Directeur de la stratégie numérique de la ville d’Échirolles
Un blog furtif
Publié le 08.03.2026 à 13:21
Argh, le Ministère de l’Éducation Nationale a encore choisi Microsoft !
Publié le 22.02.2026 à 23:30
Sources ouvertes et décentralisation : deux axes stratégiques pour l’Europe
Publié le 29.12.2025 à 14:35
Publié le 05.09.2025 à 10:38
Service public et logiciels libres : le verre à moitié plein
Publié le 21.04.2025 à 13:24
Indépendance des organisations politiques et syndicales en France
Publié le 30.03.2025 à 23:16
L’université d’Utrecht aux Pays-Bas, appelle à une transition vers l’autonomie numérique
Publié le 08.03.2026 à 13:21
Argh, le Ministère de l’Éducation Nationale a encore choisi Microsoft !
C’est vrai, et plusieurs articles s’en sont fait l’écho dont un, récent, de Médiapart.
Dans un contexte géopolitique où l’autonomie stratégique (ou la souveraineté numérique) est maintenant un sujet, c’est évidemment regrettable. D’autant qu’en parallèle, on entend parler d’initiatives comme NIRD qui adressent avec efficacité les enjeux associés. Mais il faut choisir ses combats, et savoir prioriser ses choix.
Quels sont les enjeux principaux liés aux choix d’un ministère aussi important que celui de l’Éducation Nationale ?
- ne pas se rendre dépendant d’acteurs privés et étrangers ;
- assurer la confidentialité des échanges ;
- protéger les données personnelles ;
- dépenser au mieux l’argent du contribuable ;
- ne pas inscrire dans l’esprit des élèves que PC = Microsoft et smartphone = Google.
La première chose à savoir c’est que, si le ministère s’équipe pour ses besoins propres, il n’équipe pas les établissement scolaires. Écoles primaires et maternelles sont équipées par les communes, les collèges sont équipés par les conseils départementaux et les lycées sont équipés par les conseils régionaux. Et cela concerne aussi bien les élèves que les enseignants.
À cet égard, il n’est peut-être pas inintéressant de se pencher sur les chiffres. De quoi parle-t-on quand on parle de « Ministère de l’Éducation Nationale » ? Combien de personnels concernés ?
Si on exclut les personnels enseignants, environ 350 000 personnes travaillent pour le ministère. Ce sont celles qui sont principalement concernés par l’utilisation des outils Microsoft.
Les enseignants sont autour de 850 000 (710 000 dans le public, et 140 000 dans le privé), et les élèves sont 12,6 millions.
En ne prenant pas en compte les établissements privés sous contrat, le nombre total de personnes qui sont concernées par l’équipement en informatique de l’éducation nationale est donc d’environ 13,7 millions (12,6 millions d’élèves + 710 000 enseignants + 350 000 autres personnels)
Parmi celles-ci, 13,3 millions de personnes sont utilisatrices de matériels et de solutions logicielles proposés par les collectivités, soit 97% de la population concernée par l’éducation nationale (élèves et enseignants). Le choix du ministère pour ses besoins propres ne concerne donc que 3% des personnes équipées.
Cela reste regrettable, d’autant que les échanges entre administration et structures d’enseignements sont nombreux. Cela pourrait compliquer le travail avec les établissements qui font le choix de s’équiper de solutions libres et gratuites (NIRD) ou qui sont équipés par des collectivités qui font aussi un choix de ce type. Mais, d’expérience, cesproblèmes de compatibilité sont finalement plutôt rares, et n’empêchent pas les établissements de fonctionner.
Et puis le signal donné par le ministère peut sembler contradictoire, certains se plaignant d’un « faites ce que je dis, pas ce que je fais », qu’il est bien difficile de ne pas entendre. Les choix réalisés par les décideurs ne sont pas sans influence sur les discours tenus dans certains établissements.
Mais on peut aussi imaginer que, si la grand majorité des établissements faisait le choix d’un numérique éthique et durable, cela influencerait sur les choix faits au niveau « central ». Nous sommes dans un système : d’un côté l’autorité, de l’autre le nombre.
En conclusion :
- Quand on soutient une démarche telle que NIRD, on adresse 70% des personnels de l’éducation nationale et 97% de l’ensemble des personnes concernées par leur équipement informatique. On éduque également nos enfants à l’utilisation d’outils qui n’oblitèrent pas leurs libertés.
- Quand on proteste contre un nouveau contrat signé (ou prolongé) avec Microsoft, on adresse les 3% restants (et 30% des personnels).
Au regard des enjeux à adresser, il me semblait important de rappeler ces chiffres.
Soutenons les initiatives des collectivités et établissements qui se posent les bonnes questions, et n’exagérons pas l’impact de décisions qui, finalement, ne concernent que quelques centaines de milliers d’agents et assez peu nos enfants, et donc assez peu l’avenir.
Merci à Stéphane Paillet et Thierry Joffredo qui, par nos échanges sur Mastodon, ont alimenté cette réflexion.
Image d’illustration : Photo de Vadim Bogulov sur Unsplash
Publié le 22.02.2026 à 23:30
Sources ouvertes et décentralisation : deux axes stratégiques pour l’Europe
Les sources ouvertes et la décentralisation constituent deux axes stratégiques complémentaires pour l’Europe afin de renforcer son autonomie technologique tout en favorisant une souveraineté numérique ouverte et collaborative. Les logiciels libres, le principe de fédération tel qu’illustré par ActivityPub et le Fediverse, ainsi que les approches décentralisées permettent d’atteindre cette autonomie sans céder au souverainisme isolationniste, en misant sur la transparence, l’interopérabilité et la coopération transfrontalière.
Une autonomie pragmatique par l’open source et la décentralisation
Les logiciels libres représentent une opportunité stratégique pour l’Europe en lui permettant d’échapper à la dépendance envers des fournisseurs étrangers pour ses infrastructures critiques. Leur code accessible autorise les États et organisations à développer, modifier et maintenir des versions souveraines, limitant les vulnérabilités liées à des décisions unilatérales ou à des interruptions de service. La transparence du code facilite les audits indépendants, garantissant une conformité aux normes européennes comme le RGPD et une détection proactive des failles de sécurité, tout en favorisant une cybersécurité mutualisée au niveau continental.
Cette approche collaborative stimule l’innovation décentralisée, permettant aux développeurs européens de réutiliser et d’améliorer des briques logicielles existantes sans barrières propriétaires. En hébergeant localement ces solutions, l’Europe assure le contrôle de ses données sensibles sous juridiction européenne, évitant les transferts vers des clouds extra-continentaux, en alignement avec les politiques nationales promouvant l’open source dans les administrations publiques.
Une autonomie sans autarcie grâce à l’ouverture collaborative
Les logiciels libres incarnent une autonomie pragmatique où l’accès libre au code confère un contrôle technique sans sombrer dans l’autarcie. Contrairement au souverainisme protectionniste, qui érige des barrières, l’open source repose sur des licences permissives autorisant la modification et la redistribution mondiale, évitant la dépendance à des fournisseurs propriétaires tout en maintenant une porosité constructive avec l’écosystème global. La transparence permet des adaptations locales et une résilience technique – par exemple, via la réutilisabilité de briques logicielles – tout en prévenant les risques de « kill switch » (cf. ce qui s’est produit à la Cour Pénale Internationale) imposés par des géants extra-européens, sans exclure les contributions externes.
L’open source excelle dans la coopération par sa nature collaborative : communautés de développeurs, administrations et entreprises partagent innovations via des dépôts publics comme GitLab. En Europe, cela se traduit par des initiatives mutualisées comme l’European Open-Source Digital Ecosystem, où les États membres co-investissent dans des infrastructures communes, stimulant l’innovation décentralisée sans cloisonnement national. Au niveau mondial, il intègre des contributions diverses dans une gouvernance communautaire décentralisée, permettant à l’Europe d’influencer les standards via le W3C ou la Linux Foundation, renforçant sa position par la force du réseau plutôt que par exclusion.
La fédération comme modèle décentralisé d’interopérabilité
Le principe de fédération, illustré par le protocole ActivityPub et le Fediverse, complète l’open source en décentralisant le contrôle des données et des services, favorisant l’interopérabilité et atténuant la dépendance à un fournisseur unique. Cette architecture distribuée répartit les services sur de multiples instances indépendantes, limitant les risques de défaillance ou de décision unilatérale d’un acteur centralisé et garantissant une continuité de service. Les acteurs locaux reprennent ainsi le contrôle des données et des règles de modération, tandis que les utilisateurs sélectionnent des instances conformes aux réglementations locales comme le RGPD.
ActivityPub standardise les échanges entre serveurs, autorisant la publication sur une plateforme tout en assurant sa visibilité sur d’autres, sans confinement propriétaire. Chaque instance applique ses propres règles de modération tout en restant connectée au réseau global, conférant aux communautés une responsabilité locale dans un cadre participatif élargi. La fédération confère une résilience accrue, les instances restantes relayant contenus et interactions en cas de disparition d’une entité, réduisant la dépendance à une structure unique.
L’efficacité d’un tel positionnement stratégique doit prendre appui sur un financement public durable, une coordination transfrontalière des projets ambitieux et une priorisation dans les marchés publics et privés sous peine, pour l’open source et la fédération, de demeurer marginaux face aux géants propriétaires. Cette résolution passe par une gouvernance européenne renforcée, intégrant l’open source dans des programmes comme les feuilles de route thématiques sur le cloud ouvert, pour structurer un écosystème résilient contre la domination américaine et chinoise.
L’infrastructure, socle indispensable d’une autonomie effective
Les infrastructures réseau souveraines émergent comme un pilier indispensable pour concrétiser l’autonomie technologique européenne. Des réseaux physiques et virtuels contrôlés par des opérateurs européens, tels que des câbles sous-marins transcontinentaux ou des backbones IP résilients, devraient garantir une connectivité indépendante des géants américains comme Google ou Amazon. Cette maîtrise des flux de données éviterait les points de strangulation géopolitiques et permettraient une latence optimisée pour les services critiques. Sans ces fondations matérielles, les logiciels libres et les architectures fédérées restent tributaires d’infrastructures étrangères, compromettant la résilience globale.
L’hébergement souverain constitue l’autre condition sine qua non, en assurant que les données européennes soient stockées et traitées sous juridiction continentale. Des data centers labellisés « cloud de confiance » (SecNumCloud, en France) offrent une alternative aux hyperscalers extra-européens, respectant scrupuleusement le RGPD et les exigences de souveraineté sectorielle (santé, défense). Cette localisation physique renforce la protection contre les réquisitions légales étrangères et facilite les audits de conformité, tout en stimulant l’économie locale via des acteurs comme OVHcloud ou Scaleway. L’interconnexion de ces hébergements avec des réseaux fédérés amplifierait l’effet multiplicateur et permettrait de tendre vers un objectif devenu nécessaire : rendre l’Europe autonome sans isolationnisme.
Image d’illustration : photo de Brian Wangenheim sur Unsplash
Publié le 29.12.2025 à 14:35
Le passage au libre permet de disposer d’une informatique efficace, stable, rapide, sûre et économique. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : à Échirolles, nous l’avons fait en un mandat (6 ans, donc).
Quelques réalisations :
Côté réseau : nos propres adresses IP, nos routeurs BGP, un cœur de réseau refait à neuf.
Côté infrastructure : du Single Sign-On (LemonLDAP-ng), un passage de VMWare à Proxmox pour la virtualisation des serveurs (et une infrastructure doublée), une VOIP et des interphones libérés.
Côté environnement : une réduction drastique de la consommation électrique et des achats de matériel.
Côté sécurité : un PFSense, des Vlans revus, des DMZ différenciées par usage, des données protégées, hébergées sur nos serveurs.
Côté bureautique : des outils libres, robustes et auto-hébergés. Un passage à Linux qui nous a protégé du scandale écologique Windows 11.
Côté formation : 39 sessions de formation aux outils numériques.
Côté partenaires : la création d’un événement (AlpOSS) et de deux réseaux (Alpes Numérique Libre et France Numérique Libre).
Côté inclusion : des médiateurs numériques qui interviennent partout sur le territoire (maisons des habitants, maison des associations, etc.)
Côté communication : un serveur Peertube, la diffusion en direct du conseil municipal avec 100% de logiciels libres, des écrans d’affichages municipaux libres, des kiosques en libre accès, l’équipement en visioconférence de salles de réunions.
Côté équipe : un niveau technique impressionnant, une équipe féminisée et inclusive.
…et j’en oublie forcément.
→ Le résultat, 5 après le lancement du schéma directeur « Échirolles Numérique Libre » ?
Moyennant une seule authentification, depuis la maison et sans VPN j’accède, via notre Intranet (un WordPress créé en interne et synchronisé avec notre serveur de fichiers), aux outils qui me permettent de travailler en transversalité… et ça prend 5 secondes.
Des coûts maîtrisés (2,5 millions d’économies en coûts de fonctionnement !).
Un seul incident de sécurité, réglé en une heure.
Plus aucune panne.
Ce mandat s’achève, et quand je regarde en arrière, je mesure l’extraordinaire travail réalisé par la Direction de la Stratégie et de la Culture Numérique de la ville d’Échirolles. Il reste du boulot, évidemment, mais bravo à toutes et tous : ce que vous avez accompli est impressionnant.
Et puis un grand merci à notre élu, Aurélien Farge, qui a initié cette révolution numérique et qui aura vaillamment porté ces projets tout au long du mandat. Un travail immense, là aussi !
Joyeuses fêtes !
Quelques ressources :
- le schéma directeur « Échirolles Numérique Libre (2021-2026) »
- présentation en conseil municipal du bilan 2025 de la stratégie numérique
- le bilan 2021-2025 en version PDF
Image d’illustration : Photo de Annie Spratt sur Unsplash