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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef
28.10.2026 à 17:00

«Trappes est une République islamique en miniature» : le RN et les banlieues, trente années de propos stigmatisants

Hicham Zemrani

Texte intégral (1941 mots)
Marine Le Pen, le 28 septembre 2026. © Daniel Perron/AFP

«Il y a des gens qui portent des discours et des mots qui finissent par armer d’autres qui, eux, passent à l’acte.» Mardi, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a dénoncé les paroles de celles et ceux qui attisent la haine. Quatre jours après l’attentat raciste survenu à Trappes (Yvelines), vendredi, le premier ministre n’a toutefois pas nommé le Rassemblement national (RN), accusé par la gauche de porter une responsabilité morale dans cette fusillade.

En privé, Marine Le Pen, cheffe de file des député·es RN, s’agace de cette culpabilité par association. «Faire un lien entre nous et ce qui s’est passé n’est pas digne», juge la candidate à l’élection présidentielle de 2027. Les internautes ont pourtant rapidement exhumé ses déclarations sur Trappes. Et d’après Mediapart, dont les informations s’appuient sur des conversations privées, plusieurs écrits de l’assaillant prouvent son adhésion aux idées du RN.

Déjà au temps du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, le parti d’extrême droite ciblait régulièrement les banlieues françaises où vit une importante population d’origine ou d’ascendance étrangère. Surfant sur la peur de l’islamisme et établissant des parallèles avec des villes étrangères. Ce, afin d’alimenter et d’étayer son discours anti-immigration. Compilation.

Jean-Marie Le Pen en 1996 : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix»

En meeting à Roubaix (Nord), en 1996, le cofondateur du FN avait dénoncé une forme de «colonisation inversée», symbolisée par cette phrase résolument incendiaire : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix.» À l’époque, l’ancienne cité ouvrière fait l’objet d’un livre, Le Paradoxe de Roubaix (Plon), dans lequel le journaliste Philippe Aziz affirme que la commune est devenue la première ville de France à majorité musulmane – un postulat rapidement contesté.

Parmi les populations d’origine étrangère vivant à Roubaix, la communauté algérienne se distingue par son nombre. Une meurtrissure pour Jean-Marie Le Pen, fervent défenseur de l’Algérie française, qui a officié comme lieutenant de réserve au sein de la 10ème division parachutiste (DP) et a été accusé d’avoir torturé des Algérien·nes pendant la guerre.

Le «Menhir» a ainsi pris pour cible à plusieurs reprises la ville nordiste. Dans un entretien à France Soir, en 2011, il affirme sans preuve que Roubaix est composé à «60% d’immigrés maghrébins» et met en garde : «Si vous attendez le jour où ça brûle pour en prendre conscience, il sera un peu tard…» Évoquant les contestations populaires du Printemps arabe, il lâche que «le jour où les Maghrébins auront décidé, en France, de s’attaquer au président de la République, ils pourront aller jusqu’à lui faire subir des sévices sexuels».

De retour dans l’ancienne cité ouvrière, en 2013, pour participer aux vœux de la fédération nordiste du FN, Jean-Marie Le Pen avait prophétisé : «Nous ne serons bientôt plus majoritaires. Il y a même des endroits comme Roubaix où il est probable que, si une liste d’union musulmane se présentait aux élections, elle gagnerait.» La liste de l’Union des démocrates musulmans de France (UDMF), parti politique réputé proche des Frères musulmans, a récolté seulement 0,85% des suffrages aux élections européennes de 2024.

Marchant dans les pas de son père, Marine Le Pen présentera elle aussi la commune comme une anomalie à corriger. «Si on laisse faire ça, demain, il y aura 100 villes comme Roubaix, puis 10 000 villes, jusqu’à ce que nous n’ayons plus la capacité de réagir. Il y a donc, objectivement, une urgence», s’enflammait-elle, en 2022, au micro d’Europe 1.

Bruno Gollnisch en 2010 : «La Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie»

Le rendez-vous avait été donné, le 16 septembre 2010, devant la basilique Saint-Denis. Bruno Gollnisch, alors vice-président du FN, a choisi cet écrin de l’histoire de France pour lancer sa candidature à la succession de Jean-Marie Le Pen… et s’en prendre aux immigré·es, nombreuses et nombreux dans la plus grande commune de la Seine-Saint-Denis, «qui se comportent en prédateurs».

«Je suis venu devant la nécropole de ceux qui ont fait la France et dans un endroit qui est conquis par l’immigration étrangère», a-t-il lancé, chahuté par des manifestant·es. Et de poursuivre : «Ce département de Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie, c’est-à-dire progressivement submergé, gagné par la violence et à la fin détaché de la mère patrie par une intervention étrangère.»

Nulle «provocation» de sa part, jure celui qui est connu pour ses propos négationnistes. «C’est la démarche légitime d’un élu français dans ce qui est le berceau de notre civilisation et de notre culture, dans ce qui est la nécropole des gens qui ont fait la France ou qui l’ont défendue, de Charles Martel jusqu’au siècle dernier», se justifie-t-il, faisant référence à la bataille de Poitiers, en 732, qui a stoppé l’avancée des troupes musulmanes vers le nord de l’Europe.

Marine Le Pen valide la comparaison entre Sevran et Chicago

En 2011, Sevran (Seine-Saint-Denis) est le théâtre de règlements de comptes entre trafiquants et bandes rivales qui se disputent le contrôle de deux plaques tournantes du trafic de drogue. Au mois de juin, Marine Le Pen dégaine un communiqué dans lequel elle appelle «à la reconquête des territoires perdus de la République», expression popularisée par l’historien de la Shoah et du sionisme Georges Bensoussan dans un livre paru en 2002.

Aux yeux de la présidente du FN, Stéphane Gatignon, le maire écologiste de Sevran, «a raison de comparer à Chicago ce qu’est devenue sa ville». Mais Marine Le Pen en profite surtout pour dézinguer le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, qui «laisse la situation dégénérer à un point tel que la République perd chaque jour le contrôle de nouveaux territoires». Son ministre de l’intérieur, Claude Guéant, en prend aussi pour son grade, lui qui est «toujours dans le blabla et jamais dans l’action».

Marine Le Pen en 2021 : «Trappes est devenue un territoire perdu de la République»

Trappes (Yvelines) détient le triste record européen du nombre de départs pour le djihad en Irak ou en Syrie entre 2014 et 2016 : près de 70. Particulièrement surveillée par les services de renseignement, la commune francilienne alimente les craintes, réelles ou fantasmées. En 2021, Didier Lemaire, professeur de philosophie dans un lycée trappiste, décrit ainsi une ville «tombée aux mains des islamistes» dans laquelle il dit «vivre dans la peur» et «sous escorte policière armée». Des «outrances» et «certaines inexactitudes», rectifie alors le préfet des Yvelines.

Peu importe pour Marine Le Pen, qui voit dans l’enchaînement de ces évènements la validation de ses thèses. En 2021, elle écrit sur Twitter : «En 30 ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ?»

Pour rebondir sur la controverse, Jordan Bardella, vice-président du RN, se rend à Trappes. «Il y a dans notre pays de plus en plus de petites Républiques islamiques qui se constituent dans beaucoup de territoires […] Nos élus ferment les yeux», dénonce-t-il sur BFMTV. Des propos qu’il réitérera et qui lui vaudront une mise en examen, après le dépôt d’une plainte par le maire yvelinois, Ali Rabeh (Génération.s).

Jordan Bardella en 2022 : «Trappes est une République islamique en miniature»

Invité en 2022 sur le plateau de «Touche pas à mon poste», l’eurodéputé d’extrême droite persiste et signe : «Je maintiens mes propos. Trappes est éminemment une petite République islamique en miniature, la capitale européenne du djihad», assène Jordan Bardella, avant d’égrainer une série de villes populaires comme pour effrayer les téléspectateur·ices : «Trappes, Roubaix, Saint-Denis […] c’est notre futur si on ne reprend pas en main la situation.» Il sera finalement relaxé pour ses propos.

Fort de cette victoire juridique, les frontistes n’hésitent plus à employer l’expression bardelliste. À l’image d’Edwige Diaz, présidente du groupe nationaliste au Sénat, invitée lundi soir sur BFMTV. «Dans nos propos, il n’y a rien de répréhensible, c’est un avis politique», a-t-elle martelé, assurant qu’il «suffit d’aller à Trappes pour se rendre compte que les femmes ne sont pas les bienvenues dans les cafés, qu’il y a des coiffeurs qui ne sont pas mixtes».

Dimanche, lors du meeting de lancement de campagne de Marine Le Pen, à Orléans (Loiret), le président du RN s’est rapidement exprimé sur l’attentat raciste survenu à Trappes. «Il y a deux jours, la barbarie a encore frappé […] La justice devra être impitoyable et faire en sorte que cet assassin entre en prison sans possibilité d’en ressortir un jour», a-t-il enjoint. Service minimum.

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28.10.2026 à 12:10

Le changement climatique doit être déclaré «urgence sanitaire mondiale», alertent les scientifiques du Lancet

Zoé Moreau

Texte intégral (1665 mots)
Entre 2016 et 2023, les épisodes caniculaires ont causé en moyenne 540 800 décès par an, selon le dixième rapport annuel du Lancet. © Lionel Bonaventure/ AFP

«Nous appelons à reconnaître officiellement le changement climatique comme une urgence sanitaire mondiale.» Le constat est sans appel. C’est celui de Marina Romarello, chercheuse spécialisée dans les liens entre climat et santé à l’University College de Londres (UCL) et directrice du Lancet Countdown. Ce groupe de scientifiques résume les conclusions de son dixième rapport annuel, publié ce mercredi. À quelques jours de l’ouverture de la prochaine Conférence mondiale sur le climat (COP31), qui se tiendra à Antalya (Turquie) à partir du 9 novembre, leur bilan sonne comme un nouvel avertissement.

Dirigé par l’University College de Londres et élaboré en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Lancet Countdown documente chaque année, à travers une cinquantaine d’indicateurs, les effets du changement climatique sur la santé humaine. Pour cette dixième édition, les travaux de 146 chercheur·ses issu·es de plusieurs disciplines, représentant plus de 100 institutions dans plus de 30 pays, dressent le bilan de la décennie écoulée depuis l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, en 2015.

Le constat est celui… d’un échec. La situation ne s’est pas améliorée depuis que les États se sont engagés à ne pas dépasser le seuil d’1,5 degré (°C) de réchauffement par rapport à l’époque pré-industrielle (vers 1850). Pire : les conséquences sanitaires du changement climatique se sont aggravées plus rapidement durant la décennie qui a suivi l’entrée en vigueur de l’accord (2016-2025) que dans la décennie précédente (2006-2015).

«Les investissements dans les énergies propres, le rôle moteur des systèmes de santé, le renforcement des législations protectrices de la santé et l’accumulation des connaissances scientifiques ont permis d’obtenir des bénéfices sanitaires réels. Mais ceux-ci ne suffisent pas à compenser l’aggravation rapide des dommages provoqués par le changement climatique alimenté par les énergies fossiles», alertent les auteur·ices du rapport.

3 millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023

La détérioration la plus impressionnante concerne la hausse du nombre de morts liées à la chaleur. Entre 2016 et 2023, les épisodes caniculaires ont causé en moyenne 540 800 décès par an – en hausse de 35,8% par rapport à la décennie précédente. Une grande partie de ces décès n’auraient pas eu lieu sans réchauffement climatique. Dans le détail, celui-ci est responsable de près de 370 000 décès liés à la chaleur par an sur la dernière décennie, contre environ 219 000 entre 2006 et 2015.

2023 a pleinement illustré la violence du phénomène. Cette année-là, 710 000 morts ont été attribuées aux effets de la chaleur – un record. Parmi ces décès, 71,5% étaient attribuables au changement climatique d’origine humaine. À titre de comparaison, ce sinistre bilan «dépasse le nombre de décès annuels dus au paludisme ou au VIH», soulignent les scientifiques du Lancet. Au total, les chercheur·ses estiment que le changement climatique a causé près de trois millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023.

Autre indicateur préoccupant : la sécheresse. En 2025, plus de la moitié des terres émergées du monde (51,8%) ont subi une sécheresse extrême pendant au moins un mois. Un chiffre qui illustre une tendance de fond : la superficie touchée a augmenté de 704% sur la période 2016-2025 par rapport à la décennie 2006-2015. Ses effets sont très concrets. Alors que l’eau se fait rare et que les rendements agricoles baissent, l’insécurité alimentaire augmente. Selon le Lancet, si 29,3% des personnes interrogées ont déclaré connaître une insécurité alimentaire modérée ou grave en 2024, cette proportion aurait été d’environ 23,6% en l’absence de réchauffement climatique. Concrètement, cela représente 127,9 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire en plus.

Les pluies extrêmes, dont la fréquence s’accélère, présentent elles aussi des risques sanitaires grandissants. Lorsqu’elles provoquent des inondations, elles augmentent les risques «de blessures, de noyades, de dégradation de la qualité de l’eau et de maladies infectieuses transmises par l’eau», alertent les auteur·ices du rapport. Si les scientifiques n’ont pas pu estimer avec précision le nombre de morts lié à ces phénomènes, elles et ils ont toutefois pu établir qu’entre 2006-2015 et 2016-2025, la proportion des terres émergées exposées chaque année à des précipitations extrêmes était passée de 14,8% à 17,2%.

Fumées tuent

Les flammes dévorent les forêts ; les fumées, elles, s’attaquent aux poumons, au cœur et parfois à tout l’organisme. Voilà un autre signal alarmant que nous envoie le Lancet Countdown. Alors que les incendies se multiplient sous l’effet du réchauffement climatique, ils exposent davantage les populations aux particules fines (les PM2,5, inférieures à 2,5 micromètres) contenues dans les fumées, particulièrement dangereuses.

Concrètement, la mortalité par incendie a diminué, ce qui pourrait s’expliquer, selon le Lancet, par une meilleure gestion de ces événements. Mais le risque, lui, augmente : le nombre annuel de jours présentant un risque très élevé ou extrêmement élevé d’incendie a progressé de 2,87 % sur la dernière décennie, atteignant 99 jours en moyenne. Résultat : le nombre annuel de décès associés à la pollution des fumées reste élevé, passant de 616 100 sur la période 2006-2015 à 640 500 sur la dernière décennie. Chaque année, c’est donc l’équivalent de plus de la population de Lyon qui meurt encore des fumées.

À ces morts s’ajoutent celles provoquées par la pollution liée à la combustion fossile (pots d’échappement, usines à charbon, etc.). Les émissions qu’elle provoque continuent de tuer à grande échelle. En 2023, les particules fines (PM2,5) issues de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz ont été responsables de 2,78 millions de décès dans le monde, un bilan quasiment inchangé depuis 2016, estime le Lancet Countdown. Et qui s’explique par des résultats très inégaux selon les pays.

Dans les 77 États où la pollution atmosphérique due aux combustibles fossiles a diminué depuis 2016, l’amélioration de la qualité de l’air «a permis d’éviter environ 323 000 décès attribuables à cette pollution chaque année», saluent les expert·es. Mais, à l’échelle mondiale, «cette diminution a toutefois été compensée par une augmentation des décès dans les 46,4% de pays restants», précisent-ils et elles.

Que font les États ?

Si l’action patine, selon le Lancet Countdown, c’est que «les gouvernements nationaux, les organisations internationales et le secteur privé se mobilisent désormais moins sur les questions de santé et de changement climatique». Il en tient pour preuve le sous-financement de l’adaptation climatique. Alors que les besoins définis par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) ont été chiffrés à 3,3 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) par an, seuls un tiers des besoins déclarés (soit 1,1 milliard de dollars, ou 988 millions d’euros) ont fait l’objet d’engagements de financement en 2024. Ce manque d’argent «est le principal obstacle à la mise en œuvre des plans nationaux d’adaptation sanitaire», insistent les scientifiques.

«Malgré la nécessité cruciale de sortir des énergies fossiles pour protéger la santé et sauver des vies, des intérêts particuliers continuent de faire obstacle aux progrès», notent aussi les auteur·ices. Et pour cause : les 100 plus grandes entreprises pétrolières et gazières du monde prévoient désormais de produire, d’ici à 2040, des quantités d’énergies fossiles supérieures de 150% aux niveaux compatibles avec la limitation du réchauffement à 1,5°C. Cette proportion était de 138% en 2025.

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28.10.2026 à 07:00

Contamination aux pesticides : dans les Hauts-de-France, agriculteurs et pouvoirs publics se battent pour dépolluer l’eau

Lisa Boudoussier

Texte intégral (2397 mots)
Michel Delille, agriculteur bio à Arleux, dans le Nord. Derrière lui, le captage d’eau potable situé à côté de l’une de ses parcelles. ©Lisa Boudoussier/ Vert

À côté du champ de luzerne de Michel Delille, à Arleux (Nord), se cache un bien précieux : un captage d’eau potable qui alimente les robinets de plusieurs communes du Nord. «Nous, agriculteurs, on touche à tout : l’eau, l’air, le sol, le vivant. Le fait que je ne mette pas de pesticides de synthèse sur mes sols permet que rien ne descende dans la nappe phréatique ; donc je ne pollue pas l’eau», explique l’agriculteur bio de 38 ans tout en nous montrant l’étendue de sa parcelle.

💧 Cet article est le second épisode de notre série sur la pollution de l’eau aux pesticides. Cliquez ici pour savoir si les captages près de chez vous sont concernés.

C’est justement à la création du captage, en 2006, que les Delille ont commencé leur réflexion pour passer à l’agriculture biologique. Celle-ci avait émergé lors d’une réunion clé avec la régie publique – qui le gère et qui distribue la ressource –, les élu·es, les agriculteur·ices du secteur et l’Agence de l’eau. «Mon père avait demandé aux experts : “Si une pollution est détectée, que se passera-t-il ?” Ils lui avaient répondu que c’était soit l’arrêt des cultures, soit le passage en bio», raconte Michel Delille.

La famille Delille change alors ses pratiques pour éviter que des pesticides contaminent la nappe qui alimente les communes alentour. «En 2006, on a profité d’un fonds européen, alimenté par l’Agence de l’eau, pour acheter du matériel de désherbage. L’idée était de réduire les produits phytosanitaires au maximum», explique encore le fils. Quelques années plus tard, ses premières parcelles sont converties à la bio. Cette transformation se poursuit jusqu’en 2022, quand les 90 hectares de la ferme sont définitivement estampillés bio.

Une eau toujours polluée par un pesticide

Malgré les efforts de Michel Delille, la qualité de l’eau reste dégradée à Arleux. Dans la commune, les analyses (disponibles en ligne) effectuées le 21 avril 2026 dans le cadre du contrôle sanitaire ont révélé de mauvais résultats. Voici ce que dit l’Agence régionale de santé des Hauts-de-France dans ses conclusions : «Eau d’alimentation non conforme aux limites de qualité en vigueur pour le paramètre Chlorothalonil R417888».

En réalité, la contamination de l’eau ne date pas d’hier, le chlorothalonil était utilisé depuis les années 1970 jusqu’en 2020, année où il a été interdit. «C’est possible que mon père ait utilisé ce pesticide, reconnaît Michel Delille. Ce sont les pollutions de nos parents, de nos grands-parents, que l’on se traîne encore aujourd’hui.»

Autour des champs de Michel Delille, la plupart des parcelles sont en agriculture conventionnelle. ©Lisa Boudoussier/ Vert

«Une fois que les produits phytosanitaires sont dans la nappe phréatique, il faut énormément de temps avant qu’ils n’en disparaissent, même si on arrête de les utiliser», explique Karine Vallée, experte des écosystèmes et de la gestion de la ressource en eau au sein de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, dont le périmètre englobe le nord des Hauts-de-France. C’est toute la difficulté : comment rétablir la qualité d’une eau polluée par des pesticides interdits mais persistants ?

Une dépollution coûteuse

Seuls des traitements curatifs, après coup, peuvent permettre de dépolluer l’eau – mais cela coûte très cher. Noréade, la régie publique chargée de distribuer l’eau potable de 750 communes dans le Pas-de-Calais, précise : «Une étude prospective menée dès 2025 a permis de définir les actions nécessaires pour parvenir progressivement à un retour à la conformité de l’eau distribuée sur l’ensemble du territoire de la régie.»

Elle chiffre à 200 millions d’euros le coût des investissements. Ils comprennent la mise en place de 22 unités de traitement pour dépolluer l’eau et des interconnexions avec d’autres réseaux pour diluer l’eau souillée. Une deuxième phase d’études devrait préciser la marche à suivre jusqu’en 2032, et après. La mise en œuvre de ces actions prendra du temps.

«Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants.»

D’où l’importance de préalablement protéger les captages, afin d’éviter toute nouvelle contamination par les substances chimiques actuellement épandues dans les champs. «Le curatif ne résout pas tout, il faut faire du préventif en modifiant les pratiques agricoles voire les cultures. Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants», affirme Karine Vallée, de l’Agence de l’eau Artois-Picardie.

Pas moins de 12,5 millions d’euros ont été investis en 2025 par cette agence de l’eau pour lutter contre les pollutions d’origine agricole. Depuis 2024, elle participe aussi au financement d’un programme spécifique : un Contrat d’action pour la ressource en eau (Care). Piloté par l’intercommunalité Douaisis Agglo, qui regroupe 35 communes pour 150 000 habitant·es, ce contrat prévoit douze actions prioritaires sur l’agriculture pour «protéger la qualité de l’eau en amont des captages et garantir une eau potable saine pour les usagers de notre territoire». Sollicitée à maintes reprises à propos de ses actions pour favoriser la protection de la ressource, l’agglomération nous a finalement répondu : «À ce stade, Douaisis Agglo ne souhaite pas apporter de commentaire sur ce sujet.»

Nous nous sommes procuré le document du Care, dans lequel il est notamment écrit : «Face au constat préoccupant sur la qualité d’eau à destination de la consommation humaine […] où les teneurs en produits phytosanitaires […] peuvent dépasser les normes sanitaires, il devient impératif de redéfinir les objectifs du territoire.» Une aire d’alimentation de captage a donc été définie. Celle-ci est composée de 16 communes, dont Arleux. Signé pour six ans, le Care chiffre à environ 500 000 euros les mesures liées au développement de la bio, à l’accompagnement et la formation des agriculteur·ices.

«La communauté d’agglomération du Douaisis veut développer les conversions en bio sur son territoire, grâce notamment aux financements de l’Agence de l’eau, pour protéger les captages. Elle va également mettre en place un dispositif de paiements pour services environnementaux avec un axe sur la santé», confirme Patrice Bizais, chef du service Intervention sur les activités économiques et agricoles de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Et sa collègue Karine Vallée de préciser : «Sur l’agriculture biologique, l’agglomération avait déjà, avant la signature du Care, un plan appelé Biocad.» Depuis 2014, celui-ci propose des aides à la conversion et s’appuie sur l’association Bio en Hauts-de-France et la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais.

Depuis 2022, la ferme des Blancs Moutons est à 100% en bio. © Lisa Boudoussier/Vert

Michel Delille en bénéficie puisque, depuis 2018, Douaisis Agglo lui loue environ sept hectares… à la condition qu’il les cultive en bio. Les parcelles sont situées dans une aire d’alimentation de captage d’eau potable, à Sin-le-Noble. Pour assurer la protection de la ressource, l’agglomération mise aussi sur le soutien aux agriculteur·ices bio déjà installé·es, en subventionnant leur maintien. «L’agglomération me rembourse l’intégralité de ma certification en bio. Soit plus de 1 000 euros chaque année : c’est un gros avantage», souligne encore Michel Delille.

Un projet de décret qui amoindrit la protection des captages

Mais autour de lui, rares sont celles et ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Seulement 2,5% des surfaces agricoles sont en bio dans les Hauts-de-France, contre 35,3% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple. Champs de pommes de terre, de betteraves, de blé… Ces grandes cultures, majoritaires dans la région, sont depuis longtemps traitées avec des pesticides. «Ce sera quand même compliqué d’avoir du bio partout, on ne va pas se le cacher. Donc il faut vraiment un travail de réduction des doses utilisées ou des consignes d’application», reconnaît Karine Vallée.

Mais le programme du Contrat d’action pour la ressource en eau semble avoir pris du retard. L’agglomération vient seulement de publier une annonce pour recruter une personne en charge du suivi du projet. «Justement, on avait réclamé à Douaisis Agglo un bilan de mise en œuvre du Care. Chose qui n’a pas pu être faite à cause de la vacance du poste», raconte-t-elle. De premiers résultats étaient attendus courant 2026.

Et les financements seront-ils toujours là dans les années à venir ? Le projet de décret d’application de la loi d’urgence agricole votée cet été vient d’être publié et mis en consultation. Il redéfinit le classement des captages d’eau potable, ce qui pourrait réduire le nombre de ceux considérés comme prioritaires face aux pollutions agricoles. Jusqu’à présent, l’aire d’alimentation de captage concernée par le Care était classée «prioritaire à l’enjeu pesticide», selon un document auquel nous avons eu accès.

Néanmoins, son statut pourrait changer, puisque le décret prévoit d’exclure les captages dont la contamination est due à un pesticide interdit. C’est son cas, puisque les quelques substances actives qui mettent sous pression la ressource, toujours selon ce même document, sont interdites en France depuis plusieurs années.

Les collectivités locales aidées par les agences de l’eau pour mener des actions de prévention s’inquiètent d’une possible baisse des financements publics si leurs captages n’étaient plus considérés comme prioritaires. Interrogée sur ce point, Douaisis agglo n’a pas souhaité répondre non plus. Le décret est en consultation publique jusqu’au 6 novembre 2026.

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28.10.2026 à 06:00

L’eau de votre robinet est-elle contaminée par des pesticides ? Vérifiez avec notre carte de France interactive

Lisa Boudoussier

Texte intégral (2350 mots)

Les autorités sanitaires le martèlent : en France, l’eau du robinet est très surveillée. Mais surveillance ne rime pas toujours avec respect des normes. C’est ce que révèle la carte interactive de la pollution de l’eau potable aux pesticides que Vert a élaborée à partir des données du site Dans mon eau. Les associations Générations futures et Data for good y agrègent les résultats du contrôle sanitaire de l’eau du robinet.

En entrant le nom de votre commune dans la barre de recherche, vous aurez accès aux résultats des contrôles réalisés entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026 dans chaque unité de distribution d’eau potable (UDI), qui permet d’acheminer l’eau jusqu’à votre robinet. Vous pourrez alors vérifier si l’eau que vous buvez contient des pesticides, ou pas.

Par pesticide, on entend toutes substances actives chimiques (herbicides, insecticides, fongicides, etc.) contenues dans les produits phytosanitaires (utilisés en agriculture) ou biocides (utilisés à domicile ou dans les bâtiments).

🟡 Zone jaune : présence d’au moins un pesticide, l’eau reste potable

Selon nos calculs, 36 millions de Français·es (sur une population de 69,1 millions) boivent une eau contenant au moins un pesticide. Cela correspond aux zones en jaune sur la carte. Les concentrations en pesticide ne dépassent pas les limites de qualité. L’eau du robinet peut être bue sans risque aux yeux des autorités sanitaires.

Une grande majorité de ces substances chimiques vient de produits phytosanitaires utilisés en agriculture. Après avoir été épandus dans les champs, ces produits s’infiltrent dans les sols et finissent par atteindre les nappes où est captée la majeure partie de l’eau qui, après traitements, coule à notre robinet. Si l’on se réfère au dernier recensement agricole, la présence de pesticides pourrait être liée, en Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne-Rhône-Alpes, à la culture de la vigne et des céréales, et en Bretagne, à la culture du maïs.

Dans les territoires d’outre-mer, 38 communes sont alimentées par une eau potable contenant au moins un pesticide. Toutefois Pauline Cervan, chargée de mission réglementaire sur les pesticides chez Générations futures, remarque que les analyses effectuées en Martinique et en Guadeloupe se focalisent peu sur le chlordécone. Cet herbicide toxique, utilisé dans les bananeraies jusqu’à son interdiction en 1993, n’a pas été systématiquement recherché dans les dernières analyses effectuées malgré sa persistance dans les sols et l’eau.

🟠 Zone orange : limites dépassées, l’eau n’est pas forcément toxique

Dans d’autres régions, la situation est plus compliquée puisque les limites de qualité sont dépassées (en orange sur la carte). Cela ne signifie pas toujours que l’eau est toxique, elle peut continuer d’être distribuée, mais la mise en œuvre d’actions pour rétablir sa qualité est obligatoire.

L’arrêté du 11 janvier 2007 relatif à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine a établi ces limites à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou bien à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides analysés. Sur les douze mois concernés, on compte 1 305 dépassements des normes vis-à-vis de la teneur en pesticides dans l’eau potable.

La région des Hauts-de-France est la plus impactée. Plus de la moitié de ses réseaux de distribution d’eau potable (56%) sont concernés par des concentrations en pesticides supérieures aux normes : environ 2,7 millions de personnes boivent une eau non conforme.

Outre les pesticides, on trouve dans l’eau du robinet ce qu’on appelle des métabolites : des molécules issues de leur dégradation. «Quand le pesticide est mis dans l’environnement, il ne reste jamais tel quel : il va être transformé en d’autres molécules par interaction avec la lumière, l’eau, la température, les bactéries dans le sol…», explique Mickaël Derangeon, chercheur en neurosciences et vice-président du syndicat Atlantic’eau en Loire-Atlantique. «Certains métabolites sont moins toxiques que les molécules mères, mais d’autres peuvent l’être tout autant, voire plus», estime-t-il.

Selon Pauline Cervan, «ces non-conformités dans les Hauts-de-France sont liées aux métabolites du chloridazone et cette bande orange correspond exactement aux zones où l’on cultive la betterave». En effet, le chloridazone est un herbicide utilisé sur les cultures betteravières jusqu’à son interdiction en 2020. Après avoir été épandu, il s’est transformé en plusieurs métabolites dont le chloridazone desphényl ou le chloridazone méthyl desphényl que l’on retrouve encore aujourd’hui dans l’eau. 

«Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau du robinet»

En Normandie, deuxième région recensant le plus de non-conformités selon nos calculs, près de 700 000 habitant·es sont concerné·es. La couleur orange de ces zones est associée aux métabolites du chloridazone mais aussi à ceux du chlorotalonil, un fongicide également interdit en 2020, qui était auparavant utilisé sur les cultures céréalières notamment.

«Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau potable», analyse Pauline Cervan. Des cultures particulièrement gourmandes en pesticides, comme le révèle la carte de l’utilisation des pesticides en France de l’association Solagro.

Interrogées par Vert sur les risques sanitaires et sur les mesures à mettre en place, les agences régionales de santé des Hauts-de-France et de Normandie, chargées de surveiller les pesticides dans l’eau, n’ont pas répondu à nos sollicitations.

🟢 Zone verte : l’eau du robinet relativement préservée

Dans les outre-mer comme en France métropolitaine, certains territoires voient leur eau potable relativement préservée, le vert colore la carte. Ainsi, aucun pesticide n’a été quantifié dans l’eau potable pour environ 20,7 millions de personnes.

Réputée pour être fortement exposée aux pesticides en raison de ses vignes, la Nouvelle-Aquitaine est pourtant parée de vert. «Cela s’explique par la géologie des sols, éclaire Pauline Cervan. Les nappes phréatiques qui alimentent les réseaux d’eau sont très profondes et, du coup, relativement épargnées par la pollution.»

⚪ Zone grise : absence d’information

Enfin, il est à noter que de nombreuses parties du territoire sont en zone grise sur la carte. Aucun pesticide n’y a été recherché pendant ces douze mois. Cela concerne près de 4 millions de Français·es. Cette absence de données est visible dans les zones montagneuses où l’agriculture est a priori moins développée, mis à part l’élevage.

Appel à la justice pour «contraindre à protéger l’eau potable»

Quelles sont les obligations des communes où les limites de qualité sont dépassées ? Dans un rapport paru en mai, l’Inspection générale des finances (IGF) confirme que «l’essentiel des non-conformités de l’eau potable (90%) est dû aux pesticides et à leurs métabolites». Le code de la santé publique précise que : «La personne responsable de la production ou de la distribution d’eau [ou PRPDE, NDLR] doit prendre le plus rapidement possible les mesures correctives nécessaires afin de rétablir la qualité de l’eau.»

Les PRPDE – que sont les mairies, les syndicats de l’eau, les communautés de communes ou encore les exploitants privés – doivent demander une dérogation au préfet afin de pouvoir continuer à distribuer au robinet une eau non conforme. Cette dérogation fixe un délai de trois ans, renouvelable une fois, pour rétablir la qualité de l’eau.

Or, toujours selon le rapport de l’IGF, dans 73% des cas de non-conformité, aucune demande de dérogation n’a été faite. Sans elle, impossible de s’assurer que des actions telles que des traitements pour dépolluer l’eau sont bel et bien menées, ni que la population a été informée.

Des associations n’hésitent pas à poursuivre leur commune en justice. Le 11 juin, la commune d’Oursel-Maison, dans l’Oise, a été jugée coupable par la Cour administrative d’appel de Douai de ne pas avoir fait de demande de dérogation et engagé d’actions correctives suffisantes face à la présence excessive de pesticides dans l’eau du robinet. «Depuis huit ans, la commune nous répondait dans le vide pour ne pas enclencher le début du calendrier et donc gagner du temps» raconte Didier Malé, président du Regroupement des associations de sauvegarde de l’Oise (ROSO) à l’origine de cette action en justice.

Il espère que cette décision fera jurisprudence et que d’autres associations pourront s’y appuyer pour exiger que la qualité de l’eau soit préservée. De son côté, France nature environnement (FNE) est monté d’un cran en assignant l’État en justice en avril «pour le contraindre à protéger l’eau potable». L’ONG considère que l’État n’a pas mis en place les mesures permettant d’assurer la préservation des captages d’eau potable, enfreignant son obligation légale d’assurer l’alimentation en eau potable de la population.

Méthodologie :
La carte se base sur les données du contrôle sanitaire parues le 5 octobre 2026. Celles-ci sont mises à jour mensuellement avec les dernières analyses disponibles (datant à ce jour du 31 août 2026) de l’eau potable réalisées par les agences régionales de santé (ARS). Il est à noter que les résultats présentés dans la carte ci-dessus correspondent aux analyses effectuées entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026.

De plus, la carte est à l’échelle des réseaux d’eau potable en France, sauf pour les départements d’outre-mer où elle est à l’échelle des communes du fait de l’absence de données sur le découpage par réseaux. Nous avons repris ici la liste des pesticides ainsi que la légende réalisée par Générations futures et Data for good pour leur site Dans mon eau. Les limites de qualité dont il est question dans la légende correspondent à une valeur supérieure à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides.

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27.10.2026 à 17:00

Glyphosate, chlordécone, acétamipride… Notre guide ultime pour tout comprendre aux principaux pesticides en France

Esteban Grépinet, Mathilde Picard

Texte intégral (5006 mots)
Une marche dans les rues de Paris contre les pesticides, le 4 avril 2026. © Mary Lou Mauricio/Vert

Majoritairement utilisés en agriculture pour lutter contre les attaques d’insectes, de «mauvaises herbes» ou de champignons, nombre de pesticides ont un impact documenté sur la biodiversité et sur la santé humaine. Sur les plus de 70 000 tonnes vendues en 2024 sur le territoire français, plusieurs substances sont au cœur des débats depuis plusieurs années, à l’image du glyphosate ou encore de l’acétamipride, dont la réautorisation en France a été rendue possible par la loi d’urgence agricole votée cet été. Qui sont les plus toxiques, les plus utilisés ou encore les plus persistants dans l’environnement ? Vert vous présente les principales molécules à connaître.

Le plus connu : le glyphosate

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 8 269 tonnes.

🌽 Cultures concernées : grandes cultures comme les céréales, les pommes de terre, les betteraves ou les oignons (avant les semis ou entre deux cultures), arboriculture, viticulture (pour enlever les «mauvaises herbes» entre les rangées)…

🏭 Qui le produit : Monsanto (racheté par Bayer en 2018) depuis 1974, et une dizaine d’autres entreprises en France depuis que son brevet est passé dans le domaine public dans les années 2000.

💡 Les alternatives : principalement le désherbage mécanique, le labour ou le maintien de zones enherbées – mais avec des impasses techniques dans certaines situations.

Le glyphosate est une molécule herbicide qui bloque la production de protéines chez les plantes et provoque leur mort. Il est considéré comme le pesticide le plus vendu dans le monde, notamment à travers le produit «Roundup», commercialisé par l’entreprise Bayer.

La substance est au cœur du débat sur les pesticides depuis son classement comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2015. Plusieurs évaluations ont ensuite contredit cette classification, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) jugeant par exemple sa cancérogénicité «improbable».

D’autres études académiques pointent un lien potentiel entre l’exposition au glyphosate et le risque de développer certains cancers, comme le lymphome non hodgkinien. «Ce ne sont pas les seuls problèmes, soulève Sylvie Bortoli, toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le glyphosate est aussi un potentiel perturbateur endocrinien car il reproduit certains effets des œstrogènes [les hormones féminines, NDLR]. Il a également été mis en évidence des effets sur la reproduction et sur le microbiote intestinal.»

Le glyphosate a aussi des impacts documentés sur l’environnement. S’il apparaît peu toxique pour la faune, il «a des effets négatifs sur la biodiversité végétale, en éradiquant des plantes qui servent d’habitat et de ressources alimentaires pour certains animaux», pointe Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). L’herbicide et ses produits de dégradation font aussi partie des plus fréquemment retrouvés dans les sols et les eaux de surface de l’Hexagone.

Fin 2017, le président de la République, Emmanuel Macron, s’était engagé à interdire le glyphosate en France «au plus tard dans trois ans». Un plan de sortie a été mis en place, des alternatives ont été identifiées, et la molécule est interdite pour les particuliers depuis 2019. Mais le chef de l’État est revenu sur sa promesse en janvier 2019, estimant qu’une interdiction trop rapide «tuerait notre agriculture». Au niveau européen, la substance a été réautorisée pour dix ans en novembre 2023 après d’intenses négociations (notre article).

Le plus vendu : le soufre

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 16 880 tonnes.

🍇 Cultures concernées : viticulture (notamment pour lutter contre l’oïdium, une maladie causée par certains champignons), arboriculture, maraîchage…

🏭 Qui le produit : Syngenta, BASF et une trentaine d’autres entreprises en France.

En France, le pesticide le plus vendu est une substance dite «naturelle», qui existe déjà dans l’environnement. Le soufre est utilisé depuis des siècles par le monde paysan, comme fongicide ou comme fertilisant. Il est même employé en agriculture biologique, qui autorise certains pesticides d’origine naturelle en cas de «menace avérée pour une culture».

Le podium des pesticides les plus vendus en France est complété par le fameux glyphosate (deuxième) et le prosulfocarbe (troisième) – un autre herbicide problématique (voir plus bas). Dans ce «top 5», on trouve d’autres substances autorisées en agriculture biologique, comme l’huile de paraffine (quatrième) ou le cuivre (cinquième). Les ventes de ces produits, qui sont aussi utilisés en agriculture conventionnelle, sont en hausse sur la dernière décennie.

Les substances utilisées en bio sont considérées comme beaucoup moins toxiques que de nombreux pesticides de synthèse. Mais certains, comme le cuivre, peuvent polluer. «Ce sont des éléments chimiques, qui ne se dégradent pas dans l’environnement ; le cuivre reste le cuivre, éclaire Laure Mamy. Donc les concentrations dans les sols augmentent d’année en année, de même que les risques pour les organismes qui vivent dans la terre ou dans les cours d’eau.»

Les plus toxiques pour la santé humaine : les CMR

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 11 439 tonnes.

🧅 Cultures concernées : principalement les grandes cultures

🏭 Qui le produit : Syngenta, Bayer, Corteva et de nombreuses autres entreprises.

💡 Les alternatives : désherbage mécanique (passage de la herse), décalage des semis de la saison des «mauvaises herbes», rotation des cultures.

Certains pesticides sont des molécules classées cancérogènes, mutagènes et/ou reprotoxiques (CMR). Cela signifie qu’elles peuvent provoquer un cancer ou augmenter la probabilité d’en avoir un, modifier l’ADN et/ou nuire au système reproducteur (baisse de la fertilité, par exemple). Ces substances sont dites CMR1 lorsque leur effet est avéré, et CMR2 lorsqu’il est suspecté.

Elles se retrouvent essentiellement dans les herbicides, quelques-unes sont utilisées comme fongicides et, dans une moindre quantité, comme insecticides. «En 2009, 27% des pesticides étaient des CMR, indique Xavier Reboud, chercheur en agroécologie à l’Inrae. En 2024, ils étaient 16% ; il reste une dizaine de molécules CMR encore utilisées.» Malgré cette diminution, l’usage de ces pesticides jugés les plus préoccupants pour la santé reste encore très important.

Parmi les substances CMR les plus vendues en France, la pendiméthaline est au sommet du podium. Utilisée comme herbicide, elle est appliquée pendant les semis des céréales pour éviter que ne poussent les «mauvaises herbes». Largement répandue, «elle garantit un désherbage de fond dans les cultures annuelles, donc ça concerne tout de suite 15 millions d’hectares en France», relève Xavier Reboud.

Les plus toxiques pour la biodiversité : les néonicotinoïdes

🛢 Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (totalement interdits depuis 2023).

🥔 Cultures concernées : la plupart des cultures jusqu’en 2018, puis les noisettes, figues et navets par dérogation jusqu’en 2020 et les betteraves en enrobage de semences par dérogation jusqu’en 2023.

🏭 Qui les produit : Bayer (pour l’imidaclopride et le thiaclopride), Syngenta (pour le thiaméthoxame), Nisso (pour l’acétamipride)…

💡 Les alternatives : autres insecticides moins toxiques, techniques de biocontrôle (par exemple : des guêpes parasitoïdes, qui s’attaquent aux œufs de certains insectes «ravageurs»), variétés plus résistantes, filets de protection…

Les insecticides ont un impact particulièrement important sur l’environnement : comme leur nom l’indique, ils sont faits pour… tuer des insectes. Parmi eux, la famille des néonicotinoïdes défraie régulièrement la chronique. Inventés dans les années 1990, ces insecticides ont deux puissants atouts : ils sont systémiques – c’est-à-dire qu’ils pénètrent les plantes de l’intérieur, des racines jusqu’aux fleurs – et présentent une forte toxicité, ce qui leur vaut le doux surnom de «tueurs d’abeilles».

Il en existe cinq grandes molécules : la clothianidine, l’imidaclopride, le thiaméthoxame, le thiaclopride et l’acétamipride. Elles ciblent le système nerveux des insectes, provoquant leur paralysie, donc leur mort. Pour prendre la mesure de leur toxicité : en théorie, il suffit d’environ quatre nanogrammes (soit 0,000 000 004 gramme) d’imidaclopride avalés par chaque abeille domestique pour tuer en une journée la moitié d’une colonie.

La France a mis fin à l’utilisation des néonicotinoïdes dès 2018 en raison de leurs impacts sur les pollinisateurs. L’Union européenne lui a emboîté le pas en interdisant progressivement toutes ces substances… à l’exception de l’acétamipride. D’où la volonté de plusieurs politiques et syndicats agricoles de réautoriser ce produit, à travers les lois dites «Duplomb».

L’acétamipride est nettement moins toxique pour les abeilles que les autres néonicotinoïdes, mais il reste toxique, avec des effets «sublétaux» (qui causent indirectement la mort : perte de mémoire, troubles du comportement…). Plusieurs études pointent également un risque pour la santé, notamment pour le développement neuronal des enfants (notre article).

Le plus volatile : le prosulfocarbe

🛢 Quantités vendues en France (2024) : 5 849 tonnes.

🌾 Cultures concernées : céréales (blé, orge, seigle), pommes de terre, oignons, carottes…

🏭 Qui le produit : Syngenta, Corteva et une dizaine d’autres industriels en France.

💡 Les alternatives : autres herbicides, diversification et allongement des rotations des cultures, désherbage mécanique, décalage des dates de semis…

Un pesticide épandu dans un champ ne reste pas forcément sur place. Les gouttelettes peuvent être emportées par le vent (on parle de «dérive de pulvérisation») ou se transformer en vapeur depuis la surface du sol ou des plantes (c’est la «volatilisation»). La substance voyage alors dans l’air et contamine l’environnement à plus ou moins grande distance.

Le prosulfocarbe inquiète particulièrement du fait de sa grande volatilité. «Le problème de cette molécule n’est pas sa dangerosité, mais l’universalité de son exposition, qui fait que nous y sommes très exposés, explique Xavier Reboud. Son défaut majeur est de ne pas rester dans les sols, elle se suspend facilement dans la partie aérienne, par exemple dans les brumes matinales.»

Près de la moitié du produit peut s’évaporer vingt-quatre heures après sa pulvérisation, selon les données réglementaires. «Une fois que la molécule est dans l’atmosphère, elle peut se déplacer pour se redéposer plus loin, sur le sol ou dans un cours d’eau adjacent», illustre Laure Mamy. Le prosulfocarbe est capable de parcourir des dizaines de kilomètres : il a même été retrouvé dans des pays où il n’est pas utilisé, comme la Suède.

En France hexagonale, il est le pesticide retrouvé dans l’air avec la plus forte concentration, selon le suivi national opéré par le Laboratoire central de surveillance de la qualité de l’air (LCSQA). Ces dernières années, de nombreuses fermes en agriculture biologique – mais aussi des vergers de particuliers – ont vu leurs produits contaminés par ce pesticide. Le 12 mai dernier, le tribunal administratif de Caen (Calvados) a condamné l’État à indemniser un paysan normand dont la récolte de sarrasin bio avait dû être détruite pour cette raison.

Le plus persistant dans les sols : le chlordécone

🛢 Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (interdit dans l’Hexagone depuis 1990, et dans les Antilles depuis 1993).

🍌 Cultures concernées : principalement dans les cultures de bananes, pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte dit «ravageur».

🏭 Qui le produit : Allied Chemicals (pour le «Kepone»), puis la société Vincent de Lagarrigue (pour le «Curlone»).

💡 Les alternatives : le chlordécone est aujourd’hui remplacé par des pratiques préventives et des «pièges à odeurs», pour attirer et capturer les charançons.

Une fois dans l’environnement, les pesticides se dégradent petit à petit… mais certains peuvent persister (très) longtemps. C’est le cas du chlordécone, un insecticide qui a durablement contaminé les sols, les eaux et les populations dans les Antilles. Cette molécule est très persistante : selon les modélisations scientifiques, elle pourrait perdurer dans les sols pendant plusieurs siècles.

Le chlordécone a été massivement épandu dans les cultures de bananes de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, malgré son interdiction dans l’Hexagone en 1990. Aujourd’hui, plus de 80% de la population antillaise est toujours imprégnée de cette substance, avec des niveaux particulièrement élevés chez les agriculteur·ices et les pêcheur·ses (avec le ruissellement, la molécule a aussi contaminé les eaux et certaines parties du littoral).

Un adulte sur six dépasse même les seuils au-dessus desquels le risque d’apparition d’effets sur la santé au sein de la population ne peut être exclu. Ce pesticide a des effets reconnus sur le système nerveux, la reproduction ou encore le fonctionnement de certains organes (foie, cœur…). Il est également connu pour son rôle dans l’apparition du cancer de la prostate.

Face à ce scandale sanitaire, les parlementaires ont adopté le 2 juin dernier une loi «visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone» (notre article). Après cette victoire symbolique, les plaignant·es espèrent des réparations. Mais, le 22 juin, la cour d’appel de Paris a refusé de relancer l’enquête pénale sur l’affaire du chlordécone.

Les plus présents dans notre assiette

De multiples pesticides sont présents dans nos assiettes, y compris des substances interdites en France telles que l’acétamipride ou le trichlamide. Si l’on retrouve des molécules non autorisées, c’est parce qu’elles peuvent être utilisées dans les cultures via des dérogations accordées à certaines filières. On retrouve aussi celles qui sont importées en France depuis des pays qui possèdent de moindres normes environnementales et sanitaires.

«Jusqu’à 62% des aliments d’origine végétale comportent au moins un résidu de pesticides ; plus de 50% des céréales et 80% des fruits», précise Sylvie Bortoli. «Plus de 50% des fruits mis sur le marché contiennent au moins un pesticide classé CMR aujourd’hui», estime la chercheuse. Un même aliment peut contenir des résidus de plus de dix substances différentes, comme le montre l’Observatoire des pesticides de Que Choisir ensemble, qui liste les produits que l’on retrouve dans chaque denrée.

Selon un rapport publié en 2024 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), les grenades, les fruits de la passion et le chou frisé sont les produits non transformés qui présentent la plus importante quantité de résidus de pesticide. Ces derniers sont aussi très présents dans d’autres aliments comme les poivrons, les raisins de table, les aubergines ou encore les œufs.

Entre 2018 et 2024, dans tous ces produits, la limite maximum de résidus de pesticides fixée par l’Union européenne a été dépassée dans des taux toujours plus importants. Cuivre, ion bromure ou encore trichlamide : en moyenne, dans les 5 000 aliments analysés par les autorités françaises en 2023 et 2024, celles-ci ont détecté 183 types de pesticides ou résidus différents.

Selon Laurence Payrastre, chercheuse à l’Inrae Occitanie-Toulouse, spécialisée dans l’exposition chronique à faible dose aux pesticides, «le vrai problème n’est pas que tel fruit soit plus contaminé qu’un autre ou que telle substance soit présente en plus grande quantité qu’une autre, mais qu’à travers notre alimentation, nous sommes exposés à des mélanges de résidus.»

Les scientifiques ne connaissent pas encore précisément les conséquences de cet effet cocktail. Elles et ils l’étudient afin de comprendre comment ces substances interagissent entre elles dans notre corps.

Les plus éternels : les pesticides PFAS

🛢 Quantités vendues en France (2023) : 2 314 tonnes.

🌾 Cultures concernées : céréales, arboriculture, vignes, maraîchage…

🏭 Qui les produit : Bayer, BASF, Syngenta ou encore Adama…

Plus d’une trentaine de pesticides contiennent des substances actives qui sont des PFAS. Ces molécules per- et polyfluoroalkylées sont aussi appelées «polluants éternels» car elles sont extrêmement persistantes dans le corps et l’environnement. Entre 2019 et 2024, le recours à ces substances a augmenté de près de 50% en France, selon l’ONG Générations futures.

Quatre-vingts autres produits, comme la lambda-cyhalothrine, le flufénacet, le prosulfuron ou encore le diflufénicanil, se dégradent en TFA, le plus petit des PFAS. Ce polluant est présumé toxique pour la reproduction, selon l’Agence européenne des produits chimiques. «Si une substance est susceptible d’être transformée en TFA, elle ne devrait pas être mise sur le marché, plaide Sylvie Bortoli. Car en l’utilisant, on aboutit à une contamination des sols et des nappes phréatiques bien documentée, dont on ne va jamais se débarrasser.»

Le flufénacet, membre connu de cette grande famille, sera interdit d’ici la fin de l’année 2026, à la suite d’une décision votée par les États de l’Union européenne en mars 2025. Il fait partie des perturbateurs endocriniens qui affectent le système hormonal.

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27.10.2026 à 10:28

Après dix ans de macronie, comment le RN est devenu incontournable à l’Assemblée nationale

Hicham Zemrani

Texte intégral (2040 mots)
Marine Le Pen et Jean-Philippe Tanguy à l’Assemblée nationale, le 12 mai 2026. © Arthur N. Orchard/AFP

Quelques phrases auront suffi à consacrer le rôle central du Rassemblement national (RN) dans le jeu parlementaire. Début décembre 2024, Michel Barnier décide de renoncer au déremboursement des médicaments prévu dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure figure parmi les «lignes rouges» du parti d’extrême droite qui, faute de recul, menace de censurer le premier ministre.

Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2027, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce deuxième épisode, retour sur la montée en puissance du Rassemblement national, favorisée par la politique macroniste.

Pour annoncer cette concession, un communiqué paraphé par Matignon est envoyé aux rédactions. La missive flatte Marine Le Pen, comme pour acter que rien ne peut se faire à l’Assemblée nationale sans l’aval de la présidente du premier groupe parlementaire : «De nombreuses demandes ont été exprimées sur ce sujet. Mme Marine Le Pen, au nom du RN, l’a rappelé au premier ministre ce matin encore lors d’un échange téléphonique.»

Une capitulation, enrage alors la gauche, qui rappelle que, quelques mois plus tôt, plusieurs député·es du bloc central ont été réélu·es grâce au front républicain. «Michel Barnier s’est déshonoré. Écrire dans un communiqué qu’il négociait avec le RN était une rupture républicaine majeure», n’en démord pas le député socialiste Arthur Delaporte, interrogé par Vert. L’humiliation est double pour le premier ministre issu des Républicains (LR).

Non seulement il s’est couché devant Marine Le Pen, mais cette dernière a malgré tout décidé de le renverser. Ce, alors que l’exécutif avait également abandonné la hausse des taxes sur l’électricité et lancé une refonte de l’aide médicale d’État. «Michel Barnier a cru que le RN allait être bienveillant», raille Erwan Balanant, député MoDem, pointant en creux la naïveté du chef de gouvernement le plus éphémère de la Vème République.

Explosion du nombre de députés lepénistes

Au soir de sa première élection, en mai 2017, Emmanuel Macron jurait faire «tout durant les cinq années qui viennent» pour que les électeur·ices de Marine Le Pen «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Un échec, à l’évidence. Car depuis son premier mandat, le nombre de député·es lepénistes a été multiplié par 17.

Alors qu’elles et ils n’étaient qu’une petite dizaine à peupler les bancs du Palais-Bourbon jusqu’en 2022, les frontistes sont désormais 121, conséquence directe de la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2024. Depuis ce jour, profitant de l’absence de majorité stable, elles et ils engrangent les victoires, faisant ainsi triompher leurs idées autrefois marginales dans le débat politique.

Deux ans après Michel Barnier, Sébastien Lecornu tente de réussir là où son prédécesseur a échoué. Pour l’adoption du budget 2027, il mise sur la clémence des député·es RN. L’accord de non-censure scellé avec les socialistes lors du précédent projet de loi de finances (PLF) ne sera pas reconduit. Les roses refusent de négocier avec Matignon.

Impossible en effet pour Olivier Faure et ses troupes, à quelques mois de l’élection présidentielle, d’apparaître comme les complices de l’exécutif et de laisser à La France insoumise (LFI) le monopole de l’opposition à gauche. Résultat, Sébastien Lecornu se tourne vers le RN et multiplie les gestes en sa direction. Il place, de fait, l’avenir du budget entre les mains de Marine Le Pen.

Haro sur l’Ademe

Première inflexion inscrite au PLFSS : l’instauration d’un délai de carence d’un an pour le versement des prestations familiales aux étranger·es. Auprès du Parisien, Marine Le Pen a célébré une «victoire idéologique», bien qu’insuffisante selon elle. Pour le socialiste Arthur Delaporte, cette mesure serait toutefois le symbole de la «mithridatisation de l’extrême droite dans le pays». Comprendre : l’accoutumance progressive aux discours anti-immigration.

La diminution des fonds attribués aux opérateurs et agences de l’État en est une preuve supplémentaire. L’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le viseur du RN, encaisserait ainsi une baisse de 350 millions d’euros, selon la première mouture du PLF. C’est plus que la minoration de 227 millions voulue par les nationalistes. À la différence que le parti à la flamme souhaite voir disparaître, à terme, l’Ademe.

Mais Marine Le Pen ne se fait pas d’illusions. «Je ne suis pas dupe, je sais pertinemment que tout cela se terminera avec le 49.3 ou les ordonnances» qui permettent au gouvernement de faire adopter le budget sans vote et dans sa version initiale, confie-t-elle en privé. L’option du passage en force a toutefois sa préférence dans la perspective où elle accéderait à l’Élysée en mai prochain.

Laisser passer le dernier budget macroniste lui permettrait ainsi de le modifier par le biais d’un simple projet de loi de finances rectificative. À défaut, son gouvernement devrait s’atteler à la rédaction complète d’un budget, ce qui prendrait plusieurs mois et entraverait le début de son mandat. Et pendant ce temps s’appliquerait la loi spéciale qui reconduit les impôts et les enveloppes allouées à l’État pour l’année écoulée. Mais Marine Le Pen ne fera ce cadeau à Sébastien Lecornu qu’au prix de concessions majeures. «Je veux pouvoir changer le budget», prévient-elle.

Une «victoire idéologique» sur la loi immigration

Chaque concession, qu’elle soit spectaculaire ou marginale, permet au parti à la flamme d’entretenir le récit de sa victoire et de son utilité politique. «Le RN cherche à faire croire qu’il est écouté, que certains aspects de ses propos sont valides, etc. Il ne faut pas les laisser faire», avertit le centriste Erwan Balanant. Fin 2023, après l’adoption du projet de loi immigration avec les voix de son groupe, Marine Le Pen avait revendiqué une «victoire idéologique».

Sur les plateaux télévisés, les cadres frontistes se sont succédé pour affirmer que le texte instaurait une forme de préférence nationale, concept phare (et discriminatoire) de leur formation consistant à donner la priorité aux Français·es dans l’accès aux prestations sociales et à l’emploi. Pourtant, la copie finale contenait une mesure de régularisation des travailleur·ses irrégulier·es dans les métiers en tension, véritable ligne rouge pour les élu·es d’extrême droite. Sans oublier que le Conseil constitutionnel a fini par censurer 35 articles du projet de loi. Pas la plus éclatante des victoires.

Il n’empêche, à plusieurs reprises ces derniers mois, les troupes lepénistes sont parvenues à remanier certains textes à leur guise grâce à leur forte présence dans l’hémicycle. Ce qui leur a permis notamment de faire avancer leur agenda anti-écologique. Il en va ainsi de la proposition de loi Gremillet sur la trajectoire énergétique du pays.

En juin 2025, profitant de la démobilisation du camp présidentiel, les député·es RN ont permis l’adoption de l’amendement d’un député LR pour empêcher toute nouvelle installation éolienne et solaire. Parmi les autres mesures votées conjointement par la droite et l’extrême droite : la suppression des objectifs de développement des biocarburants et la relance de la centrale nucléaire de Fessenheim – pourtant en cours de démantèlement. La proposition de loi sera finalement rejetée par la chambre basse.

Abrogation des ZFE

Autre texte remodelé en partie par les frontistes, le projet de loi de simplification de la vie économique a été définitivement adopté en avril 2026. Avec l’aide de LR, le RN avait introduit en commission un article pour supprimer les zones à faibles émissions (ZFE), ensuite adopté en séance par une coalition baroque rassemblant les droites, LFI et quelques député·es macronistes. En fin de compte, ce dispositif qui vise à limiter la circulation des véhicules les plus polluants sera sauvé par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de sa niche parlementaire, le 8 octobre dernier, le RN est revenu à la charge avec une proposition de loi pour abroger les ZFE. Faute de temps, elle n’a pas pu être débattue.

D’après nos informations, les insoumis·es avaient prévu de s’abstenir. «Il est hors de question de supprimer purement et simplement les ZFE. Mais, en l’état, elles posent de nombreux problèmes. Nous demandons un moratoire et leur conditionnement à une offre de transports en commun accessible et acceptable pour les populations. C’est pourquoi nous comptions nous abstenir», explique le député LFI Sylvain Carrière à Vert. Quitte à faciliter l’adoption d’un texte estampillé RN ? «C’était le risque», admet-il.

Ce cas de figure ne s’est produit qu’une seule fois, le 30 octobre 2025. Ce jour-là, la proposition de résolution portée par le RN visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 avait été adoptée à une voix près. Fait marquant : l’initiative frontiste avait bénéficié du soutien du groupe Horizons, le parti d’Édouard Philippe, qui avait été le premier à prôner la remise en cause de l’accord de 1968. Difficile pour ses député·es de se dédire. C’est tout le sens politique du RN. «Ils savent faire des textes qui, parfois, nous obligent», constate amèrement Erwan Balanant.

Cet épisode témoigne surtout de la porosité grandissante entre le bloc central et l’extrême droite. Une première brèche avait été ouverte, en mars 2023, lorsque des député·es MoDem avaient cosigné un amendement avec un élu frontiste dans le cadre du projet de loi relatif aux Jeux olympiques d’été de 2024. Après ce couac, il a été convenu au sein du groupe parlementaire centriste de ne plus s’associer au RN dans la rédaction d’amendements. Trop inflammable politiquement.

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27.10.2026 à 06:00

Exclusif : la France est le pays d’Europe qui autorise le plus de pesticides interdits

Esteban Grépinet

Texte intégral (3673 mots)
En moins de dix ans, le nombre de dérogations pour utiliser des pesticides interdits a explosé en France. © Sam Ward/Vert

Ce qu’il faut retenir

🇪🇺 La France est le pays de l’Union européenne qui accorde le plus de dérogations à des pesticides non homologués : au moins 137 dérogations en 2025, et plus de 150 en 2026.

🚜 Basées sur le droit européen, ces dérogations de 120 jours maximum doivent permettre aux filières agricoles de faire face à un «danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables».

🍎 Une majorité de ces dérogations concerne des insecticides utilisés par l’agriculture conventionnelle, notamment pour l’arboriculture (pommes, poires, cerises…). Plusieurs de ces produits avaient été retirés du marché en raison de leurs risques.

⛔ Les associations dénoncent un «contournement» de l’expertise des autorités sanitaires, quand les filières agricoles y voient un moyen de sortir d’«impasses techniques».

La France lave-t-elle réellement «plus vert que vert» en interdisant plus de pesticides que ses voisins européens, comme l’accusent régulièrement de nombreux politiques et syndicats agricoles, à l’image de la FNSEA ? Pas si l’on regarde les dérogations que le ministère de l’agriculture accorde chaque année pour autoriser temporairement l’utilisation de produits interdits.

Selon le décompte de Vert, la France est désormais championne d’Europe en la matière : en 2025, elle a accordé pas moins de 137 autorisations d’urgence pour des pesticides ne disposant pas d’autorisations de mise sur le marché de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Elle se classe devant l’Allemagne (117) et l’Italie (108), autres grandes puissances agricoles. Pour 2026, alors que l’année n’est pas finie, la France dépasse même les 150 dérogations – un record absolu.

Des dérogations permises par le droit européen

Ce système est parfaitement légal. Pour qu’un pesticide soit commercialisable, sa substance active (la molécule qui présente l’effet principal) doit d’abord être autorisée à l’échelon européen. Ensuite, le produit dans son entièreté (la substance active et les autres composants) est évalué au niveau français par l’Anses, «gendarme» des pesticides dans l’Hexagone. L’agence délivre alors une autorisation de mise sur le marché pour le produit, qui s’applique à un nombre précis d’usages et de cultures.

Mais, si un pesticide n’est pas autorisé, le règlement européen de 2009 permet aux États membres de l’Union européenne d’accorder des autorisations d’urgence pour une durée maximale de 120 jours, «lorsqu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables». La France avait notamment utilisé cette procédure en 2021 et 2022 pour réautoriser plusieurs néonicotinoïdes «tueurs d’abeilles» dans les champs de betteraves face aux attaques de pucerons – ces dérogations avaient été stoppées en 2023 par la justice européenne (notre article).

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat.»

D’après notre enquête, la très grande majorité des pesticides concernés par ces dérogations d’urgence concerne des produits que l’Anses a autorisés pour certaines cultures, mais pas pour celles visées. Par exemple : le Hockey pro est un produit herbicide à base de glyphosate (une substance active connue pour être «probablement» cancérogène) autorisé par l’Anses pour plusieurs cultures (vigne, oliviers, fruits à pépins, à noyaux…) ; en revanche, il ne l’est pas pour la banane, qui bénéficie d’une dérogation pour son utilisation dans les Antilles chaque année depuis 2023.

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat», détaille Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Plusieurs produits interdits en raison de leurs risques pour la santé et l’environnement

Vert a aussi identifié un nombre non négligeable de pesticides absolument interdits, quelles que soient les cultures : soit parce qu’ils n’ont pas encore été évalués par les autorités sanitaires (européennes ou françaises), soit parce qu’ils ont été interdits après expertise. C’est le cas de l’Avadex Factor, un herbicide à base de triallate réautorisé par le ministère de l’agriculture jusqu’en janvier 2027 pour les cultures d’orge d’hiver, comme Vert l’avait révélé fin septembre. En 2023, l’Anses avait refusé d’autoriser ce pesticide en raison, notamment, d’un «risque inacceptable de contamination des eaux souterraines».

Vert a recensé pas moins de 30 dérogations de ce type pour l’année 2025 (sur 137, donc), et 51 en 2026 (sur 153). Le cas le plus connu est celui du Movento, un insecticide à base de spirotétramate, une substance active interdite dans l’Union européenne depuis 2024 – son fabricant, Bayer, n’ayant pas déposé de demande de renouvellement (notre article). Malgré ses risques avérés pour la biodiversité aquatique et son classement comme reprotoxique suspecté, ce pesticide est autorisé par dérogation en France pour les betteraves sucrières et plusieurs cultures de fruits (pommes, poires, cerises…).

Une minorité de dérogations pour des produits «bios»

Huile essentielle d’orange, produits à base de soufre ou de cuivre… Un quart des dérogations en 2025 concerne aussi des produits naturels, autorisés en agriculture biologique. «En général, les substances autorisées en bio sont moins dangereuses, mais naturel ne veut pas dire inoffensif : même ces produits doivent être évalués pour voir s’ils ont des impacts», prévient Pauline Cervan, de l’ONG Générations futures.

Fongicide «bio» à base de soufre et de calcium, le Curatio bénéficie ainsi de dérogations systématiques pour les arbres fruitiers. En 2021 puis 2025, l’Anses avait pourtant refusé de l’autoriser en raison, notamment, d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes du sol», comme les vers de terre.

Parmi les autres pesticides non autorisés découverts par Vert : l’Ailantex, un produit à base de champignon utilisé par la SNCF pour lutter contre une plante envahissante exotique ; le Curatio, un fongicide «bio» qui présente des risques pour la biodiversité des sols (voir l’encadré ci-dessus) ; ou encore le Mandarin pro, un insecticide autorisé cet été dans les vergers de cerises, pêches et noisettes.

Ce dernier pesticide avait été retiré du marché par l’Anses en 2024 en raison d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes aquatiques», notamment les poissons ; sa substance active, l’esfenvalérate, est également sur la liste européenne des «candidates à la substitution», soit les molécules les plus dangereuses à remplacer à court terme.

Une majorité d’insecticides, surtout pour les fruits

Dans le détail, la quasi-totalité de ces dérogations (tous cas de figure confondus) sont demandées par des filières agricoles – une poignée vient aussi de la sylviculture ou encore de la SNCF, pour le désherbage des rails. Près de la moitié des produits concernés en 2025 sont des insecticides employés pour lutter contre les attaques de charançons, pucerons, cochenilles et autres mouches.

L’arboriculture – notamment pour les pommes, poires, cerises ou encore noisettes – est, de loin, le secteur qui recourt le plus à ces dérogations d’urgence. Interrogée par Vert, l’Association nationale pommes poires (ANPP) met en avant une «situation de nécessité technico-économique» : «Lorsque ces autorisations de mise sur le marché d’urgence sont demandées, c’est parce que la production en a vraiment besoin pour faire face à la prolifération de maladies ou de ravageurs, et l’administration ne les accorde que si les conditions sont bien réunies», détaille son directeur, Pierre Venteau.

«Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Du côté de la betterave sucrière, qui a obtenu cinq dérogations en 2026, on déplore le manque de moyens, avec un seul traitement insecticide autorisé par saison. «Le produit a une durée d’action de dix jours. Si on veut couvrir toute la période de risque, qui est de deux mois [les vols de pucerons surviennent entre avril et juin, NDLR], nous n’avons pas d’autre choix que d’avoir des produits en relais, expose Fabienne Maupas, directrice scientifique de l’Institut technique de la betterave (ITB). Si on en est là aujourd’hui, c’est parce qu’on a décidé d’arrêter les néonicotinoïdes. Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Certaines filières peuvent solliciter des dérogations après le retrait d’autres pesticides qu’elles utilisaient, ou dans l’attente d’autres produits en cours d’évaluation (les procédures peuvent prendre plusieurs années). Autre raison : les études à fournir étant coûteuses, les industriels n’incluent qu’un nombre limité de filières dans leurs dossiers de demande d’autorisation de mise sur le marché. Ces dérogations peuvent parfois permettre à certaines cultures mineures (figue, noisette…) ou très récentes, comme la pistache, d’utiliser certains pesticides malgré tout.

Un «contournement» de l’expertise de l’Anses, selon les associations

Pour accorder de telles dérogations, le ministère de l’agriculture dit mesurer la «nature du danger», sa «probabilité de survenue», mais aussi les «effets néfastes potentiels» sur l’environnement ou la santé. Ces lignes directrices, seulement publiées en 2025, sont «peu contraignantes», juge Dorian Guinard, maître de conférences en droit public à l’université Grenoble-Alpes : «Nous ne sommes pas dans le cadre de l’existence avérée d’un danger, mais dans celui de sa survenue probable. Tout cela est soumis à l’interprétation du ministre, qui a une conception potentiellement bien différente de l’Anses.»

«Toutes les dérogations accordées le sont dans le strict respect du droit européen, défend auprès de Vert le ministère de l’agriculture. Ce n’est ni un passe-droit arbitraire, ni une réautorisation générale : chaque décision répond à une situation, une culture et un usage précis, est limitée dans le temps et dans des conditions d’utilisation encadrées.»

Ces dérogations sont souvent accompagnées de précautions : ne pas utiliser à proximité des captages d’eau potable et «respecter une zone non traitée de 20 mètres» en bordure de cours d’eau pour l’Avadex Factor ; «ne pas utiliser en présence d’abeilles» pour le Movento…

«Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va.»

Pour les associations de défense de l’environnement – comme Pollinis, qui a récemment consacré un rapport à ce sujet –, ce système de dérogation n’est rien d’autre qu’un «contournement» de l’expertise de l’Anses, dont les méthodes d’évaluation sont déjà jugées insuffisantes. «Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va», pointe Pia Savart, juriste à France nature environnement.

Vers des dérogations renouvelées sur plusieurs années ?

Les dessous de ces dérogations interrogent d’autant plus que leur nombre explose ces dernières années : d’environ 70 dérogations par an à la fin des années 2010, la France en est désormais à plus d’une centaine chaque année. «Le nombre de dérogations doit aussi être analysé au regard de la multiplication des usages pour lesquels les agriculteurs se retrouvent sans solution suffisamment efficace», réagit le ministère de l’agriculture, qui précise que son objectif reste avant tout de «développer des alternatives durables».

En octobre 2025, un rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) avait déjà identifié une «tendance à la hausse [du nombre de dérogations] entre 2017 et 2021». Il formulait alors plusieurs pistes pour expliquer cette particularité tricolore : la «diversité des cultures en France», des conditions climatiques complexes certaines années (comme le gel tardif de 2021) ou encore une «dépendance persistante aux pesticides».

«Nous observons une récurrence des demandes, qui amène à s’interroger sur le caractère strictement exceptionnel de la dérogation, analyse Catherine Laroche-Dupraz, économiste spécialiste des politiques agricoles à l’Institut agro, qui a participé à une étude statistique sur les demandes de dérogation des pays européens entre 2016 et 2021. Les filières se sont sans doute effectivement trouvées dans des cas d’urgence chaque année, mais cela signifie aussi que l’interdiction de ces pesticides est inopérante, et qu’on n’a pas réussi à transformer les systèmes pour les rendre plus résilients.»

De fait, de nombreux produits obtiennent des dérogations répétées d’année en année. La canne à sucre bénéficie par exemple depuis 2021 d’une autorisation pour le Merlin Flexx, un désherbant évalué uniquement pour le maïs. De même pour l’Exirel, un insecticide non homologué par l’Anses et autorisé par dérogation depuis dix ans pour les cerisiers et les pruniers. «Si les mêmes dérogations reviennent tous les ans, cela montre qu’on n’est pas dans l’urgence mais dans des problèmes bien identifiés et pour lesquels on aurait pu anticiper et trouver d’autres solutions», argue Pauline Cervan, toxicologue auprès de l’association Générations futures, qui mène, avec FNE, plusieurs recours en justice contre ces dérogations.

La durée de ces dérogations, pour l’instant limitée à 120 jours (soit environ quatre mois), pourrait bientôt évoluer. Dans le cadre des négociations du paquet législatif «Omnibus X» sur les pesticides, plusieurs eurodéputé·es de droite et d’extrême droite proposent, sous certaines conditions, de passer à des dérogations renouvelables chaque année pour une durée maximale de cinq ans.

Note méthodologique : comment Vert a établi ses chiffres

Pour établir le plus justement possible le nombre de dérogations d’urgence octroyées chaque année, Vert a utilisé la base de données de la Commission européenne, où sont remontées toutes les autorisations accordées par les États membres. Nous avons ensuite mené un long travail de vérification et de correction des erreurs occasionnelles (années inversées, incohérences de dates…). Nous avons ensuite croisé et complété ces données avec celles encore disponibles sur le site du ministère français de l’agriculture, qui publie temporairement les dérogations en vigueur, et les archives de cette page Internet.

Les chiffres présentés par Vert peuvent sensiblement varier par rapport au bilan effectué par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan en octobre 2025 – qui s’est reposé uniquement sur les données de la Commission européenne – ou encore l’association Pollinis. Si les chiffres exacts peuvent différer, la tendance de fond reste la même : en France, ces dérogations sont en nette augmentation depuis plusieurs années.

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26.10.2026 à 12:11

En meeting à Orléans, Marine Le Pen ne veut pas «refaire la France d’avant»… mais rêve de rouvrir des puits de pétrole

Hicham Zemrani

Texte intégral (1703 mots)
Marine Le Pen prend la parole lors de son premier meeting de campagne, à Orléans, le 25 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

C’est simple. Pour susciter les huées du public à un meeting du Rassemblement national (RN), évoquez les magistrats, les antifascistes ou l’Union européenne. À l’inverse, la simple mention des forces de l’ordre et de l’expulsion des étranger·es délinquant·es suffit à provoquer des applaudissements enflammés.

Dimanche, au Zénith d’Orléans (Loiret), Marine Le Pen a officiellement lancé sa quatrième candidature à l’élection présidentielle devant plus de 8 000 sympathisant·es. La veille, elle avait confié aux journalistes vouloir prendre de la hauteur sur l’actualité pour «insuffler un peu d’optimisme». L’occasion pour la fille de Jean-Marie Le Pen de développer un axe inédit et pour le moins ronflant, celui de la «renaissance», son premier slogan de sa campagne.

«C’est savoir puiser dans le passé, mais sans cette nostalgie qui anesthésie, qui paralyse ou qui incite à revenir en arrière», a-t-elle expliqué derrière un pupitre encadré par deux colonnes grecques et posé au bout d’une scène en forme de T, configuration prisée des concerts. Au milieu de ses partisan·es, elle se place ainsi dans une posture quasi-messianique.

«Je ne vous propose pas de refaire la France d’avant. Je vous propose de concevoir et de construire la France de demain», a-t-elle martelé. Juste avant de défendre un retour en arrière environnemental : l’abrogation de la «stupide» loi Hulot, qui interdit la recherche et l’exploitation des hydrocarbures sur l’ensemble du territoire français. Ce, au nom de la «puissance» de la France, autre ligne directrice de son discours, qui se caractérise par la «volonté de valoriser toutes nos ressources, naturelles ou industrielles». Et tant pis pour l’environnement. La seule autre allusion à l’écologie aura servi à dénoncer «les obscurantismes technophobes, cette défiance envers le progrès qui s’exprime avec l’écologie punitive».

Attaques contre le Conseil constitutionnel

À entendre la candidate nationaliste, son mandat sera le plus démocratique du siècle, rythmé par de nombreuses consultations populaires. «Nous respecterons la volonté des citoyens et rétablirons, en particulier grâce au référendum, leur droit d’expression politique», a-t-elle promis. Marine Le Pen prévoit de dévoiler au cours de la campagne le calendrier de ses référendums. D’après son entourage, les grandes orientations en matière d’environnement pourraient faire l’objet d’une telle votation.

Dans une France présidée par l’extrême droite, les contre-pouvoirs, eux, seront malmenés. Car pour Marine Le Pen, la démocratie, c’est le peuple. Certainement pas les «Sages» du Conseil constitutionnel, ces «représentants de l’oligarchie» et «petits marquis de la macronie», qui ont le malheur de lui notifier l’impossibilité de modifier la Constitution par référendum sans accord du Parlement. «C’est des enculés !», s’exclame un homme à leur évocation. Quelques minutes plus tard, la candidate nationaliste discourt longuement sur la «civilité» qui a disparu de notre société et dans laquelle elle place «la qualité du langage». Ironique.

La prise de parole de Marine Le Pen, sans doute trop conceptuelle et éloignée des fondamentaux frontistes radicaux qui galvanisent les militant·es, n’a toutefois pas soulevé les foules. Bien plus martiale, l’intervention de Jordan Bardella a suscité davantage d’entrain. Le président du RN est longuement revenu sur les incidents du 17 octobre, cette journée qui a «marqué un tournant sans précédent dans la faillite sécuritaire de l’État» et à l’issue de laquelle le parti d’extrême droite affirme avoir engrangé 5 000 adhésions – un chiffre impossible à vérifier.

Marine Le Pen et Jordan Bardella sur la scène du Zénith d’Orléans, le 25 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

L’attentat raciste survenu à Trappes (Yvelines), vendredi, a quant à lui été expédié en trois phrases. «La barbarie a encore frappé», a sobrement déclaré Jordan Bardella, passant sous silence le mobile xénophobe de l’attaque qui a fait un mort. Depuis vendredi, des responsables politiques de gauche accusent l’extrême droite d’avoir favorisé un climat incitant à la haine raciale. Elles et ils en veulent pour preuve les propos de l’eurodéputé nationaliste qui qualifiait, en 2022, sur le plateau de «Touche pas à mon poste», la ville de Trappes de «République islamique en miniature».

Dans les rues, une manifestation antifasciste

En face, les cadres frontistes jouent la sérénité et assurent ne pas craindre un Carpentras bis. En 1990, après la profanation du cimetière juif de la commune du Vaucluse, Jean-Marie Le Pen avait été désigné par le pouvoir socialiste comme l’instigateur moral de cet outrage. Un épisode traumatique pour les militant·es frontistes du coin, aucun lien n’ayant été établi entre les néonazis condamnés et le parti d’extrême droite.

Samedi matin, dans le cortège de la manifestation antifasciste qui s’est déroulée dans le centre d’Orléans et a rassemblé 26 000 participant·es, selon les organisateur·ices – 11 000 d’après la préfecture du Loiret –, plusieurs pancartes «Le RN tue» ont été aperçues. «Faire un lien entre nous et ce qui s’est passé n’est pas digne», commente Marine Le Pen en privé.

Tête de cortège de la manifestation antifasciste, à Orléans, le 24 octobre. © Hicham Zemrani/Vert.

La tenue du meeting frontiste, précédé par le 19ème congrès du RN, samedi, a placé la ville d’Orléans sous cloche. Interruption totale des transports en commun, fermeture des commerces, barrage de police sur les ponts traversant la Loire pour filtrer les passages… Aux alentours du Zénith, deux véhicules blindés à roues de la gendarmerie étaient même présents. Le week-end s’est toutefois déroulé sans incident. Du moins, à l’extérieur.

Dans les travées du Zénith, la presse, autre contre-pouvoir essentiel à toute démocratie, a été brutalisée. Samedi, lors du congrès qui a consacré la réélection (sans suspense) de Jordan Bardella à la présidence du parti avec 98,98% des voix, des adhérent·es frontistes ont pris à partie l’équipe de Mediapart, attirant au passage l’attention du service d’ordre. Plusieurs de ses membres se sont alors précipités sur les journalistes pour les sortir manu militari de la salle.

L’attaché de presse du parti d’extrême droite a vite rappliqué pour demander à ses hommes d’arrêter, se confondant en excuses auprès du média à l’origine des révélations sur les écrits antisémites attribués à Jordan Bardella. «Qu’il y ait des mouvements ou des éruptions, cela peut arriver», a tenté de relativiser après coup un proche collaborateur de Marine Le Pen, osant comparer Mediapart au média d’extrême droite Frontières, «qui connaît le même problème dans les manifestations».

Une action contre l’antisémitisme

Dimanche, même scène. Alors que Jordan Bardella s’exprimait, une bagarre a soudainement éclaté dans les gradins. Des membres de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) venaient de déployer une banderole accusant le RN d’antisémitisme. Un journaliste de Mediapart se trouvait alors à proximité. «Retourne au bled», lui a notamment lancé une sympathisante lepéniste.

Il n’en fallait pas plus pour que les cadres du parti accusent Mediapart d’être de mèche avec les militant·es de l’UEJF, qui ont été sortis de la salle brusquement. L’un d’entre eux saignait du nez, tandis qu’une de ses camarades s’est plainte d’avoir été étranglée par le service d’ordre. Le journaliste de Mediapart, qui faisait simplement son travail et avait été dûment accrédité, a indiqué à l’AFP s’être lui aussi fait «choper violemment» par un des gros bras du RN. L’équipe de Mediapart a ainsi décidé de quitter le meeting, estimant que sa sécurité n’était pas assurée.

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26.10.2026 à 12:03

«On ne veut plus de ce monde morbide» : de l’Yonne à la Saône-et-Loire, le ras-le-bol des manifestants du 24 octobre

Clément Gousseau

Texte intégral (1506 mots)

Elles et ils sont agriculteur·ices, ouvrier·es, retraité·es, étudiant·es, personnes sans emploi, dessinateur·ices… Ce samedi 24 octobre, toutes et tous sont descendu·es dans la rue ou ont occupé un rond-point pour exprimer leur colère contre «la casse sociale», «l’abandon des campagnes» ou encore «la montée de l’extrême droite».

Près de 410 000 personnes ont manifesté en France, selon le ministère de l’intérieur – plus de 800 000, selon la CGT. Parmi elles et eux, des Gilets jaunes de la première heure, mais aussi des personnes qui se sont mobilisées pour la première fois, indignées par la répression du mouvement lycéen.

D’Avallon (Yonne) à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Vert a pris la route pour recueillir leurs revendications, raconter leurs difficultés et faire entendre leurs espoirs.

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Passez la souris sur l’image pour lire la légende.

À Avallon, Lukuna*, retraité, est venu plaider pour un «pays qui retrouve du bon sens. Comment voulez-vous que les jeunes aient confiance dans le gouvernement ? Ils souffrent. Dans les campagnes, les maires des petites communes souffrent aussi. On laisse tout se dégrader, nos routes sont pleines de trous.» Sur le même rond-point, Lucile*, 33 ans, rappelle que «la France est un pays de révolution, où on a le droit de manifester. Nous avons besoin de retrouver la liberté, l’égalité et la fraternité.»

130 kilomètres plus loin, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Anne Chanteloup, une étudiante de 26 ans, dénonce l’inaction écologique et le manque de pouvoir d’achat : «On ne prend pas du tout en compte notre planète. Les Français sont aussi de plus en plus pauvres, tout le monde est dans le rouge. On ne pense pas à notre avenir.» Un constat que partage Pascal*, 59 ans : «Il serait temps de prendre conscience qu’on vit tous sur la même planète. Il n’y a pas de planète B.»

Andrea* et Melissa*, deux futures professeures des écoles, dénoncent quant à elles le manque de reconnaissance envers les enseignant·es : «On n’est pas valorisées du tout, on va devoir attendre des années avant d’être payées 2 000 euros. Et après le gouvernement se plaint de ne pas trouver de profs.»

*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom.

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