Outside Dana Hilliot
Publié le 19.10.2026 à 16:32
Du pessimisme (le porteur de mauvaise nouvelle)
Sara Ahmed fait remarquer comment le porteur de mauvaises nouvelles devient souvent la mauvaise nouvelle elle-même. On confond le message avec le messager – et parfois, on le met à mort après qu’il ait délivré son message. Il existe certes des manières moins radicales de ramener la mauvaise nouvelle au porteur de mauvaise nouvelle : mais il s’agit toujours de le faire taire, c’est-à-dire de réduire son message au silence, en s’en prenant au messager lui-même : on peut le priver des moyens nécessaires à ses recherches, comme dans le cas des climatologues dans bien des pays désormais, limiter les moyens de diffusion du message, diminuer sa crédibilité, voire, s’en moquer, le ridiculiser, ou pire.
Mais une des manières les plus répandues, y compris dans la sphère de la vie quotidienne, c’est-à-dire, dans un monde relativement éloigné des sphères de pouvoir, de ramener le message au messager, de lui en faire porter en quelque sorte la responsabilité, c’est de lui reprocher son pessimisme. Croyez-moi, je parle d’expérience. Il y a vingt ans, et même plus, quand je confiais à mes ami‧es et proches mes craintes concernant le retour de régimes fascistes au pouvoir en Europe, ou quand je dressais un tableau sinistre de la catastrophe climatique en cours, j’avais droit systématiquement à ce genre de reproche : peu importe ce que je racontais, ce qui comptait, c’était mon « pessimisme » – j’imagine, une sorte de trait de caractère viscéral, consubstantiel à ma personnalité. Autrement dit, ce n’était pas les faits que je rapportais, ou la cohérence des récits que je déployais, qui s’avéraient angoissant, mais ma personne elle-même. J’étais anxiogène. Je parle au passé, mais ce signifiant me colle à la peau – à vrai dire, depuis toujours et encore aujourd’hui.
Je m’en faisais la remarque cet été à l’occasion d’un épisode assez dramatique : depuis le mois de mai dernier, et donc, puisque nous sommes bientôt en novembre, depuis presque 6 mois, j’ai subi un nombre d’examens médicaux suite à une suspicion de cancer. Malheureusement, cette suspicion s’est avérée exacte, et, à chaque examen, le tableau clique empire, si bien que je dois me préparer à un traitement long et pénible.
Le cancer est la plupart du temps asymptomatique – quand il le devient, c’est que la situation est grave et qu’il est déjà presque trop tard. C’est mon cas. Les effets pathologiques surviennent avec le traitement. C’est au sens phénoménologique le traitement qui vous « rend malade » – au sens où vous subissez alors des désagréments que vous ne subissiez pas avant le début du traitement. C’est ainsi. Évidemment, en l’absence de traitement, il est probable (mais pas toujours certain) que le cancer lui-même finisse par vous ruiner la santé un jour ou l’autre.
Mais, en réalité, les effets du cancer commencent bien avant le traitement. Je passe sous silence les vagues massives d’angoisse qui vous saisissent quand vous prenez conscience, le matin au réveil, que vous êtes malade ou que vous allez être malade, et que votre vie ne sera plus jamais comme avant (et tout ce dont il va falloir faire le deuil). Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont l’annonce du cancer, le message donc, la profération de la mauvaise nouvelle, recompose les relations avec les proches et les ami.es.
Je me souviens par exemple avoir entendu, in verbatim, des personnes à qui j’annonçais la mauvaise nouvelle au mois de mai, à l’époque une suspicion de cancer, me rétorquer d’emblée : « ô, ne t’inquiète pas ainsi, ce résultat d’examen ne signifie pas forcément que « ce » soit cancéreux », ou, plus tard, quand d’autres examens renforçaient l’hypothèse du cancer, m’entendre dire (par des médecins par exemple) : « Ne vous inquiétez pas, ça se soigne très bien avec les techniques d’aujourd’hui. Il est probable qu’on se contente d’une « surveillance active », ou d’un peu de radiothérapie. ». Et encore plus tard, en septembre, après d’autres examens plus poussés et plus invasifs : « Bah, pas d’inquiétude, il n’y a pas urgence, vous pourrez tranquillement commencer votre radiothérapie en janvier prochain. Profitez de la vie en attendant. »
Nous sommes à la fin octobre, et le dernier message du spécialiste qui me suit (si l’on peut parler ainsi) délivré en trente secondes au téléphone sans bonjour ni au revoir, après un énième examen, m’enjoignait avec fermeté de démarrer au plus vite mon traitement – j’en aurais désormais, en attendant un autre examen encore plus approfondi, pour une radiothérapie et une hormonothérapie de deux ans « renforcée » (sic) avec des médicaments dont la liste des effets secondaires procure l’envie de se barrer immédiatement dans un pays lointain pour profiter de ce corps « malgré tout » en bonne santé tant qu’il est encore temps. (EDIT, les premières injections démarrent demain matin, le 21 octobre – une nouvelle vie commence donc).
Bref. J’en viens au fait. J’ai une pensée, non exempte d’amertume, envers toutes celles et ceux à qui j’ai eu le malheur de me confier durant cette période, et qui m’ont taxé de pessimiste quand j’exposais les dernières nouvelles de la maladie. C’est-à-dire, ni plus ni moins que les résultats des examens. Ce qui me frappe, c’est que d’emblée, avant même que j’ai subi le moindre examen, ces personnes ne pouvaient s’empêcher de ramener le message au messager, me laissant entendre que j’exagérais certainement, que la gravité des résultats d’examens ne devaient pas me rendre aussi pessimistes (« je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui s’en est fort bien sorti » – sauf que je ne parlais pas de cela, de s’en sortir ou pas, et dans quel état, mais juste de la description de ce cancer selon les médecins. C’est là une situation courante : on vous prête des pensées qui ne vous ont pas traversé l’esprit, et on vous reproche ensuite de les avoir soit-disant pensées. Il y a des gens qui ne vous écoutent pas, mais se contentent de projeter sur vous leur propre monologue angoissé et les efforts qu’ils font pour se rassurer. Ceux-là, tous les malades comprennent rapidement qu’il faut à tout prix les reléguer à l’arrière-plan, et ne rien leur confier). La gravité des faits, donc (car il s’agissait bien de faits, ou de probabilités – oui, il y avait un risque, de plus en plus important au fil des examens, que je sois malade), relevait de ma propre tendance « psychologique » à exagérer, d’un plaisir ou d’une jouissance (pour parler comme les lacaniens) à annoncer de mauvaises nouvelles. Je suis sûr que nombre d’entre vous ont déjà vécu cette situation : au sortir de ce genre de conversation, vous avez le sentiment qu’on vous a enfoncé la tête sous l’eau, alors que vous étiez déjà fort occupé à essayer de la conserver hors de l’eau.
Souvent, j’ai envie de mettre toutes celles et ceux qui s’empressaient à me rassurer, professionnels de santé compris, devant les phrases qu’ils ont prononcées quelques mois auparavant. En réalité, ces rassuristes n’en savaient rien du tout. Pas plus que moi. Si je me préparais au pire, c’est parce que c’est de cette manière que je procède toujours. Si j’ai noirci des centaines de pages de réflexions sur le cancer, etc., c’est parce que c’est ma manière d’intégrer ce mauvais objet qu’est le cancer. Chacun fait ce qu’il peut.
Une mauvaise nouvelle, pour parler comme les disciples de Mélanie Klein, est un mauvais objet. Les mauvais objets ne manquent pas : il suffit de s’informer de la situation dans le monde (je donnais comme exemple, qui n’est pas rien, la catastrophe climatique) ou des évènements qui rappellent, de manière impitoyable, notre condition mortelle, précaire (comme un cancer). Chacun fait ce qu’il peut comme il peut avec tous ces mauvais objets (quelque chose arrive), qui surviennent la plupart du temps sous la forme de messages. Et donc supposent des messagers, des voix (incarnées ou pas) qui portent les messages.
Le destin des mauvais objets suit des parcours divers et variés : on peut les intégrer, faire avec, les penser, les laisser nous bouleverser, nous transformer – et parfois, les mauvaises nouvelles suscitent des révolutions, des désirs de changer le monde, des livres, des vocations). Mais on peut aussi les rejeter, les réduire au silence, les soumettre aux régimes de négation dont les psychanalystes sont familiers dans leur clinique : les refouler, les cliver, les dénier, bref, faire tout ce qu’on peut pour ne pas les penser, ne pas les rendre conscients, les oublier, les faire disparaître. Soyons clairs : personne ne peut accueillir psychiquement (et physiquement) la totalité des mauvais objets qu’il rencontre, ou qui se présentent à lui. Il en serait détruit aussitôt.
Mais entre ces deux modalités d’accueil (de traitement) de la mauvaise nouvelle, ou des mauvais objets, il en existe d’autres, dont celle que j’essaie de décrire ici, qui s’apparente à ce que les kleiniens appellent l’identification projective (que j’envisage ici dans son acception bionienne, du nom de ma référence préférée en psychanalyse, l’oeuvre de W.R. Bion). Ce processus psychique part de la difficulté à contenir un mauvais objet, un objet déplaisant, par exemple une déception, une frustration, une forme de violence qu’on a subi ou dont on est témoin, un souvenir, la honte, la culpabilité, une mauvaise nouvelle. Il existe bien des façons de contenir ces mauvais objets – on peut juste les ranger dans un coin et s’efforcer de les oublier (refouler, cliver, dénier), ou bien les penser, les faire siens, en apprendre quelque chose, sur soi, sur le monde, les transformer en expérience (au sens de Bion), les convertir en action (c’est un des destins du « mauvais objet » climatique, de créer des vocations militantes, ou savantes), écrire un livre à ce sujet, faire une psychanalyse, etc. Mais il arrive aussi que la présence de ce mauvais objet « en soi » devienne à ce point insupportable qu’il ne semble y avoir d’autres options que de le rejeter violemment « au dehors », en dehors de soi – par exemple sous la forme de défense maniaque, autre expression kleinienne, par laquelle on peut rendre compte des manifestations racistes par exemple, de la haine des pauvres, des « others others ». Une fois projeté au-dehors, sur un autre, sur une partie du monde, alors toute l’angoisse accumulée se transforme en haine l’autre ou de la partie du monde sur laquelle le mauvais objet a été expulsé, qui en est désormais le porteur. Comme d’un stigmate. L’échec de l’introjection du mauvais objet se transforme, après son expulsion, en stigmate : un signifiant qui se colle à l’autre (le racisme s’origine souvent de la sorte).
Considérez comment une mauvaise nouvelle, par exemple, le fait qu’un milliard de personnes vit actuellement dans des bidonvilles, ou que des populations entières soient soumises à des génocides, attise chez certains, plutôt qu’il ne prévient, des sentiments de haine envers ces personnes qui vivent dans la misère ou sont menacées dans leur vie même à chaque instant de leur existence. Considérez comment la majorité de l’opinion européenne (et pas qu’européenne), loin de s’apitoyer sur le sort des migrants, milite pour aggraver leur sort et les punir plus sévèrement. On projette sur l’autre, celui qui porte ou incarne la mauvaise nouvelle (son existence même au fond, le seul fait qu’il existe), le message qu’il diffuse (souvent à son corps défendant) : le message, disons, « les inégalités abyssales de conditions de vie », qu’on est incapable de tolérer, de contenir en soi, on l’expulse sur ceux-là-mêmes qui l’incarne (les plus pauvres), qui deviennent ainsi la cause du malheur plutôt que ses témoins. Soyez attentif à cela, comment le témoin d’une scène peut finir par être considéré comme la cause du mal dont il témoigne par le seul fait d’exister (je pense ici aux lanceurs d’alerte par exemple, qu’il faut protéger parce qu’ils témoignent de ce dont ils ont été témoins)
De manière moins dramatique certes, c’est le même processus qui est à l’œuvre dans le reproche de pessimisme quand vous annoncez votre propre cancer. Vous avez beau vous contenter (ce que je fais) d’exposer les données médicales, les probabilités, bref, vous appuyer sur l’avis des médecins, cela n’y change rien : vous n’en restez pas moins pessimiste, vous voyez le verre à moitié plein alors qu’on devrait, inspiré par l’esprit positif qui vous fait manifestement défaut, le voir à moitié vide. Après tout, ai-je entendu, « le médecin fait peut-être une erreur, il se trompe, tu devrais changer de médecin ». C’est assez significatif d’ailleurs de lire des pronostics du type : « dans tel ou tel cas, 30 % des patients survivent au-delà de 5 ans », alors qu’on pourrait aussi écrire : « 70 % meurent dans les 5 ans à venir ». Quelle que soit la manière dont on les tourne, ces probabilités n’en sont pas moins non seulement morbides, mais évoquent aussi la mort – le mauvais objet par excellence, celui qui suscite inévitablement une constellation de sentiments divers, dont, forcément, cette expulsion violente de l’angoisse ressentie par celui qui apprend la nouvelle sur celui qui l’apporte. J’ai entendu, pas plus tard que cet été, une femme me dire que mon « état » n’avait rien à voir avec le cancer et la précarité socio-économique, mais qu’il fallait que j’aille consulter un psy (je n’ai même pas eu la force de lui répondre que 6 mois auparavant, quand je n’avais pas de cancer, et que mon activité professionnelle était encourageante sur le plan des revenus, une telle idée ne lui serait jamais venue à l’esprit). Le pire que j’ai entendu, c’était il y a une vingtaine d’années, quand je recevais une jeune femme atteinte d’un handicap extrêmement lourd : elle m’avait raconté qu’une tante à elle, revenue d’Inde où elle s’était convertie à l’hindouisme, lui avait dit sans détours que sa maladie était la conséquence d’une vie antérieure dissolue et immorale, que c’était donc entièrement de sa faute si elle était désormais condamnée à vivre en fauteuil pour le restant de ses jours. Je donne cet exemple parce qu’il manifeste, malgré son caractère extrême, ce qui se joue derrière cette articulation des relations qu’est l’identification projective, ou la défense maniaque : ce qui hante ce discours, c’est en définitive la culpabilité. Si cela vous arrive, ça doit être d’une certaine manière de votre faute. De l’accusation de pessimisme à l’assignation de culpabilité, il n’y a qu’un pas. Si cela vous arrive, ai-je aussi entendu, c’est que « cela devait arriver », « tu l’as bien cherché après tout » (en menant la vie que tu as menée, une vie en dehors des clous, etc.)
Malheureusement, je ne crois pas être pessimiste (même si mon blog est une sorte d’ « archives du malheur » pour reprendre une expression de Sara Ahmed), mais au contraire, réaliste. Concernant la catastrophe climatique ou la montée du fascisme et du racisme, croyez bien que j’aurais aimé avoir tort. Même chose pour mon cancer. Mais je m’appuie autant que possible sur des sources d’informations fiables, des ouvrages savants, des avis médicaux – et je ne vois guère de raisons d’être optimiste concernant le sort des plus pauvres et des précaires, de leur environnement, et concernant mon propre sort.
Pour conclure, par une note pour le coup beaucoup plus positive : toutes les personnes atteintes de graves maladies avec lesquelles j’ai pu discuter ces 6 derniers mois, témoignent de cette recomposition des relations. Et de la nécessité de s’entourer de personnes qui vous font du bien, d’une manière ou d’une autre. Et c’est majoritairement le cas. On se détourne de certains, on se tourne vers d’autres. Même parmi les gens qui commençaient par vous reprocher d’abord de porter une telle mauvaise nouvelle, certains changent et finissent, au gré des résultats d’examen, par se faire à l’idée que ce n’est pas une lubie de votre part, mais bien une réalité à laquelle vous devrez désormais vous confronter, ou, vivre avec. Vous n’êtes plus pessimiste, c’est juste que vous n’avez pas de bol, comme des centaines de milliers de gens chaque année (près de 1 200 cas par jour sur une année) ! Et je dois remercier toutes celles et ceux qui m’ont soutenu et réellement aidé, simplement en écoutant, sans en faire trop, sans me donner de conseils, sans m’assommer avec les exemples de tel ou tel qui s’en est sorti ou tel ou tel qui en est mort, durant ces derniers mois, et qui seront là, j’en suis persuadé quand le traitement va commencer, et après. (Et souvent, c’est après le traitement que c’est le plus dur, ce dont témoignent beaucoup de gens qui sont passés par là).
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Publié le 14.10.2026 à 00:00
Comment je suis devenu écrivain (et comment je le deviens à nouveau)
À la fin de l’été 2008, j’ai soudain été pris de crampes abdominales tout autant qu’abominables – une douleur vive/extrême telle que j’en ai rarement ressentie. J’avais perdu une dizaine de kilos le mois précédent, ce qui avait inquiété mon médecin, je préfère écrire ma médecin, une jeune femme installée depuis peu au village. Je me traîne aux urgences avec l’aide de ma bonne amie, et, après une prise de sang, rentre chez moi. Le résultat de l’examen arrive dans la soirée, c’était un vendredi, ainsi qu’un coup de fil paniqué de ma médecin. Il fallait que je prenne au plus tôt rendez-vous avec un gastro-entérologue, que mon taux de lipase était très élevé, ça n’était pas normal. Je cherche sur internet des infos sur ce genre de problème et j’en trouve : cancer du pancréas. Durant un week-end, j’ai vécu avec l’idée qu’il me restait au mieux 5 ou 6 mois à vivre. Et j’ai décidé de devenir “sérieusement” écrivain. Je l’étais déjà, à ma manière. J’écrivais énormément, accumulais les notes, les chapitres, les tentatives, mais n’allais jamais au bout d’un seul texte. Tout était laissé en plan, et je recommençais, et laissais à nouveau en plan, remplissant des corbeilles à papier. Là, je n’avais plus le temps de tergiverser. Il me restait juste quelques mois pour venir à bout d’un texte, tâche qui m’incombait, avais-je décidé, vers l’âge de 10 ans. J’en avais 40. Il était grand temps de s’y mettre et la perspective d’une mort à brève échéance m’en fournissait pour ainsi dire l’occasion.
Le lundi suivant, deux jours plus tard donc, je rencontre un gastro-entérologue fort sympathique, à l’hôpital local. Qui m’apprend que je ne suis pas encore mort, mais que je devrais vivre avec une pancréatite chronique, qu’un médicament suffirait probablement à rendre tolérable : le Creon (oui, comme le roi d’Antigone !, ai-je dit, tout joyeux de ne pas mourir tout de suite), dont mes activités digestives dépendent depuis, ainsi qu’un régime finalement très supportable et même agréable. Nous sommes en 2026, j’ai 58 ans, j’y suis habitué. Évidemment, j’ai absolument cessé de boire depuis 18 ans. La pancréatite chronique, dans 10 % des cas, est d’origine génétique. Dans 90 % des cas, elle est la conséquence d’une consommation excessive d’alcool. Il ne faisait guère de doute, étant donné mes vies antérieures, que je payais le prix de leur caractère excessif, dira-t-on de manière euphémistique. Les lectrices et lecteurs qui ont lu mon premier livre de taille raisonnable, Un Débarras, lequel fut écrit quelques années après cet incident, ne s’en étonneront guère.
18 ans plus tard.
J’apprends que j’ai un cancer. De la prostate. Il y a six mois, je me portais comme un charme, et je me porte toujours d’ailleurs comme un charme. Mais une analyse de sang fortuite a alerté mon médecin (un homme cette fois-ci) et la grande machine techno-médicale s’est emballée et m’a dévoré, littéralement. J’étais plein d’élan au mois de mars, et depuis, c’est comme si j’avais pris un mur en pleine face en courant. Au printemps, de manière assez contre-intuitive donc, le tableau s’est obscurci, le cancer aggravé, ça déborde, ça s’étend. Le traitement commencera sans doute cet hiver, et j’en ai pour des années. En réalité, il durera le reste de ma vie. Ce qui n’est pas sans poser des questions, car voyez-vous, j’ai découvert que le cancer est « bon à penser », la médecine aussi d’ailleurs, ce qui ne plaît guère aux médecins soit dit en passant. Mais on ne se refait pas. Je ne peux pas juste subir des choses sans les faire miennes, les penser, les transformer – depuis le mois de mai, j’ai noirci environ 500 pages de notes. La plupart sont bonnes à jeter car déjà périmées (le tableau s’est aggravé). Il n’empêche, c’est ce que je fais et ça ne changera pas.
Donc, le reste de ma vie, si je consens au traitement – et j’aurais beaucoup à dire sur cette histoire de consentement, car il ne va pas tout de même pas de soi de consentir à un traitement qui va vous rendre pour le coup malade, vous diminuer de manière spectaculaire, vous vieillir de manière accélérée – et je passe sur le renoncement à la vie sexuelle, dont on ne meurt pas, contrairement à bien d’autres effets secondaires que promet l’hormonothérapie notamment, la radiothérapie n’étant pas en reste. Peut-on réellement consentir à une chose pareille, d’autant plus quand on est en pleine forme, quoique les machines de la médecine contemporaine en disent ?
Sur le moment, pas plus tard que cet après-midi, quand j’ai décortiqué la lettre que mon urologue adressait à son collègue radiothérapeute, j’étais dans un état de sidération. Je savais que j’avais un cancer, je m’en doute depuis le mois de mai dernier, et j’ai eu le temps de m’y préparer. Mais on m’assurait jusqu’à présent qu’il n’y avait pas vraiment lieu de s’en inquiéter, que ça se traitait fort bien, qu’on s’en remettait, qu’il n’était pas grave et pris à temps. Mais les derniers résultats de scanners ne sont pas d’accord avec cette vision optimiste. L’urologue préconise maintenant un traitement en toute urgence, et une longue hormono-radio-thérapie intensifiée, ajoute-t-il, avec un médicament dont la liste des effets secondaires suffit à vous inciter à rédiger dès maintenant vos dernières volontés (j’en parlais il y a quelques semaines, sur un mode énigmatique certes : https://outsiderland.com/danahilliot/dernieres-volontes/). Sidéré donc, incapable de penser. Sinon à refuser le traitement, ne pas consentir et mettre fin à mes jours si jamais la vie devenait trop pénible.
Et puis, les heures passants, et la nuit, de bon conseil, tombant, il m’est venu cette idée toute simple. En 2008, parce que j’ai cru qu’il me restait quelques mois à vivre, je suis devenu écrivain (et j’ai arrêté de boire dans la foulée, n’ayant guère le choix, faut admettre).
Là, il doit me rester quelques années. Certes, des années de misère physique, de délabrement, de dévastation, et pas sans effets sur le moral et, paraît-il, les dispositions cognitives. Mais suffisamment pour écrire, même péniblement, mon dernier livre. La Montée des eaux, dont je rabâche l’histoire à mes ami.es depuis des années. Cette perspective, en écrire un dernier, un dernier pour la route, elle me plaît. Je dirais même qu’elle me remplit soudainement de joie. C’est une réponse au cancer. Mais aussi une manière de faire sens, produire du sens contre l’absurde (y compris cette absurdité qu’est la médecine préventive ou prédictive – les existentialistes nous manquent à mon avis, leur profondeur, leur gravité, leur sens du tragique : on est devenu tellement stupides avec nos « faut rester positif « , et nos psychothérapies niveau CM2 – le néolibéralisme a les philosophies qu’il mérite me direz-vous), et « faire contre mauvaise fortune bon cœur » – une de mes spécialités au demeurant. Une bonne raison d’endurer l’enfer qui m’attend (et qui nous attend si j’en crois les sombres horizons qui hantent déjà l’année à venir et le futur proche sans parler des lointains).
Voilà donc, comment je suis devenu écrivain, et comment je continue de le devenir. Parce que l’idée m’est venue de ma propre mort. Ou si vous préférez, du temps qui reste à vivre. Si on peut appeler ça “vivre” – une vie indigne sans doute, ou pas très digne, et pas très désirable. Faire quelque chose du seul fait qu’on respire encore. Et qu’on peut encore (tant qu’on peut) tenir un stylo dans sa main. Une bonne raison à mon avis. (une pensée en passant pour l’Agonie d’Agapé de William Gaddis). Sera-t-elle suffisante ? Trop tôt pour le dire. Vais tout de même essayer de m’y habituer, de la penser, voir où ça mène.
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Publié le 20.09.2026 à 00:10
C’est épatant comment, jusqu’aux derniers moments, ou ce qui pourrait éventuellement s’avérer les derniers moments, on ne sait jamais après tout, avec toutes ces maladies nosocomiales, qui peut véritablement garantir que tout va bien se passer ?, personne, sinon, on ne vous demanderait pas votre consentement, et la liste est longue comme un jour sans pain des effets secondaires et des risques auxquels on vous demande de consentir, sans quoi, pas question de vous administrer le traitement, soyez-en sûr, consentir ou mourir, et consentir à de véritables horreurs parfois, vaudrait mieux crever tout de suite, et puisque vous avez consenti, pas moyen de se plaindre si vous êtes transformé en légume, je vous assure, il faut les lire pour y croire, et si l’on pense à toutes les choses auxquelles on consent, finalement, je veux dire, dans le cours d’une vie, toutes ces soumissions, ces génuflexions, combien de pipes on taille à combien de connards, à bien y songer, c’est d’un comique n’est-ce pas ? le travail salarié déjà, quand on voit ce à quoi on consent, en échange d’un putain de salaire de merde qui vous permettra juste de rester en vie et pouvoir travailler en attendant la retraite, quelles vies de merde hein, DONC ! On vous demande non seulement de consentir à des tas de choses abominables, qui « pourraient arriver » (mais rassurez-vous, c’est un cas sur cinq, et avec les progrès de la médecine n’est-ce pas, on devrait pouvoir faire baisser ce taux à un sur six, voire un sur sept, pas tout de suite, mais ça viendra, avec l’Intelligence Artificielle, on a de bons espoirs), non seulement consentir, mais désigner une « personne de confiance », au cas où vous perdiez la tête n’est-ce pas, on ne sait jamais, pas évident de consentir à quoi que ce soit quand on est plongé dans le coma, ainsi que des « dernières volontés », il existe un formulaire sur le site du gouvernement, c’est-à-dire, préciser pour vos proches ce qu’il faudra faire si l’occasion se présente, si vous en avez, des proches, bien entendu, mais qui n’en a pas ?, vous ? désolé !, et puis pensez aussi à préparer la succession, on n’y pense pas assez, on pense qu’on a le temps pour ça, on est parfois étonné quand le pire arrive, pris par surprise, ah ! déjà ! c’est mon tour ?, ce ne sont que quelques formulaires à remplir, et nous pouvons même vous proposer des modèles, des lettres de gens qui vous ont précédé, il n’en manque pas, si des fois vous manquez d’inspiration, c’est assez fréquent de manquer d’inspiration quand vous êtes à l’agonie, s’inspirer d’un modèle épargne bien des tourments, même si, dans votre cas, il n’y a aucune raison de s’inquiéter, la plupart des gens s’en remettent très bien, la succession donc. Et les dernières volontés.
Jusqu’à votre dernier souffle, ils ne renonceront pas à vous aligner : un peu comme le prêtre qui s’avance à votre chevet alors que vous agonisez. « Alors, céderez-vous enfin, capricieux païen ? Répondrez-vous au dernier instant à l’appel du Christ ? » (rappelez-vous le Barrabas de Lägerkvist : « À toi je remets mon âme. Et il rendit l’esprit. ») L’État ne vous lâchera pas plus que l’Église. Il existe des formulaires sur les sites gouvernementaux qui scandent l’existence de la naissance à la mort (ah !, ce fameux « Livret de famille »).
« Birth, love and death: the only reasons to get dressed up. » (Aidan Moffat)
(alors, concernant la succession : mes œuvres complètes tiennent sur une clé USB si ça intéresse quelqu’un. Le reste dans le coffre de ma voiture : je conseille le Secours Populaire ou la déchetterie du coin)
(et puis, concernant les dernières volontés, inutile de préciser que je m’en fous complet, excepté qu’une cérémonie religieuse est absolument hors de propos, là, si on me fait ce coup-là, je serais capable de revenir d’entre les morts et ruiner la cérémonie, cramer l’église et ses fidèles, par contre, si vous tenez à une cérémonie (je ne sais trop à qui s’adresse ce « vous »), non religieuse, genre, jeter mes cendres où bon vous semblera, dans un fossé, ça ira fort bien), j’aimerais qu’on diffuse cette chanson de Bill Wells et Adrian Moffat, qui me paraît être la meilleure chanson jamais écrite pour une telle occasion (oui, je sais, tout cela pour en arriver là !) :
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Publié le 19.09.2026 à 23:45
Turn off the light (sur la solitude à l’heure des réseaux sociaux)
Arab Strap, Turn off the light (from I’m totally fine with it
don’t give a fuck anymore
, 2024)
I forgot how to feel, how to see
With no one to trust, my life lost its lust
I just had to be freedThen you came and showed me the answers
You came to make sense of it allI was scared to go out
Was crippled by danger and doubt
I clicked on your link, well, it just made me think
Now I know what this world’s all about’Cause you came armed with the answers
You came to make sense of it all
You came and now the truth’s out there
You came, so why do I still feel so small?
Who needs family? Who needs friends?
Why be compliant and weak?
I’ve found my people now, wе shall not bend
We won’t turn the othеr cheek
You came and showed me the answers
You came and made sense of it all
You came and now the truth’s out there
You came, so why do I still feel so?
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Publié le 06.09.2026 à 23:50
La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt
Vous pouvez aligner toutes les raisons du monde pour expliquer la victoire des partis d’Extrême droite partout en Europe, et dans bien des parties du monde, de l’Amérique Latine aux États-unis : le déclassement socio-économique, l’angoisse de la submersion démographique, l’influence des médias à la solde des néo-fascistes, le désir de ne pas prendre soin de ceux qui ne composent pas leur « nous » tout rabougri, crispé sur quelques valeurs rances.
Mais la véritable raison, commune à tous ces électeurs et ces électrices qui préfèrent voter pour l’extrême droite que pour des partis de gauche (qui, eux aussi, se présentent, parfois, comme « anti-système »), c’est le racisme.
Ils ou elles ne votent pas pour Ulrich Siegmund, Meloni, Bardela, Trump, Milei, ou Kast parce qu’ils ont une bouille sympa ou parce que Siegmund fait de la mobylette vintage RDA-Like. Ce n’est pas chez eux qu’on ira théoriser sur les violences structurelles du capitalisme, la cruauté de l’ultralibéralisme, l’affaiblissement de la démocratie ou la catastrophe climatique. Au contraire : on défend mordicus la famille « traditionnelle », le mérite par le travail, la sacro-sainte propriété, l’exploitation coloniale et néocoloniale, tant que c’est pour son profit à soi – et qu’importe si c’est au détriment de tous les autres dans les pays lointains, et quant au régime politique, un leader charismatique fera l’affaire, plus il est inculte et spectaculaire, mieux ça ira. On place son espoir dans ces leaders parce que ces gens-là leur font la promesse que demain, les politiques se concentreront exclusivement sur eux, les nationaux, les blancs, et qu’on se débarrassera de tous ces étrangers qui ne sont pas « nous », qui n’ont rien à faire chez « nous » (qui ne sont bons qu’à être exploités là-bas, chez « eux », le pays des gens de couleur, ce pays dont ils n’auraient jamais dû sortir).
Ces gens-là sont d’abord et avant tout des putains de racistes de merde, des suprématistes blancs, qui rêvent d’un « nous » « racialement » homogène, d’un entre nous exclusif et fermé, partageant des valeurs de merde, le travail, la famille, la patrie, la blancheur.
De vrai.es connards qui s’empresseront de vous casser la gueule s’ils en ont l’occasion parce que vous êtes de gauche, écologistes, racisés, LGBT++, ou solidaires des racisés etc..
Qui sont les produits hybrides de l’anthropologie (hyper-individualiste) néolibérale, du capitalisme bourgeois et du nationalisme le plus brutal. Des imbéciles produits par la violence du système d’exploitation généralisé et de l’entreprise de stupidisation de masse dont le succès est désormais patent.
(et je vous assure que ce n’est pas en essayant de rivaliser avec eux sur la défense des valeurs de la Famille, du Travail et de la Patrie que vous parviendrez à les empêcher d’accéder au pouvoir – je pense ici à ceux qui, à gauche, déclament grandiloquemment à chaque discours « la France ! », « les Français ! », en imaginant qu’il suffit de recomposer un « nous » national plus « inclusif » – le patriotisme, et le nationalisme, c’est la plaie, quelle que soit l’imaginaire qu’on lui associe.)
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Publié le 27.08.2026 à 18:02
Je pense souvent à cette photographie de Gillian Wearing, tirée de la série Signs That Say What You Want Them to Say and Not Signs That Say What Someone Else Wants You to Say, réalisée dans les rues de Londres, en 1992. La brutalité néolibérale des années Thatcher, que son successeur John Major n’ont en rien adouci, a laissé nombre de britanniques exsangues. La récession bat son plein. Cet homme, habillé comme un jeune cadre dynamique, écrit sur son panneau : I’m desperate » (il s’en voudra peu après, choqué lui-même d’avoir écrit ce message. Puis, explique Gillian Wearing, « he got a bit angry, handed back the piece of paper and stormed off. »

C’est à mon sens l’image emblématique de l’Europe contemporaine – et bien au-delà de l’Europe, partout où l’idéologie néolibérale, qui soumet tout un chacun à une compétition féroce et sans merci en vue d’obtenir une « place », de chercher à gagner un revenu par le travail, s’est imposé. C’est-à-dire, partout, ou peu s’en faut, sur la planète politique, sociale et économique.
J’ai découvert l’œuvre de Gillian Wearing à la fin des années 90 lors d’une exposition je ne sais plus où, peut-être au Grand Palais, à Paris. Il y avait des vidéos qu’elle avait tournées auprès des SDF dans les rues de Londres, et d’autres choses dont j’ai un vague souvenir, la confession d’une femme, alcoolique, ainsi qu’un conflit dans un couple plutôt aisé, la nuit, près de leur maison. Cela m’avait touché jusqu’aux larmes et j’étais resté l’après-midi entier dans la salle d’exposition. Il y a quelques œuvres comme ça, qui se sont inscrites dans mes archives, comme des points d’orientation, où je reviens toujours (et l’existence, il faut l’admettre, m’y ramène aussi) : une œuvre de Boltanski, L’inventaire des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux, exposée au CAPC à Bordeaux, des séries photographiques de Cindy Sherman, et de Francisca Woodman, des œuvres de Sophie Calle. Et le film qui m’a bouleversé, au point qu’il m’est difficile de le revoir aujourd’hui, en partie en raison des conditions dans lesquelles je l’ai vu, il y a une vingtaine d’années, dans un cinéma MKII près de Beaubourg, My Winnipeg, de Guy Maddin (2007) et plus récemment, Carol, de Todd Haynes (2015)
Disant cela, énumérant ces œuvres, j’ai l’impression de confesser quelque chose de très intime me concernant.
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Publié le 31.05.2026 à 17:01
Angoisse massive et vertige existentiel.
« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. »
(W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne)
L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est pas encore, l’annonce d’une maladie, d’une mauvaise nouvelle, d’une catastrophe : une bombe qui s’abattra peut-être sur votre immeuble cette nuit, ou la nuit suivante, l’éruption du volcan, l’imminence d’un glissement de terrain, que sais-je ?) Notons tout de même que si ce qui est à venir procure de l’angoisse, c’est qu’il s’est déjà produit (des gens souffrent d’un cancer, meurent, sont soumis à des bombardements, des volcans explosent, des sols se dérobent) , c’est-à-dire que l’évènement est possible, qu’on sait déjà qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre. Un évènement qui se produit à l’improviste, prend par surprise, parce qu’on ne s’y attend pas, ne procure évidemment pas d’angoisse. Il y a toujours, à l’orée de l’angoisse, une forme d’anticipation (donc des signes avant-coureurs pour qui sait les repérer, et souvent des stratégies ou des tactiques de refoulement, de clivage, de déni, qui cèdent comme des digues fragiles quand, finalement, l’angoisse déferle)
Néanmoins, l’angoisse n’est pas la peur. Pas tant que parce qu’elle serait sans objet alors que la peur serait forcément attachée à tel ou tel objet. Mais parce que l’angoisse s’ajoute comme un excès par rapport à l’effet « attendu » de l’objet ou d’une situation effrayante. Il y a quelque chose de plus. Toujours elle se réfère à quelque chose que l’on ignore. Non pas tant un objet de l’imaginaire, encore moins un objet réel là-devant-nous, mais ce quelque chose qui participe plutôt de l’ontologie de la menace, c’est-à-dire d’une ontologie incertaine.
La menace, c’est ce qui pourrait être. Et c’est parce que le champ de la menace est indéfini, qu’il est potentiellement infini. Tout peut être menaçant, même les choses les plus familières. Une chose rassurante et jusqu’ici bienfaisante peut devenir angoissante, peut s’avancer comme une menace. (celui à qui l’on accordait sa confiance peut devenir un ennemi potentiel, un médicament/pharmakon peut devenir un poison)
La menace s’étend au-delà de « ce qui pourrait être si ». Compléter la proposition conditionnelle (si « quelque chose arrivait » – au sens d’un happening) est déjà une manière de circonscrire la menace, de l’arraisonner, et de la raisonner. Quand la chose qui nous menace et qu’on craignait arrive, alors nous pouvons être soulagés : la tension propre à la menace (celle qui débordait l’objet de toutes parts) retombe, un certain savoir succède à l’ignorance. On peut s’inquiéter d’autres choses (par exemple des conséquences de ce qui est désormais su : une approximation du temps qu’il vous reste à vivre par exemple.
Avec la vague massive d’angoisse, ce saisissement qui vous laisse sur place, sidère, paralyse, s’éprouve une panique qui déborde et met en échec toutes les tentatives de circonscription et d’arraisonnement.
On peut tenter de conjurer cette irruption de l’angoisse en lui opposant la recherche, en référant aux savants, en devenant savant soi-même (d’une manière similaire à ce qu’on observe dans certaines stratégies contra-phobiques : on peut devenir alpiniste par peur du vide ou entomologiste par peur des insectes) en se focalisant sur l’objet de l’angoisse ou le champ des menaces, l’étudier, l’analyser, en faire le tour, l’examiner avec soin, espérant l’épuiser par le savoir, le rendre ainsi plus inoffensif. Anticiper ses conséquences. Établir la liste scrupuleuse des « si, si et si » et « alors si ». Multiplier des hypothèses, réduire la menace à une casuistique sophistiquée.
Mais, au cœur de l’expérience de la crise massive d’angoisse, quand elle survient malgré tout, ce qui vous saisit alors, c’est l’affect pur, détaché de l’objet hypothétique qui en était l’occasion. L’objet disparaît. Il s’efface. Il n’est plus qu’une hantise vague, un flatus vocis. Il ne signifie rien. Ce n’est plus l’objet qui vous angoisse, mais l’angoisse elle-même. L’objet, ou ce qui tient lieu d’objet, n’est plus qu’une invocation magique, un stimulus pur. Ce qui reste, c’est l’affect sans objet. L’angoisse massive efface d’un coup d’un seul le monde, en tant qu’espace/temps viable, à peu près ordonné, qui se dérobe. Il n’y a plus rien ni soi-même : comme dans une tempête de neige où toutes choses étant englouties par la blancheur, ne demeure aucun indice à partir duquel s’orienter.
Le contraire au fond d’un objet désaffecté, comme celui que construit le regard du spécialiste, de l’expert, qui fait abstraction des affects pour analyser l’objet de son étude. D’où le paradoxe de la médecine : explorer scientifiquement une pathologie et tout à la fois prendre soin (de l’angoisse et des affects) du patient. Le point saillant de ce paradoxe survient quand le médecin tombe malade lui-même, car il sait mieux que personne ce qui l’attend (certains médecins préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ce qu’ils ont préconisé pour leurs patients toute leur vie durant, et ils ont facilement accès aux médicaments : https://www.medinside.ch/fr/femmes-medecins-et-risque-de-suicide-une-crise-silencieuse-20241208).
Le sage (en philosophie) est censé savoir canaliser son angoisse en la rationalisant (la circonvenant par la soumission à l’intellect, la sidérant par des concepts). Ainsi les aphorismes : « Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas », et forcément : « la mort n’est rien pour nous », ou : « prépare-toi à mourir », aident, ou sont censés aider à diminuer l’angoisse.
Le croyant, lui, se projette déjà dans une vie après la mort. Il recouvre l’angoisse d’un espoir, d’un imaginaire, d’un mythe. Il projette là-devant-lui, dans le temps, un autre monde qui prolonge la vie au-delà de la vie. Aux hantises transportées par l’angoisse il substitue d’autres récits, un point de vue situé dans le futur et au-delà du monde spatio-temporel. Il se donne un semblant de pouvoir sur la mort (et l’angoisse de la mort, qu’il espère tenir en respect), en proclamant la puissance de la foi. La prière devient un acte performatif : prier, c’est faire advenir un autre monde susceptible de consoler de la douleur de vivre. La foi est une promesse qui vient contrecarrer la menace. Et, je l’ai déjà écrit ailleurs, menace et promesse participent au fond de la même ontologie incertaine. (Ce pourquoi une promesse peut être aussi une menace : une même grammaire est à l’œuvre comme l’a montré J.L. Austin).
Les métaphores maritimes conviennent bien à la description des flux et des reflux de l’angoisse. Peut-être pouvons-nous trouver du réconfort dans la contemplation des vagues déferlant sur la plage ou sur les rochers. Le flux et les reflux des vagues qui viendraient rythmer (au sens actif du verbe rythmer, rythmer quelque chose, le canaliser, temporellement et spatialement, le domestiquer, le discipliner, le régulariser). La violence de ce qui nous submerge pourrait être atténuée par la contemplation d’une régularité là-devant-soi, une régularité qui ne nous concerne pas, la vague massive d’angoisse devenant un objet là-devant-soi, et, du même coup, un moment et un mouvement du monde. C’est l’affaire du monde, pas la nôtre.
En nous accordant au rythme du monde dans la contemplation du monde, des vagues s’écrasant sur la plage ou sur les rochers, nous transformons une catastrophe psychique, objective, personnelle, en un mouvement cosmique et sensuel. Les vagues, à force de mouvements, emportent avec elles l’angoisse et la rejettent dans l’océan, ne laissant sur le sable que d’infimes éclats. Elles la diluent, étalant l’intensité affective de l’angoisse dans le sempiternel flux et reflux, la mélangeant avec les eaux infinies de l’océan, dans lesquelles, espère-t-on, l’angoisse finira par se perdre tout à fait.
Je songe à la contemplation néoplatonicienne, la théoria, y compris d’ailleurs l’exercice théorétique proprement dit, un exercice spirituel qui nous déplace, nous décentre : la perspective qui convient n’est plus la nôtre ici-bas, ancrée dans un corps, une histoire, mais dans l’éternité sublunaire. Aux aléas de nos conflits intérieurs et des drames qui se nouent ici-bas se substitue le mouvement circulaire régulier des astres du ciel, puis, si l’on accède, par la discipline ascétique de soi, à la plaine de la vérité, l’immobile éternité des principes et des dieux. En devenant l’objet que l’on contemple, il est possible de participer à quelque chose de plus grand que soi. Autrement dit, de se défaire de l’insensé en soi, de l’insignifiant en soi, pour s’accrocher à une signification, un sens, un ordre, une beauté et un bien au-delà de soi. Mais, comme l’ajoutent les platoniciens, il faut bien néanmoins, tant qu’on est en vie, redescendre (forts, espérons-le, d’un peu plus de sagesse pour affronter les nécessités mondaines).
Le problème dune contemplation profane ou « athée » (et non pas sacrée, croyante), c’est qu’elle ne peut se satisfaire de s’articuler à un monde ou à un sens plus grand que soi. En contemplant le flux et le refus des vagues, s’oubliant soi-même, on court le risque d’être totalement désorienté, d’être emporté dans le néant (comme le randonneur pris dans une tempête de neige, un « mur blanc »). Nous abandonnant au rythme des vagues qui viennent et reculent, ou à suivre le mouvement des astres, alors nous pourrions perdre notre propre rythme, notre propre rythme biologique, celui de notre vie en tant que vivant, et éprouver une expérience existentielle pure, radicale, qui finalement fait écho à l’expérience de l’affect pur de l’angoisse massive.
Je pense ici à Walter Benjamin, qui voyait les choses de tellement haut, depuis la falaise à Portbou.
Si ma propre existence n’était juste qu’un peu d’écume laissée sur le sable quand la vague se retire, comme si tous les efforts pour donner du sens à cette vie-là s’effondraient dans les abîmes de l’insignifiance. À quoi bon persister dans l’être s’il ne s’agit que de cela, un peu d’écume ? Ce qui menace, c’est qu’à la submersion d’angoisse succède un vertige existentiel. À cette menace, je ne connais pas de remède ou de conjuration, et pas même de consolation. Une métaphore peut conduire au suicide, comme l’ont expérimenté tant de poètes et quelques philosophes.
La plupart des gens tentent de se recaler dans un monde, en suivant un emploi du temps, scandé par les injonctions du travail, de la famille, de la nation, du divertissement. Un monde plus ou moins (in)confortable qui leur est donné, disponible à qui veut y adhérer (matraqué même aux oreilles des plus réfractaires), auquel ils sont ajustés et tentent de s’accorder, se réalignant à l’aide de pharmakon divers et variés. Bien leur en fasse, et c’est ainsi que le monde tourne. On se rabat, on s’accorde, on s’aligne, sur des temporalités scandées par une soi-disant nécessité. À l’inverse, il n’est pas facile de s’accorder au néant.
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Publié le 23.05.2026 à 15:35
De l’érudition comme fuite et consolation
Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de longs mois dans des problèmes littéralement byzantins : ne suis-je pas là maintenant, alors qu’un retard du médecin me condamne à attendre assis sur une chaise en plastique bleue, dans un couloir aux murs blancs, si étroit qu’il faut replier ses jambes quand un quidam entreprend d’emprunter l’itinéraire, encombrant donc, embarrassant, avec mon cahier ouvert sur les genoux, traduisant un poème de George de Pisidie extrait de son De Vanitate Vitae, un autre livre des Vanités, il n’en manque pas dans la littérature antique, et plus encore en ce siècle, le septième, où le monde méditerranéen, le proche et le moyen-orient, était en proie aux plus grands bouleversements, ô herbe de notre vie aussitôt flétrie, ô jeune pousse à la beauté déjà fanée, fauchée par le temps, me voilà penché sur cet « εὔφωνος ὄρνις », me grattant la barbe comme il sied aux érudits, un oiseau au chant mélodieux, qui ne me va pas du tout, car le sens de la phrase alors me paraît discutable, envisageant de choisir la leçon de Sternbach, ἄφωνος plutôt qu’εὔφωνος, ce qui nous laisse avec un oiseau muet, un oiseau muet, messager du jour, ange du jour, qui dérobe, endommage, porte atteinte, à sa substance (τῆς οὐσίας), atteinte que je ne puis m’empêhcher de rapprocher du sort qui est le mien, alors que je suis assis sur cette chaise en plastique bleue attendant qu’un médecin m’informe des menaces qui pèsent sur ma santé, ô corps vaniteux qui, jusqu’à présent, se croyait invulnérable, mais bientôt ces promesses de vie éternelle s’évanouissent et, en un instant, un oiseau muet, messager du jour, efface la substance, Bonjour à vous George de Pisidie, remarquable poète s’il en fut !
(note pour moi-même, relire encore les poèmes impitoyables de Maximien (Maximianus calembour peut-être pour Maximus natu, « le très vieux », qui sonnerait fort bien avec cette déploration pathétique et drôlatique de la vieillesse. Car après tout, ce qui m’arrive, là, ces derniers temps, c’est nul autre chose que vieillir, et vieillir c’est déjà un peu mourir, partir un peu plus tôt qu’on l’avait envisagé, c’est-à-dire, quand on s’était bien gardé d’envisager quoi que ce soit, excepté une vague idée noire de temps en temps, beaucoup plus tôt)
Pour le dire autrement, je me retire du monde en quelque sorte.
Oui, je fais exprès de composer des phrases et des paragraphes sans queue ni tête. Par pudeur. Pour protéger lectrice et lecteur et ma vertu (réputation, pour ce que ça me préoccupe en réalité). (que ça plaise ou pas, je fais ce que je veux après tout) (c’est l’avantage d’être devenu vieux et de n’attendre rien. Une pensée pour le texte de Gaddis, Agonie d’Agapé, un manuel de la décrépitude)
Vieillir aux temps de la fin. (Les temps de la fin c’est-à-dire l’inexorable destruction du monde, le Leviathan capitaliste qui n’en finit pas d’agoniser et, dans ses derniers soubresauts, l’insatiable extraction/exploitation de tout ce qui reste à extraire/exploiter, entraîne dans les abîmes tout ce qui respire encore, après en avoir siphonné (Marx) la vitalité. La finalité, c’est la mort, la destruction, l’exhaustion et la consomption de tout.)
La fin des temps (le malheur des temps) qui vient redoubler ma propre fin (la déflagration finale et le cancer) : on ne sait plus trop où donner de la tête. S’agit de conserver une certaine dignité. Appelez-la sagesse si ça vous fait du bien. Pour ce que les gens ici en ont à foutre des sages. Non. L’époque est aux entrepreneurs et aux athlètes. L’époque est à la performance et tirer-parti-de-ses-dispositions-exprimer-tout-son-potentiel-sans-en-laisser-une-miette-et-blablabla. Bande d’abrutis (lancé-je à mes contemporains !)
Ce paragraphe donne le ton de mon prochain livre : La montée des eaux. Un trailer comme on dit aujourd’hui : qui promet assurément un grand succès.
Le personnage de La Montée des Eaux rêve d’écrire un roman à partir de la thèse qu’il n’a pas soutenue sur l’exil des derniers néoplatoniciens. Il est lui-même en fuite. Je suis moi-même en fuite. (mais je ne crois pas qu’il existe un souverain ou quiconque susceptible de s’intéresser à mes histoires – pas de Chrosroes à disposition.)
En lisant/traduisant George de Pisidie, je prends conscience que je n’ai pas rêvé de gloire ou de reconnaissance depuis des années. (« avant quand j’écrivais un livre », et blablabla). Il aura fallu du temps, l’accumulation des déceptions, des humiliations, pas mal de rage aussi. Ainsi puis-je reprendre à mon compte le mépris des vanités :
Qui, observant sincèrement le théâtre de la vie
Ruisselant de honte ne souhaiterait en finir avec cette comédie
en étouffant les rires par des lamentations ?
Car ils se moquent de nous plus souvent qu’à leur tour
ces artisans du rire factice, qui mettent en scène des trônes,
dépeigne des honneurs, façonnent de hauts dignitaires,
cette ivresse de gloire qui suscite le rire.
Voyez celui-là, habillé d’apparat
Qui s’exalte en invoquant la bonne fortune,
et, sans un mot, prétend incarner la plus haute dignité.
Il n’est rien pourtant et se prétend tout.
Il ne sait rien, et se veut savant.
En son âme se conjugue une double folie :
tout à la fois pseudo-savant et rhéteur stupide.
Il croit à ce rôle qui lui serait échu,
Jusqu’à ce que s’achève la comédie qui lui tient lieu de vie.(De vanitate vitae, 89-127)
(traduction très personnelle, très libérale, pour ne pas dire carrément fautive)
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Publié le 07.05.2026 à 22:30
Le nationalisme nucléaire américain : sur la trilogie de Joseph Masco
Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal », un arrière-plan ou un horizon tenu pour acquis, comme s’il en avait toujours été ainsi. Or, la guerre froide n’est considérée comme close que depuis 35 ans (même si d’autres guerres « plus ou moins froides » l’ont remplacée), et le régime de guerre contre le terrorisme qui lui a succédé ne se déploie, comme un régime géopolitique « total », que depuis le 11 septembre 2001.
Je propose sur mes carnets de traduction de longs extraits de ces trois livres qui permettent de comprendre pourquoi la guerre menée actuellement par les États-Unis contre l’Iran n’est pas seulement issue de la fantaisie délirante d’un président américain considéré comme atteint de démence, mais au contraire un événement tout à fait cohérent qui épouse parfaitement l’ambiance affective dans laquelle baignent les États-Unis depuis la guerre froide, puis la guerre contre la terreur (suite au 11 septembre 2001). Une vision du monde paranoïaque devenue mainstream, comme une seconde nature, et qui va de soi, qui s’est diffusée et a imprégné les consciences des populations, de vastes aspects de la vie quotidienne (orientée autour de la défense de la nation, de la stigmatisation de groupes ethniques ou de cultures considérées comme menaçantes, et des sacrifices « inévitables » au nom de la sécurité – laquelle prime sur le bien-être, la santé, la liberté etc.. surtout pour les classes les plus pauvres), et a dirigé le déploiement des infrastructures sociales, économiques, matérielles, du pays depuis 1945. Inutile de dire que les pays occidentaux (et pas qu’eux) sont parfaitement alignés sur cette vision du monde (notamment depuis le 11 septembre) dont le capitalisme militari-industriel (et notamment, comme on le voit actuellement, « pétrochimique ») tire un avantage évident : le prix à payer pour les populations (notamment sur les champs de bataille) est pour le coup démentiel, et pour les générations futures, il s’agit ni plus ni moins d’une condamnation à mort. Car cette idéologie mortifère privilégie parmi les menaces « venues du » futur, le « terrorisme », les « Armes de Destruction Massive » que des ennemis en grande partie fantasmé sont censées rêver de lancer sur les puissances occidentales (avec la connotation « blanche » et donc raciste que cet « occident » implique), ou encore la submersion migratoire (et les délires néomalthusiens et déclinistes associés à ces fantasmes), au détriment d’autres menaces, ô combien plus réelles, ô combien plus « urgentes », qui sont reléguées bien plus loin dans les agendas politiques, que sont la catastrophe climatique, l’appauvrissement de la majorité des populations dans le monde, l’intoxication généralisée des corps vivants, l’affaiblissement, voire la disparition des régimes démocratiques, et j’en passe.
Autrement dit, on est bien là dans une réalisation limpide ce que Achille Mbembé appelait une nécropolitique — qui déterminent ceux qui doivent être sacrifiés pour que les autres puissent survivre)
Jospeh Masco a publié ces trois ouvrages entre 2006 et 2020. Je cite ici les résumés qui sont donnés sur le site de l’université de Chicago, où il enseigne.
The Nuclear Borderlands: The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006 ; nouvelle édition préfacée en 2020) est une enquête ethnographique multisituée portant sur les effets à long terme du projet de bombe atomique au Nouveau-Mexique. Il explore comment un demi-siècle de recherche sur la sécurité nationale à Los Alamos a profondément modifié la perception locale du risque, de la citoyenneté, de l’écologie et de la race pendant et après la Guerre froide.
The Theater of Operations: National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014) est une étude multimodale (ethnographique, historique et médiatique) de la transformation de l’appareil de sécurité nationale de la Guerre froide en un État antiterroriste après 2001. En analysant l’interaction entre révolution technologique, imaginaires du danger et mobilisations affectives, The Theater of Operations montre comment les dangers hypothétiques, pour les experts en sécurité, peuvent détourner l’attention des formes de violence existantes aux États-Unis. Il propose également une nouvelle théorisation de la perception des menaces, examine l’influence psychosociale des futurs négatifs au sein de la société américaine depuis 1945 et démontre comment les affects et les imaginaires constituent une infrastructure, à l’instar des systèmes techniques construits.
The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) rassemble des textes qui examinent l’étrange rapport des Américains au danger existentiel, voire leur engagement envers celui-ci. Analysant la production simultanée des crises nucléaires et climatiques depuis 1945, Masco se concentre sur les adaptations psychosociales et les révolutions technologiques qui ont engendré ces catastrophes planétaires interdépendantes. Il évalue les pratiques mémorielles, la culture visuelle, les conceptions du danger et les réalités toxiques qui, combinées, ont façonné une culture de la sécurité nationale américaine promettant toujours plus de sécurité et de confort au quotidien, mais au prix de la génération et du report d’une multitude de violences dans un avenir collectif. Interrogeant les retombées (c’est-à-dire les conséquences matérielles et conceptuelles de décennies de nationalisme nucléaire et de capitalisme pétrochimique) qui marquent la vie au XXIe siècle, Masco identifie des moments clés où d’autres avenirs étaient encore possibles et cherche à activer un imaginaire politique alternatif, post-sécurité nationale, au service de la vie collective contemporaine.
On lira mes traductions d’extraits de ces trois ouvrages ici :
https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/joseph-masco/
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Publié le 10.04.2026 à 09:40
Nouveau carnet : Extraits Choisis (archives d’études critiques)
Je propose un nouveau « carnet », ou, si vous préférez, une archive composées d’extraits de livres traduits de l’anglais. Ces extraits sont tirés de livres que j’ai lus ces dernières années, et relèvent de ce qu’on peut appeler les études critiques. Ils sont souvent précédés d’une présentation ou de remarques (qui ont donné lieu à des articles sur mon blog), parfois pas.
On peut s’orienter grâce à un menu qui propose des thèmes de recherches (féministes/queer/post-marxisme, catastrophe climatique, extractivisme, nécropolitiques, précarité, etc…) ou bien directement par noms d’autrices et d’auteurs.
https://www.outsiderland.com/carnets/traductions/
Comme pour mon précédent carnet, « Attachements mélancoliques« , je vous invite à puiser au hasard et, au fil de vos découvertes, à lire les livres qui auront suscité un intérêt. C’est là aussi un Work in progress. C’est-à-dire que j’ajouterai régulièrement des traductions et présentations dans les mois à venir.
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