CONVOITER L'IMPOSSIBLE
Publié le 26.01.2026 à 16:23
Critique des médias, entretien
Entretien publié par un média luxembourgeois « déi aner Wochenzeitung » (« L'autre hebdomadaire le 25 novembre 2005.
M. Maler, pourquoi Acrimed a-t-elle été fondée ?
Henri Maler : Acrimed est une association qui est née dans la foulée du mouvement social de novembre – décembre 1995. Plus exactement de l'appel à la solidarité avec les grévistes associé au nom de Pierre Bourdieu. Au cours de cette mobilisation il est apparu que la façon dont les grands médias traitaient ce mouvement était unilatérale et méprisante pour les grévistes.
Qu'entendez-vous par unilatérale et méprisante ?
Les grands médias de masse privaient de parole les grévistes, même quand ils affectaient de la leur donner.
Mais comment peut-on faire taire quelqu'un, quand il s'exprime dans les médias ?
En lui donnant la parole dans des conditions telles que sa voix ne peut pas être entendue. En 95 par exemple, différents responsables politiques pouvaient s'exprimer sur le plateau, alors que le point de vue des grévistes était donné hors du plateau, dans des conditions d'expression extrêmement difficiles. Le déséquilibre était flagrant. Autre exemple plus anecdotique : lors de la dernière grève des éboueurs en 2003, pour la sécurité des retraites. Les médias ont réussi le tour de force de ne jamais demander leur avis aux éboueurs. Quand les enseignants font la grève, ils ont partiellement le droit de parler de ce que les médias appellent leur malaise« . Ils ont le droit d'exhiber leurs ¬symptômes« . Mais quand il s'agit des éboueurs évidemment, le mépris social est sans limites . Comme si quelqu'un qui ramasse des ordures ne pouvait pas s'exprimer sur ses conditions de travail ou son salaire.
Cela commence donc par un traitement médiatique inégal.
C'est une observation faite par Acrimed : l'absence de représentation de la diversité sociale, culturelle et politique dans les médias. Nous avons une grande pluralité dans les différents canaux audiovisuels qui propagent les nouvelles. Mais cette pluralité dissimule une grande homogénéisation des points de vue possibles.
Qui est responsable de cette appauvrissement de la diversité dans la représentation médiatique ? La concentration économique croissante dans le secteur des mé »dias, ou une réelle volonté politique à étouffer certaines voix ?
Ce sont évidemment les concentrations tout à la fois multinationales et multimédia. Des grands conglomérats qui associent presse écrite, édition mais aussi cinémas, parcs d'attractions et chaînes hôtelières. Et dans le cas français marchand de canons et marchand de béton. Le plus important pour les grandes multinationales n'est pas leur concentration, aussi grave soit-elle, mais leur moteur. Ce moteur est la financiarisation croissante. Il ne suffit pas pour les médias d'être relativement rentables. Aujourd'hui il faut qu'ils ramènent des profits équivalents à ce que peut rapporter l'industrie de l'armement par exemple. Dans ces conditions les premiers clients des médias ne sont pas les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs, mais les actionnaires. Le reste, qu'il faudrait expliquer, en découle largement.
Quelle est l'action concrète d'Acrimed contre ces abus dans les médias de masse ?
Acrimed est une association-carrefour qui associe des chercheurs universitaires, des journalistes et des acteurs sociaux et politiques, qui mettent en commun leurs expériences. La première mission consiste à interpeller les forces associatives et syndicales sur leur inertie en ce qui concerne la question des médias. Et inertie c'est encore peu dire, j'aurais pu dire complaisance ou dérobade. Il s'agit de leur rappeler la centralité de la question des médias et de l'information. Nous commençons à obtenir quelques résultats sur ce terrain. Deuxième chose, nous agissons plus directement à partir de notre site internet, qui connaît un public de plus en plus grand, et aussi à travers les débats publics auxquels les membres de notre association participent depuis plus de cinq ans. C'est une action de mise en alerte d'un certain nombre de publics, de ce qu'on peut appeler la gauche de gauche ou le public altermondialiste.
Ne craignez-vous pas d'être élitiste ?
C'est effectivement un risque. Nous reconnaissons que nous nous adressons en premier lieu à un public relativement limité, à cause notamment des inégalités d'usage d'internet. Notre ambition est de toucher tous les milieux populaires, mais pour cela il nous faut des relais. Ces relais ce sont les débats publics où participent des publics socialement très divers, des syndicalistes, des membres d'associations de chômeurs ou autres.
Acrimed aurait donc besoin d'associations-relais ?
Nous avons certainement des choses à dire, mais pas à prescrire. C'est au tour des associations d'introduire ce thème dans leurs débats. Au niveau local, les comités Attac sont impliqués dans nos débats et nos activités sur le terrain. Par contre cela fait des années que nous constatons qu'au niveau national Attac reste encore relativement inerte sur la question. Même s'il existe désormais des déclarations officielles pour faire de la critique des médias à nouveau une question centrale et décisive.
D'où vient cette inertie ?
Elle a sans doute plusieurs motifs, et bien sûr cela va bien au-delà d'Attac. Les médias sont beaucoup moins puissants qu'on le dit communément. D'abord parce que le public n'est ni une éponge, ni un chiot qu'on dresse. Le résultat de la campagne référendaire en est le meilleur exemple, il montre que les publics – au pluriel – ont des usages de l'information qui peuvent être très sélectifs et très critiques. Mais nombre de forces politiques, d'associations, de syndicats, dans le souci légitime de faire connaître leurs actions et leurs propositions, surestiment la puissance des médias. Ce faisant, ils leur concèdent un formidable pouvoir d'intimidation et préfèrent ne pas prendre le risque de mener une critique à la fois radicale et démocratique de la façon dont sont construits l'information et le débat public. C'est aussi bien vrai pour le monde politique qui ne veut pas effrayer les grands groupes de presse en limitant leurs marchés, que pour les intellectuels dits critiques – qui sont liés à des mouvements politiques. Et qui pour une petite tribune libre dans le Monde ou un passage dans une émission nocturne, s'abstiennent trop souvent de compromettre leur chance de bénéficier d'un strapontin.
Pour rester de l'autre côté de l'écran : les écoles de journalisme aussi bien que la précarisation croissante dans le secteur des médias expliquent-elles les caren-
ces de la société de l'information ?
Pour les écoles, il faut calculer qu'environ 20 % seulement des journalistes sortent des écoles de journalisme. Ensuite il faut différencier selon ces institutions, car il y en a que très peu qui soient prestigieuses. En France ils fournissent généralement des journalistes pour la presse régionale, mais il faut considérer aussi que le journalisme n'est pas un métier unifié : il y a une différence énorme entre un présentateur de journal télévisé et un localier sportif.
Mais là où les écoles deviennent un vrai goulot d'étranglement social, culturel et professionnel, c'est dans les quelques grandes écoles qui dominent le marché : le CFJ de Paris, la toute nouvelle école de journalisme de Sciences-Po et – un peu moins – l'ESJ de Lille. Ce sont les plus gros fournisseurs de journalistes politiques et économiques, qui sont appelés à occuper les sommets de la profession. Or, par leur trajet social et culturel, il est évident qu'ils sont ajustés à la vision de la politique politicienne, à la vue entrepreneuriale de l'entreprise et la vision élitaire de la culture et, partant, à une conception néo-libérale de la société. Ceux-là dominent le journalisme et leur domination est renforcée par là.
Et la précarisation des soutiers de l'information dont l'indépendance est quasi-inexistante participe à cette évolution. Dans le sens où l'indépendance même du journaliste est mise en péril. Un pigiste – et il y en a de plus en plus – ne refuse pas un thème proposé, même si personnellement il ne couvrirait pas l'événement. Alors qu'un grand reporter chevronné peut discuter avec son rédacteur en chef, le pigiste, même réfractaire, fournit ce qu'on lui commande parce qu'il est sous la pression permanente du chantage à l'emploi.
Entretien avec Luc Caregari
Publié le 26.01.2026 à 15:46
Le plaidoyer des maîtres-tanceurs
« Les intellectuels face aux médias ». Sous ce titre, Le Monde du 18 septembre 1998 a publié deux pages de contributions, émanant de six animateurs de revue, sur onze pressentis (et tant d'autres oubliés…), invités à s'interroger sur le rôle des médias. Pour quel résultat ? Et d'abord pourquoi ? C'est ce que tente d'expliquer un éditorialiste (anonyme) qui prend la parole au nom de toute la corporation des journalistes et justifie ainsi sa présentation « objective » : Serge Halimi, dans Les Nouveaux Chiens de garde, a relancé le « procès du journalisme » ; « les » journalistes jugent que le « réquisitoire » de Pierre Bourdieu est « univoque » quand il affirme que « le champ journalistique est de plus en plus soumis aux exigences du marché ». Réquisitoire univoque, en effet,… mais à condition d'effacer « de plus en plus » et de remplacer « champ journalistique » par « tous les journalistes ». Pierre Bourdieu doit immédiatement démissionner du Collège de France !
Et « procès du journalisme », à n'en pas douter… mais à condition d'oublier que Serge Halimi analyse le rôle que jouent une trentaine de personnes et montre faits à l'appui ce qu'annonce sa quatrième de couverture : « Un petit groupe de journalistes omniprésents et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence impose sa définition de l'information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. » Reconnaissons que Le Monde n'a livré, en l'occurrence, aucune « information-marchandise », même s'il a respecté la loi du silence… puisqu'il n'a pas rendu compte de l'ouvrage de Serge Halimi. Quant à ce dernier, s'il en bénéficie, qu'il rende immédiatement sa carte de presse ! Et avec lui les nombreux journalistes (nous les avons rencontrés) qui confirment les résultats du journalisme d'investigation tel que le pratique Serge Halimi : des faits, dont on peut discuter l'interprétation, à condition de ne pas en taire l'existence. À moins que l'on ne préfère la sanction : si les faits sont têtus, qu'on leur coupe la tête !
Quelle surprise alors de lire que Le Monde se propose de « prolonger le débat » qu'il a si peu ouvert en publiant des réponses à une question qu'il a soigneusement fermée. À lire ces réponses, deux conclusions s'imposent. Heureusement qu'il existe, si l'on excepte Michel Surya, qui a le mauvais goût de mettre en question les « intellectuels de pouvoir », des spécialistes des réponses obliques aux questions biaisées. Heureusement que Pierre Bourdieu n'existe pas, du moins pour ceux qui n'ont pas la patience de le lire : il suffit de l'inventer (en lui faisant dire n'importe quoi) pour prendre part ainsi à la médiocre campagne orchestrée autour de son nom.
Du débat, que reste-t-il ? Le plaidoyer des maîtres-tanceurs.
Publié le 04.09.2025 à 15:22
20 ans après, retours sur le référendum de 2005
Le 29 mai 2005, le traité établissant une Constitution pour l'Europe était rejeté par référendum. À l'occasion de ce vingtième anniversaire, Acrimed a publié au fil de l'été les différents chapitres de Médias en campagne. Retours sur le référendum de 2005 (Henri Maler et Antoine Schwartz, Syllepse, 2005).
Je publie ici l'introduction, suivie des liens aux chapitres publiés par Acrimed
Depuis plusieurs années, la construction européenne, puis le projet de « Traité établissant une Constitution pour l'Europe » (TCE) ont bénéficié d'un traitement « exemplaire » dans les médias dominants : à plusieurs voix, certes, mais (presque) à sens unique.
Quand vint le 29 mai 2005 : avec près de 55% des suffrages exprimés, une nette majorité des Français rejetait le projet. Vu du côté de la minorité des patrons de presse, éditorialistes, et « experts » qui occupent le devant de la scène médiatique, le bilan est rapidement tiré : non seulement l'échec de leur engagement forcené en faveur de l'adoption du Traité n'aurait pas infirmé l'excellence de leur travail, mais il aurait confirmé son innocuité. La preuve, disent-ils, devenus soudainement modestes, que notre pouvoir est limité, c'est qu'il s'est révélé apparemment sans effet.Apparemment… Car, parmi d'autres « pouvoirs » sur lesquels nous reviendrons, les médias disposent de celui de se faire oublier ou, plus exactement, d'entretenir l'amnésie sur leurs œuvres passées quand celles-ci ne coïncident pas avec les contes et légendes du « quatrième pouvoir » [1].
Le premier objet de ce livre est donc de proposer un aide-mémoire : pour que celles et ceux qui, journalistes inclus, ont eu à subir l'omniprésence et l'arrogance de l'oligarchie qui trône au sommet de l'espace médiatique, n'oublient pas. Et ne négligent pas, s'ils sont tentés de le faire, d'en tirer quelques conséquences.
C'est pourquoi le 6 juin 2005, l'association Acrimed (Action-Critique-Médias) adressait une « Lettre ouverte à la gauche de gauche » [2]. Sous le titre « Les médias désavoués ? Et maintenant ? », on pouvait lire ceci :
Les enjeux sont d'importance. Certes, le pouvoir que les médias dominants s'attribuent est moins grand qu'ils le prétendent ou qu'ils le voudraient : les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs ne sont pas des éponges qui absorbent n'importe quoi ou des chiots que l'on peut dresser à volonté. Le résultat du référendum vient de le confirmer. Mais le pouvoir des grands médias reste exorbitant lorsqu'il s'exerce sans partage (ou si peu). Le pluralisme est une question de principe et non d'opportunité. C'est pourquoi s'il ne faut pas leur reconnaître plus de puissance qu'ils n'en ont, il ne faut pas la mésestimer et accepter les abus de pouvoir dont ils sont responsables.La critique du rôle des “grands médias” pendant et après le vote du 29 mai 2005 ne devrait pas rester sans suites. […]
Rarement (du moins dans un passé récent) la contestation de l'ordre médiatique dominant aura été aussi forte qu'elle le fut à l'occasion de la campagne du référendum sur le Traité constitutionnel européen.Rarement (mais beaucoup moins...), le pluralisme démocratique aura été aussi ouvertement et cyniquement bafoué par les grand médias, publics ou privés, que leurs chefferies éditoriales ont tenté de mobiliser en faveur du Traité Constitutionnel. Au mépris non seulement des électeurs, mais aussi de journalistes enrôlés, bon gré mal gré (et non sans fortes résistances comme en témoigne l'appel lancé par des personnels du secteur public), dans une campagne qui n'est pas la leur et, en tout cas, pas digne des métiers de l'information.
L'arrogance des éditorialistes et chroniqueurs multicartes, des présentateurs d'émission et des contrôleurs d'antenne, des experts en tous genres et des tenanciers toutes catégories qui occupent l'espace médiatique et en contrôlent l'accès s'est exprimée sans aucune retenue. Se réservant le monopole de « la raison », face à des opposants auxquels ils n'accordent que des passions, de préférence, les plus basses et les desseins les plus inavouables, ils se sont attribués du même coup le monopole de la « pédagogie ». Aveuglés par leur propre domination, ils se tiennent pour légitimes parce qu'ils proclament qu'ils le sont. Peu leur importe le désaveu massif dont ils ont fait l'objet. Après le vote, ils continuent, cyniquement, sans vergogne et toute hargne dehors.
Chacun a pu vérifier tout cela et le dossier réuni par Acrimed le confirme amplement.
Mais cette situation n'est pas nouvelle. En 1995, pour ne pas remonter plus loin, les mêmes s'étaient mobilisés contre des grévistes « irresponsables », « incultes » et « dangereux ». En 2003, les mêmes ont récidivé, exhibant leur morgue et leur mépris. Faut-il une fois passés les moments fort de la mobilisation, remiser notre révolte et n'avoir pour seule ambition que de tenter, non sans cynisme nous aussi, de nous servir des médias dominants sans contester leur domination ?
Il n'est que trop évident qu'une telle domination, parce qu'elle s'exerce en permanence, doit faire l'objet d'une vigilance, d'une critique et d'une action permanentes. […]
Qu'ils se rassurent : nul ne conteste la liberté d'expression des prescripteurs d'opinion pris un à un, bien que les nuances qui les distinguent n'affectent guère leur consensus. Mais comment ne pas constater que, pris dans leur grande majorité, ils détiennent un quasi-monopole qui s'exerce au mépris du débat démocratique dont ils se croient les gérants ou les propriétaires ? Quand les médias, pris dans leur ensemble, s'expriment à plusieurs voix certes, mais dans le même sens, ils sont les acteurs d'un pluralisme anémié et d'une démocratie mutilée.
C'est le même le « déficit démocratique », comme on dit, qui à la fois affecte la représentation politique et s'étend aux médias dominants, notamment parce que leurs formes d'appropriation et de financement, leurs hiérarchies rédactionnelles et leurs orientations éditoriales contribuent à les transformer en instruments de campagnes politiques à sens unique. Si le secteur public de l'audiovisuel est le premier concerné, il n'est pas le seul : le « décalage » (pour utiliser un terme pudique) entre, d'une part, un espace médiatique livré à une domination pratiquement sans partage des tenants du libéralisme, plus ou moins social, et, d'autre part, la diversité sociale, culturelle et politique de leurs publics, est devenu patent.
C'est donc l'ordre médiatique existant lui-même qui doit être transformé.
L'appel qui, au printemps 1996, a donné naissance à notre association et demeure au fondement de son action, déclarait déjà :
« Persuadés que la démocratie court un grand risque quand la population est privée de la possibilité de se faire entendre et comprendre dans les grands médias, en particulier lorsque la situation sociale est tendue et la nécessité du débat plus vive ; Persuadés que l'exigence de démocratie dans les médias est déterminante dans la lutte pour instaurer une société respectueuse de l'égalité effective des droits de toutes et de tous ; Nous dénonçons :
– l'appropriation de la plupart des grands médias par les puissances financières et politiques qui s'en servent sans compter pour permettre à "ceux d'en haut" d'imposer leurs valeurs et leurs décisions à "ceux d'en bas" ;
– l'hégémonie des discours convenus et conformes, parfois à plusieurs voix mais toujours à sens unique (sur Maastricht, la monnaie unique, les grèves, les plans Juppé, etc.) ;
– les multiples dérives de l'information que nombre de journalistes sont les premiers à constater et à condamner (transformation de l'information en spectacle et du spectacle en information) ;
– la subordination fréquente des journalistes à une logique qui les prive peu à peu de leur indépendance rédactionnelle et les transforme en simples auxiliaires d'une machine dont les priorités échappent aux exigences de l'information. »
Rien n'a changé depuis, bien au contraire. L'appel concluait : « Une population en état d'ex-communication permanente, un pays qui ne peut plus (se) communiquer par le moyen des médias, et c'est la démocratie qui dépérit. » Cela demeure aujourd'hui, s'agissant des « grands médias », notre conclusion.
C'est assez dire que la question des médias est une question politique, ne serait-ce que pour cette raison : leurs échecs n'empêchent pas ces médias de rester dominants.
Le pouvoir dont ils disposent, certes, n'est ni uniforme, ni écrasant : il diffère selon les médias et ne s'exerce pas mécaniquement sur des « consommateurs » passifs. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'UN « pouvoir », mais de plusieurs : pouvoir de consécration ou de stigmatisation (des individus ou des groupes sociaux), pouvoir de révélation ou d'occultation (des faits et des analyses dissimulés à la connaissance publique), pouvoir de problématisation (des questions et des solutions légitimes), etc.
De surcroît, ces pouvoirs multiples dont les effets varient selon les médias et leurs publics ne s'exercent pas isolément et sans partage. Le « pouvoir des médias » n'est pas autonome, mais dépend de leurs relations à d'autres pouvoirs, économiques et politiques, dont le microcosme médiatique est plus ou moins dépendant. Les réseaux des prétendues « élites » économiques, politiques et médiatiques ne sont que la forme la plus apparente de proximités sociales et d'interdépendances structurelles dont les configurations et l'intensité peuvent varier sans être remises en cause. En raison, notamment, de leurs origines sociales, de leurs parcours scolaires et des conditions de leur recrutement, les journalistes les plus influents peuvent bien ne pas obéir immédiatement aux ordres d'un gouvernement ou de leurs employeurs et pourtant être spontanément ajustés à leurs exigences.
La faible autonomie du champ journalistique à l'égard des pouvoirs établis permet de comprendre pourquoi, en dépit de quelques conflits, la connivence des journalistes politiques dominants avec les représentants politiques majoritaires s'impose « naturellement » sans être toujours intentionnelle (et il importe finalement assez peu de savoir si elle l'est vraiment). L'ingérence directe peut être l'exception (et laisser le champ libre aux discours sur l'indépendance des journalistes) et la subordination sociale et culturelle demeurer néanmoins la règle. Sans être mécanique, la soumission des médias aux puissances financières et aux logiques économiques peut s'exercer d'autant plus efficacement qu'elle demeure souvent peu visible. C'est pourquoi les liens étroits qu'entretiennent les médias tels qu'ils sont avec le monde social tel qu'il est rendent solidaires la question politique de leur nécessaire transformation et la question politique plus globale des nécessaires transformations économiques, sociales et politiques de nos sociétés.
Pour saisir les obstacles qu'ils dressent, plutôt que de spéculer sur les effets de persuasion unilatéraux et indifférenciés que l'ordre médiatique existant produirait par sa seule action, mieux vaut s'arrêter deux des influences majeures qu'exercent ces médias tout à la fois dominants et assujettis.
La première repose sur leur pouvoir d'accréditation de leur propre rôle et donc d'intimidation de celles et ceux qui, croyant à la puissance que les médias s'attribuent, contribuent à la conforter : pouvoir d'intimidation des écrivains, des créateurs, des chercheurs qui quémandent la faveur des médias dans l'espoir de faire connaître leurs œuvres ; et surtout des forces collectives, des militants et de leurs porte-parole qui préfèrent trop souvent ne pas trop importuner les médias et leurs tenanciers, dans l'espoir qu'ils se fassent l'écho de leurs propositions et de leurs les actions et favoriser ainsi leur popularisation. Pourtant, la campagne référendaire de 2005 l'a montré, des avancées et des victoires sont possibles sans les médias et malgré eux.
La deuxième influence exercée par les médias consiste dans leur pouvoir de légitimation de certaines visions du monde qui pèse en conséquence sur la manière dont sont construits les débats publics et les enjeux politiques. Au point que, à les entendre, les seules lunettes adaptées à la compréhension et aux transformations souhaitables de la société devraient être néo-libérales, avec, il est vrai, diverses moutures et montures.
Ainsi, bien que les médias exercent donc pas un, mais des pouvoirs, ceux-ci participent, pour la plupart, d'une même domination : une domination idéologique ou, mieux, symbolique qui s'exerce souvent à l'insu de ceux qui la subissent, même quand ils lui résistent. Et même quand ils la battent en brèche comme on a pu le voir, précisément, à l'occasion de la campagne référendaire sur le Traité constitutionnel européen. Personne n'est a priori et définitivement immunisé contre cette domination, dont notre « mémento » se propose moins d'en analyser les « mécanismes » que d'en parcourir quelques figures : les simulacres d' « équité », de « pédagogie » et de « démocratie ».
La suite, sur le site d'Acrimed.
II. Vous avez dit « pédagogie » ?
III. Vous avez dit « démocratie » ?
Et après ? D'autres médias pour un autre monde
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Le dossier que nous présentons ici a été coordonné et mis en forme par Henri Maler et Antoine Schwartz. Composé pour l'essentiel à partir d'extraits remaniés des quelques 60 articles publiés sur le site d'Acrimed pendant la campagne référendaire, il n'existerait pas sans l'activité collective de notre association et les contributions individuelles de ses membres, ainsi que celles de nos correspondants et de l'équipe du journal Pour Lire Pas Lu. Sauf précision, tous les articles mentionnés sont disponibles dans leur version intégrale sur notre site où ils sont parus au cours même de la campagne et quelques jours après le vote. Se reporter à leur présentation : « Le Traité constitutionnel européen, les médias et le débat démocratique » (http://www.acrimed.org/article1950.html)
[1] Qui se souvient par exemple de la campagne du référendum de Maastricht, qui avait donné lieu aux mêmes déséquilibres, aux mêmes excès ? Déjà à l'époque pourtant, le CSA devait admettre qu'au cours de l'été 1992, « le ‘‘oui'' avait disposé d'un temps d'antenne supérieur au ‘‘non'' : 46 % de plus sur TF1, 53 % sur Antenne 2, 191 % sur France 3 » (Le Monde, 08.09.92).
[2] Signée, pour le Collectif d'Animation d' Acrimed,, par Patrick Champagne, Henri Maler et Aline Pailler.