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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef
27.10.2026 à 10:28

Après dix ans de macronie, comment le RN est devenu incontournable à l’Assemblée nationale

Hicham Zemrani

Texte intégral (2040 mots)
Marine Le Pen et Jean-Philippe Tanguy à l’Assemblée nationale, le 12 mai 2026. © Arthur N. Orchard/AFP

Quelques phrases auront suffi à consacrer le rôle central du Rassemblement national (RN) dans le jeu parlementaire. Début décembre 2024, Michel Barnier décide de renoncer au déremboursement des médicaments prévu dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure figure parmi les «lignes rouges» du parti d’extrême droite qui, faute de recul, menace de censurer le premier ministre.

Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2027, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce deuxième épisode, retour sur la montée en puissance du Rassemblement national, favorisée par la politique macroniste.

Pour annoncer cette concession, un communiqué paraphé par Matignon est envoyé aux rédactions. La missive flatte Marine Le Pen, comme pour acter que rien ne peut se faire à l’Assemblée nationale sans l’aval de la présidente du premier groupe parlementaire : «De nombreuses demandes ont été exprimées sur ce sujet. Mme Marine Le Pen, au nom du RN, l’a rappelé au premier ministre ce matin encore lors d’un échange téléphonique.»

Une capitulation, enrage alors la gauche, qui rappelle que, quelques mois plus tôt, plusieurs député·es du bloc central ont été réélu·es grâce au front républicain. «Michel Barnier s’est déshonoré. Écrire dans un communiqué qu’il négociait avec le RN était une rupture républicaine majeure», n’en démord pas le député socialiste Arthur Delaporte, interrogé par Vert. L’humiliation est double pour le premier ministre issu des Républicains (LR).

Non seulement il s’est couché devant Marine Le Pen, mais cette dernière a malgré tout décidé de le renverser. Ce, alors que l’exécutif avait également abandonné la hausse des taxes sur l’électricité et lancé une refonte de l’aide médicale d’État. «Michel Barnier a cru que le RN allait être bienveillant», raille Erwan Balanant, député MoDem, pointant en creux la naïveté du chef de gouvernement le plus éphémère de la Vème République.

Explosion du nombre de députés lepénistes

Au soir de sa première élection, en mai 2017, Emmanuel Macron jurait faire «tout durant les cinq années qui viennent» pour que les électeur·ices de Marine Le Pen «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Un échec, à l’évidence. Car depuis son premier mandat, le nombre de député·es lepénistes a été multiplié par 17.

Alors qu’elles et ils n’étaient qu’une petite dizaine à peupler les bancs du Palais-Bourbon jusqu’en 2022, les frontistes sont désormais 121, conséquence directe de la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2024. Depuis ce jour, profitant de l’absence de majorité stable, elles et ils engrangent les victoires, faisant ainsi triompher leurs idées autrefois marginales dans le débat politique.

Deux ans après Michel Barnier, Sébastien Lecornu tente de réussir là où son prédécesseur a échoué. Pour l’adoption du budget 2027, il mise sur la clémence des député·es RN. L’accord de non-censure scellé avec les socialistes lors du précédent projet de loi de finances (PLF) ne sera pas reconduit. Les roses refusent de négocier avec Matignon.

Impossible en effet pour Olivier Faure et ses troupes, à quelques mois de l’élection présidentielle, d’apparaître comme les complices de l’exécutif et de laisser à La France insoumise (LFI) le monopole de l’opposition à gauche. Résultat, Sébastien Lecornu se tourne vers le RN et multiplie les gestes en sa direction. Il place, de fait, l’avenir du budget entre les mains de Marine Le Pen.

Haro sur l’Ademe

Première inflexion inscrite au PLFSS : l’instauration d’un délai de carence d’un an pour le versement des prestations familiales aux étranger·es. Auprès du Parisien, Marine Le Pen a célébré une «victoire idéologique», bien qu’insuffisante selon elle. Pour le socialiste Arthur Delaporte, cette mesure serait toutefois le symbole de la «mithridatisation de l’extrême droite dans le pays». Comprendre : l’accoutumance progressive aux discours anti-immigration.

La diminution des fonds attribués aux opérateurs et agences de l’État en est une preuve supplémentaire. L’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le viseur du RN, encaisserait ainsi une baisse de 350 millions d’euros, selon la première mouture du PLF. C’est plus que la minoration de 227 millions voulue par les nationalistes. À la différence que le parti à la flamme souhaite voir disparaître, à terme, l’Ademe.

Mais Marine Le Pen ne se fait pas d’illusions. «Je ne suis pas dupe, je sais pertinemment que tout cela se terminera avec le 49.3 ou les ordonnances» qui permettent au gouvernement de faire adopter le budget sans vote et dans sa version initiale, confie-t-elle en privé. L’option du passage en force a toutefois sa préférence dans la perspective où elle accéderait à l’Élysée en mai prochain.

Laisser passer le dernier budget macroniste lui permettrait ainsi de le modifier par le biais d’un simple projet de loi de finances rectificative. À défaut, son gouvernement devrait s’atteler à la rédaction complète d’un budget, ce qui prendrait plusieurs mois et entraverait le début de son mandat. Et pendant ce temps s’appliquerait la loi spéciale qui reconduit les impôts et les enveloppes allouées à l’État pour l’année écoulée. Mais Marine Le Pen ne fera ce cadeau à Sébastien Lecornu qu’au prix de concessions majeures. «Je veux pouvoir changer le budget», prévient-elle.

Une «victoire idéologique» sur la loi immigration

Chaque concession, qu’elle soit spectaculaire ou marginale, permet au parti à la flamme d’entretenir le récit de sa victoire et de son utilité politique. «Le RN cherche à faire croire qu’il est écouté, que certains aspects de ses propos sont valides, etc. Il ne faut pas les laisser faire», avertit le centriste Erwan Balanant. Fin 2023, après l’adoption du projet de loi immigration avec les voix de son groupe, Marine Le Pen avait revendiqué une «victoire idéologique».

Sur les plateaux télévisés, les cadres frontistes se sont succédé pour affirmer que le texte instaurait une forme de préférence nationale, concept phare (et discriminatoire) de leur formation consistant à donner la priorité aux Français·es dans l’accès aux prestations sociales et à l’emploi. Pourtant, la copie finale contenait une mesure de régularisation des travailleur·ses irrégulier·es dans les métiers en tension, véritable ligne rouge pour les élu·es d’extrême droite. Sans oublier que le Conseil constitutionnel a fini par censurer 35 articles du projet de loi. Pas la plus éclatante des victoires.

Il n’empêche, à plusieurs reprises ces derniers mois, les troupes lepénistes sont parvenues à remanier certains textes à leur guise grâce à leur forte présence dans l’hémicycle. Ce qui leur a permis notamment de faire avancer leur agenda anti-écologique. Il en va ainsi de la proposition de loi Gremillet sur la trajectoire énergétique du pays.

En juin 2025, profitant de la démobilisation du camp présidentiel, les député·es RN ont permis l’adoption de l’amendement d’un député LR pour empêcher toute nouvelle installation éolienne et solaire. Parmi les autres mesures votées conjointement par la droite et l’extrême droite : la suppression des objectifs de développement des biocarburants et la relance de la centrale nucléaire de Fessenheim – pourtant en cours de démantèlement. La proposition de loi sera finalement rejetée par la chambre basse.

Abrogation des ZFE

Autre texte remodelé en partie par les frontistes, le projet de loi de simplification de la vie économique a été définitivement adopté en avril 2026. Avec l’aide de LR, le RN avait introduit en commission un article pour supprimer les zones à faibles émissions (ZFE), ensuite adopté en séance par une coalition baroque rassemblant les droites, LFI et quelques député·es macronistes. En fin de compte, ce dispositif qui vise à limiter la circulation des véhicules les plus polluants sera sauvé par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de sa niche parlementaire, le 8 octobre dernier, le RN est revenu à la charge avec une proposition de loi pour abroger les ZFE. Faute de temps, elle n’a pas pu être débattue.

D’après nos informations, les insoumis·es avaient prévu de s’abstenir. «Il est hors de question de supprimer purement et simplement les ZFE. Mais, en l’état, elles posent de nombreux problèmes. Nous demandons un moratoire et leur conditionnement à une offre de transports en commun accessible et acceptable pour les populations. C’est pourquoi nous comptions nous abstenir», explique le député LFI Sylvain Carrière à Vert. Quitte à faciliter l’adoption d’un texte estampillé RN ? «C’était le risque», admet-il.

Ce cas de figure ne s’est produit qu’une seule fois, le 30 octobre 2025. Ce jour-là, la proposition de résolution portée par le RN visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 avait été adoptée à une voix près. Fait marquant : l’initiative frontiste avait bénéficié du soutien du groupe Horizons, le parti d’Édouard Philippe, qui avait été le premier à prôner la remise en cause de l’accord de 1968. Difficile pour ses député·es de se dédire. C’est tout le sens politique du RN. «Ils savent faire des textes qui, parfois, nous obligent», constate amèrement Erwan Balanant.

Cet épisode témoigne surtout de la porosité grandissante entre le bloc central et l’extrême droite. Une première brèche avait été ouverte, en mars 2023, lorsque des député·es MoDem avaient cosigné un amendement avec un élu frontiste dans le cadre du projet de loi relatif aux Jeux olympiques d’été de 2024. Après ce couac, il a été convenu au sein du groupe parlementaire centriste de ne plus s’associer au RN dans la rédaction d’amendements. Trop inflammable politiquement.

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27.10.2026 à 06:00

Exclusif : la France est le pays d’Europe qui autorise le plus de pesticides interdits

Esteban Grépinet

Texte intégral (3673 mots)
En moins de dix ans, le nombre de dérogations pour utiliser des pesticides interdits a explosé en France. © Sam Ward/Vert

Ce qu’il faut retenir

🇪🇺 La France est le pays de l’Union européenne qui accorde le plus de dérogations à des pesticides non homologués : au moins 137 dérogations en 2025, et plus de 150 en 2026.

🚜 Basées sur le droit européen, ces dérogations de 120 jours maximum doivent permettre aux filières agricoles de faire face à un «danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables».

🍎 Une majorité de ces dérogations concerne des insecticides utilisés par l’agriculture conventionnelle, notamment pour l’arboriculture (pommes, poires, cerises…). Plusieurs de ces produits avaient été retirés du marché en raison de leurs risques.

⛔ Les associations dénoncent un «contournement» de l’expertise des autorités sanitaires, quand les filières agricoles y voient un moyen de sortir d’«impasses techniques».

La France lave-t-elle réellement «plus vert que vert» en interdisant plus de pesticides que ses voisins européens, comme l’accusent régulièrement de nombreux politiques et syndicats agricoles, à l’image de la FNSEA ? Pas si l’on regarde les dérogations que le ministère de l’agriculture accorde chaque année pour autoriser temporairement l’utilisation de produits interdits.

Selon le décompte de Vert, la France est désormais championne d’Europe en la matière : en 2025, elle a accordé pas moins de 137 autorisations d’urgence pour des pesticides ne disposant pas d’autorisations de mise sur le marché de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Elle se classe devant l’Allemagne (117) et l’Italie (108), autres grandes puissances agricoles. Pour 2026, alors que l’année n’est pas finie, la France dépasse même les 150 dérogations – un record absolu.

Des dérogations permises par le droit européen

Ce système est parfaitement légal. Pour qu’un pesticide soit commercialisable, sa substance active (la molécule qui présente l’effet principal) doit d’abord être autorisée à l’échelon européen. Ensuite, le produit dans son entièreté (la substance active et les autres composants) est évalué au niveau français par l’Anses, «gendarme» des pesticides dans l’Hexagone. L’agence délivre alors une autorisation de mise sur le marché pour le produit, qui s’applique à un nombre précis d’usages et de cultures.

Mais, si un pesticide n’est pas autorisé, le règlement européen de 2009 permet aux États membres de l’Union européenne d’accorder des autorisations d’urgence pour une durée maximale de 120 jours, «lorsqu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables». La France avait notamment utilisé cette procédure en 2021 et 2022 pour réautoriser plusieurs néonicotinoïdes «tueurs d’abeilles» dans les champs de betteraves face aux attaques de pucerons – ces dérogations avaient été stoppées en 2023 par la justice européenne (notre article).

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat.»

D’après notre enquête, la très grande majorité des pesticides concernés par ces dérogations d’urgence concerne des produits que l’Anses a autorisés pour certaines cultures, mais pas pour celles visées. Par exemple : le Hockey pro est un produit herbicide à base de glyphosate (une substance active connue pour être «probablement» cancérogène) autorisé par l’Anses pour plusieurs cultures (vigne, oliviers, fruits à pépins, à noyaux…) ; en revanche, il ne l’est pas pour la banane, qui bénéficie d’une dérogation pour son utilisation dans les Antilles chaque année depuis 2023.

«Un risque peut être acceptable pour une culture mais pas pour une autre, selon la dose, la période de traitement, le stade de développement des cultures, les propriétés du sol ou le climat», détaille Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Plusieurs produits interdits en raison de leurs risques pour la santé et l’environnement

Vert a aussi identifié un nombre non négligeable de pesticides absolument interdits, quelles que soient les cultures : soit parce qu’ils n’ont pas encore été évalués par les autorités sanitaires (européennes ou françaises), soit parce qu’ils ont été interdits après expertise. C’est le cas de l’Avadex Factor, un herbicide à base de triallate réautorisé par le ministère de l’agriculture jusqu’en janvier 2027 pour les cultures d’orge d’hiver, comme Vert l’avait révélé fin septembre. En 2023, l’Anses avait refusé d’autoriser ce pesticide en raison, notamment, d’un «risque inacceptable de contamination des eaux souterraines».

Vert a recensé pas moins de 30 dérogations de ce type pour l’année 2025 (sur 137, donc), et 51 en 2026 (sur 153). Le cas le plus connu est celui du Movento, un insecticide à base de spirotétramate, une substance active interdite dans l’Union européenne depuis 2024 – son fabricant, Bayer, n’ayant pas déposé de demande de renouvellement (notre article). Malgré ses risques avérés pour la biodiversité aquatique et son classement comme reprotoxique suspecté, ce pesticide est autorisé par dérogation en France pour les betteraves sucrières et plusieurs cultures de fruits (pommes, poires, cerises…).

Une minorité de dérogations pour des produits «bios»

Huile essentielle d’orange, produits à base de soufre ou de cuivre… Un quart des dérogations en 2025 concerne aussi des produits naturels, autorisés en agriculture biologique. «En général, les substances autorisées en bio sont moins dangereuses, mais naturel ne veut pas dire inoffensif : même ces produits doivent être évalués pour voir s’ils ont des impacts», prévient Pauline Cervan, de l’ONG Générations futures.

Fongicide «bio» à base de soufre et de calcium, le Curatio bénéficie ainsi de dérogations systématiques pour les arbres fruitiers. En 2021 puis 2025, l’Anses avait pourtant refusé de l’autoriser en raison, notamment, d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes du sol», comme les vers de terre.

Parmi les autres pesticides non autorisés découverts par Vert : l’Ailantex, un produit à base de champignon utilisé par la SNCF pour lutter contre une plante envahissante exotique ; le Curatio, un fongicide «bio» qui présente des risques pour la biodiversité des sols (voir l’encadré ci-dessus) ; ou encore le Mandarin pro, un insecticide autorisé cet été dans les vergers de cerises, pêches et noisettes.

Ce dernier pesticide avait été retiré du marché par l’Anses en 2024 en raison d’un «risque d’effet inacceptable pour les organismes aquatiques», notamment les poissons ; sa substance active, l’esfenvalérate, est également sur la liste européenne des «candidates à la substitution», soit les molécules les plus dangereuses à remplacer à court terme.

Une majorité d’insecticides, surtout pour les fruits

Dans le détail, la quasi-totalité de ces dérogations (tous cas de figure confondus) sont demandées par des filières agricoles – une poignée vient aussi de la sylviculture ou encore de la SNCF, pour le désherbage des rails. Près de la moitié des produits concernés en 2025 sont des insecticides employés pour lutter contre les attaques de charançons, pucerons, cochenilles et autres mouches.

L’arboriculture – notamment pour les pommes, poires, cerises ou encore noisettes – est, de loin, le secteur qui recourt le plus à ces dérogations d’urgence. Interrogée par Vert, l’Association nationale pommes poires (ANPP) met en avant une «situation de nécessité technico-économique» : «Lorsque ces autorisations de mise sur le marché d’urgence sont demandées, c’est parce que la production en a vraiment besoin pour faire face à la prolifération de maladies ou de ravageurs, et l’administration ne les accorde que si les conditions sont bien réunies», détaille son directeur, Pierre Venteau.

«Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Du côté de la betterave sucrière, qui a obtenu cinq dérogations en 2026, on déplore le manque de moyens, avec un seul traitement insecticide autorisé par saison. «Le produit a une durée d’action de dix jours. Si on veut couvrir toute la période de risque, qui est de deux mois [les vols de pucerons surviennent entre avril et juin, NDLR], nous n’avons pas d’autre choix que d’avoir des produits en relais, expose Fabienne Maupas, directrice scientifique de l’Institut technique de la betterave (ITB). Si on en est là aujourd’hui, c’est parce qu’on a décidé d’arrêter les néonicotinoïdes. Pour l’instant, ces dérogations sont la meilleure solution que nous ayons, on ne sait pas faire sans.»

Certaines filières peuvent solliciter des dérogations après le retrait d’autres pesticides qu’elles utilisaient, ou dans l’attente d’autres produits en cours d’évaluation (les procédures peuvent prendre plusieurs années). Autre raison : les études à fournir étant coûteuses, les industriels n’incluent qu’un nombre limité de filières dans leurs dossiers de demande d’autorisation de mise sur le marché. Ces dérogations peuvent parfois permettre à certaines cultures mineures (figue, noisette…) ou très récentes, comme la pistache, d’utiliser certains pesticides malgré tout.

Un «contournement» de l’expertise de l’Anses, selon les associations

Pour accorder de telles dérogations, le ministère de l’agriculture dit mesurer la «nature du danger», sa «probabilité de survenue», mais aussi les «effets néfastes potentiels» sur l’environnement ou la santé. Ces lignes directrices, seulement publiées en 2025, sont «peu contraignantes», juge Dorian Guinard, maître de conférences en droit public à l’université Grenoble-Alpes : «Nous ne sommes pas dans le cadre de l’existence avérée d’un danger, mais dans celui de sa survenue probable. Tout cela est soumis à l’interprétation du ministre, qui a une conception potentiellement bien différente de l’Anses.»

«Toutes les dérogations accordées le sont dans le strict respect du droit européen, défend auprès de Vert le ministère de l’agriculture. Ce n’est ni un passe-droit arbitraire, ni une réautorisation générale : chaque décision répond à une situation, une culture et un usage précis, est limitée dans le temps et dans des conditions d’utilisation encadrées.»

Ces dérogations sont souvent accompagnées de précautions : ne pas utiliser à proximité des captages d’eau potable et «respecter une zone non traitée de 20 mètres» en bordure de cours d’eau pour l’Avadex Factor ; «ne pas utiliser en présence d’abeilles» pour le Movento…

«Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va.»

Pour les associations de défense de l’environnement – comme Pollinis, qui a récemment consacré un rapport à ce sujet –, ce système de dérogation n’est rien d’autre qu’un «contournement» de l’expertise de l’Anses, dont les méthodes d’évaluation sont déjà jugées insuffisantes. «Nous ne sommes pas opposés à des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles, mais le problème est que la France sort complètement de ce cadre en réautorisant des substances non homologuées à tout va», pointe Pia Savart, juriste à France nature environnement.

Vers des dérogations renouvelées sur plusieurs années ?

Les dessous de ces dérogations interrogent d’autant plus que leur nombre explose ces dernières années : d’environ 70 dérogations par an à la fin des années 2010, la France en est désormais à plus d’une centaine chaque année. «Le nombre de dérogations doit aussi être analysé au regard de la multiplication des usages pour lesquels les agriculteurs se retrouvent sans solution suffisamment efficace», réagit le ministère de l’agriculture, qui précise que son objectif reste avant tout de «développer des alternatives durables».

En octobre 2025, un rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan (HCSP) avait déjà identifié une «tendance à la hausse [du nombre de dérogations] entre 2017 et 2021». Il formulait alors plusieurs pistes pour expliquer cette particularité tricolore : la «diversité des cultures en France», des conditions climatiques complexes certaines années (comme le gel tardif de 2021) ou encore une «dépendance persistante aux pesticides».

«Nous observons une récurrence des demandes, qui amène à s’interroger sur le caractère strictement exceptionnel de la dérogation, analyse Catherine Laroche-Dupraz, économiste spécialiste des politiques agricoles à l’Institut agro, qui a participé à une étude statistique sur les demandes de dérogation des pays européens entre 2016 et 2021. Les filières se sont sans doute effectivement trouvées dans des cas d’urgence chaque année, mais cela signifie aussi que l’interdiction de ces pesticides est inopérante, et qu’on n’a pas réussi à transformer les systèmes pour les rendre plus résilients.»

De fait, de nombreux produits obtiennent des dérogations répétées d’année en année. La canne à sucre bénéficie par exemple depuis 2021 d’une autorisation pour le Merlin Flexx, un désherbant évalué uniquement pour le maïs. De même pour l’Exirel, un insecticide non homologué par l’Anses et autorisé par dérogation depuis dix ans pour les cerisiers et les pruniers. «Si les mêmes dérogations reviennent tous les ans, cela montre qu’on n’est pas dans l’urgence mais dans des problèmes bien identifiés et pour lesquels on aurait pu anticiper et trouver d’autres solutions», argue Pauline Cervan, toxicologue auprès de l’association Générations futures, qui mène, avec FNE, plusieurs recours en justice contre ces dérogations.

La durée de ces dérogations, pour l’instant limitée à 120 jours (soit environ quatre mois), pourrait bientôt évoluer. Dans le cadre des négociations du paquet législatif «Omnibus X» sur les pesticides, plusieurs eurodéputé·es de droite et d’extrême droite proposent, sous certaines conditions, de passer à des dérogations renouvelables chaque année pour une durée maximale de cinq ans.

Note méthodologique : comment Vert a établi ses chiffres

Pour établir le plus justement possible le nombre de dérogations d’urgence octroyées chaque année, Vert a utilisé la base de données de la Commission européenne, où sont remontées toutes les autorisations accordées par les États membres. Nous avons ensuite mené un long travail de vérification et de correction des erreurs occasionnelles (années inversées, incohérences de dates…). Nous avons ensuite croisé et complété ces données avec celles encore disponibles sur le site du ministère français de l’agriculture, qui publie temporairement les dérogations en vigueur, et les archives de cette page Internet.

Les chiffres présentés par Vert peuvent sensiblement varier par rapport au bilan effectué par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan en octobre 2025 – qui s’est reposé uniquement sur les données de la Commission européenne – ou encore l’association Pollinis. Si les chiffres exacts peuvent différer, la tendance de fond reste la même : en France, ces dérogations sont en nette augmentation depuis plusieurs années.

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