Think-tank citoyen et média indépendant
Publié le 07.04.2026 à 06:00
Burundi : à Mukike, la ruée vers la pomme de terre vide les montagnes
Mr Mondialisation
Publié le 06.04.2026 à 10:40
Aéroport de Bishoftu : les coûts cachés d’un projet d’ambition continentale
Mr Mondialisation
Publié le 04.04.2026 à 08:10
Yadan, Nestlé et glyphosate : les 10 bonnes nouvelles !
Mauricette Baelen
Publié le 03.04.2026 à 10:46
Trump, Djihad et superprofit : les 10 infos de la semaine !
Mauricette Baelen
Publié le 03.04.2026 à 06:00
Akim Omiri : « Continuons de nous exprimer et de nous mobiliser ! »
Mr Mondialisation
Publié le 02.04.2026 à 06:00
Neurodivergence : une différence pathologisée sous contrainte sociale
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Publié le 01.04.2026 à 11:35
Récit d’un voyage solidaire en Cisjordanie
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Publié le 31.03.2026 à 06:00
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Publié le 30.03.2026 à 06:00
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Publié le 28.03.2026 à 08:35
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Publié le 07.04.2026 à 06:00
Burundi : à Mukike, la ruée vers la pomme de terre vide les montagnes
Mauricette Baelen
À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi.
Dans la localité de Mukike en commune de Rwibaga, en province de Bujumbura, là où s’étendaient autrefois des collines couvertes d’arbres, dominent aujourd’hui des champs de pommes de terre à perte de vue. Cette mutation, visible à l’œil nu, illustre un phénomène de déforestation croissante dans cette région montagneuse du Burundi.
Une pression démographique et agricole intense
« Avant, ces collines étaient couvertes d’arbres », raconte un habitant. « Aujourd’hui, presque tout est cultivé. » Attirés par la rentabilité de la pomme de terre, de nombreux agriculteurs abattent les arbres pour étendre leurs surfaces cultivables.
« La pomme de terre nous permet de gagner rapidement de l’argent », explique un cultivateur. « Les arbres prennent du temps à pousser, mais les récoltes de pommes de terre se vendent vite. »
Ce phénomène s’inscrit dans un contexte national marqué par une forte pression sur les terres. Selon le Bureau Central de Recencement (RGPHAE), la densité de population du Burundi dépasse 400 habitants par kilomètre carré, l’une des plus élevées d’Afrique. Cette pression démographique se traduit par une fragmentation extrême des terres agricoles.

Par ailleurs, d’après la FAO plus de 90 % de la population burundaise dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Dans ces conditions, chaque parcelle devient précieuse, poussant les ménages à exploiter intensivement les terres, y compris les zones autrefois boisées ou protégées.
La pomme de terre s’impose comme une culture stratégique dans les régions de haute altitude comme Mukike, grâce à son rendement relativement élevé et à sa forte demande sur les marchés locaux et urbains.
Une déforestation rapide et visible
À Mukike, les effets sont déjà tangibles. Plusieurs collines ont perdu une grande partie de leur couverture forestière au cours des dernières années, selon des observations locales. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique plus large : selon des estimations de la FAO, la couverture forestière du Burundi est aujourd’hui inférieure à 10 % du territoire national, contre des niveaux bien plus élevés il y a quelques décennies.
« une stratégie à court terme »
Les arbres sont coupés pour laisser place aux cultures vivrières, en particulier la pomme de terre. Dans certains cas, cette expansion agricole est encouragée par des autorités locales désireuses de renforcer la sécurité alimentaire et d’augmenter les revenus des ménages ruraux. Mais cette stratégie à court terme soulève des inquiétudes croissantes chez les spécialistes de l’environnement.
Des sols fragilisés et une érosion accrue
Dans cette région montagneuse, la disparition des arbres a des conséquences directes sur la stabilité des sols. Un spécialiste de l’environnement affilié à l’Université du Burundi explique que :
« Sans couverture végétale, les sols sont exposés aux pluies, ce qui accélère leur érosion. »
Le phénomène est aggravé par les fortes précipitations qui caractérisent certaines zones du pays. Les pluies entraînent alors la couche fertile des sols, réduisant leur productivité à moyen et long terme. Selon plusieurs études agronomiques menées au Burundi, l’érosion des sols constitue l’un des principaux défis pour l’agriculture durable.
Des risques environnementaux multiples
La déforestation observée à Rwibaga ne se limite pas à la dégradation des sols. Elle entraîne également une augmentation des risques de glissements de terrain, particulièrement dans les zones à forte pente.
Selon l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement (OBPE), la perte du couvert forestier perturbe le cycle de l’eau, augmente le ruissellement et diminue la capacité des sols à retenir l’humidité. Ces changements peuvent affecter les rendements agricoles et accentuer la vulnérabilité des populations face aux aléas climatiques.
Entre nécessité économique et conscience environnementale
Les forêts abritent de nombreuses espèces animales et végétales dont certaines pourraient disparaître avec la destruction de leur habitat. Cette perte, souvent invisible à court terme, peut avoir des conséquences écologiques colossales.
Pour les habitants de Mukike, la situation reflète un dilemme difficile. Dans un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions économiques précaires, les priorités restent orientées vers la survie quotidienne. Un agriculteur confie son désarroi :
« Nous savons que couper les arbres n’est pas bon. Mais nous devons nourrir nos familles. »
Ce choix contraint illustre les tensions entre développement économique et protection de l’environnement. Sans alternatives viables, les agriculteurs continuent de privilégier des pratiques à court terme, malgré leurs conséquences à long terme.
Quelles alternatives pour un avenir durable ?
Face à cette situation, plusieurs solutions sont envisagées. L’agroforesterie, qui combine cultures agricoles et plantation d’arbres, est présentée comme une option prometteuse. Cette pratique permet de limiter l’érosion, améliorer la fertilité des sols et diversifier les sources de revenus.
Des programmes soutenus par des organisations internationales, notamment la FAO, encouragent déjà ces approches au Burundi. Toutefois, leur adoption reste encore limitée dans certaines zones rurales, en raison du manque de sensibilisation, de formation et de moyens financiers.
Un équilibre encore fragile
À Mukike, l’avenir des montagnes dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre production agricole et préservation de l’environnement. Sans une gestion durable des terres, les gains économiques liés à la culture de la pomme de terre pourraient être rapidement compromis par la dégradation des sols.
Dans les collines de Mukike, chaque arbre abattu pose ainsi une question essentielle : comment répondre aux besoins immédiats des populations tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures ?
– Landry Ingabire
Photo de couverture : Elderly Farmer holding a Hoe – Safari Consoler / Pexels
The post Burundi : à Mukike, la ruée vers la pomme de terre vide les montagnes first appeared on Mr Mondialisation.Publié le 06.04.2026 à 10:40
Aéroport de Bishoftu : les coûts cachés d’un projet d’ambition continentale
Mauricette Baelen
L’Éthiopie a engagé la construction du futur aéroport international de Bishoftu, un projet présenté comme un symbole de puissance économique et d’intégration régionale. Mais derrière cette ambition, le chantier suscite déjà de vives critiques, notamment en raison des déplacements de populations et de ses impacts environnementaux.
[Temps de lecture estimé : ~ 7 min]
Le 10 janvier 2026, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a posé la première pierre du futur gigantesque aéroport international de Bishoftu, situé à environ 40 kilomètres au sud-est de la capitale d’Éthiopie, d’Addis-Abeba. Le projet, porté notamment par Ethiopian Airlines, prévoit à terme une capacité pouvant atteindre 110 millions de passagers par an, avec une première phase estimée à 60 millions.
Bishoftu, futur hub aérien africain : ambitions continentales
Au-delà du simple désengorgement, Bishoftu incarne l’ambition de faire de l’Éthiopie un hub aérien majeur à l’échelle africaine et mondiale. Le projet s’inscrit dans une logique de concurrence directe avec les grands centres de transit du continent, tout en renforçant la position stratégique du pays dans des échanges mondiaux.
Cette ambition s’appuie sur la montée en puissance du transport aérien africain et sur la volonté de capter une part plus importante des flux de passagers et de services logistiques. Bishoftu devient ainsi un symbole de projection internationale, où le transport aérien est perçu comme un levier d’influence économique et géopolitique.
Selon le directeur général d’Ethiopian Airlines, Mesfin Tasew Bekele ce nouvel aéroport est « une porte d’entrée panafricaine qui stimulera le commerce intra-africain, le tourisme, et la connectivité mondiale ». C’est « un projet emblématique pour l’Afrique et pour le monde », ajoute Mesfin.
« Un catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays »
D’après un article de Forbes Afrique, publié en octobre 2025, les retombées économiques s’annoncent considérables. « Des dizaines de milliers d’emplois seront créés pendant et après la construction, avec un budget de 350 millions de dollars réservé à la réinstallation et à la compensation des populations concernées ». L’aéroport, servira aussi de « catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays. »
Comme l’a noté lors de la signature d’accord Akinwumi Adesina, alors président de la Banque africaine de développement (BAD), « la vitesse et la taille sont désormais les marques de fabrique de l’Éthiopie ».
Le projet dépasse largement la seule logique économique. Il s’inscrit dans une stratégie géopolitique visant à positionner l’Éthiopie comme un acteur central du transport aérien africain, en concurrence avec d’autres hubs régionaux. Addis-Abeba, déjà siège de l’Union africaine, cherche ainsi à consolider son rôle de carrefour diplomatique, commercial et logistique à l’échelle du continent.
Déplacements forcés : des milliers de vies bouleversées au nom du développement
La construction de l’aéroport international de Bishoftu implique l’acquisition de plus de 3 500 hectares de terres, incluant des zones agricoles, des habitations et des pâturages. Selon les estimations disponibles, entre 2 000 et 3 000 ménages – soit environ 15 000 personnes – seraient directement affectés.
Oromo Tribe, Ethiopia / Wikimedia Commons
Le Front de libération oromo (OLF), parti d’opposition, a fermement condamné le projet, le qualifiant de « déplacement forcé ». L’organisation affirme que des milliers d’habitants sont déracinés et réclame des mécanismes de compensation plus justes, notamment sous forme de participation au projet pour les agriculteurs concernés.
L’OLF dénonce également ce qu’il décrit comme une « campagne » de déplacement visant les populations autochtones oromo, accusant les autorités de contraindre les habitants à quitter leurs terres sans pouvoir récolter leurs cultures ni préserver leurs moyens de subsistance. Dans un pays marqué par des tensions politiques et ethniques récurrentes, ces accusations soulignent le risque d’une aggravation des conflits locaux et d’une instrumentalisation politique du projet.
L’organisation va plus loin en affirmant que, selon elle, « ces actions dépassent le cadre des déplacements liés au développement », qualifiant l’effet cumulatif des expropriations autour de la capitale de « nettoyage ethnique » et de destruction de l’identité.
Certification LEED Gold, une ironie écologique
Malgré les promesses de durabilité avancées par les porteurs du projet, les évaluations environnementales officielles reconnaissent l’existence d’impacts significatifs, notamment en matière de pollution, de pression sur les ressources en eau et de perturbation des écosystèmes locaux.

Développé par le U.S. Green Building Council, le label LEED Gold (Leadership in Energy and Environmental Design) est censé garantir un haut niveau de performance environnementale. Les promoteurs du projet de Bishoftu s’en réclament pour mettre en avant sa dimension durable.
Pourtant, des analyses soulignent un paradoxe : l’augmentation massive du trafic aérien pourrait fortement accroître les émissions de gaz à effet de serre du pays. Un effet susceptible de contredire, voire d’affaiblir, les objectifs affichés par l’Éthiopie en matière de transition vers une économie résiliente au climat.
Une pression écologique sur un territoire fragile
Le projet d’aéroport international de Bishoftu s’implante dans un environnement particulièrement sensible. Située dans la vallée du Rift éthiopien, la zone est caractérisée par la présence de nombreux lacs de cratère – notamment Hora, Babogaya et Kuriftu – ainsi que de zones humides alimentées par les précipitations et les nappes phréatiques. Ces écosystèmes jouent un rôle central dans l’équilibre environnemental local, notamment en matière de régulation hydrique, de biodiversité et de maintien des activités humaines.
Lac Hora à Bishoftu / Wikimedia Commons
La construction d’une infrastructure aéroportuaire de cette ampleur implique des transformations profondes des sols : nivellement, drainage, remblayage. Ces opérations risquent d’entraîner la destruction ou l’assèchement des zones humides, compromettant leurs fonctions écologiques essentielles.
À cela s’ajoute un risque accru de pollution des eaux de surface et souterraines, lié aux activités aéroportuaires. Hydrocarbures, métaux lourds, eaux usées ou produits chimiques pourraient contaminer les bassins hydriques environnants, dans un contexte déjà marqué par de fortes pressions humaines.
Des écosystèmes déjà fragilisés
De surcroît, les zones humides de la vallée du Rift éthiopien constituent des refuges pour des espèces d’oiseaux migrateurs et d’autres formes de vie aquatique, ce qui laisse entrevoir l’ampleur des conséquences potentielles liées à la construction et au fonctionnement d’un tel projet.
Selon Wetlands International, les zones humides et les lacs du Rift – notamment Ziway, Abijatta et Shalla – assurent des services essentiels : recharge des nappes phréatiques, filtration naturelle de l’eau, régulation des microclimats, habitat pour la biodiversité aquatique et soutien aux économies locales fondées sur la pêche et l’agriculture. Ces services sont déjà menacés par la pression humaine, l’extraction de l’eau et les changements d’usage des sols.

La vallée du Rift constitue par ailleurs un système hydrologique fermé, où les lacs ne s’écoulent pas vers l’extérieur. Toute perturbation des entrées ou sorties d’eau a donc des effets directs sur les niveaux des lacs, la qualité de l’eau et sa disponibilité.
Une étude publiée en février 2026 dans la revue Environmental Science and Pollution Research met en évidence une dégradation avancée des écosystèmes lacustres de la vallée du Rift éthiopien, sous l’effet des pressions humaines. Elle souligne notamment que « le lac Abijata a perdu environ 66 km² de surface entre 1972 et 2015, accompagné d’une augmentation de la salinité et d’une détérioration de son écosystème aquatique. »
À long terme, ces perturbations, cumulées, risquent d’aggraver durablement l’équilibre écologique du bassin de Bishoftu, mettant en tension les objectifs de développement infrastructurel et la nécessité de préserver des écosystèmes hydriques essentiels à la résilience environnementale et au bien-être des communautés locales.
Un enjeu écologique et géopolitique régional
Dans un paradoxe environnemental notable, la vallée du Rift où sera érigé le nouvel aéroport constitue également un espace agricole ancien et stratégique. Selon un rapport de l’Oakland Institute, ce territoire abrite l’un des plus anciens systèmes agricoles au monde, fondé sur un agroécosystème diversifié combinant cultures, agroforesterie et élevage.

Cette diversité permet aux populations locales de faire face à des environnements variables et renforce la résilience face aux pénuries alimentaires, dans un pays régulièrement confronté à des crises alimentaires.
Un système écologique transfrontalier sous pression
Par ailleurs, la vallée du Rift est un système géologique majeur s’étendant sur plus de 6 000 kilomètres, de la mer Rouge au Mozambique. Elle traverse plusieurs pays et constitue un espace écologique interconnecté.
Dans ce contexte, les pressions environnementales – pollution, exploitation non durable des ressources et artificialisation des sols – soulèvent des enjeux qui dépassent le cadre national. Des évaluations environnementales appellent à une coopération régionale renforcée, notamment en matière de gestion de l’eau, d’usage des terres et de contrôle de la pollution.
« des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales »
La zone de Bishoftu est entourée de lacs volcaniques et de zones humides qui font partie intégrante du système écologique de la vallée du Rift. Ces milieux constituent des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales. La construction de ce nouvel aéroport implique l’utilisation de carburants, de solvants et d’autres substances potentiellement polluantes, dont la gestion rigoureuse est indispensable pour limiter les risques de contamination.
Par ailleurs, la question dépasse le seul cadre national. Bien que l’aéroport relève de la souveraineté éthiopienne, la vallée du Rift s’étend sur plus de 6 000 kilomètres et traverse plusieurs pays africains. Les perturbations écologiques qui pourraient en découler posent donc un enjeu régional.
– Therence HATEGEKIMANA
Photo de couverture : Ziway, Éthiopie / Pixnio
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Yadan, Nestlé et glyphosate : les 10 bonnes nouvelles !
Mauricette Baelen
Vous n’avez pas le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.
1. La « loi Yadan » dépasse 250 000 signatures de contestation
La pétition contre le texte de Caroline Yadan sur les nouvelles formes d’antisémitisme a franchi le seuil des 250 000 signatures à l’Assemblée nationale. Ses opposants dénoncent un risque de confusion entre antisémitisme et critique d’Israël, au détriment de la liberté d’expression. (Le Monde)
2. Le parquet réclame la peine maximale contre Nestlé Waters pour ses décharges sauvages
Jugé pour avoir laissé près de Vittel plus de 473 000 m³ de déchets plastiques sans autorisation, Nestlé Waters risque 750 000 euros d’amende et une remise en état des sites. Le parquet demande aussi une expertise indépendante pour évaluer l’ampleur de la pollution aux microplastiques autour des décharges. (Vert)
3. L’ONU qualifie la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité »
L’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution historique portée par le Ghana, affirmant que l’esclavage et la traite transatlantique des Africains constituent le « plus grave crime contre l’humanité ». Le texte, adopté par 123 voix, ouvre aussi la voie à des demandes de justice réparatrice, malgré l’opposition des États-Unis et les fortes réserves juridiques de plusieurs pays européens. (ONU)
4. Des maires attaquent le renouvellement européen du glyphosate
Un collectif de près de 120 maires, avec Agir pour l’environnement et le CRIIGEN, conteste devant la justice européenne l’autorisation du glyphosate prolongée jusqu’en 2033. Ils dénoncent une évaluation scientifique défaillante et veulent faire reconnaître la dangerosité de l’herbicide pour la santé des habitants. (La Relève et la Peste)
5. Les droits des personnes LGBTQ+ progressent en Pologne
En Pologne, la reconnaissance juridique et l’acceptation sociale des couples de même sexe continuent de progresser, sous l’effet d’une opinion publique plus favorable et de décisions de justice. Malgré ces avancées, la légalisation du mariage pour tous reste peu probable à court terme en raison des blocages politiques et institutionnels. (Deník Referendum)
6. L’Espagne a transformé la taxe sur les superprofits en bouclier social
En deux ans, l’Espagne a collecté 5,6 milliards d’euros grâce à la taxation exceptionnelle des banques et énergéticiens, tout en renforçant aides sociales, transports et pouvoir d’achat. Le gouvernement Sánchez a ainsi limité l’impact de la crise sans creuser davantage le déficit, en assumant une logique de redistribution. (La Relève et la Peste)
7. Des lynx seront relâchés en France à partir de 2027
L’État prévoit de relâcher de nouveaux lynx en France dès 2027, probablement dans le massif du Jura, pour renforcer une population estimée à environ 200 individus. Les associations saluent l’annonce mais réclament des mesures complémentaires contre les collisions routières et le braconnage, principales menaces pour l’espèce. (France 3 Régions)
8. Le Chili protège un sanctuaire marin géant autour des otaries endémiques de Juan Fernández
Le Chili s’apprête à étendre autour de l’archipel Juan Fernández une immense zone marine « no take » de près d’un million de km², l’une des plus vastes au monde.
Cette décision protège un hotspot exceptionnel de biodiversité, où les otaries à fourrure endémiques longtemps crues éteintes – sont passées d’une vingtaine d’individus retrouvés dans les années 1960 à environ 200 000 aujourd’hui. (The Guardian)
9. 40 espèces migratrices mieux protégées dans le monde
Réunis au Brésil, les États signataires de la Convention sur les espèces migratrices ont décidé de renforcer la protection de 40 espèces en déclin, dont le guépard et l’hyène rayée. Des programmes de conservation coordonnés entre pays ont aussi été lancés pour mieux protéger habitats et populations menacées. (Mongabay)
10. Les engoulevents font un retour spectaculaire dans le sud de l’Angleterre
Dans le parc national des South Downs, le nombre d’engoulevents recensés aurait doublé en cinq ans, avec 78 oiseaux observés et 109 territoires identifiés, un record local.
Les gestionnaires attribuent ce rebond aux efforts de restauration des landes, à une meilleure protection des sites de nidification au sol et à la sensibilisation du public pour limiter le dérangement. (BBC)
* Image de couverture : unsplash
– Mauricette Baelen
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Trump, Djihad et superprofit : les 10 infos de la semaine !
Mauricette Baelen
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.
1.Trump préparerait une offensive terrestre en Iran
Washington envisagerait des opérations au sol limitées en Iran, malgré les risques élevés pour les troupes autour du détroit d’Ormuz et de l’île de Kharg. Des experts affirment que les États-Unis ont déjà perdu l’avantage stratégique, le régime iranien restant en place malgré les frappes. (Common Dreams)
2. Les violences sexuelles au sein du djihad émergent devant la justice
Longtemps reléguées au second plan, des affaires de viols, séquestrations et tortures commises par plusieurs figures françaises du djihad commencent à être examinées par la justice. Le cas de Peter Chérif illustre cette prise en compte plus large des violences sexistes dans les trajectoires terroristes. (Politis)
3. Les pesticides augmentent les risques de cancer de 150%
Une recherche menée au Pérou met en évidence 436 zones où l’exposition environnementale aux pesticides coïncide avec des foyers de cancers, avec un risque moyen accru de 150 %. Pour la première fois, à l’échelle d’un pays, un lien solide entre pesticides et cancers est établi, notamment via des effets de mélange entre substances. (Vert)
4. L’évasion fiscale des ultrariches reste massive dix ans après les Panama Papers
Selon l’ONG, 3 550 milliards de dollars les richesses non imposées sont encore dissimulées dans les paradis fiscaux, majoritairement détenues par les 0,1 % les plus riches. Dix ans après les Panama Papers, l’ONG appelle à une coopération fiscale mondiale renforcée et à une taxation accrue des grandes fortunes. (Oxfam)
5. Israël met fin à ses achats d’armement français
En riposte au refus français de laisser transiter des munitions destinées à la guerre contre l’Iran, Israël a annoncé l’arrêt de ses importations militaires en provenance de France. Cette décision illustre l’éloignement croissant entre Tel-Aviv et plusieurs alliés européens sur le dossier iranien. (Courrier international)
6. La naprotechnologie gagne du terrain en France
Portée par des réseaux catholiques conservateurs proches de Pierre-Édouard Stérin, cette méthode de fertilité « naturelle » à l’efficacité contestée poursuit son implantation. Déjà relayée dans des diocèses et au Parlement, elle lancera en 2026 sa première formation française à Versailles. (Reporterre)
7. Le recul démocratique mondial s’accélère selon V-Dem
Le rapport V-Dem 2026 indique que 74 % de la population mondiale vit désormais sous un régime autocratique, un niveau inédit depuis la fin des années 1970.
Les chercheurs soulignent une dégradation rapide des contre-pouvoirs, y compris dans plusieurs démocraties occidentales et au sein de l’Union européenne. (L’Alterpresse68)
8. Les majors pétrolières pourraient capter 24 milliards d’euros de superprofits
Selon T&E, la hausse des prix du carburant liée au conflit en Iran pourrait générer 24 milliards d’euros de profits exceptionnels pour les compagnies pétrolières en 2026. L’ONG appelle l’Union européenne à rétablir une taxe temporaire sur ces gains pour financer l’électrification des transports. (Transport & Environment)
9. L’emprise des multinationales sur les grandes écoles cartographiée
Une cartographie fondée sur plus de 8 000 liens documente l’influence structurelle de grands groupes comme EDF, TotalEnergies, Thales ou Safran dans les grandes écoles françaises. Présence dans les conseils d’administration, mécénat et financement étudiant dessinent plusieurs pôles d’influence autour de l’ingénierie, de la finance, du numérique et de la défense. (Observatoire des multinationales)
10. Fin de la trêve hivernale : les associations alertent à Bordeaux
À Bordeaux, plusieurs associations demandent le maintien des 240 places d’hébergement d’urgence ouvertes cet hiver, alors que le 115 est déjà saturé. Elles redoutent une hausse des expulsions, des campements précaires et une aggravation rapide de la situation sanitaire des sans-abri. (Rue89 Bordeaux)
* visuel de couverture : wikicommons
– Mauricette Baelen
The post Trump, Djihad et superprofit : les 10 infos de la semaine ! first appeared on Mr Mondialisation.Publié le 03.04.2026 à 06:00
Akim Omiri : « Continuons de nous exprimer et de nous mobiliser ! »
Mauricette Baelen
Tous les lundis, Akim Omiri investit les ondes de Radio Nova avec son émission, La Riposte. Avec ses invités et ses chroniqueurs, il décrypte et dézingue l’actualité de sa plume acide et sans langue de bois. En parallèle, il continue de jouer sur scène Contexte, son dernier spectacle. Rencontre avec un humoriste adepte du poil à gratter verbal.
[Temps de lecture estimé : ~ 6 min]
Recruté par Radio Nova suite à sa défense de Guillaume Meurice, Akim Omiri a rejoint l’équipe de Matthieu Pigasse en avril 2025 et s’exprime aujourd’hui librement dans son émission, La Riposte. Rempart contre l’extrême-droite et les médias dominants, Akim Omiri aime appuyer là où ça fait mal, quitte à se faire de nombreux ennemis.
Mais l’humoriste n’a jamais peur de dire ce qu’il pense et constitue en cela une bouffée d’air frais dans le paysage médiatique actuel. À la radio comme sur scène, Akim Omiri interroge notre société, nos comportements, nos déviances. Parce que « parler d’armoires IKEA ou du dernier dîner chez ma belle-mère » ne l’intéresse pas, l’humoriste utilise sa voix et sa notoriété pour défendre les valeurs qui lui sont chères. Rencontre.
Akim Omiri fait entendre sa voix tous les lundis sur Radio Nova ©Raphaël Liot
Mr Mondialisation : Peux-tu nous raconter dans quel environnement tu as grandi ?
Akim Omiri : « J’ai vécu mes premières années dans une cité des quartiers Nord du Havre. Mais ma mère ne voulait pas m’y voir grandir, alors elle a déménagé plus à l’ouest de la ville, dans un « beau quartier ». Je n’avais pas les moyens qui suivaient, et ai fait ma scolarité dans des établissements où on devait être deux à cinq rebeus maximum ! J’y ai subi un racisme de fou venant des profs, du CPE… »
Mr Mondialisation : Quel parcours as-tu suivi ensuite ?
Akim Omiri : « J’ai suivi un parcours dans le général pour avoir le plus de choix possibles, car rien ne me passionnait vraiment. J’avais envie de faire de la scène, mais il n’y avait rien pour ça au Havre, je ne savais pas par où commencer. Alors, comme on me répétait que j’étais à l’aise à l’oral, je me suis orienté vers le commerce via un DUT.
Ça me laissait le temps de réfléchir et de me réorienter au besoin… J’avais des facilités pour les études, mais je m’ennuyais. Après quelques stages en costard-cravate, j’ai réalisé que le commerce n’était pas du tout mon truc. J’ai trouvé comme prétexte une école de pub pour aller vivre à Paris.
J’aimais le côté créatif, je voulais faire des pubs marrantes, décalées. Mais j’ai vite compris qu’elles ne trouveraient jamais leur place. Le problème, un peu comme dans le milieu du cinéma, ce ne sont pas les gens qui écrivent, mais ceux qui financent… Et qui n’aiment pas prendre de risques. »
« j’ai tenté les scènes ouvertes en parallèle de mes études. C’est là que j’ai eu une révélation : peut-être étais-je fait pour ça ! »
Mr Mondialisation : C’est à ce moment-là que tu as commencé à faire de la scène ?
Akim Omiri : « Oui, j’ai tenté les scènes ouvertes en parallèle de mes études. C’est là que j’ai eu une révélation : peut-être étais-je fait pour ça ! J’arrivais à faire rire, commençais à connaître un petit succès. J’ai suivi un Master en alternance pour avoir un salaire. Diplôme en poche, j’avais un an de chômage devant moi pour réussi dans le spectacle. J’ai alors rencontré Norman, Cyprien… J’ai commencé à écrire pour les autres et ai été recruté chez Golden Moustache. Je vivais alors de ce que j’écrivais. »
Akim Omiri tourne dans toute la France avec son spectacle, Contexte ©Fabien Mathieux
Mr Mondialisation : Avec les limites que cela impliquait ?…
Akim Omiri : « Oui, j’ai fini par ne plus me reconnaître dans les vidéos que j’écrivais pour Norman. J’ai donc commencé à me recentrer sur mes écrits et ai réalisé un certain nombre de court-métrages sur ma chaîne YouTube. Ils ont cumulé des millions de vues.
J’étais alors sûr que j’allais pouvoir faire la transition vers des formats plus longs, notamment via Golden Moustache et le groupe M6. Finalement, j’ai perdu cinq ans de ma vie sur un film qui ne s’est jamais fait ! Nous l’avions écrit à deux avec Kaza, que j’ai connu au Comedy Club de Paname et avec qui j’écris tous mes textes. Nous sommes alors revenus au stand-up afin d’être plus libres. »
Mr Mondialisation : Parle-nous de Contexte. Comment ce spectacle a-t-il évolué depuis ses débuts ?
Akim Omiri : « Il bouge pas mal : j’ai retiré des extraits, que je diffuse ensuite sur les réseaux et remplace par des nouveautés. Le but de la com’ autour du spectacle était de le promouvoir sans en montrer d’extraits. Ce que je montre sur les réseaux disparaît du spectacle, afin que le public n’ait que de l’inédit.
J’ai également cédé l’intégralité de mon spectacle Fragment(s) sur YouTube, cumulant 917.000 vues. Contexte prendra fin l’an prochain. Ensuite, j’écrirai sans doute un autre spectacle mais je ne me projette pas beaucoup plus loin pour l’instant. »
Mr Mondialisation : Raconte-nous ton arrivée chez Radio Nova…
Akim Omiri : « À l’origine, j’étais venu faire une chronique à France Inter. Sauf que j’avais été invité par Guillaume Meurice… qui était interdit d’antenne. Ma promo a pris la forme d’une chronique pour le défendre. Plus tard, quand Guillaume a démarré La Dernière sur Radio Nova, il m’a proposé de venir y faire une chronique. Par la suite, le directeur de Radio Nova, Matthieu Pigasse, m’a proposé de les rejoindre. C’est ainsi que j’ai atterri chez Radio Nova avec La Riposte, en avril 2025. »
Mr Mondialisation : Devenir chroniqueur chez Radio Nova a-t-il politisé davantage ton discours ? Te sens-tu encore plus impliqué ?
Akim Omiri : « Oui, clairement. Ma responsabilité y est encore plus forte car plus on fait de l’audience, plus on doit faire attention. De l’autre côté, plus on continue, plus on est écoutés et plus ils essaient de nous éteindre ! Preuve en est avec Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée Nationale, qui m’a interpellé suite à l’émission dans laquelle je demandais pourquoi elle refusait d’ouvrir une commission d’enquête sur l’affaire Epstein. J’ai riposté et finalement, elle n’a jamais donné suite… »
Mr Mondialisation : Choisis-tu les invités de La Riposte ?
Akim Omiri : « Oui, avec Kaza, nous sommes libres et choisissons tout. Radio Nova ne gère rien de notre émission, le contrat est basé sur une confiance réciproque et ma liberté de ton. Pour les chroniqueurs, on les choisit selon ce que l’on a pu voir de leur travail, notamment via les réseaux sociaux. Quant aux invités musicaux, je les contacte après avoir entendu une chanson qui me parle et qui a du sens. Ce sont toujours des gens qui partagent nos valeurs, donc ils sont contents de venir. »
Mr Mondialisation : Que retiens-tu de tes échanges avec le public ?
Akim Omiri : « Ce sont des moments particuliers car les gens me disent merci. Cela me marque car c’est bizarre, quelque part ! Je réalise qu’ils sont tellement dans le désarroi et se sentent tellement seuls qu’ils nous remercient pour le spectacle et l’émission. Face à l’extrême droite et à la place qu’elle prend dans les médias, on est devenus précieux… Le public sait qu’on reçoit des menaces et a sans doute encore plus besoin de nous dire qu’on est utiles. C’est agréable et gratifiant. »
Akim Omiri donne son regard sur l’actualité tous les lundis sur Radio Nova ©Ary Ela
Mr Mondialisation : Un discours face à l’extrême-droite qui te vaut donc menaces, et fermeture de portes ?
Akim Omiri : « Oui, mais franchement, les menaces me laissent assez indifférent. Je sais également que ma franchise et ma liberté de ton m’empêchent d’accéder à certains médias… Ce qui est quand même assez révélateur de l’époque dans laquelle on vit ! »
« Nous sommes la majorité ! Je suis optimiste : continuons de nous exprimer et de nous mobiliser ! »
Mr Mondialisation : Si tu avais un message à faire passer aux lecteurs de Mr Mondialisation…
Akim Omiri : « Ce serait de ne rien lâcher. On nous fait croire – parce que les médias mainstream sont détenus par des milliardaires d’extrême droite – qu’on est une minorité. Alors que c’est l’inverse. Nous sommes la majorité ! Je suis optimiste : continuons de nous exprimer et de nous mobiliser ! »
Akim Omiri est actuellement en tournée en France avec son spectacle de stand-up, Contexte. Dates et informations via son Linktree.
– Entretien réalisé par Marie Waclaw
Photo de couverture : ©Raphaël Liot
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Neurodivergence : une différence pathologisée sous contrainte sociale
Mauricette Baelen
La neurodivergence continue d’être pensée à travers le prisme du déficit et de la maladie, malgré l’accumulation de travaux qui la décrivent comme une variation naturelle du développement humain. Dans le même temps, les personnes concernées présentent des taux plus élevés de diagnostics psychiatriques – un constat souvent utilisé pour biologiser leur souffrance plutôt que pour en analyser les causes sociales et institutionnelles.
[Temps de lecture estimé : ~ 12 min]
L’autisme, le TDAH et d’autres formes de neurodivergence correspondent à des variations précoces et durables du développement, associées à des profils cognitifs spécifiques. Bien qu’ils soient classés comme troubles dans les nomenclatures médicales actuelles, ces fonctionnements ne se réduisent pas à une pathologie intrinsèque.
Les données épidémiologiques montrent néanmoins une surreprésentation des difficultés psychiques au sein de ces populations. En attribuer l’explication aux seuls facteurs génétiques conduit à sous-estimer le rôle des environnements de stress chronique, des expériences traumatiques ou adverses durant l’enfance, et des dynamiques de stigmatisation.
La détresse psychique apparaît au croisement d’une différence neurocognitive et d’un cadre normatif qui peut invalider ou contraindre cette différence. Des études montrent d’ailleurs que l’amélioration des conditions environnementales – scolaires, professionnelles ou relationnelles – s’accompagne d’une diminution des difficultés secondaires, invitant à remettre en question toute explication strictement biologique, et à analyser non seulement les individus, mais aussi et avant tout les structures dans lesquelles ils évoluent.
Comprendre la souffrance au-delà des « comorbidités »
Une construction sur la durée
Ce que la psychiatrie désigne comme comorbidités (existence simultanée de plusieurs diagnostics) décrit une réalité clinique mais n’explique pas pourquoi ces troubles apparaissent si fréquemment chez les personnes neurodivergentes. Ce paradoxe – différence non pathologique et souffrance disproportionnée par rapport à la population générale – ne peut être expliqué par une simple addition de diagnostics. Les troubles se construisent dans le temps, à l’intersection d’une vulnérabilité individuelle et des expériences sociales vécues.
Les troubles anxieux, dépressifs ou autres ne sont pas l’expression « naturelle » d’un fonctionnement neurocognitif différent. Les facteurs génétiques contribuent à une vulnérabilité statistique mais les troubles psychiques ne sont pas réductibles à des vulnérabilités biologiques internes. Ils n’expliquent ni la trajectoire sociale, ni l’intensité de la souffrance, ni sa distribution inégalitaire entre personnes neurodivergentes et la population générale.
Les gènes ne sont pas des interrupteurs automatiques qui produisent mécaniquement un trouble : les interactions avec des environnements de stress jouent un rôle déterminant dans leur expression. Les troubles psychiques peuvent ainsi en grande partie être compris comme les effets secondaires d’une trajectoire sociale marquée par le rejet, l’invalidation et la contrainte permanente à la normalisation, qui forment une violence chronique aux effets traumatiques durables.
« une chaîne causale institutionnelle, sociale et traumatique »
De la différence neurocognitive à la spirale de pathologisation, il existe ainsi une chaîne causale institutionnelle, sociale et traumatique, dont les conséquences sont trop souvent essentialisées et biologisées plutôt qu’interrogées. En retraçant cette chaîne – de la différence initiale à la violence sociale, du trauma chronique à la pathologisation institutionnelle – il s’agit de ne plus individualiser abusivement la souffrance, mais d’analyser le rôle des structures qui contribuent largement à la produire et à la perpétuer.
Des formes spécifiques à distinguer
Il est important de préciser que cette analyse n’exclut pas l’existence de formes d’autisme associées à des conditions génétiques spécifiques (comme par exemple le syndrome de l’x fragile ou des microdélétions qui sont impliquées dans 1 à 2 % des TSA), pouvant entraîner des difficultés importantes, y compris dans des environnements adaptés. Si ces situations ne doivent pas être invisibilisées, il reste néanmoins essentiel de se pencher sur les conditions sociales jouent un rôle déterminant dans la genèse de la souffrance psychique.
Une autre façon de fonctionner
De la diversité humaine à l’épuisement contextuel
L’autisme, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et d’autres formes de neurodivergence correspondent à des variations du développement neurologique qui apparaissent précocement et s’inscrivent dans la durée.
Ces fonctionnements neurocognitifs atypiques affectent notamment la perception, l’attention, la communication, la régulation sensorielle ou émotionnelle. Depuis les années 1990, de nombreux travaux s’éloignent des modèles archaïques et interprètent ces variations comme des formes naturelles de diversité humaine plutôt que comme des déficits à corriger.
« des interactions complexes avec les environnements sociaux »
Une distinction fondamentale s’impose alors : une différence neurocognitive n’implique pas nécessairement une souffrance psychique en soi. Si certaines particularités – notamment dans la régulation émotionnelle ou sensorielle – peuvent être associées au fonctionnement neurocognitif et générer des difficultés spécifiques, celles-ci s’inscrivent dans des interactions complexes avec les environnements sociaux, qui peuvent en moduler fortement l’intensité, l’expression et les conséquences.
L’anxiété, la dépression ou l’épuisement ne sont quant à eux ni universels, ni constants, et dépendent largement des contextes dans lesquels ces différences s’expriment.
Surreprésentation psychiatrique : l’environnement comme facteur déterminant ?
Les études de prévalence montrent que la neurodivergence s’accompagne de taux plus élevés de diagnostics psychiatriques variés. Outre les troubles anxieux et dépressifs, cette co-occurrence inclut également certains troubles de l’humeur et, plus rarement, des troubles psychotiques.
Cette réalité ne saurait être interprétée comme le signe d’une continuité pathologique entre neurodivergence et maladie mentale. Les travaux disponibles soulignent au contraire la complexité des trajectoires cliniques, marquées par des superpositions symptomatiques, des incertitudes diagnostiques et une influence majeure des contextes de stress chronique et de trauma (en raison notamment d’une exposition bien plus élevée aux expériences adverses durant l’enfance que la population générale).
Dans de nombreux cas, des manifestations telles que le retrait social, la pensée atypique ou la dissociation peuvent être interprétées différemment selon les cadres cliniques mobilisés. Ces variations d’interprétation peuvent conduire à des diagnostics distincts, sans que leur origine neurodéveloppementale, sociale ou traumatique ne soit clairement distinguée.
La surreprésentation de certains diagnostics psychiatriques chez les personnes neurodivergentes ne permet donc pas de conclure à une causalité directe, mais invite à interroger les conditions dans lesquelles ces troubles émergent, sont nommés et pris en charge.
Duck-Rabbit illusion – @WikimediaCommons
Ce point est central car il permet de rompre avec une lecture biologisante et essentialisante de la souffrance. Si la neurodivergence n’est pas une pathologie, il n’existe pas de « remède » visant à la faire disparaître. Les interventions qui améliorent effectivement la qualité de vie des personnes neurodivergentes ne modifient pas leur fonctionnement neurocognitif ; elles agissent sur les environnements sociaux, éducatifs, professionnels et relationnels dans lesquels ce fonctionnement s’exprime.
L’enjeu n’est donc pas de corriger des individus, mais de comprendre pourquoi et comment un environnement donné transforme une différence non pathologique en source de souffrance durable.
Inégalités d’accès au diagnostic
La reconnaissance précoce de la neurodivergence joue un rôle clé dans la prévention de la souffrance psychique. Lorsqu’une personne comprend tôt que ses différences sont une variation naturelle du développement humain, elle est moins susceptible d’intérioriser le sentiment d’être « défectueuse » ou « inadaptée ».
Pourtant, l’accès à un diagnostic précis et bienveillant reste inégal, notamment pour les personnes dont les traits neurodivergents sont moins visibles ou socialement mieux tolérés (comme certaines femmes autistes ou les personnes TDAH sans hyperactivité apparente). Ces retards diagnostiques prolongent l’exposition à des environnements inadaptés et renforcent le risque de pathologisation secondaire.
Une neurodiversité largement sous-estimée
De l’amélioration de la détection
L’augmentation des diagnostics de trouble du spectre de l’autisme et du TDAH est souvent interprétée comme une « épidémie » ou un signe de fragilisation psychique collective. Aucune donnée génétique ne soutient l’hypothèse d’un vaste changement biologique récent à l’échelle populationnelle.
L’autisme et le TDAH reposent sur des variations polygéniques anciennes et largement distribuées. L’augmentation des diagnostics relève donc d’abord d’évolutions sociales, cliniques et institutionnelles, non d’une mutation collective soudaine.
Cette hausse est liée notamment à une amélioration progressive de la détection, de la reconnaissance et de la catégorisation de fonctionnements longtemps restés invisibles. La libération récente de la parole des personnes neurodivergentes joue ici un rôle clé.
Dans certains pays, comme la France, cette dynamique s’inscrit également dans un processus de rattrapage lié à un retard historique dans la reconnaissance et le diagnostic, ce qui contribue à l’augmentation actuelle des chiffres.
« une médiane mondiale autour de 1 personne sur 100 »
Par ailleurs, les estimations de la prévalence de l’autisme varient fortement selon les contextes, avec une médiane mondiale autour de 1 personne sur 100, ce qui reflète largement des différences de reconnaissance, de diagnostic et de conditions sociales.
Des modèles construits sur des populations restreintes
La reconnaissance tardive du vécu des individus neuroatypiques s’explique en grande partie par l’invisibilisation historique de larges pans de la population et un biais androcentrique de la recherche initiale. Les modèles diagnostiques initiaux ont été construits à partir d’échantillons restreints, majoritairement masculins, blancs et issus de classes sociales favorisées, présentant des formes jugées typiques ou sévères.
Les femmes, les personnes racisées, les individus issus des classes populaires, ainsi que les personnes sans déficience intellectuelle ou disposant de fortes capacités de compensation, ont été durablement exclues de ces cadres de référence. Cette invisibilisation a produit des retards diagnostiques massifs, voire des absences totales de reconnaissance, parfois sur plusieurs décennies.
Même les recherches se réclamant explicitement du paradigme de la neurodiversité ne sont pas exemptes de ces déséquilibres. Une revue récente montre que ce champ, bien qu’en forte expansion, reste majoritairement centré sur des populations adultes et sur l’autisme, tandis que les études portant sur l’enfance et sur d’autres groupes neurominoritaires demeurent plus limitées.
Les auteurs soulignent également la sous-représentation de certaines populations et la nécessité d’élargir la diversité des participants, notamment en matière de genre, de profils de soutien et d’origine raciale ou ethnique. Ils appellent en outre à renforcer la participation directe des personnes neurodivergentes dans la production scientifique et à adopter une terminologie adaptée.
Une invisibilisation aux effets durables
Les biais diagnostiques structurent les parcours de vie. Les comportements des filles et des femmes neurodivergentes ont longtemps été interprétés comme de la timidité, de l’anxiété ou de l’instabilité émotionnelle plutôt que comme l’expression d’un fonctionnement neurodéveloppemental spécifique. Les femmes sont par ailleurs plus susceptibles de recevoir des diagnostics de troubles psychiques avant celui de l’autisme. On interprète parfois à tort les traits autistiques en eux-mêmes comme des affections psychiatriques.
De même,les enfants racisés sont plus fréquemment perçus comme oppositionnels, perturbateurs ou agressifs, et orientés vers des dispositifs disciplinaires, au détriment de la reconnaissance des besoins liés à leur neurodivergence. Les classes populaires, quant à elles, font face à des obstacles matériels et institutionnels majeurs dans l’accès au diagnostic, renforçant encore l’invisibilité des différences.
« plus une différence est invisible, plus elle est sanctionnée »
Cette sous-reconnaissance a une conséquence sociale directe : plus une différence est répandue mais non identifiée comme telle, plus le nombre de trajectoires marquées par l’incompréhension, la sanction et l’invalidation augmente mécaniquement. Les personnes concernées sont alors exposées à des exigences normatives inadaptées, contraintes de surcompenser durablement ou de se conformer à des standards inaccessibles, souvent au prix d’un épuisement psychique profond.
L’augmentation des diagnostics met ainsi en lumière non pas une « épidémie » mais l’ampleur d’une diversité longtemps ignorée – et le coût humain de cette invisibilisation. Si la souffrance n’est pas inscrite dans la différence elle-même, alors il faut interroger ce qui, dans l’organisation sociale, la produit.
Cet article constitue le premier volet d’un dossier en cinq parties consacré à ces questions. Le texte suivant, qui sera publié le jeudi 9 avril 2026, explorera comment les mécanismes sociaux conduisent de la différence au trauma chronique, et comment ces expériences peuvent s’inscrire jusque dans les processus biologiques, pouvant aller jusqu’à moduler l’expression génétique.
– Elena Meilune
Références
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Photo de couverture : Loneliness in a Crowd – @WikimediaCommons
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Récit d’un voyage solidaire en Cisjordanie
Mauricette Baelen
Camille et Théo sont deux ami·es parti·es en Cisjordanie pour faire de la présence solidaire à Al-Mugayyir, un village palestinien attaqué quotidiennement par des colons israéliens. Après deux mois sur place, leur voyage s’est achevé avec leur expulsion par Israël. Ils nous ont permis de publier leur récit.
[Temps de lecture estimé : ~ 10 min]
Ce reportage prend la suite d’un premier récit de voyage en Cisjordanie, publié le 24 mars 2026 sur Mr Mondialisation.
Hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir
Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celles et ceux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier.
Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: « Welcome to Texas ». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…
Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur.
Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu : déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres.
Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par la Société des Nations (SDN). Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à la SDN et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.
Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre : l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…
La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leur champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps.
Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister : « Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948. »
Une récolte d’oliviers au nord de Ramallah. De nombreux Palestinien·nes ne peuvent plus accéder à leurs oliviers à cause de la colonisation.
Nous observons le colonialisme pastoral : se découvrant éleveur·euses, les colons utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, groupe connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction: ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es.
Leur action devient vite routinière: le berger descend de l’avant-poste vers 8h, arrache la clôture des oliviers vers 9h et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballant devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.
Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là où l’élevage extensif les faisait vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.
La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shébabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elles, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses.
Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.
L’objectif : l’épuisement des communautés. Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leur visages le soir au coin du feu : cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force, impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :
« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte…
Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre.
En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité.
Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé.
Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire.
Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »
Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée » . Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver.
Un Palestinien qui garde ses chèvres, au nord de Ramallah.
Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.
En ce qui nous concerne, l’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.
Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilège de blanc·hes, entre les co-détenu·es palestinien·nes qui soufraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne.
Nous serons les 6èmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. 37 organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecin Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.
Cet état colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.
-Camille et Théo
Post-scriptum : En février 2026, suite à l’emprisonnement d’habitants d’Al-Khalayel, puis à une attaque d’une extrême violence de la part des colons et de l’armée Israélienne au cours de laquelle plusieurs personne furent gravement blessées, les familles Abu Najeh et Abu Naim, derniers résidents de la vallée, ont quitté leurs maisons.
Un des neveux de la famille Abu Naim dira : « Nous sommes parti contre notre volonté, mais la terre reste là et retournera à ses détenteurs. Ce qui s’est passé est une attaque sérieuse qui demande une réponse. Des lieux peuvent être effacé de la carte mais ils restent en mémoire, et la ténacité de leurs habitant·es est une preuve de leur droit. La terre est à ses locataire et le restera, si dieux le veut. »
The post Récit d’un voyage solidaire en Cisjordanie first appeared on Mr Mondialisation.Publié le 31.03.2026 à 06:00
Le blaireau, cet animal qui mérite un regard nouveau
Mauricette Baelen
En France, le terme blaireau désigne aussi bien un discret mammifère carnivore de la famille des mustélidés qu’une personne considérée comme stupide ou minable. Une polysémie qui a participé à la discréditation de cet animal de nos forêts. Avec l’aide de Yann Lebecel, fondateur de l’association Blaireau & Sauvage, tentons de lui apporter (enfin) le respect qu’il mérite.
[Temps de lecture estimé : ~ 9 min]
Avec son joli masque noir et blanc, le blaireau est un animal à l’apparence remarquable. Il est également discret, pacifique et mène sa vie généralement caché de l’homme – à croire qu’il a appris à s’en méfier. Pourtant, ce petit mammifère reste très mal connu du grand public et victime de nombreuses fausses idées. Il est également, chaque année, massacré en nombre par les chasseurs dans des conditions particulièrement cruelles.
Aujourd’hui, naturalistes et associations se battent pour réhabiliter l’image du blaireau. L’ASPAS a même lancé la Journée mondiale des blaireaux chaque 15 mai : une date symbolique qui correspond à l’ouverture de la saison complémentaire de son déterrage.
Avec l’aide de Yann Lebecel, naturaliste et fondateur de l’association Blaireau & Sauvage, nous avons cherché à en savoir plus sur ces discrets omnivores afin d’apprendre à mieux les protéger et les respecter. Entretien.
Depuis 25 ans, Yann Lebecel étudie le blaireau, notamment grâce à des pièges photographiques ©Yann Lebecel
Mr Mondialisation : D’où vous vient votre passion pour le blaireau ?
Yann Lebecel : « Cela fait vingt-cinq ans que je m’intéresse à la faune sauvage, en devenant naturaliste de métier. Je suis très vite tombé amoureux du blaireau, même si je m’intéresse également au castor, au loup, au renard, etc. Dans les années 2000, lorsque je cherchais des informations sur la faune sauvage, je me tournais encore vers les livres. Il existait très peu d’ouvrages français à ce sujet, ou alors très succincts. L’un des plus riches d’alors était Mammifères sauvages d’Europe, du suisse Robert Hainard, qui s’avérait être à la fois philosophe, écrivain, dessinateur…
Dans cet ouvrage, le blaireau, cet animal à tête blanche rayée de noir, m’a intrigué. J’ai commencé les observations et les affûts, durant dix ans. C’était de l’observation pure, pour le plaisir. Puis j’ai voulu rapporter des images, notamment des vidéos. J’ai acheté un caméscope et ai commencé à m’investir dans des associations près de chez moi, en Lorraine. C’est vraiment là que j’ai découvert que le blaireau était peu connu. »
Mr Mondialisation : Quand et pourquoi avez-vous créé l’association Blaireau & Sauvage ?
Yann Lebecel : « Je l’ai fondée en 2018, constatant qu’il y avait peu de dynamique autour du blaireau dans le milieu associatif. Blaireau & Sauvage suit trois objectifs principaux : mieux faire connaître l’animal car il souffre d’un a priori négatif, mieux le comprendre car il reste plein de choses à découvrir à son sujet, et enfin, mieux le protéger. »
Mr Mondialisation : Le blaireau est un animal mal connu et souvent mal aimé. La sémantique ne joue pas non plus en sa faveur. Comment expliquez-vous un tel désamour pour cet animal pourtant inoffensif ?
Yann Lebecel : « La bonne nouvelle, c’est qu’après m’être renseigné auprès d’un ami qui enseigne en collège, ses élèves ne connaissent même pas l’insulte. Elle tend donc à disparaître à mesure du temps ! Mais elle a tout de même créé un a priori négatif. Il existe également une confusion avec la moufette, connue pour pouvoir dégager une odeur nauséabonde.
« Lorsqu’ils sont chassés, les blaireaux sont terriblement stressés et acculés, développant naturellement des comportements de défense. Or c’est cette image « agressive » que retiennent et diffusent les chasseurs. »
Le problème, c’est que la majeure partie des informations au sujet du blaireau viennent du monde de la chasse… et sont donc majoritairement négatives. Lorsqu’ils sont chassés, les blaireaux sont terriblement stressés et acculés, développant naturellement des comportements de défense. Or c’est cette image « agressive » que retiennent et diffusent les chasseurs.
Mais quand, avec l’association, nous en parlons autour de nous, les gens tombent souvent des nues car ils ne réalisent pas ce que l’animal incarne réellement. Certaines personnes, toutes générations confondues, ne le reconnaissent même pas sur une photo ! »
Mr Mondialisation : Le blaireau est un animal discret, difficile à observer. Vos images vous ont-elles aidé à mieux le cerner ?
Yann Lebecel : « Oui, photos comme vidéos. Le blaireau est un animal essentiellement nocturne, donc peu observé, d’autant qu’il n’est pas très grand : d’une hauteur d’environ 30 cm au garrot, il peut facilement se cacher dans les hautes herbes. Mais il peut très bien venir dans les jardins et se rapprocher des habitations.

La science a tendance à décrire des comportements stéréotypés et à faire entrer les animaux dans des cases, comme s’ils étaient des robots. Mais un individu ne fait pas l’autre ! Chez le renard par exemple, la femelle va déplacer ses jeunes par le cou. Chez le blaireau, on s’est aperçu que certains individus le faisaient aussi. En général, le blaireau ne déplace pas ses petits car il perçoit son terrier comme une forteresse. Aucun prédateur naturel ne va l’en faire sortir. Mais il y a l’homme… »
Mr Mondialisation : Manque-t-on de documentation pour l’observer, l’étudier et donc mieux le comprendre ?
Yann Lebecel : « Oui, mais ceci reste malheureusement valable pour la plupart des espèces, d’autant que nous manquons de données actualisées à leur sujet.
Il existe deux aspects principaux à connaître chez le blaireau, peu documentés : comportemental, et de densité de population. Les Britanniques observent beaucoup la question de la population, mais ce qui est étudié là-bas n’est pas forcément transposable ailleurs car l’aspect insulaire a un impact. Nous travaillons donc sur une estimation de densité à des échelles locales, mais les chiffres manquent car les informations des naturalistes peinent à se mutualiser et se croiser.
« Leur chasse et leur persécution ont clairement participé au comportement nocturne des blaireaux »
Le même manque revient quant à la question du comportement. Nous savons que c’est un animal qui vit généralement en groupe de trois à cinq adultes, mais les interactions entre eux demandent plus d’observations. Par exemple, nous avons découvert que les blaireaux peuvent sortir en pleine journée.
Leur chasse et leur persécution ont clairement participé au comportement nocturne des blaireaux. Nous avons constaté qu’ils sortent plus tôt dans des territoires dépourvus de chasse. Mais c’est aussi parce que l’on manque d’informations qu’on ne sait pas tout sur ce comportement. Car, parce qu’on le pensait nocturne, nous avons limité l’observation diurne. Aujourd’hui, nous devons repenser nos méthodes d’observation. »
Contrairement à ce que les données scientifiques ont longtemps défendu, le blaireau sort également de son terrier en journée ©Yann Lebecel
Mr Mondialisation : Le blaireau n’est pas classé ESOD (Espèce susceptible d’occasionner des dégâts), mais il est encore chassé…
Yann Lebecel : « Oui, par le biais d’une pratique appelée vénerie sous terre, communément appelée « déterrage ». Or, il s’agit d’une chasse de loisir, très cruelle. C’est une pratique qui fait elle-même débat au sein du milieu de la chasse.
La vénerie sous terre reste une chasse très confidentielle, qui crée un vrai malaise. Nous avons très peu d’informations à ce sujet : s’il est facile d’assister à une battue de sanglier ou de chevreuil, les veneurs ne veulent pas qu’on voit ce qu’ils font subir aux blaireaux.
Le terrier des blaireaux est un labyrinthe de galeries et de chambres. Les chasseurs y envoient leurs chiens, qui vont acculer un ou plusieurs blaireaux en aboyant. Les veneurs creusent ensuite d’énormes trous, par lesquels ils saisissent les blaireaux avec des pinces et les tuent. Un acharnement qui peut durer une demi-journée, voire une journée, et qui cause un stress inouï à l’animal. Les chiens en reviennent souvent blessés car évidemment, les blaireaux ne se laissent pas faire… »
Mr Mondialisation : Quels sont les arguments avancés par les chasseurs pour justifier la traque des blaireaux ?
Yann Lebecel : « La chasse au blaireau reste un loisir, car il n’est pas classé ESOD ni consommé pour sa viande. Évidemment, les chasseurs cherchent arguments et excuses. Mais en analysant ce cas de façon rigoureuse, on s’aperçoit qu’ils basent leurs prétextes sur des a priori et de vieilles connaissances, comme les dégâts dans les cultures. Or, c’est un argument presque exclusif des chasseurs, car la plupart des agriculteurs ne s’en plaignent pas du tout. Les plaintes ne sont d’ailleurs pas plus fortes dans les zones françaises non chassées. En Belgique, où il est protégé, le blaireau fait vingt-quatre fois moins de dégâts que le sanglier…
Un autre argument est lié au maladies qu’ils peuvent véhiculer, comme la tuberculose bovine. Un mal assez terrible pour les éleveurs, mais très localisé car il touche moins de 0,1% des élevages. Si le blaireau peut localement entretenir la maladie dans des zones déterminées, ailleurs, l’animal est sain. Sur les zones touchées, notamment le Sud, la vénerie est interdite car il existe un risque de transmission au chien. Au-delà de ces zones, l’ANSES a précisé qu’il n’y avait pas lieu de réguler préventivement. En 2024, 20 % des cas de tuberculose se situaient en Corse, or… il n’y a pas de blaireau en Corse !
Le blaireau est victime de fausses croyances, qui poussent à une chasse inutile et cruelle ©Yann Lebecel
Un autre argument ressassé est que le blaireau n’a pas de prédateur naturel et donc que c’est à nous de le réguler. C’est un raisonnement simpliste proche des images de chaînes alimentaires vues à l’école… L’auto-régulation vient d’ailleurs, notamment des maladies. Sans oublier la cause humaine avec la mortalité routière…
L’espèce reste plutôt bien représentée en France, malgré une dynamique de renouvellement assez lente. Heureusement, la vénerie n’a pas d’impact fort sur les populations. Et si vraiment, tuer des blaireaux s’avérait un jour nécessaire, il existe d’autres méthodes beaucoup moins barbares et nettement plus efficaces que celle du déterrage. »
Mr Mondialisation : Que faudrait-il changer, d’un point de vue légal et/ou sociétal, pour cesser de chasser sans raison le blaireau ?
Yann Lebecel : « Notre réglementation est complexe. Il existe deux périodes de chasse : l’ouverture générale du 15 septembre au 15 janvier, et la période complémentaire dès le 15 mai. C’est souvent là que la plupart des blaireaux sont déterrés, or c’est également la période d’élevage des jeunes : en tuant les adultes, on condamne les blaireautins qui ne peuvent encore se débrouiller seuls. Beaucoup d’associations travaillent à limiter ces périodes, et y arrivent ! La justice se rend compte que les arguments des chasseurs ne tiennent pas, sans chiffres ni données fiables.

Mais la question de l’abolition totale est purement politique, et non idéologique. On sait aujourd’hui que les protecteurs du blaireau ont raison, et sa chasse est en perte de vitesse. Certains équipages l’arrêtent. Mais c’est loin d’être gagné côté politique ! »
Mr Mondialisation : Quels outils proposez-vous pour mieux comprendre et respecter cet animal ?
Yann Lebecel : « Tout d’abord, en parler car « on ne protège que ce qu’on connaît ». Mais au-delà de l’échelle individuelle, il y a une grosse part de politique derrière. À titre d’exemple, lorsqu’elle était députée, Barbara Pompili avait co-signé un courrier demandant au ministre de l’écologie d’alors d’arrêter la vénerie. Mais elle n’a rien fait une fois devenue elle-même Ministre, ce qui démontre le poids du lobby de la chasse dans la balance…
« C’est un animal très sympathique, très photogénique, et vraiment formidable à observer. »
Mais n’oublions pas de parler aussi du blaireau par le biais de l’aspect contemplatif ! Il faut s’y intéresser par ses aspects biologiques, naturalistes, esthétiques : de façon positive. Comme le disait Robert Hainard, le blaireau est « un culte de l’ours ramené aux dimensions de notre modeste nature ». En effet, il possède l’allure d’un ourson. C’est un animal très sympathique, très photogénique, et vraiment formidable à observer. »
– Entretien réalisé par Marie Waclaw
Photo de couverture : ©Yann Lebecel
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Publié le 30.03.2026 à 06:00
Enquête : la famille Sander au cœur du lobby agricole industriel
Mauricette Baelen
Tout écologiste sait que le lobby de l’agrobusiness bénéficie de relais extrêmement puissants au sein des pouvoirs publics français et européens. Peu ont, cependant, entendu parler de la famille Sander, véritable baronnie au service de l’agriculture chimique.
[Temps de lecture estimé : ~ 6 min]
Du père, Jean-Marie, ex-dirigeant du Crédit Agricole SA entre 2010 et 2015, à la fille, Anne, ancienne députée européenne, en passant par le fils, Frank, vice-président de la FNSEA, l’influence du clan Sander sur le milieu paysan et politique semble tentaculaire. Zoom sur ces liens dangereux pour la démocratie.
Agriculture, banque et politiques main dans la main
Si les médias ont beaucoup évoqué le sénateur Laurent Duplomb pour sa fameuse loi destinée à faire réautoriser certains néonicotinoïdes, ces célèbres pesticides responsables de dégâts dévastateurs pour la biodiversité, ils ont beaucoup moins parlé du cas de Frank Sander, qui a pourtant joué un rôle crucial dans l’affaire.
Car cette loi, même si elle a été en partie censurée, ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un rapport de force structuré par le syndicalisme de l’agrobusiness et surtout la filière betteravière. Or, Frank Sander est un véritable baron dans le domaine en sa qualité de vice-président de la FNSEA, mais aussi de président de la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves.
Les pesticides dont il était question ici sont, en effet, largement employés dans les exploitations industrielles de betteraves et ils bénéficient évidemment au secteur du sucre qui en découle. Derrière ces structures, se cache donc un réseau d’influence articulé autour de l’intérêt de grandes entreprises et de financiers. Et pour comprendre pourquoi les néonicotinoïdes reviennent toujours par la fenêtre, il faut regarder qui tient le gouvernail de cette machine.
Le mythe du petit agriculteur
À l’image de nombreux responsables de la FNSEA, Frank Sander aime répéter qu’il défend les exploitations modestes, comme en avril 2024, lorsqu’il déclarait devant l’Assemblée nationale que les normes favorisent « l’agrandissement des fermes », regrettant que l’on soit en train de « tuer le petit modèle d’agriculture familiale ».
Et pourtant, l’Alsacien est à la tête d’un domaine de pas moins de 150 hectares à Ohlunger, dans le Bas-Rhin. Il y cumule cultures de betteraves, maïs, houblon et blé. Sans compter sur ses activités lucratives dans les secteurs de la méthanisation et du photovoltaïque.
De ce fait, si l’on ajoute les revenus de ses divers mandats, notamment en se basant sur les salaires réputés conséquents des dirigeants de la FNSEA, il ne fait aucun doute que Franck Sander perçoit bien plus de dix mille euros par mois. Des profits très éloignés de la moyenne des agriculteurs, dont la surface médiane des exploitations s’élevait en 2020 à seulement 54 hectares, et dont la rémunération médiane par ménage avoisinait les 1800 €.
Des intérêts divergents
À l’image de l’ensemble des dirigeants de la FNSEA, on comprend donc très aisément que les intérêts d’une famille comme celle des Sander ne sont pas exactement ceux des petits paysans qu’elle prétend défendre.
De fait, comme l’expliquait déjà Mr Mondialisation dans un précédent article, le problème des exploitations agricoles ne réside pas dans les « normes » que Franck Sander appelle à « simplifier », mais bien dans un système capitaliste fait pour avantager les plus gros au détriment des plus modestes.
Au service de l’agrochimie
Et c’est précisément ce système qui est défendu par la FNSEA, puisqu’il permet aux plus gros de s’enrichir toujours plus en libéralisant la profession. Lutter pour la réintroduction de pesticides dangereux pour la biodiversité, ce n’est alors en aucun cas un combat pour les petites exploitations, mais bien un moyen d’engendrer encore plus de profits pour les « super-fermes ».
Et pour nourrir cette soif de productivisme effréné, l’agriculteur ne voit pas d’autres solutions qu’un apport chimique massif. Comme le rapportait le Nouvel Obs, Sander déclarait ainsi :
« on a tout essayé, les alternatives aux néonicotinoïdes n’existent pas si on veut produire au niveau du marché mondial. »
La confédération générale des planteurs de betteraves, que Sander dirige, ne se cache d’ailleurs pas d’être intimement liée aux plus grandes entreprises de pesticides, comme Bayer ou BASF. Sur le site du syndicat, ces « partenaires » sont même fièrement affichés.

Les partenaires affichés sur le site de la CGPB
Un lobbying actif
Et pour l’aider à défendre son parti, Franck Sander peut bien sûr compter sur la droite et l’extrême droite du spectre politique, à l’image du sénateur Duplomb, lui-même en large conflit d’intérêts.
Plus loin, même, sa propre sœur, Anne Sander, a d’ailleurs généreusement pris sa part dans ce combat, puisqu’elle a elle-même été députée européenne « Les Républicains » entre 2014 et 2024. Ardente partisane du productivisme et des pesticides, elle a grandement milité en faveur de néonicotinoïdes et faisait partie de ceux et celles qui ont encouragé la prolongation de l’autorisation du glyphosate dans l’UE.
Juge et partie ?
Et les conflits d’intérêts ne s’arrêtent pas là, puisque Franck Sander est également président du conseil d’administration de FranceAgriMer. Or, cet organisme d’État a pour mission de gérer et répartir des aides publiques destinées aux filières agricoles.
Il supervise des plans de soutien, des dispositifs de crise et des financements pour l’innovation, en lien direct avec les priorités fixées par la France et l’Union européenne. C’est, par exemple, lui qui pouvait être chargé de trouver des alternatives aux néonicotinoïdes.
La question des fonds publics
Bien que Franck Sander n’attribue pas les aides lui-même, son rôle lui donne malgré tout une position centrale dans l’orientation des politiques agricoles. FranceAgriMer a d’ailleurs bien mis en place des indemnisations pour le secteur de la betterave en 2023.
Lorsqu’une même personne représente une filière professionnelle et participe à l’instance qui encadre la distribution de fonds publics, la question de l’équilibre et de l’indépendance peut en effet légitimement être posée. Il est, en outre, extrêmement problématique qu’un responsable de cet organisme dise que l’on a « tout essayé » tandis que des recherches sont toujours en cours.
Des alternatives existantes
Et de fait, malgré les déclarations de Franck Sander qui assure se placer du côté de la « science, rien que la science », il y a bien des alternatives aux néonicotinoïdes vantés par le baron de la betterave. Hervé Jactel, ingénieur agronome, directeur de recherche à l’INRAE, expert auprès de l’ANSES et de l’EFSA, et auteur d’une analyse sur le sujet, l’affirmait d’ailleurs haut et fort dans le média Natura Sciences.
D’après une étude menée par le spécialiste, il existerait d’autres moyens dans « 96 % des cas » d’usage des néonicotinoïdes. Il assure même que « dans 78 % des cas, au moins une alternative non chimique est déployable ». Parmi les nombreuses solutions, il évoque, par exemple, l’introduction d’espèces « prédatrices des insectes ravageurs », des « composés olfactifs naturels », des « pièges », de « l’argile », ou encore des « associations ou des rotations végétales ».
Une nécessaire bifurcation
Des solutions cependant rejetées par les grands exploitants, comme Franck Sander, puisque celles-ci demanderaient sans doute plus de temps et d’argent face à l’immédiateté des néonicotinoïdes. Et pourtant, sur le long terme, la préservation de la biodiversité et des sols reste indispensable à l’agriculture ; le modèle chimique n’étant absolument pas viable pour le vivant, et donc pour l’être humain.
Il est même possible d’aller plus loin, en sortant d’une logique productiviste et en acceptant des pertes. D’autant plus que la France est déjà le premier manufacturier de sucre d’Europe et qu’elle en fabrique bien plus qu’elle n’en a besoin. Dans ce contexte, vouloir toujours plus augmenter les rendements n’a aucun sens, d’autant plus lorsque l’on sait les ravages que cette denrée peut engendrer d’un point de vue médical.
De quoi repenser l’intégralité de notre modèle agricole en priorisant la biodiversité, la santé humaine et la qualité de nos terres afin d’assurer un avenir serein aux futures générations, et ce, même si cela doit passer par la réorganisation de nos subventions publiques et la reconversion de certains travailleurs. Pour autant, il demeurera impossible d’aller dans cette voie tant que notre politique alimentaire restera guidée par une logique de profits avant celle de l’intérêt général.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Image libre de droits / Rawpixel
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Beagles, foie gras et tribu : les 10 bonnes nouvelles
Mauricette Baelen
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bones nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.
Des militants libèrent 22 beagles d’un élevage d’expérimentation
Des militants ont libéré 22 beagles d’un centre lié à l’expérimentation animale, dénonçant des actes de cruauté, dont des opérations sans anesthésie. Plusieurs activistes ont été arrêtés, tandis que des milliers de chiens resteraient encore enfermés dans ces installations (World Animal News)
New York autorise l’interdiction du foie gras après des années de bataille judiciaire
La ville de New York peut désormais interdire la vente de foie gras, en raison des pratiques de gavage jugées cruelles. L’entrée en vigueur reste suspendue à des recours, dans un conflit entre bien-être animal et intérêts économiques (Time Out)
Une tribu autochtone restaure des terres ravagées par la pollution minière
Après un siècle de contamination, la Quapaw Nation a dépollué ses sols et relancé une agriculture productive. Ce projet mené localement a permis de recréer des écosystèmes viables et de renforcer l’autonomie économique de la communauté (The Guardian)
Des pêcheurs rémunérés pour retirer les déchets plastiques en pleine mer
À Hawaï, un programme paie les pêcheurs pour récupérer filets et déchets avant qu’ils n’atteignent les côtes ou la faune marine.Cette approche transforme une activité économique en levier direct de protection des océans (Good News Network)
Des loutres recolonisent une région après avoir disparu pendant des décennies
Disparues à cause de la pollution et de la chasse, les loutres reviennent dans les Grands Lacs grâce à des programmes de réintroduction et à l’amélioration de l’eau. Leur présence indique un rétablissement des écosystèmes, malgré des menaces persistantes comme les polluants chimiques (Rewilding Magazine)
Des rapaces autrefois menacés recolonisent les Alpes grâce à la protection
Des espèces comme le gypaète barbu et le milan royal réapparaissent dans les Alpes suisses après avoir été presque éradiquées. Ce retour est le résultat de décennies de conservation et témoigne d’un équilibre écologique retrouvé (RTS)
Un rapace disparu localement revient après 30 ans mais reste très fragile
Dans les Pyrénées-Orientales, deux couples d’aigles de Bonelli se sont réinstallés après des décennies d’absence. L’espèce reste en danger et dépend d’une surveillance étroite en raison de sa reproduction incertaine. (France 3 Régions)
La justice bloque une mesure jugée dangereuse pour les zones humides
Le Conseil d’État a annulé un texte facilitant la création de plans d’eau au détriment des zones humides. La décision renforce la protection environnementale face aux pressions agricoles. (La Relève et la Peste)
Un centre scientifique vise à restaurer un écosystème lagunaire dégradé
Un complexe de recherche sera construit près du Mar Menor pour étudier et protéger les espèces locales. Il doit permettre d’améliorer les connaissances et guider les politiques de restauration écologique. (Onda Regional de Murcia)
Les fortes pluies améliorent nettement les réserves d’eau souterraine
Les nappes phréatiques en France ont été fortement rechargées après des précipitations importantes, avec une majorité de niveaux au-dessus des normales. Cette amélioration reste dépendante des conditions climatiques à venir. (La Relève et la Peste)
* Visuel de couverture : Unsplash
– Mauricette Baelen
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