Journalist in Paris. In 2022, I published two books : "L'Emprise" et « Guerres cachées » (Éditions Seuil). @endeweld@piaille.fr
The Big Picture
Publié le 02.11.2026 à 11:41
[revue] L’Azerbaïdjan au cœur du scandale Jared Kushner
REVUE DE PRESSE
Plus que jamais l’Azerbaïdjan se retrouve au cœur du nouveau grand jeu entre les grandes puissances, notamment au Moyen-Orient. Nouvelle exemple : le 22 octobre dernier, Vanity Fair dans son édition américaine a publié une enquête explosive du journaliste d’investigation Matthew Cole (qui a collaboré ces dernières années à The Intercept, The New York Times mais aussi des grands networks américains) mettant en avant le rôle de l’Azerbaïdjan dans des transferts financiers de plus de 700 millions de dollars que Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, aurait effectué d’une manière dissimulée lorsqu’il occupait le poste de conseiller diplomatique à la Maison-Blanche.
Ce dossier tentaculaire impliquerait aussi Mohamed Ben Zayed aux Émirats arabes unis, Benyamin Netanyahou en Israël ainsi que Mohammed ben Salmane en Arabie Saoudite. Révélé dans les pages de Vanity Fair, Cole le relate en longueur dans son nouvel ouvrage Princes And Thieves. Jared Kushner and Mohamed bin Zayed’s Secret Plot to Remake the Middle East (Simon & Schuster, 30 $), que l’on peut traduire par « les princes et les voleurs ».
Le piratage de Kushner par les services néerlandais
En introduction de son article pour Vanity Fair, Cole raconte :
« À la fin du printemps 2020, une source que je savais fiable m’a appelé avec une information. Le gouvernement néerlandais avait piraté le téléphone de Jared Kushner et l’avait surveillé alors qu’il accédait à un compte bancaire basé à Dubaï. Ce qui était étrange, disait la source, c’est que l’argent sur ce compte — des centaines de millions de dollars — provenait d’une banque en Azerbaïdjan. Plus important, Kushner semblait avoir transféré d’importantes sommes d’argent depuis le compte de Dubaï à d’autres personnes, notamment un seigneur de guerre, un mercenaire et un ancien tueur à gages. J’ai dit à ma source que cette histoire semblait absurde. Et pourtant.
Six mois plus tard, je me suis retrouvé à discuter avec quelqu’un d’autre au sujet du gouvernement des Émirats arabes unis et de son recours à des mercenaires dans les conflits au Moyen-Orient et en Afrique, lorsque j’ai demandé, sur un coup de tête, s’il savait quelque chose au sujet de Kushner et de virements bancaires depuis un compte aux Émirats arabes unis. Ma connaissance est restée silencieuse. Puis elle a répondu : “Oui.” »
Selon Cole, ce sont les services de renseignement militaires néerlandais (MIVD) qui ont réussi à accéder à l’iPhone de Jared Kushner dès 2018, via un agent russe qu’ils ont appréhendé et qui leur a donné « accès à l’une des ressources les plus sensibles du GRU [renseignement militaire russe, ndlr]. Basée à Rostov, en Russie, l’équipe de piratage et de cybersécurité du GRU exploitait un serveur distant sur lequel elle stockait une partie de son butin. En parcourant ces fichiers secrets, les Néerlandais ont fait une découverte stupéfiante : des captures d’écran de l’iPhone de Jared Kushner ». Et ils ont même réussi à s’introduire par la suite dans le fameux appareil : « les services de renseignement ont commencé à capturer chaque image de l’écran de Kushner au fur et à mesure qu’il l’utilisait, créant leur propre base de données de surveillance sur leurs serveurs informatiques internes ». C’est par ce moyen qu’ils ont finalement découvert les connexions de Kushner avec un compte bancaire situé aux Émirats arabes unis.
« L’Azerbaïdjan joue un rôle dans le blanchiment »
Ce compte, baptisé « Alpha », aurait reçu environ 750 millions de dollars, provenant de fonds saoudiens et émiratis ayant transité par une banque en Azerbaïdjan. Kushner aurait disposé d’une autorisation lui permettant d’effectuer des opérations sur ce compte, sans en être officiellement propriétaire. Certaines banques azerbaïdjanaises auraient ainsi servi d’intermédiaires pour convertir des fonds étrangers en dollars, moyennant des commissions estimées entre 6 et 7 %, dans des conditions de transparence limitées : « L’Azerbaïdjan joue un rôle unique dans le blanchiment d’argent, raconte Matthew Cole. Sa banque centrale détient d’importantes réserves en dollars américains, mais ne suis pas les normes les plus strictes en matière de transparence bancaire. De ce fait, les banques azerbaïdjanaises ont mis en place des pratiques bien établies, mais non rendues publiques, consistant à servir de relais pour d’importants transferts, dans le cadre desquels une devise étrangère est échangée contre un montant équivalent en dollars (…) Le client saoudien ou émirati envoie l’argent à la banque azerbaïdjanaise, qui utilise ensuite un autre compte bancaire interne pour transférer l’équivalent en dollars américains vers la destination demandée par le client. Pour les auditeurs, ce commerce parallèle est indétectable ». Cole affirme aussi qu’environ un milliard de dollars supplémentaire aurait transité, via un autre compte, par l’Azerbaïdjan vers Israël au printemps 2018, dans le cadre d’un second dispositif financier lié à Kushner : « On ne sait pas comment le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a eu connaissance pour la première fois de l’argent versé par MBZ à Kushner, mais une personne informée sur le compte “Beta” m’a confié que le Premier ministre avait encouragé Kushner à faire déposer cet argent à la Banque centrale d’Israël, sur ce qui semblerait être un compte gouvernemental ».
Le journaliste va très loin et assure : « Au début du premier mandat de Trump, MBZ et MBS ont proposé de financer une caisse noire destinée à aider la nouvelle administration à atteindre ses objectifs de politique étrangère. L’idée était par exemple d’aider au financement du mur promis par Trump entre le Mexique et les États-Unis, dans le but de lui assurer un second mandat à la Maison Blanche. Les deux princes arabes avaient initialement discuté avec Kushner de l’injection de plus de 10 milliards de dollars dans le projet ». Finalement, seuls 2 milliards auraient été transmis et « fléchés » pour aider à faire avancer des dossiers diplomatiques au Moyen-Orient : « Le compte “Alpha” devait servir de fonds dédié à la politique étrangère, écrit Matthew Cole. Cet argent devait être supervisé et partiellement géré par Kushner et MBZ, qui, dans leur volonté de conclure un accord global pour mettre fin au conflit israélo-palestinien, estimaient que la carte de la région devait être redessinée.»
Jared Kushner conteste fermement ces accusations. Ses avocats démentent notamment l’existence de comptes secrets à sa disposition et affirment qu’il a respecté ses obligations légales. Ils ont notamment expliqué à Matthew Cole que Jared Kushner « n’avait conclu aucun accord ni arrangement avec des dirigeants ou des responsables de pays étrangers qui n’ait été approuvé par le président des États-Unis et qui ne soit pas dans le meilleur intérêt des États-Unis ».
Bakou, Tel-Aviv et… Paris
Reste une évidence : l’Azerbaïdjan, allié d’Israël1, joue désormais un rôle clé dans la diplomatie du Moyen-Orient. Et la famille Trump y dispose de nombreux relais. C’est d’ailleurs Donald Trump qui a mis fin au conflit opposant ces dernières années l’Azerbaïdjan à l’Arménie. Mais on l’a vu récemment encore, ce pays cache d’autres secrets pour la France aussi. C’est ainsi qu’en septembre dernier l’Élysée a exigé auprès des partenaires européens de la France la levée des sanctions à l’encontre d’un oligarque russo-ouzbek en contrepartie, selon le très sérieux Financial Times, de la libération de plusieurs ressortissants français alors emprisonnés à Bakou (un Français finira par être libéré). Dans un récent article, je rappelais que ce dossier était lié à l’affaire dite des « contrats russes » d’Alexandre Benalla – ce dernier ayant signé peu après son départ de l’Élysée un gros contrat avec Farkhad Akhmedov, un oligarque russo-azerbaïdjanais :
Enfin, rappelons que l’un des principaux mentors de l’ex-chargé de mission de l’Élysée (l’un des plus proches collaborateurs d’Emmanuel Macron entre 2016 et 2018) est au cœur des réseaux Trump comme je le dévoilais en début d’année :
Ces dernières années, Bakou a resserré son alliance avec Tel-Aviv. En 2020, Israël a été l’un des principaux alliés et fournisseurs d’armes de l’Azerbaïdjan, lancé dans son opération de reconquête du Haut-Karabakh. Ensuite, la guerre contre l’Iran a fait du territoire azerbaïdjanais un poste d’observation stratégique. Dans un environnement hostile, Israël se repose aussi sur ce petit État du sud du Caucase pour son approvisionnement en hydrocarbures. Israël importe d’Azerbaïdjan jusqu’à 40 % de son pétrole et de son gaz.
Publié le 30.10.2026 à 22:40
Macron en 2027 : le coup d’après
Au contact du pouvoir, les hommes changent-ils ou au contraire, se révèlent-ils tels qu’ils sont ? Lorsque j’avais interviewé à plusieurs reprises Emmanuel Macron au cœur de l’été 2015, celui qui n’était « que » ministre de l’Économie, m’avait affirmé : « Je ne me projette pas durablement comme un homme politique. Je ne souhaite pas passer la totalité de ma vie professionnelle dans le champ politique. Pour être efficace, comprendre le pays et ses évolutions, il faut avoir plusieurs vies, plusieurs expériences. Face à un système particulièrement fatigué, essoufflé, il est important de rester libre. Soit vous êtes totalement dans le système, soit vous essayez d’être libre par rapport au système. Il faut se donner une durée : pas plus de dix à quinze ans en politique. Je ne me vois pas à 60 ans faire de la politique. Il ne faut pas essayer de durer, mais de faire ». Et d’ajouter : « Je ne suis pas dans la gestion d’une rente politique ».
Faudrait pas se couper des gens…
Lorsque je le rencontre à nouveau, un mois plus tard, il persiste : « Aussi fou que cela puisse paraître, je n’ai pas de tactique pour les coups d’après. Si je commence à entrer dans ce jeu, à ménager l’avenir, je commets une erreur, car je perds ma liberté. Pour les professionnels de la vie politique, le parcours est assez borné : trouver une circonscription en 2017, essayer de monter dans un parti, c’est ce qu’ont fait et font encore beaucoup de responsables politiques. Or, je ne pense pas qu’une “carrière politique” puisse se construire aujourd’hui de la même manière qu’il y a trente ans, en suivant les mêmes étapes. Un tel destin amène à se couper des gens et des réalités concrètes car on finit par ne plus penser qu’à soi ».
On connaît la suite…
Le pouvoir a toujours été le moteur principal d’Emmanuel Macron. En 2019, en plein mouvement des Gilets jaunes, une de ses futures ministres m’avait prédit : « vous verrez, il fera deux quinquennats ».
Il y a quatre ans, quelques mois après sa réélection, j’avais écrit qu’il comptait même revenir à l’Élysée pour un troisième quinquennat… en 2032. À l’époque, les non-initiés du pouvoir macroniste – et notamment les oppositions de gauche comme de droite – avaient regardé cette information avec une certaine incrédulité. Pourtant, ce scénario est resté sur la table du président et de ses (derniers) soutiens. Parmi ceux-là, on a aucun mal à nommer désormais cette opération une « Poutine-Medvedev ».
Encore faut-il que Macron trouve son « Medvedev ». Le seul en qui il a encore confiance est Jean Castex, son ancien Premier ministre et désormais patron de la SNCF. À l’heure où ce qu’il reste de macronie commence à émettre en privé de sérieux doutes sur les projets électoraux d’Édouard Philippe et de Gabriel Attal, est-il encore temps de trouver un remplaçant pour le « bloc central » qui s’affaiblit de jour en jour ?
Quand Macron n’exclut pas un retour à l’Élysée
C’est passé un peu inaperçu, mais fin septembre, Macron a explicité son envie de revenir à l’Élysée après 2027. Dans le cadre d’un entretien accordé au magazine américain Variety, il commence à dire : « Soyons clairs : selon notre Constitution, vous avez droit à deux mandats, deux mandats consécutifs. Donc je terminerai mon mandat en mai prochain, et le peuple français élira quelqu’un d’autre ». Avant de reprendre : « Mais je n’exclus rien. Il est assez inhabituel de revenir, mais nous verrons. La vie est inventive, parfois plus que les films. » En juillet 2025, lorsqu’il s’était invité à un meeting de Gabriel Attal au Cirque d’Hiver, il avait tenu à dire à ses jeunes partisans qu’il aurait «besoin d’eux pour dans deux ans, pour dans cinq ans, pour dans dix ans ».
On est prévenu : Emmanuel Macron, fan de Joe Dassin, n’accepte pas le déclin de sa carrière et se projette donc en vieille gloire sur le retour. Il compte continuer à faire de la politique après 2027. Pourtant, jusqu’à présent, il était établi dans le microcosme parisien que le plus jeune président de la Vème République briguerait de hautes fonctions à l’international, et notamment en Europe. Et depuis la dissolution de 2024, beaucoup, dans les dîners en ville, disaient savoir que le futur « ex » président visait la direction du groupe LVMH. De mon côté, je ne crois guère à ce scénario du come-back dans le business (que beaucoup espèrent manifestement). Mais, début juillet, le Journal du Dimanche assure pourtant que « Macron prépare son rebond chez Niel ». Mouais.
Le journal appartenant à Vincent Bolloré évoque alors « un poste taillé sur mesure, encore flou dans ses contours, en lien avec Xavier Niel ». Et d’ajouter : « En coulisses, le deal serait déjà bien avancé.» Suite à cette publication, aucun des protagonistes n’a tenu à réagir publiquement. Alors qu’en est-il ? Où Macron se voit-il dès mai 2027, quand il devra laisser les clés de l’Élysée à son successeur ?
Le président rassure Bernard Arnault
Publié le 22.10.2026 à 11:55
La « stratégie de la tension » version 2027
Pour quiconque s’est retrouvé au cœur des manifestations du 17 octobre, tant à Paris qu’en régions, une évidence s’impose : jamais peut-être la France n’a connu dans ses rues un mouvement de protestation si puissant et multiple. La jeunesse dans toutes ses composantes, et principalement elle, mais également des Gilets jaunes et des militants de gauche chevronnés, se sont retrouvés. Si les médias audiovisuels – notamment les chaînes dites « d’info » – se sont focalisés sur les incendies et les pillages qui ont accompagnés la colère, bien peu ont fait état des cortèges pacifiques et vivants, pourtant tous massifs (à visionner à ce sujet un reportage de France 24).
À Paris, la situation est vite devenue hors de contrôle, notamment dans le quartier République, dès le début de l’après midi : comme c’est le cas depuis de nombreuses années, les policiers sont rapidement venus au contact des manifestants, bien avant les pillages et même les feux, bloquant les accès à la place, allant jusqu’à les « nasser » et n’hésitant pas lancer sur la foule indistincte – et pourtant pacifique – du gaz lacrymogène et des grenades assourdissantes. Résultat, vers 16h, de nombreux manifestants empêchés par les « Robocops » de rejoindre la place de la République se massaient dans les rues adjacentes et dans tout le quartier, tant du côté de Oberkampf que de Jacques Bonsergent. L’air se sature de gaz lacrymogènes, s’infiltrant même jusqu’aux couloirs du métro de ces deux stations, provoquant des mouvements de foules erratiques et parfois dangereux – beaucoup sont des primo-manifestants. Les heurts sont en cours sur la place elle-même.
Les pros « de l’ordre » sidérés
Cette répression délibérée a suscité la sidération de nombreux parents de lycéens présents, notamment ceux qui habitent le centre de Paris. Ces derniers ont pu expérimenter directement l’évolution depuis une vingtaine d’années du « maintien de l’ordre » à la française vers le tout répressif, à rebours de la tradition de retenue et de proportionnalité. À la télévision, l’ancienne préfète et commissaire de police, Marie Lajus s’est dite « choquée » par le nombre de gardes à vue (plus de 8000…) ciblant majoritairement des mineurs depuis le début du mouvement :
Cette grande professionnelle, aujourd’hui conseillère à la Cour des Comptes, a rappelé à l’antenne, sous l’œil ébahi des journalistes, quelles sont les règles originelles et a dénoncé le fait que Laurent Nuñez n’a donné « aucune consigne de retenue » à ses forces de l’ordre : « L’orientation du maintien de l’ordre, et les consignes qui ont été données, ne fait pas assez cas d’une notion qui est fondamentale dans le maintien de l’ordre, c’est celle d’équilibre, de retenue, et de proportionnalité (…) Je pense que les consignes sur l’ensemble de la chaîne hiérarchique du ministre au brigadier chef qui encadre les policiers sur le terrain ont manqué de retenue, c’est ma conviction d’un point de vue technique ». Elle n’est pas la seule spécialiste à être choquée: le sociologue Sebastian Roché a également multiplié les tweets ces derniers jours pour critiquer le fiasco en cours :
De son côté, Le Canard dans son édition de la semaine dernière dénombrait plus de 200 mineurs blessés par la police, pour certains gravement, et citait anonymement un commissaire à propos du recours massif aux gardes à vue : « Le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde ». La presse étrangère multiplie également les critiques à l’égard de la répression en cours en France. En Allemagne, le très sérieux Der Spiegel s’alarme de la brutalité des forces de police française, soulignant qu’en France, « le citoyen est vu comme un potentiel ennemi ».
Slogans et joie dans les cortèges
Dans les rues de Paris pourtant, quand les policiers sont loin, il est notable de constater que le calme prédomine. Malgré la foule et parfois des jeunes surgissant de nulle part, jouant au chat et à la souris avec les policiers, l’ambiance est à la bonne humeur. Aucun n’agresse les passants perdus au milieu des manifestants, tous expriment une joie et une certaine insouciance, pas mécontents de prendre le contrôle d’une ville centre qui n’en finit plus de les exclure au profit de riches touristes. Bref, on est loin des discours du pouvoir et de l’extrême droite sur une situation fantasmée de « guerre civile » entre Français.
Au même moment, on apprend que des affrontements se déroulent du côté de la rue du Faubourg Saint-denis, et que via la rue du Faubourg Saint-martin, jeunes, Gilets jaunes et quelques autonomes rejoignent le quartier des Halles avant de se diriger vers le 8e arrondissement, quartier de tous les pouvoirs, avec l’Élysée pour objectif ultime. Certains d’entre eux seront à une centaine de mètres du palais présidentiel par la rue du Faubourg Saint-Honoré. « On a faim ! », crie l’un d’eux. À noter que les autonomes, accusés par les médias et les politiques d’avoir fomenté et coordonné ce mouvement, la fameuse « ultragauche », se sont réunis dès le matin du côté de la gare Saint-Lazare, bien seuls et loin des Gilets jaunes ou des lycéens venant de banlieue, sans mesurer encore l’ampleur des manifestations. Ces militants sont donc (très) loin d’être les moteurs de la mobilisation actuelle.
Pendant ce temps-là, une bonne partie de la foule rassemblée à République et aux alentours, a pu se diriger vers place de Clichy, sur le parcours « officiel » négocié avec la préfecture de police. Là encore, joie et détermination caractérisent le cortège. Les lycéens et étudiants multiplient les pancartes qui indiquent leur politisation – ils sont davantage politisés que ceux qui avaient manifesté contre le CPE il y a vingt ans. Les slogans contre la police, le RN, et Macron se multiplient. « Je ne suis pas manipulé par LFI, vous êtes manipulés par CNEWS », est-il écrit sur une des pancartes. Boulevard Rochechouart, en contrebas de la butte Montmartre, on aperçoit une banderole emblématique : « Notre problème : les milliardaires ». Les images s’entrechoquent : vendredi, à la veille des mobilisations du 17 octobre, le couple Macron assiste au concert de Céline Dion au Stade de France, en compagnie d’Hélène Mercier-Arnault, l’épouse du milliardaire le plus riche de France.
Entre divergences et flottement
Sur ces images furtives, on aperçoit Brigitte toute joyeuse et insouciante en train de danser avec sa proche amie Hélène. Lui tournant le dos, le président Macron fixe la scène, le regard dans le vide. C’est le même regard qu’ont vu les plus de 16 millions de téléspectateurs dimanche soir quand peu avant 20 heures, le président s’est s’adressé à la Nation. Lors de cette allocution officielle, Emmanuel Macron n’a rien annoncé. À Paris pourtant, la rumeur allait bon train : les tenants de l’ordre les plus zélés espéraient que le chef de l’État annonce « l’état d’urgence ».
Le lendemain, Pascal Praud, l’influenceur de CNEWS qui échange régulièrement avec Vincent Bolloré et tutoie Bruno Roger-Petit fidèle conseiller à l’Élysée du couple présidentiel, affirme sur X qu’Emmanuel Macron aurait bien envisagé au cours de la journée de dimanche de mettre en place un état d’urgence avant de se raviser quelques heures avant son intervention télévisuelle. « Il dit n’importe quoi… » m’assure-t-on à l’Élysée. De son côté, une source indique en off à Politico que l’option d’une démission d’Emmanuel Macron aurait été proposée par l’un de ses conseillers informels, mais que ce scénario – qui aurait conduit à une présidentielle anticipée – n’a pas été retenu. Manifestement, ces « fuites » plus ou moins organisées ont pour objectif d’entretenir l’idée que le président ne tient plus vraiment la barre en cette période de crise. Sorte de version 2026 de la fuite de De Gaulle à Baden Baden. Emmanuel Macron n’a-t-il pas décidé de maintenir son voyage diplomatique auprès des alliés de la France dans le Golfe ?
« L’ultragauche », voilà l’ennemi
À l’inverse, Sébastien Lecornu, que son ami Jean-luc Barré, grand éditeur de la place de Paris, ne cesse de comparer à De Gaulle, semble jouer une partition bien différente. Depuis le début du mouvement lycéen, le Premier ministre n’a qu’une obsession : LFI et ce qu’il appelle ses « proxys de l’ultragauche ». Quand Le Canard explique la semaine dernière que Matignon a cherché ces dernières semaines à poursuivre Jean-Luc Mélenchon pour « rébellion », Mediapart assure de son côté que la hiérarchie policière a reçu des instructions de leur ministre de tutelle pour charger LFI et Mélenchon, et pointer leur responsabilité dans les désordres, dans leurs rapports « confidentiels » — tous rapidement dévoilés en off à la presse.
Les « proxys de l’ultragauche » : cette terminologie est loin d’être anodine, car elle importe un vocabulaire géopolitique pour décrire la situation politique et sociale en France. C’est en fait une manière de diffuser l’idée que LFI et « l’ultragauche » ne peuvent être que des « ennemis de l’intérieur ». On se croirait revenu aux pires temps de la guerre d’Algérie.
Et alors qu’Emmanuel Macron n’a rien annoncé dimanche soir, Sébastien Lecornu, droit dans ses bottes, décide la mise en place de couvre-feux et l’interdiction des manifestations. Surtout, il faut lire attentivement ses déclarations du lundi, qui lient directement la question du désordre actuel à l’élection de 2027 : « Désormais, il est démontré qu’il y a quand même un mouvement d’ultragauche qui a envie d’organiser un désordre, pour ne pas dire plus, un désordre profond dans le pays, jusqu’à l’élection présidentielle. Je crois que ça nous a été dit clairement par les services de renseignement ce matin, il y a toute une nébuleuse qui même peut s’activer pour même (sic) remettre en cause, même (sic), le calendrier de l’élection présidentielle et la tenue de l’élection présidentielle. Je l’ai dit à de nombreuses reprises ces derniers temps, je n’ai pas eu toujours le sentiment d’avoir été entendu et cru, et donc je le dis d’une manière beaucoup plus directe. Cela pose donc plusieurs questions pour nous. Comment protéger justement ce cadre démocratique qui est l’élection présidentielle. Pas question que des minorités violentes imposent un agenda de violence et nous empêche de tenir cette élection. Cela pose la question de la sécurité des candidats, leur sécurité personnelle, cela pose la question de la sécurité des meetings, quelles que soient les formations politiques. Cela fait partie des points que je vais voir avec le ministre de l’Intérieur cet après midi parce que je vois bien que l’agenda démocratique va être percuté par cet agenda de désordre tel qu’il est imaginé par ces différents groupuscules ».
Ceux qui en appellent à l’armée
En creux, ces propos révèlent la tentation autoritaire de celui qui les tient. Alors que l’élection présidentielle doit se tenir dans plusieurs mois, le Premier ministre évoque de lui-même l’hypothèse de son report. De fait, cette dramatisation supplémentaire de la situation ressemble à une forme de menace, et dévoile la peur panique qui s’empare de ce gouvernement – et de ses soutiens, rappelons au passage que François Hollande a décidé de ne pas voter la motion de censure finalement déposée par le PS sur le budget – face aux prochaines échéances électorales. Or, depuis 2024, les gouvernements successifs ne disposent d’aucune majorité au parlement. Dans ces conditions, leur légitimité politique est extrêmement faible. C’est ce qui arrive lorsqu’au plus haut de niveau de l’État, l’esprit de la Constitution n’est plus respecté. En avoir une lecture purement littérale et technique aboutit à évacuer la question de la légitimité populaire et politique.
Mais Lecornu n’est pas le seul à en appeler à une réaction autoritaire. L’ancien ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau avait commencé la « séquence » en appelant il y a quelques jours à l’interdiction de LFI. Depuis Retailleau a disparu des médias, littéralement « débranché » par Lisnard (lire mon article à ce sujet). Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés par l’intermédiaire de Robert Ménard, le maire de Béziers. Mais désormais, c’est carrément Gérard Larcher, président du Sénat, et donc troisième personnage de l’État, qui souhaite l’interdiction de LFI. De son côté, François-Xavier Bellamy, vice-président des Républicains, estime que Philipe Poutou devrait être en prison. Surenchère autoritaire encore, quand Gabriel Attal propose de bloquer les réseaux sociaux (Laurent Nuñez au Sénat a également évoqué une telle éventualité) et en appelle à « un recours aux forces armées ».
Et il n’est pas le seul : Ariel Weil, maire « socialiste » du centre de Paris, soutien de Raphaël Glucksmann, a déclaré sur BFMTV : « Et même pourquoi pas la sollicitation de l’armée. Oui, il vaut mieux un couvre-feu et la mobilisation de l’armée pour suppléer aux forces de l’ordre ». Glucksmann justement, candidat PS pour la présidentielle a, lui, affirmé : « Tout ce qui est possible » pour rétablir l’ordre « est bienvenu ». Weil doit être satisfait : plusieurs quartiers du centre de Paris, notamment les Halles et République, sont désormais bouclés chaque nuit entre 22h et 6h du matin, avec en prime, un hélicoptère qui les survole avec son projecteur– permettant de produire les fameuses « images » dont sont friandes les chaînes dites « d’info » . Ce couvre-feu théâtral a aussi pour conséquence la fermeture des stations du métro et RER – les trains passent sans s’arrêter et les correspondances ne sont pas assurées –, alors que Châtelet-Les Halles et République sont deux pôles d’échanges cruciaux pour le Grand Paris, pénalisant notamment les travailleurs dans leurs déplacements.
Résultat, la Commission européenne, via son porte-parole, a dû rappeler à la France la nécessité de protéger le droit de manifester pacifiquement. Mais cela fait en réalité depuis des mois qu’un recours à l’armée pour maintenir l’ordre est posé sur la table. Comme plusieurs sources me l’ont indiqué dès la fin août, les services de l’État se préparent depuis plusieurs mois à une situation d’état d’urgence en vue de la présidentielle 2027. Les récentes déclarations de Sébastien Lecornu prennent alors tout leur sens…
Un « scénario type Washington 2020 » sur la table
Publié le 12.10.2026 à 15:41
Les dessous de l’opération Lisnard

En cette pré-campagne présidentielle en France, un constat s’impose : les partis politiques traditionnels ne sont décidément plus les véhicules obligés pour accéder à l’Élysée. L’épisode Macron de 2017, présenté, parfois encore, comme un « hold-up de la République », comme le « casse du siècle » – et donc comme un événement exceptionnel – correspond en fait à une bascule dans la manière de faire de la politique en France. C’est ce qu’Emmanuel Macron comprend très tôt, suite notamment à un voyage en Californie à l’été 2014 quand il est ministre de l’Économie, en compagnie de Xavier Niel : avec l’avènement des réseaux sociaux, il est désormais possible de contourner les partis politiques traditionnels en mobilisant une fanbase autour de son seul nom grâce aux outils numériques.
Mobilisation numérique vs vieux partis
Au printemps 2016, le projet En Marche ! est lancé d’abord grâce aux réseaux sociaux. À l’époque, l’ambitieux ne cache pas son aversion à l’égard du « système politique », et notamment les médias traditionnels et les journalistes politiques. C’est ce qu’il confie au documentariste Bertrand Delais – en réalité, conseiller de l’ombre du candidat avec son ami Bruno Roger-Petit – dans un reportage embedded pour « Envoyé Spécial » qui vaut aujourd’hui d’être revisionné pour les multiples confidences distillées par le candidat sur sa stratégie de campagne : « Les journalistes politiques n’étaient pas habitués à me suivre et on leur servait quelque chose qui était totalement nouveau pour eux, c’est-à-dire des meetings qui duraient trois ou quatre heures, on laissait la parole à des militants. Ce qui était très important, c’est que le mouvement a senti que dans cette phase là, “c’est à vous”, et on assume de ne pas parler aux médias politiques, il y a donc eu beaucoup de frustrations [chez les journalistes politiques, ndlr], on nous a attaqué, mais ça a donné une énergie au mouvement, les gens ont compris qu’on les considérait ». Ajoutant : « On casse un des codes de l’adhésion classique à un parti politique qui est la cotisation. Pour dire : on cherche l’impact de masse, le nombre ».
Dix ans plus tard, un autre « inconnu » – pour la grande majorité des Français – tente de prendre les mêmes recettes de mobilisation numérique : David Lisnard, maire de Cannes, président de l’Association des Maires de France (AMF), qui jusqu’en 2026 était membre des Républicains, avant de relancer son propre mouvement dénommé Nouvelle Énergie (qu’il avait fondé à l’origine dès 2014) et d’annoncer son intention de candidater à la présidentielle. Sa volonté de jouer un rôle au niveau national n’est pas nouvelle : dès son accession en 2021 à la présidence de l’AMF, il tente de se faire davantage connaître du microcosme politique de la capitale en s’appuyant à Paris sur les réseaux d’Anne Méaux, patronne d’Image 7, et de son collaborateur de l’époque, l’ancien journaliste Joseph Macé-Scaron – aujourd’hui chroniqueur sur CNEWS – qui ne manque alors aucune occasion de faire l’éloge de ce « sudiste ».
Pour structurer son mouvement Nouvelle Énergie, il embauche comme directeur général, Romain Marsily – « c’est son éminence grise », me souffle un initié – un homme de com’ et de médias, ayant travaillé un certain temps chez Havas auprès de Dominique Delport, qui fut l’un des plus proches conseillers de Vincent Bolloré (il est désormais président du club de foot des Girondins de Bordeaux), avant de rejoindre ce dernier chez Vice, un groupe media américain, numérique par excellence. Aux côtés de Marsily, on trouve désormais comme directeur général adjoint, le jeune Quentin Hoster, ancien journaliste chez Valeurs Actuelles, qui avait consacré un ouvrage en 2022 à son futur champion, David Lisnard, le réveil de la droite. De son côté, le banquier d’affaires René Proglio se mobilise pour aider au financement de la future campagne du maire de Cannes selon La Lettre.
L’offensive hashtag sur les réseaux
En cet automne où tout s’accélère en vue de la présidentielle de 2027, David Lisnard a donc lui aussi décidé de passer la vitesse supérieure. Profitant d’un côté de l’affaire Bardella (les révélations de Mediapart sur des propos antisémites du président du RN), mais également du quasi-effacement de Bruno Retailleau, l’ancien ministre de l’Intérieur, les soutiens du maire de Cannes ont lancé une vaste opération de promotion personnelle, se voulant virale, sur les réseaux sociaux, en lançant le hashtag #ilsepassequelquechose.
Il faut se pencher précisément sur ces relais numériques qui sont loin d’être spontanés. L’un des « porte-parole » les plus actifs n’est autre que le pubard Franck Tapiro, ancien conseiller du candidat Sarkozy en 2007 :
Certes, dans « l’ancien monde » de la politique – celui des investitures par les partis, des congrès et des motions de courants (pour le PS dans ce dernier cas) – les potentiels candidats pouvaient lancer des « ballons d’essai » en se faisant interviewer par les journalistes des différents newsmagazines de la place, ces derniers leur offrant en retour des couvertures agrémentées de la fameuse question : « et si c’était lui/elle ? » Mais désormais, le numérique est l’outil le plus efficace – à la fois par sa capacité d’influence mais aussi de mobilisation – pour susciter de nouvelles « marques » politiques, de nouveaux candidats créés ex-nihilo, sans passé présidentiel ou même électoral. Ce processus est d’autant plus efficace que les journalistes des « vieux médias » ont les yeux rivés sur X pour détecter le surgissement de toute nouvelle tendance, sans se poser plus de questions sur leur origine.
Influenceurs en tous genres et « Bollosphère »
À la suite de X, toute la « Bollosphère » autour de CNEWS s’est mobilisée autour de David Lisnard, reprenant le hashtag « il se passe quelque chose » dans leurs commentaires. En particulier l’animateur Pascal Praud, et les chroniqueurs habitués de son plateau : l’ancien communiste Olivier Dartigolles, l’éditorialiste québecois Mathieu Bock-Côté, et l’ex socialiste André Vallini. Sur M6, Cyril Hanouna et son plateau ne sont pas en reste. Dès le 25 septembre, l’animateur producteur annonçait vouloir parier 50 euros sur la victoire du maire de Cannes à la prochaine présidentielle dans son émission « tout beau, tout neuf » sur W9. Il assure à cette occasion que « 100 % des Français qui le connaissent veulent voter pour lui ». Dans les jours qui suivent, la plateforme américaine Polymarket – site où l’on parie sur l’actualité avec des cryptomonnaies indexées sur le dollar, un site interdit en France – est utilisée par les soutiens de Lisnard pour faire monter sa cote.
L’objectif est de susciter le « buzz », de créer la tendance sur X. Sur le réseau de Musk, de multiples influenceurs sont mis à contribution. « Lisnard tente un putsch numérique », commente avec une certaine lassitude un sympathisant de droite. C’est ainsi que l’influenceur Clément Macchi multiplie les tweets depuis plusieurs semaines sur David Lisnard et Sarah Knafo, allant jusqu’à exiger publiquement que les instituts de sondage commencent à les tester dans leurs « enquêtes d’opinion » sur la présidentielle. Macchi est en fait l’associé d’un autre Clément, Clément Garin, ancien chroniqueur chez TPMP sur C8.
En août, ces deux-là ont lancé ensemble avec l’argent de Cyril Hanouna et de Xavier Niel le site cg-tv.com consacré à l’actu des médias audiovisuels… et à la présidentielle. Chez les milliardaires propriétaires de médias, Guérin a la cote, lui qui affirme échanger régulièrement, en plus d’Hanouna et de Niel, avec Vincent Bolloré : « Je discute de temps en temps avec lui. J’ai son 06 et il me répond », fanfaronne-t-il au magazine Stratégies. Et sur X, Clément Macchi annonce qu’il interviewera bientôt… David Lisnard :
Pour ceux qui doutent encore que tout cela soit une opération montée de longue date, le lancement cette semaine du hashtag #ilsepassequelquechose a été accompagné de plusieurs invitations de David Lisnard dans des médias traditionnels : d’abord sur CNEWS, puis sur la web télé du Figaro, et enfin via « Le Crayon », cette web télé financée à la fois par Xavier Niel et le multi-millionnaire Pierre-Édouard Stérin1, qui a expliqué au printemps dernier au New York Times être plus extrême que l’extrême droite française et le RN au sujet de l’immigration : « Et si c’était lui ? », se demande Le Crayon pour son interview avec Lisnard. Cette semaine se termine par un article dans Le Parisien et un reportage au journal télévisé de TF1. Mission accomplie.
Le Milei français et sa broyeuse
Lisnard ambitionne d’être le Milei français : comme le président argentin, le maire de Cannes est férocement anti-État (il promet déjà 200 milliards d’euros de coupes budgétaires), se déclare contre la fiscalité et pour le tout marché, mais défend également Israël d’une manière inconditionnelle, tout en ciblant les musulmans et l’immigration. Cette référence au président argentin est assumée : en avril 2026, lors d’un meeting à Paris, David Lisnard utilise une broyeuse (et non une tronçonneuse) pour symboliser sa lutte contre la bureaucratie publique. Il a glissé dans l'appareil des feuilles représentant le Code du travail, le Code de l'urbanisme et le Code de l'environnement, dénonçant un « Léviathan administratif ».
À cette occasion, Lisnard devient vite le chouchou des réseaux mileistes et libertariens en France, notamment du côté du patronat, à la recherche d’un effet Trump en France et qui avaient dans un premier temps regardé avec une grande bienveillance l’hypothèse Jordan Bardella en 2027 : comme je le rappelle dans mon nouveau livre L’Argent Magique, une bonne partie du CAC 40 et des milliardaires ont rencontré depuis 2025 Jordan Bardella. Parmi ces figures patronales, on trouve l’entrepreneuse Sophie de Menthon, qui a fait fortune dans les centres d’appel, fondatrice du mouvement patronal ETHIC. Celle-ci s’était déjà intéressée à Éric Zemmour en 20222 puis avait invité Jordan Bardella dès avril 2025 au cercle Interallié, club select de la capitale, pour une rencontre intitulée : « Jusqu'où êtes-vous économiquement libéral ? » Aujourd’hui, Menthon défend autant Lisnard que Knafo, et souhaite la fameuse « union des droites » :
La stratégie de « l’union des droites »
C’est que Lisnard ambitionne, comme Sarkozy en son temps, de siphonner les voix du clan Le Pen, par « l’union des droites » inspirée par Patrick Buisson. Ces derniers mois, l’ancien président de droite rencontre régulièrement l’ancien maire de Cannes et regarde avec attention son parcours. Mais celui qui pousse également dans ce sens, l’union des droites, et pas forcément autour de Marine Le Pen, c’est Vincent Bolloré. Il suffisait de regarder la couverture du JDNews du 13 septembre, le supplément magazine du Journal du Dimanche (voir l’illustration de cet article) : y figurent les visages de plusieurs responsables de la droite et de l’extrême droite, dont David Lisnard, Sarah Knafo, mais également Ciotti, Wauquiez et Retailleau. Ces derniers mois, Vincent Bolloré a d’ailleurs longuement échangé avec Philippe De Villiers sur ce scénario de « l’union des droites ». Dès septembre 2024, trois mois après la dissolution de l’Assemblée Nationale, les deux hommes se rencontraient en compagnie de Bernard Arnault au Puy du Fou :
« La suite de cette opération serait un rapprochement entre Lisnard et Knafo, avec le soutien de Philippe De Villiers, ce qui contraindrait Retailleau à abandonner sa candidature, voire même Ciotti à trahir le RN. Dans ce scénario, Éric Zemmour se retrouve sans soutien, et lui aussi est obligé de rallier cette dynamique de l’union des droites », prédit un initié de la droite de la droite et bon connaisseur de l’écosystème Bolloré. « Si Knafo, Lisnard et Retailleau s’allient, ils peuvent déjà prétendre 12 % dans les sondages », pronostique de son côté un communicant parisien. « ça ne marchera jamais : Retailleau est beaucoup plus étatiste que Knafo ou Lisnard », estime un proche de Knafo.
« Ils vont venir percuter Marine Le Pen. S’ils avaient réussi à convaincre Bardella de les rejoindre, l’affaire était dans le sac », m’assure un autre contact. Selon plusieurs sources, des discussions avaient ainsi été engagées dans ce sens ces derniers mois entre Jordan Bardella et Sarah Knafo. Certains ponts sont déjà là. L’un des collaborateurs de Bardella, un certain Pierre Charron (avec deux r, à ne pas confondre avec le responsable sarkozyste) avait milité il y a quelques années aux côtés de Sarah Knafo, à travers le réseau de jeunes de la Cocarde étudiante, syndicat fondé en 2015. En attendant, Sarah Knafo va débattre avec Juan Branco cette semaine à Avignon sur invitation de l’énarque LR Julien Aubert. De son côté, réagissant au grand meeting de Mélenchon à Clermont-Ferrand, Laurent Wauquiez est allé de son tweet ce dimanche : « On attend quoi pour se réveiller et rassembler la droite ? » D’autres n’hésitent pas à multiplier les paris, comme Jean-Sébastien Ferjou, le fondateur du site Atlantico, qui cite Lisnard, mais aussi Lecornu ou Hollande comme d’éventuelles surprises de cette présidentielle :
Le précédent Bukele
Une chose est sûre : la présidentielle française est aujourd’hui scrutée à l’étranger. Au niveau mondial, les courants ultra-conservateurs, cette internationale réactionnaire dont finalement peu de médias français parlent, s’intéressent beaucoup au prochain scrutin. Des fondations proches de la sphère trumpiste ont déjà commencé à prendre des contacts en France. Les réseaux mileistes comme ceux de Netanyahou sont également mobilisés. Et toute aventure solitaire, montée de toutes pièces grâce au numérique, ne peut qu’enchanter ces intérêts étrangers, qui pourraient multiplier les ingérences dans le cadre de la future élection.
Parmi ces acteurs internationaux, tout le monde a en tête l’élection surprise en 2019 au Salvador du jeune Nayib Bukele, 37 ans, principalement grâce aux réseaux sociaux. Ultra-libéral sur le plan économique, conservateur sur le plan sociétal, ce libertarien mène depuis son élection une politique ultra-sécuritaire, en rupture avec l’État de droit. Celui que la presse américaine n’hésitait pas à présenter comme un « nouveau Macron » – le Washington Post saluant même un positionnement « non idéologique » et un tempérament « rafraîchissant » – continue son travail de sape contre la démocratie.
Pierre-Édouard Stérin a été actionnaire du Crayon à la hauteur de 3,9 % entre 2023 et octobre 2025. Les fondateurs détiennent toujours 80 % du capital, tandis que les 20 % restants sont répartis entre des investisseurs minoritaires passifs, dont Xavier Niel et David Layani.
Sophie de Menthon, via le chargé de communication d’ETHIC, a tenu à préciser qu’elle n’a jamais apporté un soutien à la candidature d’Éric Zemmour en 2022. Elle l'a tout de même reçu en novembre 2021 lors d'un petit-déjeuner débat réservé aux chefs d'entreprise. Par ailleurs, Loïk Le Floch Prigent, l’ancien PDG d’Elf, président de la branche industrie d’ETHIC, était à l’époque l’un des conseillers officieux d’Éric Zemmour pour la présidentielle de 2022, comme il me l’a confirmé en 2021.
Publié le 08.10.2026 à 12:20
Très bon démarrage de « l’Argent Magique » en librairies

Après trois ans d’enquête, plus de 200 entretiens, et 70 grands témoins rassemblés, mon nouveau livre L’Argent Magique. Les illusions du capitalisme français, publié aux éditions du Seuil, fait donc ses premiers pas en librairies depuis le 25 septembre (j’y avais consacré un article fin août). Avec une première mise en place de 10 000 exemplaires, l’objet est accessible à la fois dans une grande majorité des librairies indépendantes (Selon place des libraires, il est présent partout en France, précisément dans 503 librairies qui travaillent avec ce site internet) mais également dans les grands réseaux de distribution (en particulier les Fnac).
Du côté des médias…
Du côté des médias, c’est Libération qui a dégainé le plus vite, sous la plume du journaliste économique Jean-Christophe Féraud, en publiant dès le 20 septembre un article dans la rubrique « en haut de la pile » : « Sur plus de 500 pages, Marc Endeweld dissèque méthodiquement les ressorts de ce pouvoir de l’argent, toujours plus fort, toujours plus grand dans nos économies de marché plus ou moins tempérée ». C’est ensuite Le Nouvel Obs qui en a parlé à travers un petit article et quelques bonnes feuilles centrées sur les fonds d’investissement, l’un des sujets importants du livre :
Ensuite, le journaliste Richard Werly, correspondant en France du média suisse Blick, a parlé de mon livre via sa newsletter : « L’ironie est une arme que les puissants n’aiment guère, en général. Or Marc Endeweld, l’un des meilleurs enquêteurs français sur les dessous de la présidence Macron, fonctionne avec ce carburant éditorial. La preuve? Le titre de son dernier livre. “L’argent magique”, en France, désigne en général le déluge de subventions publiques dont se nourrit l’Etat-providence sous toutes ses formes (…) Cette fois, une autre cible est dans le viseur de l’auteur : celle des milliardaires français qui ont accompagné, pour leur plus grand profit, l’ascension de Macron. Son “argent magique”, c’est celui qu’ils ont empoché grâce à ce président obsédé par l’attractivité. Qu’ils le soutiennent ou qu’ils le détestent ». Enfin, Yanis Mhamdi m’a interviewé sur Blast :
… et du côté des ventes
Du fait de l’actualité dense, je n’ai pas encore eu la possibilité de présenter mon livre à la radio ou à la télévision. Mais les annonces sur les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille ont fonctionné à plein : après neuf jours en librairie, l’Argent Magique a déjà été vendu à 1094 exemplaires, ce qui constitue un très bon démarrage.
J’en profite pour vous présenter la table des matières du livre, construit autour de quatre grandes parties et de quinze chapitres :
Prologue. Clôture en baisse sur la place de Paris
Partie I : le temps des prédateurs
LVMH, le patriarche et le gendre
L’effet Trump
Stérin, un ami qui vous veut du bien
Partie II : le temps des « socialistes »
Génération Mitterrand
Les illusions de la finance
Où sont les parrains ?
Partie III : le temps des crises
La finance des initiés
Héritiers et outsiders
Mauvaise conscience
Le marché ne peut pas tout
Partie IV : le temps des batailles
Le sacre des « petits » nouveaux
La grande braderie
Le grand jeu des médias
Bolloré-Macron, l’amour de la haine
La cible Dassault
Épilogue. Capital sans risques
Par ailleurs, je vous annonce également quatre prochaines présentations du livre en librairies :
Lundi 19 octobre : librairie Ombres Blanches (Toulouse) – 17h30
Mardi 20 octobre : librairie Clair-Obscur (Albi) – 18h30
Jeudi 5 novembre : librairie des Halles (Niort)
Vendredi 6 novembre : librairie Les Saisons (La Rochelle)
Publié le 27.09.2026 à 21:02
L’artisan du « débat » Villepin-Ruffin

Ce fut une opération rondement menée, certains diront un beau coup de com’ en pleine rentrée politique : le 2 septembre, deux figures de la politique française, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin et l’ancien journaliste trublion François Ruffin ont accepté de débattre ensemble. La rencontre s’est faite sous le haut patronage du quotidien Libération en partenariat avec BFM TV, permettant à ces deux médias d’inaugurer leurs cycles de rencontres « Libé 2027 ». L’événement est tel que Libération y consacre sa « une » du 2 septembre, présentant les deux responsables politiques comme « inclassables », avant même que le débat n’ait lieu. Dans sa version print, le quotidien publie ainsi plusieurs articles dans lesquels les journalistes multiplient les teasings pour le débat du soir.
Faut-il y voir un symbole ? La rencontre est organisée à Paris dans l’ancienne salle des mariages de l’ancienne mairie du 4e arrondissement. À cette occasion, Ruffin surprend son monde en usant maladroitement d’une comparaison canine à la tribune pour confirmer que les deux hommes politiques pourraient potentiellement se rapprocher dans les prochains mois : « on se renifle », affirme le député de la Somme provoquant l’hilarité de la salle.
Du Printemps républicain à la macronie
Publié le 24.09.2026 à 11:11
Le « chantage » de l’Azerbaïdjan sur Macron et Benalla

À Bruxelles, c’est la consternation. Depuis quinze jours, se sont déroulées d’étranges tractations diplomatiques entre les pays membres de l’Union Européenne pour lever les sanctions à l’égard de plusieurs oligarques russes. Et ce qui a le plus consterné les diplomates européens, c’est que la France, qui n’hésite pourtant plus à hausser le ton à l’égard de Vladimir Poutine, s’est retrouvée à la tête de cette vaste opération de lobbying diplomatique. En effet, comme le dévoilait le Financial Times dès le 14 septembre, l’Élysée a tout fait ces derniers jours pour que le milliardaire Alicher Ousmanov, placé sous sanctions de l’UE depuis 2022, sorte de la fameuse liste noire européenne. Depuis mardi, c’est chose faite.
Défendus par l’épouse de Tony Blair
Ce n’est pas le seul oligarque à être « sorti » de la liste européenne. Le Luxembourg a profité de l’action de la France pour faire lever les sanctions à l’égard de Mikhaïl Fridman, milliardaire russo-israélien, fondateur du groupe Alfa (notamment de l’Alfa Bank), et propriétaire de la société d’investissement LetterOne. Depuis août 2024, ce dernier avait entamé une procédure d’arbitrage contre le Luxembourg au centre d’arbitrage international de Hong-Kong. Défendu par l’avocate Chérie Blair, épouse de l’ancien Premier ministre Tony Blair, Fridman réclamait la restitution de tous ses biens, ainsi que 14,5 milliards d’euros de compensation du Luxembourg qui a validé et appliqué les sanctions. C’est pour régler définitivement ce différend que le Luxembourg a fait en sorte que l’UE annule les sanctions prises à l’encontre de l’oligarque. Un long article de Challenges publié il y a deux jours explique que Chérie Blair, via son cabinet Omnia Strategy, défend également Alicher Ousmanov, propriétaire du conglomérat USM, regroupant notamment des sociétés dans les métaux, les mines, les télécommunications (l’opérateur russe MegaFon). On apprend à cette occasion que l’agence No Com, fondée par l’ancien sondeur Pierre Giacometti, proche de Nicolas Sarkozy, a participé, via l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris, à une campagne pour soutenir Ousmanov.
Pour arriver à ce résultat, les diplomates français à Bruxelles, missionnés par l’Élysée, ont tenté d’expliquer aux partenaires européens de la France qu’il était question dans ce dossier d’un enjeu de « sécurité nationale », sans donner plus de détails. Cette action française a bloqué durant plusieurs jours la reconduction des sanctions de l’UE (intervenue finalement hier), suscitant un tollé parmi de nombreux États membres, en particulier les États baltes et la Pologne. De son côté, Londres fulmine. L’agence de presse Reuters a d’ailleurs multiplié les dépêches sur ce dossier, n’hésitant pas à relayer les propos de diplomates européens évoquant un « blackmail » (chantage) à l’encontre de la France et exercé par l’Azerbaïdjan. Car comme l’affirmait le Financial Times dès le 14 septembre, derrière ces tractations se joue pour Paris la libération de plusieurs ressortissants français emprisonnés à Bakou. Hier, cette contrepartie recherchée par Paris a définitivement été confirmée par les faits : quelques heures après la levée des sanctions contre Ousmanov, Ilham Aliyev, l’homme fort de Bakou, a accordé la grâce présidentielle au Français Martin Ryan, accusé par l’Azerbaïdjan « d’espionnage » pour le compte de la DGSE et condamné en mars dernier à dix ans de prison.
Marchandage nucléaire
De là à parler de « chantage » ? Ces propos dénotent dans l’univers feutré de la diplomatie. Paris a usé des grands moyens pour faire pression sur ses partenaires européens : c’est ainsi que la Lettonie qui avait mené durant plusieurs jours une véritable fronde à l’encontre de la France a finalement fait volte-face. Et pour cause : comme l’expliquait dès hier Reuters, repris notamment par Politico et le Guardian, l’Élysée est allé jusqu’à proposer au Premier ministre letton Andris Kulbergs de faire entrer officiellement son pays dans les discussions lancées par la France en début d’année pour faire bénéficier certains pays européens de sa dissuasion nucléaire. Rien que ça. Ce gros cadeau a abouti à l’effet recherché : la Lettonie s’est finalement abstenue face à la levée des sanctions.
Résultat, dès mardi soir, Andris Kulbergs s’est félicité dans un communiqué officiel que le président français accepte d’entamer des discussions avec la Lettonie concernant son adhésion à l’initiative française de dissuasion nucléaire et a « également exprimé sa volonté de renforcer la présence militaire de la France en Lettonie, notamment dans le domaine de la défense aérienne ». « Un tel engagement renforcera non seulement la sécurité de la Lettonie, mais aussi celle de l’ensemble du flanc oriental de l’OTAN », a-t-il ajouté.
Ces négociations parallèles sur des terrains aussi stratégiques que le nucléaire et l’engagement des forces armées françaises à l’étranger interrogent sur les véritables raisons qui ont poussé l’Élysée à une telle extrémité diplomatique. Derrière l’invocation de la « sécurité nationale », on trouve en réalité un dossier qui concerne directement le président français et son entourage, le fameux dossier des « contrats russes » d’Alexandre Benalla, qui n’a pas dévoilé tous ses secrets – au PNF, l’enquête préliminaire est toujours ouverte – et auquel j’ai consacré un long article à l’automne 2025 (l’ancien chargé de mission avait notamment signé alors qu’il était en poste à l’Élysée des contrats avec Iskandar Makhmudov, un autre oligarque russo-ouzbek) :
Multiples ingérences via Bakou ?
À Paris, cet aspect de l’affaire est aujourd’hui à peine évoqué dans la presse. Il est pourtant crucial pour comprendre ce qui oppose aujourd’hui en coulisses la France et l’Azerbaïdjan, et l’instrumentalisation qui peut en être faite par d’autres puissances, et pas uniquement la Russie. L’Azerbaïdjan se trouve sous diverses influences, à commencer par celle de l’administration Trump depuis que le président américain a réussi à « dealer » la paix avec l’Arménie, mais également celle d’Israël qui est devenu ces dernières années l’un des principaux alliés du petit État pétrolier du Caucase, fournissant son armée en armes, assurant sa cybersécurité, et utilisant sa frontière pour des opérations secrètes à l’encontre de l’Iran, pays où la minorité azérie peut être aussi mobilisée.
Mardi, Emmanuel Macron a d’ailleurs déclamé un discours offensif à la tribune de l’ONU à New York, à l’occasion de la 80e session de l’Assemblée Générale de la vénérable institution internationale, se posant en défenseur du droit international (la position traditionnelle de la France pourtant quelque peu délaissée ces derniers temps, critiquant l’action d’Israël à Gaza et en Cisjordanie, et critiquant la diplomatie de Donald Trump. Le président français appelle à cette occasion à « ne rien céder » à « l’esprit de défaite » et « l’abus de pouvoir ».
Signe du malaise de l’exécutif français à l’égard du dossier azerbaïdjanais et de la levée des sanctions à l’encontre des oligarques russes, au lendemain de ce discours, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, prenant part au déplacement à l’ONU, refuse catégoriquement de répondre aux questions des journalistes à ce sujet. « Un deal a été passé et ils ne l’assument pas, d’autant que le coup diplomatique pour la France est énorme contre ce que les azerbaïdjanais ont donné », souligne un initié du dossier azerbaïdjanais.
Ce Français toujours emprisonné
Il se trouve qu’un autre Français aurait en effet dû être relâché à l’issue des tractations à Bruxelles, mais cela n’a pas été le cas. Il s’agit d’Anass Derraz, un cadre de la Saur, la multinationale de l’eau, aujourd’hui emprisonné dans une prison azerbaïdjanaise, accusé de corruption par la justice de ce pays, au même titre qu’Alexandre Benalla. Face aux tractations engagées par la France à Bruxelles, sa famille espérait une grâce présidentielle comme pour Ryan Martin. Mercredi, cette clémence n’est finalement pas intervenue. Cela fait près d’un an et demi que Bakou s’intéresse beaucoup à Alexandre Benalla et à sa proximité avec Emmanuel Macron, multipliant les recherches à ce sujet, et allant jusqu’à faire émettre durant quelques semaines une notice rouge par Interpol à l’encontre de l’ancien chargé de mission de l’Élysée au printemps 2025. Et c’est bien ce dossier Benalla qui empoisonne les relations entre les deux pays, comme je le révélais il y a un peu plus d’un an :
En 2018, Anass Derraz et Alexandre Benalla avaient ainsi signé, en tant que « consultants », un contrat d’un montant de 6 millions de dollars (5,2 millions d’euros) avec Farkhad Akhmedov, oligarque russo-azerbaïdjanais, s’engageant à obtenir la fin de l’immobilisation du yacht du milliardaire placé sous séquestre aux Emirats arabes unis. Leurs efforts n’ayant pas produit le résultat escompté, Farkhad Akhmedov s’est retourné contre eux, obtenant l’arrestation, puis la condamnation, d’Anass Derraz. Ce dernier a été jugé coupable d’avoir accepté un « pot-de-vin », mais le milliardaire, qui le lui a versé, n’a pas été inquiété.
C’est en novembre 2025 qu’Anass Derraz est condamné, suite à un procès fantoche, à 12 ans de prison. Depuis, ses conditions d’incarcération n’ont pas évolué et la cellule diplomatique de l’Élysée donne au compte goute à sa famille des informations sur l’évolution des négociations entre Paris et Bakou à son sujet. Depuis l’été 2025, Derraz est défendu en France par l’avocat François Zimeray. La déception de la famille du Français est d’autant plus grande que d’autres ressortissants étrangers ont été graciés mercredi matin. Selon le décret présidentiel signé par Aliyev, quatre autres étrangers – un Russe, un Pakistanais et deux Turcs – figurent parmi les personnes graciées. Si l’une de mes sources sur le dossier se veut rassurante quant à Anass Derraz : « Côté grâce, c’est prévu en deux temps », m’explique-t-on. Une autre est beaucoup plus pessimiste : « La non libération d’Anass donne l’impression que l’Élysée se satisfait de la situation et n’est pas mécontent de ne pas attirer la lumière sur cet aspect du dossier. Je crains qu’ils aillent jusqu’à le laisser en prison là-bas ».
La guerre hybride menée par l’Azerbaïdjan contre la France a débuté en 2023 en pleine guerre avec l’Arménie, alors soutenue par Paris. Bakou avait mené durant des mois une guerre d’influence ciblant déjà Emmanuel Macron, comme je l’avais relaté dans un premier article de mars 2025 :
Depuis l’automne 2025 pourtant, les relations diplomatiques entre Bakou et Paris semblaient s’être réchauffées. Lors du sommet de la Communauté Politique Européenne (CPE), dont le sujet était l’Ukraine, Aliyev et Macron s’étaient même retrouvés tous sourires devant les caméras. Mais selon une source française en contact avec les autorités azerbaïdjanaises, « rien ne sera réglé avant le départ de Macron ».
Lire aussi sur The Big Picture : EXCLUSIF – Qui a fait disparaître le coffre-fort d’Alexandre Benalla (et comment)
Publié le 13.09.2026 à 21:04
Suez-Veolia, acte 2 : quand les « cathos » se rebiffent face à la « Vénérable des eaux » (2)

C’est l’heure des bilans – mais aussi des justifications et des accusations. Le 7 juin 2021, Jean-Pierre Clamadieu, président d’Engie, le groupe énergétique ancien actionnaire de Suez, est serein face aux députés qui l’interrogent sur la fusion Suez-Veolia dans le cadre de la commission d’enquête relative « à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences ». Il se permet même de profiter de son audition pour régler ses comptes avec l’ancienne direction de Suez.
À cette occasion, il réaffirme avoir formellement prévenu Suez dès 2019 de la volonté d’Engie de vendre ses parts, restant sur la ligne selon laquelle la direction de Suez avait péché par impréparation et avait également refusé de formuler une contre-offre financière. Quelques mois plus tôt, le 29 septembre 2020, toujours au palais Bourbon, il avait affirmé aux députés de la commission des affaires économiques : « Dire “on ne discute pas”, c’est une grave erreur de jugement », pointant du doigt le refus de dialogue de Bertrand Camus, alors directeur général de Suez, avec Veolia.
L’assurance de Clamadieu ne tient pas uniquement à son parcours : diplômé de l’école des Mines et Ingénieur en chef du prestigieux corps des Mines, il devient PDG de Rhodia en 2008, avant de fusionner ce groupe chimique avec le belge Solvay. Elle lui vient aussi de sa proximité avec Emmanuel Macron. Sous la monarchie républicaine française, cela compte d’avoir les faveurs du président de la République. Connaissance commune des deux hommes, Jean-Louis Beffa, ancien président du comité des nominations d’Engie, m’avait d’ailleurs confirmé cette proximité à l’automne 2018. L’ex-grand patron de Saint-Gobain s’étonnait alors du soutien apporté par l’Élysée à Clamadieu lors de sa nomination à la présidence du conseil d’administration de l’Opéra national de Paris, un poste prestigieux et suscitant les convoitises à Paris.
Dans le premier épisode, j’avais raconté comment le projet de fusion Veolia-Suez est une vieille histoire et s’inscrit également dans le mécano industriel des grands groupes énergétiques français (Engie, EDF, Total) :
Aujourd’hui, je vous propose de vous raconter les coulisses du début de l’opération lancée par Veolia, notamment du côté des équipes de Suez…
Vive les vacances !
Publié le 26.08.2026 à 18:27
« L’Argent Magique », mon nouveau livre-enquête sur le capitalisme français
Le 25 septembre prochain paraîtra aux éditions du Seuil mon nouveau livre-enquête intitulé L’Argent Magique. Enquête sur les illusions du capitalisme français. Je vous préviens d’emblée : il s’agit d’un nouveau « pavé », presque aussi imposant que mon avant dernier livre, L’Emprise, publié en janvier 2022. De quoi réjouir, je crois, un certain nombre de mes lecteurs fidèles. C’est aussi l’occasion d’en accueillir d’autres. À travers plus de 530 pages, quinze chapitres organisés en quatre grandes parties – Le temps des prédateurs, le temps des « socialistes », le temps des crises, et le temps des batailles –, je vous propose avec ce long récit de nombreuses enquêtes inédites, portant aussi bien sur Atos que sur les milliardaires Arnault, Niel, Bolloré, les « petits » nouveaux Křetínský et Saadé, ou encore la famille Dassault.
L’effet Trump sur les milliardaires français
Tous ces milliardaires sont propriétaires de médias et comptent peser d’une manière ou d’une autre sur la prochaine élection présidentielle de 2027. Je me penche ainsi sur l’effet Trump, à travers notamment tout un chapitre, cette tentation ultra-libertarienne qui met en cause la démocratie. Je m’intéresse aussi à celui qui dans une interview au New York Times se déclare plus extrême que l’extrême droite, l’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin, ou encore, au banquier d’affaires Matthieu Pigasse qui dit regretter de se trouver bien seul à dénoncer la bascule des milieux d’affaires vers le RN.
Mais au-delà de ces grands noms du monde des affaires à Paris, mon enquête vise d’abord à comprendre les évolutions du capitalisme français depuis quarante ans : où en est la « place économique et financière » de Paris ? Cette simple question, en apparence anodine, m’a été posée il y a maintenant trois ans par l’ancien PDG du Seuil, Hugues Jallon, qui m’a inspiré ce nouveau livre et son fil conducteur : « à quoi ressemble aujourd’hui le monde des affaires à Paris ? Quels sont les nouveaux grands noms de la place ? ». Il y a douze ans à La Découverte, Jallon avait publié l’ouvrage collectif Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours : Le vrai visage du capitalisme français dirigé par les journalistes Benoît Collombat et David Servenay. Mais depuis, les grandes fresques sur le monde économique se font rares, tant le journalisme économique (comme le reste du monde de la presse et des médias) est en souffrance et soumis à la tutelle de plus en plus serrée de milliardaires et d’intérêts divers.
Rattrapé par mon sujet
En tant que journaliste, j’ai moi-même été rattrapé par mon sujet : après le rachat par Rodolphe Saadé de La Tribune à l’été 2023, j’ai été amené à arrêter ma collaboration en prenant ma « clause de cession », puis en février 2025, après un bref retour à Marianne – propriété de Daniel Křetínský – où j’ai participé à la « cellule enquête », j’ai rompu mon CDI en invoquant ma « clause de conscience », suite au débarquement de la direction de la rédaction et à la suppression de cette cellule, par un actionnaire qui ne cesse pourtant de clamer son souci de l’indépendance de la presse.
J’ai accepté de relever le « défi » lancé à l’époque par le Seuil d’enquêter sur ce vaste sujet. De fait, si j’ai écrit ce livre entre avril et juillet cette année, il m’a fallu un peu de temps pour non seulement vous raconter des coulisses inédits, vous présenter la nouvelle cartographie du monde des affaires de Paris, mais aussi vous proposer des décryptages.
Le visage de la finance à Paris
Dans ce livre, je vous offre ainsi une plongée inédite dans ce qu’est devenue la finance aujourd’hui à Paris, en particulier à travers le règne des « gestionnaires d’actifs », souvent américains, et le boom du private equity, ce secteur qui permet à des investisseurs institutionnels, des grandes fortunes, de prendre le contrôle d’entreprises sans passer par le marché boursier classique ou contournant le système bancaire particulièrement réglementé depuis la crise de 2008. Quand on essaye de réglementer le capitalisme, ce dernier trouve toujours une manière de se redéployer, loin des contrôles démocratiques.
Le private equity a largement été boosté durant une quinzaine d’années par les injections d’argent des pouvoirs publics et des banques centrales « dans l’économie ». Je m’intéresse ainsi au rôle de la BPI (Banque Publique d’Investissement) dans le développement de la « French Tech » et du « capital-risque » à la française, mais aussi aux family offices, ces véhicules financiers qui permettent aux grandes familles d’investir discrètement et avec toujours plus d’avantages fiscaux.
J’ai enquêté sur les arrière-boutiques de ces sociétés d’investissement, les fameux « fonds », qui contrairement à ce qu’a prétendu François Hollande lors de sa campagne de 2012, ont bien un « visage ». Cette plongée dans la finance des initiés constitue presque un livre dans le livre. Pour cela, j’ai rencontré tant en on qu’en off des dizaines d’acteurs de ce secteur, désormais en crise et de plus en plus contesté, bien que particulièrement méconnu du grand public (et des médias). Ce secteur financier contrôle aujourd’hui une grande part des entreprises françaises, notamment industrielles, souvent via les fameux LBO, Leveraged Buy-Out (littéralement, achat d’entreprise par effet de levier), des montages financiers qui permettent d’acheter une entreprise en empruntant la majorité de la somme nécessaire, tout en ne mettant qu’une petite part de son propre argent. Cette dette privée, dont quasiment personne ne parle en France, commence pourtant à inquiéter certains économistes aux États-Unis et en Grande-Bretagne, jusqu’au très sérieux Financial Times, mais aussi les instances de régulation de ces pays.
70 témoins clés
Au final, mes différentes enquêtes se sont étirées sur près de trois ans. Ce temps m’a permis d’interviewer près de 70 témoins clés de l’évolution du capitalisme français sur près de quarante ans. J’ai réalisé également de nombreux entretiens off – plus de 200 – avec des interlocuteurs qui ont préféré conserver l’anonymat mais m’ont permis de reconstituer de nombreux épisodes.
Si ce n’est pas un livre historique à proprement parler, je procède dans mon récit à des flashbacks, me permettant de raconter sous un jour nouveau différentes histoires clés du passé, condition souvent essentielle pour éclairer l’actualité la plus récente. Je raconte à partir de témoignages exclusifs la modernisation de la bourse de Paris dans les années 1980 et la libéralisation des banques et de la finance menées en grande partie par les socialistes au pouvoir.
Les plus jeunes ne le savent pas mais une bonne partie des grands milliardaires d’aujourd’hui, presque tous devenus propriétaires de médias, sont nés dans les années 1980, cette Génération Mitterrand à laquelle je consacre également un long chapitre. À l’époque, l’État et la puissance publique les aidait déjà, Bernard Arnault, Vincent Bolloré ou François Pinault, en particulier à travers la banque nationalisée du Crédit Lyonnais, « qui faisait avant l’heure du private equity. C’était un peu la BPI de l’époque », comme me l’assure un financier qui a connu cette époque.
Le règne des rentiers
Quarante ans plus tard, nombre d’acteurs économiques que j’ai interrogés constatent une « attrition de la place ». Paris s’est peut-être ouvert à l’international, mais ressemble, plus encore qu’auparavant, à un petit village. Autant certains grands noms restent actifs – ou s’efforcent de faire perdurer cette image –, autant les nouveaux peinent à décoller. Les milliardaires cherchent avant tout à préserver leur position, et les financiers à défendre les intérêts de la finance. Si les acteurs de l’économie sont passés aux discours sur la « souveraineté industrielle », après la célébration de la start-up nation, qu’en est-il du financement de la « réindustrialisation » ?
À l’heure de la fragmentation de la globalisation, le monde des affaires à Paris peine manifestement à trouver ses marques : « En France, il n’y a plus de capitalistes, seulement des rentiers, critique un entrepreneur dans l’industrie. Les gens fortunés font de l’immobilier, contrôlent des fonds spéculatifs, mais tout cela se fait au détriment de l’industrie et de l’investissement dans l’économie. Alors que les Italiens et les Allemands ont réussi à préserver leur modèle industriel ». Face à l’immensité de la tâche, un constat s’impose : le marché ne peut pas tout.
À lire, la quatrième de couverture de mon livre :
POURQUOI « LA PLACE » DE PARIS A-T-ELLE ÉTÉ DÉPASSÉE PAR WALL STREET ? À QUOI RESSEMBLE LA FINANCE DU PRIVATE EQUITY VENUE CONTESTER LA BOURSE ?
Fruit de trois ans d’enquête, L’Argent magique raconte l’émergence des grandes fortunes du pays et leur prise de contrôle d’une part toujours plus importante de l’économie. Sous le règne des Arnault, Bolloré, Křetínský ou Niel s’active tout un monde de banquiers, financiers et avocats d’affaires, aux pouvoirs discrets et intérêts croisés.
À travers de nombreux entretiens, Marc Endeweld retrace plus de quarante ans de capitalisme français pour dévoiler le visage actuel de la finance. Il décrypte les enjeux de ce nouveau secteur qu’on appelle le private equity : un secret mais puissant milieu d’initiés, cœur de l’hypercapitalisme contemporain.
Derrière les discours célébrant « la société du risque » et la start-up nation, c’est bien l’État et son « argent magique » qui ont nourri les acteurs privés. Dès 1984, le pouvoir socialiste a misé sur le tout-finance. Tout en bénéficiant du soutien de l’État, les milliardaires tâchent aujourd’hui d’en affaiblir les composantes démocratiques, par le contrôle des médias et les interventions directes auprès des dirigeants. Enivrés par le phénomène Trump, certains s’affairent même pour installer l’extrême droite au pouvoir.
Grandes figures, clans familiaux, vieux oligarques et nouveaux venus : une plongée riche en révélations, pour voir au-delà des illusions du capitalisme français.
Marc Endeweld est journaliste d’investigation. Il est notamment l’auteur, au Seuil, de L’Emprise. La France sous influence (2022). Il publie des enquêtes dans sa newsletter « The Big Picture ».
Publié le 20.08.2026 à 16:48
La « Vénérable des eaux », les « cathos », et le big bang de l’énergie (1)
La bataille Suez-Veolia n’est pas l’histoire d’une simple fusion-acquisition. Elle n’est pas non plus l’occasion d’une classique opération capitalistique sur la place financière de Paris. Elle a été aussi – et peut-être surtout – l’occasion d’un affrontement entre réseaux opposés dans les coulisses de la République. Elle fut également le théâtre de multiples chocs d’égos de dirigeants, de grandes ambitions et de petites vengeances. Car ces deux sociétés qui vendent principalement des services aux collectivités locales, ont une longue histoire avec les élus. Mais aussi parce qu’elles ont attiré l’attention de nombreuses figures issues d’un capitalisme d’État, ce capitalisme à la française dans lequel naviguent de nombreux anciens hauts fonctionnaires.
Certains de ces acteurs sont devenus banquiers d’affaires ou se sont retrouvés au plus haut niveau de l’État, d’autres encore ont pu expérimenter les joies du management de multinationales ou bien s’aventurer, grisés, dans l’expérimentation de mécanos financiers, avec des résultats mitigés . Ce dossier un peu particulier, j’ai commencé à le traiter il y a plus de sept ans. On le verra, dès 2017, la société Veolia s’est retrouvée au cœur des réseaux de la Macronie. À l’été 2015, lorsque j’interviewe à plusieurs reprises Emmanuel Macron dans son bureau de Bercy, ce dernier se laisse aller également à quelques confidences sur Isabelle Kocher, alors directrice générale du groupe Engie. Elle ignore encore à ce moment qu’elle sera bientôt l’une des victimes d’un véritable « big bang » de l’énergie concocté en secret par quelques dirigeants, tant responsables économiques que politiques.
Quand on évoque Suez-Veolia, on oublie souvent que cette histoire débute à trois, avec l’énergéticien Engie, issu de la fusion GDF-Suez engagée en 2006 par Dominique de Villepin. Derrière l’eau et les déchets, on trouve en fait la question du marché de l’énergie en France, et son organisation au plus haut niveau de l’État. Or l’énergie – même durant ces années néolibérales de célébration du marché – reste une activité souveraine. C’est une histoire que j’ai déjà évoquée dans mes précédents livres (Le Grand Manipulateur, 2019, et L’Emprise, 2022) puisque Macron s’est intéressé très tôt à l’énergie, tant chez Rothschild, qu’à Bercy puis à l’Élysée : « Emmanuel Macron pense qu’il faut réduire le nombre de champions français de l’énergie, l’histoire vient de loin », m’explique un témoin clé. Mais à l’occasion de mes recherches pour mon prochain ouvrage, L’Argent Magique. Enquête sur les illusions du capitalisme français (publié au Seuil le 25 septembre prochain), j’ai pu assembler encore davantage les morceaux du puzzle. J’ai toutefois considéré qu’entre les grandes fortunes et propriétaires des médias, les clans familiaux, la French Tech, et l’évolution de la place financière de Paris du MATIF au boom du private equity, cœur de mon prochain livre (Très bientôt, je vous en dirai plus sur ce programme déjà dense), cette histoire était trop longue.Elle pourrait être en soi l’objet d’un livre. Je vous propose plutôt de la (re)découvrir à travers une série d’articles inédits sur ma newsletter. Voici donc aujourd’hui le premier acte qui commence il y a tout juste vingt ans.
ACTE 1 : Une privatisation pour sauver Mestrallet
Publié le 10.08.2026 à 00:27
Les vrais mentors d’Emmanuel Macron
Macron fait partie d’un club restreint, celui des présidents de la Vème République ayant réussi le doublé à l’Élysée. L’ambitieux qui célébrait la « disruption » lors de sa campagne de 2017 a préservé sa place élyséenne durant deux mandats comme avant lui De Gaulle, Mitterrand et Chirac. Pourtant après presque dix ans de règne décadent, la presse reste bloquée sur quelques poncifs à son sujet. Cela ne s’explique pas uniquement par une certaine paresse journalistique. Même si celle-ci a permis aux premiers communicants qui ont accompagné Macron, en particulier Ismaël Emelien et Sibeth Ndiaye, de façonner facilement une image de modernité, loin de la réalité de l’homme, de ses réelles opinions et objectifs.
Image et contre-image
Certes, la création du personnage Macron a procédé d’une démarche aux allures de bulldozer (et parfois mensongère). Mais cette image est restée sur la rétine de beaucoup, particulièrement dans les services politiques qui confondent trop souvent journalisme et communication, encore dix ans plus tard. Cette image faisait de Macron le héraut de la modernité, le promoteur et représentant de la start-up nation, entouré de supporters de DSK. Sans oublier la quintessence du libéralisme culturel sauce Obama, un « progressiste ». Dès L’Ambigu Monsieur Macron, j’avais apporté à mes lecteurs beaucoup d’éléments qui permettaient de nuancer fortement ce portrait. Nombreux ont atterri un peu tard, par exemple dans les rangs de l’ancien Parti socialiste. Mais cette « ignorance » était souhaitable, voulue même : tous avaient intérêt à croire à cette image. Et dans ce déni volontaire, ne se trouvaient pas uniquement ses supporters, mais aussi ses ennemis, qui souhaitaient façonner coûte que coûte une « contre-image », faisant d’Emmanuel Macron un satellite, extérieur à la vie politique française, voire, dans les récits nationalistes, étranger à la nation. Dès 2015 et 2016, les éléments de langage sont déjà là : Emmanuel Macron ne pouvait pas être un concurrent sérieux à la présidentielle car ce n’était qu’un banquier de chez Rothschild, ou au mieux un technocrate de Bercy, qui comme tant d’autres, ne pouvait pas comprendre les électeurs.
Dans ces archétypes, il y a parfois du vrai, mais ils échouent presque toujours à expliquer réellement Macron, et surtout, à comprendre la permanence de son pouvoir – malgré la dissolution ratée de juin 2024, qu’il a lui-même initiée. Le coup le plus rude fut ainsi porté par Emmanuel Macron lui-même Pour mieux comprendre Emmanuel Macron, il ne suffit pas de se retourner sur le passé, il faut également dézoomer, considérer la big picture, et surtout écarter ses propres préjugés.
Un récit trompeur
Il est facile de mettre en avant le fait que Jacques Attali ou Alain Minc auraient fait Macron. Rien n’est plus faux. Si l’un ou l’autre ont pu jouer parfois avec cette image, et s’ils ont même parfois pu aider le futur président dans son ascension, ni l’un ni l’autre n’ont réellement donné les clés du pouvoir à Emmanuel Macron, ils n’ont même pas cru en Macron au moment crucial, c’est-à-dire dans les mois précédant 2017. À cette époque, Attali soutenait Valls, et Minc, Juppé. L’un comme l’autre ne croyaient pas à l’aventure présidentielle de Macron. Tout au long de ses deux mandats, le président ne s’est pas privé de le leur rappeler, même s’il a toujours veillé à apporter le minimum d’égard présidentiel requis à ces deux personnages influents de la République.
Utiliser ce récit – Attali et Minc ont fait Macron – permet une charge critique facile (et à l’occasion nauséabonde). Mais elle occulte surtout largement les soutiens dont a bénéficié Macron dans sa conquête de l’État. Et ces soutiens, aujourd’hui, peuvent se réjouir de ce récit qui leur permet de garder dans l’ombre leur responsabilité dans une aventure qui s’achève dans l’échec. Dans cette Vème République à bout de souffle, il ne suffit pas de gagner son ticket pour l’Élysée, il s’agit aussi de gouverner, et longtemps.
Dans l’entourage du chef de l’État, trois vrais mentors – en plus de Brigitte – ont joué un rôle bien plus important. Ils ont donné les clés de l’État à Macron. Notamment en lui donnant les clés de près d’un demi-siècle d’histoire politique (souvent souterraine) entre la IVème et la Vème République. Ces trois-là ont tous la caractéristique d’avoir connu de très près les coulisses de la Vème République, ceux dont on ne parle que rarement. Qu’on le veuille ou non, Macron est une pure production du système politique français. Son succès peut bien être le résultat de l’essoufflement voire de l’implosion du régime de la Vème République, Macron a grandi dans ses coulisses. S’il n’a pas eu besoin de cumuler les mandats avant de ravir la présidence, c’est parce qu’il a côtoyé des personnages clés au sein des réseaux politiques, de droite comme de gauche – tant institutionnels, régaliens, et financiers – qui lui ont permis de contourner les partis. Tout cela conjugué aux nouveaux outils de mobilisation offerts par le numérique, en particulier les réseaux sociaux, par lesquels il a pu s’adresser directement aux Français, dans la plus pure tradition de la Vème République – un homme rencontrant le peuple –, tout en bénéficiant d’analyses très précises sur chaque cible électorale grâce aux logiciels analysant le comportement des internautes.
Les secrets de la Contrescarpe
Publié le 31.07.2026 à 11:05
IA et conflit d’intérêt : pourquoi Cédric O a perdu en justice

Cédric O, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron et l’ancien ministre chargé du numérique, n’a pas manqué de raisons d’être comblé ces dernières années. Cet ex-DSK boy, passé par HEC, fait partie des cofondateurs de Mistral AI – dans laquelle il investit 176,10 euros au départ, via son cabinet Nopeunteo quelques mois seulement après son départ du gouvernement en 2022. Aujourd’hui, ses parts dans Mistral sont valorisées plusieurs dizaines de millions d’euros. En septembre 2023, cet ardent partisan de la dérégulation de l’intelligence artificielle auprès des pouvoirs publics français et de Bruxelles est nommé « expert » au « comité de l’intelligence artificielle » lancé par la Première ministre Elisabeth Borne. Il y siège comme « autorité qualifiée », sans que sa participation à l’entreprise Mistral AI ne soit mentionnée.
Ce mélange des genres suscite de nombreuses critiques, notamment dans la presse, dont celles très explicites de Bertrand Burgalat, président du Syndicat national de l’industrie phonographique, au point que Cédric O décide d’assigner en justice ce dernier qui l’a notamment accusé sur l’antenne de BFM Business en mars 2024 de « prise illégale d’intérêt » [à 4 minutes 28 dans la vidéo disponible plus loin] : « on est quand même dans quelque chose qui relève du pénal », avait ajouté le producteur et président du SNEP. Portant plainte pour diffamation, l’ex-ministre lui réclame alors 50 000 euros en réparation de son préjudice moral… Lors de l’audience, Cédric O a expliqué que Burgalat l’avait personnellement attaqué et mis en cause sa probité parce qu’il ne partageait pas ses idées, ce qui était contraire à sa propre conception du débat…








