer l’identité des choses. Dans La Supplication, Svetlana Alexievitch restitue les propos d’un liquidateur, qui raconte le travail de grattage et d’enfouissement dans la forêt de Tchernobyl :

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d’un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes… Avec des insectes, des scarabées, des vers… Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces

De tout cela, je comprends qu’au mont Kuchibuto, des régimes de reconnaissance cohabitent en se télescopant. Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ? Quand l’attention requise ne serait-ce que pour les voir est mobilisée ailleurs, dans le fait de parvenir à grimper avec un masque sans s’essouffler ? Je n’ai plus souvenir de la fin de notre balade, de l’arrivée au sommet ni même de la marche du retour. Mais je revenais avec le sentiment qu’à cet endroit se nouait une chose importante. Revenir encore, donc.

Photo : collectif Call It Anything.

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10.03.2026 à 12:05

Comment le numérique est devenu l’utopie du capital

Sébastien Broca

Texte intégral (3650 mots)
Temps de lecture : 15 minutes

Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Tréguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Extrait du livre de Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Éditions du Seuil, 2025, p. 199-209.


Le développement des Big Tech s’est accompagné de discours ayant une dimension utopique. Les technologies numériques ont été présentées comme la promesse d’un avenir transcendant les limites matérielles à l’abondance et abolissant la nécessité du travail. Ces projections ont eu une fonction d’occultation du présent. Elles ont dissimulé le fait que la prospérité des grandes entreprises technologiques reposait sur l’appropriation et l’exploitation de nombreuses ressources productives : matières premières, énergie, travailleurs et travailleuses. La critique n’a pas toujours su mettre à distance ces utopies du capital, parfois guère éloignées des utopies sociales qu’elle a défendues.

L’esprit du capitalisme numérique

Le pouvoir des Big Tech s’inscrit dans une dynamique historique longue. Ces entreprises prolongent, matériellement et symboliquement, une trajectoire empruntée dès les prémices du monde industriel. Elles entretiennent l’esprit du capitalisme, analysé par Max Weber dès le début du XXe siècle. Ce dernier décrivait alors le dépérissement de l’esprit « traditionaliste » : celui de l’homme qui ne cherche pas « à gagner de l’argent et toujours davantage d’argent, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à gagner ce qui est nécessaire pour cela »

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Le capitalisme numérique perpétue cette promesse d’expansion, dont les Big Tech se veulent aujourd’hui les porteurs privilégiés. Ces entreprises ont réaffirmé l’idéologie progressiste propre à la modernité capitaliste, exacerbant le projet d’asseoir l’accumulation illimitée sur le développement de la science et de la technique. Elles ont propagé un « système de valeurs dans lequel la valeur ou le mérite découlent de la résolution de problèmes sociaux grâce à des moyens technologiques et à l’esprit d’entreprise »

« Si nous restons sur cette planète, nous devrons arrêter de croître, ce qui est un très mauvais avenir ».

Jeff Bezos

Comme le suggèrent ces citations, le rapport au temps et à l’espace des grands dirigeants de la Silicon Valley a une dimension utopique, au sens d’une projection par-delà l’ici et le maintenant. Dans son versant le plus radical, cette projection prend la forme d’un avenir post-humain, par-delà les limites biologiques et terrestres. Même lorsqu’elle ne va pas si loin, l’utopie techno-entrepreneuriale des Big Tech est la promesse d’un avenir où le progrès technique aura résolu les problèmes du présent. Il importe peu que de telles projections puissent être mises en doute, parfois même moquées par les spécialistes des domaines concernées. L’esprit du capitalisme se préoccupe assez peu des faits. Sa fonction est de renforcer « la confiance que [les] membres [des classes dominantes] peuvent avoir dans la validité de leurs privilèges »

Le mythe de l’immatériel

Dans les années 1940, le principal théoricien de la cybernétique, Norbert Wiener, soutenait que le monde peut être compris exclusivement en termes d’échanges d’information. L’information était selon lui de l’entropie négative, une mesure d’organisation. Il estimait qu’en vertu du second principe de la thermodynamique, l’univers évolue d’un état d’organisation vers un état de chaos uniforme. Il voyait l’information comme ce qui résiste à cette tendance, détermine les propriétés des êtres et permet l’émergence de poches d’organisation : les systèmes biologiques, sociaux et techniques. La cybernétique a ainsi popularisé l’idée que l’information serait séparable de la matière et plus fondamentale que celle-ci

Cette vision acquiert à partir des années 1970 une dimension socio-historique, en vertu de la tendance, paresseuse mais récurrente, à définir une époque par une matière, une technologie ou une source d’énergie. Quelques intellectuels influents soutiennent ainsi qu’après les âges du chemin de fer, du charbon et du pétrole s’ouvrirait un « âge de l’information », actant la fin de la civilisation industrielle. La notion de « société post-industrielle » apparaît sous la plume d’Alain Touraine en France, de Daniel Bell, Herman Kahn et Anthony Wiener aux États-Unis. Le syntagme voisin de « société de l’information » est adopté par plusieurs institutions internationales, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en 1975 et l’Union européenne en 1979

Les années 1970 sont aussi celles où émerge, en Californie, l’idée d’une complémentarité entre l’informatique et la préservation de l’environnement. Dans le contexte de la guerre froide, les macro-technologies contrôlées par les États, comme la bombe nucléaire, représentent une menace de destruction pour la planète entière. Selon les hippies à l’origine du Whole Earth Catalog – une publication qui connaît à l’époque un grand succès en présentant toutes sortes de produits (outils de jardinage, fourneaux à bois, semences, calculatrices, synthétiseurs) utiles pour vivre en communauté – il ne faut pourtant pas renoncer aux technologies. Inspirés par la cybernétique de N. Wiener et les approches systémiques de l’écologie, ces « néo-communalistes »high-tech. Dans ce cadre, l’ordinateur apparaît comme un instrument de libération individuelle et comme un outil écologique, qui aide à contrôler les écosystèmes pour assurer leur stabilité grâce à des échanges adéquats d’information.

Lire aussi | Rapiécer le monde. Les éditions La Lenteur contre le déferlement numérique・François Jarrige (2019)

Vingt ans plus tard, la diffusion d’Internet donne un nouvel élan à ces proclamations enthousiastes. Dans les colonnes de Wired s’expriment les digerati, une élite d’entrepreneurs, éditorialistes et prospectivistes fascinés par le nouveau monde numérique. Ils soutiennent qu’Internet est une « révolution » comparable à celle de l’imprimerie. L’informatique et les réseaux sont présentés comme le triomphe des bits sur les atomes, le remplacement de la matière par quelque chose qui « n’a ni couleur, ni taille, ni poids, et peut voyager à la vitesse de la lumière »

Butte, Montana, USA. Crédits : Steve & Barb Sande.

Ces discours prêtent à conséquence, puisqu’ils recouvrent d’un voile idéologique la matérialité du numérique. Tandis que les digerati exaltent le remplacement des atomes par les bits, l’essor d’Internet suscite des investissements massifs dans les infrastructures matérielles : câbles sous-marins, fibre optique, data centers. Le discours de « l’abondance informationnelle » abstrait alors les technologies numériques des réseaux énergétiques et logistiques nécessaires à leur fonctionnement. Les Big Tech n’ont ensuite qu’à reprendre cet habillage discursif pour minimiser la dimension matérielle de leurs activités. Le terme éthéré de « cloud » désigne les services fournis par de grands bâtiments énergivores. La présentation des données comme un « nouveau pétrole » suggère le remplacement des industries fossiles par un nouveau capitalisme écologiquement vertueux.

Les pouvoirs publics participent à la diffusion de ces représentations mystificatrices. Aux États-Unis et dans l’Union européenne, le récit de la double transition (écologique et numérique) s’impose à partir des années 1990. Dès cette date, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement »

A partir des années 1990, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement ».

Al Gore, soutien historique de l’industrie informatique, joue un rôle important pour ancrer cette vision dans la Silicon Valley et au-delà. Membre des élus démocrates surnommés « Atari Democrats » dans les années 1980, apôtre des « autoroutes de l’information » en tant que vice-président de Bill Clinton, il devient après sa défaite controversée à l’élection présidentielle de 2000 conseiller spécial de Google et membre du conseil d’administration d’AppleUne vérité qui dérange, dont il est le principal protagoniste. Tout en sensibilisant un large public aux dangers du réchauffement, le film diffuse la conviction que l’innovation peut résoudre le défi climatique. Il suffirait pour cela de remplacer l’ancien capitalisme fossile par un capitalisme vert, dont la Silicon Valley détiendrait les clés technologiquesWhole Earth Catalog, A. Gore légitime ainsi une vision entrepreneuriale de la « transition écologique ». Le numérique y est l’essentiel de la solution, jamais un aspect du problème.

Le mythe de la fin du travail

L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité. La « fin du travail » fait l’objet de nombreux débats au milieu des années 1990, suite au retentissement des thèses défendus par le prospectiviste Jeremy RifkinFuture of Work ». Ces écrits soulignent l’imminence d’une puissante vague d’automatisation liée à l’essor de l’IA.

L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité.

Les Big Tech diffusent elles aussi cette conviction. La focalisation médiatique sur quelques entrepreneurs stars (Steve Jobs, M. Zuckerberg, E. Musk) suggère que la réussite en affaires tient exclusivement au talent individuel et à l’innovation technologique. L’aptitude des grandes entreprises technologiques à organiser, pour en tirer profit, de multiples activités humaines dispersées aux quatre coins du monde passe ainsi au second plan. Les progrès de l’IA laissent aussi penser que de nombreux processus productifs sont déjà entièrement automatisés. Pendant longtemps, le grand public croit par exemple que les IA de Google et de Facebook filtrent automatiquement tous les contenus indésirables publiés sur les réseaux sociaux, alors qu’il n’en est rien

Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail maintiennent ainsi invisibles, et donc incontestables, les raisons de la prospérité des Big Tech. Ils participent pour cette raison de ce qu’on peut nommer – en détournant une expression de Marx – un fétichisme des technologies

Telle est la fonction des mythes : présenter les bénéfices associés aux technologies comme des qualités que celles-ci auraient « par nature », non comme le résultat de nouvelles formes d’exploitation de la nature et des travailleurs ; ne retenir que les gains, en somme, pour éviter d’interroger la balance entre les gains et les pertes.

La critique mystifiée ?

Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont exercé une séduction durable sur certains acteurs de la critique. La vision d’un « âge de l’information » mettant fin à la civilisation industrielle a eu un écho bien au-delà des institutions internationales et des idéologues de la Silicon Valley. Dans le monde académique, elle a été légitimée par l’influente trilogie du sociologue Manuel Castells

Lire aussi | Cyber et libertaire : l’alliance des contraires ?・Sébastien Broca (2025)

Dès le milieu des années 1980, R. Stallman distingue matière et information, afin de remettre en cause la légitimité des logiciels propriétaires. Il recourt à l’exemple imagé du « sandwich infini » pour expliquer ce qu’est un logiciel : il peut être consommé une infinité de fois par une infinité de personnes en une multitude d’endroits

Quinze ans plus tard, les défenseurs des communs numériques, aux États-Unis comme en France, reprennent l’argument. Ils affirment que « le système de régulation que nous mettons en place pour les ressources rivales (terres, voitures, ordinateurs) n’est pas nécessairement approprié pour les ressources non-rivales (idées, musique, expression) »mainstream, est reprise par les défenseurs des communs ; la culture hacker inspire les éditorialistes de Wired comme les théoriciens néo-marxistes.

Mettre en avant un exceptionnalisme informationnel a au début des années 2000 un intérêt stratégique. Dans le contexte des luttes contre les nouvelles enclosures, cela fait apparaître l’extension de la propriété intellectuelle comme absurde, artificielle et contraire à la nature des choses. Souscrire au mythe de l’immatériel, c’est donc faire avancer la cause des communs numériques. Cela occulte en revanche que les régimes juridiques appliqués aux biens, quels qu’ils soient, ne sont pas le reflet de leurs propriétés, mais le résultat de normes sociales, de jeux institutionnels et de rapports de force. Cela reconduit aussi le déni de la matérialité du numérique, véhiculé par la pensée dominante depuis les années 1970.

En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, les défenseurs des libertés ont aussi conservé l’idéal de son développement illimité.

Cet oubli a été partagé par la plupart des défenseurs des libertés en ligne. Ceux-ci ont souvent prolongé l’exaltation de l’ « immatériel », qui imprégnait la Déclaration d’indépendance du cyberespace écrite par J. P. Barlow. Construite autour de l’idée de « défendre Internet » (cf. chapitre 1), cette tradition militante est demeurée majoritairement hostile au fait de prioriser certains usages ou de poser des limites au déploiement des technologies. En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, elle a aussi conservé l’idéal de son développement illimité. En insistant sur la circulation de tous les discours et les savoirs sur Internet, elle a négligé le coût matériel et énergétique de cette abondance informationnelle.

Crédits : Jonathan Kemper.

Les défenseurs des libertés numériques n’ont pas accordé beaucoup plus d’attention à la question du travail. Jusqu’aux années 2010, ils ont souvent abordé Internet comme un espace de communication, en négligeant les rapports de production qui en déterminent le fonctionnement. Leurs luttes privilégiées (liberté d’expression, vie privée, circulation de l’information) ont été menées sous un angle technologique ou juridique, en accordant par exemple plus d’importance aux politiques de modération mises en place par les plateformes qu’aux conditions de travail des modérateurs de contenus chargés de les appliquer.

Lire aussi | « ChatGPT, c’est juste un outil ! » : les impensés de la vision instrumentale de la technique・Olivier Lefebvre (2025)

Utopies sociales, utopies du capital

Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ? Les explications sont multiples. On rappellera tout d’abord que les influences ont été réciproques : si la critique s’est parfois laissé abuser par la communication des entreprises, celles-ci ont aussi puisé dans des mouvements sociaux préexistants leurs discours de légitimation. C’est bien parce qu’il existait déjà une utopie d’Internet défendue par différents acteurs non-marchands, que Google ou Facebook ont par la suite pu capitaliser sur ces espoirs d’émancipation et de partage. De même, la fin du travail est pour partie une utopie du capital (réduire les coûts salariaux), mais c’est aussi une très ancienne utopie sociale

Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ?

Certains accords idéologiques entre les Big Tech et leurs contempteurs s’expliquent en outre par des proximités sociologiques. Parmi les critiques des Big Tech, ceux qui ont reçu la plus grande attention, en France comme aux États-Unis, ont été des hommes, blancs, de milieux sociaux privilégiés. Ce sont souvent des informaticiens, des universitaires ou d’anciens salariés de la Silicon Valley qui ont mis en cause le pouvoir de ces entreprises – ou, pour être plus précis, dont les capitaux économiques et culturels ont permis à ces mises en cause d’être entendues. Il ne s’agit pas ici de discréditer ces acteurs en raison de leurs propriétés sociales ; la critique peut parfois se déployer depuis des espaces sociaux favorisés, sans qu’il faille accuser ses protagonistes de duplicité ou d’inconséquence. L’homogénéité sociologique a en revanche eu des conséquences sur la teneur des contestations et sur leurs perspectives. Nombre d’acteurs de la critique des Big Tech étant issus du même monde social et/ou culturel que les cadres des entreprises mises en cause, il n’est guère étonnant qu’ils aient partagé avec eux certaines représentations, notamment la conviction que les technologies étaient fondamentalement émancipatrices et écologiquement vertueuses.

En matière numérique, les utopies sociales et les utopies du capital ont donc rarement été radicalement divergentes. Elles ont puisé à des références communes : la cybernétique, la science-fiction, la contre-culture, la subculture hacker. Elles ont toutes été nourries par l’imaginaire moderne d’une adéquation entre progrès technique et progrès social. Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont par conséquent exercé une séduction durable, auprès des Big Tech comme des promoteurs d’un autre numérique. Il est revenu à d’autres acteurs d’essayer de mettre à mal ces représentations.


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Photo d’ouverture : Les dirigeants (Verwaltungsrat) de IG Farben vers 1935, avec à gauche au premier plan Carl Bosch et à droite Carl Duisberg. Crédits : Hermann Groeber 

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Notes

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05.03.2026 à 19:39

« Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »

Collectif

Texte intégral (5411 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

À propos du documentaire « France, il était une fois demain », suivi de son making-of : « France 2100, le pourquoi du comment ». Films réalisés par Michael Pitiot (Les Bons Clients, France, 2026, 1h23 et 53 minutes) et diffusés le 27 janvier 2026 sur France 2.

Il est immense, le besoin de se projeter collectivement dans un avenir désirable pour toustes. À savoir, comme l’annoncent Deborah Bird Rose et Libby Robin dès 2004 : « Nous avons besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, des histoires sur l’organisme humain en tant que moment vivant en connexion avec son environnement. Nous avons besoin d’histoires de justice qui élargissent notre pensée, d’histoires de relations aux lieux qui élargissent notre pensée »France 2, entend contribuer à ce défi collectif.

France, Il était une fois demain, réalisé par Michaël Pitiot, cherche à présenter une image désirable de la France métropolitaine de 2100, au moyen de tableaux situés dans plusieurs régions de l’Hexagone. Cependant, parce que la réception dans les médias du film documentaire fut plutôt positive, il nous semblait important de partager un avis divergent, plus critique et plus fidèle à l’effarement que nous avons ressenti à sa découverte. Nous publions ce texte dans l’idée de contribuer aux débats sur l’éthique de la fiction prospective écologique et sur la question, centrale, de la « positivité » en son sein

Nous engageons cette analyse critique en conscience du fait que le film est le produit d’un système particulier, qu’il en est un symptôme et une conséquence. L’objectif est bien de porter un regard plus large sur le monde qui est le nôtre.

Dans une première partie, notre analyse développe sa critique au moyen de deux arguments principaux : (1) le film ment sur la réalité des faits et nous trompe sur la trajectoire prise par le Système Terre et (2) il s’égare et fabule sur les possibilités de transformations réelles des établissements humains. Deux critiques qui mettront en lumière à quel point ce documentaire n’est en aucun point crédible, et que la désirabilité proposée s’apparente plus volontiers à un irréalisme irresponsable. Le film devient alors une bien dérangeante publicité pour un réchauffement climatique qui n’est pas compris pour ce qu’il est vraiment.

Dans une seconde partie, nous complétons cette analyse par une critique du tableau social et racial proposé par le film. Cette analyse des images mettra en lumière la vision problématique montrée par le film en guise d’utopie désirable.

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Enfin de la positivité face au catastrophisme ambiant ?

On ne peut que commencer par souligner les bonnes intentions du film, son envie de donner à voir les problématiques écologiques en cours dans la perspective de construire un futur désirable. Il est porteur d’un discours rare et bienvenu en faveur d’une décroissance choisie et désirable, et on ne peut que saluer le fait qu’un film diffusé sur France 2 ait l’intelligence de contester explicitement le technosolutionnisme et de proposer des solutions et stratégies raisonnées et lowtech, de parler de sobriété heureuse, de rétro-innovation et de maîtrise voulue du développement.

Le documentaire insiste : il s’agissait, avec ce film, de donner envie. Dans le making-of diffusé à la suite du film, on peut entendre l’ingénieur et spécialiste des ressources minérales Philippe Bihouix partager son sentiment que « toute mesure qu’on devrait prendre sur la question environnementale et sur la question de la réinscription dans ces limites planétaires et dans cette société soutenable doit se faire en créant de l’enthousiasme, du bonheur, du plaisir, de l’envie, dès demain matin ». Le réalisateur s’y engouffre, et poursuit à son tour : « C’est peut-être ça la solution : se parler avant tout de la joie de vivre. On est donc partis en quête du bonheur ». Voilà le premier axiome qui se dessine.

Là où les expert·es cherchaient à exposer les limites de la peur, le film tente de l’évacuer entièrement. Puisque la peur ne permet pas de se projeter, il faut donc en finir avec la peur.

Le deuxième axiome, miroir du premier, sera formulé dans une tribune publiée par onze experts du climat à quelques jours de la sortie du film. Il postule qu’« un futur qui se raconte très majoritairement en négatif, c’est un futur auquel on renonce mentalement »presque exclusivement sur le mode de la perte, de la peur ou de la faute », il invite à dépasser « les alertes et les diagnostics », « désormais largement connus ». L’affirmation est contestable, entendu qu’un tiers des Français·es pense qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou qu’il n’est pas dû aux activités humaines

Cité Vauban de Gravelines en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Les deux axiomes sur lesquels reposent ce film sont donc assez simples : la positivité, c’est bien ; la négativité, c’est mal. On ne peut que souligner en réponse à quel point il a été démontré au contraire que l’éco-anxiété est « une réponse saine »

Côté Système Terre : une vision tronquée et erronée de la trajectoire

Disons les choses sans détour : du côté du Système Terre, il n’est pas seulement improbable mais tout à fait impossible que les choses se passent telles qu’elles sont décrites dans ce film. Ce n’est pas une question de « volonté d’y croire » : les modèles scientifiques internationaux dessinent une réalité absolument autre.

Que le désir soit une question fondamentale pour les personnes, cela ne saurait être une raison pour mentir sur la réalité environnementale.

En effet, en présentant des images d’un monde absurde mais présenté sous les traits de la probabilité, ce film grand public outrepasse l’ensemble de ce que les projections scientifiques annoncent pour les décennies à venir

Ce que le documentaire oublie aussi de présenter – voire, ce qu’il semble nier –, c’est la problématique centrale qui nous attend au-delà de +1,5°Ctippings points, ces points de bascule qui sont en train de nous plonger dans un « emballement bioclimatique » et géophysique aux conséquences démentielles. Comme bon nombre d’autres prospectives, études et annonces gouvernementales, il se place utilement sur la date symbolique de 2100, sans prendre la peine de préciser que les choses continueront à évoluer bien après 2100, a minima pour de nombreux siècles. 2100 n’est pas un état stable, c’est un moment dans une trajectoire bien plus longue, que nous ne faisons que démarrer.

Carcassonne en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Sans politiques fermes d’atténuation à toutes les échelles, la description rigoureuse par les sciences internationales de ce qui nous attend est d’une toute autre nature que celle présentée par le film : augmentation des événements climatiques extrêmes en fréquence et en intensité venant compromettre la résilience des territoires (inondations survivre en Normandie. Raison pour laquelle le GIEC Normand lui-même n’hésite pas à écrire qu’il « endosse le rôle de lanceur d’alerte » à ces sujets

Si nous n’infléchissons pas la trajectoire actuelle, oui, peut-être que des cocotiers pourront pousser en Normandie, mais alors les conditions de vie en société seront telles qu’il est difficile de savoir à quel point nous pourrons faire plus que survivre en Normandie.

En passant outre l’importance de l’atténuation pour se concentrer sur la possibilité d’une adaptation miraculeuse (que nous allons ensuite discuter), ce documentaire s’inscrit dans la droite ligne du ministère de l’Écologie annonçant que le respect des accords de Paris serait anecdotique et que nous pouvons sans peine nous adapter à +4°C

Lire aussi | La niche climatique humaine・Pierre de Jouvancourt (2022)

Une dangereuse publicité pour le changement climatique

En bien des endroits de notre société, la volonté de positiver à tout prix semble finir par aboutir à un refus de se confronter aux conséquences réelles du dérèglement climatique. C’est peut-être ce qui est arrivé dans ce documentaire, où on finit même par entendre, incrédules, ces mots : « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique… »

Plusieurs passages du making-of confirment cet entêtement à la positivité, et l’aveuglement qui en découle. Alors qu’un interlocuteur exprime ses doutes et interroge le réalisateur sur le caractère « idyllique » proposé par le film, le réalisateur Michael Pitiot insiste et confirme son intention de « donner envie »on est pas à l’abri de phénomènes d’accélération pénibles », « qui vont embarquer la planète pour des centaines, voire des milliers d’années » – bien saisir l’emballement bioclimatique et la gravité des événements en cours –, le réalisateur semble comprendre que les choses vont aller lentement et facilement, et répond : « Comment se préparer à la hausse du niveau des mers ? Peut-être en se rappelant que le phénomène sera lent, qu’il se produira sur plusieurs générations, et qu’on aura donc le temps de s’y adapter ». S’agit-il d’une ignorance des processus biogéophysiques et de leur emballement, ou d’un refus de les prendre en compte ? Quelques centimètres d’augmentation du niveau des mers peuvent rayer une mégapole de la carte, et ce d’autant plus rapidement que la topographie sous-marine côtière se transforme avec la mort des récifs coralliens qui bloquaient jusqu’à présent les vagues submersives, lesquelles salinisent désormais les eaux souterraines.

Dunkerque en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Non seulement le film prétend que nous pourrons nous adapter, mais en plus il met complètement de côté la question de l’atténuation du changement climatique. Par-delà les critiques à adresser aux séquences, aux images et au discours, c’est peut-être là que se trouve le problème structurel de ce film, qui joue uniquement sur le tableau de l’adaptation… voire qui suggère que ce sera plus simple encore de vivre dans l’Hexagone en 2100 ! Après tout, Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ? Le résultat est clair : dans ce documentaire, c’est le changement climatique lui-même qui est rendu désirable. Problème : ce n’est en aucun cas ce que décrit la littérature scientifique. C’est oublier que l’atténuation n’est pas que nécessaire, elle est vitale, au sens où nous ne pourrons pas nous adapter à un monde inhabitable. Tant et si bien que le résultat livré par le documentaire doit finalement être nommé pour ce qu’il est : c’est une tromperie. Nous connaissions le greenwashing (écoblanchiment) et le greenbacklash (violent retour de bâton sur l’écologie et les écologistes)

Dunkerque, ainsi présentée, réchauffée et considérée comme la nouvelle Venise, ne semble-t-elle pas plus attirante encore qu’aujourd’hui ? On voudrait déjà y être ! Peut-on alors accélérer les émissions de dioxyde de carbone pour y arriver plus vite ?

Ce documentaire annonce pourtant s’appuyer sur l’état du savoir scientifique. Qu’en est-il ? La crédibilité de l’ensemble tient notamment à l’annonce, dans les crédits de fin, d’un impressionnant « comité scientifique ». Problème : plusieurs personnes mentionnées dans cette liste affirment ne jamais avoir donné leur accord pour être dans un quelconque « comité scientifique », disent ne jamais avoir vu de draft du documentaire, ni n’avoir été consultées après l’entretien qu’iels ont pu donner au réalisateur ou à son équipe

Lire aussi | Raconter le chaos climatique : une perspective postcoloniale・Geneviève Azam (2021)

Côté sociétés : si tu veux, tu peux ?

Dans sa note d’intention, le réalisateur précise donc vouloir « donner à voir au spectateur, de la façon la plus émotionnelle, à quoi ressemblerait la France demain » et suggère en sous-texte le message de ce « documentaire d’anticipation » : « pour que la France existe demain, il faut commencer aujourd’hui »si tu veux, tu peux ! Il suffirait de désirer collectivement ces images pour qu’elles puissent advenir réellement. Hélas, du côté des sociétés et des techniques, les images, projections et idées données à voir par le film ne sont pas moins impossibles.

Oui, nous voudrions tous·tes que ce soit possible, mais non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années. De même, il est fort séduisant d’imaginer que les files de voitures soient remplacées par quelques rares aéronefs filant gracieusement dans le paysage. Mais il faut être un peu sérieux·ses : même en considérant une réduction drastique (et choisie) de la mobilité, c’est tout de même un réel flux de véhicules de livraison, de taxi, de camions-poubelles et autres camionnettes d’artisan·es et de secours qu’il faut représenter en train de traverser la pampa, les mangroves et les végétations lacustres. Et ce, par tous les types de météo et en toute saison ! Sauf à assumer de se mentir complètement, ça ne peut pas être, comme on le voit ici, un unique aéronef conduit à travers le sauvage pour transporter des passager·es ayant l’air d’être en vacances. La question de la mobilité, comme le savent bien les expert·es qui ont contribué au film

Et puis, qui est contre le végétal ? Personne ! Et il est, certes, aussi amusant que fascinant de voir à quoi ressemblerait Paris si on végétalisait sans plus de réalisme la quasi-intégralité de ses trottoirs, rues et toitures. Mais, si c’était si simple et si désirable, pourquoi alors n’est-ce pas déjà le cas aujourd’hui ? Rappelons donc quelques évidences.

Non : les villes, les bâtiments, les infrastructures, les autoroutes, les usines et les zones commerciales ne disparaissent pas magiquement d’un claquement de doigt pour faire place à des végétations luxuriantes en quelques années.

Outre que les trottoirs servent à se déplacer et que beaucoup semblent déjà trop petits pour accueillir les foules à pied, en poussette, en trottinette ou en fauteuil, sous le bitume se trouvent de très nombreux réseaux (eau, gaz, électricité, numérique, égouts…) qu’on ne peut pas enlever et sur lesquels les interventions sont fréquentes. Sans même parler du coût exorbitant (irréaliste) d’une transformation de milliers d’hectares artificialisés, et des millions de mètres cubes de bitume, béton, sols stabilisés au ciment, géotextile et autres plastiques utilisés en aménagement qu’il faudrait travailler (pour en faire quoi ?). Sans même évoquer la question de l’origine des millions de mètres cubes de terre fertile qu’il faudrait importer (d’où ? en camion ?) et déposer dans la capitale avant que le moindre plant de pomme de terre ne puisse pousser, à grand renfort d’intrants en eau et nutriments. Quand bien même il serait mis en œuvre par magie, l’ensemble resterait déconnecté, « hors sol », suspendu au-dessus des galeries souterraines parisiennes empêchant tout enracinement profond et toute connexion avec les cycles hydrologiques du bassin-versant ; et ne serait pas garant de quoi que ce soit en termes écologiques

Il n’est pas non plus question du système politique qu’il faudrait pour déployer de tels projets pharaoniques et une telle planification centralisée. Alors, de quoi s’agit-il : naïveté, manque de sérieux ou malhonnêteté ? L’équipe de réalisation a-t-elle été jouée, malgré elle, par le système dans lequel elle est prise ? De son côté, le réalisateur annonce avoir voulu montrer avec une telle végétalisation de Paris, une vision « plausible ». C’est loin d’être notre ressenti à la vue des images livrées, sauf à considérer une division par dix du nombre d’habitant·es et de touristes de la capitale, à imaginer un réchauffement climatique bien plus limité que ce qui se profile, à envisager un monde sans conflits, à considérer que l’agriculture n’a besoin que de potagers infinis et rien d’autre (ni d’outils, ni de machines, ni de stockages, ni de bâtiments, ni d’arrière-cour, de voiries, etc.), à oublier complètement les questions animales et les productions d’élevage, à oublier la question des sols et des terres fertiles, ou encore les problématiques de pressions et de spéculation foncières à l’œuvre dans cette capitale qui fait partie des plus denses du monde.

Paris en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Une écologie coloniale ne saurait être désirable

Avez-vous remarqué, en regardant le documentaire, que le dépeuplement et la déconstruction de Paris ne passait que par une annulation de ses marges – disparition magique des banlieues, déconstruction des barres modernes en béton, et remplacement des quartiers et villes populaires périphériques par des forêts ? Vous êtes-vous demandé·e ce que venait faire ici cette éviction des cités et périphéries populaires de la capitale au profit d’un accroissement spectaculaire de la ville de Chartres – démographie, emprise urbaine et immeubles en bois « éco-conçus » ? Un effacement de la banlieue et des grands ensembles en béton, comme d’un coup de baguette magique dans Photoshop.

Ce double mouvement de destruction-construction est une stratégie connue des analyses de la fabrication de la ville et des politiques publiques. Il correspond en tout point aux types de démolition pratiquées par l’État raciste

À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.

Les projections idylliques du documentaire ne font pas qu’occulter les vagues caniculaires successives qui ravageront les villes si nous restons sur la même trajectoire climatique. Plus profondément, il n’est à aucun moment question du fait que nous ne traverserons pas ces canicules de la même façon suivant notre position sociale. À aucun moment il n’est question d’inégalités environnementales, ni d’oppressions systémiques, qui sont pourtant particulièrement structurantes pour les territoires. On efface les territoires où s’incarnent les enjeux les plus criants du dérèglement climatique, où se concentrent les vulnérabilités.

Comment un tel tour de passe-passe peut être présenté si naturellement par le film ? Pour le comprendre, il faut mettre la lumière sur le fait que, de bout en bout, on n’y voit surtout des centres-villes bourgeois, des touristes contemplateur·ices et des flâneur·ses qui ont le temps de déambuler, d’apprécier des paysages-décors improductifs et désanthropisés. L’aviez-vous remarqué en visionnant le film ? Dans cette vision de la France rêvée de demain, pas de quartiers populaires, il n’y a que des villages, des centres patrimoniaux et des châteaux. Les lieux semblent ne pas avoir de « face arrière »

Marseille en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

La « nature » elle-même ne semble pousser dans les villes que là où elle y est autorisée : la pierre reste bien blanche et claire, propre, et la toiture végétalisée bien verte. La végétation du trottoir n’empiète ni sur la façade, ni sur la voirie. Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. D’ailleurs, on n’y voit ni policier·es ni violence non plus, ni conflits, ni vraiment de vie. La société semble s’être transformée en substitut, en apparat, en ersatz de société. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show

À cela s’ajoute encore que le documentaire s’arrête à l’Hexagone. Mais qu’est-ce que cela fait de regarder France 2 depuis la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, Mayotte, et de constater qu’on n’y est pas ? De là à comprendre que les seuls devenirs et les seuls désirs qui comptent, ce sont ceux de l’Hexagone, il n’y a qu’un pas.

Tout est en « ordre », à sa place, dans la nouvelle totalité éco-utopique muséifiée ici promue. Une éco-société du spectacle ; un genre d’éco-truman show.

Combien de personnes raciséesidem pour le making-of. Pendant ce temps, les blanc·hes sont dans le train, en terrasse de café, au bureau, occupé·es à lire des livres, à prendre la voiture et l’aéroglisseur du futur. Le tableau est limpide. C’est peu de dire que ce « monde rêvé de demain » est glaçant.

On dirait en défense du réalisateur que c’est surement involontaire, inconscient – sans voir que c’est justement l’une des caractéristiques de la blanchité de se considérer comme allant de soi

Lire aussi | Entrevoir la justice climatique : retour sur les Toxic Tour de Seine Saint Denis・Laurence Marty (2025)

Dans les images du futur rêvé par la réalisation, la France désirable de demain est donc visiblement blanche, entièrement blanche, uniquement blanche. Le texte n’aborde d’ailleurs jamais la question ni des migrations – la poursuite de notre trajectoire climatique poussera 3 milliards de personnes en dehors de la « niche de température humaine » propice à la vie en société d’ici 2070

Le futur désirable sera blanc : voilà ce qui est montré. Est-ce voulu ou non, est-ce conscient ou non, ce n’est pas la question. En revanche, il est désolant de constater que les diverses réceptions du film dans Le Monde, dans l’Humanité, dans Télérama et sur France Inter ne disent mot de cette vision sociale et raciale

Ce tableau ne fait que renforcer la pertinence des constats établis par les penseur·ses antiracistes de l’écologie ; il ne fait que confirmer que l’écologie blanche

Ce tableau ne fait que confirmer que l’écologie blanche est encore trop souvent une pensée uniquement bourgeoise et conservatrice, concentrée sur une lutte qui concourt au maintien de la domination en place.

Ne pas tomber dans une vision blanche et bourgeoise de l’écologie exigerait de se tourner vers l’autre, de décoloniser profondément nos imaginaires, nos désirs et nos savoirs. Il faut exiger, des autres et de nous-même, une interrogation des rapports sujets-objets qui prédominent et qui dessinent l’hégémonie de la pensée intellectuelle occidentale. Il ne saurait y avoir d’écologies désirables sans cela.

Les banlieues de Paris en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

Un sidérant éco-truman-show : au service de qui, de quoi ?

Nous avons autant besoin d’optimisme que de réalisme : nous avons besoin d’une vision de société enthousiaste, décroissante et joyeuse, mais cela ne signifie pas, ne peut pas signifier, que le réel sera si simplement joyeux. Oui, la question des désirs est centrale ! Mais le travail sur les désirs qui nous attend est un travail sur les attachements et les renoncements, sur le sens et sur les sens, sur les liens entre éthiques et esthétiques ; c’est une refondation cosmologique et politique. Le monde moderne dont nous héritons est à démanteler, et comme l’ont bien montré les pensées de la redirection écologique, l’enjeu est celui de l’anticipation et de la planification de la fermeture

Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir.

Que les individus aient besoin de pouvoir se projeter dans un avenir désirable pour pouvoir agir à leur échelle est une chose. Que des images erronées, faussement crédible et faussement réjouissantes du Système Terre, de notre pays et de nos villes soient diffusées, c’en est une autre.

Croire à ce tableau, c’est non seulement cesser de lutter pour l’atténuation climatique, mais c’est aussi croire que ce sera mieux avec le réchauffement, croire que la dévastation du monde est une bonne chose, et que la présenter ainsi serait un acte courageux, au service de l’espoir. Un discours qui ne fait pas uniquement le jeu du vieux serpent de mer de « l’écologie punitive »aux autres que l’avenir se fera sans elleux et que le rêve c’est de les voir disparaître avec leurs cités. Nous avons besoin d’utopies qui ne soient pas insultantes.

Liste des co-auteurices et signataires (par ordre alphabétique)

Inès Bel Mokhtar, dé-designeuse, doctorante Ensadlab

Xavier Bucchianeri, ingénieur-architecte, doctorant UMR Ressources, ENSACF

Emeline Curien, enseignante-chercheuse au LHAC

Laurent Devisme, professeur à l’ENSA Nantes

Alexandre Duparc, médecin cardiologue au CHU de Toulouse, membre de l’Atécopol 

Lucie Dupré, chargée de recherches en anthropologie à l’INRAE

Bérénice Gaussuin, maîtresse de conférences à l’ENSA Malaquais

Maële Giard, géographe et doctorante à l’Université Grenoble Alpes

Daphné Hamilton-Jones, designeuse et doctorante

David Hampton-Musseau, chercheur en sciences de gestion, laboratoire LGTO, Université de Toulouse, membre de l’Atécopol

Renaud Hétier, professeur à l’UCO d’Angers

Inès Hubert, paysagiste-conceptrice et éditrice

Sylvain Kuppel, chargé de recherche (IRD) en écohydrologie et sciences de la zone critique, Géosciences Environnement Toulouse (GET)

Loïs Mallet, doctorant à l’Université Paris Cité et membre de l’Institut Momentum

Guillaume Mandil, maître de conférences à l’Université Grenoble-Alpes

Odin Marc, chargé de recherches au CNRS, Sciences de la Terre, Géosciences Environnement Toulouse (GET)

Léa Mosconi, maîtresse de conférences à l’ENSA Belleville

Hervé Philippe, directeur de recherches au CNRS en génomique évolutive et bio-informatique, Station d’Écologie Théorique et Expérimentale (SÉTE) de Moulis 

Claire Revol, maîtresse de conférences à l’Université Grenoble-Alpes

Soizic Rochange, maîtresse de conférences en biologie végétale à l’Université de Toulouse

Mathias Rollot, maître de conférences à l’ENSA Grenoble

Lou-Poko Savadogo, designeuse et architecte 

Laure Teulières, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Toulouse, membre de l’Atécopol

Jean-Louis Tornatore, anthropologue, professeur émérite de l’Université de Bourgogne-Europe 

Théo Vinceslas, maître de conférences à l’ENSA Normandie

Nathanaël Wallenhorst, professeur à l’UCO d’Angers, membre de l’Anthropocene Working Group


Image d’ouverture : le Mont Saint Michel en 2100. Image issue du documentaire « France, il était une fois demain », Michael Pitiot/Les Bons Clients, 2026.

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04.03.2026 à 16:10

Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie

La rédaction de Terrestres

Texte intégral (2228 mots)
Temps de lecture : 8 minutes

Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.

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En 1999, Eric Schmidt, futur PDG de Google entre 2001 à 2011, énonce qu’« Internet est la première chose que l’humanité a construite et qu’elle ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie que nous ayons jamais eue ». Un quart de siècle plus tard, « la plus grande expérience d’anarchie » est devenue le business le plus profitable de l’économie capitaliste : une poignée d’entreprises dominent l’économie numérique et occupent les sept premières places de la capitalisation boursière mondiale… devant Saudi Aramco huitième et plus grande capitalisation pétrolière mondiale.

Vingt ans plus tard, alors qu’il siège à la Commission de Sécurité Nationale sur l’Intelligence Artificielle, le même Eric Schmidt, devenu central dans la promotion des technologies à la jonction du politique et de l’économie, déclare : « Si nous voulons construire une économie et un système éducatif futurs basés sur le tout-à-distance, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement – peut être dans le cadre d’un plan de relance – pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et les relier à un réseau 5G

Les sept premières capitalisations boursières mondiales sont toutes des entreprises de l’économie numérique, et regroupe une bonne partie des Big Tech.

Ce projet politique est en voie d’achèvement : en 2025, sans comptabiliser l’usage des écrans pour le travail, la population mondiale a passé en moyenne 6 heures et 45 minutes par jour devant les écrans, dont 2 heures et 31 minutes sur les réseaux sociaux

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Illustration de cette nouvelle norme qui concoure à une série de métamorphoses : durant la période de développement foudroyant du numérique, la France a perdu 18 000 de ses bars-tabac entre 2002 et 2022. Si ces lieux de sociabilité ordinaires, tant en ville qu’à la campagne, ont décliné progressivement durant tout le XXe siècle« ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale».

L’accélération « de la désagrégation des réseaux sociaux locaux » et « l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier » pourraient être mises en regard avec l’impérialisme de l’économie numérique qui ambitionne de refondre l’essentiel des rapports humains et sociaux via l’infrastructure numérique. De la surveillance globale qui abolit la vie privée à l’école numérique en passant par le phénomène d’addictions et de santé mentale, le numérique et son infrastructure écocidaire occupent une place centrale dans la redéfinition du capitalisme contemporain et des pathologies qu’il génère. Comment comprendre la nature de ces transformations ? Pourquoi les promesses d’émancipation sociale et économique portées par les promoteurs d’Internet il y a 30 ans se sont révélées illusoires et ont même accentué les ravages du vieux capitalisme industriel ?

Retour sur la préhistoire et l’histoire du numérique

Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :

1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.

Au cœur de projet politique du numérique on retrouve l’idée de la neutralité des techniques : les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société.

Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.

2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :

– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.

– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran

3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.

« Entrons-nous dans le techno-fascisme ? »

4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?

Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ?

Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? À quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de désescalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?

L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.

Intervenant·es :

  • Sébastien Broca – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Ses travaux sur le numérique se situent au carrefour de la sociologie, de l’économie politique et du droit. Il est l’auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, paru aux éditions du Seuil en 2025.
  • Karine Mauvilly essayiste, formée en droit et en sciences politiques, a été journaliste et enseignante. En 2016, elle a cosigné Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans avec Philippe Bihouix (éditions du Seuil) et est l’autrice de Cyberminimalisme, paru en 2019 (éd. du Seuil).
  • Félix Tréguerchercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Ses recherches se situent au croisement des sciences de l’information et de la communication, de la sociologie, de l’histoire et du droit. Auteur de Une Contre-histoire d’Internet : du XVe siècle à nos jours (Agone, 2023) et de Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle (Divergences, 2024), il est également membre de La Quadrature du Net.

Photo d’ouverture : Aileen Devlin | Jefferson Lab.

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