Blog collectif en collaboration avec La Recherche et la Société Informatique de France
Publié le 03.07.2026 à 06:18
E : Pour des algorithmes lexicographes inclusifs
Voir tous les mots disponibles sur ce lien.
Pour des algorithmes lexicographes inclusifs. Exclusive ou inclusive (écriture) ?
L’informartiste1 partage, avec le lexicographe, une responsabilité quant aux manquements majeurs à l’inclusivité des divers dictionnaires en ligne, tant pour l’algorithmique qui s’y rapporte que pour les données lexicales. Actuellement, ces manquements favorisent la persistance d’une écriture exclusive, tant par l’accès aux termes féminins que par les exemples proposés. Le chemin vers une réelle inclusivité scripturale dans le domaine de la lexicographie numérique reste long. Explications, exemples à l’appui.
Le forgeron qui damasse la lame d’un couteau ne saurait être tenu pour responsable des crimes que ce couteau servirait à perpétrer. En est-il de même pour l’informartiste qui programme un ordinateur, machine dont l’universalité semble n’avoir d’égale que la neutralité ? Rien n’est moins sûr.
L’informartiste est bien plus qu’un utilisateur d’ordinateur. Il conçoit des algorithmes. Il les traduit en programmes qui spécialisent l’ordinateur pour le dédier – le temps de leur exécution – à des fonctions particulières. Cette conception et cette traduction formalisent l’intentionnalité2 du commanditaire de l’application. L’action formalisatrice de l’infomartiste requiert de sa part une compréhension aiguë de cette intentionnalité, depuis ses prémices jusqu’à ses implications les moins prévisibles. Le tandem compréhension-formalisation n’est efficace que si l’informartiste adhère à l’essentiel de l’intentionnalité du commanditaire. Il est impensable de concevoir un logiciel de jeu d’échecs, d’assistance au guidage d’armes nucléaires, d’aide à l’attribution de greffons cardiaques ou de pilotage automatique d’automobiles sans être convaincu tant de l’intérêt du domaine que de l’efficacité du logiciel à créer. L’informartiste est donc co-responsable des usages de l’application développée : en en maîtrisant les tenants et aboutissants, il devient un partenaire intellectuel et moral du commanditaire.
Appliquons ces remarques liminaires à l’écriture dite inclusive, qui n’a pas son pareil pour susciter des tombereaux d’opinions clivantes à son endroit.
Pendant plusieurs siècles, la transmission d’un texte d’un scripteur à un lecteur comprenait l’écriture manuscrite, sa transcription par agencement de caractères métalliques, leur encrage, l’impression sur papier, la lecture. L’ensemble incluait plusieurs compétences professionnelles. Aujourd’hui, tout plumitif tient au bout de ses doigts l’Imprimerie nationale tout entière ! En un tournemain il se fait typographe, calligraphe et imprimeur : il compose, il dispose ; il impose sa façon de transmettre le texte qu’il crée. À cette fin, il est assisté de redoutables faux-amis : les dictionnaires en ligne. Les plus sérieux conservent la mise en page, les usages ortho-typographiques et la solidité des informations de leurs aînés de papier. Par leur matérialité, ceux-ci étaient statiques ; ils n’avaient pour fonction que d’être lus. Ils étaient certes rédigés avec la langue, le choix des entrées et les partis pris de leur époque. Mais c’était à sa guise que le lecteur les feuilletait ; à sa guise aussi qu’il lisait tel ou tel extrait, laissant son regard courir sur les définitions des mots lexicographiquement et donc visuellement voisins.
Avec un dictionnaire en ligne, le « feuilletage » et la « lecture » débutent par une écriture : celle qui dactylographie le mot recherché. Un tel dictionnaire n’est plus organisé linéairement, puisque nul ordre physique – celui du livre – ne l’y contraint. Il est architecturé en une base de données complexe, permettant l’accès par la phonétique, les citations, la synonymie, l’homonymie, l’étymologie…
Les progrès de l’informatique sont tels qu’à la saisie de chaque caractère, des réponses surgissent, immédiates, disponibles, ne demandant qu’à renvoyer à d’autres réponses, au gré de saisies additionnelles. C’est dans l’interstice de temps qui sépare la frappe de deux caractères – quelques centièmes de seconde – qu’un algorithme entre dans la danse en décidant des mots qu’il vous présente. Il agit sur ordre différé de l’informartiste qui l’a conçu et implanté dans un logiciel interactif semblant faire montre d’intelligence, tout en vous proposant « ô et eau » pour cause d’homonymie, alors que vous avez tapé « au ». Le logiciel prend le cerveau de l’usager par la main pour le guider dans les méandres de l’idée – de l’opinion ! – qu’a l’auteur ou… l’autrice du dictionnaire utilisé.
Convoquons trois dictionnaires pour asseoir notre propos avec ce mot « autrice », qui est une dérivation régulière du latin auctrix, comme « auteur » dérive d’auctor, depuis le XVe siècle.
-
Le dictionnaire de l’Académie des sciences, d’abord. Il vous faut taper a, u puis t pour obtenir une première liste de mots commençant par aut. Auteur figure à juste titre dans cette première liste. Mais pas autrice. Poursuivez avec r, t et i. Vous obtenez une liste précise, dont le gentilé autrichien, -ienne et la définition idoine, qui décline bien ses formes féminine et masculine. Mais d’autrice, toujours point. En revanche, stupéfaction : auteur est toujours proposé ! Vérification faite, il est bien question d’une sélection de mots commençant par autri. Est-il possible de réaliser algorithme plus biaisé, plus invisibilisant pour les qualificatifs féminins que celui-ci ? Souhaitons que non.
La dernière édition du dictionnaire de l’Académie date de novembre 20243. Elle intègre zonzon, mais pas mail, par exemple, au sens de courriel, et c’est un moindre mal. La femme est en effet définie, en 2024, par sa capacité à procréer,4 et le concept de race perdure dans la définition afférente aux êtres humains.5 L’on ne s’étonnera donc pas de retrouver, dans cette édition, moult exemples directement issus de la première édition (1694). Cela montre à quel point les Académiciens contemporains ont perdu de vue les préceptes de leurs lointains prédécesseurs quant au caractère fondamentalement évolutif de tout dictionnaire6.
Dans sa Logique de l’usage7, Jacques Perriault montre que la vocation de l’usage effectif de tout dispositif technique est de diverger de celui imaginé par son concepteur. Mais dans le cas spécifique d’un algorithme, l’intentionnalité du concepteur affleure, encadre et domine l’usage effectif par son caractère dynamique, en interaction continue avec l’usager. Avec le dictionnaire de l’Académie, la domination est double : les données du dictionnaire (ses définitions et exemples) sont datées et orientées, et l’algorithme de recherche l’est plus encore.
-
Le Grand Robert, ensuite. Le Robert a bénéficié des lumières d’Alain Rey qui, sa vie durant, a magnifié le caractère vivant et métis8 de toute langue, et fait de « ses » dictionnaires le reflet aussi sincère qu’érudit des créolisations qui construisent les langues. Mais Le Robert est une institution, dans laquelle s’ancrent des usages qui pourraient ne plus avoir cours aujourd’hui. Ainsi ne traite-t-il l’autrice, invisibilisée par l’Académie, guère mieux qu’elle. La frappe des premiers caractères fournit plusieurs dizaines d’entrées. Mais dès que vous entrez autr, seul autrichien, -ienne survit. Une escapade, dans sa définition, révèle une parité entre les exemples féminins et masculins. Mais nulle trace d’autrice dans la liste des mots proposés. Insistez. Tapez autrice. Aucune entrée. Rien que des suggestions fondées sur l’homophonie. Insistez encore. Tapez un retour à la ligne. Surprise ! La définition d’auteur, trice s’affiche. Auteure figure cependant dans la liste des entrées proposées. Mais, las, elle ne renvoie qu’à une remarque sur son usage québécois perdue dans la définition d’auteur, autrice.
Pour l’Académie, les autrices n’existent pas. Pour Le Robert, elles sont réduites à une aphérèse ou à un suffixe, selon le point de vue. Mais ni les auteures ni les autrices n’existent en tant que telles dans la base du Robert…
-
La banque de dépannage linguistique9 (vitrine linguistique), enfin. Une sorte d’immense dictionnaire de nos amis québécois qui ont, eux, un ministre de la langue française… Tapez autri. Miracle : le terme autrice apparaît, suivi d’une douzaine d’exemples, et d’un fort-à-propos auteure-autrice, le tout complété par une petite dizaine d’homophones appropriés, comme actrice, dont l’étymologie est celle d’autrice. N’en jetez plus ; la coupe est pleine d’exemples, de renvois à des documents connexes, d’une liste de fonctions et métiers, de rappels grammaticaux. Une mine d’or pour tout curieux de la langue française, qui référence en outre les usages en « Europe francophone ». Elle semble exempte d’exclusions, d’archaïsmes ou d’approximations, et propose des listes de termes prudemment triés par ordre alphabétique. Pour autant, cet ordre débouche, pour l’entrée femme, sur une liste qui questionne : femme… à tout faire, adultère, âgée, allaitante, au foyer, battue, chef d’entreprise, cheffe d’entreprise. L’ordre alphabétique, que voulez-vous… neutre par excellence ? Oui. Mais le choix des exemples, ne l’est pas : adulée et altière auraient pris la place lexicographique d’adultère et allaitante avec bonheur, par exemple. L’honneur est presque sauf puisque l’entrée homme est suivie de… à battre (et, plus loin, d’à tout faire et d’au foyer également). Femme battue et homme à battre, l’égalité… bat son plein ! Ces exemples rappellent, si besoin était, que l’informartiste doit éprouver son logiciel en le testant encore et encore, en particulier sur les données sensibles. Et s’il le fait insuffisamment, c’est au commanditaire qu’échoit la responsabilité des réponses du logiciel sur lesdites données.
Le bilan est affligeant : trois monuments de la lexicographie française en ligne, trois types de biais sinistres : l’invisibilisation complète, l’annexion du féminin au masculin, et des exemples plus malheureux les uns que les autres.
En matière de données comme en matière d’algorithmes, la simple quête interactive de mots demeure parsemée d’embûches où le parti-pris se dispute avec le préjugé, l’invisibilisation avec le biais de genre. Mais sur le chemin de la neutralité, de l’inclusion, de la précision, les outils lexicographiques québécois caracolent en tête, loin devant leurs homologues français. Ils se heurtent encore à la gestion des exemples de qualificatifs, mais il est délicat de leur reprocher d’autres défauts. En outre, la mise à jour des définitions date souvent d’une année récente, voire de l’année en cours.
Enfin, l’ensemble est agrémenté de plusieurs dizaines de documents riches d’une approche dépassionnée de l’écriture inclusive qui traite des doublets, de la féminisation des adjectifs… et de plus d’une dizaine de manières, grammaticalement éprouvées, de parler et d’écrire un français inclusif. Cette approche bat froid, conséquemment, le point médian et les autres constructions dysgrammaticales à raison. Elles contreviennent en effet à la lecture des malvoyants et dyslexiques, tout en compliquant l’apprentissage de celle des enfants. Mais les outils inclusifs proposés sont si riches, et le discours global fait preuve d’une telle distanciation que le point médian et ses acolytes sont littéralement invisibilisés, ravalés au rang d’abréviations à éviter, sans effet négatif sur la politique globale d’inclusion proposée.
Ce niveau de qualité ne peut être atteint que par une collaboration continue entre linguistes et informartistes partageant indissociablement la responsabilité du choix et de l’organisation des données ainsi que celle des algorithmes permettant d’y accéder. Si cette collaboration est portée par volonté politique immarcescible, comme c’est le cas au Québec10, alors l’excellence en matière de conception et d’usage de bases de données lexicographiques complexes est à portée de main !
Gageons qu’un jour cette banque de dépannage linguistique sera enrichie d’un logiciel d’aide active à la transformation d’un texte quelconque en écrit inclusif en ne cédant à aucune exigence grammaticale, une sorte de correcteur inclusif, qui, comme ses homologues orthographiques et grammaticaux, facilitera grandement la rédaction de façon optionnelle.
L’informatique aura joué – avec la linguistique – un rôle sociétal important : faciliter significativement l’écriture inclusive en la mettant à portée du clavier de toutes et tous.
Yves Bertrand, professeur des universités à l’université de Poitiers ; avec la complicité graphique de Frédéric Havet, directeur de recherche au CNRS.
1 Barbarisme construit en référence au célèbre Art of computer programming de Donald Knuth, pour éviter opportunément l’usage lourd d’informaticien ou informaticienne.
2 Intentionnalité, au sens de conscience globale d’un but philosophique poursuivi, et non intention plus ponctuelle.
3 La précédente édition du dictionnaire de l’Académie française date de 1935.
4 Être humain défini par ses caractères sexuels, qui lui permettent de concevoir et de mettre au monde des enfants.
5 Chacun des grands groupes entre lesquels on répartit superficiellement l’espèce humaine […].
6 Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle: dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. Quelquefois ses pertes l’enrichissent, et ses acquisitions la défigurent: quelquefois ses pertes sont réellement des pertes, et ce qu’elle acquiert n’est pas une richesse: quelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette.
7 Jacques Perriault, La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer, Paris, Éd. L’Harmattan, 2008.
8 Alain Rey, L’amour du Français. Paris, Éd. Denoël, 2008.
9 https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/banque-de-depannage-linguistique
10 Office québécois de la langue française, Plan stratégique 2023-2027.
L’article E : Pour des algorithmes lexicographes inclusifs est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 26.06.2026 à 07:08
Cause commune est « la voix des possibles » une radio généraliste libre et indépendante sur les ondes en Ile de France et sur Internet partout dans le monde.
Elle donne la parole à qui veut aider le monde à aller mieux et contribue à décloisonner la culture et les savoirs.
Ses contenus sont partagés comme des biens communs, pour toutes et tous.
-
Quel est le parcours de Jonas Landman ?
-
C’est quoi le calcul quantique en clair
-
Comment fonctionne les vrais ordinateurs quantiques, aujourd’hui
-
Le quantique est-il vraiment frugal ?
-
La France est-elle dans la course au quantique
-
Pourquoi existe-t-il tant de technologies quantiques ?
-
Comment pense un algorithme quantique ?
-
Que produit la rencontre entre l’IA et la physique quantique
-
Comment on gère une thèse multidisciplinaire entre maths, physique et IA
-
Ce que le grand public peut retenir du quantique
L’article Calcul quantique et IA est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 23.06.2026 à 06:14
Prix Gilles Dowek : les médiations en sciences informatiques à l’honneur
Le Prix Gilles Dowek de médiation en informatique de la Société informatique de France, en partenariat avec Inria et le CNRS, distingue une personne ou un collectif pour l’ensemble de ses actions réalisées dans le domaine de la médiation en informatique qui a fait connaître les sciences informatiques, en mettant en avant leur importance pour chacun, chacune et pour la société, et ce notamment auprès du public scolaire.
Ce prix, créé cette année, est né à la fois de la volonté de Gilles Dowek de mettre en lumière des actrices et acteurs de la médiation scientifique et de celle de la communauté scientifique informatique de continuer à faire vivre la mémoire de ce conteur de sciences hors pair.
La première distinction est attribuée à Marie Duflot-Kremer, maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine au sein du Loria (Unité Mixte de Recherche du CNRS) et du Centre Inria de l’Université de Lorraine. Ses actions de médiation contribuent depuis de nombreuses années à rendre accessibles au plus grand nombre les concepts fondamentaux de l’informatique et de la pensée algorithmique.
Le second prix est décerné à Terra Numerica, consortium de médiation scientifique consacré à la diffusion des sciences du numérique. Porté par le CNRS, Inria et l’Université Côte d’Azur, Terra Numerica développe des dispositifs, ressources et événements permettant de sensibiliser différents publics aux enjeux du numérique.
L’article Prix Gilles Dowek : les médiations en sciences informatiques à l’honneur est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 19.06.2026 à 07:15
D : « Dactylographié » ? J’imprime pas !
Voir tous les mots disponibles sur ce lien.
« Dactylographié » ? J’imprime pas ! Dactylographié ou manuscrit ?
À mal maîtriser l’étymologie et le sens de termes classiques pour décrire une nouvelle technologie, on finit par « s’emmêler les crayons » au point d’inverser le propos initial, C’est problématique lorsque ladite technologie – stylo lecteur de textes – vient au secours des personnes en situation de handicap…
Mieux intégrer des étudiants en situation de handicap grâce à une technologie innovante revêt une indiscutable pertinence pour tout établissement de formation qui se prévaut de contribuer à bâtir une société plus inclusive. On lit sous la plume de l’un d’eux, vantant les mérites d’un stylo lecteur de textes à l’intention des personnes malvoyantes ou dyslexiques, que « […] le stylo lecteur permet le déchiffrage des documents imprimés ». Puis, en fin de texte, « Cet outil ne permet cependant pas de déchiffrer un texte dactylographié. »
Qu’est-ce à dire ? Un stylo qui lit un document (un texte) imprimé ne lirait-il pas un texte dactylographié ? Que doivent comprendre les utilisateurs potentiels dudit stylo ? Un retour au sens des mots et à leur étymologie s’impose.
Commençons par dactylographier… « écrit avec les doigts » ? Étymologiquement, le doute s’instille. Le sens de ce terme, né avec les machines à écrire, est plus élaboré que celui que suggère la juxtaposition de ses racines grecques. Il est : « tapé à la machine (à écrire) avec les doigts », et par extension depuis l’avènement de l’ordinateur, « tapé avec un clavier ».
Quid d’un document imprimé ? C’est historiquement le résultat de la pression exercée sur un papier par un texte composé de caractères encrés. Au milieu du XXe siècle, les caractères sont ceux d’une machine à écrire. Leur matérialité métallique a depuis laissé la place à l’action d’une tête d’imprimante sur le papier. Action à distance s’il s’agit d’une imprimante laser, mais l’étymologie initiale survit dans le terme « imprimante », même si, de pression, il n’est plus question. Ainsi, un document imprimé n’est autre que le résultat du couchage sur papier d’un texte dactylographié !
L’auteur a-t-il voulu évoquer un texte manuscrit ? L’étymologie, cette fois latine, désigne un texte écrit à la main. Elle est décidément piètre conseillère : un texte dactylographié est rédigé au clavier (de la main), et un texte manuscrit est rédigé à la main (avec les doigts…). La confusion est à son comble avec la substantivation de l’adjectif manuscrit. En effet, un manuscrit désigne la première version d’un texte, auparavant supposé avoir été écrit à la main. Aujourd’hui, un manuscrit est toujours ce premier texte, écrit, sauf exception, au clavier d’ordinateur, donc un texte… dactylographié.
Les parents le savent pour leurs enfants, les enseignants pour leurs élèves, les écrivains pour leurs lecteurs : le sens précis de chaque mot compte. C’est plus vrai encore lorsqu’il s’agit de promouvoir une technologie numérique qui lit pour circonvenir les malvoyances et les dyslexies… le choix des mots est crucial, au risque de perdre la compréhension de son apport. Le stylo dont il est question permet donc de lire des textes composés au clavier, mais non des textes écrits à la main. C’est simple. Les mots pour le dire le sont aussi. Quelques termes ordinaires, au sens aussi commun que partagé, suffisent à dire le vrai, tant que le juste, pour peu que l’on se donne le temps et la peine de réfléchir à ce que l’on exprime et au but poursuivi par cette expression. Quand ce but est de décrire une technologie hautement inclusive, le bien exprimer devient plus qu’une coquetterie, plus qu’une courtoisie : il s’érige en devoir, en exigence qui doit s’imposer, telle une évidence première, à quiconque poursuit un dessein aussi noble que celui de faciliter aux personnes en situation de handicap une déambulation inédite sur le chemin de la connaissance.
Yves Bertrand, professeur des universités à l’université de Poitiers ; avec la complicité graphique de Frédéric Havet, directeur de recherche au CNRS.
L’article D : « Dactylographié » ? J’imprime pas ! est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 12.06.2026 à 07:18
Un parcours de formation pluridisciplinaire et ouvert à tous pour se former à la sobriété numérique
Vincent Sennes (UVED), Delphine Pommeray (UVED), Lydie Bousseau (ADEME), Chiara Giraudo (CNRS) et Nadège Macé (Inria) nous éclairent dans cet article sur les fruits d’une collaboration réalisée dans le cadre du projet Alt Impact pour outiller ces enseignements, questionnés par Benjamin Ninassi et Thierry Viéville.
Pas de transition écologique sans transformation des enseignements !
Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a publié en 2023 une note de cadrage et de préconisations pour accompagner les établissements à mettre en place et à déployer ces enseignements TEDS. La publication de cette note trouve son origine et ses orientations dans deux publications antérieures : le rapport Jouzel-Abbadie de 2020 « Enseigner la transition écologique dans le supérieur », et le Plan Climat-Biodiversité et transition écologique de l’enseignement supérieur et de la recherche de 2023.
L’objectif est simple : former des citoyens et des acteurs de demain capables de comprendre et de contribuer aux profondes transformations sociétales nécessaires pour répondre aux défis écologiques et sociaux. De telles formations nécessitent des enseignants eux-mêmes formés aux enjeux TEDS et en capacité d’intégrer ces questions dans leurs enseignements. Cela n’a rien d’évident, tant ces questions sont complexes, transcendent les disciplines, interrogent la posture des enseignants, et sont susceptibles de générer anxiété ou encore déni.
Dans ce contexte, il est essentiel pour les établissements de l’enseignement supérieur de disposer d’une structure de référence pour les accompagner et les aider à intégrer les enjeux TEDS dans leur offre de formation. La Fondation UVED, qui pilote le Pôle national de ressources pédagogiques TEDS, joue précisément ce rôle à travers plusieurs actions : produire, mutualiser et mettre à disposition des formations, contenus et outils pédagogiques validés scientifiquement, mais aussi fédérer et animer une communauté de pratiques entre pairs.
La sobriété numérique au cœur des enjeux de transition
Les outils et les services numériques intègrent toujours davantage nos activités quotidiennes et nos organisations. Ils sont devenus omniprésents. Mais ce déploiement tous azimuts du numérique pose question.
D’une part, il se fait sans discernement. Si certains usages sont porteurs de promesses dans des domaines clés comme l’éducation, la santé ou encore la transition écologique, d’autres s’inscrivent simplement dans une recherche d’optimisation, de performance, ou encore de captation de l’attention des usagers.
D’autre part, ses empreintes écologiques, sanitaires et sociales sont considérables. L’analyse des équipements et des services numériques sur l’ensemble de leur cycle de vie met en effet en évidence de nombreux impacts : émissions de gaz à effet de serre, consommations d’eau et d’énergie, dépendance à des métaux critiques, conditions de travail précaires voire dégradées, problèmes sanitaires, atteintes à la vie privée, désinformation ou encore phénomènes d’addiction. Par ailleurs, ces impacts sont amplifiés par des effets rebond systémiques, qui souvent atténuent voire annulent les bénéfices socio-écologiques initialement escomptés.

Crédit : MONUSCO / Sylvain Liechti
Commentaire : L’analyse du cycle de vie des terminaux et des infrastructures numériques nous conduit aux quatre coins de la planète, comme ici en République Démocratique du Congo où l’exploitation de minerais clés comme le coltan alimente conflits et conditions de travail indignes.
La question de la formation à un numérique responsable ne se limite donc pas à apprendre comment mieux utiliser les technologies numériques : elle suppose également de questionner et d’apprendre à en réduire les usages. A cet égard, la question de la sobriété numérique fait pleinement partie d’une formation à la TEDS.
Proposer un parcours de formation sur le sujet aux enseignants et personnels des établissements d’enseignement supérieur et de recherche était donc important et nécessaire, afin de les aider à enseigner ces enjeux auprès de leurs étudiants, et à amorcer des changements dans leurs propres pratiques pédagogiques et professionnelles.
En réponse à ce besoin, la Fondation UVED a produit et coordonné à partir de 2025, avec le soutien d’Alt Impact, le parcours de formation sur le thème : Sobriété numérique et accompagnement au changement vers la sobriété. Il est accessible depuis mars 2026 à tous les établissements d’enseignement supérieur et de recherche et, plus largement, à toute personne désireuse de se former sur le sujet.
Crédit : UVED
Commentaire : Le parcours de formation Sobriété numérique et accompagnement au changement vers la sobriété est accessible à tous. Il permet de comprendre pourquoi il ne peut y avoir de durabilité sans sobriété et explore les freins et les leviers de cette trajectoire d’ensobrement.
Ce parcours de formation se compose de deux grandes parties : la première décrit les enjeux de soutenabilité liés au numérique et démontre le caractère impératif d’une sobriété numérique ; la seconde met en évidence des initiatives qui vont dans ce sens et en analyse les motivations, les leviers mais aussi les limites et les freins.
Il combine plusieurs types de contenus pédagogiques : 21 vidéos de cours sous-titrées en français et en anglais, un quiz de 17 questions, une activité pour mémoriser les messages clés du parcours, des activités pédagogiques thématiques et détaillées pour faciliter leur appropriation dans des contextes d’enseignement et de formation variés, de nombreux conseils de lecture pour approfondir les sujets traités, ainsi que des ressources pédagogiques complémentaires.
Afin de répondre aux attentes des utilisateurs, qui évoluent dans des contextes et avec des besoins très variés cinq principes de conception ont été retenus.
- Fiabilité scientifique : le parcours a été validé par les conseils scientifiques d’UVED, placé sous la coordination scientifique de Jean-Marc Pierson (Université de Toulouse), Laurence Allard (Université de Lille) et Nathan Ben Kemoun (Clermont School of Business), et il a fait preuve de pluralisme en faisant intervenir 21 scientifiques reconnus dans leurs domaines d’expertise.
- Pluridisciplinarité : afin de susciter un intérêt dans des contextes disciplinaires variés, il a convoqué plusieurs disciplines comme les sciences de l’environnement, la philosophie, la science politique, le droit, la psychologie, la physique, l’économie ou encore les sciences de l’ingénieur.
- Hybridation : les modalités de formation, souvent hybrides, variant d’un établissement à un autre, il propose aussi bien des contenus utilisables en distanciel (ex : vidéos) que des contenus utilisables en présentiel (ex : activités pédagogiques).
- Modularité : si le parcours de formation dans son ensemble représente au moins 5h à 6h de travail, il peut être adapté à des formats plus courts, souvent demandés par les enseignants, en ne sélectionnant qu’une partie des contenus proposés. La Licence Creative commons (BY-NC-SA) permet également de n’utiliser qu’une partie de chacun des contenus et donc de personnaliser le parcours.
- Complémentarité : il existe d’autres ressources et outils pour la formation à un numérique sobre ou responsable (ex : PIX Numérique responsable, MOOC Impacts environnementaux du numérique, parcours sobriété numérique de Latitudes, Fresque du numérique). Le parcours de formation UVED propose des liens vers l’ensemble de ces dispositifs, souvent très complémentaires.
Ainsi, le parcours de formation Sobriété numérique et accompagnement au changement vers la sobriété pourra répondre à des besoins de formation très variés, que ce soit au sein de la communauté du supérieur ou, plus largement, auprès de tous les citoyens.
Retrouvez le parcours sur le portail UVED ou sur la plateforme Moodle UVED.
Vincent Sennes, UVED, Delphine Pommeray, UVED, Lydie Bousseau, ADEME, Chiara Giraudo, CNRS et Nadège Macé, Inria
L’article Un parcours de formation pluridisciplinaire et ouvert à tous pour se former à la sobriété numérique est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 05.06.2026 à 09:25
Un deuxième (et rare) rapport d’Anthropic sur Mythos est publié…Que dit-il ?
|
Anthropic a publié un deuxième rapport technique, ce 22 mai, sur ce qu’il a pu obtenir de Mythos avec ses partenaires triés sur le volet. Les performances se confirment. Il faut donc revoir les politiques de gestion de vulnérabilités puisque la difficulté à trouver des vulnérabilités, tant chez les défenseurs que chez les attaquants n’est plus un rempart temporel. Que faire alors ? Donnons la parole à nos auteurs qui avaient déjà analysé et tiré des conclusions du premier rapport technique sur Mythos par Anthropic lui même : Jean-Jacques Quisquater, de l’École Polytechnique de Louvain (Université de Louvain – UCL) et Charles Cuvelliez, de l’École Polytechnique de Bruxelles (Université de Bruxelles – ULB), Gaël Hachez, de la Haute École Libre de Bruxelles et David Vanderoost, CEO de la société de sécurité Approach-Cyber. Serge Abiteboul et Thierry Viéville. |
______
Anthropic a publié son deuxième (et rare) rapport du projet Glasswing, ce 22 mai. Glasswing, c’est donner Mythos à tester à des partenaires triés et voir comment ils gèrent cette bombe avant de la lâcher dans la nature.
Anthropic et ses cinquante partenaires ont repéré à ce jour plus de dix mille vulnérabilités de gravité élevée ou critique au sein des logiciels les plus systémiquement importants au monde.
|
C’est un premier saut : les progrès en sécurité logicielle étaient autrefois limités par la vitesse à laquelle de nouvelles failles étaient découvertes. Le frein majeur réside désormais dans la rapidité avec laquelle peut être vérifié, divulgué et corrigé le très grand nombre de vulnérabilités découvertes par AI. La pratique habituelle de l’industrie logicielle qui est de rendre publiques les nouvelles vulnérabilités 90 jours après leur découverte est devenue ainsi obsolète. |
Anthropic note déjà que les éditeurs accélèrent massivement la publication de correctifs : Palo Alto Networks multiplie par cinq son volume de patches, Microsoft prévoit une hausse soutenue des mises à jour de sécurité, et Oracle corrige des failles plus vite que précédemment. Les clients aussi l’ont repéré. Avec les banques partenaires (dont JP Morgan) de Glasswing, Mythos aura permis de détecter et d’empêcher un virement frauduleux de 1,5 million de dollars, après qu’un criminel a compromis le compte e‑mail d’un client et effectué des appels téléphoniques usurpant l’identité de la banque.
____
Open Source.
Anthropic a utilisé Mythos, lit-on, pour analyser plus de 1 000 projets open source, ceux qui sous tendent une grande partie de l’Internet. Anthropic annonce la découverte de 6 202 vulnérabilités de gravité élevée ou critique parmi ces projets, sur un total de 23 019 vulnérabilités détectées (y compris celles jugées de gravité moyenne ou faible).
Parmi ces vulnérabilités classées haute ou critique, 1 752 ont été examinées de manière approfondie par l’une des six firmes indépendantes de recherche en sécurité recrutées pour l’occasion (ou par Anthropic lui-même). De ce lot, 90,6% (soit 1 587) se sont révélées être de véritables failles, et 62,4% (soit 1 094) ont été confirmées comme étant de gravité élevée ou critique. Ce nombre ne fera qu’augmenter, dit Anthropic, qui va continuer à scanner les projets open source. Un tableau de bord reprenant les vulnérabilités open source analysées par Mythos est désormais en ligne._____
|
Dans le cas de l’open source aussi, l’obstacle principal n’est plus tant la découverte de ces failles que la capacité humaine (qui repose sur la bonne volonté dans le cas de l’open source) à les trier, les signaler, concevoir et déployer les correctifs correspondants et tester la cohérence. |
Gardez vos vulnérabilités que je ne saurais voir. ___________________
|
Une fois qu’une vulnérabilité dans un projet open source est bien réelle, les équipes d’Anthropic vérifient s’il existe déjà des correctifs, puis rédigent un rapport spécalement soigné et détaillé à l’attention des mainteneurs du logiciel. C’est que les mainteneurs font déjà face à un flot massif de rapports de bogues de faible qualité, générés par l’intelligence artificielle. Ils sont débordés et certains ont même demandé à Anthropic de ralentir le rythme des divulgations, car ils ont besoin de plus de temps pour concevoir des correctifs (deux semaines !). C’est le retour bien inopiné de la protection par le secret : gardez vos vulnérabilités secrètes dit la communauté open source à Anthropic. Temporairement bien sûr. Sur demande des mainteneurs, Anthropic a aussi communiqué directement des vulnérabilités sans vérification préalable supplémentaire : 1 129 bugs sont dans ce cas, dont Mythos estime que 175 sont de gravité élevée ou critique. Par ailleurs, Anthropic a annoncé avoir divulgué 530 vulnérabilités de gravité élevée ou critique aux mainteneurs, et 827 autres vulnérabilités confirmées de même niveau de sévérité arrivent !
Parmi les 530 failles critiques ou majeures rapportées, 75 ont à ce jour été corrigées et 65 ont fait l’objet d’un avis public. Le nombre de correctifs reste encore faible : l’écosystème de sécurité est déjà saturé, même si d’autres explications sont possibles (la fenêtre de divulgation des 90 jours vient seulement de commencer et certaines vulnérabilités sont corrigées sans avis public)._____
Le grand décalage (et le temps laissé) entre la découverte d’une vulnérabilité, la création d’un correctif et le moment où ce correctif est massivement déployé par les utilisateurs finaux, c’est terminé. On se console en se disant que plus tard, Mythos permettra aux développeurs de concevoir des logiciels nettement plus sûrs, en interceptant les bugs avant leur mise en production. En tout cas, ils n’auront plus d’excuse.
Demain, les développeurs de logiciels devront réduire leurs cycles de correctifs et rendre les mises à jour de sécurité disponibles aussi rapidement que possible…. Demain, les développeurs devront faciliter au maximum la mise à jour pour leurs utilisateurs, en rendant l’installation des correctifs aussi simple et automatique que possible mais sans abuser sous peine de retomber dans l’incident Crowdstrike (une mise à jour automatique qui avait provoqué l’écran bleu de la mort chez tous les clients de l’entreprise). Les équipes en charge de la défense réseau devront accélérer leurs tests et déploiements de patches. Mais ils devront renforcer la sécurité indépendamment du fait qu’un correctif particulier soit appliqué à temps (aujourd’hui, en l’absence de correctif, c’est un workaround autour du problème qui est suggéré). Il faudra ajouter un quatrième critère pour appliquer un correctif pour en diminuer le volume à déployer dans l’urgence: il y aura, à côté du caractère critique de la faille, son niveau d’exploitation par les hackers, le côtés des logiciels et systèmes auxquels ils s’appliquent et désormais, ce logiciel est-il vraiment essentiel pour le fonctionnement de mon organisation ?
Cloudflare : la preuve par l’exemple_
C’est Cloudflare qui donne la meilleure vue de ce que peut faire Mythos. Anthropic s’y réfère dans son deuxième rapport. Cloudflare est impressionné par la construction de chaînes d’exploits par Mythos. Un piratage réussi combine plusieurs failles (des « primitives »), inoffensives de manière isolée. ____
|
Mythos comprend comment assembler ces failles négligeables pour en faire une arme redoutable |
Et bien, Mythos comprend comment assembler ces failles négligeables pour en faire une arme redoutable. Elle écrit le code d’attaque, le teste dans un environnement isolé et corrige ses propres erreurs en cas d’échec jusqu’à obtenir un piratage fonctionnel. Les langages de programmation anciens comme le C ou le C++, explique Cloudflare, généraient structurellement un immense « bruit » (des faux positifs) que l’IA peinait à analyser sans erreur, car ces langages ne contiennent pas de garde-fous de sécurité comme Rust (prévenir les accès à la mémoire). |
Cloudflare, avec Mythos, a réussi à filtrer ce bruit en ne transmettant que les failles dont il a concrètement prouvé l’existence. Ce que Cloudflare recommande, c’est de canaliser la puissance du modèle et éviter qu’il ne s’égare comme le faisaient déjà les autres outils d’AI. S’il faut lancer Mythos à l’assaut d’un répertoire de code source, il vaut mieux lui demander de rechercher des vulnérabilités très particulières, pas juste lui demander d’en trouver. Introduire une seconde IA dont le seul rôle est de contredire et d’auditer les découvertes de la première est une autre tactique payante. Séparer l’identification du bug de l’analyse de son accessibilité par un hacker sont deux questions à poser séparément, dit aussi Cloudflare.
Des garde-fous insuffisants
Deux questions restent à éclaircir : pourquoi ces outils d’IA n’arrivent-ils pas à créer des correctifs aussi facilement qu’ils ne créent des exploits ? Comment détecter et ensuite interdire à Mythos d’être utilisé pour autre chose que juste mettre en évidence des vulnérabilités. La sécurité actuelle des modèles repose sur des barrières comportementales internes (les refus de l’IA). Or, les tests démontrent leur extrême fragilité. Une IA peut refuser de créer un script d’attaque, puis accepter immédiatement après une simple reformulation ou une modification mineure de son environnement virtuel. Un autre grand défi. Par contre, si un logiciel n’est pas public, ni dans sa version compilée ni son code source accessible, c’est simple: Mythos ne peut pas le scanner. Et cela concerne beaucoup de logiciels, très spécialisés, parfois obsolètes, qui tournent dans des environnements industriels.
______
Jean-Jacques Quisquater, de l’École Polytechnique de Louvain (Université de Louvain – UCL) et Charles Cuvelliez, de l’École Polytechnique de Bruxelles (Université de Bruxelles – ULB), Gaël Hachez, de la Haute Ecole Libre de Bruxelles et David Vanderoost, CEO de la société de sécurité Approach-Cyber
Pour en savoir plus : Pour en savoir plus : Project Glasswing: An initial update, 22 May 2026,
https://www.anthropic.com/research/glasswing-initial-update
L’article Un deuxième (et rare) rapport d’Anthropic sur Mythos est publié…Que dit-il ? est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 29.05.2026 à 06:57
C : Cookie – C’est pas du gâteau !
Voir tous les mots disponibles sur ce lien.
C’est pas du gâteau ! Cookie ou témoin de connexion ?
La francisation des termes du numérique par FranceTerme, ce n’est pas du gâteau, comme en témoigne celle du terme « cookie ». La course à la traduction française de termes anglais mondialement établis continue pourtant… avec au menu, en général, inanité de la forme et erreurs de sémantique, pour un non-usage garanti !
Faites l’expérience : connectez-vous au site Internet FranceTerme1. Un intrusif « Témoins de connexion » (cookie) apparaît. Recherchez un cookie. Vous apprendrez qu’un cookie est une appliquette envoyée par un serveur de la toile à un utilisateur. Le terme appliquette est si peu usité qu’il ne figure dans aucun dictionnaire français. Cookie, lui, y figure à deux titres : d’une part comme désignant un gâteau, et d’autre part pour son sens dans le numérique, apparu dans les années 1990, appareillé de quelques épithètes (comme magic). Depuis, il se répand, seul, à la mesure de l’importance que les cookies revêtent pour déambuler sur le Web. Un cookie désigne un petit réceptacle présent sur un ordinateur, qui recèle des données censées faciliter la navigation de l’usager sur Internet : ça, c’est pour la vision angélique du rôle des cailloux blancs que le Petit Poucet laisse tomber de ses poches. Les cookies contiennent des informations sur l’usager qui servent d’abord à l’épier au bénéfice du détenteur d’un site qui dépose les cookies : ça, c’est pour la version réaliste d’un chemin qui mène le Petit Poucet tout droit dans les bras de l’Ogre dont l’unique but est de le dévorer.
Angéliques ou réalistes, les définitions des cookies sont aussi nombreuses et riches que leurs formes et leurs buts sont variés. La nature de ces cookies est éminemment technique, et leur fonctionnement effectif est étranger au béotien. Pourtant, leur dénomination et leur fonction globale sont si communes que tout usager d’un ordinateur en a connaissance, avec, le plus souvent, une idée juste. Il en est de même, évidemment, lorsque « cookie » désigne un gâteau. En revanche, faites le test avec « témoin de connexion ». Les mieux informés marqueront un temps d’arrêt avant de dire « ah oui, un cookie » ; les autres afficheront un mutisme perplexe.
La francisation des termes nés avec l’informatique et le numérique ne passe pas la rampe. Les termes concernés demeurent confidentiels, voire ridicules. Les seuls dont l’usage se répand sont ceux dont la traduction est triviale – artificial intelligence pour intelligence artificielle, neural network pour réseau neuronal, database pour base de données – et dont l’homophonie renforce l’identification.
Pour les autres termes, la bataille est perdue. À quoi bon, donc, ériger leur emploi en recommandations comminatoires publiées au Journal Officiel ? La langue française n’y gagne rien. La compréhension des concepts sous-jacents aux termes, non plus. Et la communication de ceux qui se risquent à les employer, moins encore, puisque même FranceTerme s’oblige à ajouter (cookies) lorsque Témoins de connexion apparaît dans une… fenêtre intruse2 (un pop-up3).
Il est plus important de rappeler qu’un cookie est un fichier – des données passives – et non un programme, ni une appli (un petit programme) ni une appliquette (un tout petit programme ?), pas plus qu’une applet4. Il n’exécute donc pas d’instructions sur un ordinateur : il ne fait qu’attendre d’être utilisé par un programme, en l’occurrence un site web. À la différence des miettes de pain mangées par les oiseaux à mesure que le Petit Poucet les sème, les cookies sont laissés, voire enrichis et multipliés par le site qui les exploite.
Pensez donc aussi souvent que possible à exiger de vos navigateurs qu’ils se muent en oiseaux qui glaneront toutes les miettes que vous, impénitent Petit Poucet, aurez trop souvent disséminées à votre insu et au plein gré de vos musarderies sur le web !
Yves Bertrand, professeur des universités à l’université de Poitiers ; avec la complicité graphique de Frédéric Havet, directeur de recherche au CNRS.
1 https://www.culture.fr/franceterme.
2 Le Québec emploie l’expression plus neutre de fenêtre contextuelle. Mais sur le site de FranceTerme, l’épithète intruse est pertinent : il est en effet impossible de se débarrasser de ladite fenêtre pendant toute la durée de l’utilisation du site…
3 Il est croquignolet de constater que la description de pop-up a été associée par erreur à celle de pop-up book, et donc qu’un pop-up est décrit comme un livre en relief.
4 Petit programme anciennement associé à l’utilisation du langage Java.
L’article C : Cookie – C’est pas du gâteau ! est apparu en premier sur Blog binaire.
Publié le 20.05.2026 à 06:44
|
Dans cet article, Max Dauchet, professeur émérite d’informatique impliqué dans les aspects éthiques du numérique, partage sa lecture d’un livre sur la transformation profonde en cours, incarnée par des dirigeants tels que Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping, ou des chefs de gouvernement à l’extrême droite, menaçant de guerres et de violations des droits humains, ou déjà en train de le faire, avec, autour d’eux, des idéologues ou des technocrates qui justifient cela comme inéluctable. Face à l’acharnement avec lequel ils s’en prennent à l’Europe et à nos valeurs, nous devons comprendre leurs projets et prendre conscience de nos forces afin de réagir. C’est le numérique qui constitue le substrat de cette mutation. Sans défendre aucune de ces idées, Max Dauchet choisit de nous les faire connaître afin de mieux se positionner par rapport à elles. Bref : à l’inverse de faire l’autruche, comme on dit. Ikram Chraibi Kaadoud et Thierry Viéville. |
Une lecture de L’Empire de l’ombre : Guerre et terre au temps de l’IA [1].
Le numérique métamorphose notre quotidien, peut-être autant que la domestication du feu l’a fait chez nos ancêtres. Est-il aussi le vecteur d’une nouvelle peste brune ? L’Empire de l’ombre,publié fin 2025, sous la direction de Giuliano da Empoli (auteur des Ingénieurs du chaos et du Mage du Kremlin), incite à se poser la question.
Il s’agit du quatrième ouvrage de synthèse publié par la revue européenne en ligne Grand Continent, fondée en 2019 et consacrée à la géopolitique.
On y analyse comment de nouvelles élites cherchent à forger de nouveaux empires dans l’ombre de Trump, de Poutine et de Xi, et l’importance pour l’Europe de les comprendre afin de ne pas s’y soumettre.
Le livre articule quinze textes. Avec un regard d’informaticien, nous nous focalisons ici sur les textes fondateurs du mouvement néoréactionnaire (NRx), le Dark Enlightenment (les Lumières sombres), parce que ce sont des magnats du numérique, que l’ouvrage qualifie de techno-césaristes, qui sont à sa tête et gravitent dans l’entourage de Trump, et que la tech apparaît bien comme le bras armé du mouvement. Les quatre textes sont antérieurs à la deuxième présidence de Trump, et deux d’entre eux sont bien antérieurs à la première, ce qui accrédite l’idée que l’alignement de Trump sur bon nombre de leurs idées résulte de leur influence.
Le Dark Enlightenment et les techno-césaristes.
Le mouvement doit son nom à une série de billets mis en ligne par Nick Land en 2012 sur un blog aujourd’hui disparu — pour la philosophie cyberpunk, Matrix tient lieu d’Œuvres d’Aristote et ces billets de blog sont des pièces de doctrine. Nick Land est un universitaire britannique en marge de l’institution. Il créa à Warwick une équipe de recherche hétéroclite, la Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), qui amalgame science et ésotérisme. Il est désormais chercheur indépendant à Shanghai. Outre l’appellation, Land a joué un rôle charnière dans la genèse du mouvement des Lumières sombres en tant que passeur d’idées par-dessus l’Atlantique. Si aucun de ses textes ne figure dans l’ouvrage, c’est peut-être parce que son influence sur ce qui se passe autour de Trump est lointaine, le Grand Continent ayant par ailleurs documenté ses écrits.
En bref :« les individus ne sont pas égaux, c’est impossible ; la société doit être fondée sur une hiérarchie entre les individus, et sur des rôles de genre traditionnels; la démocratie est un système politique intrinsèquement défectueux dont on doit se défaire ». En tant qu’informaticien, on se doit d’expliquer que cette pensée est particulièrement influente et populaire au sein des élites de la Silicon Valley.
Examinons cette vision, en visitant quatre textes, regroupés sous l’étiquette d’archives de l’élite techno-césariste.
2. Curtis Yarvin, Un manifeste formaliste [2]
Pour Yarvin « L’idée de base est que le principal problème dans les affaires humaines est la violence (…) tous les autres problèmes, de la pauvreté au réchauffement climatique, sont fondamentalement insignifiants par rapport à la violence organisée par des humains sur des humains ». Il faut entendre ici la violence en tant que tension entre les individus créée par un système. Pour lui, « la démocratie est un système de gouvernement inefficace et destructeur » qui appauvrit globalement les individus et par conséquent augmente la violence. Yarvin prône des firmes-nations, dirigées par des PDG-autocrates, peuplées d’actionnaires-résidents, libres de changer de pays comme on vend des actions pour en racheter d’autres. Les notions d’égalité, de solidarité et de justice sociale y sont vidées de tout sens et considérées comme des sources de violence en raison de leur inefficacité. Cette violence n’est pas la guerre ; la guerre peut éradiquer la violence si elle aboutit à un changement de système [3]
Le terme « formalisme » implique un effacement de l’histoire : si l’on se met à remonter aux causes des frontières et des injustices sociales, on entre dans des contestations sans fin ; alors, on efface le passé, on part des frontières et des situations des gens à partir de la photo du présent, et on distribue le jeu en consequence[4]. Les modèles peuvent différer, ce peut aussi être des cités-états (Yarvin va même jusqu’à vanter Dubaï [5]) ou des néo-monarchies techno-capitalistes[6]. Yarvin, comme cette mouvance en général, considère que les démocraties et leurs valeurs sont des prisons de la pensée qui nous empêchent d’accéder à la liberté (au sens libertarien). Il existerait, selon lui, des vérités cachées sur le monde — la nature humaine, les hiérarchies, la race, le genre, le pouvoir réel — que les institutions dominantes, (que Yarvin nomme « Cathedral »), par exemple les universités, dissimuleraient activement sous une idéologie progressiste présentée comme une évidence alors qu’elle n’est que mensongère pour lui.
Yarvin se définit « comme un programmeur informatique qui ne connaît ni le grec ni le latin (…) et qui réduit en bouillie les vieux livres pour les remixer en un surimi politique ». Il définit le formalisme comme une idéologie « conçue par des geeks pour des geeks ». Il est le fondateur d’Urbit, qui propose un kit logiciel pour s’affranchir des infrastructures propriétaires et être pleinement maître de son identité numérique et de ses données. Urbit concrétise, dans la sphère numérique, l’idéal libertarien; il n’est utilisé que par les adeptes.
2. Marc Andreessen, Manifeste du mouvement techno-optimiste[7].
Autant le texte de Yarvin est abscons, autant celui-ci est transparent. Andreessen appartient au courant de l’accélérationnisme efficace: le progrès technologique est le progrès, il va de plus en plus vite et il faut r encore grâce au triangle finance – tech – algorithmes, selon la devise « Software is Eating the Word » du site de son fonds d’investissement qui capitalise cent milliards de dollars. Contrairement à Yarvin, Andreessen ne vise pas la destruction de la démocratie, pourvu que celle-ci soit techno-capitaliste, vouée à une croissance éternelle grâce au numérique, consommant une énergie de fusion nucléaire sans limite, « grâce à l’IA qui augmente à la fois les capacités de nos machines et les nôtres ». Le techno-optimiste croit « à l’éros du train, de la voiture, du gratte-ciel, des micro-puces, du réseau neuronal, de la fusée, de l’énergie atomique », il croit aussi que « l’Amérique et ses alliés doivent être forts et non faibles ». Parmi les ennemis figurent l’« ESG (Environmental, social, and governance) », le développement durable et le principe de précaution, qui freinent le changement.
3. Sam Altman, La loi fondamentale de l’IA[8].
Sam Altman est à l’origine de ChatGPT ; il finance aussi des projets de mini-centrales nucléaires pour alimenter « la création de 10 gigawatts d’IA par semaine, afin de guérir le cancer et tutorer l’éducation de chaque humain », comme il l’écrit fin 2025 dans un billet de son blog. Lui aussi mise sur la magie du couple dollar/high-tech pour faire le bonheur par les dividendes,grâce à une énergie produite et extraite par tous les moyens (à l’instar de ce que prône Trump). Il pousse l’accélérationnisme jusqu’au bout[9], jusqu’aux IA toutes-puissantes s’occupant de tout avec une élite minoritaire de milliardaires aux manettes et des peuples n’ayant plus besoin de travailler. Et pour lui, la possession des terres est capitale [10].
4. Peter Thiel, L’éducation d’un libertarien.
Dans ce texte publié en ligne en 2009[11] Thiel y va bille en tête : « L’authentique liberté de l’Homme est le bien suprême » et « je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles ».
L’aide sociale et le droit de vote des femmes sont des fléaux. Il « focalise ses efforts sur les nouvelles technologies, créatrices de nouveaux espaces de liberté », pourvu qu’elles soient entre les mains de despotes éclairés.
Thiel est le cofondateur de Paypal avec Elon Musk et de Palantir, leader mondial de la surveillance massive au service des États, de leur défense et de leurs services, tels que la CIA, le FBI ou l’ICE (Service de l’immigration et des douanes des États-Unis). Pour Thiel, les activités de Palantir ne sont pas en contradiction avec ses convictions libertariennes, mais, au contraire, elles les servent, car il n’y a pas de liberté sans sécurité.
C’est une vision particulière du libertarianisme, par ailleurs considérée comme une idéologie attardée par Michael Anissimov[17].
Du reste de l’ouvrage.
Outre ces quatre contributions, l’Empire de l’ombre reproduit un document que l’on peut également attribuer à la techno-sphère : il s’agit de L’Empire de l’hypnocratie de Jianwei Xun, une performance techno-philosophique plutôt qu’un essai. Le texte est décousu et redondant, comme si l’on avait concaténé des morceaux de réponses d’LLM. C’est un peu le cas, car Jianwei Xun n’est que l’émergence d’échanges itérés entre Claude d’Anthropic[12], ChatGPT d’OpenAI et un groupe de chercheurs italiens coordonnés par le philosophe politique Andrea Colamedici. Le texte s’appuie sur les discours de Trump et les tweets de Musk.
Trump, avec ses vérités alternatives, et Musk, avec ses projets fous. C’est l’hypnocratie, le pouvoir par l’hypnose, l’annihilation de notre sens critique par la saturation d’informations hétéroclites. L’IA permet de mettre en œuvre sans limites ce pouvoir, en nous abreuvant de flots de scénarios où le vrai et le faux se dissolvent. Dans le conditionnement politique ou publicitaire classique, la cohérence d’ensemble des messages répétés est primordiale. Le principe de l’hypnocratie est inverse : l’incohérence est l’arme massive pour déboussoler les esprits. Cela, seule l’IA peut le faire sur le plan technique, et les dirigeants cités au début du texte l’incarnent bien sur le plan politique.
Les autres contributions à l’ouvrage émanent pour l’essentiel de personnalités européennes de premier plan ; il s’agit d’analyses politiques et historiques d’une facture classique, avec des grilles d’analyse et des arguments, beaucoup moins dérangeants que ceux des textes précédents.
Toutefois, la postface exprime opportunément que l’ouvrage ne fait qu’ouvrir le débat sur les Lumières sombres ; elle laisse volontairement le lecteur en pleine interrogation une fois le livre refermé.
La postface de Benjamin
Labatut, La pierre de folie.
« Un jour viendra où la synthèse {des connaissances scientifiques} nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons. » La postface fait écho à cette sinistre prophétie de H.P. Lovecraft dans Le mythe de Cthulhu[13] (1928). Howard Phillips Lovecraft fut, il y a un siècle, l’auteur prolifique de sinistres fictions. Les Lumières sombres s’en réclament ; elles partagent l’idée que notre illusion confortable d’un monde à notre mesure nous cache la réalité d’un monde où aucune valeur humaine n’a cours. Aux confins de nos connaissances, le réel et une infinité de possibles s’embrouillent, la raison et la folie se mêlent, comme dans le tableau de Jérôme Bosch qui donne son nom à la postface, où un médecin extrait une pierre (ou implante une fleur?) du crâne d’un patient, interrogeant sur qui est le fou.
Labatut conclut : « qu’il nous faut développer de nouvelles manières d’interagir, non seulement entre nous, mais aussi avec le déluge d’informations qui assaillent nos cerveaux en permanence », allusion à l’hypocrisie. Faute de quoi, c’est, comme l’escomptent les techno-césaristes, par les IA qu’émergeront les avenirs possibles, car elles interagissent sans limites et leurs capacités à générer et à analyser des futurs sont infinies.
Discussion : Y a-t-il un éléphant dans la pièce ?
À en croire les techno-césaristes, la révolution numérique promet une révolution anthropologique qu’il convient d’accélérer, jusqu’à l’émergence, selon certains, de quelque chose entre le Surhomme de Nietzsche et le cyborg.
Dans ce cas, ce qui se passe aux USA autour des Lumières sombres serait essentiellement différent de ce qui se passe en Russie ou en Chine.
On peut, à l’inverse, se dire que les Lumières sombres ne sont que des baudruches gonflées à coups de milliards par des affairistes en mal de vernis philosophique. L’analyse politique est en mal de repères ; elle peine à cerner à quel point l’arsenal numérique aux mains de mouvements antidémocratiques représente une menace réelle qu’elle ne perçoit pas, comme l’éléphant au milieu de la pièce. Notre « esprit des Lumières » s’embrouille à la lecture des
techno-césaristes. L’imprimerie a soulagé notre mémoire au bénéfice de l’intelligence, l’IA doit soulager notre intelligence au profit de l’esprit critique. On ne perçoit, certes, pas les choses de la même façon selon
que l’on est politologue, historien, philosophe ou informaticien. Les informaticien·ne·s connaissent bien le sous-jacent de l’algorithmique ; eils doivent partager sans relâche leur savoir avec l’ensemble de la société afin d’enrichir
l’indispensable débat sur le rôle sociétal du numérique. C’est l’objet de cet article et la conclusion que je tire de ma lecture.
Références:
[1] Éditions Gallimard, collection Grand Continent,
2025.
[2] Publié en 2007 sur son blog Unqualified Reservations https://www.unqualified-reservations.org, sous le nom de Mencius Moldbug (le lecteur s’amusera à décoder ce pseudonyme). Depuis 2020, https://graymirror.substack.com/p/coming-soon succède à ce blog.
[3] Trump a rebaptisé le ministère de la Défense en ministère de la Guerre. Intervient-il au Venezuela et en Iran pour obtenir le prix Nobel de la paix ?
[4] C’est ainsi que Trump et D.J. Vance entendaient faire la paix en Ukraine en … une journée.
[5] On pense à l’idée, soufflée à l’oreille de Trump, de transformer Gaza en une Riviera.
[6] Dans son livre Patchwork : a political system for the 21st century (2008, disponible au format Kindle), il prend le Saint-Empire romain germanique comme source d’inspiration.
[7] Sur le site de son fonds d’investissement https://a16z.com/, 2023.
[8] Publié en 2021 sur son blog https://blog.samaltman.com/.
[9] Jusqu’à tendre vers la singularité, hypothétique limite hors du champ scientifique, qui pourrait conduire aux transhumains, pourquoi pas éternels, comme le défend Ray Kurtzweil, qui fut directeur du développement chez Google.
[10] On pense au Canada et au Groenland.
[11] Sur le site libertarien https://www.cato-unbound.org/, encore accessible mais inactif depuis 2021.
[12] De Dario Amodei, farouche opposant à Trump, et porteur de https://claude.ai à qui il est reproché d’être … trop rigoureux !
[13] Les rééditions françaises sont nombreuses, notamment celle de 2002 dans la collection Poche.
[14] Éditions de minuit, 1972.
[15] Des choses cachées depuis la fondation du monde, LeLivre de Poche, 1983. Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
[16] Mille plateaux, avec Félix Guattari, Éditions de minuit, 1980.
[17] Michael Anissimov, Principles of Reactionary Thought , More Right, 2013.
Quelques pistes pour aller plus loin (et autrement). Du désir.
Pour nos Lumières européennes, l’énergie créatrice des civilisations vient de l’intérieur de l’homme, de ses aptitudes particulières à comprendre le monde et à le mettre en ordre. Pour les contre-Lumières (les Lumières sombres),
l’homme n’a aucun rôle particulier dans l’univers (Lovecraft, Land), l’action obéit à un principe extérieur, le désir (comme l’évolution obéit au darwinisme).
Les machines désirantes. Pour Gilles Deleuze, l’un de nos grands philosophes du 20e siècle, l’humain étant dépourvu de toute transcendance, le philosophe ne découvre rien, mais il crée des concepts. Dans L’Anti-Œdipe[14], Gilles Deleuze et Félix Guattari introduisent la notion de machine désirante, sorte de principe d’interaction dans le vivant reposant sur le désir.
Le désir mimétique. Ce désir fondateur des sociétés est pour René Girard, le désir mimétique : on ne désire pas quelque chose, on épouse le supposé désirde l’autre[15], ce qui crée une tension violenteentre les individus, et cette violence s’apaise en se focalisant en un « tous contre un », le bouc émissaire.
Influences croisées. Deleuze théorise l’œuvre de Lovecraft[16], inspirateur des techno-césaristes. Quand Yarvin écrit dans son manifeste formaliste « l’idée de base est que le principal problème dans les affaires humaines est la violence », il s’agit de la violence née du désir mimétique. Ce désir est encore l’éros d’Andreessen (voir plus haut, Manifeste du mouvement techno-optimiste).
Vision théologique. Thiel revendique l’influence de Girard, dont il a suivi les cours à Stanford, et dont l’œuvre, peu connue en France, jouit d’une grande notoriété internationale. Il s’en démarque néanmoins. Le chrétien Girard voit dans le sacrifice du Christ une révolution eschatologique, alors que Thiel, en s’appuyant lui aussi sur la Bible, voit, dans nos démocraties libérales, mondialistes et égalitaires, l’œuvre
de l’Antéchrist.
Les IA, des machines désirantes ? Internet focalise, à travers les réseaux sociaux, la violence sur les boucs émissaires ; les blogs et les mèmes s’agrègent en concepts, l’IA génère à l’infini des possibles qui brouillent les frontières du réel et du vrai. Les machines et les infrastructures de l’informatique sont-elles de simples objets techniques ou des machines désirantes qui donnent corps à la Néoréaction, comme les machines désirantes de Deleuze donnent corps aux concepts des philosophes ?
L’article La tech, la peste et le feu est apparu en premier sur Blog binaire.











