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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef
01.11.2026 à 07:00

Infomaniak, Proton, Tuta… Quelle boîte mail choisir pour éviter Gmail et Outlook ?

Eitanite Bellaïche

Texte intégral (1963 mots)
Face à Gmail, il existe plusieurs messageries françaises. © Adobe stock

En France, Gmail, le service courriel de Google, domine le marché des messageries électroniques. Il représente 37,7 % de parts de marché, devant Microsoft (via les extensions Outlook, Hotmail, Live et MSN) à 18,3 % et Orange à 9,2 %, selon une étude internationale publiée en 2025 par l’entreprise américaine Validity, qui évoque un paysage où subsistent aussi des acteurs nationaux comme SFR, Free ou La Poste. Mais pourquoi repenser sa boîte mail, cet espace numérique où s’accumulent messages et données personnelles ?

Une dépendance qui n’est pas sans risque

«Le premier risque est celui de la dépendance technologique et politique», alerte Philippe Lenoir, cofondateur de la messagerie française Mailo. Il fait référence au cas du juge français de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, visé par des sanctions américaines depuis août 2025. Parce qu’il a autorisé l’émission de mandats d’arrêt, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, le magistrat s’est retrouvé privé de carte bancaire et d’accès à Gmail, Amazon, Airbnb ou Booking.

💻 Cet article fait partie de notre série qui vous aide à sortir de la dépendance aux Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Dans cet épisode, on se penche sur les messageries, un marché dominé par Gmail, et donc Google. 👉 Cliquez ici pour découvrir d’autres articles qui vous aident à fuir les Gafam.

Au-delà du risque de coupure, c’est le contrôle de nos données qui interroge. «Votre boîte mail concentre les messages de réinitialisation de mots de passe, les factures et les courriers bancaires. L’entreprise qui la gère détient donc, dans une certaine mesure, les clés d’une grande partie de votre vie numérique», souligne Dante Emilio Grassi, fondateur d’European Tech Map, un répertoire numérique de plus de 3 000 éditeurs de logiciels européens lancé en février 2026.

Le droit américain est un autre enjeu. Le Cloud act de 2018 permet, sous certaines conditions légales, d’exiger des fournisseurs américains la transmission de données, même hébergées en Europe. Lors d’une audition au Sénat, le 10 juin 2025, le directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a déclaré qu’il ne pouvait garantir que les données des citoyens français ne seraient jamais transmises aux autorités américaines sans autorisation française.

S’y ajoutent les inquiétudes liées à l’exploitation des données, notamment pour l’intelligence artificielle. «Beaucoup de particuliers affirment qu’ils n’ont rien à cacher. À mes yeux, ce n’est pas la bonne manière de poser le problème. Leurs données méritent d’être protégées», insiste Philippe Lenoir.

Comment choisir une messagerie indépendante ?

Quitter Gmail ne se résume pas à changer d’adresse mail. «Il ne suffit pas que les serveurs qui stockent vos mails soient situés en France, prévient le cofondateur de Mailo. Il faut aussi comprendre qui possède et exploite la technologie, quelles sont les dépendances de l’éditeur et quelles juridictions peuvent s’appliquer.» Dante Emilio Grassi recommande également d’examiner l’actionnariat, car «le pays du siège et celui des propriétaires ne coïncident pas nécessairement».

Il faut aussi prendre en compte la réversibilité, soit la capacité à récupérer l’intégralité de ses données (courriels, contacts et documents), et la portabilité, soit la capacité de déplacer à volonté vos données entre deux systèmes. Peut-on facilement migrer vers un autre service ou risque-t-on de se retrouver enfermé dans un écosystème ? C’est l’une des questions à se poser avant de changer de fournisseur.

Alors vers quelles solutions se tourner ? Philippe Lenoir nous conseille évidemment de tester Mailo. Il suggère également Infomaniak, Tuta et Proton, tout comme Dante Emilio Grassi. Orange, SFR, Free ou La Poste ne sont pas les solutions les plus abouties, d’autant que la plupart sont liées à un abonnement mobile ou box préalable.

Proton Mail, pour un premier pas vers la dégooglisation

Proton Mail est né en Suisse en 2014 autour de scientifiques passés par le Cern, le laboratoire européen pour la physique des particules.

Il mise sur le chiffrement de bout en bout entre ses utilisateurs et propose des échanges chiffrés avec des correspondants externes – avec ce système de communication, seuls l’expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages échangés, car ils sont transformés en code illisible dès leur rédaction.

Sans publicité ni exploitation commerciale des messages, l’écosystème de Proton Mail comprend un agenda, un VPN (service qui permet de se connecter depuis un autre pays), du stockage et un gestionnaire de mots de passe.

Mais confidentialité ne signifie pas anonymat absolu. Proton Mail peut être contraint de transmettre certaines métadonnées aux autorités, comme l’illustrent des affaires de partage d’adresses IP, c’est-à-dire la localisation d’activistes en 2021 et 2024 avec des autorités internationales. Depuis 2024 d’ailleurs, une fondation suisse détient la majorité de son capital. Côté environnement, peu d’informations publiques détaillées permettent d’évaluer son empreinte écologique.

Infomaniak, pour l’équilibre entre qualité, proximité et écologie

Autre acteur suisse, Infomaniak propose une messagerie gratuite de 20 gigaoctets (Go), sans publicité, hébergée dans ses propres centres de données. Il dispose d’un outil qui facilite la migration depuis Gmail. L’entreprise, dont une fondation détient la majorité des droits de vote depuis mai 2026, se distingue par sa transparence environnementale avec la publication de bilans carbone, d’analyses de cycle de vie, l’utilisation d’électricité renouvelable et la récupération de la chaleur des serveurs. Elle revendique également une compensation de ses émissions à hauteur de 200 % depuis 2017.

Cet engagement notable n’efface toutefois pas l’impact de la construction de nouveaux centres de données ni la croissance globale des usages numériques. À noter aussi qu’en matière de confidentialité, son chiffrement ne garantit pas systématiquement la même protection que Proton Mail. Ce dernier a un modèle zero-access, un système de sécurité informatique dans lequel le fournisseur du service numérique ne peut pas lire vos données car il ne possède pas les clés de déchiffrement ; à Infomaniak, les clés sont gérées dans l’infrastructure.

Tuta, pour l’indépendance du code et la confidentialité

Fondée en Allemagne en 2011, Tuta privilégie l’indépendance technologique. Son code est publié sur Github, une sorte de réseau social pour les programmeurs: n’importe lequel d’entre eux peut donc voir comment Tuta fonctionne. Ses applications revendiquent leur autonomie vis-à-vis de Google.

Messages entre utilisateurs, contacts et agendas bénéficient d’un chiffrement de bout en bout. Les données sont hébergées en Allemagne, sur des infrastructures alimentées en électricité renouvelable. Sans publicité, Tuta offre 1 Go de stockage, puis des abonnements dès 3 euros (€) par mois.

En contrepartie, son ergonomie et certaines fonctionnalités, notamment la recherche dans l’offre gratuite, restent plus limitées. Ses engagements environnementaux sont par ailleurs peu documentés publiquement.

Mailo, pour la souveraineté française

Créée en 1998, cette PME tricolore développe sa propre technologie de messagerie, sans dépendre des infrastructures cloud des géants américains pour héberger les courriels. Les données sont stockées en France dans un data center exploité par Ecritel, entreprise française spécialisée dans l’hébergement informatique alimenté par une électricité annoncée 100% renouvelable.

Mailo garantit ne pas exploiter le contenu des messages à des fins publicitaires ni revendre les données. Son offre gratuite doit prochainement évoluer vers un modèle sans publicité, source actuelle de financement. Des abonnements sans publicité, notamment familiaux, débutent à 1,50 € par mois.

Ecomail, pour financer la protection de l’environnement

Lancée en 2016 à Clermont-Ferrand, Ecomail se distingue par son modèle : 15 à 30 % de son chiffre d’affaires (et non simplement une part de ses bénéfices) sont reversés à des associations environnementales. Au 16 octobre 2026, l’entreprise revendiquait 114 600 € de dons cumulés depuis sa création, justificatifs à l’appui.

Hébergée chez le Français Scaleway, sa messagerie fonctionne sans publicité ni revente de données, avec un abonnement dès 12 € par an. Elle propose aussi un agenda et un carnet de contacts.

Une limite subsiste toutefois, Ecomail utilisant encore la solution américaine Mailchannels pour une partie de l’acheminement de ses messages sortants. La preuve qu’un hébergement français ne garantit pas, à lui seul, une indépendance technologique totale.

En conclusion, Vert recommande Infomaniak à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient abandonner Gmail ou Outlook. Pourquoi ? Parce que c’est une solution européenne efficace, que la détention de la majorité des droits de vote de l’entreprise par une fondation assure son indépendance totale et verrouille son ADN éthique sur le long terme, qu’elle est transparente sur le plan environnemental et qu’elle respecte vos données.

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31.10.2026 à 07:00

Route du Rhum : Alexia Barrier, première femme à bord d’un trimaran géant, naviguera en solo mais avec la science

Clément Gousseau

Texte intégral (1494 mots)
Le 12 octobre 2026 dans le port de Brest (Finistère). La navigatrice Alexia Barrier sur son trimaran géant, l’Idec Sport-CIC. © Clément Gousseau/Vert

Ce lundi d’octobre, on la retrouve emmitouflée dans son ciré gris, longeant la digue Florence-Arthaud sous la pluie et la grisaille de Brest (Finistère). Alexia Barrier tente d’avancer sur les planches de bois glissantes avec une trottinette électrique récemment achetée. «De base, je suis contre ce genre de machin, reconnaît-elle. Mais 1,5 million de personnes sont attendues à Saint-Malo, ça va être l’enfer pour se déplacer.» C’est depuis ce port breton que la skippeuse s’apprête à devenir la première femme au départ de la Route du Rhum sur un trimaran géant.

Ce dimanche, elle s’élancera en effet sur la mythique course à la voile transatlantique, entre Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), dans la catégorie Ultim – qui regroupe les plus grands trimarans au monde (des voiliers à trois coques). «Je réalise mon rêve de gosse», glisse-t-elle, émue, en montant à bord de son bateau, l’Idec Sport-CIC : 32 mètres de long, 23 mètres de large et un mât de 34 mètres de haut. «J’espère ouvrir la voie et donner envie à d’autres.»

Le trimaran Idec Sport-CIC d’Alexia Barrier, vainqueur à trois reprises de la Route du Rhum et à deux reprises du Trophée Jules-Verne. © Clément Gousseau/Vert

Il lui a fallu braver vents et marées avant de pouvoir voguer sur ce bateau, vainqueur à trois reprises de la Route du Rhum (en 2010 avec Franck Cammas, en 2014 avec Loïck Peyron et en 2018 avec Francis Joyon). «Je suis une femme et je viens de la Méditerranée. Sur le papier, j’avais zéro chance de faire un jour de la course au large.»

Née à Paris, c’est à Antibes qu’Alexia Barrier prend goût à la mer, sur le petit voilier familial partagé avec des collègues de ses parents. «Quand on est enfant, c’est fascinant d’être sur un bateau.» Abandonnant le basket-ball, jugée «trop petite pour devenir championne de NBA [la ligue nord-américaine de la discipline, NDLR]», elle décroche son premier sponsor à la sortie de ses études. Elle part alors à l’assaut de sa première transatlantique, de La Rochelle (Charente-Maritime) à Salvador de Bahia (Brésil), sur un bateau de six mètres cinquante.

«Je ressens le privilège qui est le mien d’être dans l’univers de la course au large.» Une place qu’elle a conquise de course en course. Alexia Barrier a navigué avec Florence Arthaud, première Française à remporter la Route du Rhum en 1990. Participé au Vendée Globe en 2020 et terminé à la 24e place. Bouclé le Trophée Jules-Verne début 2026, un tour du monde à la voile avec un équipage 100 % féminin.

«Chaque goutte d’eau compte»

La navigatrice ne rêve pourtant pas que de records et de performances. «J’aurais arrêté la course il y a dix ans si je ne faisais cela que pour gagner. Ce qui me motive, c’est de donner du sens à mon métier, en menant des projets scientifiques, pour la protection des océans et l’éducation.» Elle a «vite compris que [ses] bateaux de course pouvaient être des outils» pour aider la recherche océanographique. «Je suis sur l’eau presque 200 jours par an et j’observe une augmentation de la pollution : celle des macro-déchets, que l’on voit, mais aussi celle des microplastiques, que l’on ne voit pas. C’est assez catastrophique car, quand on touche à l’océan, on touche directement à notre santé.»

Sur la Route du Rhum, Alexia Barrier embarquera des instruments scientifiques qu’elle déploiera en mer, en lien avec des chercheur·euses de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). «J’aurai un baromètre de haute précision, qui envoie en direct des données aux scientifiques. Je jetterai aussi en mer, lors de ma navigation, un profileur Arvor, un robot automatisé qui ressemble à une grande perche, mesure presque 2 mètres et pèse 20 kilogrammes.»

Dans le trimaran d’Alexia Barrier, tout a été optimisé afin de limiter les déplacements de la skippeuse, qui sera seule à bord entre Saint-Malo (Finistère) et Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). © Clément Gousseau/Vert

Cet instrument, qui va plonger à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter à la surface, va permettre de recueillir des données sur la température de l’océan, la salinité, la pression… «Ces données sont hyper rares et précieuses. Lors de la Route du Rhum, on sort de la Manche, on passe par le golfe de Gascogne, on traverse l’Atlantique nord avant d’arriver dans les Caraïbes… Il y a une diversité de conditions météorologiques et de configurations qui sont intéressantes et pertinentes à observer.»

Toutes ces informations seront ajoutées à une base de données mondiale, «accessible à tous, mais qui va surtout servir aux chercheurs et aux étudiants». Alexia Barrier n’en est pas à son coup d’essai. Lors du Trophée Jules Verne, elle avait déjà embarqué ce type d’instruments. «Avec les données recueillies, on a pu étalonner un satellite européen [régler ses instruments de mesure pour en améliorer la précision, NDLR] qui permet d’observer l’océan. Chaque goutte d’eau compte.»

«Les enfants sont nos meilleurs ambassadeurs»

Son engagement permettra peut-être d’ouvrir la voie à d’autres navigateur·ices. «Dans la catégorie Ultim, je suis la seule à embarquer des instruments scientifiques. Cela requiert des ressources humaines et financières, d’être en lien avec des chercheurs. J’aimerais bien inviter mes petits copains à faire de même.»

Et peut-être, aussi, de faire évoluer une course dont les émissions carbone étaient estimées à 52 millions de tonnes équivalent CO2 en 2022. «Il faut qu’on soit tous conscients de notre impact, organisateurs comme navigateurs. Je refuse, par exemple, d’acheter des bateaux neufs.»

Alexia Barrier se refuse toutefois à imaginer la course disparaître. «Le sport permet de faire passer des messages, y compris pour protéger les océans, et d’avoir un impact positif sur le moral des gens. On a besoin d’amener un arc-en-ciel ou un petit rayon de soleil dans nos vies.»

Son aventure permettra de sensibiliser les enfants à ces enjeux. «Une classe de Brest a parrainé mon robot.» Un million d’autres jeunes la suivent à distance, grâce à un programme éducatif mis en place par son association, 4myplanet. «On a eu des temps d’échange avant la course. Il y en aura pendant, si je ne suis pas trop cramée, et après.»

Son objectif : «Donner envie aux enfants de protéger l’océan et de voir tout ce que cela a de bénéfique, pour leur vie personnelle, celle de leur famille et de leur entourage. Ce sont eux, nos meilleurs ambassadeurs. Sur cette planète, nous, les humains, ne sommes pas seuls. Nous avons pris beaucoup de place et nous n’en avons pas beaucoup laissé aux autres êtres vivants.»

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30.10.2026 à 06:00

«Les inégalités de richesse sont devenues criantes» : dans le Maine, des élections de mi-mandat à hauts risques pour les trumpistes

Apolline Guillerot-Malick

Texte intégral (2087 mots)
À Portland, plusieurs centaines de démocrates participent début octobre à un meeting de campagne de Troy Jackson, le candidat démocrate au Sénat dans l’État du Maine. © Apolline Guillerot-Malick/Vert

Dans une chorégraphie connue sur le bout des doigts, les caseyeurs de retour de mer cahotent entre les îlots, accostent dans le port de pêche de Stonington, déchargent leurs cargaisons de homards, puis déroulent le tuyau de la pompe à essence. C’est une fin d’après-midi d’octobre tranquille dans ce village reclus au bout de l’île de Deer Isle, dans l’État du Maine.

L’œil rivé sur la jauge de carburant, Nathan Jones, pêcheur depuis les années 1970, soupire : «Ça fait 98 gallons [370 litres, NDLR] de carburant aujourd’hui, soit plus de 500 dollars [450 euros]. Le prix du gallon a augmenté de 2 dollars [1,80 euro] à cause de la guerre. Ça devient complètement fou. En ajoutant les cordes fabriquées à partir de dérivés du pétrole et les appâts, ça me coûte plus de 1 000 dollars [environ 899 euros] par jour pour aller pêcher. Sans compter le salaire de mes gars.»

Le coût de la vie en forte hausse

Dans cet État américain situé à la frontière du Canada, dont l’économie a historiquement reposé sur la pêche et l’exploitation forestière, les deux premières années du second mandat de Donald Trump ont laissé des séquelles. Alors que la diminution du coût de la vie faisait partie des promesses de campagne du milliardaire républicain en 2024, l’inflation a augmenté d’un point depuis sa victoire à la présidentielle. En septembre, elle atteignait 3,7%, en partie à cause de l’envolée du cours du pétrole depuis le début de la guerre en Iran. Dans le détail, le coût du fioul, utilisé pour le chauffage mais aussi pour alimenter les bateaux de pêche, a augmenté de 74% en un an, celui de l’essence de 34% et celui de l’énergie de 20%.

Nathan Jones, un pêcheur de homard, rentre au port de Stonington après une journée en mer. © Apolline Guillerot-Malick/Vert

Du côté de l’industrie du bois, à la flambée du prix des matières premières s’ajoute l’enjeu de la guerre commerciale avec le Canada. «Beaucoup d’entreprises d’exploitation forestière achètent leur matériel et leurs pièces au Canada. Or les droits de douane de 50% appliqués à ce matériel font grimper leurs coûts d’exploitation», explique Dana Doran, directeur général de l’association Entreprises professionnelles d’exploitation forestière du Nord-Est.

Il s’inquiète : «À l’heure actuelle, la plupart des entrepreneurs travaillent sans marge bénéficiaire, voire à perte. La grande question est de savoir combien de temps ils pourront continuer de puiser dans leurs économies. Ce sont des entreprises familiales qui se transmettent généralement de génération en génération. Il est donc rare de les voir mettre la clé sous la porte. Mais au cours des derniers mois, trois de nos membres nous ont annoncé qu’ils mettaient fin à leurs activités.»

Le Maine, un État pivot

Ces enjeux de coût de la vie risquent de peser lourd dans les élections de mi-mandat, qui auront lieu le 3 novembre prochain. Les étatsunien·nes se rendront aux urnes pour renouveler l’ensemble des 435 sièges de la Chambre des représentants et un tiers des 100 sièges du Sénat. Les deux chambres sont actuellement du côté de la majorité républicaine, mais pourraient basculer à gauche.

La bataille du Sénat se joue dans sept États indécis, dont le Maine, qui compte 1,4 million d’habitant·es. Depuis la première élection de Bill Clinton en 1992, l’État vote traditionnellement à gauche aux présidentielles. Il n’a pourtant pas élu de sénateur·ice démocrate depuis 1988.

Cette année, deux candidat·es se retrouvent au coude-à-coude. D’un côté, Susan Collins, la sénatrice sortante, élue pour la première fois en 1996, est connue pour ses positions modérées au sein du parti républicain. Elle a longtemps su convaincre un électorat de gauche par sa position bipartisane. «Susan Collins n’est en aucun cas du genre “Maga” [Make america great again, le slogan trumpiste, NDLR]. Le parti républicain du Maine compte encore un nombre non négligeable de modérés du même style que George W. Bush», commente le politologue Mark Brewer, professeur à l’université du Maine.

À Portland, Troy Jackson, le candidat démocrate au Sénat dans l’État du Maine, salue des militant·es démocrates à la sortie de son meeting de campagne. © Apolline Guillerot-Malick/Vert

De l’autre, le candidat démocrate, Troy Jackson. Il défend un système de santé universel, l’inscription du droit à l’avortement dans la loi fédérale, ainsi que le démantèlement de l’ICE. Cette police migratoire, au budget record et aux méthodes particulièrement violentes, sème l’indignation depuis l’investiture de Trump en janvier 2025. Ancien bûcheron syndiqué, le candidat est soutenu par Bernie Sanders, sénateur de l’aile gauche du parti démocrate, mais aussi par l’AFL-CIO (American federation of health, labor and congress of industrial organizations), la plus grande fédération syndicale des États-Unis, qui regroupe 42 000 membres dans le Maine.

«Le Sénat américain est une institution extrêmement élitiste, où plus de 70% des sénateurs sont millionnaires. Il est grand temps que nous élisions des représentants issus de la classe ouvrière pour nous représenter à Washington», défend auprès de Vert Andy O’Brien, son directeur de communication. «Pour moi, Troy Jackson est la figure originelle du travailleur. Il sait ce qu’est la lutte, il l’a vécue», estime Peter Seraichick, un syndicaliste à la retraite, lors d’un meeting de campagne organisé fin octobre dans la ville progressiste de Portland.

«Le pays est dans un état de désordre»

Chemise recouverte d’une polaire sans manches, Troy Jackson s’avance sur l’estrade, salué par un fourmillement de pancartes anti-Trump : «Susan Collins a voté comme Trump dans 96% des cas», martèle-t-il. Pour lui, l’enjeu est de taille. Il s’agit de récupérer l’aile droite de l’électorat démocrate, en rendant la figure de Susan Collins indissociable du mouvement Maga.

Plusieurs centaines de démocrates ont participé au meeting de campagne de Troy Jackson, le 17 octobre à Portland. © Apolline Guillerot-Malick/Vert

Elle, s’en défend corps et âme, ayant déclaré, pendant un débat début octobre, ne pas être la «sénatrice préférée» du président. «On ne peut pas voter pour financer le programme de Donald Trump, puis rentrer à la maison et nous dire à quel point il vous préoccupe», la contredit son adversaire devant la foule.

Son parlé rauque et son accent populaire se propagent parmi les centaines de visages approbateurs : «Ce pays est dans un état de désordre comme je n’en ai jamais vu. Et ce n’est pas parce que les travailleurs ont laissé tomber l’Amérique, c’est parce que notre gouvernement a laissé tomber les travailleurs.»

Dylan Martin, un journaliste de 37 ans venu apporter son soutien au candidat, acquiesce : «Troy Jackson met en lumière à quel point les inégalités de richesse sont devenues criantes dans notre pays.» Malgré les «bons salaires», que son épouse et lui perçoivent, il s’inquiète : «Entre la crèche, le coût du logement et surtout celui du fioul, il va falloir bien gérer notre budget pour Noël cette année. Ça semble tout simplement fou qu’une situation aisée de classe moyenne ne soit plus confortable.»

L’écologie en second plan

Sur la côte de granit dessinant la bordure du village de Stonington, le plus grand port de pêche au homard de l’État, la politique suscite plutôt la défiance. «Tous les politiciens sont des serpents. La question, c’est juste de savoir par lequel on préfère se faire mordre», lâche Joe Trundy, récupérant des appâts pour sa pêche du lendemain. «Des escrocs», renchérit Nathan Jones, qui finit par admettre son estime pour Donald Trump et pour sa «grande bouche qu’il devrait apprendre à fermer de temps en temps».

Convaincu que «les démocrates ont perdu la tête avec le mois des fiertés», il tient l’ancien président démocrate Joe Biden et les compagnies pétrolières responsables de l’augmentation des prix du carburant. Du haut de ses 20 ans, Jace Doughty a quant à lui adressé une lettre ouverte à Susan Collins pour l’assurer du soutien des pêcheur·ses. La plupart sont hostiles à certains projets fédéraux de l’administration Biden, notamment aux éoliennes en mer et à la régulation des équipements de pêche à des fins de préservation des baleines noires.

Dans le port de pêche de Stonington (Maine), Joe Trundy (à droite), un pêcheur de homard, récupère des hameçons pour préparer sa journée de pêche. © Apolline Guillerot-Malick/Vert

À Stonington, la question de l’écologie effraie. «Vous auriez dû me prévenir que c’était pour un média environnemental», s’alarme Joe Trundy à la fin de notre entretien. Malgré la symbolique d’un meeting tenu au bord d’un étang boisé du parc municipal Deering Oaks, Troy Jackson joue la carte du pragmatisme écologique. Opposé à l’utilisation d’herbicides aériens, ce qui lui vaut une relation tendue avec certains exploitants forestiers, il reste attaché à l’exploitation économique des ressources arboricoles.

À l’échelle du pays, l’écologie peine à se faire une place dans la campagne électorale. C’est ce qu’on appelle le «climate hushing», le silence climatique. Le parti démocrate se concentre sur le coût de la vie, averti par les consultant·es politiques que la question climatique divise. «L’environnement semble passer au second plan, car notre priorité absolue est tout simplement de nous débarrasser de l’administration Trump», estime Cathy Chamberlain, une retraitée démocrate. Dylan Martin ne peut qu’abonder. Pour lui, «la démocratie est gravement menacée».

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29.10.2026 à 11:33

Des bénéfices «indécents» : profitant de l’envolée des prix du carburant, TotalEnergies enregistre des profits records

Louise Deshautels

Texte intégral (753 mots)
Plusieurs associations se sont réunies devant l’Assemblée nationale pour demander une taxe sur les bénéfices exceptionnels tirés des énergies fossiles. © Simon Wohlfahrt/AFP

Les profits de TotalEnergies ne cessent de grimper. Ce jeudi, la major pétrolière a dévoilé un bénéfice net record de 8,3 milliards de dollars (environ 7,45 milliards d’euros) au troisième trimestre 2026. C’est deux fois plus que l’an dernier : à la même période en 2025, l’entreprise avait enregistré un bénéfice net de 3,7 milliards de dollars (3,3 milliards d’euros). Le PDG du groupe, Patrick Pouyanné, a salué cette hausse, assurant que «TotalEnergies tire une nouvelle fois pleinement parti de son modèle intégré et de sa diversification géographique».

Ces rentrées d’argent spectaculaires arrivent dans un contexte d’envolée des prix des hydrocarbures, alors que les tensions internationales sur le marché du diesel perdurent avec la guerre au Moyen-Orient. De son côté, TotalEnergies plafonne ses prix à 2,5 euros le litre de gazole dans ses stations-services, lui permettant de gagner des parts de marché. À l’annonce des chiffres, la porte-parole du gouvernement et ministre de l’énergie, Maud Bregeon, a appelé l’entreprise française à être «exemplaire» et à baisser les prix à la pompe, puisque des stocks stratégiques de pétrole ont été libérés.

Taxer les profits fossiles pour «réduire les factures d’énergie»

Les résultats du groupe en début d’année relancent les appels des associations à taxer les superprofits. L’ONG 350.org dénonce des bénéfices «indécents», alors même que les député·es ont rejeté mercredi les amendements visant à taxer les profits fossiles dans le budget 2027. Ce jeudi, Action justice climat Paris, Attac France, Extinction rebellion et 350.org se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour demander la taxation des profits fossiles, assurant que cette question «reste une urgence».

Depuis janvier, la multinationale a engrangé 19,511 milliards de dollars (17, 53 milliards d’euros) de profits, «sans que ces gains ne soient soumis à la moindre taxe supplémentaire», rappelle 350.org. Un «manque à gagner» pour l’État, dans un contexte d’austérité et de crise du pouvoir d’achat. Rappelons que, en mai dernier, Patrick Pouyanné menaçait de ne «pas maintenir» le plafonnement sur les prix des carburants en cas de taxe sur les superprofits, dans une interview à Sud Ouest et à La République des Pyrénées.

«Les ressources générées avec une telle taxe pourraient être utilisées pour réduire les factures d’énergie des citoyens, développer les énergies renouvelables locales, abordables et sûres, et soutenir les communautés touchées par la crise climatique à travers le monde, souligne Lorelei Limousin, chargée de campagne Climat et énergies fossiles à Greenpeace France. Les compagnies pétrolières exploitent sans vergogne les personnes qui dépendent de leur voiture et tirent profit des guerres et de la destruction du climat pour se remplir les poches.»

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