pour la lutte sociale
BLOG COLLECTIF - L.N Chantereau, Olivier Delbeke, Robert Duguet, Alexis Mayet, Luigi Milo, Vincent Presumey ...
Publié le 31.03.2026 à 18:09
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Déclaration de l’Organisation de l’Alternative communiste en Irak (OCAI) concernant la vie et la lutte de la dirigeante communiste Yanar Mohammed, symbole de la lutte émancipatrice des femmes.
Une étoile brillante a disparu de nos cieux, une figure monumentale a disparu de nos rangs. Le monde a perdu une imposante combattante communiste révolutionnaire qui s’est dressée contre les citadelles de la réaction et de la mise en l’esclavage des femmes.
Elle est la camarade Yanar, chère au cœur de millions de femmes, de communistes et des amoureux de la liberté à travers le monde ; Yanar Hassan Mohammed, présidente et co-fondatrice de l’Organisation de la liberté des femmes en Irak (OWFI), et co-fondatrice de l’Organisation de l’alternative communiste en Irak (OCAI) et membre distinguée de son comité central. Les mains violentes des bandits et des criminels l’ont atteinte de la manière la plus brutale ; elle a été assassinée devant sa maison de Bagdad, capitale de l’Irak, par les terroristes criminels à 9h00 le lundi 2 mars 2026.
Alors que nous écrivons ces lignes, nos cœurs saignent, emplis d’une douleur et d’un chagrin profonds. Pourtant, notre résolution et notre détermination inébranlables à poursuivre le combat de Yanar se renforcent à chaque instant. Nous offrons nos plus sincères condoléances à son mari, à son fils bien-aimé, à son père estimé, à ses sœurs, à ses frères et à tous les membres de sa famille et à ses amis. Nous présentons également nos condoléances à ses collègues de l’Organisation de la liberté des femmes en Irak OWFI, à tout-es ses camarades de l’OCAI et à toutes les militantes émancipatrices, communistes et amoureux de l’humanité en Irak, dans la région et dans le monde.
Les dernières lignes de Yanar en matière de défense des femmes – selon la direction de l’OWFI – étaient le projet d’une déclaration qu’elle a fini d’écrire à 21H00, heure d’Irak, le dimanche 1er mars 2026, à peine douze heures avant son assassinat. Ci-dessous le titre, le premier passage et les derniers mots de ce projet :
« Déclaration finale de la 20e Conférence du Réseau de lutte contre la traite des femmes en Iraq :
Exiger la poursuite des membres de l’État islamique (EI) pour les crimes de captivité, de viol et d’esclavage sexuel des femmes.
Entre le transfert de milliers de prisonniers de l’État islamique des prisons des FDS vers l’Irak à travers les frontières occidentales [de l’Irak], et le grondement des tambours de guerre et les menaces américaines inconsidérées de bombarder et de renverser le régime de la République islamique d’Iran à travers les frontières orientales [de l’Irak], nous, au sein du Réseau de lutte contre la traite des femmes en Irak, avons décidé de nous réunir et de répondre à une crise immédiate touchant un grand nombre de femmes dont la dignité et l’intégrité physique ont été bafouées par des membres de l’EI. Ces individus sont poursuivis en Irak pour « terrorisme » et appartenance à l’EI, sans aucune mention de leurs crimes systématiques contre les femmes – des crimes assimilables à des crimes de guerre ou à un génocide contre les communautés yézidies, turkmènes et chiites Shabak, ainsi que d’autres minorités.
……….
Réseau de lutte contre la traite des femmes en Irak – Comité d’organisation de la 20e Conférence, 01-03-2026. »
Les derniers mots écrits de Yanar dans le cadre de son activité communiste au sein de l’OCAI étaient sa réponse à une demande d’opinion sur le projet de déclaration de l’organisation concernant la guerre actuelle par les États-Unis et Israël contre l’Iran (la déclaration a été publiée plus tard dans la même nuit) :
01/03/2026, 21:27 – Yanar Mohammed: « Je le lirai dans un instant, Muayad. »
01/03/2026, 22:33 – Yanar Mohammed: «C’est très bien, Muayad. Excuse-moi pour le retard ; les appels téléphoniques vont non-stop. »
01/03/2026, 22:43 – Yanar Mohammed : « Il manque peut-être une mention de la possibilité d’une escalade en guerre régionale. »
02/03/2026, 01:19 – Yanar Mohammed: « Les drones ont pris pour cible le siège du Komala à Sulaymaniyah. »
Malheureusement, c’est par ces lignes et ces mots qu’elle a conclu ses écrits et ses activités.
Yanar Hassan Mohammed a ouvert les yeux sur le monde à Bagdad le 15 novembre 1960, où elle a terminé ses études primaires et secondaires. Elle est diplômée de l’Université de Bagdad en 1984 avec un bachelor en architecture, puis obtient une maîtrise dans le même domaine de la même université en 1993. Elle a exercé sa profession d’architecte en Irak, au Liban et au Canada depuis l’obtention de son diplôme jusqu’en 2003, à travers les conditions difficiles de la guerre Iran-Irak, les années de sanctions économiques, et plus tard ses années de migration à Beyrouth, puis à Toronto.
Jeune femme brillante dans son domaine, elle possédait une intelligence extraordinaire pour évaluer la vie sociale, politique et culturelle. Sa capacité à diagnostiquer les signes du patriarcat dans ses manifestations les plus subtiles, combinée à sa compréhension pratique de la souffrance des femmes sous la domination masculine, l’a conduite – avant même d’être influencée par la pensée politique socialiste – à adopter une théorie de la rébellion contre le patriarcat. Cette rébellion est devenue sa référence pour l’évaluation des tendances politiques, des mouvements intellectuels, des partis, des militants, et même de ses amis et camarades ; cela est resté sa boussole tout au long de sa vie.
Cependant, en s’engageant dans l’action politique et en se forgeant une opinion par la lecture d’ouvrages marxistes et des idées des mouvements féministes émancipateurs, elle devint une militante communiste engagée. Elle associait la défaite du patriarcat, et du système économique, social, politique et culturel qui le sous-tend et le reproduit, à une lutte politique et intellectuelle organisée. De plus, elle comprit rapidement que le radicalisme féministe émancipateur et le communisme devaient être profondément enracinés dans la société et ancrés dans la réalité des classes opprimées et des femmes marginalisées à grande échelle.
Yanar était une femme qui chérissait la vie sous toutes ses formes. Quiconque la rencontrait était immédiatement impressionné par son humanité, son humour, son intelligence et son esprit. Ces qualités se manifestaient non seulement dans les conversations quotidiennes, mais aussi dans sa façon d’aborder des questions complexes et épineuses, ainsi que les débats politiques. Yanar n’a jamais adhéré à un féminisme émancipateur déconnecté de la joie de vivre ou de la volonté d’épanouir le potentiel créatif et les talents cachés de chacun. Elle croyait en des relations humaines libres et égalitaires entre les sexes. Contrairement à certaines militantes, elle s’opposait fermement à celles et ceux qui haïssaient les hommes en tant qu’êtres biologiques ou qui réduisaient le patriarcat à un simple phénomène socio-économique, politique et culturel transitoire, dénué de toute dimension de classe et de dimension sociale.
Elle a lutté avec force contre toutes les formes de discrimination nationale, sectaire et religieuse, ainsi que contre la discrimination fondée sur la couleur de peau, l’origine ethnique, le sexe et bien d’autres critères. Pour elle, l’autonomisation et la résilience de chaque survivante de violence et de traite étaient une mission et un projet révolutionnaires, garantissant une vie digne, sûre et épanouissante, et libérant le potentiel et la créativité des femmes. C’était là le cœur de sa stratégie de protection des survivantes et des victimes de violence.
Yanar s’engagea en politique et organisa le militantisme communiste et émancipateur des femmes, forte de ces caractéristiques : une personnalité communiste révolutionnaire et une féministe inébranlable. Seuls quelques-uns de ses camarades et amis en eurent pleinement conscience, bien que la plupart reconnussent l’importance de son combat et lui vouèrent un profond respect, ainsi qu’à son statut, sa personnalité charismatique, ses idées et sa vision humaniste et émancipatrice.
Tout au long des grandes étapes des luttes communistes au sein du mouvement, Yanar n’a jamais dérogé à l’importance de l’organisation partisane communiste ni à la nécessité de lier la cause de l’émancipation des femmes au renversement de l’ensemble du système socio-économique capitaliste en place. Dans tous les tournants et les scissions qu’a connus le mouvement communiste radical au cours des trois dernières décennies, elle a été une figure importante et influente, prenant ses propres décisions avec précision et discernement, en accord avec ses profondes convictions politiques et intellectuelles.
Dès son plus jeune âge, Yanar a baigné dans l’atmosphère de gauche de son entourage familial, s’inscrivant dans la tradition de l’activité politique et intellectuelle du Parti communiste irakien de l’époque. Son engagement politique a toutefois débuté au Canada, lors du congrès général des organisations canadiennes du Parti communiste-ouvrier d’Irak à la fin des années 1990. Auparavant, elle s’était familiarisée avec les activités du parti, s’était immergée dans son milieu, avait tissé des liens d’amitié et avait participé à ses célébrations et événements.
Durant son séjour au Canada, avant son adhésion officielle au parti, Yanar trouva dans la tradition politique et les thèses du camarade Mansour Hekmat une convergence avec sa propre critique radicale du patriarcat et sa défense de la liberté et de l’égalité des femmes. Elle y voyait un approfondissement de concepts qu’elle avait déjà adoptés, de manière moins formelle, au sein des cercles socialistes internationaux et locaux, concernant la critique socialiste et la lutte pour les libertés politiques et civiles.
Elle a rapidement adhéré à la critique radicale formulée dans ces thèses à l’encontre des mouvements politiques islamiques, de leurs partis et de leurs autorités, ainsi qu’à la défense radicale de l’émancipation des femmes et de la laïcité qui y figuraient également. Elle a adopté le principe de la séparation de la religion et de la nationalité de l’État et de l’éducation, parallèlement à une critique des politiques et stratégies impérialistes américaines, ainsi que de leurs guerres d’asservissement. De plus, elle a adopté les concepts socialistes fondamentaux, insistant sur l’abolition du salariat et des rapports de propriété capitalistes, tout en maintenant une position radicale contre la guerre américaine en Irak.
Yanar s’engagea en politique et organisa la lutte partisane au Canada, tout en adoptant les idées socialistes et pour l’émancipation des femmes. Elle lutta contre le blocus économique américain imposé à l’Irak et contre la « Campagne de la Foi » lancée par le régime baasiste fasciste contre les femmes. Elle entra en action alors que le monde commençait, peu après, à connaître des bouleversements politiques et militaires d’une ampleur mondiale, caractérisés par la propagation des effets directs du terrorisme islamiste politique au cœur du monde occidental et la « guerre contre le terrorisme » impérialiste américaine qui s’ensuivit.
Au milieu de ces bouleversements mondiaux, Yanar a entamé son militantisme au Canada contre deux forces : l’impérialisme américain, sa guerre et son occupation de l’Irak, et les courants de l’islam politique. Elle a surtout combattu leur hostilité commune envers les femmes et la cause de l’émancipation et de l’égalité. Le premier (l’impérialisme) agissait en détruisant le tissu social, en imposant des blocus économiques et en soutenant des forces réactionnaires religieuses, nationalistes, sectaires et tribales, imitant le modèle américain en Afghanistan. Le second (l’islam politique) agissait par la répression directe, le terrorisme et l’asservissement flagrant des femmes.
Yanar fit ainsi son entrée en politique par le biais de manifestations et de protestations, mettant à profit son éloquence et son talent oratoire exceptionnels dans les médias, tant en arabe qu’en anglais. Elle s’attacha à dénoncer le caractère réactionnaire de la guerre menée par les États-Unis en Irak et le terrorisme de l’islam politique, acquérant rapidement une certaine notoriété au Canada et aux États-Unis. Peu avant la guerre de 2003, elle co-fonda avec des militantes canadiennes le « Comité de défense des droits des femmes irakiennes ». Dans le cadre des activités du comité, suite à une agression perpétrée par l’équipe de sécurité d’Ahmed Chalabi contre une militante à Toronto, elle publia une déclaration le 14 octobre 2002. Elle y réaffirmait son opposition à la politique de guerre américaine, concluant par ces mots : « À bas la marionnette américaine et les politiques criminelles des États-Unis envers l’Irak… Les femmes irakiennes méritent un avenir bien meilleur… un avenir de paix, de libertés et d’égalité totale entre les femmes et les hommes. » Cette conclusion faisait suite à sa condamnation du « régime baasiste criminel » pour le meurtre de 250 femmes irakiennes lors de la « campagne de la foi » lancée par le régime en 1996.
Cependant, l’émergence de Yanar Mohammed au sein de la société irakienne et sur la scène internationale a véritablement commencé après la cofondation, avec d’autres militantes, de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak (OWFI) à Bagdad en juin 2003. Cette fondation intervenait deux mois seulement après la chute du régime baasiste fasciste, dans un contexte de guerre criminelle et d’occupation impérialiste américaine de l’Irak, d’incertitudes et de menaces de violentes crises politiques qui planaient sur la société irakienne. Ces crises se sont manifestées par des massacres, des affrontements sectaires, des crimes identitaires, la destruction des infrastructures civiles, des attentats terroristes et la montée en puissance de milices. Ces forces ont renforcé divers éléments réactionnaires et misogynes, des pouvoirs tribaux aux institutions religieuses, plongeant ainsi les femmes dans l’une des périodes les plus oppressives et catastrophiques de l’histoire moderne de l’Irak.
Six mois seulement s’étaient écoulés depuis la fondation de l’organisation lorsque, le soir du 31 décembre, Yanar Mohammed reçut un courriel d’un groupe islamiste se faisant appeler « Armée des Sahaba ». L’objet était : « L’assassinat de Yanar Mohammed aura lieu dans quelques jours ». Dès lors et jusqu’à son assassinat, elle reçut des menaces de mort de toutes sortes qui ne cessèrent jamais durant les vingt-trois années de son combat acharné au milieu des tragédies, des massacres et des destructions qui ravagèrent l’Irak. Ces menaces, souvent aggravées par diverses formes de pression, de harcèlement et de poursuites judiciaires abusives, persistèrent même lors du soulèvement d’octobre 2019, lorsque l’islam politique recula face au mouvement de masse en Irak.
De plus, les campagnes médiatiques incitant au meurtre de Yanar et des militantes de l’OWFI – ainsi que les provocations visant à fermer les bureaux de l’organisation et ses organes de presse, tels que « Radio Al-Musawat » (Radio de l’Égalité) et « Al-Musawat Newspaper » – sont restées constantes tout au long de l’engagement politique de Yanar Mohammed et se poursuivent encore aujourd’hui. Ces incitations étaient dissimulées sous les mensonges les plus scandaleux et les fabrications politiques les plus malveillantes, tissées par les milices, les courants politiques islamistes et leurs divers services de renseignement criminels.
Il est important de préciser que plusieurs personnes au sein du mouvement, se prétendant faussement et trompeusement « de gauche », ont en réalité rejoint les rangs de ces forces criminelles et leurs incitations à l’assassinat de la camarade Yanar. En vérité, ces prétendus « gauchistes » appartiennent à la même catégorie de politiciens machistes et dominateurs, imprégnés de tendances islamo-nationalistes et sectaires, ainsi qu’à des cercles nationalistes chauvins. Ces groupes ont également lancé plusieurs campagnes de diffamation malveillantes et continues sur les réseaux sociaux contre la camarade Yanar, l’OWFI et l’Organisation de l’Alternative Communiste, allant jusqu’à publier des photos et des informations personnelles précises, contribuant ainsi à créer le climat qui a conduit à son assassinat.
L’histoire du combat de notre chère Yanar et de l’Organisation pour la liberté des femmes, en défense des droits et libertés des femmes, est riche de sacrifices et de réussites : de la difficile tâche de fonder et de gérer l’organisation, à la publication du journal « Al-Musawat » en avril 2004 et au lancement de la radio « Al-Musawat » dans les premières années de l’organisation. S’y ajoutent la création de sections locales dans différentes provinces, la fondation et la gestion de centres d’accueil pour les victimes de violence et les survivantes de la traite des femmes, ainsi que sa participation active à l’organisation de manifestations, de marches et de rassemblements. Elle a participé à ces manifestations, marches et rassemblements, et a joué un rôle actif dans l’organisation annuelle de festivals des femmes, des travailleurs et des socialistes à l’occasion du 1er Mai et de la Journée internationale des femmes.
Yanar a continué à lutter avec une détermination inébranlable dans le domaine de l’activisme juridique et de la défense des droits. Ses efforts ont consisté à organiser diverses campagnes pour abolir les lois anti-femmes au sein du système juridique irakien, ainsi qu’à s’opposer aux tentatives des partis politiques islamiques chiites au pouvoir d’adopter de nouvelles lois sectaires visant à priver les femmes irakiennes des droits et libertés qu’elles avaient historiquement acquis.
Les étapes marquantes du combat de Yanar et de l’OWFI dans ce domaine sont nombreuses. Tout a commencé par une confrontation avec la résolution 137 du Conseil de gouvernement de transition, fin 2003, qui visait à imposer la loi sur le statut personnel Jaafari. Dans ce contexte, Yanar Mohammed a organisé un séminaire contre la résolution 137, intitulé « Non à l’asservissement des femmes en Irak », le 29 janvier 2004. Elle a également participé à une manifestation de femmes où elle a prononcé un discours sur la nécessité de mettre fin à l’oppression des femmes en recourant à la lutte du mouvement féministe pour l’égalité. Ce discours a été diffusé le soir même sur toutes les chaînes de télévision locales et sur plusieurs chaînes internationales. Peu après, elle a reçu ses premières menaces de mort.
Yanar a poursuivi son combat contre les campagnes successives visant à promulguer la loi Jaafari en 2014 et en 2024. En juillet 2024, avec l’OWFI et un groupe de militants et d’avocats, elle a fondé l’« Alliance 188 » pour s’opposer à « l’amendement portant modification de la Loi n° 188 de 1959 relative au statut personnel ». Elle a également lutté avec acharnement contre l’adoption du « Code des dispositions Jaafari » au Parlement en août 2025, une mesure résultant d’un compromis honteux entre les blocs des partis nationalistes arabes et kurdes et les partis politiques islamistes chiites. Ce code réactionnaire visait à faire adopter une législation antiféministe ouvrant la voie au crime de mariage d’enfants.
Par ailleurs, Yanar a mené une lutte sans relâche sur la scène politique pour obtenir la liberté politique, les droits civiques et l’égalité des droits civiques. Elle a plaidé pour la séparation de la religion et de la nationalité de l’État et du système éducatif, et s’est opposée à la corruption, à la domination des milices et des pouvoirs tribaux, ainsi qu’à l’hégémonie des autorités religieuses hostiles aux droits des femmes et des enfants.
Dans le cadre de son combat, Yanar a rejoint pendant un temps le Congrès pour la liberté d’Irak (CFI), dont elle a été l’une des signataires lors de sa fondation, initiée par le Parti communiste-ouvrier d’Irak en 2004. Cependant, elle s’est retirée du Congrès assez rapidement après avoir constaté des évolutions négatives au sein du projet, qui contredisaient les objectifs communistes et d’émancipation des femmes auxquels elle était attachée.
Le plus grand défi de l’action de notre chère Yanar Mohammed fut sans doute son combat pour secourir les femmes victimes de violence, celles menacées de crimes d’« honneur » et les jeunes femmes prises au piège des réseaux de traite des êtres humains. Malgré l’immense complexité de la situation, les difficultés de gestion, les problèmes de financement et les menaces de mort constantes proférées par les milices, les gangs et les mafias de tous bords, Yanar a persévéré. Grâce à sa volonté de fer et aux efforts inlassables des militantes de l’OWFI et de plusieurs de ses camarades cadres communistes, elle a réussi à sauver environ 1 400 jeunes femmes de la mort, de l’exploitation et de la précarité.
Yanar accordait une attention particulière à l’émancipation intellectuelle et politique des militantes et des survivantes. À cette fin, elle a consacré des années à la création et au développement d’écoles d’émancipation féminine et d’écoles d’éducation marxiste. Ces écoles ont porté des fruits significatifs, car certaines militantes féministes se sont armées d’une perspective matérialiste historique pour comprendre la cause de l’oppression et de l’émancipation des femmes, ce qui leur a permis de mener à bien leurs tâches avec une grande efficacité.
Yanar Mohammed était une communiste révolutionnaire, une militante. Elle a lutté aux côtés des chômeurs au sein de l’« Union des chômeurs d’Irak », participant à ses manifestations et sit-in incessants devant l’Autorité provisoire de la coalition temporaire américaine à Bagdad durant l’été 2003. Dès lors, son engagement a été indissociable du soutien aux luttes ouvrières dans divers secteurs, notamment celles des travailleurs du secteur industriel, leurs manifestations et leurs conférences contre la privatisation, la restructuration industrielle et les licenciements massifs.
Jusqu’à son dernier souffle, elle a défendu avec ferveur la « Fédération des conseils ouvriers et syndicats d’Irak » (FWCUI), notamment son ancien président, Falah Alwan. Elle a mis en œuvre tous les moyens possibles pour faciliter le développement de l’action et de la lutte de cette fédération et a toujours soutenu sa stratégie socialiste-ouvrière. Elle s’est fermement opposée aux scissions survenues dans ses rangs entre 2004 et 2007 et a constamment aidé la fédération par tous les moyens disponibles à organiser des campagnes, des conférences et des séminaires conjoints.
Yanar Mohammed a œuvré sans relâche au développement du mouvement ouvrier et de cette fédération d’orientation socialiste, s’efforçant de faire de l’émancipation des femmes une mission fondamentale du mouvement, incluant les syndicats et les fédérations ouvrières. Cette détermination découlait de sa conviction inébranlable que l’émancipation des femmes et l’émancipation du système de classes étaient deux enjeux indissociables et intimement liés.
Yanar a participé à toutes les étapes marquantes de la lutte sociale pour l’accès aux services de santé publique et à l’éducation, ainsi qu’aux luttes contre la privatisation et les politiques néolibérales du régime nationaliste et bourgeois islamique au pouvoir, et contre la corruption financière et administrative et le pillage des richesses publiques. Pendant 23 ans, elle a soutenu les luttes des masses pour la satisfaction des revendications économiques des travailleurs, des chômeurs et des salariés.
Yanar a apporté un soutien indéfectible aux mouvements de protestation des jeunes, des travailleurs et des chômeurs à toutes leurs étapes, de 2011 à 2015, 2017 et 2018, jusqu’au soulèvement d’octobre 2019. Elle a participé activement à ces manifestations avec l’Organisation pour la liberté des femmes, prenant la parole à de nombreuses reprises pour défendre les revendications des manifestants et, plus particulièrement, la question des droits, de la liberté et de l’égalité des femmes. Elle a milité pour que ces mouvements adoptent des politiques émancipatrices en faveur de la cause féminine.
Cependant, son engagement le plus significatif a eu lieu lors du soulèvement d’octobre. Deux jours avant le début du soulèvement, en tant que membre du Comité central de l’OCAI – fondée environ un an et deux mois auparavant –, elle a contribué à la publication de la déclaration de l’organisation affirmant son soutien et sa participation à la vague révolutionnaire attendue. Elle a participé à l’élaboration et à la publication de la plateforme politique de l’organisation concernant le soulèvement, son slogan « Tout le pouvoir aux masses soulevées » et son document « Orientations générales pour le mouvement des conseils », qu’elle a approuvés et défendus avec vigueur.
Yanar participa personnellement au soulèvement d’octobre pendant un certain temps, prononçant des discours lors de rassemblements publics organisés chaque soir par les membres et le Comité central de l’Organisation de l’alternative communiste sur la place Tahrir à Bagdad, sous une tente portant le slogan « Tout le pouvoir aux masses en soulèvement ». Elle contribua également à la publication du bulletin « Femmes du soulèvement », un projet commun entre l’Organisation de l’alternative communiste et l’Organisation pour la liberté des femmes, pour lequel elle écrivit notamment dans ses premiers numéros.
Malgré l’ouverture des portes à la participation de larges pans de la population féminine à ce soulèvement – suite au recul temporaire des courants politiques islamistes –, Yanar exprima ses réserves quant à l’incapacité des jeunes et des militants du soulèvement à adopter une vision et une politique émancipatrices pour la cause des femmes. Ce constat était pertinent ; l’enthousiasme qui animait le soulèvement n’occultait pas la critique de Yanar concernant les lacunes des projets politiques des mouvements de jeunesse, qui n’accordaient pas l’importance nécessaire à la cause de l’émancipation et de l’égalité des femmes, même pour renforcer le soulèvement et atteindre son objectif politique de libération du régime en place.
Le soutien aux mouvements ouvriers, aux manifestations et aux activités féministes et de masse à travers le monde, et particulièrement au Moyen-Orient, constituait l’un des principaux axes d’action de Yanar. Elle défendit avec ferveur les révolutions tunisienne et égyptienne ainsi que la vague révolutionnaire qui s’ensuivit dans la région. Elle a également défendu les luttes des masses de femmes en Iran pour se libérer du cauchemar des forces du régime islamique au pouvoir.
En septembre 2023, lors d’un rassemblement organisé place Firdos à Bagdad par l’Alternative communiste en Irak et l’Organisation pour la liberté des femmes, Yanar prononça un discours de solidarité marquant en faveur des femmes iraniennes et des manifestations révolutionnaires déclenchées par l’assassinat de la jeune Mahsa (Jina) Amini. Suite à cette prise de position, Yanar et l’OWFI furent victimes de harcèlement constant de la part des autorités et de poursuites abusives visant à les discréditer, à faire fermer les bureaux de l’organisation et à entraver ses activités.
Le combat de Yanar pour l’émancipation des femmes et la promotion du mouvement communiste – dans une perspective féministe et marxiste révolutionnaire – ainsi que sa présence internationale dans les médias, les réseaux féministes, les courants socialistes, les organisations, les partis et les syndicats, ont fait d’elle une figure mondialement reconnue de la défense des droits des femmes et des libertés fondamentales. Elle a été reconnue au sein des instances et institutions bourgeoises internationales, notamment les Nations Unies, où elle a prononcé un discours, et la BBC, qui l’a sélectionnée parmi les 100 femmes les plus influentes du monde en 2018.
Yanar a reçu de nombreuses distinctions internationales : le prix Gruber pour les droits des femmes (2008), le prix Thorolf Rafto (2016) et le prix franco-allemand des droits de l’homme et de l’État de droit (2025). À l’occasion du 20e anniversaire de l’occupation de l’Irak, elle a participé, aux côtés de personnalités de gauche et socialistes de renommée internationale, au sein du mouvement mondial « anti-guerre », afin d’exprimer son point de vue sur la guerre menée par les États-Unis en Irak et de souligner les tragédies qu’elle a infligées aux populations, en particulier aux femmes, en Irak et dans la région.
Cependant, le rôle le plus important et la caractéristique révolutionnaire fondamentale de Yanar Mohammed résidaient dans son identité de combattante communiste révolutionnaire. Elle a poursuivi son combat pour un monde sans classes, sans État et débarrassé de toutes formes de coercition, d’oppression et de discrimination, par le biais d’une lutte partisane organisée au sein d’un courant communiste. Elle n’a jamais faibli dans cet engagement, malgré toutes les épreuves rencontrées au cours de ses prés de trente années de vie militante.
Son combat pour l’émancipation des femmes et la réalisation de leurs droits et de leur égalité était indissociable de sa critique et de sa lutte contre le système de classes capitaliste. Sa thèse – qu’un courant communiste organisé devait servir de pilier au mouvement d’émancipation des femmes, à l’OWFI et à ses propres activités – n’était pas pour elle une simple tactique ; il s’agissait plutôt d’une vision politique et d’une stratégie communiste d’émancipation des femmes.
Elle était convaincue qu’un communisme non porté par la cause des femmes et leur émancipation n’était rien d’autre qu’un communisme stalinien, mécanique et bourgeois, ou encore le communisme des courants bourgeois nationalistes radicaux et des réformistes conciliateurs, sans aucun lien avec la classe ouvrière ni les masses de femmes opprimées. Sa crainte n’était pas la domination du féminisme sur le courant communiste organisé au sein duquel elle œuvrait, mais plutôt que le communisme de son parti ou de son organisation ne puisse se libérer du patriarcat et de l’emprise d’une culture patriarcale religieuse et nationaliste.
Malgré certaines difficultés rencontrées dans son combat militant au sein du Parti communiste ouvrier d’Irak après 2003, Yanar resta fidèle au parti et à la lutte interne. Convaincue de la nécessité de cette lutte, elle acceptait les divergences d’opinions et s’efforçait de préserver l’unité du parti.
Le 6 mai 2018, lors du 33e plénum du Comité central du Parti communiste ouvrier d’Irak, Yanar Mohammed a présenté sa démission du Comité central, suivie quelques jours plus tard de sa démission du parti. Elle a ainsi mis un terme à plus de 18 années de lutte au sein de ce parti.
Après avoir quitté le Parti communiste ouvrier d’Irak, elle ne s’est pas engagée dans des polémiques partisanes marginales, ni n’a renié son combat au sein du parti. Au contraire, elle le considérait comme une partie précieuse de son histoire politique et militante. Concernant les divergences politiques au sein du mouvement communiste, Yanar n’encourageait pas à s’y attarder ; elle décourageait l’ouverture de fronts conflictuels qui détourneraient les communistes et les femmes émancipatrices des grandes questions politiques et de la lutte contre les graves dangers qui menaçaient le combat des femmes et le mouvement communiste dans une société dominée par diverses forces réactionnaires. Il est important de noter ici que, malgré ses critiques de certains aspects de la politique du camarade Mansour Hekmat, elle lui a toujours témoigné une grande estime et un profond respect, soulignant l’importance de sa stature, de ses idées et de son combat au sein du mouvement communiste en Irak et dans la région.
Yanar n’a pas cessé son combat communiste organisé. Après avoir démissionné du Parti communiste ouvrier d’Irak, elle a pris l’initiative, avec un groupe de camarades, de fonder l’OCAI, dont la déclaration constitutive a été publiée le 25 juillet 2018.
Le combat de la camarade Yanar au sein de l’OCAI n’a pas été sans obstacles, notamment à ses débuts, lorsqu’un groupe de camarades, encore attachées à l’héritage patriarcal, a rejoint l’organisation et l’a quittée peu après. Jusqu’à son dernier souffle, Yanar est restée une fervente militante de l’OCAI, y voyant un outil précieux dans sa lutte pour atteindre ses objectifs communistes et d’émancipation des femmes. Elle portait l’organisation en haute estime, la considérant comme une avancée majeure pour le mouvement communiste. Dans ce contexte, il est essentiel de mentionner que, jusqu’à ses derniers jours, elle a encouragé les militantes de l’Organisation pour la liberté des femmes (OWFI) à s’engager auprès de l’Organisation de l’alternative communiste (OCAI), leur expliquant qu’il s’agissait d’un outil révolutionnaire communiste vital pour leur émancipation et le renforcement de leur lutte pour l’émancipation des femmes. Elle a salué la ligne politique de l’OCAI pour le rôle qu’elle a joué dans son propre parcours politique, se citant elle-même en exemple pour inciter les militantes à la rejoindre et à s’engager dans l’action politique au sein de son organisation.
Notre chère camarade Yanar est partie, mais elle nous a laissé un grand héritage révolutionnaire de travail inlassable pour construire un mouvement communiste fort, capable et organisé qui lutte pour un monde de liberté et d’égalité. Elle a laissé derrière elle un magnifique mouvement émancipateur de femmes pour libérer les femmes de l’esclavage qui leur a été imposé – un mouvement qui, tout en tirant la force du communisme, renforce simultanément le mouvement communiste et le couronne avec une profondeur féminine dont il avait été privé par les courants communistes non prolétariens.
Le décès de notre chère camarade Yanar est une perte profonde pour le mouvement communiste, émancipateur et féministe en Irak et dans la région – une perte irréparable. C’est la perte d’un mouvement d’émancipation sociale et intellectuelle entière, pas seulement la perte de son organisation communiste spécifique ou de son groupe de femmes. Yanar Mohammed est l’icône de la lutte de ce grand mouvement social dans son ensemble ; elle restera un héritage et une tradition révolutionnaires au sein de ce mouvement, immortalisée dans l’histoire comme telle.
Nous, membres de l’Organisation de l’Alternative Communiste en Irak (OCAI), restons fiers de notre chère camarade Yanar, de son œuvre d’émancipation et de son héritage exceptionnel dans la lutte. Si nous exprimons notre plus profonde tristesse et notre chagrin face à la disparition de notre grande dirigeante et chère camarade, Yanar Mohammed, nous sommes également fiers, du plus profond de nos cœurs, d’avoir été ses compagnons de lutte, et plus particulièrement ceux qui sont restés inébranlables à ses côtés pendant plus d’un quart de siècle.
Vive à jamais la mémoire de la grande camarade de lutte, Yanar Mohammed !
Honte et déshonneur aux assassins de Yanar Mohammed, communiste révolutionnaire et icône de la lutte pour l’émancipation des femmes !
La révolution de Yanar Mohammed pour l’émancipation des femmes et la construction d’un monde libre d’oppression perdurera !
Vive le communisme ! Vive l’émancipation des femmes !
Organisation de l’Alternative communiste en Irak, le 8 mars 2026.
Source : https://workersliberty.org/story/2026-03-23/memory-yanar-mohammed?language_content_entity=en
Publié le 31.03.2026 à 11:44
Interventions Syndicales Numéro 17 du 30 mars 2026 est paru !
À faire circuler sans limitation !
Sommaire :
- Édito : Enseignement public : les enjeux politiques de la grève du 31 mars. Pages 1/2/3
- 1er Mai chômé. Courrier intersyndical aux député.e.s … pages 3/4
- Le printemps des congrès confédéraux… contribution de Jean Gersin sur le 54eme congrès de la CGT …. pages 4/5/6/7
- International : Rubrique sociale ukrainienne…… page 7
Publié le 31.03.2026 à 11:03
Lionel Jospin ou l’avenir d’une illusion, par Robert Duguet.
La période qui va de la mort de François Mitterrand en janvier 1996 à la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Jacques Chirac en juin 1997, est marquée par une forte poussée sociale et politique contre la politique de la droite. Les dérives du second septennat de François Mitterrand, les révélations sur son passé vichyste marquent les consciences et mettent en accusation le PS. Le traité d’Amsterdam signé le 2 octobre 1997 amplifie les attaques du néo-libéralisme contenues déjà dans Maastricht contre les prolétariats européens. Si bien que des forces appartenant même à la gauche officielle se cabrent : ainsi la Gauche Socialiste de Mélenchon-Dray-Lienneman dénonce Amsterdam et titre « Maastricht, c’est fini ! », alors même que ce courant du PS avait défendu avec acharnement le oui mitterrandien au Traité. Au-delà de la crise de la gauche institutionnelle, c’est une période riche en recherche d’une alternative politique qui se concrétise par un bouillonnement politique à gauche en dehors du PS.
La politique de Lionel Jospin dans cette séquence politique consistera à donner la réponse d’un gouvernement de cohabitation de la « gauche plurielle », intégrant le PCF, Dominique Voynet pour les écologistes et le MDC de Jean Pierre Chevènement dans une nouvelle majorité. Nous ne sommes plus dans la séquence présentant le PS comme force électorale incontournable à gauche. Reste la Gauche Socialiste pour continuer à défendre cette position. En fait ce prétendu « front unique », formellement puisé dans l’arsenal du trotskysme, n’aura été qu’un superbe coup de poker politique, dont la principale vertu coupera provisoirement les jarrets de la gauche critique et antilibérale, en présentant l’accord « gauche plurielle » comme le rassemblement de toute la gauche.
Au compte de qui Lionel Jospin va-t-il gouverner ? Cette question, après sa mort intervenue le dimanche 22 mars, n’est globalement pas posée dans la presse. Gouvernement de Front Politique Commun sur un programme de défense immédiate du salariat contre la mondialisation capitaliste, certes non ! C’est une équipe resserrée où les centres décisifs du pouvoir sont occupés par les énarques et les tenants du courant social-chrétien ou démocrate à l’américaine : la trajectoire philosophique et politique des Allègre, Aubry, Guigou, Kouchner, Pierret, Ségolène Royal, Villeroy de Galhau (chef de cabinet de Strauss-Kahn), Trautmann… est tout à fait clair. Ce sont eux les acteurs, l’accord PS,PCF, Voynet, Chevènement n’est qu’un habillage idéologique donnant l’illusion du Front Unique au sommet.
Prenons le calendrier des réformes de fin 1997 et sur l’année 1998 :
- Les retraités descendent dans la rue pour protester contre les mesures prises par Martine Aubry.
- La CSG continue d’augmenter, mettant à mal le pouvoir d’achat de nombreux salariés : elle s’applique même à ceux ayant des revenus inférieurs à 4500 Fr.
- France Telecom est privatisée et le gouvernement pluriel de la gauche s’est opposé par tous les moyens à la consultation des salariés : là où elle a pu avoir lieu, plus de 80 % des salariés se sont déclarés opposés à cette « privatisation » : dans le lexique jospinien cela s’appelle une « prise de participation ».
- La privatisation de Thomson et du GAN vont suivre.
- Les licenciements s’appliquent chez Kleber, Périer et Kodak.
- Dans le textile et la chaussure, ce sont des filières entières qui sont délocalisées avec leur cortège de licenciements. Ce fut d’ailleurs l’occasion pour Dominique Strauss-Kahn de rappeler à l’ordre le 25 novembre un député communiste qui tentait d’intervenir à l’assemblée sur ce sujet.
- Malgré les promesses de Jospin, Vilvoorde ferme et des centaines de licenciements sont annoncées à l’usine Renault du Mans.
- Peugeot annonce un plan de suppression de 3000 emplois au prétexte que le marché français et européen de l’automobile serait devenu trop étroit.
- Sur le terrain de l’économie le plan Juppé est appliqué dans toute sa rigueur.
- Pour le plus grand nombre les 35 heures ne font même plus illusion, les entreprises de moins de 20 salariés en seront exclues, celles-ci représentent alors plus de la moitié des salariés du privé… par contre les salariés voient se généraliser et s’institutionnaliser l’annualisation du temps de travail.
- Face à la brutalité du ministre de l’Éducation Nationale Claude Allègre et la perspective de « dégraisser le Mammouth », un mouvement de fond exceptionnel se construit dans l’Éducation Nationale. Allègre a réussi à mettre dans la rue tout le monde, de l’instituteur du village aux professeurs d’université comme aux enseignants de classes préparatoires. Très majoritairement les personnels exigent la démission du ministre, sauf les syndicats FO, tenus par les lambertistes ! Jospin est contraint de retirer Allègre.
Plus tard la valse des privatisations va continuer.
Ajoutons les points suivants :
- En Mars 2000, Jean-Luc Mélenchon entre au gouvernement et devient ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Il prend en charge des projets précédemment définis d’adaptation du lycée professionnel aux besoins du néo-libéralisme. Malgré les grandes déclarations de défense du « lycée des métiers », contenues dans son livre « Le manifeste pour une école globale »(3), le ministre remet en cause ce qui avait été la base de constitution du SNETAA dans l’enseignement professionnel depuis la Libération : défendre la formation professionnelle accompagnée d’une culture générale et protéger la jeunesse des objectifs patronaux.
- Mélenchon expliquera aussi que la gauche plurielle fut « le gouvernement le plus à gauche de la Vème République ».
- Lors du congrès socialiste de novembre 2000, Lionel Jospin impose le quinquennat pour le mandat présidentiel, c’est-à-dire accentue le caractère bonapartiste du régime de 1958.
Le 21 avril 2002, c’est la défaite de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle. Sa majorité plurielle a éclaté, tandis que l’électorat le plus remonté contre les privatisations donne 10% aux trotskystes. Le désaveu et la désespérance face à la politique de Jospin permettent la montée de la démagogie populiste. Jean-Marie Le Pen est au second tour. Jospin se retire de la vie politique.
La période qui s’ouvre alors pour lui est celle d’une interrogation sur l’avenir du mouvement socialiste où il se définit comme un social-démocrate maintenu. J’ai donné à cet article le titre « Lionel Jospin ou l’avenir d’une illusion », en référence au titre de l’ouvrage que Sigmund Freud a consacré à l’avenir du phénomène religieux. Cette illusion connaîtra diverses métamorphoses et renaîtra tant que l’humanité ne sera pas capable d’intégrer la connaissance scientifique des phénomènes jusque-là inexpliqués. L’illusion social-démocrate peut encore renaître et trahir à nouveau, tant que les bases d’une représentation politique appuyée sur l’auto-organisation des opprimés et des travailleurs ne sera pas posée et traduite dans un parti de type nouveau…
Son dernier ouvrage, publié en 2014, intitulé « le mal napoléonien » est un regard critique porté sur le bonapartisme français de Napoléon 1er à aujourd’hui. Analyse historique qui ne manque pas d’intérêt. On comprend l’obsession : comment maintenir le cap d’une social-démocratie et de ses valeurs historiques dans une histoire qui est celle du bonapartisme, marquée par le caractère pérenne des institutions gaullistes, certes en crise, mais toujours en place. L’exercice du pouvoir l’a placé dans un cadre où il a dû appliquer des réformes qui n’étaient pas celles de son identité : « mon programme n’est pas socialiste ! », déclarait-il en tant que premier ministre de la cohabitation.
Le PS est au confluent de plusieurs évolutions possibles. De la commune de 1871 à la trahison historique de 1914, de la IIIe République parlementaire au Front populaire, puis aux aspirations à la Libération, de la question coloniale à la naissance de la 5ème République, de la renaissance du mouvement socialiste à Épinay en 1971 à la prise du pouvoir en 1981, du premier gouvernement d’union de la gauche aux cohabitations, de la défense acharnée du Traité libéral de Maastricht, soutenue pleinement par la Gauche Socialiste, aux divisions profondes sur le Traité néo-libéral de 2005, le parti socialiste est passé par de multiples métamorphoses. À chaque fois, il se recompose plus à droite.
Le parti « organique » de la gauche, c’était le point de vue de Jaurès à une époque où le développement de la civilisation bourgeoise permettait l’existence d’un grand parti de réformes sociales, donc d’un regroupement au sein de la même organisation des partisans du petit pas sur l’aile droite et des marxistes révolutionnaires sur l’aile gauche. Même à l’époque de Jaurès, la tradition syndicaliste-révolutionnaire est forte – nous sommes au pays des Révolutions sociales, 1848 et surtout la Commune de 1871 –elle n’a pas accepté le guesdisme. D’où la charte d’Amiens… Les liens du PS avec le mouvement ouvrier, même à la grande période de la marche au pouvoir, restaient ténus.
Ce rêve du parti « organique » me semble totalement hors de portée. Elle réduit l’aile gauche au monolithisme, c’est-à-dire à la radicalité du discours ; dans les faits l’aile gauche couvre la gestion de la crise de l’État à droite. On appelle cela le mollétisme [ référence à Guy Mollet, pour les plus jeunes de nos lecteurs] : je parle à gauche pour conquérir le parti ou pour prendre le pouvoir et ensuite, je gouverne à droite. Le parti d’Epinay a connu plusieurs développements de ce type, Poperen, Chevènement puis Mélenchon.
Après les aventures rocardiennes de l’alliance au centre dans la période précédente, c’est l’évolution vers un parti de type démocrate à l’américaine, dont François Hollande exprime la possibilité aujourd’hui. Elle ne naît pas de rien : elle a été engagée dès la constitution du parti d’Épinay en 1971. Le mitterrandisme n’a pas été autre chose que la volonté de faire coexister dans un même parti la culture ouvrière socialiste d’un côté et le projet démocrate à forte connotation démocrate-chrétienne dans l’histoire du mouvement ouvrier français de l’autre. Une contradiction insoluble qui, dans l’exercice du pouvoir, s’est soldée in fine par la prise en main du parti par la deuxième gauche. Je ne pense pas que l’on puisse écrire, comme le fait Jacques Kergoat, historien trotskyste, dans la conclusion de son livre sur l’histoire du PS: « les deux septennats de François Mitterrand aurait-il à ce point broyé la vieille machine ouvrière que nous aurions maintenant à faire un parti de nature différente ? Nous ne le croyons pas. »(1) Sur quel point concernant aussi bien la démocratie politique que la démocratie sociale, le PS a-t-il continué à défendre une orientation simplement réformiste ? La sécurité sociale, l’école publique et la laïcité, l’immigration, les services publics, la démocratie dans l’entreprise, l’Europe… ils ont globalement trahi les salariés sur tout.
Dans les deux dernières décennies qui viennent de s’écouler, le PS se laisse ballotter au gré des rapports de forces, en étant incapable de régler les contradictions qui se développent en son sein.
Lionel Jospin défend dans les dernières années de sa vie, une reconstruction du modèle social-démocrate qui me semble totalement hors-sol. Ce n’est pas l’exercice du pouvoir dans la période 1996-2002, que nous avons pris comme exemple dans cet article, qui puisse nous convaincre que la social-démocratie puisse avoir un avenir, fidèle à la position « classiste » de la « vieille machine ouvrière ».
Dans son dernier livre « le Mal napoléonien »(2) Lionel Jospin se livre à une analyse du bonapartisme français de Napoléon 1er à nos jours. Léon Trotsky dans les textes de la période 1930-1940 écrivait : « la France est le pays classique du bonapartisme ». C’est cette question que Jospin discute à sa manière dans cet ouvrage. Quand la bourgeoisie s’avère incapable, ajoutait Trotsky, de régler par la démocratie parlementaire les problèmes que lui pose sa domination sur le prolétariat, il y a nécessité d’un arbitre au-dessus des classes qui tranche. Le bonapartisme, nous l’avons connu avec De Gaulle dans la Seconde Guerre mondiale, à la Libération puis au moment de la guerre d’Algérie. Le coup de 1958 neutralise les partis. Il peut avoir de solides bases populaires et imposer au mouvement ouvrier de sérieux reculs. Mitterrand, l’auteur du « coup d’État permanent », a continué de l’appliquer. Et Jospin, le social-démocrate maintenu l’a prolongé.
Il souligne dans ses dernières pages le danger de l’émergence récente des courants populistes, qui ont en fait la même matrice de départ : « une dénonciation des élites, l’appel à un peuple flou mais mythifié, la peur d’une perte d’identité face à une menace – souvent d’origine étrangère – et le recours à un chef plus ou moins charismatique censé parler directement au nom du peuple. » Suit un paragraphe consacré à Mélenchon caractérisé comme une évolution de type populiste par rapport à son positionnement antérieur d’une gauche social-démocrate :
« Né en 2009 d’une scission du parti socialiste, ce mouvement est officiellement socialiste, écologiste, républicain. Il est clairement hostile à toute xénophobie. Mais son chef, pourtant longtemps sénateur au parti socialiste, ne semble pas se définir comme un social-démocrate de gauche et anime un mouvement d’un nouveau type, difficile à identifier. La violence, parfois surprenante, du discours de son dirigeant dérange. Les « qu’ils s’en aillent tous ! » Lancé par lui à l’intention des représentants élus de la nation, rappelle étrangement les « tous pourris ! » Ou « sortez les sortants ! » d’hier. La critique indistincte portée contre les élites – en y incluant les élus – opère une rupture avec la volonté historique de la gauche de promouvoir un « élitisme républicain ». Enfin, l’admiration sans nuance vouée à Hugo Chavez, l’ancien président autocrate, populaire et populiste du Venezuela, étonne. Frappe aussi la propension du chef du Parti de gauche à saturer l’espace politique et médiatique dans son propre mouvement au point qu’aucune autre politique n’a, auprès de lui, la faculté de se faire connaître du peuple (comme c’est le cas d’ailleurs, à l’autre bout du spectre populiste, au Front National). Alors que dans les autres formations politiques, nombre de personnalités s’expriment et sont bien connues des citoyens, les deux partis n’ont, chacun, qu’une unique figure de proue. En somme, on retrouve dans les deux univers opposés la tentation du chef charismatique. »
Ces lignes sont écrites en 2013, depuis la naissance de France Insoumise en 2016 jusqu’à la perspective actuelle de « la nouvelle France », Mélenchon a fait beaucoup mieux en pire…
Qu’il s’agisse du rêve d’un retour de la social-démocratie chez Jospin, ou du populisme inquiétant de France Insoumise chez Mélenchon, ce sont les deux faces de la même pièce de monnaie : l’adaptation à la crise de l’État et aux institutions bonapartistes. Lors de l’hommage officiel, la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet salue « une figure de la Ve République ». La bourgeoisie sait honorer ses « lieutenants ouvriers ».
RD, le 30 mars 2026.
Notes :
(1) Jacques Kergoat, Le Parti Socialiste, La Découverte, Repères.
(2) Lionel Jospin, « Le mal napoléonien », Seuil, 2014.
(3) Le Manifeste pour une école globale, l’Harmattan, 2002.
Publié le 29.03.2026 à 11:16
Soutien à l’Ukraine Résistante : numéro spécial « Résister caméra au poing » disponible !
Les Brigades éditoriales de solidarité viennent de publier un numéro spécial du bulletin Soutien à l’Ukraine Résistante (collection complète du bulletin accessible en ligne – cliquer sur le lien) entièrement consacré à la résistance à l’invasion « caméra au poing ».
Découvrir ce numéro spécial téléchargeable au format PDF sur le site des Editions Syllepse
Lire le sommaire :
soutien-ukraine-resistante-sp-cinema_sommaireTéléchargerPublié le 27.03.2026 à 23:04
Enseignement public : les enjeux politiques de la grève du 31 mars.
L’enseignement public en France est un enjeu politique et social central, à la fois du point de vue budgétaire, du point de vue institutionnel, du point de vue de la place de la jeunesse, et enfin du point de vue du rapport de force entre salariat et patronat. Cette place de l’école se retrouve dans tous les pays, mais elle est particulièrement décisive en France en raison d’une histoire particulière : lois scolaires et laïques, mouvements de la jeunesse de mai 68 au mouvement de 2006 contre le CPE (Contrat Première Embauche), en fait le dernier mouvement général de la jeunesse dans ce pays : cela commence à dater et, si nous remettons en perspective le moment présent, force est de reconnaître que les reculs majeurs se sont accélérés sous les présidences Macron, mais que la résistance a repris.
Le recul majeur accompli sous Macron fut en effet la réforme du lycée, éclatant le Bac, et Parcoursup, conditionnant l’entrée à l’université : rappelons que le mouvement explosif de la jeunesse, en 1986, avait « vitrifié » Chirac en imposant le retrait de la loi Devaquet ; or, celle-ci n’était rien d’autre qu’une sorte de Parcoursup non informatique de l’époque : elle a donc fini par s’appliquer.
Pour le patronat, les trois années du lycée et les années d’enseignement supérieur doivent former un continuum placé sous le signe de la spécialisation, de la sélection, et de l’évacuation du plus grand nombre vers la précarité, le Bac cessant d’être la base de nombre de conventions collectives, le socle de bien des concours, et le premier grade universitaire, pour ne plus être qu’une étape diversifiée dans un parcours sélectif qui devrait commencer par l’éloignement des couches les plus prolétarisées, à l’issue du collège.
Nous sommes là dans une logique inverse de ce qui a été appelé la « massification de l’enseignement », combinaison entre la contrainte faite à l’État capitaliste de scolariser le plus grand nombre d’une manière de plus en plus prolongée, et son freinage sur le budget et les moyens pour ce faire, entraînant les classes surchargées et la dégradation matérielle et sécuritaire des conditions d’enseignement et d’études. La prolongation de la réforme du lycée, sans laquelle celle-ci reste tronquée, car la masse de la jeunesse continue à passer par le lycée et le supérieur, devait donc être une réforme du collège.
Celle-ci apparut dans le second mandat de Macron, après le semi-échec politique de sa réforme des retraites de 2023 : ce fut le « choc des savoirs », projet systémique, idéologique et emblématique du ministre Attal par lequel celui-ci, tel un météore, fut propulsé de ministre de l’Éducation Nationale à premier ministre début 2024. Le principe central du « choc des savoirs » devait être le tri des élèves dès la 6°, en groupes de niveaux les prédestinant à leur destin ultérieur, le Brevet devenant le barrage à l’accès au lycée.
Roger Chudeau, ancien inspecteur d’académie « gaulliste social » devenu « monsieur école » du FN-RN quand il eut l’âge de la retraite, aspirant ministre de l’Éducation Nationale en cas de gouvernement RN, salua ouvertement, et ironiquement, cette réforme, comme copiée sur le programme du RN.
Après le passage au forceps de la réforme Borne-Macron des retraites en 2023, qui n’avait pas, comme Macron le souhaitait, restauré la force de son pouvoir présidentiel, le choc des savoirs était en fait la seconde manche de son acharnement.
Et une importante résistance s’est alors dessinée, susceptible de s’étendre aux parents, aux amis de l’école publique en général, à la jeunesse, exprimée par le mot d’ordre et l’avertissement « Nous ne trierons pas nos élèves », attaché à la figure de l’une des trois membres du secrétariat général du SNES-FSU, Sophie Vénétitay : même si le principal syndicat de métier de l’enseignement secondaire n’est pas allé jusqu’à centraliser rapidement le mouvement qui se déployait, et dont il était le point d’appui et la colonne vertébrale, en une manifestation nationale au ministère, il apparut néanmoins alors comme un verrou de résistance.
C’est ici le lieu de rappeler que la place particulière de l’enseignement public dans les rapports sociaux et politiques en France est également cause et conséquence de la place particulière des syndicats enseignants, historiquement forts et, surtout, unitaires, la FSU (Fédération Syndicale Unitaire) étant, de ce point de vue et malgré les reculs et divisions accomplis, héritière de la FEN (Fédération de l’Éducation Nationale), à savoir une fédération tournée vers la réunification du syndicalisme confédéré sur des bases de lutte de classe, reconnaissant de ce fait, comme la FEN avant elle, le droit de tendance.
Le choc des savoirs devait commencer à s’appliquer précisément au moment où Macron, par la dissolution de l’Assemblée nationale, a tenté d’imposer un exécutif Macron/Bardella. Ceci échoua par la formation du NFP (Nouveau Front Populaire), dans lequel deux centrales syndicales furent un moteur, la CGT et la FSU. Le gouvernement Barnier, minoritaire et illégitime, se fracassa sur une motion de censure en même temps que se produisait une grève massive de l’enseignement public le 5 décembre 2024.
Par conséquent, le budget 2025, laborieusement mis au point sous son successeur Bayrou, neutralisa les quelques 4000 suppressions d’emplois projetées dans l’enseignement public, formellement à l’issue d’une négociation avec le groupe parlementaire PS qui, en échange, ne censura pas son gouvernement, ce qui inaugura la phase de division du NFP entre PS et LFI.
La rentrée 2025 fut marquée par le mouvement du 10 septembre, la chute du gouvernement Bayrou et la formation difficile du gouvernement Lecornu, n°1 avorté, puis n°2. L’épée de Damoclès d’un mouvement social de grande ampleur, clairement brandie en septembre, demeura suspendue, et donc neutralisée, par la décision politique de l’intersyndicale de ne plus organiser d’action nationale, et encore moins d’action centralisée contre le pouvoir, depuis octobre 2025.
Malgré cela, la faiblesse de l’exécutif fut manifestée par une suspension très limitée, mais politiquement significative, de la réforme des retraites, et d’un projet de réforme de l’Assurance chômage, et par la neutralisation, et, de fait, la liquidation, du choc des savoirs. Ni le Brevet barrage, ni les groupes de niveaux, ne survivent, alors que leur mise en place avait commencé à la rentrée 2025. Parallèlement, la mise sous tutelle des lycées professionnels envers le patronat (et des lycées agricoles envers le patronat agricole) se poursuit, mais la réorganisation de la voie professionnelle est marquée de retards et de reculs.
Il s’agit là d’un échec politique majeur des exécutifs macroniens de la V° République, au centre duquel se situe la résistance du monde enseignant, et l’existence même, à leur corps défendant pour beaucoup de ses responsables qui ne comprennent pas ou ne souhaitent pas que leur appareil syndical joue ce rôle, du SNES-FSU et de la FSU.
En outre, un sujet monte en puissance massivement : les AESH, Accompagnateurs des Élèves en Situation de Handicap, en fait des accompagnatrices à 94%, où tous les syndicats sont unis pour demander leur accès à un statut de fonctionnaires de catégorie B, revendication bien entendu diamétralement contraire à toutes les politiques publiques de tous les gouvernements depuis des années, et qui a effectué pourtant une récente percée parlementaire, tant le sujet est « porteur » au niveau local et dans la presse régionale. C’est une question tout à la fois statutaire, revendicative et féministe, qui montre bien l’unité des problèmes.
Et avec les AESH se profile la question des AED, les Assistants d’Éducation, avec une revendication similaire à laquelle s’opposent encore les directions du SNES-FSU et du SNEP-FSU au motif (erroné, mais typique cette fois-ci du côté faible d’un syndicalisme catégoriel marqué) qu’elle menacerait la place des CPE (Conseillers Principaux d’Éducation), voire celle des Atsem des écoles maternelles, personnels territoriaux majoritairement féminins elles aussi.
Ayant donc subi une défaite centrale, pratiquement plus totale, en fait, que la suspension-décalage de la réforme des retraites, sur le choc des savoirs, le gouvernement Macron-Lecornu, avec le ministre Geffrey, a adopté un budget 2026, qui est passé du fait de l’absence d’appel national intersyndical à l’action, avec l’abstention du PS, qui comporte cette fois-ci les 4000 suppressions de postes que l’exécutif n’avait pu faire passer au budget 2025.
Rien de plus concret et en même temps rien de plus politique que tous les enjeux découlant d’un tel budget, donc. Dans l’enseignement public, ils se déclinent sous deux formules : la « carte scolaire » et les « DHG ». La carte scolaire est la carte départementale des ouvertures et surtout des fermetures de classes et d’écoles. Les DHG, Dotations Horaires Globales, sont la somme des heures hebdomadaires d’enseignement allouées à chaque lycée et à chaque collège. Fermetures de classes et d’écoles et baisses des dotations conduisant à entasser les élèves à 31, 32, par classes en collèges et 35 en lycées et à supprimer tout ce qui n’est pas « obligatoire », voire parfois ce qui l’est, suscitent évidemment des dizaines et des dizaines de mobilisations locales, pas seulement des personnels, mais des parents, des élus défendant l’école publique, des jeunes.
La méthode syndicale ici devrait être : soutenir et/ou impulser toutes ces actions et les réunir, à l’échelle départementale sur les Inspections d’académie, à l’échelle régionale sur les Rectorats, et finalement, à l’échelle nationale, sur le ministère. Or, si vous consultez les sites de toutes les fédérations de l’enseignement, FSU-SNUIPP, SE-UNSA (les deux principaux syndicats des personnels des écoles), FNEC-FP-FO, CGT-Educac’tion, SUD-Education, vous trouverez sans doute quelques mentions des « actions sur la carte scolaire » ou sur les dotations, nombreuses ces dernières semaines avec une occupation du Rectorat de Paris il y a déjà un mois, de gros rassemblements et grèves à Lille ou à Marseille, etc., mais jamais, jamais, n’est avancée la nécessité de centraliser ces mouvements portant sur le budget au niveau où cela se décide : ministère et Assemblée nationale.
Beaucoup de syndicats départementaux mènent une bataille conséquente qui conduit tout naturellement à des manifestations et des délégations aux Inspections d’académie, avec syndicats, parents, élus … mais la démarche élémentaire équivalente au niveau national n’existe pas, sauf partiellement, principalement au niveau du SNES-FSU, dans la mise en discussion de grèves nationales. Il y a là un problème politique clef concernant le rôle revendicatifs des syndicats, le même que lors de la réforme des retraites en 2023, à savoir que pour gagner, il faut aller où ça se décide et y concentrer les forces, donc affronter le pouvoir politique.
Il existe d’ailleurs, faut-il ajouter, une manière de ne pas centraliser pour gagner sous couvert de combativité, consistant à vanter les multitudes d’ « actions », voire à évoquer des perspectives de « grève reconductible » joignant telle localité à telle autre. Cela peut parfois être une étape, mais la nécessité d’une centralisation dans l’unité demeure fondamentale.
Or, l’intersyndicale FSU/UNSA/CFDT/CGT/SUD a finalement appelé, à la veille du second tour des municipales, à une grève nationale contre le budget et pour les moyens, le mardi 31 mars. Cette unité réalisée est stratégiquement liée au rôle, à nouveau, de la FSU et en particulier du SNES-FSU. Elle opère d’ailleurs avec un certain retard – il avait d’abord été question du 26 mars – lui-même dû indirectement à des frottements internes au SNES-FSU, liée au refus ou à la peur de certains responsables d’assumer la place tenue de fait par ce syndicat, qui progresse, depuis la défaite du gouvernement sur le choc des savoirs. Une fédération manque à l’appel, la FNEC-FP-FO, qui affiche une plus grande radicalité sur le papier en affirmant que la grève va se déclencher partout dès le 26. Mais les personnels sont attachés au tous ensemble pour être efficaces, et des secteurs importants de FO se joignent à l’appel au 31 mars, comme dans la plus grosse académie de France, Créteil.
Bien entendu, une grève même massive d’un jour le 31 mars ne peut rien régler par elle-même. Mais les grévistes le savent très bien. Ce qui fait l’importance politique du 31 mars est qu’il s’agit de fait du premier mouvement national, et par là central, depuis octobre, et cela juste au lendemain des municipales. Il dessine donc la voie de l’action, de l’unité d’action, de l’unité pour gagner, cela alors que les manifestations de retraités le 2 avril et surtout la lutte contre la remise en cause du 1° mai chômé, le 10 avril, le nécessité aussi. Selon la force de la grève, des manifestations, des assemblées générales, et de la présence de parents, de jeunes, de citoyens, la nécessité d’une manifestation centrale peut se dégager.
Mais à cette étape, cette grève peut et doit être l’occasion d’une revue des forces constatant à nouveau leur existence, pour reprendre confiance après des mois de division médiatique assidue visant à faire croire que nous ne pourrions rien contre l’inéluctable arrivée au pouvoir de l’union des droites avec le RN dans la V° République. C’est totalement faux, et c’est à l’honneur des personnels de l’enseignement public et de leurs sections syndicales de le montrer à nouveau dans ce pays !
Le 27/03/2026.
Document : l’appel de l’Intersyndicale de l’enseignement de l’académie de Créteil
Academie-Creteil_cp_intersyndical_25-mars-2026TéléchargerPublié le 23.03.2026 à 19:09
Après le second tour des municipales.
Après le second tour des municipales :
Les irréconciliables, c’est nous, c’est la majorité !
Soutien à la grève massive de l’enseignement public le 31 mars !
A nouveau, ce second tour des élections municipales a connu le plus fort taux d’abstention hors Covid, sous la V° République. Au premier tour les mesures prises dans les petites communes (fin du panachage au motif de la parité) avaient été alléguées pour expliquer ce phénomène, mais au second tour il s’agit majoritairement de villes, où ce fait ne joue pas. Aucune force politique n’a gagné ce scrutin, tous sont, diversement, plus vaincus que vainqueurs. Rien n’est réglé, tout est devant nous.
Cependant, il est évident que si l’unité telle qu’elle avait été réalisée en 2024 avait fonctionné depuis sans encombre (mais alors, l’exécutif macronien et la V° République seraient-ils toujours là ? …), le résultat serait une claire poussée à gauche.
En effet, nous avons eu affaire d’une part à l’unité électorale de l’extrême droite et de la droite clairement affirmée, l’électorat RN « faisant barrage à LFI » avec une discipline certaine, et d’autre part aux ravages de la division entre les deux bras de sa tenaille que sont la direction mélenchonienne de LFI d’un côté et de l’autre les héritiers de la présidence Hollande au PS.
Cette combinaison mortifère aurait pu et dû causer des dégâts tels qu’il « devrait » y avoir comme vainqueurs évidents les forces de droite et d’extrême droite, alors qu’il n’en est rien.
C’est là une constatation négative, mais le simple fait de la résistance globale de la gauche est, dans ces conditions, un signe de première importance.
Sans qu’ils ne déterminent l’ensemble du verdict politique du scrutin, les résultats parisiens, marseillais et lyonnais ont dans ce cadre une place à part. La défaite de Dati à Paris, claire et nette, est la défaite de l’union des droites poussées par Macron lui-même, donc une défaite de Macron, le net tassement de la candidature Chikirou, expression directe de la direction de LFI, permettant en outre au maire PS élu de l’être avec plus de 50% des suffrages exprimés. Le RN n’obtient pas Marseille et l’affairiste de droite Aulas n’obtient pas Lyon (et se lance dans une contestation du résultat !). A cet axe « PLM » ajoutons Pau, où l’ancien premier ministre de Macron Bayrou est défait.
Les éléments de crises s’accumulent dans les deux pôles conjoints de la division à gauche.
Le PS subit en effet une hécatombe de villes moyennes à l’ouest et au centre du pays : Clermont-Ferrand, Tulle, Périgueux, et bien d’autres, sont des défaites lourdes qui ne peuvent pas s’expliquer que par la division avec LFI, laquelle n’a pas été réparée « comme ça » par une réunion au dernier moment. Le cours droitier des dirigeants de la région Nouvelle Aquitaine (Carole Delga, auparavant intervenue pour accentuer la division face au RN à Perpignan), de divers notables locaux, et de François Hollande lui-même, est un facteur de ce recul.
Mais les cris de victoire de Mélenchon et Bompard sont déplacés. La conquête de Roubaix, l’un des très rares gains LFI à être réalisé contre la droite, celle de Saint-Denis au premier tour, et d’autres villes importantes de banlieues, instaure un nouveau fait politique organiquement contradictoire à la logique présidentialiste de LFI : des fiefs locaux, appuyés sur un ancrage jeune et prolétarien, mais relativement indépendants de l’ « image de Mélenchon » qui, avec sa propre participation assidue, sert de repoussoir à gauche et d’argument de mobilisation pour « faire barrage » à droite et à l’extrême droite, expliquant ainsi les échecs de Toulouse et de Limoges (en outre, LFI perd au profit de la droite les deux villes principales qu’elle gérait auparavant, Faches-Thumesnil près de Lille et Grabels près de Montpellier).
Il n’est, cela dit, pas question de minimiser la gravité de l’implantation du RN, devenu le vote de droite « normal », dans de nombreuses villes moyennes de Carcassonne à Vierzon ou dans l’ex-bassin minier du Nord/Pas-de-Calais. Il est tout à fait exact de dire qu’il y a péril en la demeure, et de préciser que ce péril s’appelle l’union des droites dans le désordre mondial de Trump et de Poutine.
Le thème rebattu des « gauches irréconciliables » est une arme au service de l’ordre établi et de l’arrivée au pouvoir de l’union des droites. Il repose sur deux réalités : le prolétariat, les exploités, sont irréconciliables avec les politiques qui aggravent leur exploitation et les trompent. Ce que fut Hollande et tout ce qu’il représente. Mais le présidentialisme s’alignant sur la V° République en France et flirtant avec le trumpo-poutinisme dans le monde est mortel pour la démocratie et le prolétariat. Ce qu’est Mélenchon et tout ce qu’il représente. Il faut donc une politique sociale et écologique déterminée dans le cadre d’un internationalisme authentique. Comprendre cela vous rend « irréconciliable » avec les deux bouts de la tenaille de la division, mais tout à fait conciliable avec les besoins et aspirations réels de l’immense majorité, englobant les bases socialiste ou insoumise. L’unité correspond au besoin social de notre classe et de tous les opprimés, et elle se fera en infligeant une défaite aux directions « irréconciliables », pour battre l’union des droites et prendre le pouvoir en instaurant la démocratie.
Bien entendu, tous les états-majors « irréconciliables » voudraient n’avoir plus qu’un seul horizon : la présidentielle !
Mais les besoins et aspirations du plus grand nombre n’attendront pas passivement une échéance construite pour relancer la V° République et profitant donc au mieux à l’union des droites.
Deux jours avant ce second tour, l’intersyndicale de l’enseignement public (FSU, UNSA, CGT, SUD, CFDT) a appelé à la grève contre le budget et les 4000 suppressions de postes le 31 mars. L’école publique concerne toute la population. Les mouvements se multiplient dans les départements contre la carte scolaire et les baisse de dotations de lycées et collèges, et une grève réussie posera la question d’une manifestation centrale contre le ministère.
La grève de masse de l’enseignement public le 31 mars peut et doit être le premier pas de la contre-attaque imposant l’unité contre la destruction du service public.
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