Lisa Boudoussier
À côté du champ de luzerne de Michel Delille, à Arleux (Nord), se cache un bien précieux : un captage d’eau potable qui alimente les robinets de plusieurs communes du Nord. «Nous, agriculteurs, on touche à tout : l’eau, l’air, le sol, le vivant. Le fait que je ne mette pas de pesticides de synthèse sur mes sols permet que rien ne descende dans la nappe phréatique ; donc je ne pollue pas l’eau», explique l’agriculteur bio de 38 ans tout en nous montrant l’étendue de sa parcelle. C’est justement à la création du captage, en 2006, que les Delille ont commencé leur réflexion pour passer à l’agriculture biologique. Celle-ci avait émergé lors d’une réunion clé avec la régie publique – qui le gère et qui distribue la ressource –, les élu·es, les agriculteur·ices du secteur et l’Agence de l’eau. «Mon père avait demandé aux experts : “Si une pollution est détectée, que se passera-t-il ?” Ils lui avaient répondu que c’était soit l’arrêt des cultures, soit le passage en bio», raconte Michel Delille. La famille Delille change alors ses pratiques pour éviter que des pesticides contaminent la nappe qui alimente les communes alentour. «En 2006, on a profité d’un fonds européen, alimenté par l’Agence de l’eau, pour acheter du matériel de désherbage. L’idée était de réduire les produits phytosanitaires au maximum», explique encore le fils. Quelques années plus tard, ses premières parcelles sont converties à la bio. Cette transformation se poursuit jusqu’en 2022, quand les 90 hectares de la ferme sont définitivement estampillés bio. Malgré les efforts de Michel Delille, la qualité de l’eau reste dégradée à Arleux. Dans la commune, les analyses (disponibles en ligne) effectuées le 21 avril 2026 dans le cadre du contrôle sanitaire ont révélé de mauvais résultats. Voici ce que dit l’Agence régionale de santé des Hauts-de-France dans ses conclusions : «Eau d’alimentation non conforme aux limites de qualité en vigueur pour le paramètre Chlorothalonil R417888». En réalité, la contamination de l’eau ne date pas d’hier, le chlorothalonil était utilisé depuis les années 1970 jusqu’en 2020, année où il a été interdit. «C’est possible que mon père ait utilisé ce pesticide, reconnaît Michel Delille. Ce sont les pollutions de nos parents, de nos grands-parents, que l’on se traîne encore aujourd’hui.» «Une fois que les produits phytosanitaires sont dans la nappe phréatique, il faut énormément de temps avant qu’ils n’en disparaissent, même si on arrête de les utiliser», explique Karine Vallée, experte des écosystèmes et de la gestion de la ressource en eau au sein de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, dont le périmètre englobe le nord des Hauts-de-France. C’est toute la difficulté : comment rétablir la qualité d’une eau polluée par des pesticides interdits mais persistants ? Seuls des traitements curatifs, après coup, peuvent permettre de dépolluer l’eau – mais cela coûte très cher. Noréade, la régie publique chargée de distribuer l’eau potable de 750 communes dans le Pas-de-Calais, précise : «Une étude prospective menée dès 2025 a permis de définir les actions nécessaires pour parvenir progressivement à un retour à la conformité de l’eau distribuée sur l’ensemble du territoire de la régie.» Elle chiffre à 200 millions d’euros le coût des investissements. Ils comprennent la mise en place de 22 unités de traitement pour dépolluer l’eau et des interconnexions avec d’autres réseaux pour diluer l’eau souillée. Une deuxième phase d’études devrait préciser la marche à suivre jusqu’en 2032, et après. La mise en œuvre de ces actions prendra du temps. «Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants.» D’où l’importance de préalablement protéger les captages, afin d’éviter toute nouvelle contamination par les substances chimiques actuellement épandues dans les champs. «Le curatif ne résout pas tout, il faut faire du préventif en modifiant les pratiques agricoles voire les cultures. Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants», affirme Karine Vallée, de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Pas moins de 12,5 millions d’euros ont été investis en 2025 par cette agence de l’eau pour lutter contre les pollutions d’origine agricole. Depuis 2024, elle participe aussi au financement d’un programme spécifique : un Contrat d’action pour la ressource en eau (Care). Piloté par l’intercommunalité Douaisis Agglo, qui regroupe 35 communes pour 150 000 habitant·es, ce contrat prévoit douze actions prioritaires sur l’agriculture pour «protéger la qualité de l’eau en amont des captages et garantir une eau potable saine pour les usagers de notre territoire». Sollicitée à maintes reprises à propos de ses actions pour favoriser la protection de la ressource, l’agglomération nous a finalement répondu : «À ce stade, Douaisis Agglo ne souhaite pas apporter de commentaire sur ce sujet.» Nous nous sommes procuré le document du Care, dans lequel il est notamment écrit : «Face au constat préoccupant sur la qualité d’eau à destination de la consommation humaine […] où les teneurs en produits phytosanitaires […] peuvent dépasser les normes sanitaires, il devient impératif de redéfinir les objectifs du territoire.» Une aire d’alimentation de captage a donc été définie. Celle-ci est composée de 16 communes, dont Arleux. Signé pour six ans, le Care chiffre à environ 500 000 euros les mesures liées au développement de la bio, à l’accompagnement et la formation des agriculteur·ices. «La communauté d’agglomération du Douaisis veut développer les conversions en bio sur son territoire, grâce notamment aux financements de l’Agence de l’eau, pour protéger les captages. Elle va également mettre en place un dispositif de paiements pour services environnementaux avec un axe sur la santé», confirme Patrice Bizais, chef du service Intervention sur les activités économiques et agricoles de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Et sa collègue Karine Vallée de préciser : «Sur l’agriculture biologique, l’agglomération avait déjà, avant la signature du Care, un plan appelé Biocad.» Depuis 2014, celui-ci propose des aides à la conversion et s’appuie sur l’association Bio en Hauts-de-France et la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais. Michel Delille en bénéficie puisque, depuis 2018, Douaisis Agglo lui loue environ sept hectares… à la condition qu’il les cultive en bio. Les parcelles sont situées dans une aire d’alimentation de captage d’eau potable, à Sin-le-Noble. Pour assurer la protection de la ressource, l’agglomération mise aussi sur le soutien aux agriculteur·ices bio déjà installé·es, en subventionnant leur maintien. «L’agglomération me rembourse l’intégralité de ma certification en bio. Soit plus de 1 000 euros chaque année : c’est un gros avantage», souligne encore Michel Delille. Mais autour de lui, rares sont celles et ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Seulement 2,5% des surfaces agricoles sont en bio dans les Hauts-de-France, contre 35,3% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple. Champs de pommes de terre, de betteraves, de blé… Ces grandes cultures, majoritaires dans la région, sont depuis longtemps traitées avec des pesticides. «Ce sera quand même compliqué d’avoir du bio partout, on ne va pas se le cacher. Donc il faut vraiment un travail de réduction des doses utilisées ou des consignes d’application», reconnaît Karine Vallée. Mais le programme du Contrat d’action pour la ressource en eau semble avoir pris du retard. L’agglomération vient seulement de publier une annonce pour recruter une personne en charge du suivi du projet. «Justement, on avait réclamé à Douaisis Agglo un bilan de mise en œuvre du Care. Chose qui n’a pas pu être faite à cause de la vacance du poste», raconte-t-elle. De premiers résultats étaient attendus courant 2026. Et les financements seront-ils toujours là dans les années à venir ? Le projet de décret d’application de la loi d’urgence agricole votée cet été vient d’être publié et mis en consultation. Il redéfinit le classement des captages d’eau potable, ce qui pourrait réduire le nombre de ceux considérés comme prioritaires face aux pollutions agricoles. Jusqu’à présent, l’aire d’alimentation de captage concernée par le Care était classée «prioritaire à l’enjeu pesticide», selon un document auquel nous avons eu accès. Néanmoins, son statut pourrait changer, puisque le décret prévoit d’exclure les captages dont la contamination est due à un pesticide interdit. C’est son cas, puisque les quelques substances actives qui mettent sous pression la ressource, toujours selon ce même document, sont interdites en France depuis plusieurs années. Les collectivités locales aidées par les agences de l’eau pour mener des actions de prévention s’inquiètent d’une possible baisse des financements publics si leurs captages n’étaient plus considérés comme prioritaires. Interrogée sur ce point, Douaisis agglo n’a pas souhaité répondre non plus. Texte intégral (2397 mots)

Cet article est le second épisode de notre série sur la pollution de l’eau aux pesticides. Cliquez ici pour savoir si les captages près de chez vous sont concernés. 
Une eau toujours polluée par un pesticide

Une dépollution coûteuse

Un projet de décret qui amoindrit la protection des captages
Le décret est en consultation publique jusqu’au 6 novembre 2026.
Lisa Boudoussier
Les autorités sanitaires le martèlent : en France, l’eau du robinet est très surveillée. Mais surveillance ne rime pas toujours avec respect des normes. C’est ce que révèle la carte interactive de la pollution de l’eau potable aux pesticides que Vert a élaborée à partir des données du site Dans mon eau. Les associations Générations futures et Data for good y agrègent les résultats du contrôle sanitaire de l’eau du robinet. En entrant le nom de votre commune dans la barre de recherche, vous aurez accès aux résultats des contrôles réalisés entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026 dans chaque unité de distribution d’eau potable (UDI), qui permet d’acheminer l’eau jusqu’à votre robinet. Vous pourrez alors vérifier si l’eau que vous buvez contient des pesticides, ou pas. Par pesticide, on entend toutes substances actives chimiques (herbicides, insecticides, fongicides, etc.) contenues dans les produits phytosanitaires (utilisés en agriculture) ou biocides (utilisés à domicile ou dans les bâtiments). Selon nos calculs, 36 millions de Français·es (sur une population de 69,1 millions) boivent une eau contenant au moins un pesticide. Cela correspond aux zones en jaune sur la carte. Les concentrations en pesticide ne dépassent pas les limites de qualité. L’eau du robinet peut être bue sans risque aux yeux des autorités sanitaires. Une grande majorité de ces substances chimiques vient de produits phytosanitaires utilisés en agriculture. Après avoir été épandus dans les champs, ces produits s’infiltrent dans les sols et finissent par atteindre les nappes où est captée la majeure partie de l’eau qui, après traitements, coule à notre robinet. Si l’on se réfère au dernier recensement agricole, la présence de pesticides pourrait être liée, en Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne-Rhône-Alpes, à la culture de la vigne et des céréales, et en Bretagne, à la culture du maïs. Dans les territoires d’outre-mer, 38 communes sont alimentées par une eau potable contenant au moins un pesticide. Toutefois Pauline Cervan, chargée de mission réglementaire sur les pesticides chez Générations futures, remarque que les analyses effectuées en Martinique et en Guadeloupe se focalisent peu sur le chlordécone. Cet herbicide toxique, utilisé dans les bananeraies jusqu’à son interdiction en 1993, n’a pas été systématiquement recherché dans les dernières analyses effectuées malgré sa persistance dans les sols et l’eau. Dans d’autres régions, la situation est plus compliquée puisque les limites de qualité sont dépassées (en orange sur la carte). Cela ne signifie pas toujours que l’eau est toxique, elle peut continuer d’être distribuée, mais la mise en œuvre d’actions pour rétablir sa qualité est obligatoire. L’arrêté du 11 janvier 2007 relatif à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine a établi ces limites à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou bien à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides analysés. Sur les douze mois concernés, on compte 1 305 dépassements des normes vis-à-vis de la teneur en pesticides dans l’eau potable. La région des Hauts-de-France est la plus impactée. Plus de la moitié de ses réseaux de distribution d’eau potable (56%) sont concernés par des concentrations en pesticides supérieures aux normes : environ 2,7 millions de personnes boivent une eau non conforme. Outre les pesticides, on trouve dans l’eau du robinet ce qu’on appelle des métabolites : des molécules issues de leur dégradation. «Quand le pesticide est mis dans l’environnement, il ne reste jamais tel quel : il va être transformé en d’autres molécules par interaction avec la lumière, l’eau, la température, les bactéries dans le sol…», explique Mickaël Derangeon, chercheur en neurosciences et vice-président du syndicat Atlantic’eau en Loire-Atlantique. «Certains métabolites sont moins toxiques que les molécules mères, mais d’autres peuvent l’être tout autant, voire plus», estime-t-il. Selon Pauline Cervan, «ces non-conformités dans les Hauts-de-France sont liées aux métabolites du chloridazone et cette bande orange correspond exactement aux zones où l’on cultive la betterave». En effet, le chloridazone est un herbicide utilisé sur les cultures betteravières jusqu’à son interdiction en 2020. Après avoir été épandu, il s’est transformé en plusieurs métabolites dont le chloridazone desphényl ou le chloridazone méthyl desphényl que l’on retrouve encore aujourd’hui dans l’eau. «Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau du robinet» En Normandie, deuxième région recensant le plus de non-conformités selon nos calculs, près de 700 000 habitant·es sont concerné·es. La couleur orange de ces zones est associée aux métabolites du chloridazone mais aussi à ceux du chlorotalonil, un fongicide également interdit en 2020, qui était auparavant utilisé sur les cultures céréalières notamment. «Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau potable», analyse Pauline Cervan. Des cultures particulièrement gourmandes en pesticides, comme le révèle la carte de l’utilisation des pesticides en France de l’association Solagro. Interrogées par Vert sur les risques sanitaires et sur les mesures à mettre en place, les agences régionales de santé des Hauts-de-France et de Normandie, chargées de surveiller les pesticides dans l’eau, n’ont pas répondu à nos sollicitations. Dans les outre-mer comme en France métropolitaine, certains territoires voient leur eau potable relativement préservée, le vert colore la carte. Ainsi, aucun pesticide n’a été quantifié dans l’eau potable pour environ 20,7 millions de personnes. Réputée pour être fortement exposée aux pesticides en raison de ses vignes, la Nouvelle-Aquitaine est pourtant parée de vert. «Cela s’explique par la géologie des sols, éclaire Pauline Cervan. Les nappes phréatiques qui alimentent les réseaux d’eau sont très profondes et, du coup, relativement épargnées par la pollution.» Enfin, il est à noter que de nombreuses parties du territoire sont en zone grise sur la carte. Aucun pesticide n’y a été recherché pendant ces douze mois. Cela concerne près de 4 millions de Français·es. Cette absence de données est visible dans les zones montagneuses où l’agriculture est a priori moins développée, mis à part l’élevage. Quelles sont les obligations des communes où les limites de qualité sont dépassées ? Dans un rapport paru en mai, l’Inspection générale des finances (IGF) confirme que «l’essentiel des non-conformités de l’eau potable (90%) est dû aux pesticides et à leurs métabolites». Le code de la santé publique précise que : «La personne responsable de la production ou de la distribution d’eau [ou PRPDE, NDLR] doit prendre le plus rapidement possible les mesures correctives nécessaires afin de rétablir la qualité de l’eau.» Les PRPDE – que sont les mairies, les syndicats de l’eau, les communautés de communes ou encore les exploitants privés – doivent demander une dérogation au préfet afin de pouvoir continuer à distribuer au robinet une eau non conforme. Cette dérogation fixe un délai de trois ans, renouvelable une fois, pour rétablir la qualité de l’eau. Or, toujours selon le rapport de l’IGF, dans 73% des cas de non-conformité, aucune demande de dérogation n’a été faite. Sans elle, impossible de s’assurer que des actions telles que des traitements pour dépolluer l’eau sont bel et bien menées, ni que la population a été informée. Des associations n’hésitent pas à poursuivre leur commune en justice. Le 11 juin, la commune d’Oursel-Maison, dans l’Oise, a été jugée coupable par la Cour administrative d’appel de Douai de ne pas avoir fait de demande de dérogation et engagé d’actions correctives suffisantes face à la présence excessive de pesticides dans l’eau du robinet. «Depuis huit ans, la commune nous répondait dans le vide pour ne pas enclencher le début du calendrier et donc gagner du temps» raconte Didier Malé, président du Regroupement des associations de sauvegarde de l’Oise (ROSO) à l’origine de cette action en justice. Il espère que cette décision fera jurisprudence et que d’autres associations pourront s’y appuyer pour exiger que la qualité de l’eau soit préservée. De son côté, France nature environnement (FNE) est monté d’un cran en assignant l’État en justice en avril «pour le contraindre à protéger l’eau potable». L’ONG considère que l’État n’a pas mis en place les mesures permettant d’assurer la préservation des captages d’eau potable, enfreignant son obligation légale d’assurer l’alimentation en eau potable de la population. Méthodologie : Texte intégral (2350 mots)
Zone jaune : présence d’au moins un pesticide, l’eau reste potable
Zone orange : limites dépassées, l’eau n’est pas forcément toxique
Zone verte : l’eau du robinet relativement préservée
Zone grise : absence d’information Appel à la justice pour «contraindre à protéger l’eau potable»
La carte se base sur les données du contrôle sanitaire parues le 5 octobre 2026. Celles-ci sont mises à jour mensuellement avec les dernières analyses disponibles (datant à ce jour du 31 août 2026) de l’eau potable réalisées par les agences régionales de santé (ARS). Il est à noter que les résultats présentés dans la carte ci-dessus correspondent aux analyses effectuées entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026.
De plus, la carte est à l’échelle des réseaux d’eau potable en France, sauf pour les départements d’outre-mer où elle est à l’échelle des communes du fait de l’absence de données sur le découpage par réseaux. Nous avons repris ici la liste des pesticides ainsi que la légende réalisée par Générations futures et Data for good pour leur site Dans mon eau. Les limites de qualité dont il est question dans la légende correspondent à une valeur supérieure à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides.
Esteban Grépinet, Mathilde Picard
Majoritairement utilisés en agriculture pour lutter contre les attaques d’insectes, de «mauvaises herbes» ou de champignons, nombre de pesticides ont un impact documenté sur la biodiversité et sur la santé humaine. Sur les plus de 70 000 tonnes vendues en 2024 sur le territoire français, plusieurs substances sont au cœur des débats depuis plusieurs années, à l’image du glyphosate ou encore de l’acétamipride, dont la réautorisation en France a été rendue possible par la loi d’urgence agricole votée cet été. Qui sont les plus toxiques, les plus utilisés ou encore les plus persistants dans l’environnement ? Vert vous présente les principales molécules à connaître. Le glyphosate est une molécule herbicide qui bloque la production de protéines chez les plantes et provoque leur mort. Il est considéré comme le pesticide le plus vendu dans le monde, notamment à travers le produit «Roundup», commercialisé par l’entreprise Bayer. La substance est au cœur du débat sur les pesticides depuis son classement comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2015. Plusieurs évaluations ont ensuite contredit cette classification, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) jugeant par exemple sa cancérogénicité «improbable». D’autres études académiques pointent un lien potentiel entre l’exposition au glyphosate et le risque de développer certains cancers, comme le lymphome non hodgkinien. «Ce ne sont pas les seuls problèmes, soulève Sylvie Bortoli, toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le glyphosate est aussi un potentiel perturbateur endocrinien car il reproduit certains effets des œstrogènes [les hormones féminines, NDLR]. Il a également été mis en évidence des effets sur la reproduction et sur le microbiote intestinal.» Le glyphosate a aussi des impacts documentés sur l’environnement. S’il apparaît peu toxique pour la faune, il «a des effets négatifs sur la biodiversité végétale, en éradiquant des plantes qui servent d’habitat et de ressources alimentaires pour certains animaux», pointe Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). L’herbicide et ses produits de dégradation font aussi partie des plus fréquemment retrouvés dans les sols et les eaux de surface de l’Hexagone. Fin 2017, le président de la République, Emmanuel Macron, s’était engagé à interdire le glyphosate en France «au plus tard dans trois ans». Un plan de sortie a été mis en place, des alternatives ont été identifiées, et la molécule est interdite pour les particuliers depuis 2019. Mais le chef de l’État est revenu sur sa promesse en janvier 2019, estimant qu’une interdiction trop rapide «tuerait notre agriculture». Au niveau européen, la substance a été réautorisée pour dix ans en novembre 2023 après d’intenses négociations (notre article). En France, le pesticide le plus vendu est une substance dite «naturelle», qui existe déjà dans l’environnement. Le soufre est utilisé depuis des siècles par le monde paysan, comme fongicide ou comme fertilisant. Il est même employé en agriculture biologique, qui autorise certains pesticides d’origine naturelle en cas de «menace avérée pour une culture». Le podium des pesticides les plus vendus en France est complété par le fameux glyphosate (deuxième) et le prosulfocarbe (troisième) – un autre herbicide problématique (voir plus bas). Dans ce «top 5», on trouve d’autres substances autorisées en agriculture biologique, comme l’huile de paraffine (quatrième) ou le cuivre (cinquième). Les ventes de ces produits, qui sont aussi utilisés en agriculture conventionnelle, sont en hausse sur la dernière décennie. Les substances utilisées en bio sont considérées comme beaucoup moins toxiques que de nombreux pesticides de synthèse. Mais certains, comme le cuivre, peuvent polluer. «Ce sont des éléments chimiques, qui ne se dégradent pas dans l’environnement ; le cuivre reste le cuivre, éclaire Laure Mamy. Donc les concentrations dans les sols augmentent d’année en année, de même que les risques pour les organismes qui vivent dans la terre ou dans les cours d’eau.» Certains pesticides sont des molécules classées cancérogènes, mutagènes et/ou reprotoxiques (CMR). Cela signifie qu’elles peuvent provoquer un cancer ou augmenter la probabilité d’en avoir un, modifier l’ADN et/ou nuire au système reproducteur (baisse de la fertilité, par exemple). Ces substances sont dites CMR1 lorsque leur effet est avéré, et CMR2 lorsqu’il est suspecté. Elles se retrouvent essentiellement dans les herbicides, quelques-unes sont utilisées comme fongicides et, dans une moindre quantité, comme insecticides. «En 2009, 27% des pesticides étaient des CMR, indique Xavier Reboud, chercheur en agroécologie à l’Inrae. En 2024, ils étaient 16% ; il reste une dizaine de molécules CMR encore utilisées.» Malgré cette diminution, l’usage de ces pesticides jugés les plus préoccupants pour la santé reste encore très important. Parmi les substances CMR les plus vendues en France, la pendiméthaline est au sommet du podium. Utilisée comme herbicide, elle est appliquée pendant les semis des céréales pour éviter que ne poussent les «mauvaises herbes». Largement répandue, «elle garantit un désherbage de fond dans les cultures annuelles, donc ça concerne tout de suite 15 millions d’hectares en France», relève Xavier Reboud. Les insecticides ont un impact particulièrement important sur l’environnement : comme leur nom l’indique, ils sont faits pour… tuer des insectes. Parmi eux, la famille des néonicotinoïdes défraie régulièrement la chronique. Inventés dans les années 1990, ces insecticides ont deux puissants atouts : ils sont systémiques – c’est-à-dire qu’ils pénètrent les plantes de l’intérieur, des racines jusqu’aux fleurs – et présentent une forte toxicité, ce qui leur vaut le doux surnom de «tueurs d’abeilles». Il en existe cinq grandes molécules : la clothianidine, l’imidaclopride, le thiaméthoxame, le thiaclopride et l’acétamipride. Elles ciblent le système nerveux des insectes, provoquant leur paralysie, donc leur mort. Pour prendre la mesure de leur toxicité : en théorie, il suffit d’environ quatre nanogrammes (soit 0,000 000 004 gramme) d’imidaclopride avalés par chaque abeille domestique pour tuer en une journée la moitié d’une colonie. La France a mis fin à l’utilisation des néonicotinoïdes dès 2018 en raison de leurs impacts sur les pollinisateurs. L’Union européenne lui a emboîté le pas en interdisant progressivement toutes ces substances… à l’exception de l’acétamipride. D’où la volonté de plusieurs politiques et syndicats agricoles de réautoriser ce produit, à travers les lois dites «Duplomb». L’acétamipride est nettement moins toxique pour les abeilles que les autres néonicotinoïdes, mais il reste toxique, avec des effets «sublétaux» (qui causent indirectement la mort : perte de mémoire, troubles du comportement…). Plusieurs études pointent également un risque pour la santé, notamment pour le développement neuronal des enfants (notre article). Un pesticide épandu dans un champ ne reste pas forcément sur place. Les gouttelettes peuvent être emportées par le vent (on parle de «dérive de pulvérisation») ou se transformer en vapeur depuis la surface du sol ou des plantes (c’est la «volatilisation»). La substance voyage alors dans l’air et contamine l’environnement à plus ou moins grande distance. Le prosulfocarbe inquiète particulièrement du fait de sa grande volatilité. «Le problème de cette molécule n’est pas sa dangerosité, mais l’universalité de son exposition, qui fait que nous y sommes très exposés, explique Xavier Reboud. Son défaut majeur est de ne pas rester dans les sols, elle se suspend facilement dans la partie aérienne, par exemple dans les brumes matinales.» Près de la moitié du produit peut s’évaporer vingt-quatre heures après sa pulvérisation, selon les données réglementaires. «Une fois que la molécule est dans l’atmosphère, elle peut se déplacer pour se redéposer plus loin, sur le sol ou dans un cours d’eau adjacent», illustre Laure Mamy. Le prosulfocarbe est capable de parcourir des dizaines de kilomètres : il a même été retrouvé dans des pays où il n’est pas utilisé, comme la Suède. En France hexagonale, il est le pesticide retrouvé dans l’air avec la plus forte concentration, selon le suivi national opéré par le Laboratoire central de surveillance de la qualité de l’air (LCSQA). Ces dernières années, de nombreuses fermes en agriculture biologique – mais aussi des vergers de particuliers – ont vu leurs produits contaminés par ce pesticide. Le 12 mai dernier, le tribunal administratif de Caen (Calvados) a condamné l’État à indemniser un paysan normand dont la récolte de sarrasin bio avait dû être détruite pour cette raison. Une fois dans l’environnement, les pesticides se dégradent petit à petit… mais certains peuvent persister (très) longtemps. C’est le cas du chlordécone, un insecticide qui a durablement contaminé les sols, les eaux et les populations dans les Antilles. Cette molécule est très persistante : selon les modélisations scientifiques, elle pourrait perdurer dans les sols pendant plusieurs siècles. Le chlordécone a été massivement épandu dans les cultures de bananes de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, malgré son interdiction dans l’Hexagone en 1990. Aujourd’hui, plus de 80% de la population antillaise est toujours imprégnée de cette substance, avec des niveaux particulièrement élevés chez les agriculteur·ices et les pêcheur·ses (avec le ruissellement, la molécule a aussi contaminé les eaux et certaines parties du littoral). Un adulte sur six dépasse même les seuils au-dessus desquels le risque d’apparition d’effets sur la santé au sein de la population ne peut être exclu. Ce pesticide a des effets reconnus sur le système nerveux, la reproduction ou encore le fonctionnement de certains organes (foie, cœur…). Il est également connu pour son rôle dans l’apparition du cancer de la prostate. Face à ce scandale sanitaire, les parlementaires ont adopté le 2 juin dernier une loi «visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone» (notre article). Après cette victoire symbolique, les plaignant·es espèrent des réparations. Mais, le 22 juin, la cour d’appel de Paris a refusé de relancer l’enquête pénale sur l’affaire du chlordécone. De multiples pesticides sont présents dans nos assiettes, y compris des substances interdites en France telles que l’acétamipride ou le trichlamide. Si l’on retrouve des molécules non autorisées, c’est parce qu’elles peuvent être utilisées dans les cultures via des dérogations accordées à certaines filières. On retrouve aussi celles qui sont importées en France depuis des pays qui possèdent de moindres normes environnementales et sanitaires. «Jusqu’à 62% des aliments d’origine végétale comportent au moins un résidu de pesticides ; plus de 50% des céréales et 80% des fruits», précise Sylvie Bortoli. «Plus de 50% des fruits mis sur le marché contiennent au moins un pesticide classé CMR aujourd’hui», estime la chercheuse. Un même aliment peut contenir des résidus de plus de dix substances différentes, comme le montre l’Observatoire des pesticides de Que Choisir ensemble, qui liste les produits que l’on retrouve dans chaque denrée. Selon un rapport publié en 2024 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), les grenades, les fruits de la passion et le chou frisé sont les produits non transformés qui présentent la plus importante quantité de résidus de pesticide. Ces derniers sont aussi très présents dans d’autres aliments comme les poivrons, les raisins de table, les aubergines ou encore les œufs. Entre 2018 et 2024, dans tous ces produits, la limite maximum de résidus de pesticides fixée par l’Union européenne a été dépassée dans des taux toujours plus importants. Cuivre, ion bromure ou encore trichlamide : en moyenne, dans les 5 000 aliments analysés par les autorités françaises en 2023 et 2024, celles-ci ont détecté 183 types de pesticides ou résidus différents. Selon Laurence Payrastre, chercheuse à l’Inrae Occitanie-Toulouse, spécialisée dans l’exposition chronique à faible dose aux pesticides, «le vrai problème n’est pas que tel fruit soit plus contaminé qu’un autre ou que telle substance soit présente en plus grande quantité qu’une autre, mais qu’à travers notre alimentation, nous sommes exposés à des mélanges de résidus.» Les scientifiques ne connaissent pas encore précisément les conséquences de cet effet cocktail. Elles et ils l’étudient afin de comprendre comment ces substances interagissent entre elles dans notre corps. Plus d’une trentaine de pesticides contiennent des substances actives qui sont des PFAS. Ces molécules per- et polyfluoroalkylées sont aussi appelées «polluants éternels» car elles sont extrêmement persistantes dans le corps et l’environnement. Entre 2019 et 2024, le recours à ces substances a augmenté de près de 50% en France, selon l’ONG Générations futures. Quatre-vingts autres produits, comme la lambda-cyhalothrine, le flufénacet, le prosulfuron ou encore le diflufénicanil, se dégradent en TFA, le plus petit des PFAS. Ce polluant est présumé toxique pour la reproduction, selon l’Agence européenne des produits chimiques. «Si une substance est susceptible d’être transformée en TFA, elle ne devrait pas être mise sur le marché, plaide Sylvie Bortoli. Car en l’utilisant, on aboutit à une contamination des sols et des nappes phréatiques bien documentée, dont on ne va jamais se débarrasser.» Le flufénacet, membre connu de cette grande famille, sera interdit d’ici la fin de l’année 2026, à la suite d’une décision votée par les États de l’Union européenne en mars 2025. Il fait partie des perturbateurs endocriniens qui affectent le système hormonal. Texte intégral (5006 mots)

Le plus connu : le glyphosate
Quantités vendues en France (2024) : 8 269 tonnes.
Cultures concernées : grandes cultures comme les céréales, les pommes de terre, les betteraves ou les oignons (avant les semis ou entre deux cultures), arboriculture, viticulture (pour enlever les «mauvaises herbes» entre les rangées)…
Qui le produit : Monsanto (racheté par Bayer en 2018) depuis 1974, et une dizaine d’autres entreprises en France depuis que son brevet est passé dans le domaine public dans les années 2000.
Les alternatives : principalement le désherbage mécanique, le labour ou le maintien de zones enherbées – mais avec des impasses techniques dans certaines situations.
Le plus vendu : le soufre
Quantités vendues en France (2024) : 16 880 tonnes.
Cultures concernées : viticulture (notamment pour lutter contre l’oïdium, une maladie causée par certains champignons), arboriculture, maraîchage…
Qui le produit : Syngenta, BASF et une trentaine d’autres entreprises en France.
Les plus toxiques pour la santé humaine : les CMR
Quantités vendues en France (2024) : 11 439 tonnes.
Cultures concernées : principalement les grandes cultures
Qui le produit : Syngenta, Bayer, Corteva et de nombreuses autres entreprises.
Les alternatives : désherbage mécanique (passage de la herse), décalage des semis de la saison des «mauvaises herbes», rotation des cultures.
Les plus toxiques pour la biodiversité : les néonicotinoïdes
Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (totalement interdits depuis 2023).
Cultures concernées : la plupart des cultures jusqu’en 2018, puis les noisettes, figues et navets par dérogation jusqu’en 2020 et les betteraves en enrobage de semences par dérogation jusqu’en 2023.
Qui les produit : Bayer (pour l’imidaclopride et le thiaclopride), Syngenta (pour le thiaméthoxame), Nisso (pour l’acétamipride)…
Les alternatives : autres insecticides moins toxiques, techniques de biocontrôle (par exemple : des guêpes parasitoïdes, qui s’attaquent aux œufs de certains insectes «ravageurs»), variétés plus résistantes, filets de protection…Le plus volatile : le prosulfocarbe
Quantités vendues en France (2024) : 5 849 tonnes.
Cultures concernées : céréales (blé, orge, seigle), pommes de terre, oignons, carottes…
Qui le produit : Syngenta, Corteva et une dizaine d’autres industriels en France.
Les alternatives : autres herbicides, diversification et allongement des rotations des cultures, désherbage mécanique, décalage des dates de semis…Le plus persistant dans les sols : le chlordécone
Quantités vendues en France (2024) : zéro tonne (interdit dans l’Hexagone depuis 1990, et dans les Antilles depuis 1993).
Cultures concernées : principalement dans les cultures de bananes, pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte dit «ravageur».
Qui le produit : Allied Chemicals (pour le «Kepone»), puis la société Vincent de Lagarrigue (pour le «Curlone»).
Les alternatives : le chlordécone est aujourd’hui remplacé par des pratiques préventives et des «pièges à odeurs», pour attirer et capturer les charançons.Les plus présents dans notre assiette

Les plus éternels : les pesticides PFAS
Quantités vendues en France (2023) : 2 314 tonnes.
Cultures concernées : céréales, arboriculture, vignes, maraîchage…
Qui les produit : Bayer, BASF, Syngenta ou encore Adama…
Hicham Zemrani
Quelques phrases auront suffi à consacrer le rôle central du Rassemblement national (RN) dans le jeu parlementaire. Début décembre 2024, Michel Barnier décide de renoncer au déremboursement des médicaments prévu dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure figure parmi les «lignes rouges» du parti d’extrême droite qui, faute de recul, menace de censurer le premier ministre. Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2027, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce deuxième épisode, retour sur la montée en puissance du Rassemblement national, favorisée par la politique macroniste. Pour annoncer cette concession, un communiqué paraphé par Matignon est envoyé aux rédactions. La missive flatte Marine Le Pen, comme pour acter que rien ne peut se faire à l’Assemblée nationale sans l’aval de la présidente du premier groupe parlementaire : «De nombreuses demandes ont été exprimées sur ce sujet. Mme Marine Le Pen, au nom du RN, l’a rappelé au premier ministre ce matin encore lors d’un échange téléphonique.» Une capitulation, enrage alors la gauche, qui rappelle que, quelques mois plus tôt, plusieurs député·es du bloc central ont été réélu·es grâce au front républicain. «Michel Barnier s’est déshonoré. Écrire dans un communiqué qu’il négociait avec le RN était une rupture républicaine majeure», n’en démord pas le député socialiste Arthur Delaporte, interrogé par Vert. L’humiliation est double pour le premier ministre issu des Républicains (LR). Non seulement il s’est couché devant Marine Le Pen, mais cette dernière a malgré tout décidé de le renverser. Ce, alors que l’exécutif avait également abandonné la hausse des taxes sur l’électricité et lancé une refonte de l’aide médicale d’État. «Michel Barnier a cru que le RN allait être bienveillant», raille Erwan Balanant, député MoDem, pointant en creux la naïveté du chef de gouvernement le plus éphémère de la Vème République. Au soir de sa première élection, en mai 2017, Emmanuel Macron jurait faire «tout durant les cinq années qui viennent» pour que les électeur·ices de Marine Le Pen «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Un échec, à l’évidence. Car depuis son premier mandat, le nombre de député·es lepénistes a été multiplié par 17. Alors qu’elles et ils n’étaient qu’une petite dizaine à peupler les bancs du Palais-Bourbon jusqu’en 2022, les frontistes sont désormais 121, conséquence directe de la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2024. Depuis ce jour, profitant de l’absence de majorité stable, elles et ils engrangent les victoires, faisant ainsi triompher leurs idées autrefois marginales dans le débat politique. Deux ans après Michel Barnier, Sébastien Lecornu tente de réussir là où son prédécesseur a échoué. Pour l’adoption du budget 2027, il mise sur la clémence des député·es RN. L’accord de non-censure scellé avec les socialistes lors du précédent projet de loi de finances (PLF) ne sera pas reconduit. Les roses refusent de négocier avec Matignon. Impossible en effet pour Olivier Faure et ses troupes, à quelques mois de l’élection présidentielle, d’apparaître comme les complices de l’exécutif et de laisser à La France insoumise (LFI) le monopole de l’opposition à gauche. Résultat, Sébastien Lecornu se tourne vers le RN et multiplie les gestes en sa direction. Il place, de fait, l’avenir du budget entre les mains de Marine Le Pen. Première inflexion inscrite au PLFSS : l’instauration d’un délai de carence d’un an pour le versement des prestations familiales aux étranger·es. Auprès du Parisien, Marine Le Pen a célébré une «victoire idéologique», bien qu’insuffisante selon elle. Pour le socialiste Arthur Delaporte, cette mesure serait toutefois le symbole de la «mithridatisation de l’extrême droite dans le pays». Comprendre : l’accoutumance progressive aux discours anti-immigration. La diminution des fonds attribués aux opérateurs et agences de l’État en est une preuve supplémentaire. L’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le viseur du RN, encaisserait ainsi une baisse de 350 millions d’euros, selon la première mouture du PLF. C’est plus que la minoration de 227 millions voulue par les nationalistes. À la différence que le parti à la flamme souhaite voir disparaître, à terme, l’Ademe. Mais Marine Le Pen ne se fait pas d’illusions. «Je ne suis pas dupe, je sais pertinemment que tout cela se terminera avec le 49.3 ou les ordonnances» qui permettent au gouvernement de faire adopter le budget sans vote et dans sa version initiale, confie-t-elle en privé. L’option du passage en force a toutefois sa préférence dans la perspective où elle accéderait à l’Élysée en mai prochain. Laisser passer le dernier budget macroniste lui permettrait ainsi de le modifier par le biais d’un simple projet de loi de finances rectificative. À défaut, son gouvernement devrait s’atteler à la rédaction complète d’un budget, ce qui prendrait plusieurs mois et entraverait le début de son mandat. Et pendant ce temps s’appliquerait la loi spéciale qui reconduit les impôts et les enveloppes allouées à l’État pour l’année écoulée. Mais Marine Le Pen ne fera ce cadeau à Sébastien Lecornu qu’au prix de concessions majeures. «Je veux pouvoir changer le budget», prévient-elle. Chaque concession, qu’elle soit spectaculaire ou marginale, permet au parti à la flamme d’entretenir le récit de sa victoire et de son utilité politique. «Le RN cherche à faire croire qu’il est écouté, que certains aspects de ses propos sont valides, etc. Il ne faut pas les laisser faire», avertit le centriste Erwan Balanant. Fin 2023, après l’adoption du projet de loi immigration avec les voix de son groupe, Marine Le Pen avait revendiqué une «victoire idéologique». Sur les plateaux télévisés, les cadres frontistes se sont succédé pour affirmer que le texte instaurait une forme de préférence nationale, concept phare (et discriminatoire) de leur formation consistant à donner la priorité aux Français·es dans l’accès aux prestations sociales et à l’emploi. Pourtant, la copie finale contenait une mesure de régularisation des travailleur·ses irrégulier·es dans les métiers en tension, véritable ligne rouge pour les élu·es d’extrême droite. Sans oublier que le Conseil constitutionnel a fini par censurer 35 articles du projet de loi. Pas la plus éclatante des victoires. Il n’empêche, à plusieurs reprises ces derniers mois, les troupes lepénistes sont parvenues à remanier certains textes à leur guise grâce à leur forte présence dans l’hémicycle. Ce qui leur a permis notamment de faire avancer leur agenda anti-écologique. Il en va ainsi de la proposition de loi Gremillet sur la trajectoire énergétique du pays. En juin 2025, profitant de la démobilisation du camp présidentiel, les député·es RN ont permis l’adoption de l’amendement d’un député LR pour empêcher toute nouvelle installation éolienne et solaire. Parmi les autres mesures votées conjointement par la droite et l’extrême droite : la suppression des objectifs de développement des biocarburants et la relance de la centrale nucléaire de Fessenheim – pourtant en cours de démantèlement. La proposition de loi sera finalement rejetée par la chambre basse. Autre texte remodelé en partie par les frontistes, le projet de loi de simplification de la vie économique a été définitivement adopté en avril 2026. Avec l’aide de LR, le RN avait introduit en commission un article pour supprimer les zones à faibles émissions (ZFE), ensuite adopté en séance par une coalition baroque rassemblant les droites, LFI et quelques député·es macronistes. En fin de compte, ce dispositif qui vise à limiter la circulation des véhicules les plus polluants sera sauvé par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de sa niche parlementaire, le 8 octobre dernier, le RN est revenu à la charge avec une proposition de loi pour abroger les ZFE. Faute de temps, elle n’a pas pu être débattue. D’après nos informations, les insoumis·es avaient prévu de s’abstenir. «Il est hors de question de supprimer purement et simplement les ZFE. Mais, en l’état, elles posent de nombreux problèmes. Nous demandons un moratoire et leur conditionnement à une offre de transports en commun accessible et acceptable pour les populations. C’est pourquoi nous comptions nous abstenir», explique le député LFI Sylvain Carrière à Vert. Quitte à faciliter l’adoption d’un texte estampillé RN ? «C’était le risque», admet-il. Ce cas de figure ne s’est produit qu’une seule fois, le 30 octobre 2025. Ce jour-là, la proposition de résolution portée par le RN visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 avait été adoptée à une voix près. Fait marquant : l’initiative frontiste avait bénéficié du soutien du groupe Horizons, le parti d’Édouard Philippe, qui avait été le premier à prôner la remise en cause de l’accord de 1968. Difficile pour ses député·es de se dédire. C’est tout le sens politique du RN. «Ils savent faire des textes qui, parfois, nous obligent», constate amèrement Erwan Balanant. Cet épisode témoigne surtout de la porosité grandissante entre le bloc central et l’extrême droite. Une première brèche avait été ouverte, en mars 2023, lorsque des député·es MoDem avaient cosigné un amendement avec un élu frontiste dans le cadre du projet de loi relatif aux Jeux olympiques d’été de 2024. Après ce couac, il a été convenu au sein du groupe parlementaire centriste de ne plus s’associer au RN dans la rédaction d’amendements. Trop inflammable politiquement. Texte intégral (2040 mots)

Explosion du nombre de députés lepénistes
Haro sur l’Ademe
Une «victoire idéologique» sur la loi immigration
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