Samy Hage
Ce printemps, un petit événement a animé le monde de la tech : le premier câble transatlantique de fibre optique, le TAT-8, a été retiré des fonds marins. Méconnu, ce type d’infrastructure voit passer 99% des données internet mondiales, mais aussi les communications téléphoniques. Si l’opération a été largement saluée par la presse spécialisée, c’est qu’elle est peu courante. D’après l’un des rares chiffres sur le sujet, issu de l’industrie elle-même, plus de 3,5 millions de kilomètres de câbles sous-marins ont été posés depuis le milieu du 19ème siècle. Les deux tiers sont aujourd’hui inactifs et «la majorité est laissée sur place». Le TAT-8 ne fait d’ailleurs pas exception à la règle : seulement 45% du câble a en réalité pu être retiré. En l’absence de législation internationale sur le sujet, le retrait des câbles est d’abord un enjeu de rentabilité. L’activité de l’entreprise à l’origine de l’opération, Subsea Environmental Services, consiste à acheter des câbles hors service à ses propriétaires pour revendre les métaux qu’ils contiennent. Pour que cela reste intéressant, elle se limite aux eaux internationales, reconnaît son directeur John Theodoracopulos : «En dehors des zones internationales, il y a des réglementations que nous ne sommes pas en mesure de prendre en compte.» Pour rappel, les zones maritimes à plus de 370 kilomètres des côtes ne sont sous la juridiction d’aucun État : ce sont les eaux internationales. En clair, si Subsea Environmental Services veut opérer dans les eaux nationales d’un État, elle doit réaliser des études d’impact et se plier à certaines règles environnementales. L’entreprise, l’une des rares spécialisées dans ce domaine, évite aussi les zones dans lesquelles les câbles s’emmêlent et où en retirer un pourrait abîmer les autres. Elle se concentre donc sur une petite partie du réseau hors service, celle qui combine facilité de démontage et absence de réglementation. Ces entreprises ne représentent donc pas une solution à grande échelle pour le démantèlement des câbles inactifs. D’autant plus que ce n’est pas en haute mer mais près du littoral que les fonds marins sont les plus riches, et donc les plus susceptibles d’être abîmés. C’est ce qu’a constaté le Parc marin de la Côte bleue (PMCB), dans les Bouches-du-Rhône. Le site se trouve en périphérie de Marseille, premier hub européen de trafic de données internet, avec 17 câbles actifs. En 2019, il a réalisé une expertise d’impact écologique inédite sur quatre câbles Orange hors service qui traversent le parc. Le PMCB a constaté plusieurs dégâts dans son périmètre. Certaines infrastructures qui ne sont plus attachées bougent quand la mer est agitée et écrasent les herbiers de posidonie, essentiels à l’écosystème marin. D’autres, dont la protection se détériore, libèrent des substances toxiques. «C’est dangereux pour les fonds marins, les bateaux et les baigneurs. La protection en plomb se défait et des morceaux de métal se désagrègent en zone baignable à deux mètres de profondeur», résume Benjamin Cadeville, auteur du rapport d’expertise. L’expert a contacté Orange pour exiger le retrait des câbles. La société de télécommunications a d’abord refusé, prétextant qu’ils ont été posés au temps où l’entreprise était publique et portait le nom de France Télécom. Si l’argument est discutable, Orange ayant hérité des câbles, le parc ne parvient pas à prouver sa responsabilité, raconte Benjamin Cadeville : «Dans le code de l’environnement, le propriétaire d’une infrastructure doit remettre en état le site quand elle est hors service. Mais, à l’époque, personne ne faisait attention, donc on n’a pas conservé les preuves.» Le parc a finalement obtenu le démantèlement des câbles dans l’enceinte du parc grâce à un accord à l’amiable avec Orange fin 2021. En revanche, tout n’a pas pu être retiré : «Par moment, il est plus dommageable de retirer un câble, car le naturel se mélange avec les déchets. Certaines parties sont trop enfoncées dans le sable, d’autres trop imbriquées avec les récifs», explique Benjamin Cadeville. Plus un câble reste longtemps dans l’eau, plus ce risque augmente.
Aujourd’hui, le PMCB doit surveiller l’état des câbles restants pour prévenir les nouvelles détériorations. Contactée, Orange ne souhaite pas commenter mais indique que sa politique «est de respecter les obligations légales tout en optimisant les opérations marines dans les zones concernées». Des situations similaires existent partout où il y a des câbles hors service en France. C’est seulement depuis 2011 que l’État impose à leurs propriétaires d’allouer, dès la mise à l’eau, un montant à leur démantèlement sur la partie dans les eaux françaises. Pour Clément Marquet, chercheur à l’École des mines de Paris spécialisé dans l’empreinte du numérique, cette évolution légale est cruciale mais arrive un peu tard : «Au début des années 2000, il y a eu une bulle spéculative autour d’internet : on a posé plus de câbles que nécessaire. Dès les années 2010, ils sont devenus obsolètes avec l’arrivée de nouveaux câbles plus puissants.» Ces infrastructures sont conçues pour tenir vingt-cinq ans mais, dans les faits, c’est beaucoup moins. On parle de «durée de vie économique», explique Clément Marquet. «Un câble peut fonctionner seulement sept à dix ans s’il est considéré comme obsolète», pointe le chercheur. C’est le cas des quatre câbles de la Côte bleue, qui n’auront duré qu’une dizaine d’années chacun ; ou encore du TAT-8. L’infrastructure transatlantique retirée au printemps était hors service depuis une panne en 2002, après quatorze ans d’activité. La réparation n’a pas été jugée assez rentable. En l’absence de régulation, la gestion des anciens câbles est encore pire en haute mer, déplore Clément Marquet : «Dans les eaux internationales, une pratique consiste à couper les câbles et à les laisser sur le côté.» Benjamin Cadeville abonde : «Quand ils veulent faire de la place pour un nouveau câble, ils poussent les anciens afin de dégager la route : c’est l’équivalent de tasser une poubelle.» Il n’existe pas d’étude indépendante sur l’impact écologique de la fin de vie des câbles en haute mer. À peine existe-t-il une liste de recommandations pour retirer les câbles sans abîmer les fonds marins, fournie par une organisation qui regroupe des acteurs du secteur. Une liste non contraignante : «Rien n’impose le retrait des câbles dans une zone maritime située au-delà des eaux territoriales», rappelle le texte. L’obsolescence de ces infrastructures a aussi des conséquences en termes de consommation de ressources naturelles, comme le montre l’association Le Nuage était sous nos pieds, qui alerte sur l’empreinte écologique du numérique. «À chaque nouveau câble, il y a des études environnementales ; mais elles ne prennent pas en compte l’extractivisme : ils n’existent pas sans l’extraction de métaux lourds», explique un membre de l’association qui a souhaité rester anonyme. «La question qu’il faut se poser, c’est : “De combien de câbles avons-nous besoin, et pourquoi ?”», développe l’un de ses camarades, qui n’a pas non plus donné son nom. L’association rappelle la réalité concrète du numérique, loin de l’image véhiculée par les géants du secteur, qui parlent volontiers d’un internet «dématérialisé» ou «dans les nuages» – le fameux cloud. En outre, les câbles finissent de plus en plus souvent leur course dans les datacenters qui pullulent avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Un développement massif qui pose question en termes de consommation en eau et en électricité. Clément Marquet souligne que le déploiement des câbles sous-marins «est indispensable à l’explosion de l’IA», elle-même «très inquiétante en termes de captation de ressources». Texte intégral (1704 mots)

Du plomb en zone baignable
Des câbles censés durer vingt-cinq ans… hors service au bout de dix
Les eaux internationales, ce far west
Cécile Massin
«Bienvenue à bord !» lance Baptiste Vannier en sautant, le pas léger, dans son bateau amarré au port de Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Sur le ponton, rien ne distingue a priori sa vedette de pêche des autres navires, et pourtant. Fièrement paré de ses liserés bleus, ce bateau a été acquis par le pêcheur normand de 28 ans grâce au soutien de Mer de liens. Une première. Créée en décembre 2025 par l’association Pleine mer, cette société de pêche citoyenne et solidaire a été pensée comme le pendant maritime de la foncière agricole Terre de liens. Alors que la première achète des terres grâce à l’épargne citoyenne pour permettre à des paysan·nes de s’installer en agriculture biologique, la seconde veut acheter des bateaux pour permettre aux artisan·nes qui veulent pratiquer une pêche durable de lancer leur activité. Un fonctionnement inédit dans le secteur. «Un jeune marin-pêcheur qui veut s’installer doit acheter un bateau, mais aussi acquérir les droits pour pêcher telle ou telle espèce», débute Augustin Malliart, installé à Brest (Finistère) et codirecteur de Mer de liens. «C’est justement là que ça se corse», poursuit le professionnel. De fait, les licences sont souvent difficiles à obtenir, car déjà attribuées à d’autres pêcheur·ses. Dans le même temps, à l’échelle de l’Union européenne, les quotas de pêche sont répartis entre navires en fonction des quantités de poissons pêchées précédemment. Résultat ? Plus un navire a pêché, plus il obtiendra de quotas. «Les bateaux sont ensuite revendus en fonction des quantités pêchées antérieurement, et donc de leur quotas, ce qui alimente la spéculation et fait grimper le coût de certains bateaux, qui deviennent tout bonnement inaccessibles aux jeunes pêcheurs», regrette le codirecteur de Mer de liens. Face à cette répartition, qui défavorise les artisan·nes au profit des acteurs industriels sans prendre en compte l’impact environnemental des méthodes de pêche (notre article), «c’est là qu’on intervient», sourit Augustin Malliart. Concrètement, Mer de liens se propose d’acheter des bateaux puis de les revendre aux pêcheur·ses artisan·nes. Pour cela, elle joue également le rôle de banque en leur accordant des prêts à taux très bas (1%). «Ça permet de leur rendre accessibles des bateaux qui ne l’auraient jamais été autrement», s’enthousiasme le professionnel. Ces emprunts sont rendus possibles grâce au modèle de l’actionnariat solidaire. Pour le bateau de Baptiste Vannier, la levée de fonds citoyenne lancée par Mer de liens a ainsi permis de récolter pas moins de 75 000 euros (sur les 200 000 espérés) auprès de particuliers, mais aussi de personnalités comme la navigatrice Isabelle Autissier, la journaliste Inès Léraud ou encore le professeur en écologie marine Didier Gascuel. «Les épargnants s’engagent à laisser leur argent au moins cinq ans, ce qui nous permet d’acheter des bateaux et de faire fonctionner la structure», précise Augustin Malliart. «J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale.» Le bateau et les droits de pêche associés progressivement achetés par le pêcheur, Mer de liens reste ensuite propriétaire à 20% de la toute nouvelle société, «ce qui nous permet de ne pas jouer uniquement le rôle de banque, mais aussi d’être pleinement investi dans le projet en aidant le pêcheur à structurer son projet, à trouver les bons partenaires pour valoriser et commercialiser ses produits…», insiste Augustin Malliart. Autant d’aspects qui ont séduit Baptiste Vannier, qui aspirait depuis longtemps à se lancer à son compte. «J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale, précise le pêcheur. C’est un vrai atout dans ce milieu où avoir les bons contacts est primordial», ajoute-t-il, concentré à décoller de la coque du bateau le nom donné par l’ancien propriétaire pour y apposer le sien – Paua – en grandes lettres noires. Avant de rejoindre Mer de liens, le pêcheur a signé une charte «pour une pêche plus durable» établie par le comité scientifique de l’association et via laquelle il s’est engagé, entre autres, à diversifier les espèces ciblées, réduire son empreinte sur les fonds marins, respecter les quotas et la réglementation ou encore optimiser la consommation de carburant. Des pratiques respectueuses des fonds marins que Baptiste Vannier dit avoir toujours respectées, «mais c’est bien qu’elle soient écrites noir sur blanc», sourit le pêcheur. «Ces principes pourraient sembler logiques, mais dans les faits ils ne sont pas forcément respectés et les contrôles restent peu fréquents, le rejoint Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on insiste autant dessus». Fort de ces valeurs communes, Baptiste Vannier espère débuter dès septembre une activité de pêche à la ligne, au filet et au casier. Il pense même relancer une activité – pour le moment inexistante en Normandie – de pêche en plongée de coquilles Saint-Jacques. «La plongée, ça a toujours été mon dada, sourit-il. J’aime les sensations que ça procure, mais aussi le fait qu’avec cette technique, on prélève les coquillages à la main un par un et que les quantités sont donc faibles et restent gérables.» Pour Baptiste Vannier, protéger les fonds marins passe par des méthodes de pêche durables, mais aussi par la valorisation des produits en circuits courts et le respect de la disponibilité des ressources halieutiques. «La pêche en plongée a un impact quasi-nul, abonde Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on y est très favorable.» De là à faire de Mer de liens un outil de lutte contre l’hégémonie de la géants de la pêche ? «Ce serait un peu irréaliste de le prétendre, confesse-t-il. L’ambition, c’est plutôt de nous rendre utile pour des projets qui auraient du mal à se concrétiser sans notre aide.» Alors que, d’après l’association Pleine mer, près d’un tiers des navires de moins de 12 mètres ont disparu en 25 ans et que le nombre de pêcheur·ses artisan·nes s’amenuise, Mer de liens espère accompagner trois à quatre projets par an. La société de pêche s’apprête d’ailleurs à lancer une nouvelle levée de fonds à la rentrée avec, dans le viseur, l’installation de deux jeunes marins-pêcheurs bretons à partir de 2027. «Ce qu’on veut, c’est montrer qu’il y a d’autres modèles possibles», conclut Augustin Malliart, sans se faire d’illusions sur le rapport de force actuel. Texte intégral (1618 mots)


75 000 euros récoltés grâce à l’épargne citoyenne

Contrebalancer l’hégémonie de la pêche industrielle

Marti Blancho
En Andalousie, un cheptel très particulier parcourt les vastes plaines et monts du sud de l’Espagne. On les appelle ici les chèvres et moutons-pompiers. Ces bêtes ne portent pas l’attirail des soldats du feu, mais leur rôle dans la prévention des incendies est fondamental. Le bétail s’occupe en effet de brouter les zones coupe-feux dans les massifs forestiers, ces espaces peu arborés qui créent une discontinuité et freinent ainsi la propagation des brasiers. Concrètement, le pâturage peut réduire de 61 % en moyenne l’étendue de la surface brûlée et diminuer de moitié la vitesse de propagation des brasiers, selon une étude scientifique sur la prévention du feu dans les écosystèmes méditerranéens. Actuellement, environ 100 000 animaux conduits par quelque 200 berger·es pâturent près de 6 000 hectares de terrain à hauts risques. Le Réseau d’aires de pâturage coupe-feux d’Andalousie (Rapca) est actif depuis 2005 sous la houlette du gouvernement régional, avec l’appui scientifique du Conseil supérieur de la recherche scientifique (le CSIC, l’équivalent espagnol du CNRS). Peu connue du grand public, la solution est pourtant ancienne et son efficacité prouvée. Le pastoralisme et l’élevage extensif constituent une des pratiques les plus efficaces et les moins onéreuses pour réduire la végétation inflammable dans les forêts méditerranéennes et limiter ainsi le risque d’incendie, comme le confirme une enquête de la Société espagnole des sciences forestières (SECF) auprès de 69 chercheur·ses et professionnel·les du secteur. «Sans ces animaux, notre écosystème est dysfonctionnel et vulnérable aux incendies, aux maladies, aux pertes de biodiversité.» Il s’agit même d’une nécessité structurelle pour la plupart des forêts européennes. «Les herbivores et le feu sont les deux principaux consommateurs de la biomasse, explique Francisco Martín Azcárate, biologiste et écologue à l’Université autonome de Madrid. Mais, comme les grands herbivores sauvages [bisons, chevaux sauvages…, NDLR] ont disparu de notre continent, il faut absolument travailler avec leurs descendants domestiques : moutons, chèvres, chevaux…» «Même une société végétarienne devrait garder ces troupeaux, ne serait-ce que comme gestionnaires du milieu naturel, ajoute-t-il. Sans ces animaux, notre écosystème est dysfonctionnel et vulnérable aux incendies, aux maladies, aux pertes de biodiversité.» La région d’Estrémadure, à l’ouest de l’Espagne, a bien reçu le message. En 2015, quelque 8 000 hectares de la sierra de Gata, vastes monts recouverts de pins à la frontière avec le Portugal, partent en fumée. Un déclic pour le gouvernement régional, qui réagit en lançant un an plus tard le projet Mosaico, en collaboration avec l’université d’Estrémadure. Le programme repose sur le concept de «coupe-feu productif». Des parcelles à hauts risques d’incendie sont confiées à des agriculteur·ices ou éleveur·ses qui les exploitent et les débroussaillent, éliminant ainsi «une grande partie de la biomasse combustible», retrace Fernando Pulido, biologiste à l’université d’Estrémadure et responsable du projet Mosaico. L’avantage est double : un coupe-feu à moindre coût, et qui maintient une activité locale et durable. «Il ne s’agit pas d’abattre la forêt mais d’intervenir sur les zones les plus vulnérables, de façon presque chirurgicale, afin de créer suffisamment de discontinuité pour empêcher le feu de tout dévorer en quelques jours», précise l’expert en prévention des incendies. Ce sont les chercheur·ses qui déterminent où et comment. L’objectif final : recréer un «paysage en mosaïque», où 20 à 30% de la surface forestière est occupée par de l’élevage, des cultures végétales (notamment des oliveraies) ou une sylviculture peu inflammable. En onze ans, 120 coupe-feux productifs sont nés sur environ 12 000 des 110 000 hectares du territoire concerné, pour une réduction estimée à 15% de la taille théorique des grands incendies. Si la plupart de ces initiatives voient dans l’agriculture extensive la solution, c’est aussi parce qu’elles identifient le dépeuplement rural comme une des causes principales de l’aggravation des incendies. «C’est le premier facteur déclencheur, qui permet à la végétation de croître sans contrôle, sans aucun animal ni être humain pour débroussailler. Le nier, c’est mentir et permettre aux responsables politiques de se dédouaner de leur responsabilité», dénonce Fernando Pulido. Un constat partagé par Eduard Pla, écologue à l’Université autonome de Barcelone : «La plupart de nos forêts vulnérables sont les plus jeunes, celles qui sont apparues là où l’agriculture a disparu au cours des dernières décennies», détaille cet expert des effets du changement climatique sur les écosystèmes forestiers. Reste à ne pas idéaliser le passé. L’Espagne d’antan était certes plus exploitée par le monde paysan, mais pas toujours en faveur des écosystèmes. En effet, la surface forestière a dégringolé jusqu’à atteindre son minimum historique dans la première moitié du 20ème siècle, avant de repousser avec l’exode des campagnes. Aucun des chercheurs consultés ne minimise pour autant l’effet indéniable du réchauffement climatique : il «assèche la biomasse combustible» et la rend plus inflammable, «multiplie les phénomènes météorologiques extrêmes» et pousse les écosystèmes dans leurs derniers retranchements. Les programmes ibériques veulent rompre avec la surexploitation du vivant en relançant les usages traditionnels de faible intensité et aux bénéfices éprouvés, dont la transhumance, c’est-à-dire le déplacement saisonnier des troupeaux d’un pâturage à un autre. Une pratique ancestrale pratiquée dans une partie de l’Europe et reconnue par l’Unesco depuis 2023. «Le concept de paysage mosaïque est applicable à n’importe quel territoire confronté aux feux de forêt. Il suffit de l’adapter au contexte local.» L’Union européenne finance une partie de ces projets, notamment à travers la Politique agricole commune (PAC) ou le programme LIFE. En avril, l’Andalousie a approuvé une nouvelle série d’aides financières visant à promouvoir le sylvopastoralisme pour la prévention des incendies, dans la lignée du programme Rapca. En Estrémadure, Mosaico continue de grandir. L’année dernière, une partie du Portugal a rejoint le réseau désormais composé de treize territoires ibériques. Des chercheurs néerlandais et californiens sont même venus étudier le modèle sur place, preuve qu’il inspire. «Le concept de paysage mosaïque est applicable à n’importe quel territoire confronté aux feux de forêt, assure Fernando Pulido. Il suffit de l’adapter au contexte local.» Les chercheur·ses déplorent toutefois un manque de moyens financiers et «l’absence d’un véritable cadre législatif», comme le regrette Fernando Pulido. Seuls 30 à 40% des coupe-feux productifs proposés aboutissent, selon le responsable de Mosaico. Reçu au Congrès des députés (l’équivalent espagnol de l’Assemblée nationale) à l’automne 2025, aucune de ses suggestions n’a abouti. Les moutons-pompiers n’éteindront pas les incendies, mais ils sont déjà l’un des outils les plus sobres pour les prévenir. Encore faut-il y mettre les moyens. Texte intégral (1501 mots)

Le pâturage : une nécessité structurelle
Retrouver un paysage mosaïque
Endiguer l’abandon rural
Financer et encadrer le pastoralisme
Ludovic Clerima
Que ce soit durant les vacances d’été ou pendant la haute saison (entre les mois de décembre et avril), la plage Malendure à Bouillante (Guadeloupe) ne désemplit pas. Pour la plupart des touristes, l’idée n’est pas de faire bronzette sur le sable noir en admirant les îlets Pigeons, mais plutôt d’explorer les fonds marins. Le site est l’un des plus populaires de Guadeloupe pour sa célèbre «réserve Cousteau», en référence au commandant du Calypso : «C’est un nom donné par les commerçant.es du coin», indique Thibaut Glasser, chef du pôle marin au Parc national de la Guadeloupe. L’intérêt pour le lieu naît bien grâce au légendaire – et controversé – marin à bonnet rouge. Lorsque Jacques-Yves Cousteau se rend en Guadeloupe dans les années 1950 pour tourner Le Monde du silence, il découvre les îlets Pigeons. La faune et la flore marines lui coupent le souffle et il tente, sans succès à l’époque, de faire protéger la zone. Sorti en 1956, son film fait un carton, avec près de 4,6 millions d’entrées en salles. Il est le seul documentaire, avec Fahrenheit 9/11, à avoir remporté la Palme d’or au festival de Cannes. Il obtient même en 1957 l’Oscar du meilleur documentaire. Cette exposition inattendue place les îlets Pigeons – désormais appelés «réserve Cousteau» – sur la carte mondiale des spots de plongée. On y dénombre 100 000 immersions par an, selon les données du Parc national de Guadeloupe. Un record en France. Sur mer comme sur terre, on peut y voir une grande diversité d’animaux ainsi que des espèces que l’on ne connaît nulle part ailleurs. C’est le cas par exemple de l’Oiclus cousteaui, qui en français s’appelle… le scorpion Cousteau. La Guadeloupe fait partie des 36 hotspots de biodiversité dans le monde, selon l’ONG Conservation International. Poissons perroquets multicolores, poissons anges, noirs et jaunes qui fusent dans l’eau, poissons chirurgiens qui rappellent aux fans de Disney le personnage de Dory dans Le Monde de Némo, sans oublier la formidable diversité de coraux en présence… Voilà quelques-unes des espèces qui peuplent la zone sous-marine des îlets Pigeons. Ou plutôt peuplaient, comme le constate Noémie, qui vit en Guadeloupe. «J’ai découvert la réserve Cousteau en 2010. C’était la première fois que je faisais de la plongée et j’étais émerveillée par toutes ces couleurs. Mais j’ai eu l’occasion d’y retourner en décembre 2025 et ce n’était plus du tout pareil. Les coraux étaient morts. Il y avait moins de poissons. Tout était gris». Un constat partagé par la communauté scientifique : «Ce n’est pas qu’une impression. Par endroits, à cause du réchauffement climatique, on voit disparaître des espèces, essentiellement des coraux, explique Thibaut Glasser. La température de l’eau ne descend plus et reste autour des 29 degrés. Or, à ce niveau-là, les coraux cuisent et meurent. Tout ceci détruit l’habitat et la zone de chasse de nombreux poissons.» Entre 2022 et 2025, l’archipel a perdu environ 50% de son taux de recouvrement en coraux, selon les données du Parc national de Guadeloupe. Seuls 5 % à 6 % du territoire marin en est aujourd’hui recouvert. «L’impact du réchauffement climatique se fait également sentir sur les tortues. Le sexe de ces animaux est déterminé par la chaleur du sable où sont enterrés les œufs, ajoute Thibaut Glasser. Avec des températures plus élevées, les tortues qui naissent sont plus souvent des femelles. Et qui dit moins de mâles, dit moins de reproduction et donc moins de tortues à terme.» Les Guadeloupéen·nes cherchent activement des solutions pour préserver, voire restaurer, la faune marine des îlets Pigeons et de l’ensemble du département. Des travaux se déroulent en partie dans la commune de Gosier, au sein de l’Aquarium de Guadeloupe. Sont ainsi exposées dans des bassins dédiés quelques colonies de coraux de type Acropora palmata, reconnaissable à leur forme de cornes d’élan. Omniprésentes dans tout l’archipel par le passé, elles sont aujourd’hui de plus en plus rares. «Nous parvenons à les faire grandir ici, et nous aimerions contribuer à terme à leur restauration dans le milieu naturel, indique Martin Godoc, directeur de l’Aquarium de Guadeloupe. Les suivis réalisés en Guadeloupe montrent aujourd’hui une mortalité extrêmement importante de cette espèce, comprise entre 98 et 100 % selon les sites suivis. Nous souhaitons également étudier certaines colonies d’Acropora palmata qui ont réussi à survivre.» «La restauration des récifs ne pourra pas fonctionner durablement si nous ne traitons pas également les autres causes de leur dégradation, comme la qualité de l’eau et la gestion des eaux de rejet » Reste que les réglementations environnementales en cours, visant à protéger ces espèces, empêchent dans le même temps à ces initiatives de prendre de l’ampleur, qu’elles émanent d’organismes privés comme l’Aquarium de Guadeloupe ou d’institutions publiques, comme l’Université des Antilles. Le traitement des dossiers administratif est long (trois ans en moyenne), et lorsque la décision des autorités tombe, le projet initial n’est plus adapté. «La protection de ces espèces nécessite naturellement un encadrement strict. Mais l’enjeu aujourd’hui est aussi de permettre à des projets locaux de conservation d’émerger plus facilement, afin que les initiatives de terrain puissent contribuer pleinement aux efforts collectifs de restauration des récifs», ajoute Martin Godoc. Ailleurs, sur l’île de Bonaire dans les Antilles néerlandaises, la fondation Reef Renewal Bonaire a réussi à replanter plus de 35 000 coraux dans la mer depuis 2013, avec l’aide de plus de 1 300 plongeur·ses formé·es, résident·es et visiteur·ses. Grâce à des techniques de fécondation in vitro, ces chercheur·ses ont créé des espèces de coraux plus résistants au changement climatique. «Faire du brassage génétique en s’appuyant sur les coraux les plus résistants serait une excellente idée chez nous. Mais la restauration des récifs ne pourra pas fonctionner durablement si nous ne traitons pas également les autres causes de leur dégradation, comme la qualité de l’eau et la gestion des eaux de rejet », déplore Martin Godoc. Car, à Malendure comme ailleurs en Guadeloupe, le réchauffement climatique n’est pas le seul coupable de la destruction de l’environnement. Les nombreux problèmes du réseau d’assainissement des eaux sur le territoire, avec le rejet dans la mer d’eaux usées chargées en matières fécales et autres éléments polluants, participent à la destruction des coraux. Comme le rappelle Thibaud Rossard, président de l’association V-Reef, qui oeuvre à la protection du récif corallien en Guadeloupe, «quand l’eau est chargée en matières en suspension, ces dernières se déposent sur les écosystèmes et créent un sédiment très fin qui étouffe les végétaux. Sans lumière, il n’y a plus de photosynthèse et les coraux ne peuvent plus se développer. Ils sont étouffés par les algues». Malgré la classification depuis 1996 des îlets Pigeons comme zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type I, puis comme cœur de Parc National en 2009 (un des statuts les plus protecteurs sur le plan environnemental), les eaux alentour ne sont pas toujours de bonne qualité. Sur le site Baignades du ministère de la Santé, on découvre ainsi que sur l’année 2025, la qualité de l’eau à Malendure a été jugée mauvaise ou moyenne six mois sur douze par les autorités publiques en charge des contrôles. La cause de cette classification ? Une présence anormalement élevée en bactéries de type entérocoques intestinaux et Escherichia coli. «C’est un vrai problème. Le secteur a été identifié par le Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG) comme étant prioritaire. Une station de traitement et d’épuration est en voie de construction», précise Thibaut Glasser. Coût de l’opération : 890 000€. Reste qu’au moment où nous écrivons ces lignes, la première pierre n’a toujours pas été posée. Texte intégral (2140 mots)

Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, GR20 en Corse, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Guadeloupe, dans la réserve Cousteau. Premier spot de plongée français, ce joyau vivant voit sa biodiversité disparaître face à la hausse des températures.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.«Les coraux étaient morts»

Vers des coraux plus résistants

Les eaux usées sur le banc des accusés

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