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 Marc Endeweld

Journalist in Paris. In 2022, I published two books : "L'Emprise" et « Guerres cachées » (Éditions Seuil). @endeweld@piaille.fr

The Big Picture

Publié le 28.01.2026 à 18:02

EXCLUSIF – Qui a fait disparaître le coffre-fort d’Alexandre Benalla (et comment)

Selon l’enquête policière, le coffre d’Alexandre Benalla qui a disparu peu de temps avant la perquisition à son domicile est ce modèle FP-HSB105 (50 cm de haut).

Cela reste l’un des principaux mystères de l’affaire Benalla : la disparition dans des circonstances rocambolesques du coffre-fort personnel de l’ancien chargé de mission de l’Élysée quelques temps avant une perquisition des policiers à son domicile. On est le 20 juillet 2018, à 20h10, les policiers de la BRDP (Brigade de la Répression de la Délinquance à la Personne) montent au premier étage d’une résidence non loin des bords de Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), banlieue bourgeoise de l’Ouest parisien. Ils sont accompagnés d’Alexandre Benalla qu’ils ont mis en garde-à-vue depuis le matin. Mais ce dernier n’a pas les clés de son appartement et refuse d’aider les enquêteurs pour entrer en relation avec sa femme. Sur place, ces derniers sont incapables de trouver un bélier suffisamment puissant pour enfoncer la porte (celle-ci serait équipée d’un dispositif de sécurité particulier), et ne jugent pas utile d’attendre un serrurier. Après 45 minutes d’attente, ils reçoivent l’ordre de poser des scellés sur la porte et de revenir le lendemain matin.

Quand ils entrent enfin dans l’appartement, le coffre-fort n’y est pas. Aux enquêteurs qui l’interrogent, Benalla évoque une armoire forte qui « a dû être emmenée dans un lieu sûr par une personne, mais ce n’est pas moi qui me suis occupé de cela »1. Il justifie ce déplacement pour des raisons de sécurité, ce coffre renfermant, selon lui, des armes qu’il détient légalement mais qu’il ne souhaite pas laisser à son domicile alors « assiégé » par des journalistes. Deux jours plus tôt, Le Monde a révélé que celui qui est en poste à l’Élysée avait molesté un couple de manifestants le 1er mai sur la place de la Contrescarpe dans le 5ème arrondissement de Paris.

Pour ces faits – violences volontaires en réunion et immixtion dans la fonction de policier – mais aussi pour avoir frauduleusement usé de ses passeports diplomatiques après son licenciement de l’Élysée, et porté illégalement une arme en 2017, Alexandre Benalla sera condamné en appel à trois ans d’emprisonnement dont un an ferme sous bracelet électronique2.

Panique à l’Élysée et exfiltration de la famille

En attendant, suite à la publication de l’article du Monde, la panique gagne l’Élysée. En étudiant les « fadettes » des différents conseillers au palais, les policiers s’aperçoivent que dans la nuit du 18 au 19 juillet 2018, le conseiller com’ Ismaël Emelien est le principal interlocuteur d’Alexandre Benalla. Dans la même nuit, Benalla échange aussi énormément avec Ludovic Chaker, chargé de mission auprès du chef d’état-major particulier du président et « responsable des opérations » au cours de la campagne présidentielle.

Pour Alexandre Benalla, la tension monte d’un cran le lendemain : « Le 19 juillet, ma femme m’a appelé pour me dire qu’il y avait plein de journalistes devant la maison et dans le couloir qui mène à mon domicile », déclare-t-il lors de son interrogatoire de première comparution, avant de préciser avoir « demandé à un ami d’aller chercher [sa] femme et de récupérer tout ce qui pouvait être volé, des objets de valeur et notamment les armes ». Cet ami, c’est précisément Ludovic Chaker3, comme je l’avais dévoilé dès avril 2019 dans Le Grand Manipulateur. Le conseiller élyséen finira par le reconnaître devant les policiers de la brigade criminelle. Par contre, face aux mêmes policiers, il nie avoir déménagé le coffre et même l’avoir seulement aperçu lors de son déplacement au domicile d’Alexandre Benalla.

Ce 19 juillet, Chaker va mettre à l’abri des journalistes la compagne d’alors de Benalla, Myriam B., et leur bébé, dans un appartement de la chic avenue Foch, dans le 16e arrondissement, appartenant à une discrète femme d’affaires, Pascale Jeannin-Perez, qui fréquente de nombreux responsables politiques, tant Dominique de Villepin que Gabriel Attal ou Stéphane Séjourné. Vivant principalement entre Genève, Londres et Dubaï, Jeannin-Perez travaille comme intermédiaire pour des sociétés en Afrique et dans le Golfe, après avoir longtemps été une cadre dirigeante du groupe Derichebourg, spécialisé dans la collecte des déchets.

Bien en amont de la campagne de 2017, cette proche d’Alexandre Djouhri a également su devenir une amie du couple Macron. Le 14 juillet, quatre jours avant l’article du Monde sur Benalla, Pascale Jeannin-Perez se trouve à l’Élysée en compagnie de son ami Tom Cruise, alors en visite à Paris. Ce jour de fête nationale, ces deux-là ont droit à une visite privée du palais aux côtés du président Macron, de son épouse Brigitte et d’Alexandre Benalla. Quelques jours plus tard, la femme d’affaires explique au Monde avoir aidé le couple Benalla par « humanité » et dément formellement à Libération tout lien avec le coffre-fort : « J’ai accepté d’organiser le logement de la compagne de M. Benalla et de leur bébé en juillet pour environ huit jours. Mais je n’ai jamais été impliquée ou informée du mystère du soi-disant coffre. »

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Le « contenu imaginaire » du coffre et un non-lieu

Il faudra sept mois pour que la justice ouvre une enquête sous le chef d’entrave à la manifestation de la vérité, confiée à la brigade criminelle de Paris. Puis, le 5 novembre 2019, une information judiciaire (avec la nomination d’une juge d’instruction) est ouverte du chef de soustraction de document ou objet concernant un crime ou un délit en vue de faire obstacle à la manifestation de la vérité. Cette instruction n’aboutira jamais. Le 27 juin 2024, une ordonnance de non-lieu est rendue par la magistrate instructrice qui s’est rangée derrière les réquisitions du ministère public. « Le contenu des coffres déplacés du domicile d’Alexandre Benalla susceptibles de contenir des éléments de preuve dans le cadre des enquêtes ouvertes à son encontre n’a pu être établi avec certitude », estime le parquet de Paris. Pour l’avocate de Benalla, Me Jacqueline Laffont, « Il était (…) absurde de poursuivre Alexandre Benalla pour le contenu imaginaire d’un coffre ».

Les investigations policières ont pourtant amené les enquêteurs à rassembler de nombreux éléments, notamment dans le déroulé des événements (en formalisant une chronologie très précise). Les multiples auditions de témoins, mais aussi les bornages systématiques des téléphones des différents protagonistes ont permis aux policiers de recouper les versions des uns et des autres, et de mieux comprendre comment et dans quels lieux a pu être déplacé le coffre-fort d’Alexandre Benalla durant plus de trois mois. L’enquête a pu également infirmer certains faits publiés dans la presse tout en en confirmant d’autres. Le rôle des uns et des autres est précisé. L’un d’eux, déjà cité comme faisant partie de l’entourage de Benalla, apparaît pour la première fois dans ce volet de l’affaire concernant le coffre-fort.

Tous ces éléments sont consignés dans un compte-rendu judiciaire de l’enquête que j’ai pu consulter. J’en publie ici de nombreux détails en exclusivité, et dévoile l’énergie et les moyens qu’il a fallu pour déplacer un coffre-fort au « contenu imaginaire ».

Un coffre de 50 cm de hauteur et de 18 kilos

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Publié le 22.01.2026 à 17:56

Les « amis » Américains espionnent la France et cela ne dérange pas grand monde...

Durant la période des fêtes de Noël, les hebdos ont l’habitude de faire des numéros double. Et pour le passage à la nouvelle année, L’Express a décidé de consacrer son numéro spécial à la place de l’espionnage dans une capitale comme Paris. Cela fait déjà plusieurs mois que l’hebdo multiplie les articles sur les questions de renseignement, multipliant les anecdotes historiques et les coulisses autour des barbouzes, sans forcément dévoiler les derniers enjeux ou les secrets les plus frais. À la faveur d’un éventuel scoop, il ne faudrait quand même pas faire sauter la République… Ce sujet de l’espionnage semble en tout cas un bon filon éditorial alors que le monde entier a basculé dans une guerre mondiale du renseignement, comme je l’avais souligné dans mon livre L’Emprise, publié en janvier 2022.

Dans cette mise en scène de cette politique de l’ombre et de la diplomatie parallèle, le 20 heures de France 2 a osé consacré un reportage au discret Paul Soler, conseiller spécial à l’Élysée sur la Libye, véritable couteau suisse pour le président Macron, dont j’ai souvent parlé dans mes précédentes enquêtes (tant dans mes livres que plus récemment dans un dossier explosif concernant Benalla et l’Azerbaïdjan).

Rare photo dévoilée par France 2 de Paul Soler quand il était militaire et multipliait les opérations spéciales sur le terrain, notamment en Libye.

Étrange moment où même les conversations privées entre deux présidents sont dévoilées par l’un d’entre eux. Depuis quelques jours, Donald Trump ne se prive de rendre public régulièrement ses échanges avec Emmanuel Macron, tant des messages sur Signal que des conversations au téléphone, comme lors de son récent discours fleuve à Davos. Pourtant, aucune récrimination du côté de l’Élysée. Guère étonnant : la France a pris l’habitude ces dernières années de se coucher face à l’Oncle Sam et sa propension à tout espionner, y compris ses « alliés ».

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DGSE et NSA collaborent

C’est ainsi que L’Express dans son dossier de Noël a consacré un article sur l’espionnage américain de l’Élysée : « Espionnage américain : ce que la France savait… et a laissé faire ». En 2013, via les archives d’Edward Snowden, l’analyste américain qui a dénoncé l’espionnage systématique réalisé par la puissante NSA (National Security Agency), l’agence chargée des captations électroniques, on apprend ainsi qu’une station d’écoute a été installée sur le toit de l’ambassade américaine, avenue Gabriel, dans le 8e arrondissement, à deux pas de l’Élysée. Deux ans plus tard, Wikileaks publient plusieurs câbles diplomatiques américains qui démontrent que les États-Unis ont mis sur écoute trois présidents français – Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, et François Holande – entre 2006 et 2012. La France de François Hollande condamne du bout des lèvres. De même, l’exécutif français à cette époque évite aussi de répondre à la demande d’asile d’Edward Snowden.

Dans cet article de L’Express, on apprend qu’un peu plus tôt, un vague projet d’accord de non espionnage entre Paris et Washington avait été mollement discuté. Bien sûr, cette curiosité diplomatique n’a jamais abouti. La journaliste explique aussi : « Au début des années 2010, les deux pays évoquent la possibilité de faire entrer Paris dans les Five Eyes.». Five Eyes est l’alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis sur la collecte de renseignements électro-magnétiques. Là encore, les discussions n’ont jamais été très sérieuses, même si le patron du renseignement technique de la DGSE de l’époque, Bernard Barbier, avait caressé l’espoir d’une telle perspective, avant de tomber de haut en découvrant l’ampleur de l’espionnage américain contre des intérêts français.

Il est vrai pourtant que la DGSE collabore avec la NSA et l’aide dans son espionnage mondial. Cela se sait peu, mais la France est un pays stratégique pour le fonctionnement de l’Internet. Comme carrefour géographique, l’Hexagone est le lieu de jonction de très nombreux câbles sous-marins en contact avec les États-Unis, l’Afrique, l’Asie et le reste de l’Europe. Cette dépendance réciproque explique pourquoi la France n’a jamais exprimé très fortement son mécontentement face aux Américains, comme je l’avais expliqué dans un chapitre de L’Emprise dont je publie aujourd’hui un très large extrait (c’est aussi dans ce chapitre que j’évoque longuement l’affaire de l’espionnage de l’Élysée avec de nombreux détails exclusifs) :

Nos “amis” Américains - Agents doubles

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Publié le 13.01.2026 à 18:27

La DZ Mafia s’étend en France et montre « une volonté d’affaiblir l’État »

Le 9 octobre 2024, des individus se présentant comme membres de la DZ Mafia se mettent en scène avec une déclaration diffusée sur X, “rappelant les méthodes du Front de libération nationale corse (FLNC)”.

Quelques jours après la visite d’Emmanuel Macron à Marseille, j’ai pris connaissance d’un rapport édifiant de trente-cinq pages sur « les influences nationales du crime organisé marseillais », rédigé à l’origine le 21 juillet 2025 par le SIRASCO (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée), qui dépend de la direction nationale de la Police Judiciaire (PJ).

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Rapportant de nombreux faits sur le trafic de stupéfiants en France, ce rapport multiplie les conclusions alarmantes sur l’infiltration de la DZ Mafia sur l’ensemble du territoire français, et fait nouveau, lance l’alerte sur les pressions exercées par ce groupe criminel à l’encontre des institutions de l’État, qu’elles soient policières et judiciaires, via des actes de corruption, mêlant chantages et menaces. Si la DZ est qualifiée par les policiers de « cartel » plutôt que de mafia, le rapport s’inquiète des conséquences à plus long terme de cette stratégie d’emprise sur l’intégrité de l’État et de son autorité. Ce rapport fait suite à une première note confidentielle de quatre pages dont Le Parisien avait dévoilé quelques éléments au printemps 2025. Voici, en exclusivité, le détail de ce nouveau rapport.

« Un niveau de menace actuel parmi les plus élevés »

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Publié le 10.01.2026 à 19:40

Novasco, Atos : l'État plutôt complice qu'otage

C’était l’un des derniers fleurons de la sidérurgie française. Ascométal n’est plus. Spécialisé dans la production d’acier haut de gamme notamment pour l’automobile, le groupe – rebaptisé Novasco par son dernier repreneur – n’a pas survécu à son quatrième redressement judiciaire en onze ans. Seul le site de Leffrinckoucke dans le Nord, près de Dunkerque, sera repris par un collectif d’industriels mené par une PME ardennaise Métal Blanc. 144 postes devraient être conservés. Tous les autres sites devront fermer. Au final, c’est 549 salariés qui se retrouveront sur le carreau.

L’affaire constitue un énorme échec pour l’État. En juin 2024, le repreneur, Greybull Capital, fonds d’investissement britannique, s’était engagé à investir 90 millions d’euros si les pouvoirs publics en mettaient 85. L’État s’est acquitté de sa promesse. À l’inverse, Greybull n’a posé sur la table que 1,5 million. L’humiliation pour les pouvoirs publics. Aujourd’hui, le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, ne peut que se contenter de « saisir les tribunaux afin de mettre en cause la responsabilité de Greybull », qu’il qualifie de « voyou », en ajoutant : « L’impunité pour les fonds d’investissement, c’est terminé. Greybull doit aux salariés, aux habitants d’Hagondange et à tout ce territoire 88,5 millions d’euros. » Cette indignation vaine ne peut dissimuler l’impuissance criante.

Détournement de l’État au profit d’intérêts privés

Mais l’impuissance est la conséquence de l’(in)action de l’État. Dans ce dossier Ascométal/Novasco, cela fait plus de dix ans que l’État soutient chaque repreneur sans suivi coercitif. Résultat : 205 millions d’euros injectés à fonds perdu. Le premier, Frank Supplisson [ancien conseiller de Nicolas Sarkozy désormais condamné par la justice], a eu droit, en 2014, à 35 millions d’euros par le biais du Fonds de développement économique et social. Et à 3 millions d’euros de la région Lorraine. Le second, Swiss Steel, qui a repris le groupe en 2018, a bénéficié au moment de la pandémie de Covid-19 de 90 millions d’euros de prêt garanti par l’État.

Au final : une casse sociale et stratégique : trois sites sur quatre liquidés, un savoir-faire d’aciérie spéciale perdu, l’approvisionnement remplacé demain par des importations chinoises.

La logique se répète. Pour un semblant de paix sociale éphémère, l’État donne les clés, y compris financièrement, à des fonds vautours, plutôt que d’assumer une politique industrielle cohérente et coordonnée, mais qui impliquerait un engagement plus profond dans les décisions économiques des entreprises à redresser, tant comme actionnaire que donneur d’ordre. Cet asservissement délibéré est au cœur des conceptions néolibérales : un détournement des missions de l’État au profit d’intérêts privés à court terme.

Dans ces dossiers, si l’État continue « d’arroser », c’est pour gagner du temps, pas pour prendre la responsabilité de choix industriels, qui contreviendraient à la doxa de Bercy de la défaite annoncée et du désengagement au profit du seul marché. À l’heure où les chocs géopolitiques se multiplient, cette stratégie d’impuissance ne peut être qu’une impasse. D’autant que les États-Unis de Trump ou la Chine n’ont guère de pudeur à intervenir directement et massivement dans l’économie sur les secteurs stratégiques.

Un acteur industriel commente : « Avec NovAsco, l’État a payé 205 millions d’euros en dix ans pour maintenir artificiellement en vie un sidérurgiste, avant d’accepter sa liquidation et de découvrir, trop tard, qu’il avait “fait confiance à un fonds voyou”. Avec Atos, l’État est en train de refaire la même chose, mais à une échelle systémique : en validant un Plan de Sauvegarde Accélérée (PSA) qui a transféré le contrôle à six fonds vautours anglo-saxons, sans new money ; en mettant sur la table environ 550 millions d’euros pour reprendre l’activité de supercalculateurs Bull/HPC dans des conditions non viables industriellement, validant de facto le plan des créanciers.»

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Une activité supercalculateurs non viable

En ce premier trimestre 2026, l’État doit en effet finaliser le rachat des activités stratégiques d’Atos comme il s’y était engagé l’année dernière. Si la sauvegarde dans le giron national de l’activité supercalculateurs est une manière de préserver in extremis l’autonomie de la dissuasion nucléaire française (car la Direction des Applications Militaires, qui gère la dissuasion, s’équipe depuis une vingtaine d’années en supercalculateurs Bull pour tester ses armes), sur le plan économique, rien n’est réglé.

Car l’activité supercalculateurs n’est pas viable économiquement de manière isolée. Ces grands contrats de très long terme signés avec quelques institutions ou quelques grandes entreprises ne permettent à eux-seuls d’assurer une profitabilité suffisante. Et ce n’est pas la seule difficulté : « Même si j’ai alerté sur l’avenir de cette activité supercalculateurs et poussé à sa reprise par l’État, dans l’avenir, la prise de contrôle direct de cette seule activité pourrait empêcher de remporter des marchés avec des États étrangers », remarque un ancien haut cadre d’Atos. Autrement dit : les britanniques, qui, par le passé, ont contracté avec Atos via l’AWE (Atomic Weapons Establishment, l’équivalent de la DAM), souhaitent-ils que leurs supercalculateurs mobilisés pour leur dissuasion se retrouvent sous contrôle direct de l’État français ?

Même son de cloche du côté d’un initié du dossier qui, lui aussi, s’est mobilisé ces derniers mois sur la sauvegarde d’Atos et de ses activités stratégiques : « Certes, on a évité une énorme catastrophe sur les activités les plus sensibles. Mais le problème n’est pas résolu : il n’y a pas de financement, pas de soutien du ministère des Armées qui préfère commander un calculateur aux États-Unis, et il n’y a toujours pas de coordinateur du sujet au niveau ministériel. C’est le statu quo sans volonté de modernisation.»

Pompe à cash pour des montages fragiles

Sur le front économique, malgré les différences de secteurs, il y a davantage de similitudes qu’on pourrait croire entre le dossier Ascométal et Atos. Dans les deux cas, l’État choisit de facto les repreneurs, signe les chèques, ferme les yeux sur leurs réels mobiles (des spéculateurs à courte vue), et n’a exigé ni garanties sérieuses, ni clauses de restitution, ni contrôle effectif.

De fait, comme le critique un spécialiste des reprises industrielles, « l’État accepte de fonctionner comme pompe à cash pour des montages fragiles. On préfère naturaliser le désastre : la sidérurgie serait condamnée, les marges s’effondreraient forcément, la mondialisation l’imposerait. Dès lors, le débat ne porte plus sur les décisions, mais sur la manière “d’accompagner la fin”. Or, l’État n’est pas un guichet. Il devrait être le garant de la continuité stratégique. Son intervention devrait donc être conditionnelle et finalisée.»

De fait, depuis trois ans déjà les alertes s’enchaînent sur la situation du groupe Atos, sans inflexion du cap, notamment de l’État. En décembre 2024, un plan de sauvegarde accélérée (PSA) est homologué par le Tribunal de Commerce de Paris avec l’aval du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) et de l’APE (Agence des participations de l'État). Ce PSA reçoit donc une caution étatique. Sur le papier, il doit assainir la dette, favoriser le refinancement du groupe, et créer les conditions de son redressement. Dans les faits, il a permis un changement de contrôle de fait – non prévu dans le cadre du PSA –, par le transfert d’environ 80 % du capital à six fonds créanciers anglo-américains via un mécanisme de conversion de dette. Tout cela sans injection d’argent frais (« new money »), sans débat actionnarial réel, sans aucun plan industriel détaillé et public, et sans soutiens bancaires classiques.

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Les leviers tenus par les fonds vautours

Au final, le capital et les leviers de gouvernance sont intégralement tenus par des fonds vautours, absents des conseils d’administration. Ils ont donc les leviers de pouvoir sans les responsabilités. Comme attendu, la direction d’Atos n’arrive pas à respecter ses engagements économiques pris dans le cadre du PSA. Dès mai 2025, le management présente « Genesis ».

Ce nouveau « plan » interne à l’entreprise entérine – sans réaction des organes de la procédure précédemment initiée – l’échec des hypothèses du PSA (qui tablait sur une remontée du chiffre d’affaires et une amélioration de la MOP, marge opérationnelle…) ; organise des cessions d’actifs, notamment la vente du pôle supercalculateurs (HPC/BullSequana) à l’APE ; prévoit enfin 2 500 suppressions d’emplois en France dès 2025, et jusqu’à 25 000 suppressions dans le monde d’ici 2026, soit près de 30 % des effectifs. Aucun axe structurant de reconquête n’y apparaît : pas de stratégie offensive sur le cloud, pas de repositionnement sur l’IA (Intelligence Artificielle), pas de plan de reconquête commerciale. À la presse, ce plan est pourtant présenté comme une solution de redressement de l’entreprise.

Les indicateurs virent au rouge écarlate

Rien n’est plus faux, et on va très vite s’en apercevoir. Dès l’été et l’automne 2025, les indicateurs virent au rouge écarlate. aucun d’entre-eux ne confirme un redressement : le cours de bourse ne remonte pas suffisamment, il végète à un niveau résiduel, sans rapport avec les valorisations de 2020 ; les prévisions de chiffre d’affaires 2025 sont une nouvelle fois revues à la baisse de plus de 700 M€ ; la marge opérationnelle visée tourne autour de 3 %, là où elle dépassait 6 % il y a quelques années ; surtout, le book-to-bill1 s’affaisse autour de 66 %, révélant l’assèchement du pipe de commandes ; le PSE (Plan de Sauvegarde l’Emploi) est retoqué par l’auditeur social pour ses ciblages ad hominem et ses catégories artificielles (ce PSE est contesté par la CGT) ; l’omerta sur le cash persiste : les communications financières de l’entreprise sont « nettes de » – grâce notamment à l’affacturage, cette opération qui permet à une entreprise de céder ses créances clients (factures) à un organisme spécialisé pour obtenir un financement immédiat, améliorant sa trésorerie, ou grâce aussi aux effets de change entre les différents pays où Atos est présent –, sans vue claire au final de la trésorerie disponible ni du BFR (Besoin de fonds de roulement2).

Tableau issu de la communication financière du groupe pour le 3e trimestre (octobre 2025), disponible ici en PDF.

Le tableau est donc celui d’une entreprise en déliquescence accélérée, pas d’un groupe en voie de stabilisation. Pour maintenir financièrement à flot le bateau Atos, la direction joue en fait sur les coûts, et non sur l’activité qui se retrouve en forte baisse. Lors de la communication financière du groupe sur le troisième trimestre 2025, la baisse du chiffre d’affaires est particulièrement marquée sur les marchés de l’Amérique du Nord (– 28,8 % sur un an) et du Royaume-Uni/Irlande (– 30,5 %). C’est une chute significative, car la plupart des contrats d’Atos sont des contrats de long terme auprès d’entreprises dans lesquelles le groupe informatique envoie des équipes d’informaticiens détachés. Il est donc très rare qu’Atos soit confronté à des fortes variations de ce genre. « C’est simple, c’est du jamais vu ! », s’exclame l’ancien haut cadre que j’ai interrogé.

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Une communication très personnelle

Pour contourner ces chiffres et ces faits, les communicants d’Atos donnent dans la méthode Coué, comme lorsqu’ils doivent justifier cette baisse soudaine du chiffre d’affaires pour l’Amérique du Nord dans le dernier rapport financier : « Cette baisse s’explique principalement par les sorties de contrats intervenues en 2024 et par une nette réduction de périmètre de certains clients existants. L’activité ne bénéficie pas encore de l’amélioration de la dynamique commerciale, même si des signes de reprise sont perceptibles, avec une hausse des prises de commandes d’une année sur l’autre ».

Cette méthode, on la retrouve dans la communication très personnelle de Philippe Salle, devenu PDG d’Atos en février 2025. Depuis bientôt un an, ce financier spécialiste du marché de l’immobilier, multiplie les interventions dans les médias, grâce auxquels il peut diffuser ses formules chocs et autres récits sous Prozac. « J’adore les missions impossibles », déclare ainsi Salle en mai 2025 sur le plateau de BFM Business. Le même mois, il déclare à L’Usine Nouvelle : « Il est possible de refaire confiance à Atos ». En septembre, le même explique aux Échos : « L’instabilité n’est pas un obstacle, c’est un élan ». Et quelques temps plus tard, Salle donne une interview à Capital ou décroche un portrait complaisant dans L’Express : « Philippe Salle, le dernier pari pour sauver le fleuron français du numérique ». Toute occasion est bonne à prendre pour claironner qu’Atos est sur la voie du « redressement ». Cette saturation médiatique a un objectif : faire gonfler coûte que coûte le cours de bourse, indépendamment des résultats économiques de l’entreprise. Résultat, en décembre, Challenges va jusqu’à expliquer qu’« après cinq années d’effondrement quasi continu, Atos donne enfin le sentiment de reprendre pied. En Bourse, le titre a bondi d’environ 40 % en six mois ».

Près d’un quart de salariés en moins

On l’a vu pourtant, le récit enjôleur d’un « redressement Salle » s’épuise au contact des chiffres. On ne redresse pas un groupe en vendant ses organes et en creusant le déficit de commandes. Le rapport du cabinet Syncéa, réalisé pour le comité social et économique d’Atos France, n’est pas dupe de l’activisme apparent de Philippe Salle : « la restructuration financière a permis d’éviter une crise de liquidité immédiate, mais elle ne constitue en aucun cas une solution pérenne aux fragilités structurelles du groupe. »

Pour en arriver là, Atos a largement taillé dans ses effectifs. Près d’un quart des salariés ont quitté le groupe, avec en perspective, une organisation transformée largement « offshore », avec 60 % des effectifs localisés dans des pays à bas coûts à l’horizon 2028. Le rapport Syncéa pointe ainsi une fragilité persistante de l’activité commerciale affaiblie par les restructurations successives. Pire, il souligne un retard pris par le groupe sur les nouveaux marchés : « Le développement de l’IA apparaît à ce stade davantage comme un axe stratégique de repositionnement que comme un relais de croissance immédiatement identifiable. »

Cette analyse est partagée par de nombreux spécialistes dans le numérique, comme l’un d’eux m’en fait part : « Techniquement, c’est une catastrophe absolue. Le modèle économique va être bousculé avec l’IA. Atos est toujours en retard. Le groupe n’a aucune agilité. Même s’il y a un savoir-faire ». Même constat pessimiste du côté de Marc Prily, le blogueur qui écrit sur Atos depuis des années, à qui l’entreprise réclame 1 million d’euros pour diffamation : « Atos se fissure de partout », écrit-il dans l’un de ses derniers billets. Et Prily de constater les nombreux départs du groupe dans le haut management, notamment ceux de Clay Van Doren, présenté comme étant le numéro 2 du groupe, mais aussi de Nick De La Vega, le directeur commercial, ou d’Alexa Van Den Bempt, responsable des partenariats globaux.

Promotion immobilière ou plan souverain ?

« Salle, c’est en fait un promoteur immobilier. Il essaye de rationaliser. Atos n’est plus qu’une affaire financière. Les dirigeants ne font que de la finance, ils n’ont aucune vision longue d’Atos », cingle un chef d’entreprise qui s’est intéressé au groupe il y a quelques mois.

Au final, dans toute cette histoire Atos comme dans le cas Ascométal, l’État a offert une liquidité à des fonds qui ont pris le contrôle sans mettre de capital propre, et paie encore pour récupérer ce qu’il aurait dû préserver en amont. Dans ce contexte, il devient difficile de présenter l’État comme une victime ou un otage qui « subit » le plan de fonds vautours. Car l’État est de fait leur co-financeur et leur co-garant.

Reste-t-il le temps de faire autrement ? L’État pourrait-il encore décider de troquer ce PSA mort-né pour un plan souverain d’ampleur ? Malheureusement, la situation politique sert de prétexte pour empêcher toute alternative.

Atos n’est pourtant pas une entreprise en ingénierie informatique comme une autre. De par son histoire, le groupe se trouve au cœur des enjeux souverains de la France : supercalculateurs utilisés pour la recherche, l’énergie, le climat, parfois la dissuasion. Cybersécurité et systèmes critiques pour des ministères régaliens, des opérateurs d’importance vitale et des infrastructures sensibles. On retrouve aussi Atos dans le nucléaire, le ferroviaire, le spatial, la santé, la défense. Et l’État ne peut plus faire l’impasse : une solution souveraine doit être proposée et vite dans le numérique, tant sur le cloud, le calcul intensif, que l’IA… Sans ça, toute souveraineté (y compris européenne) sera mission impossible face aux États-Unis et à la Chine.

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À relire :

Atos : « la bombe », le banquier et la justice, The Big Picture, 12 juin 2025.

« Qui veut la peau du groupe ? » : Atos, une liquidation qui ne dit pas son nom, Marianne, 30 janvier 2025.

Le géant informatique Atos bientôt liquidé aux frais de la princesse ? Marianne, 25 mai 2024.

Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs, The Big Picture, 26 septembre 2023.

Atos / Eviden, les doutes de « la place de Paris », The Big Picture, 2 août 2023.

Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? The Big Picture, 31 juillet 2023.

Le fiasco du projet de découpage d’Atos, The Big Picture, 15 avril 2023.

À écouter :

Atos, comment échouer dans un domaine à succès, France Culture, 7 mai 2023.

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Le Book-to-bill désigne un ratio couramment utilisé dans le secteur industriel, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs et de la haute technologie. Le ratio book-to-bill correspond au rapport entre les nouvelles commandes signées par l’entreprise (Bookings) et les facturations enregistrées au cours d’une période donnée (Billings), indiquant la dynamique commerciale. Un ratio > 1 signifie plus de commandes que de ventes (expansion), < 1 l'inverse (ralentissement), et peut correspondre à un risque d'épuisement du carnet de commandes.

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En finance, le BFR est l'argent nécessaire pour financer le cycle d'exploitation (stocks, créances clients) avant que les ventes ne rapportent. Autrement dit, le BFR est la mesure des ressources financières qu'une entreprise doit mettre en œuvre pour couvrir le besoin financier résultant des décalages des flux de trésorerie correspondant aux décaissements (dépenses d'exploitation nécessaires à la production) et aux encaissements (commercialisation des biens et services) liés à son activité.


Publié le 04.01.2026 à 23:32

Macron dans les mains de Trump : la vraie histoire

Hier soir, Donald Trump a immédiatement reposté sur son réseau social Truth le message qu’Emmanuel Macron a publié sur X à propos de l’intervention américaine au Venezuela.

Silence… Puis quand enfin la réaction arrive, c’est un docile alignement d’Emmanuel Macron à Donald Trump. Il finit par poster à 19h30 (heure de Paris) un message sur X dans lequel il semble justifier et non condamner la violation flagrante par les États-Unis du droit international :

« Je rêve, ou Macron ne dit rien sur l’illégalité ? »

Presque immédiatement, Donald Trump reposte le message d’Emmanuel Macron sur son réseau social Truth sans faire de commentaires. Si les “trumpistes” français se réjouissent alors bruyamment, tant dans ce qui reste de la macronie qu’à l’extrême droite, nombreux sont ceux à gauche qui s’étonnent d’un tel renoncement de la part d’un président français – la nécessité de préserver le droit international est pourtant un pilier de la diplomatie française depuis des décennies –, faisant part de leur « étonnement » ou même de leur « honte ».

« Je rêve, ou Emmanuel Macron ne dit rien sur l’illégalité de l’intervention des États-Unis, ni sur les prétextes grotesques de Donald Trump pour couvrir son appétit insatiable de pétrole ? », s’étonne ainsi Marine Tondelier, la secrétaire nationale d’EELV sur le réseau bluesky. On retrouve cette même indignation ou incompréhension chez certains ex-macronistes charmés en 2017 par les discours d’Emmanuel Macron sur « l’Europe puissance ».

Certes, le président français n’est pas le seul dirigeant européen à accorder un blanc-seing à Donald Trump et à démontrer ainsi l’extrême vassalisation de l’Union Européenne aux États-Unis. Le chancelier allemand Friedrich Merz – fait peu rappelé, ex président de la filiale allemande du fonds d’investissement américain Blackrock – explique ainsi dans des messages alambiqués sur X que « l'évaluation juridique de l'intervention américaine est complexe et exige un examen approfondi ». On est bien loin des positions de 2003 de Jacques Chirac et Gerhard Schröder contre la guerre en Irak.

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« Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme »

Par cette posture sur le dossier vénézuélien, Emmanuel Macron n’hésite pas à rompre avec la tradition diplomatique française du droit international. Surtout, le président français contredit ses propres déclarations de juin 2017 dans Le Figaro : « Avec moi, ce sera la fin d'une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l'extérieur à l'insu des peuples. La France n'a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Quel fut le résultat de ces interventions ? Des États faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie.» Ces déclarations amènent alors nombre d’experts en diplomatie et en géopolitique à considérer un peu vite qu’Emmanuel Macron revient à une tradition diplomatique « gaullo-mitterrandienne », après les quinquennats Sarkozy et Hollande qui s’en étaient bien éloignés.

Comme souvent avec Macron, il ne faut pas s’en tenir aux discours, aux engagements, aux grandes déclarations et autres effets de communication. Et même si le communicant Ismaël Emelien a voulu en 2017 rapprocher son produit Macron de Barack Obama en organisant un « call » avec l’ancien président américain, c’était un mensonge. Depuis bientôt neuf ans, on le constate dans la politique menée par Emmanuel Macron et son exercice du pouvoir. Mais, dès 2017, le président français était en réalité bien plus proche d’un Donald Trump, tant dans son rapport au monde et à la politique, que par les réseaux qu’il a mobilisés pour son élection…

« Rien n’est jamais écrit à l’avance »

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Publié le 30.12.2025 à 19:58

Macron : « Ce type me pompe l'air. Il veut toujours faire des photos avec moi »

Carton d’invitation à Alexandre Djouhri (avec une faute d’orthographe sur son nom) tel qu’il a été dévoilé par Le Canard Enchaîné.

Ce soir-là à Alger, la rencontre fut furtive entre Emmanuel Macron et Alexandre Djouhri. Ce 6 décembre 2017, le jeune président est alors en visite officielle en Algérie, et le soir une réception est organisée par l’ambassade à la résidence de France pour la communauté française. On l’apprendra quelques jours plus tard dans un article du Canard Enchaîné, mais Alexandre Djouhri y a été officiellement invité.

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Publié le 25.12.2025 à 20:00

Non-dits, guerres de réseaux et chantages entre Paris et Alger

Le candidat Macron en visite à Alger les 13 et 14 février 2017 en pleine campagne présidentielle. Rencontre avec le patronat algérien et son représentant Ali Haddad.

Pour la famille de Christophe Gleizes, le 3 décembre, c’est une cruelle désillusion. Ce jour-là, la cour d’appel de Tizi Ouzou confirme la condamnation du journaliste français, collaborateur de So Foot et Society, à sept ans de prison ferme. Sept ans. Depuis, Sylvie Godard, la mère du journaliste a adressé une lettre de demande de grâce au président algérien Abdelmadjid Tebboune, invoquant un « geste d’humanité ».

Cela fait presque six mois que le journaliste Christophe Gleizes est incarcéré en Algérie. Ce n’est pourtant que tout récemment que le monde du foot se mobilise. Les autorités françaises, de l’Élysée au Quai d’Orsay, ont conseillé à la famille de faire « profil bas » depuis l’arrestation du journaliste en mai 2024. Un conseil de realpolitik puisque depuis 2023, les bras de fer se multiplient entre la France et l’Algérie, et les diplomates du Quai et de l’Élysée cherchent surtout à calmer le jeu.

La liste est longue : désaccords sur les visas, divergences au Sahel, tensions mémorielles… Mais c’est l’alignement de la France le 30 juillet 2024 sur les positions du Maroc concernant le Sahara occidental – « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine », affirme Emmanuel Macron dans une lettre adressée au roi Mohammed VI – qui aboutit à la rupture entre Alger et Paris.

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Les tenants d’une ligne dure

Depuis cet été-là, les tenants d’une ligne dure tant à Paris qu’à Alger ont fait entendre leurs voix et souvent pris le dessus, contournant même à plusieurs reprises les canaux diplomatiques officiels. Si cela ne suffisait pas, dans chaque pays, le jeu des entourages présidentiels comme celui des oppositions internes au sein des appareils étatiques ont rendu particulièrement complexe l’analyse de la situation : « Le fait qu’on fasse gaffe n’a rien changé à la situation. On en est au point où l’on ne sait plus ce qui sert Christophe et ce qui ne le sert pas. On aimerait surtout comprendre les rapports de force, d’une opacité totale, qui se jouent en Algérie autour du pouvoir », confiait début décembre Maxime Marchon, directeur du développement de So Foot. Je vous propose dans cet article de décrypter davantage tous ces réseaux de pouvoir – parfois proches d’intérêts étrangers – tant en France qu’en Algérie qui embrument souvent les relations entre les deux pays.

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Publié le 30.11.2025 à 23:58

Des policiers assurant la protection privée d'Izzat Khatab renvoyés devant le tribunal

Izzat Khatab a un entregent sans pareil. Sa spécialité ? Se faire prendre en selfies auprès des « grands de ce monde », notamment Emmanuel Macron, François Hollande, Edouard Philippe, Bernard Cazeneuve, ou encore le roi du Maroc, Mohammed VI.

En janvier 2019, alors que le feuilleton Benalla avait commencé six mois plus tôt, et continuait à bousculer les plus hautes instances de l’État, le quotidien Libération publiait une enquête exclusive sur « le sulfureux bienfaiteur de Benalla », Mohamad Izzat Khatab. Un étrange syrien d’une cinquantaine d’années, réfugié en France depuis dix ans environ selon Libération, et menant la grande vie dans les arrondissements chics de la capitale, écumant brasseries bourgeoises et clubs privés, et côtoyant jet setters et hommes d’affaires, toujours accompagné de gardes du corps comme s’il était un chef d’État.

Selon plusieurs sources (judiciaires et policières), Izzat Khatab et des policiers assurant sa protection privée entre 2017 et 2018 vont bientôt être renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris, suite à une enquête de l’IGPN (L’inspection générale de la police nationale) qui a établi que plusieurs fonctionnaires de police avaient bien travaillé pour lui, sans autorisation.

Contacté, le parquet de Paris est resté silencieux. De son côté, l’avocate d’Izzat Khatab, Martine Malimbaum, m’explique ne pas être au courant pour l’instant d’un tel renvoi en procès pour son client : « À ce stade, je n’ai aucune info, et ça serait à quel titre ? » Selon mes informations, ces quatre à cinq policiers qui ont assuré la protection privée d’Izzat Khatab durant un an et demi ont été payés au black et n’étaient pas autorisés à travailler dans le domaine de la sécurité. Khatab serait poursuivi comme bénéficiaire de l’infraction.

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Armes de service et véhicules avec gyrophares

J’ai contacté le service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) au sujet de l’existence de tels « ménages » de policiers. La réponse que j’ai reçue est très claire : « Un officier de sécurité comme tout fonctionnaire y compris de la police nationale doit consacrer son temps à son activité professionnelle (principe déontologique). Néanmoins il existe quelques exceptions, mais dans tous les cas un policier ne peut pas exercer une activité de protection dans le privé ». Et d’ajouter : « En outre, pour pouvoir exercer le policier doit obtenir une autorisation du CNAPS [Conseil national des activités privées de sécurité, ndlr] et doit aussi en informer la hiérarchie qui peut accepter, mais en règle général c’est non. Le fait d’exercer une activité de sécurité dans le privé sans autorisation constitue un manquement, selon l’art. R434-13 du code de sécurité intérieure.»

Au cours de l’enquête, les policiers auditionnés ont assuré à l’IGPN qu’ils avaient rencontré Izzat Khatab « par le bouche-à-oreille ». Selon mes informations, ils ont rencontré ce dernier par un certain Adel, un franco-tunisien cousin du dirigeant d’une société de sécurité privée qui a travaillé à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle du temps du préfet Alain Gardère, condamné depuis pour corruption et trafic d’influence. Les policiers qui ont assuré la protection d’Izzat Khatab proviennent ainsi de la PAF (police aux frontières) et de la Bac 93 (Brigade anti-criminalité). Selon plusieurs témoignages, les fonctionnaires de police assurant cette protection privée ont utilisé leurs armes de service ainsi que des véhicules équipés de gyrophares. Cette collaboration s’est mal terminée : pour le paiement de leurs heures de travail, les policiers ont réclamé plusieurs milliers d’euros à Izzat Khatab, en vain.

En septembre 2021, j’avais enquêté sur Khatab et j’avais découvert qu’Alexandre Benalla avait bien travaillé pour lui entre la fin 2015 et la mi 2016 (lire mon article publié désormais sur “The Big Picture”), avant de se mettre au service du candidat Macron. Selon plusieurs témoignages, le futur chargé de mission de l’Élysée se serait occupé durant cette période de gérer une équipe de gardes du corps chargée de la sécurité de l’homme d’affaires syrien.

Dans le grand appartement qu’il occupait 5 place de l’Alma avant 2020, dont le propriétaire était un russe fortuné, Izzat Khatab a ensuite pris l’habitude de recevoir Alexandre Benalla et ses acolytes Vincent Crase et Chokrim Wakrim pour fumer la chicha. Durant cette période, l’homme côtoyait aussi Marek Halter (qui connaît bien la Syrie pour avoir fréquenté la famille Ojjeh), ou encore l’imam Hassen Chalghoumi.

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Publié le 30.11.2025 à 23:57

[rétro] Khatab, l’« ami » d’Hollande, Macron et Benalla, fait l’objet d’une plainte pour agression

L’enquête que vous allez lire, je l’ai publiée le 16 septembre 2021 sur le site QG, fondé par la journaliste Aude Lancelin, à l’occasion du premier procès d’Alexandre Benalla.

Aujourd’hui, je la diffuse de nouveau via ma newsletter pour éclairer davantage mes lecteurs sur l’univers qui entoure Izzat Khatab, un homme bien mystérieux qui fait donc l’objet de plusieurs enquêtes policières, comme l’a notamment révélé Mediapart, et qui a fait partie de l’entourage d’Alexandre Benalla mais aussi de l’imam Hassen Chalghoumi. Selon mes informations, l’enquête policière ouverte suite à la plainte pour « violence en réunion » est toujours en cours.

Depuis 10 ans, celui qui se présente comme un homme d’affaires a ainsi multiplié les relations de pouvoir à Paris, jusqu’au sommet de l’État. Mon enquête journalistique de septembre 2021 m’a mené à une autre découverte : Alexandre Benalla a bien travaillé pour Izzat Khatab, juste avant de se mettre au service d’Emmanuel Macron. Et surtout, cette enquête sur le personnage Izzat Khatab m’a permis de comprendre que sur le dossier France-Algérie sur lequel je reviendrai très bientôt sur “The Big Picture”, il y avait de multiples acteurs.

En janvier 2019, alors que le feuilleton Benalla avait commencé six mois plus tôt, et continuait à bousculer les plus hautes instances de l’État, le quotidien Libération publiait une enquête exclusive sur « le sulfureux bienfaiteur de Benalla », Mohamad Izzat Khatab. Un étrange syrien d’une cinquantaine d’années, réfugié en France depuis dix ans environ, et menant la grande vie dans les arrondissements chics de la capitale, écumant brasseries bourgeoises et clubs privés, et côtoyant jet setters et hommes d’affaires, toujours accompagné de gardes du corps comme s’il était un chef d’État.

C’est qu’Izzat Khatab a un entregent sans pareil. Sa spécialité ? Se faire prendre en selfies auprès des « grands de ce monde », notamment Emmanuel Macron, François Hollande, Edouard Philippe, Bernard Cazeneuve, ou encore le roi du Maroc, Mohammed VI. D’ailleurs, une fois élu président, Emmanuel Macron croise l’homme d’affaires syrien à l’occasion d’une visite de Benjamin Netanyahou à Paris en juin 2018, et se rappelle très bien qui est Izzat Khatab: « Comment ça va à nouveau ? Passez le bonjour à notre ami Julien », lui lance le nouveau chef de l’État, alors entouré des gardes du corps de l’Élysée et de ceux du Premier ministre israélien.

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« François Hollande l’a vu trois ou quatre fois »

Julien, c’est Julien Dray, l’ancien député socialiste, qui avait été, sous le précédent quinquennat, l’un des « visiteurs du soir » du président François Hollande, l’un de ses conseillers officieux. C’est durant cette époque que Dray rencontre Mohamad Izzat Khatab au sujet du dossier des Kurdes en Syrie sur lequel le socialiste s’est engagé depuis plusieurs années. Auprès de François Hollande, Julien Dray se mobilise notamment pour reconstruire Kobané, une ville du Kurdistan syrien qui fut assiégée par l’État islamique. Or, Khatab a créée dès 2009 l’association «la Syrie pour tous», dont il se présente comme le « secrétaire général », et propose «le plan Khatab», vendu comme une issue à la guerre, un « plan pour la paix » post-Assad. L’homme d’affaires syrien semble avoir séduit Julien Dray qui va jusqu’à évoquer cette proposition à l’antenne de France Info le 23 septembre 2016.

Aujourd’hui, Julien Dray nous dit avoir pris ses distances à l’égard de celui qui se présentait comme un « faiseur de paix » en Syrie : « C’est un personnage qui apparaît dès 2016. Il voulait construire une alternative à Bachar. Je vais le voir. Il est charmant. Je le présente aux Kurdes, qui n’ont rien sur lui. Je le présente ensuite à l’Élysée, qui le valide. François Hollande l’a vu trois à quatre fois. Et il m’a demandé ensuite de le présenter à Jacques Audibert [patron de la cellule diplomatique de l’Élysée à l’époque, ndlr] et à Emmanuel Bonne [alors conseiller à la cellule diplomatique, pour l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, ndlr]. Emmanuel Macron et son entourage échangent avec lui. Mais je commence assez vite à m’en méfier, car il a promis des trucs aux Kurdes qu’il ne tient pas, et il m’a proposé de l’argent, mais je n’ai jamais rien pris ». (1)

Izzat Khatab posant avec le président François Hollande.

L’histoire de ce personnage commence à être connue à Paris. Une histoire dont la crédibilité est difficile à jauger. À l’origine, Mohamad Izzat Khatab serait un proche de Bassel Al-Assad, le frère aîné de l’actuel tyran Bachar, décédé dans un accident de voiture en 1994. Bassel était l’aîné de la fratrie, et aurait dû succéder à Hafez Al-Assad. Mais l’héritier ne voulait pas prendre le pouvoir, et comptait fuir en Occident. Dans cette optique, il aurait envoyé énormément d’argent sur des comptes en Europe, notamment en Suisse. Selon une source, ces transferts auraient été effectués à l’époque, par celui qui se présente aujourd’hui comme ayant été son majordome, Izzat Khatab. Ce dernier finit par partir de Syrie pour la Suisse, où il espère profiter de son ancienne position auprès de Basel. Mais, là-bas, cela ne se passe pas aussi bien que prévu. Après l’affaire Benalla, La Tribune de Genève révèle ainsi qu’Izzat Khatab a été condamné en 2009 à 15 mois de prison avec sursis pour des faits d’« escroquerie », « abus de confiance » et « lésions corporelles simples ». Suite à cet épisode, Khatab décide de s’établir à Paris. Une fois arrivé à la capitale, il se met très vite à s’entourer de nombreux gardes du corps, qui ont pour première consigne de « faire attention aux journalistes ». Généralement, la sécurité de l’homme d’affaires syrien est assurée par quatre ou cinq gardes du corps en permanence, escorté par trois voitures à chacun de ses déplacements. « Il voulait des convois. C’était m’as-tu-vu », nous confie l’un de ses anciens gardes du corps. Pour accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, Izzat Khatab souhaite impressionner ses interlocuteurs en disposant d’une équipe de sécurité imposante. Toutefois, ses relations avec ses gardes du corps ont parfois été pour le moins difficiles… C’est ce que nous avons découvert à travers notre enquête.

À son garde du corps : « fils de pute, Arabe de merde, sale chien! »

Ainsi, S., l’un de ses anciens gardes du corps, chargé d’organiser une équipe d’agents de sécurité auprès d’Izzat Khatab entre juillet 2019 et octobre 2020, a porté plainte il y a bientôt un an pour « violences en réunion ». Les faits se seraient déroulés le 15 octobre 2020 au domicile d’Izzat Kathab. Ce soir-là, ce dernier a donné rendez-vous à son garde du corps pour régler un différend sur le paiement de ses salaires. S. s’attend à récupérer son salaire suite à de nombreux impayés. Une fois arrivé au domicile d’Izzat Kathab, un appartement cossu du Quai Branly dans le 7e arrondissement de Paris, ce grand gaillard d’1m80 et de 84 kilos aurait subi un véritable lynchage par six personnes présentes, dont Izzat Kathab, si l’on en croit la version qu’en donne ce garde du corps dans la plainte en notre possession.

Arrivé sur place, S. tombe dans un véritable traquenard. Parmi les personnes présentes – des collaborateurs d’Izzat Khatab -, certaines lui auraient cogné la tête contre un mur, puis l’auraient plaqué au sol. Maintenu au sol, S. aurait été étranglé, coups de poing au visage et sur le torse. Selon le garde du corps, Izzat Kathab aurait procédé lui-même à un étranglement avec une clé de bras.

Manifestement, le garde du corps ne s’attendait pas du tout à se faire agresser : il a été pris par surprise. L’épisode est relaté sur le Procès-Verbal que QG s’est procuré. C’est une scène digne d’un film de gangsters : « Monsieur Khatab s’est jeté sur moi. Il a essayé de me mettre un coup de poing au visage, je l’ai esquivé, j’ai essayé de me défendre et à partir de là Monsieur L. présent dans l’appartement saisit mon bras droit (…). Monsieur L. m’a bloqué les jambes alors que j’étais au sol et m’a porté des coups de poings. Je me débattais pour me relever. Monsieur Khatab me cogne la tête contre le sol avec rage tout en m’insultant, je cite “fils de pute, Arabe de merde, sale chien!” Il s’est couché sur mon torse, je suis parvenu à mettre torse contre sol. Du coup, il s’est retrouvé sur mon dos. Il a tenté de me faire une clé, et m’a étranglé. Puis il m’a mis à nouveau sur le dos pour me cogner la tête contre le sol, me porter de nombreuses gifles et coups de poing. Les coups ont duré 3 minutes. Puis, ils m’ont tiré dans une chambre où ils ont continué à me rouer de coups pendant deux ou trois minutes puis Monsieur Khatab s’est mis à m’étrangler avec ses deux mains au niveau de mon cou en serrant très fort. Je suffoque et j’en ai des vertiges. J’en ai eu des envies de vomir. Monsieur C. et Monsieur L ont alors dit à Monsieur Khatab d’arrêter l’étranglement ». Durant ce laps de temps, S. reprend ses esprits, et finit par reprendre l’avantage : « Pendant la lutte, j’ai porté un coup de l’intérieur du pied dans la jambe de Monsieur Khatab ce qui mis fin aux violences ». C’est alors que Monsieur L. explique au garde du corps les raisons de ces violences. Son tort ? Avoir entrepris de rassembler des renseignements sur Izzat Khatab. Passablement hagard, S. sort alors de l’appartement, et retrouve son épouse à son domicile à Villemomble, paisible bourgade de Seine-Saint-Denis, loin de l’enfer des beaux quartiers parisiens.

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Trauma crânien et 5 jours d’Incapacité Totale de Travail (ITT)

Dans la plainte du garde du corps, on apprend que S. est contacté, dès le lendemain, par l’un des collaborateurs d’Izzat Khatab : « J’ai eu son secrétaire au téléphone qui m’a dit que j’allais bientôt avoir de leurs nouvelles ». Le même lui envoie un SMS lui écrivant sur un ton menaçant : « la prochaine fois ce sera la fin ». S. reçoit 5 jours d’Incapacité Totale de Travail (ITT). Son certificat mentionne notamment un « trauma crânien simple », une « céphalée », des « contusions multiples ». Des violences « commises par plusieurs auteurs » peuvent être considérées légalement comme une circonstance aggravante, et après enquête, être renvoyées par le parquet devant un tribunal correctionnel.

Dès le lendemain de l’agression présumée, Izzat Khatab rappelle également S. comme si de rien n’était, lui expliquant tout de même qu’il avait cassé son pied dans la bagarre, mais qu’il souhaitait oublier l’épisode, lui remettre 5.000 euros le lundi suivant, tout en lui demandant de reconstituer une équipe de de sécurité. S. apporte une fin de non-recevoir à toutes ces demandes, et décide très vite de porter plainte, soit trois jours à peine après l’agression.

Contacté M. Izzat Khatab n’a pas souhaité faire de commentaires auprès de QG. C’est son avocate qui nous rappelle, Martine Malinbaum, et explique: « Il se souvient qu’effectivement qu’un de ses employés, un de ses gardes du corps, était venu chez lui à son domicile, avec deux personnes, assez revendicatif, menaçant. Et c’est lui qui a été blessé au pied. Il était très blessé, il a eu le pied cassé, il a eu plusieurs opérations ». Pour elle, cela ne fait pas de doute, c’est son client qui a été « agressé ». Auprès des services de police, le plaignant a pourtant détaillé exactement les circonstances de l’épisode, et on notera que M. Khatab ne s’est, lui, jamais présenté dans un commissariat pour porter plainte. Les policiers ont par ailleurs entendu d’autres témoins confirmant la version du plaignant. Selon nos informations, les enquêteurs chargés du dossier – l’unité d’investigation de recherche et d’enquêtes de Paris 7ème, de la brigade des enquêtes d’initiative – doivent entendre Izzat Khatab dans les prochains jours.

Izzat Khatab et Emmanuel Macron

Le garde du corps S. a une quinzaine d’années d’expérience dans la sécurité rapprochée. C’est en juillet 2019 qu’il commence à travailler pour Izzat Khatab comme responsable de sa sécurité. C’est l’un de ses amis, une figure connue de la sécurité privée, qui l’embauche dans un premier temps auprès de M. Khatab. Une source travaillant dans le milieu de la sécurité nous confirme que cet ami est un « bonhomme réglo et droit. Il est crédible ». À ses côtés, S. amène avec lui cinq gardes du corps auprès d’Izzat Khatab. Mais dès leur premier mois de travail, S. est confronté à des soucis de salaires : « À la fin du mois, je ne vois pas mon salaire tomber ni ma fiche de paye arriver, il s’excuse en disant qu’il a quelques soucis, il nous donne à la main quelques milliers d’euros et nous explique que le retard (…) sera réglé le mois d’après ». Le mois d’après, toujours pas de fiche de paie, et un salaire en bonne et due forme, ni pour lui, ni pour ses hommes. Izzat Khatab convoque alors S. et son équipe de gardes du corps : « Il nous explique qu’à cause de l’affaire Benalla dans laquelle il est impliqué, l’organisme contre la fraude fiscale Tracfin a gelé ses comptes bancaires, qu’il y allait avoir du retard, mais qu’il avait quand même besoin de nous ».

Cette situation va semble-t-il durer de nombreux mois. Certains gardes du corps engagés préfèrent arrêter de travailler pour M. Khatab sans avoir été intégralement payés. En août 2020, S. revient à la charge auprès de son patron. « Le mardi 25 août 2020, je mets la pression à Monsieur Khatab concernant la paie des personnes que j’avais recrutées, il me répond que tout est fini et que l’argent arrivera dans une semaine. Il me demande alors de monter dans son bureau au troisième étage dans un immeuble au 5, place de l’Alma à Paris 8ème. Il me présente un papier, un de ses comptes bancaires avec environ trois milliard d’euros dessus et me dit que c’était seulement un de ses comptes pour prouver qu’on lui avait bien restitué une partie de son argent. Il me demande de retenir mon personnel et me dit également qu’il va me faire un contrat de donation de deux millions d’euros. L’avocate de Monsieur Khatab me dit qu’on va bientôt se voir très prochainement pour signer l’accord de deux millions d’euros. Contrat qu’à ce jour, je n’ai toujours pas signé ». On connaît la suite, la situation va s’envenimer jusqu’à l’agression.

Quand Benalla travaillait pour Khatab

Ah « l’affaire Benalla » ! Pour Izzat Khatab, tout a effectivement changé depuis. Pourtant, dans un premier temps, l’homme se délecte de connaître soudainement la notoriété avec l’article de Libération. Des selfies sur Instagram, il passe d’un coup aux photos dans la presse, et aux gros titres sur les chaînes d’info. D’ailleurs, dès l’automne 2018, c’est bien lui qui a cherché à se retrouver sous les feux des projecteurs. Quelques semaines après les révélations du Monde sur le chargé de mission de l’Elysée, Izzat Khatab prend contact avec lui. Ou plutôt reprend contact.

Selon Alexandre Benalla, Izzat Khatab était prêt à lui offrir « 200.000 euros par an » pour s’occuper de sa sécurité. Il aurait refusé.

Car c’est dès 2012 qu’Izzat Khatab rencontre en réalité Alexandre Benalla. C’est en tout cas ce que l’on apprend dans le propre livre de l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron (« Ce qu’ils ne veulent pas que je dise », éditions Plon, 2019) : « depuis 2012, lorsque j’assurais la sécurité de François Hollande pendant la campagne présidentielle », raconte Alexandre Benalla dans ce fast book de témoignage d’après scandale. Dans ce livre, écrit avec l’aide du journaliste Guy Benhamou, Benalla décrit Khatab comme étant « très repérable avec sa bouille ronde et son crâne lisse. Son truc, ce sont les selfies. Il veut être en photo avec tous les grands – et les moins grands – de ce monde. Il a une technique redoutable pour approcher les personnalités ». Libération assurait en janvier 2019 que l’ex chargé de mission de l’Élysée avait séjourné plusieurs semaines dans l’un des appartements d’Izzat Khatab, situé avenue Montaigne, à Paris, entre septembre et octobre 2018, après son départ de l’Élysée. À l’époque, Alexandre Benalla avait reconnu connaître le personnage, mais avait infirmé avoir séjourné autant de temps chez Izzat Khatab. Dans son livre, il assure avoir bloqué les accès de l’Élysée à Khatab. « J’ai vite compris qu’il valait mieux le tenir à distance », justifie-t-il.

Selon Alexandre Benalla, Izzat Khatab était prêt à lui offrir « 200.000 euros par an » pour s’occuper de sa sécurité. Ce qu’il aurait refusé. « Pas question de travailler pour lui. Il est sympathique, mais j’aime mieux en rester là », raconte Alexandre Benalla dans son livre. Selon d’anciens collaborateurs d’Izzat Khatab, Alexandre Benalla a pourtant bel et bien travaillé entre la fin 2015 et la mi 2016 pour Izzat Khatab. Selon ces nouveaux témoignages, le futur chargé de mission de l’Elysée se serait occupé durant cette période de gérer une équipe de gardes du corps chargée de la sécurité de l’homme d’affaires syrien. L’un de ses hommes aurait d’ailleurs abîmé l’une des voitures d’Izzat Khatab, une Rolls, sur un dos d’âne. Contacté via son équipe d’avocats, Alexandre Benalla ne nous a pas répondu pour l’heure.

Bénéficie-t-il de protections ?

En 2019, les deux hommes se sont téléphoné à plusieurs reprises. Les contacts ne sont donc pas totalement rompus entre eux. « L’article de Libération en janvier 2019 a pourtant jeté un froid entre eux, Izzat a commencé à prendre ses distances avec Alexandre Benalla », nous assure l’une de ses connaissances. « Le fait de l’avoir logé, ça a démarré tous ses problèmes, notamment la presse… » Izzat Khatab ne peut s’empêcher de se rendre important. À son entourage, il se vante d’être à l’origine du déménagement du coffre de Benalla sans apporter le moindre élément tangible en ce sens. Et lorsque Khatab se fera expulser de son appartement du 5, place de l’Alma, faute d’avoir payé à temps ses loyers, il prendra ostensiblement un dossier rouge dans son propre coffre, avant de sortir précipitamment par la sortie du personnel, histoire de laisser planer le doute sur les informations qu’il détient. Étrange Izzat Khatab. À travers cette enquête, une chose frappe : plusieurs interlocuteurs nous assurent avoir la conviction que l’homme d’affaires syrien, pour bénéficier de telles relations, jouit forcément de protections. Un sentiment partagé par de nombreuses sources qui pensent que M. Khatab est « protégé », mais les mêmes sont incapables de nous apporter davantage d’éléments. Mediapart, dans un récent article consacré au personnage, aboutit à la même conclusion : « se dégage une certitude : ce Syrien insaisissable bénéficie, à cette époque, d’étranges protections ».

Le bienfaiteur franco-algérien des origines

Dans sa vie d’avant, celle où les projecteurs médiatiques ne s’étaient pas encore tournés vers lui, Izzat Khatab menait un grand train de vie sans susciter beaucoup d’interrogations. L’homme était parfois présenté comme un milliardaire. À Paris, avant l’affaire Benalla, Khatab disposait de deux beaux appartements, l’un au 5, place de l’Alma donc, qu’il utilisait comme son bureau, et, à deux pas, un autre avenue Montaigne, dans lequel il vivait. Il aimait également se déplacer dans un gros Range Rover, et utiliser parfois les services d’un photographe connu des people dénommé Alain.

Mais c’est vraiment en rencontrant le financier franco-algérien Prosper Amouyal, qui a lui aussi ses appartements avenue Montaigne, qu’Izzat Khatab a pu se faire connaître de ce Paris des quartiers chics. Amouyal a fait fortune dans différentes activités, et notamment le luxe. Via sa holding, la financière Saint-Germain, il est le propriétaire de la manufacture de porcelaine Haviland, de la cristallerie Daum, et contrôla un temps la cristallerie Lalique. Ce millionnaire devient très vite le principal soutien d’Izzat Khatab, une sorte de bienfaiteur. Lui, et une certaine Sonia, agente immobilière de luxe, lui prêtent notamment de l’argent (beaucoup aux dires de certaines sources), vont lui présenter des gens, notamment Audrey Azoulay, l’ancienne ministre de la Culture du gouvernement Valls, aujourd’hui directrice générale de l’UNESCO.

C’est aussi par l’intermédiaire de Prosper Amouyal, qu’Izzat Khatab fait la connaissance de l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, dont il devient un proche, au point de lui laisser son appartement pour dormir ou faire la prière. À cette occasion, il rencontre les policiers du SDLP (Service de la Protection), chargés de la sécurité de Chalghoumi, et l’imam nîmois Hocine Drouiche vient le voir. Durant la même période, il participe aussi au Forum de la paix organisé par l’écrivain Marek Halter. À l’été 2020, tout ce beau monde dîne ensemble (voir photos). On trouve alors Hassen Chalghoumi, avec Marek Halter, Izzat Khatab et un autre sacré personnage, Pierre-Jean Chalençon, le collectionneur fantasque et adorateur de Napoléon, qui a défrayé la chronique pour être suspecté d’avoir organisé des diners clandestins durant les derniers confinements, et d’y avoir invité des ministres de la majorité actuelle.

Izzat Khatab (vêtu du polo orange) dînant avec, entre autres, Hassen Chalghoumi, Marek Halter, Pierre-Jean Chalençon pendant l’été 2020.

Où l’on retrouve la connexion algérienne

En février 2017, en pleine campagne présidentielle, Prosper Amouyal se fait d’ailleurs prendre en photo, tout sourire, avec Emmanuel Macron, lors du dîner du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), quelques jours après le voyage du futur président à Alger avec une partie de son équipe de campagne et notamment Alexandre Benalla.

Justement, lors de ce déplacement si stratégique dans la capitale algérienne, que je relate longuement dans Le Grand Manipulateur. Les réseaux secrets de Macron, Emmanuel Macron rencontrera le 14 février 2017 lors d’un petit déjeuner un très proche de Prosper Amouyal, Ali Haddad, alors le patron des patrons en Algérie, emprisonné depuis 2019 (suite au mouvement populaire du Hirak), et condamné à 20 ans pour corruption. Amouyal connaît également très bien une autre figure du régime algérien, qu’Emmanuel Macron a aussi rencontré comme ministre de l’Économie, Abdeslam Bouchouareb, le ministre de l’industrie et des mines sous Bouteflika entre 2014 et 2017, qui a pris la fuite après le Hirak, et fut également lourdement condamné par contumace. Ces rencontres d’Emmanuel Macron avec plusieurs oligarques algériens en pleine campagne présidentielle susciteront de nombreuses interrogations à Alger. À cette occasion, Emmanuel Macron rencontrera aussi Issad Rebrab, l’une des plus grandes fortunes algériennes, propriétaire du groupe Cevital, un conglomérat industriel pour lequel Alexandre Benalla a travaillé en Europe pour des missions de sécurité avant de se mettre au service d’Emmanuel Macron, ainsi que je le relate dans Le Grand Manipulateur. À notre connaissance, Prosper Amouyal a aujourd’hui pris ses distances par rapport à Izzat Khatab.

Mise en examen pour escroquerie

Comme Izzat Khatab, Alexandre Benalla a un sacré entregent, un savoir-faire social pour rencontrer les personnes qui comptent à Paris. Ces deux-là étaient finalement faits pour s’entendre. Une fois en France, l’homme d’affaires syrien se met à emprunter de l’argent à beaucoup de personnes. Selon plusieurs témoins, Alexandre Benalla amène ainsi des investisseurs auprès d’Izzat Khatab, notamment un certain « Paulo », puis un certain Haïm, travaillant en Seine-Saint-Denis, qui lui aurait prêté de grosses sommes, enfin un homme d’affaires russe. « À l’origine, beaucoup de gens ont été présentés à Khatab par Benalla », nous confie un ancien collaborateur de l’homme d’affaires syrien. À l’époque, les jeunes femmes entourent Khatab, les fêtes, l’alcool. Un après-midi, Dominique Strauss Kahn aurait été convié chez lui, 5 place de l’Alma. Mais selon un témoin, dès que l’ancien patron du FMI voit arriver des jeunes femmes, il se lève, prend sa veste, et repart immédiatement sans dire un mot. Izzat Khatab a appris qu’à Paris tout était affaire d’apparences. « Il a compris une chose, l’argent attire l’argent. Je parais riche alors que je n’ai rien », remarque l’un de ses anciens collaborateurs. Il pourra même sembler généreux à de nombreuses reprises. Un jour, en sortant d’un déjeuner au Manko, un restaurant club de l’avenue Montaigne, il donne 500 euros à l’agent de sécurité.

Mais la justice française rattrape désormais Izzat Khatab. Après avoir convaincu Dominique E., investisseur dans l’hôtellerie, à monter une affaire avec lui, les millions dédiés à leur projet commun ne sont jamais arrivés. L’homme d’affaires syrien avait promis monts et merveilles à Dominique E., juste après l’avoir rencontré en avril 2018. Celui-ci a finalement décidé de porter plainte, ainsi que l’avait révélé Marianne en janvier 2019. Finalement, comme l’annonce Mediapart la semaine dernière, Mohamad Izzat Khatab a été mis en examen le 24 juin 2021 pour une série de délits présumés (abus de confiance, escroquerie, abus de biens sociaux, blanchiment et usage de faux) dans le cadre d’une information judiciaire ouverte par le parquet de Paris. Dominique E. avait versé un acompte, sous forme de prêt, de 1,5 million d’euros en avril 2018, pour lancer un projet pour lequel Izzat Khatab devait ensuite verser au pot pas moins de 250 millions d’euros (avec une mise de départ de 100 millions d’euros). « C’est une mise en cause dans une affaire entre parties, et il y a une présomption d’innocence, il n’y pas d’escroquerie dans ce dossier », nous précise l’avocate Martine Malinbaum, qui n’avait pas souhaité faire de commentaires à Mediapart. À tout son entourage et à ses « amis » investisseurs, Izzat Khatab prétendait ces derniers mois que l’État français allait lui permettre de débloquer une partie des fonds syriens bloqués en Suisse, une somme qu’il estimait de 2 à 4 milliards d’euros. Quand il y a de l’espoir…

Marc Endeweld

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(1) Contacté par QG, Jacques Audibert a affirmé ne pas souhaiter communiquer à ce sujet.

Le 26 février 2024, le journaliste Anton Rouget de Mediapart a publié une enquête laissant entendre qu’Izzat Khatab aurait financé l’imam Chalgoumi. En fait, une somme de 100 000 euros a finalement été payée à l’imam par Prosper Amouyal. « Monsieur Amouyal n’a rien à voir avec les faits qui sont reprochés à Monsieur Khatab », insiste auprès de Mediapart son avocat, Me Jean Veil.

ERRATUM : lors de la première republication de cet article, plusieurs paragraphes ont été supprimés par inadvertance. L’erreur est désormais réparée (Lundi 1er décembre 2025 20h15).


Publié le 24.11.2025 à 23:15

Contre-enquête sur le fiasco du Louvre

La scène se déroule le 22 octobre 2025 au Sénat, trois jours à peine après le vol spectaculaire des joyaux de la Couronne – d’une valeur de 88 millions d’euros – exposés dans la galerie Apollon du Louvre. Face aux parlementaires de la commission de la culture, la patronne du musée, Laurence Des Cars, tente de s’expliquer sur ce « vol brutal » qui « a profondément choqué les agents du musée du Louvre » et qui « a profondément choqué nos concitoyens (…) et toutes celles et tous ceux qui aiment Le Louvre et admirent nos collections bien au-delà de nos frontières ».

Lors de cette audition, Laurence Des Cars souligne qu’elle prend la parole pour la première fois depuis le « drame ». Et visiblement, l’urgence en ce moment dramatique est de commencer par parler d’elle-même: « depuis lors, j’ai fait face à toutes mes responsabilités, j’ai vu mon nom jeté en pâture, j’ai vu des articles de presse malveillants se diffuser et de fausses informations prospérer. Je tiens à souligner que ces attaques ont aussi visé Dominique Buffin, directrice de l’accueil du public et de la surveillance présente ici à mes côtés. À travers nous, c’est bien évidemment Le Louvre et ses agents que l’on dénigre. Rien de cela ne m’a étonné, mais rien de cela ne m’a détourné de ma mission ». Cette sorte de victimisation de la présidente du Louvre a profondément choqué nombre de ses agents. « Les agents du Louvre s’en prennent plein la figure, mais tant qu’elle est là, rien n’est réparable », se désespère l’un d’eux.

« Tout le monde savait, personne n’a arbitré à temps »

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Publié le 16.11.2025 à 11:51

Azerbaïdjan : La lourde condamnation d'un Français qui épargne Benalla

Anass Derraz, cadre de la Saur, multinationale française de l’eau, pris en photo en compagnie d’Edouard Philippe

À l’Élysée, on est « stupéfait ». « On n’avait pas du tout envisagé un tel scénario », ajoute une source française. Quand ce jeudi 13 novembre la sentence tombe au tribunal de Bakou à l’encontre d’Anass Derraz, c’est un coup de tonnerre : la justice azerbaïdjanaise a finalement décidé de condamner le Français – un cadre de la Saur, une des multinationales françaises de l’eau ancienne filiale de Bouygues – à 12 ans de prison pour corruption, avec incarcération immédiate dans les geôles du pays. Jusqu’au bout, l’Élysée a pourtant souhaité temporiser sur cet épineux dossier dans lequel on trouve principalement Alexandre Benalla comme je l’avais relaté en juin dernier.

Officiellement, la surprise est totale du côté du château. Car depuis cet été, les relations entre le président Macron et son homologue Aliyev, l’homme fort de Bakou, se sont réchauffées (du moins en apparence) après avoir connu des mois de tensions et de déstabilisations en tout genre.

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Dégradation des relations entre Bakou et Moscou

Début octobre, les deux dirigeants sont ainsi apparus tous sourires au sommet de la Communauté politique européenne (CPE) dont le sujet principal était l’Ukraine. Comme à son habitude Macron multiplie alors les signes d’affection et de bonne entente devant les caméras. Quelques jours plus tard, à Bakou, la nouvelle ambassadrice française, Sophie Lagoutte, présente ses lettres de créance au président Ilham Aliyev en saluant une « nouvelle phase dans les relations entre la France et l’Azerbaïdjan ». Ce réchauffement intervient alors que cet été, la guerre entre l’Arménie, soutenue par la France, et l’Azerbaïdjan, a pris fin suite à l’action diplomatique de Donald Trump. Et que dans le même temps, les relations entre Bakou et Moscou se sont considérablement dégradées.

C’est dans ce contexte que le conseiller élyséen Bertrand Buchwalter, chargé de l’Europe continentale et de la Turquie à la cellule diplomatique, s’est envolé la semaine dernière pour Bakou. Au programme : rétablissement d’un dialogue stratégique, nouvelles coopérations bilatérales et situation des Français arrêtés en Azerbaïdjan, notamment Martin Ryan, accusé devant les tribunaux d’avoir travaillé pour la DGSE (Selon IOL, une nouvelle audience est attendue le 24 novembre).

La famille Derraz s’inquiète du comportement de l’Élysée

Résultat, l’Élysée et le Quai d'Orsay ont tenu ces derniers jours à rassurer la famille d’Anass Derraz sur l’issue du dossier judiciaire de ce dernier à Bakou. Sur place, l’ambassadrice Lagoutte a fait de même : pas la peine de s’inquiéter, tout est sous contrôle. Comme je l’avais dévoilé en juin, c’est le conseiller élyséen Paul Soler qui, dans l’ombre, essaye de négocier la libération des Français arrêtés à Bakou ainsi que le retour d’Anass Derraz en France. Aujourd’hui, la famille de ce dernier, qui n’a jamais été reçue par le président français, est particulièrement inquiète face à l’inefficacité des initiatives françaises et ne cache plus son incompréhension quant au comportement de l’Élysée dans ce dossier si sensible.

Ainsi, ces derniers jours, suite à l’annonce la semaine dernière d’un réquisitoire du parquet de Bakou particulièrement sévère – 13 ans de prison requis –, Anass Derraz s’est vu refusé la protection de l’ambassade française, selon une source diplomatique, comme lors d’une première demande à l’été 2024. Or, après seize mois d’assignation à résidence en Azerbaïdjan, le Français est particulièrement affaibli : « Anass est à bout, il fait de l’hypertension, il redoutait plus que tout la prison », m’explique un proche.

Dans le viseur de la justice à Bakou : un contrat de consultance qu’Alexandre Benalla et Anass Derraz ont signé le 15 novembre 2018 avec le milliardaire russo-azerbaïdjanais Farkhad Akhmedov, longtemps investi en Russie dans le secteur du pétrole et du gaz (sa fortune personnelle est estimée à 1,6 milliard de dollars par Forbes). Ce contrat d’un montant de 6,14 millions de dollars avait pour objectif d’obtenir la levée de l’immobilisation du Luna, un magnifique yacht appartenant à Farkhad Akhmedov qui s’était retrouvé placé sous séquestre aux Émirats arabes unis dans le cadre d’une procédure de divorce aux multiples rebondissements entre le milliardaire russo-azerbaïdjanais et son ex-femme.

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L’oligarque Akhmedov n’est pas poursuivi par Bakou

Initialement, l’existence de ce contrat a été découverte par les policiers français chargés d’enquêter sur l’affaire dite des contrats russes concernant Alexandre Benalla. Et si dans leur rapport de synthèse, ils émettent des doutes quant au rôle de l’ancien chargé de mission de l’Élysée dans ce dossier, ils ont reçu plusieurs éléments accréditant un travail effectif de la part d’Anass Derraz.

Selon mes informations, le PNF a ainsi reçu une attestation de Farkhad Akhmedov reconnaissant le travail de celui qui est désormais incarcéré à Bakou. Après l’interruption du contrat suite aux révélations de presse en France en 2018, les deux hommes ont conservé de bonnes relations : en juillet 2024, l’oligarque sollicite le Français à propos d’éventuels contrats de traitement d’eau à Bakou, et c’est lui qui le fait venir à Bakou pour rencontrer un ministre azerbaïdjanais. Autre détail qui a son importance : intervenant comme témoin dans le procès, l’oligarque n’a, lui, pas été poursuivi par la justice azerbaïdjanaise. Aujourd’hui, la multinationale française de l’eau, ancienne filiale du groupe Bouygues, très présent en Azerbaïdjan, réagit avec une grande prudence : « Le groupe Saur a pris connaissance de la décision de condamnation rendue par la justice azerbaïdjanaise concernant M. Anass Derraz, collaborateur de sa filiale Saur International. M. Derraz se trouvait en Azerbaïdjan à titre personnel. Dès qu’il a eu connaissance de la situation, le groupe Saur en a informé les autorités françaises compétentes. Le groupe prend cette affaire très au sérieux et poursuit son travail en étroite coordination avec le Quai d’Orsay et les services concernés, qui suivent le dossier de près ».

Les Azerbaïdjanais font monter les enchères

En attendant, Alexandre Benalla, qui a été menacé au printemps dernier par l’Azerbaïdjan d’une notice rouge d’Interpol, ne semble plus inquiété par Bakou. Autre sujet de satisfaction pour l’ex-chargé de mission de l’Élysée : l’enquête préliminaire ouverte en France sur le dossier dit des contrats russes se retrouve pour l’instant en stand-by. Et pour cause : quel procureur oserait boucler une telle enquête alors qu’un de ses protagonistes est condamné à l’étranger – manifestement, d’une manière arbitraire – et se retrouve au cœur d’un imbroglio diplomatique qui ne semble pas prêt de s’arrêter ? « Les Azerbaïdjanais n’ont jamais digéré le soutien de Macron à l’Arménie, et font monter les enchères, d’autant qu’ils sont persuadés qu’Anass est proche du président français », assure, effaré, un initié du dossier.

De son côté, la presse française se satisfait de relayer la dépêche AFP diffusée dès l’annonce du verdict, dépêche qui reste très discrète quant à l’implication d’Alexandre Benalla dans ce dossier, et oublie de rappeler les enquêtes initiales de Mediapart qui ont amené la justice française à s’intéresser aux relations d’affaires entre l’ancien chargé de mission et Akhmedov. Dans les articles publiés depuis jeudi, on apprend à peine que le nom de Benalla est « cité », qu’il « apparaît », ou que son « ombre plane ».

Dans ce contexte miné, les diplomates français ont du pain sur la planche : Bakou ne cache pas sa volonté d’imposer ses desiderata au sujet des opposants azerbaïdjanais réfugiés en France, notamment le journaliste blogueur Mahammad Mirzali, qui vit à Nantes, victime de plusieurs agressions depuis son arrivée, et ayant même subi une tentative d’assassinat de la part de dirigeants azerbaïdjanais du secteur pétrolier et gazier comme l’a reconnu la justice française.

Sur ce dossier, mes précédents articles :

Quand l’Azerbaïdjan envoie une “carte postale” à Emmanuel Macron (22 mars 2025)

L’Azerbaïdjan à l’assaut de Benalla (23 juin 2025)

Les derniers secrets des contrats russes de Benalla (9 novembre 2025)

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Publié le 09.11.2025 à 09:32

Les derniers secrets des contrats russes de Benalla

Audition d’Alexandre Benalla au Sénat le 21 septembre 2019.

Depuis début septembre, Alexandre Benalla est de nouveau totalement libre de ses mouvements. J’en ai eu la confirmation par différentes sources : la justice française a enlevé son bracelet électronique à l’ancien chargé de mission de l’Élysée. « La procédure d’application des peines n’est pas publique », a tenu à préciser le parquet de Paris que j’ai également sollicité. De son côté, l’intéressé s’est refusé à tout commentaire. Mais Alexandre Benalla est bien de nouveau libre comme l’air.

Dans l’affaire dite des violences du 1er mai 2018 sur la place de la Contrescarpe, la Cour de cassation avait rejeté son pourvoi le 26 juin 2024, rendant ainsi définitive sa condamnation à trois ans de prison, dont un an ferme (donc peine aménageable sous bracelet électronique). Dans cette affaire, Alexandre Benalla avait en outre été sanctionné pour avoir frauduleusement usé de ses passeports diplomatiques après son licenciement, fabriqué un faux document pour obtenir un passeport de service et porté illégalement une arme en 2017.

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Entre Paris et Genève avec un bracelet électronique

Pour l’ex-chargé de mission, le port d’un bracelet électronique ces derniers mois n’a pas semblé très contraignant. Il était en effet autorisé à faire la navette entre Paris et Genève, deux villes dans lesquelles il conserve ses habitudes comme je l’avais relaté dans un précédent article. J’ai questionné à ce sujet le parquet de Paris : un bracelet électronique français peut-il fonctionner correctement en Suisse ? Pas de réponse.

En juin, j’avais raconté comment Alexandre Benalla s’était retrouvé au même moment au cœur d’un conflit entre la France et l’Azerbaïdjan du fait d’un contrat qu’il avait signé avec l’oligarque Farkhad Akhmedov en novembre 2018 après son départ de l’Élysée. Depuis, les relations entre les deux pays se sont réchauffées. Et ce dossier si épineux serait en passe d’être réglé alors que plusieurs ressortissants français sont toujours bloqués à Bakou.

[Update / Ce matin du 12 novembre, coup de tonnerre : Alors que la partie française était confiante ces derniers jours, la nouvelle est tombée ce matin de Bakou : l’homme d’affaires Anass Derraz (qui travaille pour la Saur) assigné à résidence depuis l’été 2024, vient d’être condamné à 12 ans de prison pour avoir co-signé un contrat avec Alexandre Benalla auprès de l’oligarque russo-azerbaïdjanais Farkhad Akhmedov. Mon article est à re(lire) sur « The Big Picture »]

L’affaire Benalla comporte de multiples ramifications. À l’été 2024, un non-lieu avait été discrètement rendu par une juge d’instruction parisienne dans l’enquête portant sur une possible dissimulation de preuves (celle qu’aurait constituée la disparition de coffres-forts de l’ancien chargé de mission au moment du début de l’affaire, en 2018). « Le contenu des coffres déplacés du domicile d’Alexandre Benalla susceptibles de contenir des éléments de preuve dans le cadre des enquêtes ouvertes à son encontre n’a pu être établi avec certitude », estime alors le parquet de Paris dans un communiqué. Le ministère public ajoute que, en « l’absence de cet élément et dans la mesure où l’enquête n’a pas établi de volonté de nuire à la manifestation de la vérité, un non-lieu a été ordonné ».

Alexandre Benalla n’en a pourtant pas fini avec la justice. Car une enquête préliminaire, ouverte par le Parquet National Financier (PNF), est toujours en cours au sujet de l’affaire dite des « contrats russes ». Au départ, cette enquête était notamment ouverte pour « corruption », mais le PNF a souhaité par la suite « élargir le périmètre [des] investigations à des faits de trafic d’influence privé » ainsi qu’à « des suspicions de blanchiment » et « de fraude fiscale aggravée ». Aujourd’hui, je dévoile de nombreux passages jamais publiés du rapport de police rédigé en février 2023 qui fait la synthèse de toute cette affaire :

7,5 millions d’euros de contrats dans un « contexte baroque »

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