Maître de conférences en sciences de l'information, Olivier Ertzscheid suit les évolutions du web en temps réel.
Affordance.info
Publié le 30.10.2026 à 14:38
Publié le 28.10.2026 à 14:19
Non #Parcoursup n’est pas « juste » une plateforme de mise en relation.
Publié le 25.10.2026 à 18:52
Bismillah ils ont tenté d’éteindre les lumières. Black-Out pour les Black Blocs ?
Publié le 24.10.2026 à 16:48
Abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.
Publié le 20.10.2026 à 19:50
Réseaux sociaux et mouvements sociaux. Des lycées à l’Elysée.
Publié le 05.10.2026 à 22:14
Publié le 30.10.2026 à 14:38
[Article rédigé le 13 Octobre 2026 puis j’ai été un peu pris par diverses mobilisations qui ont donné lieu à d’autres articles]
C’est la dernière cyber-attaque dont tout le monde parle. L’attaque de la moussaka géante des frigos de grandes enseignes. Stock détruits et inconsommables, immense perte et gâchis. Les cyber-attaquants ne se sont pas contentés de couper le froid, ils ont fait en sorte de monter la température jusqu’à parfois 50 degrés. Je vous laisse imaginer la suite. Et la complète avec ce dessin de Coco dans Libération.
Les frigos occupent une place particulière dans l’histoire numérique (me semble-t-il en tout cas). D’abord parce que depuis les débuts du rêve puis du règne de la domotique, ils figurent parmi les premiers objets numérisables de la grande famille de l’électroménager : on les informatise (ils se mettent alors à afficher des trucs) puis on nous promet (et on en a certains exemples) des frigos qui parlent et puis tant qu’à y être ils vont aussi devenir « intelligents » (« smart fridges ») et moyennant moultes données collectées et analysées, nous proposer des menus à partir de l’analyse de leur stock ou nous dresser la prochaine liste des courses à faire au rayon frais et tant qu’on y est pourquoi pas les faire eux-mêmes en dialoguant avec d’autres dispositifs de commande et de livraison tout aussi « smart », et qu’on appellerait ça des « frigos pervasifs ».
L’imaginaire culturel va très vite s’emparer de tout cela pour donner, par exemple il y a déjà plus de 10 ans dans la série humoristique « Silicon Valley », ce genre de scènes où le piratage d’un seul « smart fridge » (frigo intelligent) en contamine 30 000 autres. Visionnaire.
Le truc c’est qu’en effet au milieu de tout cela on finit par perdre un peu de vue l’utilité principale de l’appareil en question : garder les bières au frais dans le bac à légumes.
Selon certaines sources il existerait réellement des gens qui mettent des légumes dans le bac à légumes.
(source : « Le réfrigérateur, un miroir social ?« )
Or donc, on attaque bien les frigos.
Ceux de nos domiciles connectés peuvent être une cible, ceux de la grande distribution en sont une autre. On notera qu’une grande enseigne pourtant spécialiste de produits frais et surgelés a échappé à l’attaque, non pas qu’elle n’ait pas été ciblée, non pas parce que ses défenses cyber étaient plus puissantes ou mieux dimensionnées que chez d’autres, mais simplement parce que la gestion automatique des températures était assurée par ce truc étrange que l’on appelle … un salarié. « Smart Human ».
Quand j’aborde dans mes écrits la question de la surveillance numérique, je le fais sous l’angle du concept d’une anecdotisation des régimes de surveillance. L’idée que cette surveillance est de plus en plus disséminée, au plus près de chacun de nos comportements sociaux comme de nos équipements matériels tous plus ou moins connectés : dans chaque rue mais aussi dans chaque voiture, carte de crédit, équipement domotique, etc.
On retrouve cette anecdotisation à l’échelle des attaques cyber. Il ne s’agit plus – uniquement en tout cas – de faire tomber des infrastructures majeures de défense (par exemple) mais de se tourner vers des infrastructures plus triviales, plus anecdotiques donc, mais quelque part tout aussi essentiellement vitales. Il peut aussi s’agir de « tests » pour de futures attaques ou chevaux de troie.
Là où les salariés ont conquis, depuis 2017, un droit à la déconnexion, peut-être nous faudrait-il réfléchir à instaurer un devoir de déconnexion à l’ensemble majoritaire de nos « objets connectés » si l’on ne veut pas voir à court terme des piratages massifs de nos trivialités journalières. De la même manière qu’une grande partie de nos données, au regard des piratages massifs quasi-quotidiens, ne devraient tout simplement plus être en ligne (mais là encore cela impliquerait de remettre un peu partout des « smart humans » …), l’internet des objets devrait peut-être se cantonner aux nécessités à être connectés qui devraient elles-mêmes être ramenées et limitées à la fonction première de chaque objet envisagé, plutôt que de considérer par défaut que tout objet, de la voiture au grille-pain en passant par le sextoy, aurait nécessairement vocation à être connecté. Il a fallu de longues années et une accumulation de scandales avant que l’on ne prenne en considération la conception dite « privacy by design« , il semble temps de franchir une étape supplémentaire en installant une « disconnection by design« .
Comme l’écrivait Samuel Szoniecky début 2000 :
Les fabricants de réfrigérateurs connectés nous vantent l’utilité de dispositifs capables de reconnaître automatiquement la date de péremption des aliments, de commander automatiquement ceux qui manquent ou de retrouver leur composition pour évaluer s’ils sont bons ou mauvais pour notre santé. Mais l’utilité de ces fonctionnalités n’est pas évidente pour tous. Par exemple, commander automatiquement des aliments est variable suivant le crédit disponible sur le compte de l’usager ou suivant les analyses de sang des personnes composant le foyer qui recommandent de privilégier tel aliment plutôt qu’un autre. Pour être utile, le réfrigérateur devrait connaître la situation financière et sérologique des usagers et cela en continu afin de s’adapter en temps réel aux changements de situations.
La course à l’automatisation numérique constante, considérant chaque objet ou service comme un biotope devant être à la fois totalement autonome de toute décision humaine mais en permanence relié à un ensemble d’autres écosystèmes eux-mêmes tout à la fois autonomes et connectés, et plus largement tout ce qui nous a conduit à réfléchir sérieusement à la manière de décliner « l’écosystème d’une blockchain pour un réfrigérateur connecté » aurait dû, et depuis longtemps, nous rappeler la phrase de Balzac : « L’homme est un bouffon qui construit des blockchains de frigos intelligents danse sur des précipices. »
Il y avait pourtant tant d’autres choses à faire : même les frigos peuvent faire collectif.
Cette sorte de constante d’une « surenchère connectique » dessine aussi un horizon de conditionnement qui rappelle ce que Roland Barthes écrivait dans l’article « Jouets » de ses mythologies :
Que les jouets français préfigurent littéralement l’univers des fonctions adultes ne peut évidemment que préparer l’enfant à les accepter toutes, en lui constituant avant même qu’il réfléchisse l’alibi d’une nature qui a créé de tout temps des soldats, des postiers et des vespas. Le jouet livre ici le catalogue de tout ce dont l’adulte ne s’étonne pas : la guerre, la bureaucratie, la laideur, les Martiens, etc. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, l’imitation qui est signe d’abdication, que sa littéralité : le jouet français est comme une tête réduite de Jivaro, où l’on retrouve à la taille d’une pomme les rides et les cheveux de l’adulte. Il existe par exemple des poupées qui urinent (…). On peut par là préparer la petite fille à la causalité ménagère, la « conditionner » à son futur rôle de mère. Seulement, devant cet univers d’objets fidèles et compliqués, l’enfant ne peut se constituer qu’en propriétaire, en usager, jamais en créateur ; il n’invente pas le monde, il l’utilise.
La fait que chaque objet soit aujourd’hui connecté (y compris bien sûr les jouets) nous conditionne semblablement à une causalité numérique hors laquelle le monde demeure impensable.
Il est un autre passage de Barthes dans ce même article qui m’intéresse autant :
L’embourgeoisement du jouet ne se reconnaît pas seulement à ses formes, toutes fonctionnelles, mais aussi à sa substance. Les jouets courants sont d’une matière ingrate, produits d’une chimie, non d’une nature. Beaucoup sont maintenant moulés dans des pâtes compliquées ; la matière plastique y a une apparence à la fois grossière et hygiénique, elle éteint le plaisir, la douceur, l’humanité du toucher. Un signe consternant, c’est la disparition progressive du bois. (…) Le jouet est désormais chimique, de substance et de couleur : son matériau même introduit à une cénesthésie de l’usage, non du plaisir. Ces jouets meurent d’ailleurs très vite, et une fois morts, ils n’ont pour l’enfant aucune vie posthume.
La fin de la naturalité du bois au profit de l’artificialité du plastique est semblable aujourd’hui à la systématicité de cette (fausse) nécessité connectique. Les frigos doivent être connectés tout comme Carthage doit être détruite. C’est cette fois la connectivité qui introduit de nouvelles « cénesthésies de l’usage », c’est à dire de nouvelles affordances qui ne se contentent plus de suggérer (des usages) mais d’en imposer d’autres, superbement superfétatoires. Et le résultat n’est pas, comme au passage des jouets en bois aux jouets en plastique, que nos objets connectés, comme ces derniers, meurent plus vite (quoi que …) mais qu’ils font de nos domesticités des espaces poreux à de nouvelles surveillances (cf l’anecdotisation évoquée plus haut) tout autant qu’à de nouvelles infractions.
Dans l’article « Anthropologie du froid domestique : le frigo et ses utilsateurs » (2006), Marie-Christine Zélem écrivait :
En France, les Trente Glorieuses (1945-1975 : années de l’abondance et de la prospérité) caractérisent une période de profondes mutations au cours de laquelle le progrès technique se diffuse largement. Cela se traduit notamment par une « technicisation » du confort. Cette période jette les bases d’une « démocratie du standing » qui rend ce confort accessible à une large population. Le confort entre dans les modes de vie. Il n’est plus uniquement un luxe. Il devient « confort d’usage », confort utile. Le changement profond qui s’opère alors dans les modes de vie s’accompagne de nouveaux comportements en matière de consommation. Les biens de consommation durables jusque là réservés à un univers de privilégiés vont se multiplier et devenir accessibles à la majorité de la société. On parlera plus tard du développement de la « consommation de masse ». Grâce à une hausse de leur pouvoir d’achat, et par la pratique toute nouvelle du crédit, la plupart des ménages peuvent alors s’équiper d’un certain nombre d’appareils dont les appareils électroménagers qui vont perdre peu à peu leur caractère de luxe. »
Le confort aujourd’hui ne consiste plus à disposer d’un froid domestique, mais à contrôler ce froid, cette fonction réfrigérante, et à la contrôler à distance, voire à confier ce contrôle à d’autres dispositifs ou tiers dits « de confiance » (mais qui ne le sont évidemment en rien, tout au contraire).
Des frigos à l’Ukraine.
Quelques jours avant ces attaques, sur un terrain de guerre, on apprenait que l’Ukraine avait détruit certains Data Centers russes, notamment ceux de Yandex (le Google local), et que cela aurait occasionné une baisse spectaculaire du trafic généré par les bots russes, notamment sur X, et donc aurait aussi diminué les opérations de désinformation. La réalité est en fait un peu plus complexe mais pour autant, les infrastructures numériques de communication demeurent une clé stratégique et opérationnelle essentielle. Ce qui, certes, était déjà le cas de toutes les guerres « modernes » mais qui redessine par contre totalement les rapports de puissance entre la décision politique des états et celle du peu de milliardaires qui possèdent et administrent à leur seul intérêt la quasi-totalité de ces infrastructures massives aujourd’hui.
Pour ne prendre qu’un seul exemple, en février 2022, au début de l’invasion russe contre l’Ukraine, Elon Musk se posait en chef de guerre et en sauveur en mettant à disposition du gouvernement de Kyiv son réseau de communication satellitaire Starlink. En Ootobre 2026, les communications Starlink sont coupées depuis quelques jours. Plus exactement (mais c’est Trump qui parle), c’est le réseau Starshield (déclinaison militaire de Starlink) qui a été délibérément coupé. Celui qui hier était le sauveur de l’Ukraine en est aujourd’hui l’un des principaux fossoyeurs. A l’époque (2022) j’écrivais :
Le déploiement d’accès à l’internet rapide par satellites en constellation à basse altitude est un nouveau théâtre d’opérations militaires absolument déterminant et vital. La Chine (avec le projet Guowang) et la Russie (projet Sfera) sont évidemment en course pour déployer leurs propres infrastructures. L’Europe également mais avec un retard qui sera difficile à rattraper et qui, dans le contexte géopolitique actuel, apparaît presque comme coupable. Reste que le projet pour l’instant le plus abouti et immédiatement opérationnel est entre les mains d’Elon Musk (et prochainement de Jeff Bezos). Ce qui pose a minima un problème de gouvernance et transforme ce qui pourrait et devrait être un gage de stabilité, une garantie d’influence et une arme à la fois diplomatique et opérationnelle, en un aléatoire soumis aux convictions, aux caprices ou à la définition du patriotisme d’un seul homme à la tête d’une seule entreprise.
Des cyber-attaques contre des frigos industriels jusqu’aux missiles ou drones envoyés contre des centres de données, c’est un même continuum qui se donne à lire. Celui du récit d’une dépendance numérique. Pensé comme une mythologie. Et l’arrivée de l’IA au coeur de cette mythologie lui donne une puissance d’évocation encore plus grande.
Nos domesticités sont fragiles et friables. Et nos domesticités connectées apparaissent désormais non plus en périphérie mais au centre d’une économie de guerre qui s’est souvenue de son étymologie (économie : « gestion intérieure d’une maison, d’une famille« ).
Dans le Voyage au bout de la nuit, Céline écrivait « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi. » Un collègue écrivait l’autre jour sur X : « L’IA c’est l’infini à la portée des grille-pains. » Reste à savoir si nous retrouverons notre dignité.
Publié le 28.10.2026 à 14:19
Non #Parcoursup n’est pas « juste » une plateforme de mise en relation.
Oui je vais encore vous parler de Parcoursup. Parce que j’entends une litanie lourde et lancinante. Et je l’entends aussi bien dans la bouche de celles et ceux qui « défendent » Parcoursup que de celles et ceux qui « condamnent » Parcoursup. Cette litanie dit que Parcoursup ne serait qu’une plateforme de « mise en relation » entre une offre et une demande (version libérale), entre des lycéens et des universités (version social-démocrate).
Ce cadrage (car c’en est un) est mensonger à tous les niveaux. Dire que Parcoursup n’est « que cela » ou que c’est « avant tout cela » c’est effacer de l’espace public la dimension politique de toute technologie et donc de toute plateforme. Et ce cadrage est aussi mortifère et mensonger que de renvoyer aux « algorithmes » qui seraient seuls la cause de tous les maux et de tous les torts, et qui, en tant qu’entités mathématiques, sont naturellement exempts de toute responsabilité car exempts de toute intentionnalité.
Sauf que. Oui Parcoursup utilise des algorithmes. D’abord celui, précisément, de mise en relation dont le petit nom est Gale-Shapley. Ensuite ceux de refus de candidature sur la base – par exemple – d’une moyenne générale inférieure à 11 ou 12 ou de notes dans telle ou telle matière là aussi inférieures à tel ou tel seuil. Enfin les « algorithmes locaux » c’est à dire le travail des enseignantes et enseignants qui analysent les dossier et peuvent choisir de pondérer tel ou tel critère, telle ou telle note, tel ou tel élément. Je vous avais par exemple raconté ce que nous pratiquions dans la composante (IUT) où je travaille. Donc oui il y a bien des algorithmes dans Parcoursup mais comme l’écrivait Antonio Casilli en préface à mon ouvrage « L’appétit des géants » (je souligne) :
« L’algorithme n’existe pas, parce qu’il n’est que le prétexte pour un ensemble de décisions directes des acteurs des plateformes ciblant les communautés des usagers. Dissimulés derrière un apparat de bases de données et de modèles mathématiques, on retrouve le choix humain effectué par les concepteurs des interfaces, la règle de fonctionnement établie par les ingénieurs, la norme implémentée par les services de sécurité, et le référentiel de tarifs adopté par les commerciaux de chaque plateforme.
Force est d’admettre que la croyance collective de nos contemporains en un processus automatique objectif, efficace, exact, à la fois intelligible et imperscrutable, n’est qu’une superstition. Cet ouvrage est alors un rappel utile des problèmes qui surgissent quand on considère « l’algorithme » comme un être surpuissant et transcendant la décision humaine. Et son auteur de montrer que les dévotions envers cette entité abstraite ne sont que des rituels de reconnaissance des pouvoirs ô combien tangibles de ses propriétaires. Les instances publiques et privées qui se servent aujourd’hui de prétextes algorithmiques pour gouverner les conduites humaines participent de cette énorme imposture. Il n’y a pas d’algorithme, il n’y a que la décision de quelqu’un d’autre.«
Donc trois niveaux d’algorithmes et trois niveaux de responsabilité. D’abord celle du ministère qui fait le choix de maintenir une absence de hiérarchisation des voeux (pourtant non seulement permise mais nécessaire à l’optimisation de Gale-Shapley). Ensuite celle des équipes pédagogiques (baptisées les « commissions d’examen des voeux ») qui décident à la fois de règles générales en amont de la lecture des dossiers lycéens, et d’autres règles au moment de cette lecture individuelle des dossiers (pour les formations qui en font encore une lecture individuelle et qui tendant à être de moins en moins nombreuses puisque précisément la non-hiérarchisation des voeux et le manque de places implique une explosion du nombre de dossiers reçus). Donc oui, si Parcoursup dysfonctionne et est sujet de débat, côté « algorithmes » c’est en effet la faute et la responsabilité première du ministère. Punto et Basta.
Revenons maintenant à l’argument selon lequel « c’est juste une plateforme de mise en relation.« Là encore c’est totalement faux. Pour vous donner un équivalent, ce serait comme de considérer que LinkedIn, ou Facebook, ou Instagram, ou toutes les plateformes de réseaux sociaux sont « juste » des plateformes de mise en relation. Non, non, non et non. Ces réseaux devenus médias sociaux disposent certes, de fonctions de mise en relation, mais ce qui s’y joue, précisément dans l’enjeu des mises en relation, c’est tout sauf uniquement des appariements et des mariages de circonstance optimisés. Ce qui s’y joue c’est la mobilisation d’un périmètre de sociabilité complet, à la fois (et selon les spécificités de chaque réseau) dans sa dimension affective, relationnelle, professionnelle, etc. Périmètre de sociabilité qui active nécessairement le capital social, culturel, symbolique de chaque individu s’y trouvant ou s’y retrouvant.
Parcoursup n’a rien à voir avec le site des impôts ou de la CAF dans lequel le dépôt d’éléments de preuve (nos revenus, nos quittances de loyer, etc) mobilisent un futur qui est explicitement et surtout politiquement arbitré en dehors de ces sites eux-mêmes.
Dire que Parcoursup c’est « juste une plateforme de mise en relation » c’est oublier ce qui précisément, fait la nature d’une ‘ »plateforme » et que là encore, Antonio Casilli rappelait en relisant Tarleton Gillespie.
« une plateforme est une entité politique, et non pas une simple métaphore – elle illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre.«
A l’échelle des lycéennes et lycéens qui s’y retrouvent, et des familles qui les accompagnent, Parcoursup c’est d’abord tout cela. C’est d’abord une plateforme qui active tout un périmètre de sociabilité. Vous n’avez par exemple qu’à voir les échanges en amont sur le choix des voeux et sous-voeux et surtout, dès les premiers résultats, les échanges autour de « son » classement et de « sa » place dans telle ou telle liste d’attente.
C’est une plateforme qui est traversée de leur capital social et culturel. Et c’est une plateforme qui est un rite projectif de passage non à l’âge adulte en tant que tel, mais dans des sociabilités nouvelles impliquant, comme tout rite de passage, d’abord une séparation d’avec son groupe actuel, puis l’inscription dans une marge ou une liminarité qui est l’épreuve elle-même (ici, de l’attente des résultats et de leur découverte), et enfin l’espoir d’une intégration possible dans un nouveau groupe d’appartenance qui reste entièrement aveugle au moment du rituel lui-même.
Parcoursup c’est donc presque tout sauf « juste une plateforme de mise en relation ». Parcoursup c’est une entité politique qui « illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre. »
Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup ce n’est donc pas « juste la fermeture d’une plateforme de mise en relation. »
Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup c’est un droit de délibération sur ces négociations, et un droit qui soit un droit collectif. Et qui passe par l’interrogation sur le manque de places à l’université, sur les filières légitimes et celles qui le seraient moins, sur les évaluations normatives qui seront ou non prises en compte, sur l’apaisement qui est nécessaire pour les années qui vont précéder et construire ces choix, sur la possibilité d’être accompagné par des spécialistes de l’orientation qui ne soient pas que des cabinets privés ou des professeurs principaux débordés (les nombre de CIO a drastiquement chuté depuis 10 ans, les conseillers d’orientation sont devenus des conseillers d’orientation psychologues et leur nombre … a aussi considérablement chuté).
En attendant donc d’y parvenir … oui il faut abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.
[mise à jour du soir] Je vous invite à aller lire l’analyse en tous points remarquable de Vincent Pinte Deregnaucourt : « Nash, Gale-Shapley dynamique et les Politiques et lycéens les plus cons du monde. » Même si je ne partage en rien sa conclusion, c’est tout à fait éclairant pour comprendre, du point de vue de l’analyse logique et mathématique le fonctionnement de Gale-Shapley, mais cela permet aussi d’entrevoir des solutions concrètes sur ce point particulier, qui n’efface pas pour autant l’analyse plus politique et sociologique que je vous propose de mon côté.
[Autre mise à jour du lendemain soir] Un autre article très intéressant et documenté : « Haro sur Parcoursup. » Et un autre article du même auteur qui discute du fait que Parcoursup n’est pas exactement du Gale-Shapley.
Publié le 25.10.2026 à 18:52
Bismillah ils ont tenté d’éteindre les lumières. Black-Out pour les Black Blocs ?
C’est une révélation de Yanis Mhamdi pour Blast, Emmanuel Macron (via Sébastien Lecornu) a demandé aux opérateurs internet de préparer une coupure des réseaux sociaux dans l’inquiétude des appels à manifester du 24 Octobre et après le fiasco total des semaines précédentes.
Black-Out pour les Black Blocs.
Cette lettre révélée par Blast, la voici.
Avant de revenir sur cette lettre, je vous invite à relire mon article du 20 Octobre sur le rôle des médias sociaux dans les mouvements idoines. Je le mobiliserai souvent pour expliquer cette nouvelle escalade dans la panique politique actuelle.
C’est fait ? Alors on y va.
Le gouvernement sollicite donc une suspension de l’accès aux plateformes Snapchat, Tiktok et Instagram (Yanis Mhamdi sur Blast précise que « Le réseau social X/Twitter a été ajouté après l’envoi de la lettre.« ) Pas Facebook, pas Whatsapp, pas Youtube, pas toutes les autres. « Juste » Snapchat, Tiktok et Instagram (et X). C’est donc bien la jeunesse qui est visée directement au regard de la sociologie des plateformes concernées.
Le gouvernement négocie directement la possibilité d’un black-out avec les opérateurs d’accès (Orange, Bouygues, Free et SFR). Lecornu parle de suspension « temporaire« , « pour une durée de quelques heures« , « ciblée » et qui puisse être « immédiatement interrompue. »
En parallèle, le gouvernement négocie aussi directement avec les plateformes (cf l’enquête de Marine Protais dans La Tribune) sur plusieurs points, notamment la possibilité de récupérer des images et vidéos. Le gouvernement lancera d’ailleurs dans la foulée sa propre plateforme de délation pour collecter lesdites images et vidéos. Ce qui vient par ailleurs questionner tout le discours sécuritaire autour de la multiplication exponentielle et des investissements massifs en caméras de vidéo-surveillance …
Toujours selon l’enquête de Marine Protais dans La Tribune, le gouvernement aurait également demandé aux plateformes de médias sociaux d’activer et d’altérer un certain nombre de leurs fonctions de modération et de viralisation pour invisibiliser certains hashtags ou mots-clés, pour retirer plus rapidement certains contenus sans attendre de signalements le réclamant, pour supprimer la saisie automatique renvoyant sur certains hashtags ou certains contenus jugés incitatifs, et pour ajouter de la latence pendant les « live » et enfin pour que les fonctionnalités de géolocalisation puissent être temporairement supprimées.
Résultat ? Du côté des opérateurs c’est une fin de non-recevoir, et du côté des plateformes (de ce que l’on en sait en tout cas), c’est service minimum (Tiktok aurait indiqué avoir mobilisé une Task Force pour retirer plus rapidement certains contenus) ou plus globalement … une autre fin de non-recevoir.
Quelle est la limite entre une gestion de crise circonstancielle
et une bascule structurelle dans un régime autoritaire ?
Vous me direz que j’exagère. Je vous répondrai alors par un souvenir récent, qui date de mai 2024 et où le gouvernement alors dirigé par Gabriel Attal prenait la décision d’interdire l’accès à Tiktok en Nouvelle-Calédonie lors des mouvements de jeunesse et des débordements et violences qui ont suivi. A l’époque, il n’y avait qu’un seul opérateur de téléphonie et d’internet sur le territoire de Nouvelle-Calédonie, ce qui avait « facilité » la mise en oeuvre de ce black-out.
Le 1er avril 2025, saisi pour se prononcer sur la légalité du blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie, le Conseil d’Etat précisait les trois conditions dans lesquelles le gouvernement (via le Président ou le Premier ministre) pourrait légalement interrompre (provisoirement) l’accès à un réseau social en cas (uniquement) de « circonstances exceptionnelles » :
Et de conclure que l’interdiction de Tiktok « ne respectait pas l’ensemble de ces conditions » et était donc totalement illégale.
Dans l’actuelle crise, les trois conditions sont-elles réunies ? Nul ne le sait car les deux premiers principes définis par le Conseil d’Etat sont d’appréciation relative. Qu’est-ce qui définit une « extrême gravité » ? Un nombre de manifestants ? Des atteintes aux biens ? Aux personnes ? L’étendue sur le territoire national ? La proximité des événements avec des lieux de pouvoir ? Et si le gouvernement commence par poser comme prémisse « l’évidence » d’une responsabilité des réseaux sociaux pour acter des mesures attentatoires aux libertés, qui pour lui porter contradiction ? Mais Lecornu a – en partie – retenu la leçon de la sortie de route d’Attal et il joue donc essentiellement sur le point 3 de la limitation temporelle dans la demande qu’il fait aux opérateurs. Rien n’est pourtant réglé pour autant, loin s’en faut.
D’autant qu’y compris sur la forme, c’est un régime discrétionnaire de la décision qui est avancé par Lecornu : « Les opérateurs réclament un acte signé, daté, motivé, publié, et Orange insiste sur la nécessité d’un arrêté. Le gouvernement estime qu’une instruction individuelle à chaque opérateur suffirait, sans publication au Journal officiel. Il envisageait un communiqué une trentaine de minutes avant l’activation, prévue vers 14 h le 24 octobre, sans divulguer les conditions techniques sensibles. »
Par-delà les évidences.
Avant de poursuivre l’analyse je veux revenir sur, ce qui dans le courrier de Lecornu est la cause qui lui paraît justifier cette demande de black-out.
« À l’évidence plusieurs réseaux sociaux ont joué un rôle décisif non seulement dans la cristallisation et la viralité de mots d’ordres illicites, mais aussi comme leviers de coordination opérationnelle des violences au cours des manifestations. »
À l’évidence ? Mais de quelle évidence parle-t-on ici ? L’évidence de l’analyse de services de police et de renseignement intérieur pourtant incapables de dimensionner correctement la réponse en nombre et en doctrine du « maintien de l’ordre » ? L’évidence d’un pouvoir pathologiquement malade d’un rapport à la technique qui oscille entre l’irénisme d’un solutionnisme construit sur le fantasme d’une start-up nation et « en même temps » la crainte irraisonnée de cette technique entre les mains d’une jeunesse pour qui elle ne serait que mortifère et à qui il faudrait donc interdire à la fois le messager (les téléphones portables) et le message (les réseaux et médias sociaux) ?
Nous sommes en plein dans ce que je vous expliquais dans mon article du début de la semaine sur l’utilisation des réseaux et médias sociaux dans les mouvements lycéens et dans les mouvements sociaux en général. Je le redis une centième fois. Les médias sociaux (et internet et le web avant eux) facilitent l’organisation des révolutions et des mouvements sociaux en général, mais ils en compromettent aussi la victoire car :
- soit les gouvernements vont s’y attaquer pour retourner ou bloquer le mouvement,
- soit la dynamique virale propre de ces réseaux et médias sociaux finira par n’en montrer que les images les plus délétères dans l’opinion (biais de négativité algorithmique),
- soit les (autres) médias en alliés souvent objectifs des gouvernements ou de leur agenda, fabriqueront une circulation médiatique d’extraits et de discours qui sera uniquement à charge contre cette économie de la viralité pour promouvoir et justifier leur propre économie de la citation et tenter d’effacer leur propre fascination première pour le « Riot Porn« .
Bref, comme l’écrivait encore récemment Fred Turner dans « Politique des machines » : « L’une des plus grandes ironies de notre situation actuelle est que les modes de communication qui permettent aujourd’hui aux autoritaires d’exercer leur pouvoir ont d’abord été imaginés pour les vaincre. »
La bascule d’une tentative de black-out gouvernementale à l’endroit des réseaux sociaux est la première phase et la première pierre de ce nouveau cycle déterministe. Il est singulier que la France n’y échappe pas davantage que d’autres pays aux régimes clairement illibéraux ou explicitement autoritaires. Pour de bon cette fois …
Bismillah ils ont voulu couper la lumière.
Plus de 20 ans que je travaille sur ces questions, et plus de 15 ans au moins qu’avec d’autres nous avons montré, démontré, théorisé et expliqué, dans des revues scientifiques, dans des livres, dans des médias, devant des commissions d’enquête à l’assemblée, que oui il fallait en effet casser les chaînes de contamination virale pour lutter contre la haine en ligne. Et oui l’ensemble des plateformes sociales savent précisément comment le faire et ont les moyens de le faire. Cela aussi cela fait plus de 10 ans qu’on le sait et que cela a été posé y compris devant des assemblées élues grâce au courage de lanceurs et lanceuses d’alerte qui ont permis de le documenter de manière absolument certaine. Il faut donc les mettre devant leurs manquements à chacune de leurs responsabilités, mais puisque cela fait au moins 10 ans que l’on essaie sans succès, nous avons aussi la certitude que l’on n’y parviendra que si et seulement si on arrive enfin a définitivement changer leur statut d’hébergeur par défaut en un statut d’éditeur par défaut (allez ici relire la quatrième partie de cet article qui vous démontre qu’il est aberrant que cette question commence à peine à être posée alors qu’il y a 10 ans qu’elle devrait être tranchée).
Riot Porn et désinformation continue.
Maintenant si l’on s’alarme du rôle qu’ils jouent et que l’on censure les médias sociaux, même temporairement, même pour des circonstances exceptionnelles, même uniquement ceux de la jeunesse, il ne faut pas oublier deux choses.
La première c’est ce que l’on nomme « l’effet cliquet » dans l’histoire des technologies de contrôle : il est des pas en avant sur lesquels il devient impossible de revenir en arrière.
Et la seconde c’est l’éléphant dans la pièce qui est incarné par les chaînes d’extrême-droite de désinformation continue.
Parce que si l’on pose comme prémisse, « qu’à l’évidence plusieurs réseaux sociaux ont joué un rôle décisif non seulement dans la cristallisation et la viralité de mots d’ordres illicites, mais aussi comme leviers de coordination opérationnelle des violences au cours des manifestations » alors … alors … alors il faut poser aussi « qu’à l’évidence plusieurs chaînes d’information continue ont joué un rôle décisif non seulement dans la cristallisation et la viralité de mots d’ordres illicites, mais aussi comme leviers de coordination opérationnelle des violences au cours des manifestations. » Et que lorsque ces chaînes d’information continue stigmatisent en permanence les populations françaises issues de l’immigration comme la source de l’ensemble de nos maux, leur responsabilité éditoriale est directement engagée dans des tueries comme celle qui s’est déroulée à Trappes il y a quelques jours.
Qu’absolument personne, à commencer par le gouvernement si prompt à tenter de bloquer les réseaux sociaux, q’u’absolument personne ne pose cette question dans le champ social et médiatique « mainstream » comme une urgence première, en dit malheureusement beaucoup sur l’état des forces politiques en présence.
Parce que si l’on ne questionne que le rôle des réseaux sociaux sans jamais en faire de même pour les chaînes d’information continue qui ont légitimé l’ensemble des discours racistes, xénophobes et insurrectionnels y compris en normalisant les paroles de groupuscules identitaires et néo-nazis jusqu’ici relégués à la fange confidentielle et aux marges délictuelles d’où ils ne seraient jamais sorti sans les invitations qui leurs ont été faites sur les plateaux télé, alors on manque à tous ses devoirs et on passe à côté de l’essentiel du problème.
Et il faut à chaque fois se pincer et se pincer de plus en plus fort. Ce week-end encore, pendant que le gouvernement Lecornu négociait avec les opérateurs télécom pour un black-out des réseaux sociaux, la chaîne Cnews diffusait et commentait en boucle des images de violences, d’interventions policières et de groupuscules (black blocs) dans la ville de Paris … qui étaient en fait des images de mobilisations en Albanie, a Tirana, et zoomait longuement, très longuement sur un jeune homme portant un kufi. France Info à son tour reprendra ses images mais expliquera cette fois qu’il s’agit de manifestation à Lyon …
Prise la main dans le sac à complotisme et à désinformation, CNews plaidera rapidement « une erreur de régie » (sic), tout en continuant d’assurer que de toute façon ces images « auraient aussi bien pu être tournées en France » (sic). Qu’importe le réel après tout, quand seule compte la tenue d’un agenda de haine. Une haine et une désinformation qui bien plus que celle des réseaux sociaux fait un nombre considérable de vues, et qui surtout entraîne des passages à l’acte racistes, homophobes, criminels. Pas un seul « black bloc », pas un seul « émeutier » ne s’est rendu coupable de meurtre. A Trappes un homme a visé et tué à l’arme lourde pour un mobile raciste d’autres hommes, femmes et enfants, armé idéologiquement du seul motif de la litanie du discours médiatique de cette chaîne et de ses « proxys ». Il a tué Pengo Bossio Wangi parce qu’il était noir de peau. Praud, Le Bret, Tégner et les autres battent chaque jour et chaque mois des records d’audience qu’un réseau social n’atteindra jamais. Ils ne sont ni journalistes, ni éditorialistes : ils sont des agents d’influence au service d’un agenda du chaos qui n’a pour seul but que de placer l’extrême-droite au pouvoir. Et ils ont en partie atteint leur objectif qui est que chaque meurtre raciste n’occupe pas plus d’une journée d’antenne. Regardez leur succès. La tuerie raciste de Trappes est presque déjà effacée.
Cette chaîne a donné la parole à des représentants de groupuscules néo-nazis présentés comme autant de « simples » chroniqueurs et choniqueuses, cette chaîne ne tient pas son antenne et est sous le coup de multiples condamnations pour de multiples dérapages, cette chaîne ment et désinforme de manière continue et systémique. Il est fou, il est sidérant, il est démocratiquement inconcevable que cette chaîne bénéficie encore d’une autorisation d’émettre. S’il est un black-out et un seul à ordonner pour préserver la concorde républicaine, c’est en effet celui de cette chaîne et de ses proxys. Voilà à quoi le gouvernement de Sébastien Lecornu devrait en priorité s’attacher. Il est idiot de vouloir couper les réseaux sociaux. Il est stupide de prétendre qu’ils sont la cause des violences. Il est coupable et criminel de continuer de laisser émettre CNews sur une fréquence publique dans une démocratie.
Tant que nous n’aurons pas compris que le premier problème de notre république n’est pas d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans mais plutôt d’interdire CNews à tout citoyen en âge de voter, alors nous ne préparerons rien d’autre que des avenirs sombres.
[Mise à jour du 30 Octobre] Sur le sujet de la coupure d’internet et/ou des réseaux sociaux, un récent podcast invitait Ksenia ERMOSHINA et Francesca MUSIANI, chercheuses CNRS au Centre Internet et Société. C’est à écouter sur Aligre FM.