La Voie de l'épée
Michel Goya est un auteur spécialisé dans l'histoire militaire et l'analyse des conflitsPublié le 23.01.2026 à 14:43
La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.
Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi un ordre de grandeur de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.
Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus.
L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépens), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit indirect, surtout à partir de 1942), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.
En interne au ministère de la Défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, dans une situation où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.
Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui.
Le plus important est que nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, correspondant sensiblement au Modèle d'armée 2015 décrit dans la LPM 1997-2002 avec 60 000 hommes et 100 avions de combat déployables, second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affrontés au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes), nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capables si nous l'avions voulu de lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 3 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée, la 3e au lieu de la 8e en termes de budget de Défense, pour un effort finalement modeste voire même profitable économiquement.
Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires, on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.
Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule.
Publié le 19.01.2026 à 16:33
Un art trumpien de la guerre
Les
différents côtés de la Force
Il
existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité
politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que
l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser «
confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du
seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et
qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la
violence à grande échelle.
La
force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est
évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des
démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de
dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière
clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.
Les
moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des
coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces
vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes
aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans
occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et
on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces
terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la
première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.
Voyons
maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.
Trump 1, poids mort et dilemme
Lorsqu’il
arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle
ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre
toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore
actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très
présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il
dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une
grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la
suite des bourbiers afghan et irakien.
La
méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la
combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont
puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui
consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du
renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont
s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.
Donald
Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston
Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité
espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids
mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un
coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de
2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner
les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de
manière clandestine.
La
guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les
organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un «
dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés
irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes,
l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une
moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une
moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus
clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo
Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors
des attaques des Shebaab en Somalie.
Des
combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture
de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et
en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump,
même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien
au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec
l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI
ramené à la clandestinité.
À
ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes
particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février
2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de
l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon
russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la
mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent
pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec
les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque
chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.
Avec
la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement
détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit –
notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques
syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines
de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne
et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les
conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de
rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de
manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe
Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.
La
poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire
pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État
islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid
héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de
Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en
2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.
Les confrontations stériles
Donald
Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée,
coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les
États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba
et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus
dangereux à moyen terme.
La
méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des
sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la
force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une
modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de
cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les
États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de
raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue
donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du
moment, y compris l’Iran, sa priorité.
En
2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de
2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux,
et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la
banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des
transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs
milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans
risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à
apparaître, en admettant qu’elle survienne.
Donald
Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le
seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force
de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on
cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme
nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem
Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution,
en janvier 2020 à Bagdad.
Point
particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force
de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes
(Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter
contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak
de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens,
et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran,
ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.
Donald
Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases
américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper
l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont
donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était
sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran.
Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et,
derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de
leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne
provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par
ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.
Au
bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec
un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses
prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes,
de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites
comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun
État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et
l’allié afghan a été abandonné.
Trump et le marteau de Thor
La
nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard
beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN
est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter
encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter
encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire
de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.
Le
Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours
aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à
Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis
yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones,
vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État
hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la
mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de
Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé
par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de
résultats stratégiques.
Donald
Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les
doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs
périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat
F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux
drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs
bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et
détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.
Ce
genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion
internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025,
de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration
pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un
journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration,
cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions
sur les opérations.
Toujours
est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par
obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires
américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de
l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première
fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.
C’est
finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir
à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en
juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes
contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers
furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des
bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien
depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération
et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme
en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant
l’escalade.
Ils
lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base
aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout
le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la
petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets
stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du
programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme
l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.
C’est
donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres
victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du
25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West
Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous
prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e
du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation
stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.
Le
Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela
chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un
gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald
Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit
américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un
peu légale à l’emploi de la force.
L’angle
choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière
donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors
que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est
classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec
beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le
terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il
n’était pas forcément évident au départ.
Après
plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture
de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro
par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus
risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne
s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien
diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au
Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir
accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la
guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur
succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.
Vers le point culminant de l'hubris
C’est
pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump
rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une
nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas
exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran,
où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur
des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les
deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les
alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une
grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant
les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.
Cela
n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald
Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de
frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci
devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante - avec le risque d’une
transformation en bourbier aérien stérile.
Dans
ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de
ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou
de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement
d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure
clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation
pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention
aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux
tourner à l’exemple libyen de 2011.
Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.
Publié le 11.01.2026 à 19:56
Trump avant Trump, la présidence McKinley
La
guerre à l’extérieur
Commençons
par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William
McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression
du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la
concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple
de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de
prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales
et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et
ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force
terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.
La
guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion
publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la
suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine,
notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le
scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à
Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président
McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par
les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal
de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism
sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion
publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de
l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La
Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une
déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.
La
puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à
Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même
temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement
plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre
également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la «
splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay,
permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des
Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au
grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette
annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de «
contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre
terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les
Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y
perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.
C’est
également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la
« République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons
américains contre la reine Liliʻuokalani,
est annexée par les États-Unis. La même
année, les Américains, par
ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière
pour « ouvrir » par la force la
Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité
de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement
au rétablissement de l’ordre
à Pékin au sein de
la coalition internationale.
Au
bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus
de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces
écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium
américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les
vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et
avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe
surtout les États-Unis en Extrême-Orient.
America
Great
Expansionniste
à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de
son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international,
en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première
vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui
arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui
débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce
maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux
centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer.
La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La
panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000
entreprises et de 500 banques.
Les
États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette
situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une
émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en
Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première
mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour
les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des
États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même
qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le
développement de l’industrie américaine.
En
fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant
sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme
les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de
s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant
sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques
et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de
l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité
financière.
Au
bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques
d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en
difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique
internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la
présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance
économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again »
après l’effondrement du milieu du siècle.
Point
de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus
vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce
qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au
sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025
grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.
La
violence à l’intérieur
Pour
autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est
aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale
du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à
celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de
pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela
débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.
La
première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec
l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de
lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir
est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de
personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley
condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les
combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la
traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.
La
seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies
industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme
dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une
immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud,
mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million
de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter
certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du
Nord.
Dans
une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les
grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes
armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues
par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée
et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent
presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de
l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux
grandes sociétés.
Il
existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en
partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui
se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6
septembre 1901 au début de son second mandat.
En
résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion
économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions –
sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du
moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans
doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger,
avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de
décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois
hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires «
non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies
dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.
Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.


