Think-tank citoyen et média indépendant
Publié le 20.02.2026 à 13:00
Crues, chatgpt et épicerie : les 10 bonnes nouvelles de la semaine
Mauricette Baelen
Publié le 20.02.2026 à 12:48
Riches, LFI et Tchétchénie : les 10 infos de la semaine
Mauricette Baelen
Publié le 20.02.2026 à 05:00
Epstein : un réseau au cœur des élites mondiales
Elena Meilune
Publié le 19.02.2026 à 05:00
En finir avec les caricatures sur le Venezuela – Volet 2 : Maduro, le premier mandat
Simon Verdiere
Publié le 18.02.2026 à 05:00
Brésil : un méga-datacenter de TikTok menace la communauté Anacé
Mr Mondialisation
Publié le 17.02.2026 à 05:00
Big Pharma, liberté individuelle, nature… Les arguments du mouvement « antivax »
Mr Mondialisation
Publié le 16.02.2026 à 12:03
Concarneau : un ancien hôtel pourrait devenir un lieu culturel, paysan, solidaire
Mr Mondialisation
Publié le 13.02.2026 à 15:49
Adama, Epstein, et Gazaouis : les 10 infos de la semaine
Mauricette Baelen
Publié le 13.02.2026 à 15:42
Loutres, Mexique et martinets : les 10 bonnes nouvelles de la semaine
Mauricette Baelen
Publié le 13.02.2026 à 05:00
Dakar, Abidjan, Lagos : les pionnières africaines du transport durable
Mr Mondialisation
Publié le 20.02.2026 à 13:00
Crues, chatgpt et épicerie : les 10 bonnes nouvelles de la semaine
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.
1. Dans l’Aude, redonner de l’espace aux rivières pour prévenir les crues
Le département a choisi de désartificialiser et recréer zones humides et champs d’expansion pour absorber et ralentir les crues, avec des effets jugés efficaces notamment à Trèbes. En élargissant les cours d’eau, les débordements deviennent anticipables et moins destructeurs. (La Relève et la Peste)
2. « QuitGPT » : un boycott contre ChatGPT après un don à Trump
Une campagne de boycott de « QuitGPT » a été lancée après un don de 25 millions de dollars de Greg Brockman, cofondateur d’OpenAI, à Donald Trump. Le collectif appelle à résilier les abonnements et à se tourner vers d’autres chatbots. (Vert)
3. À Clermont-Ferrand, une épicerie remplace l’hypermarché fermé
Après la fermeture d’Auchan, laissant 200 salariés sans emploi, Hélène Nguyen a ouvert Wassana, une épicerie multiculturelle pour recréer un commerce de proximité et un lieu de sociabilité. Fragilisée par des soucis de trésorerie, la boutique tente de répondre aux besoins d’un quartier populaire privé de grande surface. (Reporterre)
4. EDF condamnée pour le licenciement d’un lanceur d’alerte
Le conseil de prud’hommes de Paris a condamné EDF à verser 250 000 euros à Arnaud Begin, ex-cadre nucléaire mis à la retraite d’office après avoir dénoncé harcèlement et écarts de sûreté. La justice a requalifié cette mise à la retraite en licenciement nul, pour violation de sa liberté d’expression.(Reporterre)
5. Braconnage des rhinocéros : baisse de 16 % en Afrique du Sud en 2025
Le braconnage de rhinocéros a reculé de 16 % en 2025 en Afrique du Sud, selon les autorités, grâce au renforcement des mesures de protection et des poursuites judiciaires. Les défenseurs de la faune alertent toutefois : le trafic reste actif et la lutte est loin d’être terminée. (World Animal News)
6.Près de 9 000 amphibiens sauvés grâce à des filets en Drôme
À Moras-en-Valloire, la LPO et des étudiants ont installé 250 mètres de filets le long d’une route pour protéger les amphibiens durant leur migration prénuptiale. Depuis 16 ans, l’opération a permis de sauver 8 584 grenouilles et tritons menacés d’écrasement. (ICI Drôme Ardèche)
7. Record historique de ponte pour un papillon rare au Royaume-Uni
Le thécla du bouleau (Thecla betulae), papillon rare britannique, a atteint en 2025 son plus haut nombre d’œufs jamais recensé. Cette hausse est liée à des haies laissées en croissance libre, favorables à sa reproduction. (Butterfly Conservation)
8. Capri limitera les groupes touristiques à 25 personnes
Dès l’été 2026, l’île italienne de Capri interdira les groupes de plus de 25 personnes et imposera l’usage d’écouteurs pour les guides afin de réduire les nuisances liées au surtourisme. La mesure vise à fluidifier la circulation dans les ruelles étroites et à préserver la tranquillité des habitants. (La Libre)
9. SNCF : préavis de grève des contrôleurs pour les vacances parisiennes
Les contrôleurs SNCF ont déposé un préavis de grève pour le week-end des vacances scolaires de la région parisienne, faisant planer un risque de perturbations sur les départs. Le mouvement porte sur des revendications liées aux conditions de travail et à l’organisation interne.(Le Monde)
10. Un escargot des Bermudes officiellement sauvé de l’extinction
Un petit escargot terrestre endémique des Bermudes a été officiellement retiré de la liste des espèces menacées, après avoir frôlé l’extinction. Sa sauvegarde est le résultat d’un programme de reproduction et de réintroduction mené sur plusieurs années.(Le Monde)
Photo de couverture – Sarah Cottle – Unsplash
– Mauricette Baelen
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Riches, LFI et Tchétchénie : les 10 infos de la semaine
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.
1.13 335 millionnaires sans impôt sur le revenu : Bercy contredit la ministre
Une note de Bercy révèle que 13 335 contribuables assujettis à l’IFI (patrimoine immobilier d’au moins 1,3 million d’euros) ne paient aucun impôt sur le revenu, contredisant les déclarations d’Amélie de Montchalin devant les députés. (L’Humanité)
2. Menace à la bombe contre LFI : le siège évacué
Le siège de La France insoumise a été évacué après une menace à la bombe, dans un climat d’intimidations et de menaces racistes visant le mouvement depuis la mort de Quentin Deranque. (L’Humanité)
3.Tchétchénie : la succession de Kadyrov en toile de fond
Gravement malade, Ramzan Kadyrov serait en fin de règne, ouvrant une bataille feutrée entre ambitions familiales, intérêts oligarchiques et enjeux sécuritaires autour de la succession en Tchétchénie. (Mediapart)
4. Liberté de la presse : 91 entraves recensées en 2024
L’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse a comptabilisé au moins 91 atteintes au droit d’informer en 2024, pour son premier rapport annuel. Les forces de l’ordre et des acteurs liés à l’extrême droite sont désignés comme principaux responsables. (Mediapart)
5. Procès de l’addiction aux réseaux : Zuckerberg face au jury
Suite à de nombreuses plaintes pour dépressions et suicides, Mark Zuckerberg doit témoigner à Los Angeles dans un procès accusant Meta et Google d’avoir conçu leurs plateformes pour rendre les jeunes dépendants, au détriment de leur santé mentale. (20 minutes)
6.Voitures de fonction : un privilège masculin et coûteux
En France, 1,5 million de voitures de fonction profitent surtout aux hommes cadres supérieurs : 75 % des bénéficiaires sont des hommes et 50 % sont cadres, pour un usage majoritairement personnel. Cela coûte 1,8 milliard à l’État. (Reporterre)
7. Roundup : Monsanto propose 7 milliards de dollars pour solder les poursuites
Monsanto a annoncé un accord pouvant atteindre 7,25 milliards de dollars pour régler aux États-Unis les plaintes liées au Roundup, herbicide au glyphosate classé « cancérogène probable » par le Circ. (Reporterre)
8. Grand Est : deux puits de pétrole vers une réouverture
La SPPE veut relancer deux puits de pétrole dans l’Aube et la Marne, avec une exploitation prévue fin 2027-début 2028 pour 74 000 tonnes d’ici 2039. L’Autorité environnementale n’identifie pas de « risque majeur », mais pointe des émissions « notables » estimées à 244 000 tonnes de CO₂. (Reporterre)
9. Jeff Bezos, propriétaire du Washington post, détruit la démocratie
Le Washington Post supprime 300 postes après 400 en trois ans, sur fond de pertes, tandis que son propriétaire, Jeff Bezos est accusé d’influencer sa ligne éditoriale et d’en réduire l’indépendance. Amazon finance en parallèle un film sur Melania Trump pour 75 millions de dollars, relançant les critiques sur l’usage politique de sa fortune. (Vert)
10. Violences au tribunal : la lanceuse d’alerte condamnée
Une policière a été reconnue coupable pour avoir filmé des images de vidéosurveillance montrant des coups portés par une collègue sur un déféré au tribunal de Paris, mais a été dispensée de peine. Les violences révélées ont été classées sans suite, tandis que l’agente mise en cause n’a pas été condamnée pénalement. (StreetPress)
Photo de couverture Mika Baumeister – Unsplash
– Mauricette Baelen
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Epstein : un réseau au cœur des élites mondiales
Mr Mondialisation
L’affaire Epstein ne se limite pas à un scandale de pédocriminalité. Elle met au jour un enchevêtrement de relations entre finance, pouvoir politique, universités et industries sécuritaires. Les documents récemment rendus publics par le Département de la Justice américain (DOJ) dessinent les contours d’un réseau international ancré au sommet d’élites issues notamment des États-Unis, de la Russie, d’Israël, de la France, du Royaume-Uni et des Émirats arabes unis.
Epstein n’apparaît pas comme l’agent d’un État, mais comme un intermédiaire évoluant dans un capitalisme globalisé où la concentration des richesses facilite l’accès aux centres de décision. Son ascension s’inscrit dans un environnement où relations privées, logiques financières et influence géopolitique se superposent.
Les 3,5 millions de nouveaux documents rendus publics montrent qu’il circulait notamment entre milliardaires américains, responsables israéliens, oligarques russes et figures politiques européennes. L’affaire met ainsi en lumière un système d’intermédiation transnational où argent, accès et pouvoir se renforcent mutuellement.
L’affaire Epstein : un réseau global enraciné dans le système américain
L’ascension sociale et financière de Jeffrey Epstein s’est structurée dès les années 1980 à New York, avant de prendre une ampleur décisive dans les années 1990-2000, au sein d’un environnement marqué par l’hyper-financiarisation et la concentration extrême des richesses. Ancien enseignant reconverti dans la gestion de fortunes pour des clients ultra-riches comme Leslie Wexner, il fréquente assidûment des figures telles que Donald Trump, Steve Bannon (ancien conseiller de Trump) ou Elon Musk.
Dans les nouveaux documents rendus publics par le DOJ, le nom de Trump revient des milliers de fois. Le dossier révèle des liens étroits entre les deux hommes, et notamment de multiples rapports du FBI et des plaintes déposées devant un tribunal fédéral.
De nombreux documents accusent Trump et Epstein d’avoir violé et sexuellement exploité une jeune fille de 13 ans, notamment : EFTA01683591, EFTA01683870, EFTA00129126. Des relevés de vol montrent également que Trump a voyagé à bord du jet privé d’Epstein au moins huit fois entre 1993 et 1996.
Jeffrey Epstein est condamné en 2008 en Floride pour « sollicitation de mineure à des fins de prostitution ». Mais l’accord de non-poursuite négocié avec le procureur fédéral de Floride lui permet d’avoir une peine dérisoire de 13 mois en prison (avec sorties quotidiennes) et une immunité pour d’éventuels complices, un traitement de faveur qui choque encore aujourd’hui. L’enquête du Miami Herald (2018) a joué un rôle clé dans la réouverture du dossier, mettant en lumière les circonstances opaques de cet accord.
Malgré sa condamnation, Epstein a continué de cultiver des liens étroits avec des institutions académiques prestigieuses, notamment Harvard, introduisant notamment de nouveaux donateurs, conservant ainsi un accès significatif aux cercles académiques malgré son casier judiciaire – un scandale révélé par un rapport interne en 2020.
Russie : Epstein, courtier d’influence et recruteur systématique aux portes du Kremlin
Les nouveaux documents du dossier Epstein révèlent une de ses obsessions : Vladimir Poutine, cité 1 005 fois. On y voit une volonté persistante de s’en approcher par l’intermédiaire de contacts de haut niveau. En 2013, Epstein écrit à Ehud Barak, ministre de la Défense israélien, que l’homme d’État norvégien Thorbjørn Jagland va rencontrer Poutine à Sotchi. Epstein précise que Jagland lui a demandé s’il pouvait se rendre disponible pour rencontrer le président russe afin de lui expliquer comment la Russie pourrait « structurer des accords pour attirer les investissements occidentaux ».
Jeffrey Epstein rencontrait aussi régulièrement Vitali Tchourkine, ambassadeur russe à l’ONU, et aurait aidé son fils Maxim à obtenir un poste dans une société de gestion de patrimoine à New York.
Après la mort soudaine de Tchourkine en 2017, Epstein cherche à établir un contact avec Sergey Lavrov. En 2018, il écrit à Jagland pour lui demander de transmettre à Poutine que Lavrov devrait entrer en relation avec lui. Il dit également que : « Tchourkine était génial. Il a compris Trump après [nos] conversations. Il doit être vu comme quelqu’un qui obtient quelque chose. C’est aussi simple que cela. »
Ses relais russes incluent également Sergey Belyakov, ancien fonctionnaire lié au FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie) et organisateur du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, décrit comme « un très bon ami ». En 2015, Epstein lui demande conseil dans une affaire de chantage impliquant une « fille russe de Moscou » et des hommes d’affaires new-yorkais.
La même année, après avoir participé au Forum de Saint-Pétersbourg, Ehud Barak écrit à Epstein pour lui faire part de ses rencontres avec plusieurs responsables russes, dont Lavrov et Elvira Nabiullina.
Epstein échange également avec Oleg Deripaska, oligarque sous sanctions américaines, ainsi qu’avec Masha Drokova, ancienne membre du mouvement pro-Kremlin Nashi, qui lui écrit en 2019 : « Je n’aurais jamais créé mon fonds sans tes idées. »
Au-delà de cette volonté manifeste d’approcher le Kremlin, les documents révèlent une autre constante : le recrutement de jeunes femmes russes. Des dizaines de mentions de « russian girls » apparaissent dans les archives, avec des formulations répétitives telles que « Meeting my new russian girls » ou « Met some russian girls, not that cute but they have girlfriends ». Ces échanges suggèrent une logique de recrutement structurée, dans laquelle la Russie et l’Europe de l’Est constituaient un vivier régulier pour alimenter son réseau.
Barre de recherche sur le site du DOJ : https://www.justice.gov/epstein
Israël : Epstein, Ehud Barak et l’exportation d’un État surveillant
Les documents récents du DOJ et les fuites de mails révèlent un rôle central et organisé de Jeffrey Epstein dans des opérations d’influence et de sécurité israéliennes, en collaboration étroite avec Ehud Barak, ancien Premier ministre et ministre de la Défense. Dès 2012, alors que Barak est encore ministre de la Défense (sous le gouvernement de Benjamin Netanyahou notamment), Epstein intervient dans la rédaction de messages politiques pour Barak et des échanges avec Elon Musk sur l’implantation de Tesla en Israël.
Une enquête du média d’investigation Drop Site publiée en novembre 2025 montre qu’en juin 2012, Ehud Barak rencontre le président ivoirien Alassane Ouattara à Jérusalem pour discuter de coopération sécuritaire. Le même jour, Dramane Ouattara, fils du président, avait un rendez-vous avec Jeffrey Epstein à New York.
Un mail issu des documents rendus publics en 2026 montre par ailleurs qu’Epstein s’informe directement auprès de Barak d’une éventuelle rencontre avec Ouattara : « Jeffrey is wondering if Ehud will be meeting with Ouattara of the Ivory Coast next week? »
Un autre mail indique que « Nina Keita a confirmé qu’elle viendrait avec son cousin Dramane Ouattara et son épouse Louise » à un rendez-vous avec Jeffrey Epstein à New York à une date et une heure précises. Un contact direct entre Epstein et des membres de la famille du président ivoirien.
La Côte d’Ivoire : un laboratoire de surveillance des communications
En 2013, Epstein organise à New York une rencontre entre Barak et Sidi Tiémoko Touré, chef de cabinet du président ivoirien. Un message d’Epstein à Barak transmet l’adresse personnelle de Touré et propose de coordonner la réunion.
L’enquête de Drop Site révèle également la transmission à Barak d’un document de 13 pages décrivant l’architecture d’un centre SIGINT destiné à intercepter appels téléphoniques et communications numériques en Côte d’Ivoire, rédigé par d’anciens responsables israéliens du renseignement. Les échanges internes mentionnent la nécessité de respecter les règles d’« export of knowledge », en référence au droit israélien sur l’exportation de savoir-faire sécuritaire.
Ces discussions se déroulent alors que la Côte d’Ivoire est encore soumise à un embargo partiel des Nations unies sur les équipements militaires. L’embargo est officiellement levé fin avril 2014, et un accord de coopération sécuritaire est signé en juin 2014 entre Israël et la Côte d’Ivoire.
Dans un échange antérieur cité par Drop Site, Epstein écrit à Barak que les troubles civils pourraient constituer une opportunité, ce à quoi Barak répond qu’il a raison mais qu’il n’est « pas simple de transformer cela en flux financier ».
Un réseau transnational au service du Mossad ?
Les rapports FD-1023 du FBI, qui consignent les déclarations de sources confidentielles, évoquent des éléments encore plus sombres. L’un de ces rapports mentionne la circulation d’une copie annotée du « Little Black Book » d’Epstein, comportant des références à Jean-Luc Brunel, à des voyages d’Ehud Barak à bord de ses avions privés et à des interactions quotidiennes avec des mineures.
EFTA00174673 – https://www.justice.gov/epstein
Dans un autre rapport, une source affirme qu’Epstein aurait été « coopté par le Mossad » et formé par Ehud Barak. Son avocat, Alan Dershowitz (lié à Harvard), est aussi mentionné comme un relais du Mossad. La source décrit Epstein comme un pont entre les élites américaines, israéliennes et russes, utilisé pour des opérations d’influence, notamment via des intermédiaires comme Jared Kushner (mari d’Ivanka Trump) – accusé de liens notamment avec des oligarques russes et Chabad, une organisation juive décrite comme un outil de Poutine pour surveiller les oligarques russo-juifs, influencer les décisions politiques américaines et blanchir de l’argent.
En décembre 2014, Barak écrit à Epstein qu’il est important d’établir leur partenariat sous la forme d’une LLC américaine. Des échanges de 2017 montrent des transferts de fonds vers Bank Leumi (banque impliquée dans le financement des colonies israéliennes illégales), au profit d’une organisation aux documents en hébreu.
En 2017, des fonds sont versés à une entreprise israélienne spécialisée dans des centres de commandement sécurisés, fondée par d’anciens du Mossad et proposant des technologies à des gouvernements et agences de renseignement.
Émirats arabes unis : luxe, logistique et connexions internationales
Les documents du dossier Epstein montrent que Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait des échanges directs et réguliers avec Jeffrey Epstein. Plusieurs mails font état de l’arrivée de femmes étrangères, notamment ukrainiennes et moldaves, accompagnée de commentaires comparant leur apparence aux photographies reçues.
Par exemple, dans un message de novembre 2013, il est ainsi écrit que « l’Ukrainienne et la Moldave sont arrivées », la seconde étant jugée « moins attirante que sur la photo ». D’autres correspondances attestent du partage d’identifiants d’accès à la plateforme SeekingArrangement pour consulter des profils locaux.
EFTA01948238 – https://www.justice.gov/epstein
Ces éléments, parmi d’autres échanges versés au dossier (EFTA01961181, EFTA01967274, EFTA01821061, EFTA02213347, EFTA01853867) montrent une coordination explicite autour du recrutement et de la logistique.
France : finance, réseaux et enquête judiciaire
Ariane de Rothschild : Paris comme espace d’intermédiation
Les mails versés aux dossiers montrent qu’Epstein utilisait Paris comme espace d’intermédiation. Même après sa condamnation en 2008, Epstein avait encore accès aux plus hauts cercles de la finance et de l’industrie européennes. En janvier 2014, il échange avec Ehud Barak au sujet d’un déplacement dans la capitale française, suggère l’organisation d’un dîner avec Ariane de Rothschild et évoque la possibilité d’y associer Sarkozy.
Dans des échanges distincts, il est précisé qu’une rencontre est prévue au domicile d’Ariane de Rothschild le 30 janvier 2014, réunissant notamment Ehud Barak et Axel Dumas (patron d’Hermès). Un mail référencé précise notamment « Mr. Dumas sera ravi de rencontrer M. Epstein et Mme de Rothschild ».
EFTA02116229 – https://www.justice.gov/epstein
Des financements pour le Rassemblement national demandés par Steve Bannon
Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, entretenait une relation suivie avec Epstein. Les documents indiquent qu’une rencontre a eu lieu à Londres entre Bannon et Louis Aliot, figure du Rassemblement National, ex mari de Marine Le Pen, suite à quoi Bannon a demandé à Epstein des financements pour le RN. Dans un mail, Jeffrey Epstein parle d’une réunion entre Bannon et des « figures de la droite française, dont le mari de Le Pen, au sujet du refinancement du Front national, car apparemment une bonne partie de leurs fonds provient de Russie. »
EFTA02601686 – https://www.justice.gov/epstein
Jack Lang et Caroline Lang : l’enquête du Parquet national financier
Le 6 février 2026, le Parquet national financier (PNF) a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » visant Jack Lang et sa fille Caroline Lang. Leurs deux noms apparaissent régulièrement dans les dossiers. Jack Lang a démissionné de la présidence de l’Institut du Monde Arabe le 7 février 2026, après la publication de nouveaux documents américains liés à l’affaire Jeffrey Epstein.
Selon le PNF, l’enquête porte sur des faits révélés par Mediapart concernant des liens financiers avec Jeffrey Epstein, notamment via une structure offshore. Au centre des investigations : Prytanee LLC, société créée en 2016 dans les îles Vierges britanniques – un paradis fiscal.
Cette société aurait été fondée par Epstein lui-même, avec Caroline Lang comme associée à parts égales. Le projet affiché : un fonds dédié à l’achat et la revente d’œuvres d’art à l’échelle internationale.
Royaume-Uni : le cas de l’ex-Prince Andrew
Les documents judiciaires rendus publics contiennent de multiples allégations selon lesquelles Andrew Mountbatten-Windsor aurait eu des relations sexuelles avec des mineures victimes de trafic organisé par Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.
Ces éléments incluent : témoignages sous serment, notamment celui de Virginia Giuffre (Jane Doe #3), pièces de procédure décrivant des abus allégués à Londres, New York et sur l’île privée Little St. James, échanges de courriels montrant le maintien d’une relation entre Andrew et Epstein après la condamnation de 2008.
Mais ce n’est pas tout. Andrew Mountbatten-Windsor a été arrêté le 19 février 2026 pour suspicion de « misconduct in public office » (faute dans l’exercice d’une fonction publique). Il a été placé en garde à vue. La police examine des allégations selon lesquelles il aurait partagé des informations sensibles avec Epstein lorsqu’il occupait le poste d’envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce international. La famille de Virginia Giuffre a salué l’arrestation en déclarant que « personne n’est au-dessus des lois ».Quand l’argent relie les sommets du pouvoir
Les documents rendus publics montrent que Jeffrey Epstein évoluait au cœur de réseaux où se croisent argent, politique et sécurité. Son carnet d’adresses reliait responsables américains, figures politiques israéliennes, oligarques russes et élites européennes. Ces connexions, associées à des structures offshore et à des projets sécuritaires, dessinent un système d’intermédiation transnational.
Les échanges sur des refinancements politiques, les passerelles entre Israël, la Russie et les États-Unis, ou encore les projets en Afrique et au Moyen-Orient, montrent qu’Epstein intervenait dans des dynamiques dépassant largement le cadre criminel initial. Aucun document ne prouve l’existence d’un complot coordonné entre États. En revanche, ils révèlent la porosité constante entre finance privée, influence politique et intérêts géopolitiques.
Epstein apparaît ainsi comme un courtier de pouvoir : un acteur sans mandat public, mais capable de connecter capitaux, décideurs et technologies sensibles. Il n’est pas une dérive du système mais un aboutissement logique de celui-ci. Son affaire met en lumière un mode de fonctionnement des élites globalisées, où concentration des richesses et accès au pouvoir s’alimentent mutuellement.
– Elena Meilune
Source photo de couverture : ©Wikimedia Commons
The post Epstein : un réseau au cœur des élites mondiales first appeared on Mr Mondialisation.Publié le 19.02.2026 à 05:00
En finir avec les caricatures sur le Venezuela – Volet 2 : Maduro, le premier mandat
Mr Mondialisation
Après avoir décortiqué dans le volet 1 les années Hugo Chávez, qui ont globalement été un succès populaire au Venezuela, l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro verra des pressions étasuniennes s’intensifier pour remettre la main sur les réserves de pétroles de la région.
Secoué par des crises sans précédent, le pays a ainsi dû affronter un blocus économique extrême, des épisodes de violences ahurissantes, des exils massifs, et une propagande médiatique nationale et internationale toujours plus renforcée. Retour sur la situation pendant ce premier mandat.
Maduro sous-estimé par la droite
Lorsqu’Hugo Chávez décède d’un cancer en 2013, c’est son successeur désigné, Nicolás Maduro, qui prend les commandes de son parti, puis du pays, après sa victoire aux élections. À cet instant, la droite vénézuélienne pense pouvoir récupérer la main sur l’exécutif et le sous-estime grandement. « Au départ, Maduro, c’est un prolo, un chauffeur de bus. Vous imaginez déjà un chauffeur de bus président de la République, ça ne passe pas », explique le journaliste Maurice Lemoine dans une interview au média Elucid.
Meeting d’annonce de candidature aux présidentielles en 2013 – Flickr
Avant même le vote, la droite affiche donc un certain mépris de classe. Or, c’est bien Nicolás Maduro qui remporte d’une courte tête les élections. Et comme ses adversaires croient que Maduro n’arrive pas à la cheville de Chávez, il va subir une offensive « dix fois plus dure ». Romain Migus, journaliste fondateur du site les 2 Rives, abonde lui aussi dans ce sens : « toute l’opposition se dit qu’elle va le faire tomber ».
Pourtant, à l’inverse de ces opinions, celui qui a été ministre des Affaires étrangères de Chávez dispose d’une solide formation. Il a d’abord été syndicaliste, puis député et président de l’Assemblée nationale.
Des vagues de violences impressionnantes
Comme à chaque élection remportée par les Chavistes, leurs rivaux assurent, sans preuve, que le scrutin était truqué. « Il ne gagne pas avec 92 %, mais avec 51 %. Ce n’est pas la Corée du Nord », ironise cependant Maurice Lemoine. Puis, dans la foulée, l’opposition perd aussi les municipales et les régionales, dont elle avait voulu faire un « plébiscite » anti-Maduro.
Toujours est-il que, soutenus par les États-Unis, les adversaires du président font très vite monter la température dans les rues. « Dès le premier jour de l’élection de Maduro, onze chavistes sont assassinés et quarante-trois blessés par des groupes de choc de l’opposition. Une façon de procéder qui va perdurer pendant tout le temps où Nicolás Maduro sera au pouvoir », relate Rormain Migus.
Les leaders de l’opposition, dont Léopoldo Lopez et Maria Marina Corina Machado réclamant le départ de Maduro – Claret Vegas
Et l’année qui suit sera du même tonneau, puisqu’en 2014, on compte à nouveau « 43 morts et 800 blessés ». Il ne s’agit évidemment pas de manifestations pacifiques, mais bien de véritables affrontements armés qui tournent presque à la guérilla urbaine. Ce qu’on appellera les « guarimbas » (barricades de rue) avait pour but d’organiser la « salida » (sortie) de Nicolás Maduro, comme l’opposition le disait elle-même.
Barack Obama lance les hostilités
Du côté des États-Unis, la pilule ne passe vraiment pas. Après la mort de Chávez, le pays de l’oncle Sam était persuadé qu’il allait remettre la main sur les réserves de pétrole dans lesquelles il s’était si longtemps servi sans entraves.
Ainsi, dès 2015, « les États-Unis de Barack Obama votent le début du blocus économique contre le Venezuela », explique Romain Migus. Et peu de temps après, « il est décrété que le Venezuela représente une menace pour la sécurité intérieure des USA ».
Another cartoon prediction, 2007#Venezuela pic.twitter.com/bYHlVfQWRu
— Carlos Latuff (@LatuffCartoons) January 4, 2026
Une excuse régulièrement utilisée par de nombreux présidents nord-américains pour laisser libre cours à un interventionnisme impérialiste dans toutes sortes de régions stratégiques du monde. Dans les faits, ici, pour Romain Migus, « l’idée était d’affamer la population pour la retourner contre le chavisme ».
Étouffé par les mesures économiques
En quelques mois, la stratégie américaine fonctionne à merveille ; presque plus rien n’entre et ne sort du pays. Évidemment, comme le Venezuela est alors largement fondé sur la rente et un système d’importation, les pénuries sont massives. « Ce blocus a détruit l’industrie pétrolière, l’économie du Venezuela et de nombreuses familles », assure Romain Migus.
Maurice Lemoine précise, en outre, que les raffineries vénézuéliennes, « conçues avec la technologie des États-Unis », ne reçoivent plus de matériel et deviennent très vite « obsolètes et hors d’usage ». Au pic de ce désastre, la production de pétrole, qui était de « 3 millions de barils par jour » va descendre « jusqu’à seulement 300 000 ».
D’autant que les grandes entreprises locales, appartenant à la bourgeoisie, appuient l’initiative nord-américaine en « organisant une pénurie programmée et sélective de biens du quotidien — aliments, médicaments et produits de première nécessité — à travers l’altération des mécanismes de distribution », comme le raconte Maurice Lemoine.
Le Venezuela anéanti
Des mesures de coercition qui ne cesseront de s’intensifier au cours des années, d’autant plus avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016 (Maurice Lemoine en dénombrait plus de 960 en 2024) avec à la clef une dévaluation ahurissante de la monnaie locale et une inflation galopante. Entre 2016 et 2023, ces mesures coûtent au Venezuela pas moins de « 228 milliards de dollars », d’après les chiffres de la banque centrale du pays.
Les effets de ces dispositifs restent difficiles à imaginer pour des observateurs extérieurs, mais Romain Migus, qui a rédigé une chronologie astronomiquement longue de ces sanctions, livre à Mr Mondialisation quelques déclarations nord-américaines pour en prendre conscience.
« C’est comme Dark Vador »
Ainsi, dans une interview au Financial Times, Thomas Shannon (ex secrétaire d’État adjoint des États-Unis en 2017) compare ce blocus « aux bombardements des alliés contre Dresde ou Tokyo en 1945 ». John Bolton, conseiller à la sécurité de Donald Trump, disait, lui, sur univision que « ce que nous faisons au Venezuela sur le plan économique, c’est un peu comme dans Star Wars, lorsque Dark Vador étrangle quelqu’un ».
Enfin, William Brownfield, ancien ambassadeur nord-américain au Venezuela, affirmait que « si nous pouvons faire quelque chose pour l’accélérer, nous devons le faire, en sachant que cela va avoir un impact sur des millions de personnes qui ont déjà des difficultés à trouver de la nourriture et des médicaments ». Et non sans cynisme, il ajoutait : « Notre objectif justifie cette sévère punition ».
Des institutions parallèles
Et en plus du désastre économique, cette technique va décourager les partisans de Nicolás Maduro : en 2015, sa formation perd le scrutin législatif. Sans surprise, cette fois-ci, l’opposition ne crie pas à la fraude électorale. Mieux, elle affirme publiquement qu’elle « se donne six mois pour renverser Maduro », dont elle n’admet toujours pas la légitimité.
Cependant, il existe des suspicions d’irrégularité sur trois députés ; la justice demande logiquement à ce que ces scrutins soient à nouveau organisés. « Refaire ces trois élections n’aurait rien changé », assure Romain Migus. Mais l’opposition refuse de s’y soumettre, ne reconnaissant pas d’autorité issue du Chavisme.
« Le tribunal suprême de justice proclame [le parlement] en outrage permanent. »
Le parlement se constitue alors comme un « véritable pouvoir parallèle », explique le journaliste. « Le tribunal suprême de justice, voyant que l’Assemblée nationale ne veut pas se plier aux règles institutionnelles du pays, le proclame en outrage permanent. Il déclare toutes les lois votées par celles-ci nul et non avenu tant que ces trois députés n’ont pas été réélus », rajoute-t-il.
L’opposition financée par les États-Unis
Mais, pendant ce temps, l’opposition ne se contente pas de procéder à un blocage administratif. Financés par les États-Unis, comme le prouve un document du Congrès daté de 2016 attestant d’un versement de 5,5 millions de dollars à des organisations antigouvernementales liées à l’opposition — en particulier d’extrême droite, incitent à l’insurrection.
Il ne s’agit pas seulement de manifestations pacifiques, qui, par ailleurs, existent aussi librement au Venezuela, mais d’affrontements d’une violence rare. « Hugo Chávez avait déjà connu des tentatives de putsch, mais celles concernant Nicolás Maduro étaient d’un tout autre niveau », explique Romain Migus. « Une partie de l’opposition est dotée d’armes à feu et tire sur la police », rappelle-t-il. Des échauffourées qui feront des dizaines de morts et des centaines de blessés.
Soutien international
Et en parallèle de ces incidents, l’intégralité des médias occidentaux, des associations humanitaires et même de l’ONU construisent un récit autour d’un Nicolás Maduro dictateur sanguinaire qui réprimerait son peuple. L’opposition élève au rang de martyre, victime de l’oppression, chaque mort des manifestations, y compris quand elle en est elle-même responsable. Présent sur place, Maurice Lemoine contera d’ailleurs de nombreux exemples de mensonges de ce type. Et tous les ans, chaque événement est un prétexte pour alimenter ce récit.
– U.S. "humanitarian aid" on the way to #Venezuela!
– "Ayuda humanitaria" de los EEUU a camino de Venezuela!
– "Ajuda humanitária" dos EUA a caminho da Venezuela!
Via @MintPressNews pic.twitter.com/rlJUPXHt9j
— Carlos Latuff (@LatuffCartoons) February 20, 2019
En 2016, les adversaires de Maduro l’avait ainsi accusé d’avoir empêché la tenue d’un référendum révocatoire alors que l’opposition disposait des voix nécessaires pour le faire. Or, « elle n’a pas respecté les modalités de convocations. Elle l’a fait en retard, ce qui explique pourquoi ce référendum n’a pas eu lieu, conformément à la loi », assure Romain Migus. Et si, pour lui, il est « difficile de savoir pourquoi », elle a procédé de cette façon, il soupçonne qu’elle ait encore une fois voulu « se victimiser et ne pas dépendre d’un référendum qui pouvait potentiellement consolider Maduro à l’époque ».
Des violences inouïes
En 2017, le pays connaît une nouvelle recrudescence de violences, avec un processus bien huilé mené par l’extrême droite et relaté in situ par Maurice Lemoine. Chaque jour, les manifestants défilent donc « calmement le matin », puis l’après-midi arrivant, des groupes véhéments, masqués et armés « brûlent tout ce qui leur tombe sous la main » et s’en prennent à la garde nationale, qui a, du reste, « interdiction de porter des armes à feu pendant les opérations de maintien de l’ordre ».
Et contrairement à ce que dépeignent de nombreux médias, la majorité des morts observés lors de cette première moitié d’année 2017 ne sont pas à créditer à la police vénézuélienne. « Seules 15 % des victimes pouvaient être imputées » à des représentants de l’État. Ce qui n’enlève rien à la gravité de certains faits, « trente-cinq membres des forces de l’ordre » seront d’ailleurs mis en examen à la suite de ces événements, détaille le journaliste.
Des bavures réelles, mais très largement instrumentalisées
Et si Romain Migus admet que « certains policiers vénézuéliens, sur des initiatives personnelles, ont pu avoir la main lourde », il refuse pour autant d’y voir un fonctionnement systémique commandité par l’exécutif. Il cite par exemple le cas de Rafael Acosta Arevalo, militaire putschiste arrêté et torturé en prison. « Les faits étaient réels, mais les responsables ont bien été condamnés par la justice, ce qui discrédite la thèse d’un État failli »,
Maurice Lemoine ne veut pas non plus idéaliser le pays : « le Venezuela n’est pas parfait », reconnaît-il, « même s’il a beaucoup été diabolisé ». Surtout dans la mesure où, au sein de l’extrême droite vénézuélienne, le pacifisme est loin d’être un mot d’ordre.
« Certains policiers et partisans du Chavisme, ou identifiés comme tel, ont été brûlé vif sur la place publique par cette opposition », raconte Romain Migus pour bien mesurer la nature de ces troubles. « D’autres ont brûlé des universités, des garderies, des dispensaires, des hôpitaux. » Le cas du jeune Orlando Figuera, poignardé et aspergé d’essence avant d’être incendié vivant par un groupe d’opposants, simplement pour avoir soutenu Maduro, avait particulièrement marqué les esprits. D’autant plus que des motifs racistes avaient pu être évoqués.
Une opposition d’extrême droite sans limite
En définitive, ces affrontements, où une partie des protestataires n’hésite pas à utiliser des armes à feu, des couteaux, des grenades, tes tessons de bouteille ou encore des cocktails Molotov, causent des centaines de blessés. Et pour Maurice Lemoine, « cette violence insurrectionnelle repose avant tout sur l’alliance de groupes de choc fascisants et de bandes de délinquants recrutés et rétribués par les factieux de l’opposition. »
D’après le journaliste, l’extrême droite profite sans vergogne de l’extrême précarité dans certains quartiers, « offrant des chaussures, des vêtements, de la nourriture, des confiseries » à des enfants pauvres. Il ajoute : « Elle les paye jusqu’à cinquante mille bolivars pour une journée de participation aux violences ».
Attaque à la mitrailleuse
Les actions de l’opposition paraissent sans bornes. Un ex-ministre de Maduro, Luis Salas, fait alors remarquer : « Des groupes de cinquante personnes ont attaqué des installations militaires… Comment réagirait-on dans un autre pays ? ». Romain Migus confirme : « Quand un bâtiment public est attaqué avec un hélicoptère et des mitrailleuses, comment doit répondre l’État ? ».
Le journaliste a d’ailleurs réalisé une chronologie de nombreux éléments violents menés par l’extrême droite. On y compte entre autres des enlèvements, des tortures, des assassinats, et plusieurs tentatives de coup d’État. Loin de l’image d’une opposition pacifique martyrisée par un tyran sanguinaire que véhiculent les médias occidentaux.
L’ombre d’une guerre civile
Au milieu de cette violence permanente, Nicolás Maduro continue de mener la « bataille institutionnelle » et essaie de faire face à la paralysie de l’Assemblée nationale par l’opposition. Le chef de l’État lance donc un nouveau processus constituant en 2017, interdit aux membres de partis politiques. Celle-ci a pour but « d’apaiser le pays » et de « débloquer le pouvoir législatif », décrypte Romain Migus. Une tentative de sortie par le haut qui déplaît à Donald Trump, récent président élu des USA. Celui-ci décide alors de durcir les mesures économiques contre le Venezuela, lui restreignant notamment l’accès aux capitaux étrangers.
« Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient »
Pas intéressée, l’extrême droite perpétue encore les violences qui se multiplient. Pire, certains militants veulent aller jusqu’à empêcher le vote : « Dans les bastions de l’opposition, des citoyens ont été menacés d’agressions physiques et même de mort s’ils participaient », explique Maurice Lemoine. À tel point que certains bureaux ont dû être déplacés pour en assurer leur sécurité. Quinze personnes perdront la vie dans ce tumulte.
Malgré tout, après avoir échappé à une autre tentative d’assassinat en 2017, Nicolás Maduro doit faire face à plusieurs groupes paramilitaires qui cherchent à lancer un coup d’État. Dans la foulée, de nombreux affrontements ont une nouvelle fois lieu, provoquant 125 morts et un millier de blessés. Dans ce contexte, le gouvernement saisit plusieurs dizaines de kilos d’explosifs et de multiples armes d’assaut. Le Venezuela est au bord de la guerre civile, alors que se profilent les présidentielles de 2018…
– Simon Verdière
→ Enquête à suivre dans le troisième volet, à partir du jeudi 26 février 2026.
Photo de couverture : Nicolás Maduro lors de la campagne présidentielle de 2013 – Flickr.
The post En finir avec les caricatures sur le Venezuela – Volet 2 : Maduro, le premier mandat first appeared on Mr Mondialisation.Publié le 18.02.2026 à 05:00
Brésil : un méga-datacenter de TikTok menace la communauté Anacé
Mr Mondialisation
De nombreuses études ont mis en évidence le lien entre le temps passé à faire défiler les réseaux sociaux et la dégradation de la santé mentale. Mais l’impact de ces plateformes ne se limite pas aux écrans. Pour absorber l’explosion des données qu’elles génèrent, les géants du numérique multiplient la construction de méga-centres de données à travers le monde, souvent au détriment des écosystèmes et des communautés locales. Dans le Nordeste brésilien, le peuple autochtone des Anacés se retrouve en première ligne face à cette nouvelle pression industrielle.
En 2025, ByteDance, la maison-mère de TikTok, a annoncé la construction de vastes datacenters dans l’État du Ceará. Selon l’entreprise brésilienne Casa dos Ventos, partenaire du projet, les travaux devraient débuter en 2026 et la première phase sera opérationnelle au second semestre 2027.
L’investissement annoncé de 50 milliards de réais (soit environ 9 milliards de dollars américains) sera stratégiquement implanté dans la zone du complexe industriel et portuaire de Pecém, à proximité de la ville de Caucaia. Ce choix n’a rien d’anodin. Pour cause, cette région possède plusieurs atouts stratégiques. Tout d’abord, le complexe portuaire de Pecém a largement développé ses infrastructures et sa logistique, offrant ainsi un raccordement aux réseaux de télécommunications des plus modernes.
Le port industriel de Pecém en août 2024. Photo : Ricardo Stuckert / PR
Ses câbles sous-marins permettent d’alimenter le reste du monde en internet. De plus, le climat tempéré de la région favorise une gestion thermique des infrastructures, renforcée par une importante disponibilité d’énergies renouvelables, notamment éoliennes, qui permettra l’optimisation énergétique des datacenters, présentée comme « verte » par les promoteurs.
Au-delà de ces avantages pratiques, c’est également le contexte politique national qui attire le projet. Le gouvernement brésilien souhaite faire du pays un hub international de datacenters. En mai dernier 2025, le ministère des Finances, Fernando Haddad, annonçait l’élaboration d’une loi exonérant fiscalement les centres de données destinée à attirer ces infrastructures numériques.
Le président de la République, Luiz Inácio Lula da Silva, installe les nouveaux ministres d’État. Fernando Haddad est nommé ministre des Finances. 1er janvier 2023. Photo : Ricardo Stuckert/PR
Une menace pour les Anacés
Une opportunité alléchante pour les datacenters, mais destructrice pour la communauté Anacé. Ce peuple, présent dans cette région depuis presque 500 ans, a forgé un mode de vie basé sur une harmonie avec la nature. Pour les 1 500 familles que représente ce peuple, l’annonce de ce projet de construction est un véritable tremblement de terre, menaçant directement leur équilibre.
Dans cette région du Brésil, les épisodes de sécheresse sont fréquents. La ville de Caucaia a été déclarée en état d’urgence de sécheresse à 16 reprises au cours des 21 dernières années. Ainsi, Caucaia est en proie à de fréquentes et importantes pénuries d’eau. Or les datacenters nécessitent d’immenses volumes d’eau pour refroidir les serveurs. ByteDance affirme avoir obtenu l’autorisation de prélever 30 m3 d’eau par jour provenant d’un forage dans une nappe souterraine. Un chiffre jugé irréaliste par les défenseurs de la communauté, qui prévoient quant à eux une consommation réelle de 1 à 5 millions de litres par jour, au regard de datacenters similaires dans le monde.
Des experts et associations environnementales mettent en garde contre les risques d’aggraver la crise hydrique locale déjà aiguë. Des critiques estiment que l’octroi d’autorisations d’usage d’eau pour des datacenters dans cette région semi-aride pourrait exercer une pression supplémentaire sur des ressources déjà limitées, sans que des évaluations d’impact environnemental détaillées aient été rendues publiques.
Biodiversité et spiritualité en danger
Les dirigeants de la communauté Anacé dénoncent non seulement l’absence de consultation préalable, mais aussi le manque d’une étude d’impact environnemental complète pour le méga-datacenter prévu à Pecém. Ils jugent que l’évaluation actuelle, limitée à la consommation d’eau, masque des risques plus larges pour les ressources naturelles et la biodiversité de leurs terres traditionnelles, et qu’une projection d’urbanisation et d’industrialisation accrue autour du site pourrait conduire à des perturbations durables pour l’écosystème local.
Les représentants du peuple Anacé dénoncent aussi une menace directe portée à leur vie culturelle et spirituelle par le projet de méga‑datacenter de TikTok/ByteDance. Selon le chef de la communauté, l’infrastructure est prévue à proximité immédiate d’un cours d’eau — un lieu qu’ils considèrent comme hautement spirituel et central pour leurs rituels et pratiques communautaires traditionnels. Les Anacé affirment que la simple installation de l’équipement près de cette rivière pourrait restreindre l’accès à un site essentiel à leur identité culturelle, compromettant des cérémonies qui rythment la vie sociale et religieuse du groupe.
Par ailleurs, les Anacé et leurs avocats pointent du doigt l’absence de consultation préalable et informée avant le lancement du projet, malgré leurs revendications de droits fonciers et culturels. Ils accusent l’État brésilien et les sociétés impliquées — dont Casa dos Ventos et ByteDance — de ne pas avoir respecté les obligations de dialogue avec la communauté, en partie du fait qu’ils ne détiennent pas de titres de propriété formels sur ces terres, ce qui les place dans une situation juridique floue et fragilise leur capacité à faire valoir leurs droits.
Le piège du flou juridique
Bien que les autorités offrent certains services adaptés à la culture Anacé — centres de soin, structures éducatives intégrant leurs spécificités — leurs terres traditionnelles n’ont jamais été juridiquement reconnues. Cette absence de statut légal empêche le plein exercice de leurs droits : la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, ratifiée par le Brésil, impose que les peuples autochtones soient consultés avant tout projet sur leurs territoires. Or, pour le datacenter de TikTok/ByteDance à Pecém, aucune consultation préalable n’a été organisée, les autorités s’appuyant sur le fait que la communauté ne détient pas de titres de propriété formels.
Cette situation a conduit à une vague de contestations locales. Les Anacé dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une nouvelle forme de colonialisme numérique, où des multinationales s’approprient des ressources sans consentement. Fin août 2025, la communauté a déposé une plainte auprès des autorités fédérales pour contester l’octroi de la licence environnementale. Mais les juges ont statué en faveur des promoteurs, laissant le chantier se poursuivre. Le 30 décembre 2025, la Fundação Nacional dos Povos Indígenas (FUNAI) a néanmoins demandé à la Superintendência Estadual do Meio Ambiente do Ceará (Semace) de suspendre la licence d’installation, mettant en lumière le conflit entre les obligations légales internationales et les pratiques locales.
Un exemple d’une injustice plus large
Le conflit autour du datacenter de Pecém illustre, à l’échelle locale, des problématiques déjà documentées ailleurs : au-delà du Brésil, comme en Équateur, les peuples autochtones se voient régulièrement privés du droit de refuser des projets extractifs ou industriels sur leurs terres, malgré les obligations de consultation prévues par le droit international.
Dans le même temps, la protection de leurs territoires reste une lutte dangereuse : selon un rapport de Global Witness, un activiste environnemental est tué tous les deux jours à travers le monde, souvent pour avoir défendu les terres et les ressources naturelles de communautés locales. Le cas des Anacé s’inscrit dans cette réalité : défendre leurs droits et leur culture face aux intérêts de multinationales peut mettre en lumière la fragilité juridique et sociale des peuples autochtones, tout en soulignant l’urgence de concilier développement technologique, respect des droits humains et protection de l’environnement.
Ainsi, ce conflit n’est pas un épisode isolé, mais un exemple tangible d’un problème global : tant que la consultation et le consentement des communautés autochtones resteront négligés, chaque nouveau projet industriel ou technologique pourra représenter une menace directe pour la vie culturelle, sociale et écologique de ces populations.
– Pauline Lunay
Photo de couverture :Visite du port de Pecém à Fortaleza, Ceará. Wikimedia.
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Big Pharma, liberté individuelle, nature… Les arguments du mouvement « antivax »
Mr Mondialisation
Avoir passé au crible, dans un premier volet, les fondements juridiques, épidémiologiques et pratiques de l’obligation vaccinale en France, a monté que la vaccination ne fait pas l’unanimité et que le scepticisme envers les politiques de santé publique reste vivace. Or, cette méfiance à l’égard des vaccins n’est pas nouvelle. Elle résulte d’une longue histoire, qui remonte à l’invention de la variolisation et qui a pris diverses formes jusqu’à nos jours. Nous nous sommes donc replongés dans cette histoire, afin de mieux saisir les origines de cette méfiance ainsi que ses fondements avant d’en analyser les manifestations contemporaines dans les débats publics et médiatiques.
En 2019, l’Organisation mondiale de la santé classait l’hésitation vaccinale parmi les dix principales menaces pour la santé mondiale. En 2020, la pandémie de Covid-19 semblait exposer au grand jour une fraction de la population réticente, voire opposée à la vaccination, du moins à en croire les discours politiques et médiatiques dominants.
Pourtant, cette défiance n’a rien de nouveau. Elle prend racine dès le XVIIIᵉ siècle, avec la pratique de la variolisation, bien avant l’invention du vaccin. Depuis, le mouvement dit « antivax » n’a jamais disparu et son argumentaire a peu évolué. La véritable nouveauté réside surtout dans sa diffusion : Internet en accélère aujourd’hui la circulation et l’amplification.
En France, plus de 40 % des personnes interrogées estiment encore que les vaccins ne sont pas sûrs, alors même que la rougeole progresse, que la diphtérie réapparaît en Europe et que l’éradication de la poliomyélite demeure fragile. Comment expliquer cette persistance de la méfiance ?
C’est la question au cœur de l’ouvrage Histoire de la résistance aux vaccins du XVIIIᵉ siècle à nos jours, de Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud. Leur analyse est claire : si les outils de diffusion ont changé, les ressorts idéologiques et les arguments, eux, s’inscrivent dans une histoire longue. Dans ce second volet, nous revenons ainsi sur trois siècles d’opposition à la vaccination pour en comprendre les origines et les fondements.

Historique d’un mouvement en pleine expansion
Le mouvement « antivax » naît au début du XVIIIe siècle lors des débuts de la variolisation, soit l’ancêtre de la vaccination. La méfiance envers cette méthode s’explique à l’époque par l’absence de connaissances scientifiques quant à son fonctionnement (l’immunologie n’existe pas encore), mais aussi par son origine : la variolisation a été importée de l’empire Ottoman par une femme, Lady Montagu.
L’argumentaire est d’ordre moral – sexiste et raciste – mais n’est pas encore d’ordre scientifique. Or, lorsque Edward Jenner invente la vaccination à la fin du XVIIIe siècle, des partisans de la variolisation s’y opposent. De nouveaux arguments sont alors utilisés : d’ordre politique, avec l’idée de l’empoisonnement ou encore d’ordre sanitaire, en dénonçant les effets secondaires, et notamment la syphilis.
Surtout, il est dénoncé une certaine inutilité liée au fait que les pathologies vaccinées sont rares. Françoise Salvadori et Laurent Henri Vignaud expliquent :
« La maladie familière est perçue comme une fatalité acceptable et le vaccin comme une agression étrangère ».
C’est lorsque Louis Pasteur créé le premier vaccin humain à virus atténué, à la fin du XIXe siècle, que le discours « antivax » se scientise (théories panspermiste, des germes, des microsimes, entre autres) et s’internationalise, sous l’influence du Dr Hubert Boëns, à travers la création de la Ligue internationale des anti-vaccinateurs.
La lutte antivaccin devient alors une lutte civique pour la défense des droits individuels, contre les prétentions étatiques à prendre possession du corps des citoyens.
Caricature d’Edward Jenner inoculant des patients dont sortent alors des têtes de vaches. James Gillray. Source : Wellcome Collection.
Après la première guerre mondiale, des vaccins contre des pathologies plus courantes sont créés et, en conséquence, l’opposition au vaccin faiblit. Après la seconde guerre mondiale, alors que le vaccin se mondialise et que les ligues antivaccin s’internationalisent, la première loi d’obligation de vaccination publique est votée en 1951, en France.
La ligne nationale contre l’obligation de vaccination, aujourd’hui nommée La Ligue nationale pour la liberté des vaccinations, est créée en 1954. Malgré la confiance accrue dans le progrès de la science et son internationalisation, à travers la création de l’OMS (1948), les campagnes militantes contre la vaccination reprennent.
Cette recrudescence du militantisme s’explique par la naissance d’un nouvel argument : celui de la possible collusion entre l’État et l’industrie pharmaceutique. L’activisme « antivax » se déplace alors sur le terrain juridique, que nous avons déjà exploré dans le premier volet de ce dossier consacré au mouvement « antivax ».
Du XVIIIe siècle à aujourd’hui : un argumentaire similaire
Du XVIII siècle à aujourd’hui, l’argumentaire du mouvement « antivax » a évolué, tout en gardant les mêmes fondements et critiques. Si les arguments d’ordre moral, religieux et scientifique prédominaient auparavant, ce sont désormais les arguments d’ordres politique, économique et naturaliste qui sont mis en exergue. Ce basculement trouve en grande majorité ses origines dans la perte de confiance des populations envers les élites au pouvoir.
1. Le discours religieux
Historiquement, les premières oppositions à la variolisation, puis au vaccin, furent d’ordre moral et religieux. Cependant, ces arguments cachent en réalité d’autres motifs de refus: mis à part le cas des membres de quelques sectes ou courants intégristes, la foi religieuse est rarement à l’origine ou la seule raison de l’opposition à la vaccination aujourd’hui. Tour d’horizon du rapport des religions à la vaccination :
- Islam : les objections théologiques demeurent au second plan dans les pays qui sont statistiquement en grande majorité contre les vaccins, notamment au Pakistan et au Nigéria. Dans ces pays, on dénonce le fait que les vaccins rendraient stériles, qu’ils apporteraient le virus du sida, ou encore que les vaccinateurs de la poliomyélite seraient des espions de la CIA (Central Intelligence Agency).
Les deux auteur·ices soulignent :
« se cache une énorme perte de confiance générale de la population dans des zones de conflits incessants et d’insécurité, où les services de santé sont quasiment inexistants. ».
À l’opposé, d’autres pays musulmans utilisent l’argument théologique pour promouvoir les vaccins (Iran, Arabie Saoudite).
- Hindouisme et bouddhisme : sur le principe, aucune des deux religions ne s’y oppose. En Inde, comme dans les pays bouddhistes, l’antivaccinisme est porté par des courants contestataires inspirés des mouvements post-coloniaux ; les campagnes de vaccination ayant été pratiquées par les puissances coloniales occidentales.
- Judaïsme orthodoxe : Israël impose la vaccination (sous peine de retirer les allocations familiales aux familles qui refusent), mais seulement 65% des enfants sont correctement vaccinés. Il faut donc voir plus loin que l’argument religieux : une partie de la population perçoit comme faible le risque des maladies concernées et accorde très peu de confiance au ministère de la Santé.
- Christianisme, et notamment les sectes : il existe des positions très diverses. Là où les Amish voient le vaccin comme une interférence dans la providence divine, les Mormons ainsi que les Témoins de Jéhovah (depuis 1990) considèrent par exemple le vaccin comme un don de Dieu.
- Catholicisme : le vaccin est moralement justifié par le Vatican, en ce qu’il permettrait de sauver des enfants. La seule crainte concerne le fait que les vaccins seraient préparés à partir de fœtus avortés. Or c’est aujourd’hui erroné. Le vaccin préparé à partir de cellules de fœtus a effectivement été conçu, dans les années 1960, à partir d’avortements thérapeutiques et de prélèvements de cellules. Ce n’est plus le cas : ce sont désormais les descendantes de ces cellules qui sont utilisées.
Rassemblement de la ligue anti-vaccination du Canada. William James. Source Wikimedia
2. Le discours scientiste
Le discours scientiste porte principalement trois critiques envers les vaccins :
- La supposée toxicité des adjuvants, et notamment l’aluminium vaccinal. Cette critique n’est pas prouvée scientifiquement. Le Haut Conseil de la santé publique a estimé, en ce sens, que « les données scientifiques disponibles à ce jour ne permettent pas de remettre en cause la sécurité des vaccins contenant de l’aluminium ». En revanche, il est admis que l’aluminium est l’adjuvant le plus efficace pour stimuler la production des anticorps, et donc une réponse immunitaire. Des alternatives comme le phosphate de calcium ont été envisagées mais elles sont jugées moins efficaces.
- Le lien avec l’autisme. Le chercheur Andrew Wakefield avait publié en 1998 dans la revue The Lancet, un prestigieux journal médical anglais, une étude tendant à démontrer un lien entre vaccin et autisme. Bien que l’étude soit petite et les résultats avancés dans celle-ci désignés comme préliminaires, cet article fut largement couvert médiatiquement, entraînant une méfiance générale envers les vaccins et plus précisément le vaccin ROR (Rougeole-Oreillons-Rubéole) mis en cause dans l’étude.
Quatre ans après cette publication princeps, plusieurs études furent réalisées pour tester la corrélation entre vaccin ROR et autisme. Il devint alors très clair qu’aucun lien n’existait.
- Leur non-efficacité. Les doutes sont liés au fait qu’il n’y ait pas d’études randomisées et/ou contre placebo quand un vaccin est mis au point ; que la vaccination aurait un rôle faible dans le recul des épidémies ; mais aussi qu’elle ne serait pas nécessaire dans des contextes sanitaires stables, c’est-à-dire où « l’hygiène de vie » est de qualité. Or le cas japonais de la coqueluche contredit ces deux derniers arguments. L’évolution des conditions sanitaires tout au long du XXe siècle n’explique pas la disparition des maladies infectieuses.
3. L’individualisme
Au-delà du discours scientiste remettant en cause l’efficacité du vaccin, ce sont surtout des arguments en termes d’utilité et d’individualisme qui sont mis en avant. C’est l’autosatisfaction : face à la rareté des pathologies contre lesquelles les vaccins permettent de se prémunir, certaines personnes jugent que ce n’est plus utile de se faire vacciner. La prise de risque individuelle est mise en balance avec la responsabilité collective.
Or, selon les auteur·ices, ce raisonnement semble erroné ; et ce pour deux raisons. Les pathologies en question ne sont pas toutes rares mais, surtout, nombreuses sont celles qui, comme la rougeole, nécessitent une couverture vaccinale suffisante.
« certains parents comprennent fort bien l’utilité de tel vaccin pour les autres, dans le tiers-monde, chez les malnutris, les pauvres et les vieux, mais pas pour leurs enfants, ici et maintenant »
Plus la maladie est loin, dans le temps ou l’espace, moins on se vaccine. La perception de l’utilité ou l’inutilité des vaccins est directement liée à celle du risque infectieux ; celui-ci est minimisé, à tort, en se basant sur l’expérience de son entourage.
En France, c’est notamment le cas concernant le lait maternel depuis que le professeur Henri Joyeux a affirmé que les bébés n’avaient pas à être vaccinés puisque, selon lui, le lait maternel serait le meilleur des vaccins. Cette affirmation est erronée : les études démontrent que si le lait maternel transmet des anticorps IgA, il ne transmet pas les IgG, lesquels protègent notamment contre la rougeole et le tétanos.
Du naturalisme au complotisme
Les considérations naturalistes existaient déjà depuis des siècles, à travers l’opposition nature/culture, or elles se sont affirmées au XXIe siècle. Dans certaines familles, l’enfant est décrit comme une perfection de la nature et le vaccin comme une intrusion agressive de la technologie. Plus précisément :
« le vaccin peut être perçu comme une remise en cause de l’efficacité du soin maternel, en même temps que la rupture d’une harmonie avec la nature ».
Cela peut même aller encore plus loin, à savoir préférer l’immunité dite « naturelle » post-infection. Les measles-parties, flu-parties, ou encore pox-parties et les Covid-19 parties en sont de parfaits exemples.
Dans certaines communautés liées aux écoles Steiner-Waldorf, influencées par l’anthroposophie, les maladies infantiles comme la rougeole seraient parfois perçues non seulement comme des affections à traiter, mais comme des étapes importantes du développement de l’enfant. Selon des analyses sociologiques et des articles journalistiques, cette approche considèrerait la maladie comme un « rite de passage » ou une « épuration » bénéfique, qui participerait au renforcement du système immunitaire et à l’équilibre du développement physique et spirituel de l’enfant
Allégorie de la mort brandissant une faux et représentant les craintes concernant la loi de 1898 rendant obligatoire la vaccination contre la variole. Gravure sur bois de Sir E.L. Sambourne, 1898. Source : Wellcome Collection
Dans l’écologie politique contemporaine, l’opposition vaccinale peut s’appuyer sur l’idée d’un complot médico-scientifico-étatique, et donner une primeur aux principes vitalistes dans la définition de la santé et aux pratiques à mettre en œuvre pour son maintien.
Cette responsabilité individuelle de chacun·e est notamment perceptible lors d’un entretien mené avec X, mère au foyer de quatre enfants pour l’élaboration de ce dossier sur le mouvement « antivax » :
« Je suis une fervente écolo : je fais tout moi-même, de ma lessive jusqu’à mes vêtements, et je ne crois plus en nos représentants. Au-delà de ça, je pense que l’hygiène de vie est largement suffisante pour protéger des vaccins. Les huiles essentielles, le yoga, une bonne alimentation… mes enfants n’ont pas besoin d’être vaccinés. D’autant plus que les maladies qu’on vaccine ont quasiment toutes disparu ! Sans parler des collusions entre l’État et l’industrie pharmaceutique … ».
Ainsi, aujourd’hui, certaines personnes s’opposent aux vaccins, aux OGM ou aux antibiotiques car elles perçoivent ces innovations comme un risque créé par la modernité. Beaucoup doutent des institutions et des entreprises, évoquant des termes comme « Big Brother » ou « Big Pharma », autant d’expressions révélatrices de la perte de confiance des citoyens envers le « système », c’est-à-dire envers les institutions politiques et économiques, comme l’explique le philosophe Jürgen Habermas.
Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud soulignent, en ce sens, que :
« Les complotistes sont aussi des citoyens qui ont perdu confiance dans les élites au pouvoir, qu’elles soient politiques, scientifiques ou industrielles, qui partagent entre elles des connivences de “sachants”, qui ont fait les mêmes écoles, et ont de ce fait des liens même très indirects. La dénonciation du “système” et des élites est aussi une dénonciation par ceux qui s’en sentent exclus d’une pensée unique liée à tous ces pouvoirs, produisant des discours inaudibles ou des scandales bien réels »
Emmanuel Taïeb, professeur à Sciences Po Lyon, va même plus loin : il suggère que le complotisme, par son lien constant avec les enjeux de « bio-pouvoir », est un discours politique. C’est une manière de participer au jeu politique légitime, pour ceux et celles qui s’en sentent écartés. Contester ce pouvoir d’intrusion de l’État dans la vie de chacun, c’est refuser une pensée unique dont on est exclu.
Les arguments politique et économique sont bien souvent invoqués en même temps dans le discours complotiste, comme le montrent les critiques faites à l’encontre de Bill Gates. Le patron de Microsoft, qui a investi dans des campagnes vaccinales internationales, est accusé de manipulation. Les théories complotistes affirment qu’il voudrait développer les vaccins pour faire baisser le nombre d’êtres humains sur la planète. Dans le discours antivaccin, Bill Gates représente donc à la fois Big Brother et « Big Pharma » dans la même personne.
Pour autant, en réalité, économiquement, les marges sont assez faibles en comparaison avec d’autres médicaments, en raison du processus complexe de fabrication et de contrôle des vaccins. Les deux auteur·ices expliquent :
« La santé n’a pas de prix, dit-on. Mais comme il faut bien que quelqu’un paie, depuis la recherche jusqu’aux éventuelles indemnités aux patients en cas d’accident, la question de savoir si les logiques d’innovation, la technicité de production, l’exigence de qualité, et leurs coûts associés, doivent être portés par des instituts publics “sans but lucratif” ou bien dévolus à des firmes industrielles privées qui en dégageront des profits demeure une question politique. »
L’existence d’Internet
Certes, la méfiance à l’égard de la pratique vaccinale n’est pas nouvelle. Or son écho, de plus en plus conséquent, s’explique par un contexte particulier. En effet, l’unique nouveauté tient à la forme et à la vitesse de circulation et d’échange de ces arguments : Internet.
L’algorithme même d’Internet et des plateformes de vente d’information favorise également le discours « antivax ». Par exemple, lorsque l’on tape des mots tels que « vaccin », « santé » ou encore « réchauffement climatique » dans le moteur de recherche d’Amazon, la majorité des livres proposés vont à rebours du consensus scientifique sur ces sujets, voire font le jeu des thèses conspirationnistes.
À propos du mot « santé », ce sont les livres de Henri Joyeux, ex-cancérologue actuellement sous le coup d’une sanction ordinale pour ses propos controversés sur la vaccination, qui sont proposés. Le discours antivaccin est donc largement favorisé par l’ère du 2.0.
Crédits : Nawak illustrations
Le philosophe Mathias Girel émet cependant une réserve à ce sujet : certes, on peut observer une montée de l’irrationalité en lien avec Internet, or au quotidien, les individus accordent majoritairement leur confiance à la connaissance, à la science et aux chercheurs.
Dans tous les exemples de controverses contemporaines (OGMs, vaccins, dérèglement climatique, etc), le politique et le scientifique s’entremêlent. La critique des vaccins, plus qu’une question d’informations, est une question d’ordre politique. À ce propos, Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud soulignent :
« La méfiance envers les institutions l’emporte le plus souvent sur le doute méthodique […] Ici, comme ailleurs en politique, mieux former ou informer n’est pas la solution miracle ; le “déficit de connaissances” n’explique pas tout, et même une maîtrise des faits et chiffres de la vaccination la meilleure et la mieux partagée qui soit ne signerait sans doute pas la fin de la défiance »
La France, championne du monde de méfiance vis-à-vis des vaccins ?
En 2019, 41% de la population française se déclarait méfiante à l’égard des vaccins contre 17% en moyenne dans le reste des pays européens. Selon le sociologue Jocelyn Raude, une conjonction unique d’événements explique cette méfiance française accrue vis-à-vis des vaccins. En effet, alors qu’à la fin des années 1990, 90% des Français étaient convaincus de la nécessité de la vaccination, en 2010 ce chiffre est tombé à 60% ! Parmi ces événements :
- La crise du Mediator en 2009 et la commande trop massive par le gouvernement de vaccins contre la grippe H1N1. En révélant des collusions possibles entre les acteurs industriels et les autorités de santé, ces affaires ont contribué à faire apparaître le concept « Big Pharma » en France et permettre l’essor des médecines alternatives, en lien avec la défiance croissante envers la médecine allopathique.
- Les propos tenus par des personnalités médiatiques. Surfant sur cette tendance au scepticisme, des professionnels de santé extrêmement controversés comme le Dr Joyeux ou encore le Dr Montagnier, multiplient les livres et discours antivaccins.
- Le mouvement dit healthism depuis les années 1990. Depuis les années 1990, le healthism met l’accent sur la responsabilité individuelle en matière de santé : chacun est encouragé à gérer sa santé par ses choix et comportements personnels, plutôt que de compter uniquement sur les professionnels ou l’État.
- Le caractère obligatoire des vaccins. Dans un contexte de méfiance accrue envers le pouvoir et la sphère économique, plus il y a de politiques d’obligation vaccinale, plus le mouvement « antivax » croît.
- L’État est maître d’œuvre de la politique vaccinale, dans le cadre légal du code de la santé publique. Il est responsable de l’élaboration annuelle du calendrier des vaccinations, il fixe des objectifs en matière de couverture vaccinale et veille à la prise en charge de sa politique par l’Assurance maladie. Pour cela, il s’appuie sur les avancées scientifiques mais aussi sur les recommandations internationales (dont l’OMS), d’une myriade d’institutions et de comités sanitaires nationaux et européens. Autant d’instances qui alimentent la probabilité d’un conflit d’intérêt et donc la méfiance.
Quelles perspectives ?
Une étude sur la place respective des discours pro et antivaccin sur Facebook depuis le début de la pandémie de Covid-19 conclut que les « antivax », très actifs sur le réseau social, ont réussi à convaincre une grande partie des hésitants, alors que les « provax » se marginalisent. Quant au contenu du discours, il n’a pas évolué : ce sont toujours les arguments de type « Big Brother » et « Big Pharma » qui reviennent.
En revanche, s’il est certain que la pandémie a accéléré le discours antivax, Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud estiment également que la méfiance à l’égard des vaccins ne représente pas un réel danger :
« Historiquement, ces militants ont pu obtenir des victoires, mais ils n’ont jamais empêché les États et les sociétés de vacciner. Dans les situations de menaces épidémiques réelles, il y a une demande. Si le Covid-19 revient, le problème, ce ne sera pas les antivax, que vous ne convaincrez jamais, mais de réussir à produire assez de doses de vaccins pour tout le monde. Et le jour où le vaccin sera là, il faudra surtout se demander à qui le donner en priorité, évaluer les effets secondaires dans un contexte d’urgence. Et définir à quel coût, pour combien d’injections ? Or ce ne sera pas aux antivaccins de répondre à ces questions. »
Nous consacrerons le prochain article de notre dossier à démystifier le mouvement d’opposition à la vaccination, en montrant son hétérogénéité ainsi que les biais sociologiques d’analyse habituellement utilisés pour évoquer celui-ci.
– Camille Bouko-Levy
→ Enquête à suivre dans le troisième volet, à partir du mardi 24 février 2026.
Photo de couverture : Août 2021. Wikimedia.
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Concarneau : un ancien hôtel pourrait devenir un lieu culturel, paysan, solidaire
Mr Mondialisation
Café associatif, cantine paysanne, hébergements solidaires : sur le port de Concarneau, dans le sud du Finistère en Bretagne, un collectif s’organise pour sortir un bâtiment historique de la spéculation immobilière et le transformer en lieu ouvert à toutes et tous, pour contribuer à la vie culturelle, sociale et paysanne de cornouaille. Zoom sur la Maison des Gens de Mer.
À Concarneau, face aux chantiers navals et à quelques minutes du centre, un bâtiment emblématique attend une seconde vie. L’ancien Hôtel des Gens de Mer, a été pendant des décennies un lieu d’accueil des marins de passage ou en escale. À la fois hôtel, restaurant et lieu de vie, il remplissait une mission sociale autant qu’économique. Aujourd’hui, les portes sont closes et le lieu est inoccupé.
L’ambition est de faire racheter collectivement les murs pour y créer la Maison des Gens de Mer, Ti Tud Ar Mor en breton, un lieu social et convivial, ancré dans l’économie locale, mêlant café-bar associatif, cantine paysanne, magasin de producteurs, programmation culturelle et hébergements accessibles. Un projet qui entend redonner au bâtiment sa vocation première : accueillir, relier, faire vivre le port.
Un collectif ancré et pluriel
À l’origine du projet, se trouve une quinzaine de personnes vivant et travaillant à Concarneau et dans ses environs, profondément attaché·es à leur territoire. Agriculteur·rices, marins, artisan·es, artistes, fonctionnaires, travailleur·ses sociaux, commerçant·es, ingénieur·es, bricoleur·ses…
Le groupe reflète la diversité socioprofessionnelle du pays concarnois. Cette pluralité d’expériences nourrit une ambition commune : se réapproprier la ville et créer des espaces de vie sociale.
Crédit : Collectif Les Gens de Mer
Le collectif s’est constitué au croisement de deux dynamiques. D’un côté, l’association Les Petites Graines, connue localement pour les événements qu’elle a organisés ces derniers étés sur la petite ferme de Kercaudan et au presbytère de Nizon : marchés de producteurs et productrices, cantine et bar paysans, concerts, spectacles vivants… Des rendez-vous conviviaux et engagés qui ont rencontré un réel succès populaire. Forte de cette expérience, l’association s’est mise en quête d’un lieu pérenne afin de prolonger cette dynamique et proposer ses activités tout au long de l’année.
De l’autre, un collectif d’habitant·es investi·es dans le tissu associatif concarnois et alentour : le Planning Familial, Bretagne Transition, le Low-tech Lab, L’Appel du Large, La Compagnie, Konk Ar Lab, Bagou, Explore, Les Glénans, Very Bad Mother, ou encore des initiatives locales comme Kerbouzier et La Maison. Autant de structures sociales, culturelles, maritimes et écologiques qui participent déjà activement à la vitalité du territoire. Leur point commun : la volonté d’aller plus loin en contribuant à la vie sociale, culturelle et économique de la ville, à travers l’acquisition collective et la gestion partagée d’un lieu ouvert et participatif.
Autour de ce noyau, un réseau plus large de soutiens et partenaires s’est déjà constitué. La Maison des Gens de Mer se veut évolutive, ouverte aux propositions et co-construite avec celles et ceux qui s’en saisiront.

Racheter pour soustraire à la spéculation
L’ancien Hôtel des Gens de Mer était géré par l’AGISM (Association pour la Gestion des Institutions Sociales et Maritimes) et appartenait à l’ENIM (Établissement National des Invalides de la Marine), l’organisme public chargé de la protection sociale des marins.
Là, l’idée est de racheter cet ancien hôtel mais pas n’importe comment. Le collectif a créé une foncière associative à but non lucratif et d’intérêt général, destinée à devenir propriétaire du lieu. L’objectif est de sortir définitivement l’ancien hôtel du marché spéculatif pour en faire un commun, géré collectivement et dans la durée.
Le montage juridique dissocie la propriété foncière – portée par l’association propriétaire – de l’usage qui est assuré par une association des usager·ères. Les activités, elles, seront portées par des structures autonomes (associations, coopératives…) locataires des espaces. Ce modèle garantit une gouvernance participative et empêche toute revente à des fins lucratives.
Dans un contexte de pression immobilière croissante sur les zones littorales, la démarche s’inscrit dans une tentative concrète de réappropriation collective de la propriété.
Un lieu hybride au cœur du port
Le bâtiment, 1 119 m² intérieurs et 243 m² extérieurs, comprend deux corps, une grande salle de 140 m², plusieurs plateaux modulables, une terrasse et une cour intérieure sans vis-à-vis. De quoi accueillir un éventail large d’activités au fil du temps.
Au rez-de-chaussée, un café-bar associatif programmera concerts, jams, conférences et initiatives citoyennes. Une cantine paysanne proposera une cuisine locale, de saison et à prix accessibles, pensée pour les salarié·es du port comme pour les riverain·es.
Un magasin de producteur·rices mettra en avant les produits agricoles du territoire et le poisson fraîchement pêché. À cela s’ajouteront un espace polyvalent pour expositions et événements, des locaux professionnels abordables pour associations et artisan·es, ainsi que des hébergements de courte durée pour saisonniers et artistes en résidence.

900 000 euros pour faire renaître un commun
Le budget global du projet est aujourd’hui estimé à 900 000 euros dont 504 000 euros sont consacrés à l’acquisition du bâtiment, 328 000 euros aux travaux prioritaires — mise aux normes, réhabilitation et aménagement des espaces — et 68 000 euros pour couvrir les frais de fonctionnement jusqu’en 2027, le temps que l’activité économique du lieu atteigne son rythme de croisière.
À ce stade, le collectif a déjà réuni 150 000 euros d’apport initial. Pour sécuriser l’opération, limiter l’endettement bancaire de la future structure et garantir des tarifs accessibles au plus grand nombre, une large campagne de financement participatif est en cours.

Elle s’appuie notamment sur le fonds de dotation Graine de Moutarde, créé pour acquérir ou recevoir des terres, forêts et bâtiments afin d’en confier la gestion à des collectifs d’habitant·es. Son objectif : soustraire durablement ces biens au système spéculatif et préserver les communs ainsi constitués. Le fonds soutient également des actions d’entraide et participe à la création de coopératives.
Dans le cadre de cette campagne, les dons collectés via Graine de Moutarde seront intégralement affectés à l’achat de la Maison des Gens de Mer. Les sommes réunies seront reversées à la foncière associative destinée à devenir propriétaire du lieu. Les donateurs bénéficient d’un avantage fiscal attractif : une réduction d’impôt de 66 % pour les particuliers et de 60 % pour les entreprises.
À terme, l’activité économique développée par l’association usagère – restauration, événements culturels, locations d’espaces ou activités maritimes – permettra de rembourser progressivement l’apport consenti par le fonds, selon ses capacités financières et sans jamais la fragiliser. Les montants ainsi restitués pourront ensuite être mobilisés par Graine de Moutarde pour soutenir de nouveaux lieux collectifs autogérés ailleurs sur le territoire.
En complément des dons, des apports remboursables sont proposés à celles et ceux qui souhaitent soutenir le projet tout en récupérant leur mise selon des modalités définies. Une manière d’élargir encore la base des soutiens, tout en consolidant un modèle économique pensé sur le long terme.
Crédit : Collectif Les Gens de Mer
Le collectif invite désormais les habitant·es, les travailleur·ses du port, les curieux·ses et les soutiens de passage à prendre part à l’aventure. Les personnes souhaitant suivre le projet ou participer au financement peuvent :
- Consulter le site internet lesgensdemer.cc et suivre le projet sur Instagram et Facebook
- Faire un don sur Hello Asso
- Faire une promesse d’apport
Chaque contribution, qu’elle soit financière, logistique ou bénévole, participe à ancrer un peu plus le lieu dans une dynamique collective.
Suivre l’aventure et s’impliquer
Au-delà de la réhabilitation d’un bâtiment emblématique du port, la Maison des Gens de Mer pose une question plus large : à qui appartiennent les lieux qui structurent nos villes ?
Ainsi, à l’heure où de nombreuses communes littorales voient leurs centres se transformer sous la pression immobilière et la spéculation, cette initiative concarnoise propose une piste concrète : permettre aux habitant·es de reprendre collectivement la main sur les espaces qui façonnent leur quotidien.
Crédit : Collectif Les Gens de Mer
Racheter pour soustraire au marché, dissocier propriété et usage, inscrire un bâtiment dans une logique de commun et de gestion partagée : le projet esquisse une autre manière d’habiter et de faire vivre la ville. Une démarche politique qui consiste à s’organiser collectivement pour décider, ensemble, de ce que l’on veut préserver, transformer et transmettre.
– Victoria Berni-André
Photo de couverture : Collectif Les Gens de Mer
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Adama, Epstein, et Gazaouis : les 10 infos de la semaine
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer.
1. Mort d’Adama Traoré : la Cour de cassation confirme le non-lieu
La Cour de cassation a rejeté le pourvoi de la famille d’Adama Traoré, confirmant le non-lieu en faveur des gendarmes après son décès en 2016 à la caserne de Persan (Val-d’Oise). La famille annonce saisir la Cour européenne des droits de l’Homme (l’Humanité).
2. Un diplomate français cité dans les dossiers Epstein, suspendu et visé par une enquête
Fabrice Aidan, diplomate français travaillant pour Engie, apparait à de très nombreuses reprises dans les dossiers Epstein. Depuis Paris, il a saisi la justice ; l’intéressé a été suspendu et fait l’objet d’une enquête administrative et d’une procédure disciplinaire. (France 24)
3. Les Gazaouis tentent de revenir malgré un territoire détruit à 80 %
Dans la bande de Gaza, des centaines de milliers de Palestiniens ont tenté de regagner leurs foyers après les cessez-le-feu de 2023 et 2025, malgré un territoire détruit à 80 % et en partie occupé par Israël (Le Monde diplomatique).
4. Nucléaire : le coût des six nouveaux réacteurs EPR2 pourrait atteindre 250 milliards d’euros
EDF avance un devis prévisionnel de 72,8 milliards d’euros pour six réacteurs nucléaires EPR2, nouvelle génération de réacteurs d’environ 1 650 MW, prévus à Penly, Gravelines et au Bugey, mais l’enquête estime que la facture finale pourrait approcher 250 milliards. Quatre ans après l’annonce du programme, le flou persiste sur son coût réel (Alternatives économiques).
5. Ages & Vie : salariés au casier chargé, vols et travail dissimulé dénoncés
À Besançon, dans plusieurs colocations pour personnes âgées, l’enquête décrit des salariés embauchés avec des condamnations, des cas de vols et des pratiques assimilées à du « travail dissimulé », confirmées par l’Inspection du travail. Plusieurs employées dénonçant ces conditions ont été licenciées, certaines obtenant gain de cause en justice (StreetPress).
6. La Russie maintient ses livraisons de pétrole à Cuba malgré les sanctions américaines
À La Havane, l’ambassadeur russe Viktor Koronelli a confirmé que Moscou continuerait à fournir du pétrole brut à Cuba, malgré le renforcement des sanctions américaines. La Russie a également réaffirmé son soutien politique à l’île face à la stratégie de « pression maximale » de Washington (Les 2 Rives).
7. Sept militants écologistes condamnés à 200 000 euros pour le blocage d’un train
À Lorient (Morbihan), sept militants du collectif Bretagne contre les fermes-usines ont été condamnés à verser plus de 200 000 euros de dommages et intérêts pour avoir bloqué et déversé 142 tonnes de blé d’un train de marchandises en 2022. Cinq prévenus ont été relaxés et aucune peine de prison n’a été retenue (Radio France).
8. Des médecins se mobilisent contre les pollutions et les pesticides
À Paris, dans l’Eure et à Vitrolles, des médecins dénoncent les effets sanitaires du cadmium, des PFAS et des pesticides et s’engagent publiquement contre des projets comme la loi Duplomb. Ils alertent sur l’augmentation de certaines pathologies et appellent à agir sur les causes environnementales des maladies (Reporterre).
9. La Confédération paysanne dépose une cinquantaine de plaintes pour atteinte aux libertés syndicales
À Paris, après la garde à vue de 52 de ses membres le 14 janvier lors d’une action dans une annexe du ministère de l’Agriculture, la Confédération paysanne annonce déposer plus de cinquante plaintes contre X pour dénoncer une « procédure bâillon » et une répression jugée abusive. Le syndicat affirme vouloir défendre la liberté d’expression et d’action syndicale (Vert).
10. À Paris, plusieurs centaines de manifestants contre la loi Duplomb
Sur l’esplanade des Invalides à Paris, plusieurs centaines de personnes ont manifesté le 11 février contre la loi Duplomb et la tentative de réintroduire certains pesticides interdits. Une pétition ayant dépassé les deux millions de signatures a conduit à l’organisation d’un débat parlementaire, sans vote (France 24).
Signez la deuxième pétition de la loi Duplomb.
– Mauricette Baelen
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Loutres, Mexique et martinets : les 10 bonnes nouvelles de la semaine
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer.
1. Les loutres de mer, un atout pour restaurer les forêts d’algues
En Californire, les loutres de mer, autrefois presque exterminées pour leur fourrure sur la côte californienne, jouent un rôle clé dans la régénération des forêts de varech (kelp), écosystèmes marins importants comme puits de carbone. Leur présence permet de contrôler les populations de oursins qui détruisent ces forêts, et des programmes de protection cherchent à renforcer leur population (ORF Science).
2. Mexique : nouvel accord pour lutter contre le trafic d’animaux sauvages
Au Mexique, l’ONG Humane World for Animals a signé en janvier 2026 un accord avec l’agence fédérale PROFEPA pour soutenir la stratégie nationale de lutte contre le trafic d’espèces sauvages. Le partenariat prévoit sensibilisation du public, formation des autorités et coopération internationale pour renforcer l’application des lois (Humane World for Animals).
3. L’Écosse rend obligatoires les « swift bricks » dans les nouveaux bâtiments
À Édimbourg, le Parlement écossais a voté l’installation obligatoire de briques à cavité (« swift bricks ») dans toutes les nouvelles habitations afin de favoriser la nidification des martinets, dont la population a chuté de 60 % depuis 1995. La mesure, soutenue par le gouvernement écossais, contraste avec l’Angleterre où leur usage n’est pas juridiquement contraignant (The Guardian).
4. Au Japon, un ostréiculteur sauve ses huîtres en replantant la forêt
Dans la baie de Kesennuma (préfecture de Miyagi), Shigeatsu Hatakeyama a lancé dans les années 1980 un vaste programme de reforestation pour restaurer l’apport en nutriments essentiels aux huîtres, après des marées rouges liées à la déforestation et aux pollutions. Son initiative « Mori wa Umi no Koibito » a permis de régénérer l’écosystème et de relancer la production ostréicole (La Relève et la Peste).
5. Eau de Paris : –77 % de pesticides autour des captages
Eau de Paris a aidé 123 agriculteurs à réduire de 77 % les pesticides autour des captages, évitant 55 tonnes de substances depuis 2020. Financé à 80 % par l’Agence de l’eau, le programme prouve qu’une protection stricte de l’eau potable est possible sans pénaliser les exploitants. (La Relève et la Peste)
6. Dans les Bouches-du-Rhône, des chantiers nature pour favoriser la réinsertion
À Saint-Chamas et dans d’autres sites naturels des Bouches-du-Rhône, des personnes condamnées à des travaux d’intérêt général participent à des chantiers écologiques encadrés par le Conservatoire d’espaces naturels Paca. Cette alternative à la prison pour des infractions mineures vise à favoriser la réinsertion sociale tout en contribuant à la protection de la biodiversité (Reporterre).
7. Au Super Bowl, Bad Bunny célèbre l’Amérique latine et provoque la colère de Trump
Lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl à Santa Clara, le chanteur portoricain Bad Bunny a célébré la culture latino-américaine en chantant presque exclusivement en espagnol, une première dans l’histoire de la NFL, avec une apparition surprise de Lady Gaga. Sans discours politique frontal, l’artiste a néanmoins irrité Donald Trump, qui a dénoncé sur Truth Social un « affront à la grandeur de l’Amérique » ( Ouest-France ).
8.Le sang d’un ver marin, un espoir pour soigner les grands brûlés
Un traitement expérimental à base d’hémoglobine de ver marin, capable de transporter jusqu’à 40 fois plus d’oxygène que celle de l’humain, montre des résultats prometteurs pour régénérer la peau des grands brûlés. Déjà utilisé notamment pour des victimes de l’incendie de Crans-Montana, ce gel pourrait révolutionner la cicatrisation, sous réserve d’essais cliniques supplémentaires ( France Info ).
9. États-Unis : la population de loups gris mexicains en hausse de 24 %
La population sauvage de loups gris mexicains a augmenté de 24 % en 2019, passant de 131 à 163 individus en Arizona et au Nouveau-Mexique, selon un recensement du U.S. Fish and Wildlife Service. Malgré cette progression encourageante, les défenseurs de la biodiversité alertent sur les risques de consanguinité et demandent la reprise des réintroductions de meutes familiales pour renforcer la diversité génétique ( World Animal News ).
10. À Paris, le pain de la veille devient une solution antigaspillage
À Paris, des boulangeries vendent désormais le pain de la veille à prix réduit dans le cadre de l’opération « Demain est déjà antigaspillage », une initiative qui lutte contre le gaspillage alimentaire tout en rendant le pain plus accessible. (We demain)
– Mauricette Baelen
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Dakar, Abidjan, Lagos : les pionnières africaines du transport durable
Mr Mondialisation
Le développement rapide des villes africaines pose des défis majeurs, notamment pour une mobilité sûre, propre et accessible. Dans plusieurs mégapoles, des politiques centrées sur les populations portent leurs fruits.
L’expansion urbaine continent africain s’accélère et atteint un rythme sans précédent. La population du continent va doubler d’ici à 2050 pour atteindre 2,2 milliards d’habitants, et doublera encore d’ici à 2100, représentant alors 40 % de la population mondiale (18 % aujourd’hui).
Une dynamique démographique qui va impacter fortement le développement des villes, les zones urbaines absorbant plus de 80 % de la croissance de la population. Selon les données d’Africapolis, le nombre de citadins sur le continent devrait presque doubler d’ici à 2050, de 704 millions à 1,4 milliard – soit deux Africains sur trois.
Ville du Cap (City Bowl) vue du ciel depuis Table Mountain, Afrique du Sud (2024). Crédits : Wikimedia Commons
En 2050, le continent devrait compter 17 mégalopoles de plus de 10 millions d’habitants et 159 villes de plus de 1 million d’habitants (un peu plus de 60 aujourd’hui). Le tissu urbain va aussi se densifier : le nombre d’agglomérations de plus de 10.000 citoyens devrait passer de 9.000 en 2020 à plus de 11.000 en 2050.
Selon le rapport « Dynamiques de l’urbanisation africaine 2025 », publié par l’OCDE et la Banque africaine de développement, le nombre de personnes vivant dans des agglomérations de plus de 1 million d’habitants passera de 325 millions en 2020 à 826 millions en 2050. Déjà, selon Africapolis, l’Afrique urbaine est passée de 27 millions à 587 millions d’habitants entre 1950 et 2020, et le nombre de villes a doublé en 30 ans, de 3.300 à 7.600.
L’enjeu majeur de la mobilité durable
Cette urbanisation est porteuse de défis majeurs en matière d’accessibilité et de mobilité. « La concentration urbaine créée une grande pression sur les services locaux et les infrastructures, qui ne peuvent pas absorber le surplus de population », indique le bureau africain du programme de l’ONU pour l’habitat.
Les responsables de l’action publique font face à une croissance urbaine rapide et souvent informelle, une planification insuffisante, des capacités techniques et financières limitées, un déficit d’infrastructures, des services de transport inadaptés, une circulation routière dense, et des phénomènes de congestion, de pollution et d’accidentologie croissants. Or, la planification et la gestion de la mobilité urbaine sont l’une des clés pour orienter durablement cette urbanisation galopante.
L’augmentation des parcs et des usages automobiles et la croissance non maîtrisée des deux-roues motorisés inquiètent les autorités, du fait de leurs externalités négatives : congestion, pollution et accidentologie routière en forte hausse. Or le développement de la plupart des villes africaines privilégie encore un paradigme centré sur la voiture.
Les plans directeurs urbains localisent les zones d’habitation loin des lieux de travail et de loisirs, ce qui a conduit à des villes tentaculaires, qui perpétuent les inégalités spatiales et entravent le développement de systèmes de transport public durables et efficaces.
Face à cette urbanisation grandissante et à cette motorisation peu encadrée, une planification efficace et intégrée de l’aménagement urbain et des transports s’impose. Le déploiement de systèmes de transport sûrs, propres et financièrement accessibles dans les zones urbaines d’Afrique est une priorité pour le développement socio-économique à long terme et la résilience climatique. Tout en limitant l’étalement urbain et en augmentant la densité des villes, il s’agit de récupérer des espaces routiers pour les transports publics, les piétons et les cyclistes.
La mobilité électrique, en particulier l’adoption de bus électriques, offre une voie prometteuse. Si les coûts initiaux sont plus élevés, les économies d’entretien et de carburant en font un investissement plus durable. Des pays africains comme le Nigéria, l’Afrique du Sud, le Kenya et le Ghana se fixent déjà des objectifs ambitieux pour décarboner leurs systèmes de transport, en alignant leurs objectifs sur les cadres mondiaux d’action climatique comme l’Accord de Paris.
Bus Rapid Transit (BRT) – Crédits : Wikimedia Commons
Les métropoles africaines à l’initiative
Dans ce contexte, les bus électriques, le métro ou le train apparaissent comme des solutions à privilégier. Certaines villes ont déjà enclenché le mouvement. Dar-es-Salaam (Tanzanie) et Johannesburg (Afrique du Sud) ont développé un réseau de bus avec des voies réservées. Casablanca (Maroc) a lancé un tramway. Abidjan (Côte d’Ivoire) et Lagos (Nigéria) construisent un métro…
Les grandes métropoles africaines misent de plus en plus sur le bus électrique. En Afrique, le marché du bus électrique, estimé à 900 millions de dollars en 2021, devrait doubler d’ici 2028. Lagos (Nigéria) a ainsi récemment signé un contrat avec le constructeur chinois Yutong pour la fourniture de 12.000 bus d’ici 2030.
Grâce à des initiatives locales du secteur privé, Nairobi, la capitale du Kenya, fait partie des villes à l’avant-garde de ce mouvement. La start-up Basigo a acheté une centaine de bus au champion chinois du véhicule électrique BYD, qu’elle a ensuite revendus ou proposés en leasing aux compagnies de transport desservant la capitale. L’objectif est de déployer 1.000 bus électriques dans les rues de Nairobi.
Fabriqués en Chine, ces bus sont assemblés au Kenya. Une autre start-up, Roam, fruit d’un partenariat entre des Suédois et des Kényans, a lancé le développement de motos électriques, avec une usine qui construit sur place des modèles rivalisant en prix avec les motos classiques importées de Chine ou d’Inde. L’objectif est d’en produire 50.000 par an.
Au Bénin, c’est Spiro, ex-Mauto, qui a ouvert la voie à Cotonou en proposant motos électriques et batteries. Spiro a également passé un contrat important avec l’Ouganda, qui prévoit la fourniture de 140.000 deux-roues électriques. L’usine créée à cet effet devrait assembler à terme 25.000 motos par an, afin de faciliter la conversion à grande échelle du parc actuel de motos-taxis.
Le BRT de Dakar, une première en Afrique subsaharienne
Au Sénégal, le président Macky Sall a inauguré en grande pompe, le 14 janvier 2024, un réseau de bus 100 % électriques qui circulent sur une voie réservée entre Dakar et l’une des banlieues de la capitale. Une première en Afrique subsaharienne et l’un des projets les plus innovants en termes de mobilité durable développé sur le continent.
Ce système de bus à haut niveau de service ou BRT (Bus Rapid Transit) relie, sur 18,3 km de voie dédiée, la préfecture de Guédiawaye (dans la banlieue nord) à la gare routière de Petersen à Dakar Plateau (dans le centre-ville), grâce à une flotte de 121 bus électriques et climatisés, dotés de 55 places assises (155 en tout)… Cette nouvelle forme de mobilité urbaine a déjà transformé le quotidien des Dakarois. Un an après sa mise en circulation, le BRT s’impose comme une réussite dans la capitale sénégalaise.
Avec deux lignes et 21 stations opérationnelles (sur 23), ce projet ambitieux a déjà transporté plus de 18 millions de passagers, avec une fréquentation moyenne de 60.000 voyageurs par jour en semaine. Il joue également un rôle social fort, avec pas moins de 45 % des salariés du BRT issus des communes traversées,ce qui renforce l’ancrage local du projet.
« Le bilan peut toutefois être amélioré avec notamment des voies dédiées aujourd’hui trop peu respectées par les automobilistes. »
Les objectifs initiaux sont d’ores et déjà atteints avec un temps de trajet beaucoup moins long, un désengorgement du centre-ville de Dakar, une réduction de la pollution, et une diminution des émissions de CO2. Le bilan peut toutefois être amélioré avec notamment des voies dédiées aujourd’hui trop peu respectées par les automobilistes.
Cette ligne BRT est exploitée, dans le cadre d’un contrat de concession de 15 ans, par Dakar Mobilité, une société privée de droit sénégalais, détenue à 70 % par le fonds d’investissement à long terme français Meridiam et à 30 % par Fonsis, le fonds souverain d’investissements stratégiques du Sénégal. Le tout sous la supervision du Cetud (Conseil exécutif des transports urbains de Dakar), et avec l’appui technique du groupe Keolis, filiale de la SNCF. La concession comprend également l’acquisition et la maintenance du matériel roulant et des systèmes associés.
Nombre d’usagers des Bus Rapid Transit (BRT) en 2021 selon le continent et le nombre respectif de pays où ce service est disponible. Crédits : Wikimedia Commons
L’investissement, hors infrastructure, se chiffre à plus de 135 M€. Pour contribuer à financer les bus électriques, un prêt de 85,4 M€ a été apporté à parts égales par Proparco, filiale de l’Agence Française de Développement (AFD), et le fonds parapublic basé à Londres Emerging Africa Infrastructure Fund (EAIF).
Proparco et EAIF mettront, de plus, à disposition de Dakar Mobilité un prêt de 6,4 M€ pour financer le remplacement des batteries des bus à la fin de leur durée de vie, dans huit ans. A ceci, s’ajoute notamment une subvention de l’Union européenne de 7 M€.
Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un plan global de restructuration du réseau de transport public de la capitale sénégalaise. Plus de 1.000 bus de rabattement (à gaz) permettront également aux usagers de rejoindre le BRT, mais aussi le train express régional (TER), mis en service en 2021 entre Dakar et Diamniadio à une trentaine de kilomètres du centre-ville.
« Les incidences positives pour les populations incluent également la création de 1.000 emplois directs et locaux, en privilégiant l’accès à l’emploi des femmes. »
Le BRT participe donc à la construction d’un système complet de mobilité, efficace, inclusive, fiable et bas carbone pour le Grand Dakar, dont les incidences positives pour les populations incluent également la création de 1.000 emplois directs et locaux, en privilégiant l’accès à l’emploi des femmes. En décembre 2024, Dakar Mobilité comptait 743 employés, dont 303 femmes (41 %).
BRT : Abidjan emboîte le pas à Dakar
Cette initiative exemplaire fait déjà des émules : Abidjan, la capitale ivoirienne voisine, s’apprête en effet à lancer son propre réseau de BRT en 2027, sur la ligne Yopougon-Bingerville. Les travaux de construction, qui devraient durer trois ans, ont été officiellement lancés par le Premier ministre Robert Beugré Mambé, le 10 juillet 2024.
D’une valeur de 369 M€, ce réseau s’inscrit dans le Projet de mobilité urbaine d’Abidjan (PMUA), appuyé par des financements de la Banque Mondiale et de l’Agence française de développement (AFD). Il a pour objectif d’assurer la fluidité du transport urbain dans le grand Abidjan, en permettant chaque jour à 300.000 personnes de se déplacer entre les communes de Bingerville et de Yopougon. Avec, à la clé, la réduction de 50 % des temps de trajet, l’amélioration de la qualité de l’air, la dynamisation de l’économie, l’accessibilité et l’inclusion sociale.
Ce nouveau système de transport collectif reliera le grand bassin de population des zones denses d’Abobo, de Yopougon et de Cocody aux principaux pôles d’entonnoir du Plateau, d’Adjamé et de la zone portuaire et industrielle au sud. Avec 100 bus électriques, d’une capacité de 150 passagers, le BRT circulera sur des voies réservées sur une ligne de 20 km, dotée de 21 stations.
Il sera équipé d’un système de billettique connecté aux autres modes de transport (métro, SOTRA, bateaux bus), disposera de distributeurs automatiques de titres en station, ainsi que de systèmes de gestion intelligente des intersections et d’information des usagers sur le trafic en temps réel.
Avec le métro, il constituera l’épine dorsale du futur système de mobilité de l’agglomération. Les projets — bien pensés — et mis en application offrent des solutions pertinentes pour des populations toujours plus nombreuses qui ne veulent pas que l’urbanisation soit synonyme de conditions de vie détériorées.
– Anaïs BERNARD
Source photo de couverture : ©Wikimedia Commons
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