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 Dana Hilliot

Outside Dana Hilliot

Publié le 01.11.2026 à 23:04

A place to come to

Encore une fois, je me trouve quelque part. On dit qu’on se « retrouve », ce qui est beaucoup dire. Pour se retrouver, encore faudrait-il que j’ai fini de me perdre. Tel n’est pas le cas, loin de là. Je suis bel et bien perdu. On se retrouvera plus tard, ou pas (et peut-être trop tard) : c’est pourquoi j’écris, sans doute, ce pourquoi je n’ai jamais cessé d’écrire, à bien y penser.

Et encore une fois, il faut se faire une place. C’est une action, un travail, une peine. Nulle place n’est là, disponible, qui aurait patiemment attendue mon arrivée. Je ne suis attendu nulle part. J’arrive. Je prends place en occupant l’espace et le temps là-devant moi et tout autour de moi. Je prends place en sachant qu’il n’y a peut-être pas de place pour moi. Rien ne m’ennuie plus que d’avoir à « me faire une place », avec la violence que ça implique. Je ne suis pas un battant. Je m’en fous. Les battants me fatiguent. Il faudrait leur dire : si vous devez vous battre, c’est que vous prenez la place de quelqu’un d’autre. C’est une violence exercée sur un.e autre. Ne vous battez plus. Laissez tomber. Si tous les battants laissaient tomber, le monde s’en porterait bien mieux.

A place to come to. Me revient ce titre de Robert Penn Warren, un livre que j’ai lu il y a longtemps. J’avais été attiré par son titre français : Un endroit où aller. C’était ma période Faulknérienne (lire tout Faulkner). Je devais avoir 18 ans, peut-être 19. J’en ai 40 de plus. J’ai de la peine à le croire.

Hier, je suis allé marcher au bois de Saint-Pierre, avant de visiter mon père à l’hôpital. Errance dans la vaste forêt de feuillus dont les couleurs virent gentiment à l’automne. Adolescent, j’allais m’entraîner pour préparer la saison de cross-country sur ces chemins boueux. Le petit parc animalier près du château est fermé « pour une durée indéterminée », ce qui me plonge immédiatement dans un état de tristesse infâme. En discutant avec une dame de mon âge qui se trouvait là, avec d’autres personnes plus jeunes, je me suis rappelé ces promenades dans les bois, inévitablement ponctuées d’une virée au parc animalier. Un pauvre parc à l’ancienne, caché parmi les buis, où survivaient quelques animaux qui n’avaient rien d’ « exotique », exceptés les flamants roses, qui sont toujours là, superbement roses au bord d’une mare ridicule. J’ai failli pleurer en entrevoyant ces grands oiseaux de mon enfance, et de nouveau, le lendemain, alors que j’observais les modillons de l’abbatiale à Nouaillé-Maupertuis, ces modillons romans qui m’ont toujours tellement amusé, en voyant, dans un bras du transept, devant un vitrail bleuté, un petit oiseau qui voletait, attiré par la lumière, puis, dépité, se posant sur un croisillon. Ce petit oiseau qui avait, pensait-il, trouvé un endroit où aller, a place to come to, attiré par je ne sais quoi, entrant par le portail un jour qu’il était grand ouvert. Et qui doit, depuis des jours, peut-être des semaines, errer/voleter à l’intérieur de cette vaste église, sans trouver la sortie. Un panneau à l’entrée précise : « Veuillez refermer cette porte » : je la laisse ouverte en sortant. (d’autres oiseaux entreront peut-être, mais cet oiseau-là sera peut-être délivré de son piège doré)

Évidemment, il doit y avoir là une métaphore qui me concerne. Mais peut-être dit-elle aussi quelque chose de la condition humaine. Je pense à ce texte du penseur anarchiste Alexander Dunlap, qui commente le conte d’Hansel et Gretel : « La situation à laquelle l’humanité est confrontée – dans toutes ses milliards de multiplicités uniques – n’est pas si différente de celle de Hansel et Gretel. Alors qu’ils étaient séparés de leur famille, une personne effrayante (creepy) habitant une maison pleine de bonbons les a invités à entrer et s’est occupée d’eux, les laissant manger les bonbons et la malbouffe exposés dans la maison, mais les nourrissant également de poulet et d’autres repas à trois plats. Comme le raconte l’histoire, cette séduction douce et cette gentillesse n’étaient en réalité qu’un stratagème destiné à satisfaire son désir d’enfants rôtis. » La sorcière est the worldeater, le mangeur de monde, le capitaliste à l’appétit insatiable, qui nous tient dans ses griffes en promettant des bonbons. Et cette conclusion dont je partage le pessimisme, malheureusement, au sens où j’en suis, je vous l’assure, malheureux : « […] les humains ont-ils le pouvoir de résister à l’attrait du mangeur de monde et d’échapper à ses entrailles – que peuvent-ils faire ? En théorie, la réponse est « oui ». En pratique, l’avenir est indéterminé, mais si l’on se fie à ce qui s’est passé au cours du siècle dernier, la réponse est « non ». »

Je me rends compte à quel point je suis ému en ce moment par les animaux, les chiens évidemment, puisque Iris n’est plus avec moi (bien qu’elle vive ailleurs une vie de princesse, à ce qu’on m’en dit : elle aurait mangé du saumon à midi et joué avec des chèvres dans les bois), mais aussi les chats. Dès que j’en croise un, je m’agenouille. Ils viennent vers moi, avec plus ou moins de prudence, mais cela finit toujours par un câlin sous les yeux parfois effarés des humains qui les suivent. M’émeut aussi ce chevreuil que j’aperçois de l’autre côté du chemin, dans les bois, au bord du Miosson. On se regarde un peu. Je passe mon chemin lentement, puis il disparaît dans un buisson touffu.

Ou bien ce lapin chèvre (sic !) observé tout à l’heure dans sa cage au parc animalier des jardins de Blossac, alors que j’allais en centre-ville, pour la première dois depuis des décennies.

La smart city idéale. Un paradis pour bobos. Tout est cher. Vivre ici coûte le double de ce qu’il en coûte dans la ville d’où je viens, Thiers. Je me sens extrêmement mal à l’aise, comme un touriste, un passager clandestin. J’imagine que je vais demeurer un touriste pour un sacré bout de temps. Je prends des photographies. Histoire de faire quelque chose de mes yeux, de mes mains.Me donner une consistance à moi-même (les passant.es, je m’en fous pas mal).

La ville dans laquelle j’ai grandi n’existe plus, sauf dans mes souvenirs. Et encore. Tout est devenu tellement propre, c’est affolant. Mes souvenirs, les années 80, ce sont mes années punk. D’une irrésistible intensité. Là, maintenant, rien ne déborde. Tout est comme il faut. Pratique. Une ode à la fluidité, à la contenance.

Et puis, ce soir, retour à l’appartement du père où je loge en ce moment, en l’absence de son propriétaire. S’y faire une place, pour en revenir au thème du jour, est toute une affaire, rien qu’accéder à la chambre d’ami, déjà (qu’il appelle, cette chambre, « son débarras ». Sic. Il ne sait pas que j’ai écrit un livre qui porte précisément ce titre : Un Débarras). Il est dans son jus, comme on dit. Encombré, embarrassant. Un repaire de syllogomane.

Tout ici renvoie à une période de sa vie qui n’est pas la mienne. Ses années 80 à lui. Rien à voir avec les miennes. Du reste on ne se parlait pas à l’époque. Il ignorait tout de ma vie, et j’ignorais tout de la sienne. Aucun affect. Pas plus aujourd’hui qu’hier.

À la recherche de documents utiles pour que je puisse l’aider à régler ses affaires, je fouille dans les armoires en bois de noyer – même pas sûr qu’elle fasse le bonheur d’un brocanteur – débordantes de paperasse. Une véritable épreuve, je me sens accablé par toutes ces preuves d’existence. Ces factures d’électricité datant de Mathusalem, ces magazines jaunis qui ne paraissent plus depuis longtemps. En partant de Thiers, j’ai tout jeté. Lui ne jette rien. Quand j’en évoque la perspective, faire le tri, il lâche un « il faudra que je regarde d’abord. »

Mon père vit là depuis 1984. Seul. Il a eu des relations. Elles n’ont pas manqué. Mais il a tenu à habiter seul. Je ne trouve rien d’utile dans ces armoires, rien d’assez récent pour être utile. Toute l’existence administrative est désormais numérisée. Et pas qu’administrative.

Pas d’affect, non, mais pas mal de dégoût.

Je redécouvre des aspects de sa vie que j’avais pris soin de reléguer dans les recoins les plus inaccessibles de ma conscience. Je m’en fous. C’est sa vie, pas la mienne. Mais c’est pénible et inconfortable. Et je me suis engagé à m’occuper de ce vieil homme – ou du moins aider à la mise en place d’une solution « pour la suite » quand il sortira de l’hôpital où il est piégé depuis plus de deux mois. Ce n’est pas la première fois. Il a dû passer plus de temps à l’hôpital ces dernières années que chez lui. Une chose est sûre : je refuse de finir comme ça.

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Publié le 26.10.2026 à 23:14

Lettre à Damien (Deuils et sentiment mélancolique)

Cher Damien,

J’ai reçu une lettre que les services des impôts t’avaient destiné, l’année dernière, quelques mois après ton départ. Je n’ai pas cherché à faire suivre le courrier. Du reste, l’hiver dernier, le propriétaire m’a appris qu’on t’avait retrouvé, noyé, sur une plage de l’île de la Réunion.

J’ai souvent pensé à toi depuis que je me suis installé, en février 2025, dans l’appartement mitoyen de celui que tu occupais. Celui que tu t’apprêtais à quitter en réalité, puisque nous ne sommes restés voisins que durant deux semaines. J’arrivais. Tu partais. Histoire vieille comme le monde. Comme le nôtre de monde, le tien comme le mien.

Tu m’avais parlé d’un grand voyage, sur l’île de la Réunion. Il fallait que tu partes, tu ne pouvais plus rester ici. La veille de ton départ, on s’était croisé dans le couloir et j’étais entré dans ton appartement quasiment vide. Il restait cependant une collection de boîtes en fer blanc vintage, sans doute prisées de quelques collectionneurs (on trouve des collectionneurs pour toute sorte d’objets), et un amas de coquillages aux formes baroques et aux couleurs variées. « J’aimerais te les confier », m’as-tu dit. « Le reste, je m’en fiche, je jette. Mais ces coquillages et ces boîtes, ça me fait de la peine de les laisser à personne ». Les laisser à personne. J’ai dit « d’accord, j’en prendrais soin ».

Maintenant, c’est moi qui m’en vais, un an et demi plus tard. Et je ne sais que faire de cette collection de boîtes en fer blanc et de ces coquillages. Moi aussi je pars avec pas grand chose. Ce qui loge dans le coffre de l’automobile, aucun meuble. Finalement, je les ai laissés, ces boîtes et ces coquillages, devant la porte de la boutique du Secours Populaire, soigneusement rangés dans un carton. La boutique ouvrira demain. J’ignore ce qu’ils en feront, quelle histoire leur viendra à l’esprit en découvrant cet étrange don. Il ne restera pas grand chose de nous, mon pauvre Damien. Des coquillages et des boîtes, et cette lettre que je t’écris maintenant que tu n’es plus là. Définitivement plus là.

La scène de ton départ est restée gravée dans mon esprit. J’étais présent, au bas de l’immeuble, quand tu as entrepris de gravir la rue Fernand Forrest. Tu m’as fait un petit signe de la main. « Bonne chance », j’ai dit. D’ici à la gare, il y en a bien pour une demi-heure de marche, et ça n’est jamais plat. La vieille ville n’est jamais plate. Tu portais un lourd sac sur les épaules, et rien de plus. Puisque tu es mort là-bas, c’est que tu as réussi à aller jusqu’à l’autre bout du monde, l’île de la Réunion. Tu en avais vu des îles et des continents : les coquillages amassés durant tous ces voyages en témoignent. Certains écrivent des livres, d’autres ramassent des coquillages. Nous sommes frères en quelque sorte.

Dans ce bel immeuble bourgeois habitent d’autres naufragés, des gens comme toi et moi, qui n’ont nulle part où aller et se retrouvent ici parce que les loyers ne sont pas chers et le propriétaire accommodant. Des hommes, mais aussi des femmes, qui se sont échoués là, prennent une location, et survivent comme ils peuvent. Une pause dans ce long naufrage qu’est l’existence.

La personne qui prendra ma suite est une jeune femme aveugle que j’ai rencontrée quand elle a visité l’appartement. Elle a demandé si elle pouvait amener son chien. Un chien d’aveugle. Pendant la visite, elle est restée debout au milieu du salon, tandis que le propriétaire et moi lui décrivions les lieux, le salon, le cabinet de toilettes et la chambre. La haute fenêtre qui donne sur cet incroyable panorama, les montagnes au loin, les couchers de soleil fantastiques : certains soirs on dirait que les volcans explosent. Elle a dit : « J’aime la lumière. Il y a beaucoup de lumière ici. Là d’où je viens, c’était tellement sombre. »

Il y aura un chien. Mais aujourd’hui, depuis que j’ai laissée Iris chez l’amie de mon frère à Tours, définitivement sans doute, parce que, là où je vais, m’en occuper serait impossible, aujourd’hui, il n’y a pas de chien. Il reste une petite souris qui court sur le parquet, passe tout près de mes pieds. La pauvre. J’espère qu’elle trouvera une voie de sortie.

Iris demeure pourtant, comme une hantise. Je suis triste à mourir. La place qu’elle occupait hante mon appareil perceptif, tel un membre manquant, l’illusion des amputés comme disait Malebranche. Une hantise affective. À chaque fois que, sans y prendre garde, mon regard se pose à la place où elle était, j’éprouve la douleur de la déception, car cette place est vide. J’ai modifié la disposition des meubles. Son divan, son fauteuil. Changé les couvertures, les draps, les couleurs. Tous les gens qui ont perdu un être cher connaissent cela. Son absence est insupportable, comme l’aura été celle de mes chiens précédents après qu’ils sont partis. Toutefois, Iris est toujours quelque part, là où je l’ai laissée, où je pourrais la revoir de temps en temps si j’en ai l’occasion. Cela console un peu. Elle a treize ans et demi. Il lui reste encore quelques belles années à vivre, je l’espère, peut-être autant d’années que moi du reste, car il est possible que je ne fasse pas long feu. Cela ne m’étonnerait guère que nous partions elle et moi de concert, à quelques jours d’intervalle. Cette pensée m’a souvent hantée ces dernières années, en la voyant vieillir, et comme mon propre avenir ne m’enthousiasmait guère : une sorte de fin logique. Elle était ma raison de vivre. Elle l’est toujours en un sens. Une partie de moi rêve d’obtenir un logement où nous pourrions nous retrouver pour terminer cette histoire ensemble. Une partie de moi seulement. L’autre partie ne veut pas de logement. Elle préférerait errer d’un endroit à l’autre, c’est-à-dire nulle part, pour le temps qui me reste.

Quand tu es parti, Damien, je ne savais pas que j’avais un cancer. Le futur, bien qu’incertain, comme pour tous les précaires, s’annonçait exaltant. J’avais envie d’amour, de rencontres, de découvertes. La ville me plaisait, toute cette population bariolée, toutes ces langues, ces visages. La couleur, oui, les couleurs des peaux, la sonorité des langues, tout cela m’avait tellement manqué dans les villages reculés où j’ai vécu.

Il y a six mois, tout a changé. Le cancer, puis l’effondrement économique, les problèmes familiaux, loin d’ici. Le mieux était de partir, de retourner dans une autre ville, où je suis né il y a longtemps, où j’ai grandi, où je m’étais juré de ne plus jamais remettre les pieds. C’est comme ça. Il ne faut jurer de rien.

Moi non plus, je ne sais pas très bien ce que je vais faire là-bas : traiter ce cancer, m’occuper de mon père, un peu. Je n’ai pas de logement. Plus de meubles. J’irai à droite et à gauche. Je me débrouillerai. Il faut passer l’hiver, ensuite, je planterai une tente de camping quelque part et ça fera l’affaire. J’irais à l’hôpital quand ce sera nécessaire. Je prendrai rendez-vous avec une infirmière pour mes injections mensuelles. Il y aura beaucoup de temps libre. J’espère aller au bord de la mer, le plus souvent possible, écrire un dernier livre. On verra.

Plus on vieillit, plus on insiste et persévère sur ces sentiers personnels, moins on ressemble aux autres. Même des ami·e·s qui partaient naguère à l’aventure ont finir par se ranger, fonder une famille, faire carrière, accéder à la propriété, et attendent maintenant la retraite. Nous, quand vient l’heure, nous ne laissons rien derrière nous, parce que nous ne sommes attachés à rien. Parce que personne ne nous attend nulle part. Ton sac à dos suffisait à contenir toutes tes propriétés, et moi, c’est le coffre de l’automobile. Pas de meubles donc.

(qu’est-ce qu’un meuble ? Mot étrange. Le meuble renvoie à la mobilité, alors qu’il est par essence lourd, encombrant, et rarement déplacé. Au néolithique, les premiers « meubles » étaient en pierre. Autant dire qu’on ne les déplaçait pas et qu’on ne les appelait certainement pas ainsi. On les recréait au besoin. Le concept de meuble n’a de sens que rapporté à l’immobilier, c’est-à-dire à la propriété. La langue commune des sociétés bourgeoises est fondée sur la propriété : l’ontologie qui la sous-tend, ou que cette langue instaure, est celle qu’a imposé, par la violence, l’imaginaire avide et rabougri des bourgeois. La mobilité du meuble est relative à l’immobilité, aux immeubles. C’est-à-dire à la sédentarité. Ce qui ne fait aucun sens chez les éleveurs nomades de l’Asie Centrale, qui se déplaçaient naguère (plus rarement aujourd’hui) avec leur yourte, encore moins chez les tribus qui vivent encore dans les forêts tropicales et dont la hutte peut être détruite et reconstruite en une seule journée si besoin est, après une tempête par exemple. J’attends le début du printemps pour m’installer sous une tente dans un camping municipal à quelques euros la nuit. On en trouve encore. On peut en changer chaque semaine par exemple. Juste un endroit pour dormir et faire un peu de cuisine. Et se reposer. L’hormonothérapie promet des coups de fatigue fréquents. Il faut pouvoir s’allonger quelque part et fermer les yeux. Une tente confortable, suffisamment spacieuse, fera l’affaire.)

Quand on ne suit pas les chemins principaux, quand on mène une vie à sa guise, en se laissant porter, allant ici à cause du paysage, et là-bas par amour, on prend une distance folle avec le monde. Tout autour, les gens continuent à vivre, suivent avec soin le script qu’on leur a mis dans la tête, et s’en trouvent rassurés – bien que parfois bizarrement indisposés. Quand on va « à l’inverse », on se sent souvent seul sur un chemin que peu emprunte. Il faut une immense et terrifiante capacité à la solitude pour suivre ces petits chemins queer. Parce qu’ils n’ont pas été défrichés. Ces périples que guide une sorte d’instinct, ou d’inspiration, procurent parfois un sentiment d’irréalité. La réalité repose sur une adhésion collective à un monde commun, une sorte de rythme, scandé par les naissances, les mariages, les enterrements, le travail et la retraite, les enfants qui deviennent grands et la maison qu’on n’a jamais fini de payer. Nous, mon cher Damien, n’avons jamais vraiment adhéré. Pas d’enfants, pas de carrières, pas de propriété. La retraite, on n’y a jamais songé – d’autres diraient qu’alors on n’a pas d’avenir. Peut-être. Peu importe. Il se peut qu’on ait essayé. Mais ça n’a pas marché, ça n’était pas pour nous et aujourd’hui, l’âge venant, on n’adhère plus du tout. Et plus je vieillis, plus j’ai l’impression d’entrer dans une sorte de clandestinité. Une vie à côté des autres. En marge comme on dit.

Dis-moi. Est-ce que ton embarcation a chaviré, ou qu’une vague t’a emporté ? Ou bien as-tu nagé trop loin du rivage, là d’où l’on ne revient pas ? Était-ce un accident ? Ou voulais-tu en finir ? Et surtout : est-ce que tu étais seul à ce moment-là, je veux dire, juste avant de mourir ? Avais-tu des amis ? Des ennemis peut-être ? (Une rumeur court : tu étais ivre mort avant d’aller braver l’océan (ou lui demander de t’accueillir). Et d’autres rumeurs : tu n’es pas mort, tu as seulement disparu – comme font ces gens qui fuient un passé troublé)

Je m’en vais à mon tour. Encore une fois. Je ne compte plus les fois où je suis parti. À chaque fois, il faut faire le deuil. De petits deuils, certes, vu qu’on n’a pas vraiment pris le temps de s’attacher, mais tout de même. Chaque petit deuil est une petite mort. On pense souvent au deuil comme si c’était la mort de l’autre. Mais en réalité, c’est aussi la mort de quelque chose en soi, une petite partie de soi. Cette partie où nous étions attachés à quelque chose, ce quelque chose dont on se sépare, ce quelque chose qu’on quitte. La douleur de l’absence après la séparation peut être intense. Je redoute ces moments où je me retrouve seul dans un appartement vide. À ce moment précis, il me semble que je pourrais disparaître dans le néant. Mais en général, cette douleur passe. Elle passe parce que c’est un petit deuil. Elle passe dans la mesure où l’attachement se défait, qu’on le veuille ou non. D’autres habitudes se mettent en place en l’absence de ce que nous avons quitté.

Pour certaines et certains, le deuil est une chose impossible. Le drame des personnalités mélancoliques, c’est qu’elles refusent de mettre fin au deuil, cultivent le souvenir du disparu, et prolongent la mélancolie bien au-delà de ce qu’on appelle habituellement le deuil. Leur deuil est interminable et il ne saurait prendre fin. Le mélancolique revendique même de ne pas terminer le deuil, d’être à jamais en deuil. Il en veut au monde entier de terminer le travail du deuil qu’il se refuse à terminer, et finit par se couper de tout autre, pour consacrer le temps qui lui reste à vivre à rendre hommage, par sa tristesse inconsolable, à ce qui n’est plus.

Ce qui est terrible dans la période que je vis, c’est l’accumulation de ces deuils. C’est pourquoi je suis plongé dans un état étrange, mélancolique d’une certaine manière. Je me protège d’un éventuel effondrement. J’attends le moment où je vais m’effondrer. Mais d’un autre côté, je n’ai pas le sentiment que ce moment-là arrive.

Il y a sans doute une différence ici entre les personnalités disposées à la dépression et celles qui manifestent au contraire de l’angoisse. Je fais partie des secondes. L’angoisse, d’une certaine manière, est toujours en mouvement. Elle est en mouvement dans l’esprit, dans le corps, elle agit, ou plutôt, son agitation ressemble à une activité. Qui permet d’aménager, d’accompagner la douleur. L’angoisse est une sorte de surcroît de vitalité désordonnée qui peut tourner à la panique. La dépression, au contraire, c’est l’arrêt de tout. L’effondrement de toute action, de toute activité, de tout désir, de tout agency. L’état mélancolique, dans mon cas, représente une approximation de la dépression, typique des angoissés. Mais qui, parce qu’elle est entretenue, cultivée, parce qu’elle est en partie désirée, devient aussi un état que je contrôle, un pouvoir que j’ai de transformer la tristesse en affect mélancolique, et pour tout dire poétique. J’habite alors en poète. La douleur demeure, mais elle est transformée.

Je m’autorise en quelque sorte à être mélancolique. C’est d’ailleurs dans la mesure où je m’y autorise, où je la cultive, que cette mélancolie diffère de la mélancolie du mélancolique au sens psychanalytique. Je verse du côté de l’esthétique de la mélancolie, qui procure en réalité autant de plaisir que de peine, qui transforme la tristesse en une sorte de beauté, de vie digne, porteuse de signification, d’une profondeur philosophique et existentielle. Mélancolique en cette manière, je sais que je touche à quelque chose de la condition humaine.

C’est pourquoi, par exemple, je prends ce détour de t’écrire, Damien, plutôt que de parler directement en nom propre. Même si en réalité, évidemment, je parle avant tout de moi et de mon état. Quand je t’ai vu partir avec ton sac à dos en direction de la gare, par les rues escarpées de la ville, il m’a semblé que tu étais heureux, plus excité que triste à l’idée du monde incertain dans lequel tu allais te retrouver.

Prendre un avion pour une île lointaine. Quand je t’ai demandé : « Est-ce que tu connais quelqu’un sur place ? » Tu m’as dit que tu avais quelques amis, sans doute. Peut-être, quelques-uns, sont-ils encore en vie. Peut-être se souviendraient-ils de toi. Bref, tu n’en savais rien. Mais tu jouissais d’un certain pouvoir, d’un minimum d’agency, qui te donnait la force de tout plaquer et partir, comme je le fais aujourd’hui.

C’est étrange que ce sentiment d’agency, ce peu de pouvoir, soit d’autant plus intense qu’il est en réalité extrêmement réduit, que très peu de choses dépendent de nous et que l’avenir est incertain. La plupart des gens vivent des vies réglées, réglées pour l’avenir, disposent déjà de cartes de vie sur lesquelles sont tracés au feutre grossier des chemins larges comme des avenues où tout le monde s’engouffre. Une interruption leur fait horreur. Toute interruption est une catastrophe, dont ils peinent à se remettre.

Ils s’efforcent de croire que tout restera à peu près comme c’est maintenant, que le présent se prolongera indéfiniment dans le futur. Au moindre aléa, ils sont perdus. C’est ainsi que se forme et s’épaissit le sentiment de réalité : une croyance commune dans la continuité des choses, des styles de vie, à laquelle chacun contribue en y adhérant et en la renforçant jusqu’à ce qu’elle semble réelle. Et puis, un jour, une catastrophe survient, un glissement de terrain, un éclat de bombe, un divorce. Tout s’effondre.

Ces gens-là se plaignent d’avoir très peu d’agency, à raison sans doute. Ils appliquent toute leur volonté à accomplir leur destinée, à l’accomplissement de laquelle ils ont consacré toute leur vitalité, l’existence dont ils ont posé les fondations il y a longtemps, ce récit banal dans lequel ils se sont embarqués avec tous les autres. On vous raconte une vie, comme un conte pour enfants, et vous vous efforcez de la reproduire, en imaginant qu’elle est entièrement de votre fait, qu’elle vous appartient, qu’elle ne doit rien à personne. Puis le doute s’installe et la frustration, vague et embarrassante, vous gagne. Certains semblent penser que plus tard, avec la retraite, les choses seront différentes, qu’ils retrouveront une forme de pouvoir, de liberté. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas, car avec l’âge vient le temps de la maladie et des deuils, et peu de gens sont épargnés.

Au contraire, si vous avez pris l’habitude de suivre de petits sentiers dont la destination est incertaine, des chemins qui ne mènent nulle part, qui ne sont pas balisés, qui sont peu empruntés, recouverts par une végétation dense, que vous devez à chaque pas défricher, ouvrir, alors l’existence devient une sorte de création continuelle, une invention. Les traces que vous suivez ne sont pas celles qu’on vous invitait à suivre à l’école ou plus tard. Ce sont les traces laissées par les dieux, disaient les néoplatoniciens, à destination des âmes insatisfaites de leur condition. Qui voulaient non pas seulement vivre, mais vivre plus intensément.

C’est comme avancer au gré de petites illuminations, en suivant de petites étoiles dans le ciel. Votre pouvoir est sinon immense, du moins intense. Car tout cela dépend de vous. Vous pourriez, après tout, vous arrêter là, ou bien repartir. Vous pourriez coucher ici, ou bien là-bas. Vous pourriez aussi vous jeter du haut d’une falaise quand vous en aurez marre, vous noyer dans l’océan. J’ai toujours pensé que la liberté était liée à la possibilité du suicide. Une grâce qu’on s’accorde. Laissons cela pour plus tard. Pour le moment, j’ai accepté ce traitement pour le cancer. Jusqu’à ce que je ne l’accepte plus. Il reste des options.

Je me rends compte que dans mon cas, il a fallu beaucoup travailler intellectuellement, émotionnellement, affectivement, ces six derniers mois, pour faire mien ce cancer, mais aussi pour accepter le traitement. Je suis passé par tous les états. C’est désormais une acceptation active, une affirmation. Je ne me suis pas laissé traiter, j’ai pensé cette chose-là qui m’arrive. Je me suis informé. Je veux bien ce traitement pour des raisons qui m’appartiennent et qui ne sont pas des raisons médicales, juste parce qu’il faudrait à tout prix survivre. J’ai d’autres raisons qui m’appartiennent. Mais ces raisons sont miennes (j’ai un dernier livre à écrire, et je veux être là pour Iris au cas où). Ce cancer est mien et le traitement sera mien aussi. C’est la raison pour laquelle, malgré tout les empêchements, les inconvénients, les effets secondaires, je prends les choses avec une certaine philosophie, comme on dit. Et on peut le dire ici de manière littérale. La philosophie, en définitive revient dans ma vie par la porte du cancer. Je ne m’y attendais pas.

C’est tout un rapport au corps qui se modifie, qui se défait. Il avait déjà commencé à se défaire. En réalité, depuis quelque temps, je me sentais vieillir, même si physiquement, je ne souffre d’aucun symptôme en particulier. Je savais que ça allait arriver. Et je sais que le traitement accélérera ce processus.

De ce corps, j’en ai déjà bien usé. Je le replace dans une histoire, une biographie. La biographie du corps, c’est l’usage que j’en ai eu. Évidemment, les choses ne seront plus comme avant et c’est normal. On vieillit un jour ou l’autre. J’ai donc fait à l’avance le deuil du corps, d’un corps tout-puissant, qui ne fait pas défaut quand on en a besoin, d’un corps qu’on peut encore améliorer, qui peut progresser, faire plus encore. Tout cela devient ridicule quand on a bientôt 60 ans. Non. Ce corps fera moins. Il est temps de passer à autre chose. Il faut savoir faire avec ce qu’on est devenu.

De manière tout à fait significative, l’hormonothérapie que j’ai entreprise, ou qui s’entreprend en moi et dont j’observe les effets, vise précisément à faire cesser la production de testostérone, qui est l’hormone mâle par excellence, à la fois chimique et symbolique, celle dont les masculinistes, inquiets, angoissés, frustrés, s’efforcent au contraire d’augmenter la production de manière à paraître ou à se sentir plus masculin. Les pauvres abrutis. Quand ils se réveilleront avec un cancer de la prostate, et qu’il leur faudra à tout prix faire baisser la production de leur chère testostérone, ils se verront pousser des seins et subiront des bouffées de chaleur. Je serais le dernier à les plaindre.

Il y a ici une sorte d’ironie qui me plaît assez. Depuis des années, je travaille sur les questions féministes et queer, et c’est vrai que cette question de la testostérone peut être entendue comme une des causes chimiques, pour ainsi dire, de la violence, de la violence masculine en particulier, et donc de la violence tout court. Je me laisse imaginer que si l’on parvenait à faire cesser dans tous les corps mâles la production de testostérone, alors le monde se porterait mieux, serait plus doux, plus aimable. Il serait plus doux, il serait moins nerveux, il serait plus juste. La testostérone, c’est l’hormone du soldat. C’est l’hormone d’Ajax, d’Achille, d’Héraclès. C’est l’hormone de la violence, du meurtre, du viol.

Tout à l’heure, alors que j’étais occupé à mille choses en même temps, je me demandais comment j’arrivais à faire tout cela sans m’effondrer et où je trouvais cette énergie. Alors je me suis rappelé que les femmes vivent exactement ce genre de situation, et certaines femmes la vivent quotidiennement depuis toujours. Elles doivent s’occuper de mille choses à la fois. Et quand elles sont fatiguées, elles n’ont pas d’autre choix, car leurs enfants sont rentrés de l’école et le mari du travail. Il y a des tas de choses à régler partout. Il faut tenir compte des agendas serrés. Elles n’ont pas un moment à elles.

Je pense à la chanson « Woman of Many Faces » de Celeste. Je relativise alors grandement la séquence que je vis : cancer, déménagement, deuils, m’occuper de mon père, etc. Je me dis que la plupart des femmes vivent ça tout le temps. Et en réalité, bien pire, bien plus intensément. Car pour moi, il y a un moment où je pourrais évidemment me reposer, j’aurais du répit, beaucoup de répit. Comme tantôt, tandis que je marchais dans les petites montagnes autour de Thiers, pour une dernière fois, avant de quitter la ville et ses alentours.

Depuis une dizaine d’années, je suis fasciné et conquis par la perspective féministe queer, notamment les œuvres de mes chères Sara Ahmed et Lauren Berlant (et beaucoup d’autres frangines). Je fais un lien entre ce qui m’arrive maintenant avec ces médicaments qui vont faire cesser la production de testostérone en moi, et ainsi freiner la prolifération des cellules cancéreuses, et cette féminisation de mes pensées, de mon univers affectif et imaginaire.

C’est l’une de mes façons de donner sens à ce qui arrive là, maintenant. Peu importe le temps qu’il me reste à vivre. J’embrasse cette nouvelle vie avec intérêt, et même avec curiosité. J’aurais une vie de malade, certes, mais pas seulement. Une vie d’errance. Une vie, pour le coup, queer. Ce n’est pas pour rien.

La dernière séquence de ma vie sera encore plus queer que les précédentes. Encore moins dans les clous, encore plus hors normes. Une belle conclusion somme toute. Une loyauté à mes propres pensées. Vivre autant que possible en accord avec ses pensées, ce qu’on appelle, être philosophe. J’ai préparé le terrain et je suis là où je devais être. Cela me va, évidemment. C’est tout moi. Comme me disait une amie, en le regrettant, parce qu’elle m’aimait bien, il y a des gens qui ne sont pas faits pour suivre les normes.

D’après ce que j’ai compris, Damien, tu étais l’enfant capricieux (a willfull subject) de la famille, qui fait tout à l’envers des autres et ne tient pas en place. Une bonne tête d’aventurier. Qui aura arpenté toutes les plages et les récifs et récolté tous ces coquillages. J’espère d’une certaine manière te rendre hommage à travers ce texte.

Quand on s’en va, quand on quitte, les autres restent. Les autres gens continuent leur vie. Je suis parti tellement souvent. Tous ces départs m’épuisent. Je me sens vieux. Une partie de moi aimerait un jour se poser et dire voilà, si je pouvais juste m’arrêter ici et finir ma vie comme ça, tranquillement.

Mais la précarité aura toujours été l’horizon de ma vie. Son élément, sa matière. C’est ainsi. Une autre partie de moi ne supporte pas sans doute l’immobilité. La peur de mourir, de s’endormir pour toujours. Elle veut encore vivre des choses, pas juste vivre, peu m’importe de respirer, quel intérêt ? Une vie transitive, pas vivre pour vivre, comme le prône stupidement les adeptes de l’acharnement médical.

Quand j’étais plus jeune, cette mobilité s’est vite imposée comme un besoin vital. Je ne restais pas longtemps au même endroit. J’aimais ça : pas tant partir qu’arriver quelque part. Je bougeais. J’avais décidé très tôt qu’il fallait à tout prix accumuler un maximum d’expériences, de préférence radicales, de manière à pouvoir alimenter plus tard le contenu de récits, de livres. Puisque je voulais devenir écrivain. J’avais lu cette recette existentielle chez Malcolm Lowry. Je l’ai suivie à la lettre pendant pas mal d’années, avec quelques arrêts qui n’ont pas été de grandes réussites. Mais aujourd’hui, ce n’est plus pareil.

Je pense avoir vécu mon lot d’expériences et j’ai de quoi raconter pour encore pas mal de livres. Seulement voilà, cette fois-ci, je n’ai pas vraiment le choix. Si j’avais pu, je pense que je serais resté ici plus longtemps, dans cette ville, dans cet appartement. Au moins jusqu’au décès de mon chien. Mais il faut partir, alors partons.

J’évite autant que possible de croiser des personnes que je connais. Je les repère à l’avance dans les rues, je change de trottoir, je change de rue, je fais un détour. C’est insupportable, ces adieux.

« Et alors ? Comment vas-tu ? Et ton chien ? Où est passé ton chien ? Tu n’as plus ton chien ? » « Eh non. » « Alors tu vas partir. Tu vas où ? Tu vas habiter où ? » « Je ne sais pas. »

Tu dois connaître par cœur ce genre de rencontres d’avant les départs, Damien. Je les évite.

Bien. Laissons les gens rêver de l’île lointaine sur laquelle tu avais prévu d’aller et sur laquelle tu es allé, manifestement, puisque c’est là-bas qu’on t’a retrouvé mort, noyé. Quand on part, on abandonne ceux qui restent. C’est pourquoi ils vous en veulent toujours un petit peu. Ils vous en veulent aussi peut-être d’avoir ce courage qu’ils n’ont pas. Pas sûr d’ailleurs qu’il s’agisse seulement de courage. Le courage se gagne toujours sur la douleur. Ce n’est pas parce qu’on s’en va qu’on ne souffre pas de s’en aller.

Surtout quand on atteint un certain âge. Les jeunes, qu’ils partent, c’est normal : on dit qu’ils vont faire leur vie. Mais à presque 60 ans, ça paraît incongru. À presque 60 ans, on est censé avoir fait sa vie, s’être posé, rangé, attendre la retraite ou les vacances.

C’est toute une région que je quitte, dans laquelle j’aurais vécu plus de 20 ans. Dans différentes montagnes. C’était bien. Je ne regrette pas cette vie-là comme je ne regrette pas les vies précédentes, excepté mon mariage dont j’ai déjà parlé longuement dans Un Débarras. Il faut bien aussi, pour faire une vie complète, éprouver des regrets, de la honte et de la culpabilité.

Je suis donc retourné marcher une dernière fois en direction des pierres folles, dans les petites montagnes au-dessus de la ville. Parfois sans y prendre garde, mon regard se perd à la recherche d’Iris. Je me retourne pour voir si elle me suit. Je regarde devant moi pour voir si elle me précède. Je passe devant une belle prairie verdoyante, dans laquelle elle ne pouvait s’empêcher d’aller galoper, chasser un peu le mulot. Et puis je grimpe par un sentier qui fraye comme il peut au milieu des ronces et des genêts jusqu’aux rochers de granit et de schiste, les Pierres Folles. Je suis au milieu de la forêt, sur ce promontoire, là où nous avions l’habitude de faire une pause. Je regarde autour de moi.

Elle n’est pas là, mais j’ai l’impression qu’en insistant, en regardant plus fort, elle pourrait apparaître. Et c’est seulement à ce moment-là que je me sens presque sur le point de pleurer.

POST-SCRIPTUM : J’ai écrit ce texte dans la soirée du lundi 26 octobre de l’an de grâce 2026 et je l’ai publié dans la foulée. Le lendemain matin, alors que j’étais immergé dans mes cartons de déménagement (Emmaüs passe vider l’appartement à 14h), à 10h15 tapantes, trois gendarmes, deux jeunes femmes et un homme, sonne à ma porte. Ils me demandent si un certain Damien R. habite cet immeuble. Je les regarde d’un air effaré. Je leur dit qu’il a effectivement vécu ici, mais qu’il s’est noyé à la Réunion. Avait-il de la famille ? Je crois qu’il avait une sœur, mais il faudrait demander au propriétaire qui en sait peut-être plus.

Je vous laisse gloser sur le sens à donner à tout cela. C’est tellement étrange. Comme une épiphanie Joycienne. Comme si j’avas écrit une nouvelle et que j’avais oublié un épisode, que le destin, ou ce que vous voudrez, m’invitait à ajouter ce matin.

Je retourne à mes cartons.

L’article Lettre à Damien (Deuils et sentiment mélancolique) est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.


Publié le 19.10.2026 à 16:32

Du pessimisme (le porteur de mauvaise nouvelle)

Sara Ahmed fait remarquer comment le porteur de mauvaises nouvelles devient souvent la mauvaise nouvelle elle-même. On confond le message avec le messager – et parfois, on le met à mort après qu’il ait délivré son message. Il existe certes des manières moins radicales de ramener la mauvaise nouvelle au porteur de mauvaise nouvelle : mais il s’agit toujours de le faire taire, c’est-à-dire de réduire son message au silence, en s’en prenant au messager lui-même : on peut le priver des moyens nécessaires à ses recherches, comme dans le cas des climatologues dans bien des pays désormais, limiter les moyens de diffusion du message, diminuer sa crédibilité, voire, s’en moquer, le ridiculiser, ou pire.

Mais une des manières les plus répandues, y compris dans la sphère de la vie quotidienne, c’est-à-dire, dans un monde relativement éloigné des sphères de pouvoir, de ramener le message au messager, de lui en faire porter en quelque sorte la responsabilité, c’est de lui reprocher son pessimisme. Croyez-moi, je parle d’expérience. Il y a vingt ans, et même plus, quand je confiais à mes ami‧es et proches mes craintes concernant le retour de régimes fascistes au pouvoir en Europe, ou quand je dressais un tableau sinistre de la catastrophe climatique en cours, j’avais droit systématiquement à ce genre de reproche : peu importe ce que je racontais, ce qui comptait, c’était mon « pessimisme » – j’imagine, une sorte de trait de caractère viscéral, consubstantiel à ma personnalité. Autrement dit, ce n’était pas les faits que je rapportais, ou la cohérence des récits que je déployais, qui s’avéraient angoissant, mais ma personne elle-même. J’étais anxiogène. Je parle au passé, mais ce signifiant me colle à la peau – à vrai dire, depuis toujours et encore aujourd’hui.

Je m’en faisais la remarque cet été à l’occasion d’un épisode assez dramatique : depuis le mois de mai dernier, et donc, puisque nous sommes bientôt en novembre, depuis presque 6 mois, j’ai subi un nombre d’examens médicaux suite à une suspicion de cancer. Malheureusement, cette suspicion s’est avérée exacte, et, à chaque examen, le tableau clique empire, si bien que je dois me préparer à un traitement long et pénible.

Le cancer est la plupart du temps asymptomatique – quand il le devient, c’est que la situation est grave et qu’il est déjà presque trop tard. C’est mon cas. Les effets pathologiques surviennent avec le traitement. C’est au sens phénoménologique le traitement qui vous « rend malade » – au sens où vous subissez alors des désagréments que vous ne subissiez pas avant le début du traitement. C’est ainsi. Évidemment, en l’absence de traitement, il est probable (mais pas toujours certain) que le cancer lui-même finisse par vous ruiner la santé un jour ou l’autre.

Mais, en réalité, les effets du cancer commencent bien avant le traitement. Je passe sous silence les vagues massives d’angoisse qui vous saisissent quand vous prenez conscience, le matin au réveil, que vous êtes malade ou que vous allez être malade, et que votre vie ne sera plus jamais comme avant (et tout ce dont il va falloir faire le deuil). Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont l’annonce du cancer, le message donc, la profération de la mauvaise nouvelle, recompose les relations avec les proches et les ami.es.

Je me souviens par exemple avoir entendu, in verbatim, des personnes à qui j’annonçais la mauvaise nouvelle au mois de mai, à l’époque une suspicion de cancer, me rétorquer d’emblée : « ô, ne t’inquiète pas ainsi, ce résultat d’examen ne signifie pas forcément que « ce » soit cancéreux », ou, plus tard, quand d’autres examens renforçaient l’hypothèse du cancer, m’entendre dire (par des médecins par exemple) : « Ne vous inquiétez pas, ça se soigne très bien avec les techniques d’aujourd’hui. Il est probable qu’on se contente d’une « surveillance active », ou d’un peu de radiothérapie. ». Et encore plus tard, en septembre, après d’autres examens plus poussés et plus invasifs : « Bah, pas d’inquiétude, il n’y a pas urgence, vous pourrez tranquillement commencer votre radiothérapie en janvier prochain. Profitez de la vie en attendant. »

Nous sommes à la fin octobre, et le dernier message du spécialiste qui me suit (si l’on peut parler ainsi) délivré en trente secondes au téléphone sans bonjour ni au revoir, après un énième examen, m’enjoignait avec fermeté de démarrer au plus vite mon traitement – j’en aurais désormais, en attendant un autre examen encore plus approfondi, pour une radiothérapie et une hormonothérapie de deux ans « renforcée » (sic) avec des médicaments dont la liste des effets secondaires procure l’envie de se barrer immédiatement dans un pays lointain pour profiter de ce corps « malgré tout » en bonne santé tant qu’il est encore temps. (EDIT, les premières injections démarrent demain matin, le 21 octobre – une nouvelle vie commence donc).

Bref. J’en viens au fait. J’ai une pensée, non exempte d’amertume, envers toutes celles et ceux à qui j’ai eu le malheur de me confier durant cette période, et qui m’ont taxé de pessimiste quand j’exposais les dernières nouvelles de la maladie. C’est-à-dire, ni plus ni moins que les résultats des examens. Ce qui me frappe, c’est que d’emblée, avant même que j’ai subi le moindre examen, ces personnes ne pouvaient s’empêcher de ramener le message au messager, me laissant entendre que j’exagérais certainement, que la gravité des résultats d’examens ne devaient pas me rendre aussi pessimistes (« je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui s’en est fort bien sorti » – sauf que je ne parlais pas de cela, de s’en sortir ou pas, et dans quel état, mais juste de la description de ce cancer selon les médecins. C’est là une situation courante : on vous prête des pensées qui ne vous ont pas traversé l’esprit, et on vous reproche ensuite de les avoir soit-disant pensées. Il y a des gens qui ne vous écoutent pas, mais se contentent de projeter sur vous leur propre monologue angoissé et les efforts qu’ils font pour se rassurer. Ceux-là, tous les malades comprennent rapidement qu’il faut à tout prix les reléguer à l’arrière-plan, et ne rien leur confier). La gravité des faits, donc (car il s’agissait bien de faits, ou de probabilités – oui, il y avait un risque, de plus en plus important au fil des examens, que je sois malade), relevait de ma propre tendance « psychologique » à exagérer, d’un plaisir ou d’une jouissance (pour parler comme les lacaniens) à annoncer de mauvaises nouvelles. Je suis sûr que nombre d’entre vous ont déjà vécu cette situation : au sortir de ce genre de conversation, vous avez le sentiment qu’on vous a enfoncé la tête sous l’eau, alors que vous étiez déjà fort occupé à essayer de la conserver hors de l’eau.

Souvent, j’ai envie de mettre toutes celles et ceux qui s’empressaient à me rassurer, professionnels de santé compris, devant les phrases qu’ils ont prononcées quelques mois auparavant. En réalité, ces rassuristes n’en savaient rien du tout. Pas plus que moi. Si je me préparais au pire, c’est parce que c’est de cette manière que je procède toujours. Si j’ai noirci des centaines de pages de réflexions sur le cancer, etc., c’est parce que c’est ma manière d’intégrer ce mauvais objet qu’est le cancer. Chacun fait ce qu’il peut.

Une mauvaise nouvelle, pour parler comme les disciples de Mélanie Klein, est un mauvais objet. Les mauvais objets ne manquent pas : il suffit de s’informer de la situation dans le monde (je donnais comme exemple, qui n’est pas rien, la catastrophe climatique) ou des évènements qui rappellent, de manière impitoyable, notre condition mortelle, précaire (comme un cancer). Chacun fait ce qu’il peut comme il peut avec tous ces mauvais objets (quelque chose arrive), qui surviennent la plupart du temps sous la forme de messages. Et donc supposent des messagers, des voix (incarnées ou pas) qui portent les messages.

Le destin des mauvais objets suit des parcours divers et variés : on peut les intégrer, faire avec, les penser, les laisser nous bouleverser, nous transformer – et parfois, les mauvaises nouvelles suscitent des révolutions, des désirs de changer le monde, des livres, des vocations). Mais on peut aussi les rejeter, les réduire au silence, les soumettre aux régimes de négation dont les psychanalystes sont familiers dans leur clinique : les refouler, les cliver, les dénier, bref, faire tout ce qu’on peut pour ne pas les penser, ne pas les rendre conscients, les oublier, les faire disparaître. Soyons clairs : personne ne peut accueillir psychiquement (et physiquement) la totalité des mauvais objets qu’il rencontre, ou qui se présentent à lui. Il en serait détruit aussitôt.

Mais entre ces deux modalités d’accueil (de traitement) de la mauvaise nouvelle, ou des mauvais objets, il en existe d’autres, dont celle que j’essaie de décrire ici, qui s’apparente à ce que les kleiniens appellent l’identification projective (que j’envisage ici dans son acception bionienne, du nom de ma référence préférée en psychanalyse, l’oeuvre de W.R. Bion). Ce processus psychique part de la difficulté à contenir un mauvais objet, un objet déplaisant, par exemple une déception, une frustration, une forme de violence qu’on a subi ou dont on est témoin, un souvenir, la honte, la culpabilité, une mauvaise nouvelle. Il existe bien des façons de contenir ces mauvais objets – on peut juste les ranger dans un coin et s’efforcer de les oublier (refouler, cliver, dénier), ou bien les penser, les faire siens, en apprendre quelque chose, sur soi, sur le monde, les transformer en expérience (au sens de Bion), les convertir en action (c’est un des destins du « mauvais objet » climatique, de créer des vocations militantes, ou savantes), écrire un livre à ce sujet, faire une psychanalyse, etc. Mais il arrive aussi que la présence de ce mauvais objet « en soi » devienne à ce point insupportable qu’il ne semble y avoir d’autres options que de le rejeter violemment « au dehors », en dehors de soi – par exemple sous la forme de défense maniaque, autre expression kleinienne, par laquelle on peut rendre compte des manifestations racistes par exemple, de la haine des pauvres, des « others others ». Une fois projeté au-dehors, sur un autre, sur une partie du monde, alors toute l’angoisse accumulée se transforme en haine l’autre ou de la partie du monde sur laquelle le mauvais objet a été expulsé, qui en est désormais le porteur. Comme d’un stigmate. L’échec de l’introjection du mauvais objet se transforme, après son expulsion, en stigmate : un signifiant qui se colle à l’autre (le racisme s’origine souvent de la sorte).

Considérez comment une mauvaise nouvelle, par exemple, le fait qu’un milliard de personnes vit actuellement dans des bidonvilles, ou que des populations entières soient soumises à des génocides, attise chez certains, plutôt qu’il ne prévient, des sentiments de haine envers ces personnes qui vivent dans la misère ou sont menacées dans leur vie même à chaque instant de leur existence. Considérez comment la majorité de l’opinion européenne (et pas qu’européenne), loin de s’apitoyer sur le sort des migrants, milite pour aggraver leur sort et les punir plus sévèrement. On projette sur l’autre, celui qui porte ou incarne la mauvaise nouvelle (son existence même au fond, le seul fait qu’il existe), le message qu’il diffuse (souvent à son corps défendant) : le message, disons, « les inégalités abyssales de conditions de vie », qu’on est incapable de tolérer, de contenir en soi, on l’expulse sur ceux-là-mêmes qui l’incarne (les plus pauvres), qui deviennent ainsi la cause du malheur plutôt que ses témoins. Soyez attentif à cela, comment le témoin d’une scène peut finir par être considéré comme la cause du mal dont il témoigne par le seul fait d’exister (je pense ici aux lanceurs d’alerte par exemple, qu’il faut protéger parce qu’ils témoignent de ce dont ils ont été témoins)

De manière moins dramatique certes, c’est le même processus qui est à l’œuvre dans le reproche de pessimisme quand vous annoncez votre propre cancer. Vous avez beau vous contenter (ce que je fais) d’exposer les données médicales, les probabilités, bref, vous appuyer sur l’avis des médecins, cela n’y change rien : vous n’en restez pas moins pessimiste, vous voyez le verre à moitié plein alors qu’on devrait, inspiré par l’esprit positif qui vous fait manifestement défaut, le voir à moitié vide. Après tout, ai-je entendu, « le médecin fait peut-être une erreur, il se trompe, tu devrais changer de médecin ». C’est assez significatif d’ailleurs de lire des pronostics du type : « dans tel ou tel cas, 30 % des patients survivent au-delà de 5 ans », alors qu’on pourrait aussi écrire : « 70 % meurent dans les 5 ans à venir ». Quelle que soit la manière dont on les tourne, ces probabilités n’en sont pas moins non seulement morbides, mais évoquent aussi la mort – le mauvais objet par excellence, celui qui suscite inévitablement une constellation de sentiments divers, dont, forcément, cette expulsion violente de l’angoisse ressentie par celui qui apprend la nouvelle sur celui qui l’apporte. J’ai entendu, pas plus tard que cet été, une femme me dire que mon « état » n’avait rien à voir avec le cancer et la précarité socio-économique, mais qu’il fallait que j’aille consulter un psy (je n’ai même pas eu la force de lui répondre que 6 mois auparavant, quand je n’avais pas de cancer, et que mon activité professionnelle était encourageante sur le plan des revenus, une telle idée ne lui serait jamais venue à l’esprit). Le pire que j’ai entendu, c’était il y a une vingtaine d’années, quand je recevais une jeune femme atteinte d’un handicap extrêmement lourd : elle m’avait raconté qu’une tante à elle, revenue d’Inde où elle s’était convertie à l’hindouisme, lui avait dit sans détours que sa maladie était la conséquence d’une vie antérieure dissolue et immorale, que c’était donc entièrement de sa faute si elle était désormais condamnée à vivre en fauteuil pour le restant de ses jours. Je donne cet exemple parce qu’il manifeste, malgré son caractère extrême, ce qui se joue derrière cette articulation des relations qu’est l’identification projective, ou la défense maniaque : ce qui hante ce discours, c’est en définitive la culpabilité. Si cela vous arrive, ça doit être d’une certaine manière de votre faute. De l’accusation de pessimisme à l’assignation de culpabilité, il n’y a qu’un pas. Si cela vous arrive, ai-je aussi entendu, c’est que « cela devait arriver », « tu l’as bien cherché après tout » (en menant la vie que tu as menée, une vie en dehors des clous, etc.)

Malheureusement, je ne crois pas être pessimiste (même si mon blog est une sorte d’ « archives du malheur » pour reprendre une expression de Sara Ahmed), mais au contraire, réaliste. Concernant la catastrophe climatique ou la montée du fascisme et du racisme, croyez bien que j’aurais aimé avoir tort. Même chose pour mon cancer. Mais je m’appuie autant que possible sur des sources d’informations fiables, des ouvrages savants, des avis médicaux – et je ne vois guère de raisons d’être optimiste concernant le sort des plus pauvres et des précaires, de leur environnement, et concernant mon propre sort.

Pour conclure, par une note pour le coup beaucoup plus positive : toutes les personnes atteintes de graves maladies avec lesquelles j’ai pu discuter ces 6 derniers mois, témoignent de cette recomposition des relations. Et de la nécessité de s’entourer de personnes qui vous font du bien, d’une manière ou d’une autre. Et c’est majoritairement le cas. On se détourne de certains, on se tourne vers d’autres. Même parmi les gens qui commençaient par vous reprocher d’abord de porter une telle mauvaise nouvelle, certains changent et finissent, au gré des résultats d’examen, par se faire à l’idée que ce n’est pas une lubie de votre part, mais bien une réalité à laquelle vous devrez désormais vous confronter, ou, vivre avec. Vous n’êtes plus pessimiste, c’est juste que vous n’avez pas de bol, comme des centaines de milliers de gens chaque année (près de 1 200 cas par jour sur une année) ! Et je dois remercier toutes celles et ceux qui m’ont soutenu et réellement aidé, simplement en écoutant, sans en faire trop, sans me donner de conseils, sans m’assommer avec les exemples de tel ou tel qui s’en est sorti ou tel ou tel qui en est mort, durant ces derniers mois, et qui seront là, j’en suis persuadé quand le traitement va commencer, et après. (Et souvent, c’est après le traitement que c’est le plus dur, ce dont témoignent beaucoup de gens qui sont passés par là).

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Publié le 14.10.2026 à 00:00

Comment je suis devenu écrivain (et comment je le deviens à nouveau)

À la fin de l’été 2008, j’ai soudain été pris de crampes abdominales tout autant qu’abominables – une douleur vive/extrême telle que j’en ai rarement ressentie. J’avais perdu une dizaine de kilos le mois précédent, ce qui avait inquiété mon médecin, je préfère écrire ma médecin, une jeune femme installée depuis peu au village. Je me traîne aux urgences avec l’aide de ma bonne amie, et, après une prise de sang, rentre chez moi. Le résultat de l’examen arrive dans la soirée, c’était un vendredi, ainsi qu’un coup de fil paniqué de ma médecin. Il fallait que je prenne au plus tôt rendez-vous avec un gastro-entérologue, que mon taux de lipase était très élevé, ça n’était pas normal. Je cherche sur internet des infos sur ce genre de problème et j’en trouve : cancer du pancréas. Durant un week-end, j’ai vécu avec l’idée qu’il me restait au mieux 5 ou 6 mois à vivre. Et j’ai décidé de devenir “sérieusement” écrivain. Je l’étais déjà, à ma manière. J’écrivais énormément, accumulais les notes, les chapitres, les tentatives, mais n’allais jamais au bout d’un seul texte. Tout était laissé en plan, et je recommençais, et laissais à nouveau en plan, remplissant des corbeilles à papier. Là, je n’avais plus le temps de tergiverser. Il me restait juste quelques mois pour venir à bout d’un texte, tâche qui m’incombait, avais-je décidé, vers l’âge de 10 ans. J’en avais 40. Il était grand temps de s’y mettre et la perspective d’une mort à brève échéance m’en fournissait pour ainsi dire l’occasion.

Le lundi suivant, deux jours plus tard donc, je rencontre un gastro-entérologue fort sympathique, à l’hôpital local. Qui m’apprend que je ne suis pas encore mort, mais que je devrais vivre avec une pancréatite chronique, qu’un médicament suffirait probablement à rendre tolérable : le Creon (oui, comme le roi d’Antigone !, ai-je dit, tout joyeux de ne pas mourir tout de suite), dont mes activités digestives dépendent depuis, ainsi qu’un régime finalement très supportable et même agréable. Nous sommes en 2026, j’ai 58 ans, j’y suis habitué. Évidemment, j’ai absolument cessé de boire depuis 18 ans. La pancréatite chronique, dans 10 % des cas, est d’origine génétique. Dans 90 % des cas, elle est la conséquence d’une consommation excessive d’alcool. Il ne faisait guère de doute, étant donné mes vies antérieures, que je payais le prix de leur caractère excessif, dira-t-on de manière euphémistique. Les lectrices et lecteurs qui ont lu mon premier livre de taille raisonnable, Un Débarras, lequel fut écrit quelques années après cet incident, ne s’en étonneront guère.

18 ans plus tard.

J’apprends que j’ai un cancer. De la prostate. Il y a six mois, je me portais comme un charme, et je me porte toujours d’ailleurs comme un charme. Mais une analyse de sang fortuite a alerté mon médecin (un homme cette fois-ci) et la grande machine techno-médicale s’est emballée et m’a dévoré, littéralement. J’étais plein d’élan au mois de mars, et depuis, c’est comme si j’avais pris un mur en pleine face en courant. Au printemps, de manière assez contre-intuitive donc, le tableau s’est obscurci, le cancer aggravé, ça déborde, ça s’étend. Le traitement commencera sans doute cet hiver, et j’en ai pour des années. En réalité, il durera le reste de ma vie. Ce qui n’est pas sans poser des questions, car voyez-vous, j’ai découvert que le cancer est « bon à penser », la médecine aussi d’ailleurs, ce qui ne plaît guère aux médecins soit dit en passant. Mais on ne se refait pas. Je ne peux pas juste subir des choses sans les faire miennes, les penser, les transformer – depuis le mois de mai, j’ai noirci environ 500 pages de notes. La plupart sont bonnes à jeter car déjà périmées (le tableau s’est aggravé). Il n’empêche, c’est ce que je fais et ça ne changera pas.

Donc, le reste de ma vie, si je consens au traitement – et j’aurais beaucoup à dire sur cette histoire de consentement, car il ne va pas tout de même pas de soi de consentir à un traitement qui va vous rendre pour le coup malade, vous diminuer de manière spectaculaire, vous vieillir de manière accélérée – et je passe sur le renoncement à la vie sexuelle, dont on ne meurt pas, contrairement à bien d’autres effets secondaires que promet l’hormonothérapie notamment, la radiothérapie n’étant pas en reste. Peut-on réellement consentir à une chose pareille, d’autant plus quand on est en pleine forme, quoique les machines de la médecine contemporaine en disent ?

Sur le moment, pas plus tard que cet après-midi, quand j’ai décortiqué la lettre que mon urologue adressait à son collègue radiothérapeute, j’étais dans un état de sidération. Je savais que j’avais un cancer, je m’en doute depuis le mois de mai dernier, et j’ai eu le temps de m’y préparer. Mais on m’assurait jusqu’à présent qu’il n’y avait pas vraiment lieu de s’en inquiéter, que ça se traitait fort bien, qu’on s’en remettait, qu’il n’était pas grave et pris à temps. Mais les derniers résultats de scanners ne sont pas d’accord avec cette vision optimiste. L’urologue préconise maintenant un traitement en toute urgence, et une longue hormono-radio-thérapie intensifiée, ajoute-t-il, avec un médicament dont la liste des effets secondaires suffit à vous inciter à rédiger dès maintenant vos dernières volontés (j’en parlais il y a quelques semaines, sur un mode énigmatique certes : https://outsiderland.com/danahilliot/dernieres-volontes/). Sidéré donc, incapable de penser. Sinon à refuser le traitement, ne pas consentir et mettre fin à mes jours si jamais la vie devenait trop pénible.

Et puis, les heures passants, et la nuit, de bon conseil, tombant, il m’est venu cette idée toute simple. En 2008, parce que j’ai cru qu’il me restait quelques mois à vivre, je suis devenu écrivain (et j’ai arrêté de boire dans la foulée, n’ayant guère le choix, faut admettre).

Là, il doit me rester quelques années. Certes, des années de misère physique, de délabrement, de dévastation, et pas sans effets sur le moral et, paraît-il, les dispositions cognitives. Mais suffisamment pour écrire, même péniblement, mon dernier livre. La Montée des eaux, dont je rabâche l’histoire à mes ami.es depuis des années. Cette perspective, en écrire un dernier, un dernier pour la route, elle me plaît. Je dirais même qu’elle me remplit soudainement de joie. C’est une réponse au cancer. Mais aussi une manière de faire sens, produire du sens contre l’absurde (y compris cette absurdité qu’est la médecine préventive ou prédictive – les existentialistes nous manquent à mon avis, leur profondeur, leur gravité, leur sens du tragique : on est devenu tellement stupides avec nos « faut rester positif « , et nos psychothérapies niveau CM2 – le néolibéralisme a les philosophies qu’il mérite me direz-vous), et « faire contre mauvaise fortune bon cœur » – une de mes spécialités au demeurant. Une bonne raison d’endurer l’enfer qui m’attend (et qui nous attend si j’en crois les sombres horizons qui hantent déjà l’année à venir et le futur proche sans parler des lointains).

Voilà donc, comment je suis devenu écrivain, et comment je continue de le devenir. Parce que l’idée m’est venue de ma propre mort. Ou si vous préférez, du temps qui reste à vivre. Si on peut appeler ça “vivre” – une vie indigne sans doute, ou pas très digne, et pas très désirable. Faire quelque chose du seul fait qu’on respire encore. Et qu’on peut encore (tant qu’on peut) tenir un stylo dans sa main. Une bonne raison à mon avis. (une pensée en passant pour l’Agonie d’Agapé de William Gaddis). Sera-t-elle suffisante ? Trop tôt pour le dire. Vais tout de même essayer de m’y habituer, de la penser, voir où ça mène.

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Publié le 20.09.2026 à 00:10

Dernières volontés

C’est épatant comment, jusqu’aux derniers moments, ou ce qui pourrait éventuellement s’avérer les derniers moments, on ne sait jamais après tout, avec toutes ces maladies nosocomiales, qui peut véritablement garantir que tout va bien se passer ?, personne, sinon, on ne vous demanderait pas votre consentement, et la liste est longue comme un jour sans pain des effets secondaires et des risques auxquels on vous demande de consentir, sans quoi, pas question de vous administrer le traitement, soyez-en sûr, consentir ou mourir, et consentir à de véritables horreurs parfois, vaudrait mieux crever tout de suite, et puisque vous avez consenti, pas moyen de se plaindre si vous êtes transformé en légume,  je vous assure, il faut les lire pour y croire, et si l’on pense à toutes les choses auxquelles on consent, finalement, je veux dire, dans le cours d’une vie, toutes ces soumissions, ces génuflexions, combien de pipes on taille à combien de connards, à bien y songer, c’est d’un comique n’est-ce pas ? le travail salarié déjà, quand on voit ce à quoi on consent, en échange d’un putain de salaire de merde qui vous permettra juste de rester en vie et pouvoir travailler en attendant la retraite, quelles vies de merde hein, DONC ! On vous demande non seulement de consentir à des tas de choses abominables, qui « pourraient arriver » (mais rassurez-vous, c’est un cas sur cinq, et avec les progrès de la médecine n’est-ce pas, on devrait pouvoir faire baisser ce taux à un sur six, voire un sur sept, pas tout de suite, mais ça viendra, avec l’Intelligence Artificielle, on a de bons espoirs), non seulement consentir, mais désigner une « personne de confiance », au cas où vous perdiez la tête n’est-ce pas, on ne sait jamais, pas évident de consentir à quoi que ce soit quand on est plongé dans le coma, ainsi que des « dernières volontés », il existe un formulaire sur le site du gouvernement, c’est-à-dire, préciser pour vos proches ce qu’il faudra faire si l’occasion se présente, si vous en avez, des proches, bien entendu, mais qui n’en a pas ?, vous ? désolé !, et puis pensez aussi à préparer la succession, on n’y pense pas assez, on pense qu’on a le temps pour ça, on est parfois étonné quand le pire arrive, pris par surprise, ah ! déjà ! c’est mon tour ?, ce ne sont que quelques formulaires à remplir, et nous pouvons même vous proposer des modèles, des lettres de gens qui vous ont précédé, il n’en manque pas, si des fois vous manquez d’inspiration, c’est assez fréquent de manquer d’inspiration quand vous êtes à l’agonie, s’inspirer d’un modèle épargne bien des tourments, même si, dans votre cas, il n’y a aucune raison de s’inquiéter, la plupart des gens s’en remettent très bien, la succession donc. Et les dernières volontés.

Jusqu’à votre dernier souffle, ils ne renonceront pas à vous aligner : un peu comme le prêtre qui s’avance à votre chevet alors que vous agonisez. « Alors, céderez-vous enfin, capricieux païen ? Répondrez-vous au dernier instant à l’appel du Christ ? » (rappelez-vous le Barrabas de Lägerkvist : « À toi je remets mon âme. Et il rendit l’esprit. ») L’État ne vous lâchera pas plus que l’Église. Il existe des formulaires sur les sites gouvernementaux qui scandent l’existence de la naissance à la mort (ah !, ce fameux « Livret de famille »).

« Birth, love and death: the only reasons to get dressed up. » (Aidan Moffat)

(alors, concernant la succession : mes œuvres complètes tiennent sur une clé USB si ça intéresse quelqu’un. Le reste dans le coffre de ma voiture : je conseille le Secours Populaire ou la déchetterie du coin)

(et puis, concernant les dernières volontés, inutile de préciser que je m’en fous complet, excepté qu’une cérémonie religieuse est absolument hors de propos, là, si on me fait ce coup-là, je serais capable de revenir d’entre les morts et ruiner la cérémonie, cramer l’église et ses fidèles, par contre, si vous tenez à une cérémonie (je ne sais trop à qui s’adresse ce « vous »), non religieuse, genre, jeter mes cendres où bon vous semblera, dans un fossé, ça ira fort bien), j’aimerais qu’on diffuse cette chanson de Bill Wells et Adrian Moffat, qui me paraît être la meilleure chanson jamais écrite pour une telle occasion (oui, je sais, tout cela pour en arriver là !) :

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Publié le 19.09.2026 à 23:45

Turn off the light (sur la solitude à l’heure des réseaux sociaux)

Arab Strap, Turn off the light (from I’m totally fine with it 👍don’t give a fuck anymore 👍, 2024)

I forgot how to be me
I forgot how to feel, how to see
With no one to trust, my life lost its lust
I just had to be freedThen you came and showed me the answers
You came to make sense of it allI was scared to go out
Was crippled by danger and doubt
I clicked on your link, well, it just made me think
Now I know what this world’s all about’Cause you came armed with the answers
You came to make sense of it all
You came and now the truth’s out there
You came, so why do I still feel so small?

Who needs family? Who needs friends?
Why be compliant and weak?
I’ve found my people now, wе shall not bend
We won’t turn the othеr cheek
You came and showed me the answers
You came and made sense of it all
You came and now the truth’s out there
You came, so why do I still feel so?

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Publié le 06.09.2026 à 23:50

La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt

Vous pouvez aligner toutes les raisons du monde pour expliquer la victoire des partis d’Extrême droite partout en Europe, et dans bien des parties du monde, de l’Amérique Latine aux États-unis : le déclassement socio-économique, l’angoisse de la submersion démographique, l’influence des médias à la solde des néo-fascistes, le désir de ne pas prendre soin de ceux qui ne composent pas leur « nous » tout rabougri, crispé sur quelques valeurs rances.

Mais la véritable raison, commune à tous ces électeurs et ces électrices qui préfèrent voter pour l’extrême droite que pour des partis de gauche (qui, eux aussi, se présentent, parfois, comme « anti-système »), c’est le racisme.

Ils ou elles ne votent pas pour Ulrich Siegmund, Meloni, Bardela, Trump, Milei, ou Kast parce qu’ils ont une bouille sympa ou parce que Siegmund fait de la mobylette vintage RDA-Like. Ce n’est pas chez eux qu’on ira théoriser sur les violences structurelles du capitalisme, la cruauté de l’ultralibéralisme, l’affaiblissement de la démocratie ou la catastrophe climatique. Au contraire : on défend mordicus la famille « traditionnelle », le mérite par le travail, la sacro-sainte propriété, l’exploitation coloniale et néocoloniale, tant que c’est pour son profit à soi – et qu’importe si c’est au détriment de tous les autres dans les pays lointains, et quant au régime politique, un leader charismatique fera l’affaire, plus il est inculte et spectaculaire, mieux ça ira.  On place son espoir dans ces leaders parce que ces gens-là leur font la promesse que demain, les politiques se concentreront exclusivement sur eux, les nationaux, les blancs, et qu’on se débarrassera de tous ces étrangers qui ne sont pas « nous », qui n’ont rien à faire chez « nous » (qui ne sont bons qu’à être exploités là-bas, chez « eux », le pays des gens de couleur, ce pays dont ils n’auraient jamais dû sortir).

Ces gens-là sont d’abord et avant tout des putains de racistes de merde, des suprématistes blancs, qui rêvent d’un « nous » « racialement » homogène, d’un entre nous exclusif et fermé, partageant des valeurs de merde, le travail, la famille, la patrie, la blancheur.

De vrai.es connards qui s’empresseront de vous casser la gueule s’ils en ont l’occasion parce que vous êtes de gauche, écologistes, racisés, LGBT++, ou solidaires des racisés etc..

Qui sont les produits hybrides de l’anthropologie (hyper-individualiste) néolibérale, du capitalisme bourgeois et du nationalisme le plus brutal. Des imbéciles produits par la violence du système d’exploitation généralisé et de l’entreprise de stupidisation de masse dont le succès est désormais patent.

(et je vous assure que ce n’est pas en essayant de rivaliser avec eux sur la défense des valeurs de la Famille, du Travail et de la Patrie que vous parviendrez à les empêcher d’accéder au pouvoir – je pense ici à ceux qui, à gauche, déclament grandiloquemment à chaque discours « la France ! », « les Français ! », en imaginant qu’il suffit de recomposer un « nous » national plus « inclusif » – le patriotisme, et le nationalisme, c’est la plaie, quelle que soit l’imaginaire qu’on lui associe.)

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Publié le 27.08.2026 à 18:02

I’m desperate

Je pense souvent à cette photographie de Gillian Wearing, tirée de la série Signs That Say What You Want Them to Say and Not Signs That Say What Someone Else Wants You to Say, réalisée dans les rues de Londres, en 1992. La brutalité néolibérale des années Thatcher, que son successeur John Major n’ont en rien adouci, a laissé nombre de britanniques exsangues. La récession bat son plein. Cet homme, habillé comme un jeune cadre dynamique, écrit sur son panneau : I’m desperate » (il s’en voudra peu après, choqué lui-même d’avoir écrit ce message. Puis, explique Gillian Wearing, « he got a bit angry, handed back the piece of paper and stormed off. »

C’est à mon sens l’image emblématique de l’Europe contemporaine – et bien au-delà de l’Europe, partout où l’idéologie néolibérale, qui soumet tout un chacun à une compétition féroce et sans merci en vue d’obtenir une « place », de chercher à gagner un revenu par le travail, s’est imposé. C’est-à-dire, partout, ou peu s’en faut, sur la planète politique, sociale et économique.

J’ai découvert l’œuvre de Gillian Wearing à la fin des années 90 lors d’une exposition je ne sais plus où, peut-être au Grand Palais, à Paris. Il y avait des vidéos qu’elle avait tournées auprès des SDF dans les rues de Londres, et d’autres choses dont j’ai un vague souvenir, la confession d’une femme, alcoolique, ainsi qu’un conflit dans un couple plutôt aisé, la nuit, près de leur maison. Cela m’avait touché jusqu’aux larmes et j’étais resté l’après-midi entier dans la salle d’exposition. Il y a quelques œuvres comme ça, qui se sont inscrites dans mes archives, comme des points d’orientation, où je reviens toujours (et l’existence, il faut l’admettre, m’y ramène aussi) : une œuvre de Boltanski, L’inventaire des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux, exposée au CAPC à Bordeaux, des séries photographiques de Cindy Sherman, et de Francisca Woodman, des œuvres de Sophie Calle. Et le film qui m’a bouleversé, au point qu’il m’est difficile de le revoir aujourd’hui, en partie en raison des conditions dans lesquelles je l’ai vu, il y a une vingtaine d’années, dans un cinéma MKII près de Beaubourg, My Winnipeg, de Guy Maddin (2007) et plus récemment, Carol, de Todd Haynes (2015)

Disant cela, énumérant ces œuvres, j’ai l’impression de confesser quelque chose de très intime me concernant.

 

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Publié le 31.05.2026 à 17:01

Angoisse massive et vertige existentiel.

« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. »

(W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne)

L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est pas encore, l’annonce d’une maladie, d’une mauvaise nouvelle, d’une catastrophe : une bombe qui s’abattra peut-être sur votre immeuble cette nuit, ou la nuit suivante, l’éruption du volcan, l’imminence d’un glissement de terrain, que sais-je ?) Notons tout de même que si ce qui est à venir procure de l’angoisse, c’est qu’il s’est déjà produit (des gens souffrent d’un cancer, meurent, sont soumis à des bombardements, des volcans explosent, des sols se dérobent) , c’est-à-dire que l’évènement est possible, qu’on sait déjà qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre. Un évènement qui se produit à l’improviste, prend par surprise, parce qu’on ne s’y attend pas, ne procure évidemment pas d’angoisse. Il y a toujours, à l’orée de l’angoisse, une forme d’anticipation (donc des signes avant-coureurs pour qui sait les repérer, et souvent des stratégies ou des tactiques de refoulement, de clivage, de déni, qui cèdent comme des digues fragiles quand, finalement, l’angoisse déferle)

Néanmoins, l’angoisse n’est pas la peur. Pas tant que parce qu’elle serait sans objet alors que la peur serait forcément attachée à tel ou tel objet. Mais parce que l’angoisse s’ajoute comme un excès par rapport à l’effet « attendu » de l’objet ou d’une situation effrayante. Il y a quelque chose de plus. Toujours elle se réfère à quelque chose que l’on ignore. Non pas tant un objet de l’imaginaire, encore moins un objet réel là-devant-nous, mais ce quelque chose qui participe plutôt de l’ontologie de la menace, c’est-à-dire d’une ontologie incertaine.

La menace, c’est ce qui pourrait être. Et c’est parce que le champ de la menace est indéfini, qu’il est potentiellement infini. Tout peut être menaçant, même les choses les plus familières. Une chose rassurante et jusqu’ici bienfaisante peut devenir angoissante, peut s’avancer comme une menace. (celui à qui l’on accordait sa confiance peut devenir un ennemi potentiel, un médicament/pharmakon peut devenir un poison)

La menace s’étend au-delà de « ce qui pourrait être si ». Compléter la proposition conditionnelle (si « quelque chose arrivait » – au sens d’un happening) est déjà une manière de circonscrire la menace, de l’arraisonner, et de la raisonner. Quand la chose qui nous menace et qu’on craignait arrive, alors nous pouvons être soulagés : la tension propre à la menace (celle qui débordait l’objet de toutes parts) retombe, un certain savoir succède à l’ignorance. On peut s’inquiéter d’autres choses (par exemple des conséquences de ce qui est désormais su : une approximation du temps qu’il vous reste à vivre par exemple.

Avec la vague massive d’angoisse, ce saisissement qui vous laisse sur place, sidère, paralyse, s’éprouve une panique qui déborde et met en échec toutes les tentatives de circonscription et d’arraisonnement.

On peut tenter de conjurer cette irruption de l’angoisse en lui opposant la recherche, en référant aux savants, en devenant savant soi-même (d’une manière similaire à ce qu’on observe dans certaines stratégies contra-phobiques : on peut devenir alpiniste par peur du vide ou entomologiste par peur des insectes) en se focalisant sur l’objet de l’angoisse ou le champ des menaces, l’étudier, l’analyser, en faire le tour, l’examiner avec soin, espérant l’épuiser par le savoir, le rendre ainsi plus inoffensif. Anticiper ses conséquences. Établir la liste scrupuleuse des « si, si et si » et « alors si ». Multiplier des hypothèses, réduire la menace à une casuistique sophistiquée.

Mais, au cœur de l’expérience de la crise massive d’angoisse, quand elle survient malgré tout, ce qui vous saisit alors, c’est l’affect pur, détaché de l’objet hypothétique qui en était l’occasion. L’objet disparaît. Il s’efface. Il n’est plus qu’une hantise vague, un flatus vocis. Il ne signifie rien. Ce n’est plus l’objet qui vous angoisse, mais l’angoisse elle-même. L’objet, ou ce qui tient lieu d’objet, n’est plus qu’une invocation magique, un stimulus pur. Ce qui reste, c’est l’affect sans objet. L’angoisse massive efface d’un coup d’un seul le monde, en tant qu’espace/temps viable, à peu près ordonné, qui se dérobe. Il n’y a plus rien ni soi-même : comme dans une tempête de neige où toutes choses étant englouties par la blancheur, ne demeure aucun indice à partir duquel s’orienter.

Le contraire au fond d’un objet désaffecté, comme celui que construit le regard du spécialiste, de l’expert, qui fait abstraction des affects pour analyser l’objet de son étude. D’où le paradoxe de la médecine : explorer scientifiquement une pathologie et tout à la fois prendre soin (de l’angoisse et des affects) du patient. Le point saillant de ce paradoxe survient quand le médecin tombe malade lui-même, car il sait mieux que personne ce qui l’attend (certains médecins préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ce qu’ils ont préconisé pour leurs patients toute leur vie durant, et ils ont facilement accès aux médicaments : https://www.medinside.ch/fr/femmes-medecins-et-risque-de-suicide-une-crise-silencieuse-20241208).

Le sage (en philosophie) est censé savoir canaliser son angoisse en la rationalisant (la circonvenant par la soumission à l’intellect, la sidérant par des concepts). Ainsi les aphorismes : « Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas », et forcément : « la mort n’est rien pour nous », ou : « prépare-toi à mourir », aident, ou sont censés aider à diminuer l’angoisse.

Le croyant, lui, se projette déjà dans une vie après la mort. Il recouvre l’angoisse d’un espoir, d’un imaginaire, d’un mythe. Il projette là-devant-lui, dans le temps, un autre monde qui prolonge la vie au-delà de la vie. Aux hantises transportées par l’angoisse il substitue d’autres récits, un point de vue situé dans le futur et au-delà du monde spatio-temporel. Il se donne un semblant de pouvoir sur la mort (et l’angoisse de la mort, qu’il espère tenir en respect), en proclamant la puissance de la foi. La prière devient un acte performatif : prier, c’est faire advenir un autre monde susceptible de consoler de la douleur de vivre. La foi est une promesse qui vient contrecarrer la menace. Et, je l’ai déjà écrit ailleurs, menace et promesse participent au fond de la même ontologie incertaine. (Ce pourquoi une promesse peut être aussi une menace : une même grammaire est à l’œuvre comme l’a montré J.L. Austin).

Les métaphores maritimes conviennent bien à la description des flux et des reflux de l’angoisse. Peut-être pouvons-nous trouver du réconfort dans la contemplation des vagues déferlant sur la plage ou sur les rochers. Le flux et les reflux des vagues qui viendraient rythmer (au sens actif du verbe rythmer, rythmer quelque chose, le canaliser, temporellement et spatialement, le domestiquer, le discipliner, le régulariser). La violence de ce qui nous submerge pourrait être atténuée par la contemplation d’une régularité là-devant-soi, une régularité qui ne nous concerne pas, la vague massive d’angoisse devenant un objet là-devant-soi, et, du même coup, un moment et un mouvement du monde. C’est l’affaire du monde, pas la nôtre.

En nous accordant au rythme du monde dans la contemplation du monde, des vagues s’écrasant sur la plage ou sur les rochers, nous transformons une catastrophe psychique, objective, personnelle, en un mouvement cosmique et sensuel. Les vagues, à force de mouvements, emportent avec elles l’angoisse et la rejettent dans l’océan, ne laissant sur le sable que d’infimes éclats. Elles la diluent, étalant l’intensité affective de l’angoisse dans le sempiternel flux et reflux, la mélangeant avec les eaux infinies de l’océan, dans lesquelles, espère-t-on, l’angoisse finira par se perdre tout à fait.

Je songe à la contemplation néoplatonicienne, la théoria, y compris d’ailleurs l’exercice théorétique proprement dit, un exercice spirituel qui nous déplace, nous décentre : la perspective qui convient n’est plus la nôtre ici-bas, ancrée dans un corps, une histoire, mais dans l’éternité sublunaire. Aux aléas de nos conflits intérieurs et des drames qui se nouent ici-bas se substitue le mouvement circulaire régulier des astres du ciel, puis, si l’on accède, par la discipline ascétique de soi, à la plaine de la vérité, l’immobile éternité des principes et des dieux. En devenant l’objet que l’on contemple, il est possible de participer à quelque chose de plus grand que soi. Autrement dit, de se défaire de l’insensé en soi, de l’insignifiant en soi, pour s’accrocher à une signification, un sens, un ordre, une beauté et un bien au-delà de soi. Mais, comme l’ajoutent les platoniciens, il faut bien néanmoins, tant qu’on est en vie, redescendre (forts, espérons-le, d’un peu plus de sagesse pour affronter les nécessités mondaines).

Le problème dune contemplation profane ou « athée » (et non pas sacrée, croyante), c’est qu’elle ne peut se satisfaire de s’articuler à un monde ou à un sens plus grand que soi. En contemplant le flux et le refus des vagues, s’oubliant soi-même, on court le risque d’être totalement désorienté, d’être emporté dans le néant (comme le randonneur pris dans une tempête de neige, un « mur blanc »). Nous abandonnant au rythme des vagues qui viennent et reculent, ou à suivre le mouvement des astres, alors nous pourrions perdre notre propre rythme, notre propre rythme biologique, celui de notre vie en tant que vivant, et éprouver une expérience existentielle pure, radicale, qui finalement fait écho à l’expérience de l’affect pur de l’angoisse massive.

Je pense ici à Walter Benjamin, qui voyait les choses de tellement haut, depuis la falaise à Portbou.

Si ma propre existence n’était juste qu’un peu d’écume laissée sur le sable quand la vague se retire, comme si tous les efforts pour donner du sens à cette vie-là s’effondraient dans les abîmes de l’insignifiance. À quoi bon persister dans l’être s’il ne s’agit que de cela, un peu d’écume ? Ce qui menace, c’est qu’à la submersion d’angoisse succède un vertige existentiel. À cette menace, je ne connais pas de remède ou de conjuration, et pas même de consolation. Une métaphore peut conduire au suicide, comme l’ont expérimenté tant de poètes et quelques philosophes.

La plupart des gens tentent de se recaler dans un monde, en suivant un emploi du temps, scandé par les injonctions du travail, de la famille, de la nation, du divertissement. Un monde plus ou moins (in)confortable qui leur est donné, disponible à qui veut y adhérer (matraqué même aux oreilles des plus réfractaires), auquel ils sont ajustés et tentent de s’accorder, se réalignant à l’aide de pharmakon divers et variés. Bien leur en fasse, et c’est ainsi que le monde tourne. On se rabat, on s’accorde, on s’aligne, sur des temporalités scandées par une soi-disant nécessité. À l’inverse, il n’est pas facile de s’accorder au néant.

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Publié le 23.05.2026 à 15:35

De l’érudition comme fuite et consolation

Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de longs mois dans des problèmes littéralement byzantins : ne suis-je pas là maintenant, alors qu’un retard du médecin me condamne à attendre assis sur une chaise en plastique bleue, dans un couloir aux murs blancs, si étroit qu’il faut replier ses jambes quand un quidam entreprend d’emprunter l’itinéraire, encombrant donc, embarrassant, avec mon cahier ouvert sur les genoux, traduisant un poème de George de Pisidie extrait de son De Vanitate Vitae, un autre livre des Vanités, il n’en manque pas dans la littérature antique, et plus encore en ce siècle, le septième, où le monde méditerranéen, le proche et le moyen-orient, était en proie aux plus grands bouleversements, ô herbe de notre vie aussitôt flétrie, ô jeune pousse à la beauté déjà fanée, fauchée par le temps, me voilà penché sur cet « εὔφωνος ὄρνις », me grattant la barbe comme il sied aux érudits, un oiseau au chant mélodieux, qui ne me va pas du tout, car le sens de la phrase alors me paraît discutable, envisageant de choisir la leçon de Sternbach, ἄφωνος plutôt qu’εὔφωνος, ce qui nous laisse avec un oiseau muet, un oiseau muet, messager du jour, ange du jour, qui dérobe, endommage, porte atteinte, à sa substance (τῆς οὐσίας), atteinte que je ne puis m’empêhcher de rapprocher du sort qui est le mien, alors que je suis assis sur cette chaise en plastique bleue attendant qu’un médecin m’informe des menaces qui pèsent sur ma santé, ô corps vaniteux qui, jusqu’à présent, se croyait invulnérable, mais bientôt ces promesses de vie éternelle s’évanouissent et, en un instant, un oiseau muet, messager du jour, efface la substance, Bonjour à vous George de Pisidie, remarquable poète s’il en fut !

(note pour moi-même, relire encore les poèmes impitoyables de Maximien (Maximianus calembour peut-être pour Maximus natu, « le très vieux », qui sonnerait fort bien avec cette déploration pathétique et drôlatique de la vieillesse. Car après tout, ce qui m’arrive, là, ces derniers temps, c’est nul autre chose que vieillir, et vieillir c’est déjà un peu mourir, partir un peu plus tôt qu’on l’avait envisagé, c’est-à-dire, quand on s’était bien gardé d’envisager quoi que ce soit, excepté une vague idée noire de temps en temps, beaucoup plus tôt)

Pour le dire autrement, je me retire du monde en quelque sorte.

Oui, je fais exprès de composer des phrases et des paragraphes sans queue ni tête. Par pudeur. Pour protéger lectrice et lecteur et ma vertu (réputation, pour ce que ça me préoccupe en réalité). (que ça plaise ou pas, je fais ce que je veux après tout) (c’est l’avantage d’être devenu vieux et de n’attendre rien. Une pensée pour le texte de Gaddis, Agonie d’Agapé, un manuel de la décrépitude)

Vieillir aux temps de la fin. (Les temps de la fin c’est-à-dire l’inexorable destruction du monde, le Leviathan capitaliste qui n’en finit pas d’agoniser et, dans ses derniers soubresauts, l’insatiable extraction/exploitation de tout ce qui reste à extraire/exploiter, entraîne dans les abîmes tout ce qui respire encore, après en avoir siphonné (Marx) la vitalité. La finalité, c’est la mort, la destruction, l’exhaustion et la consomption de tout.)

La fin des temps (le malheur des temps) qui vient redoubler ma propre fin (la déflagration finale et le cancer) : on ne sait plus trop où donner de la tête. S’agit de conserver une certaine dignité. Appelez-la sagesse si ça vous fait du bien. Pour ce que les gens ici en ont à foutre des sages. Non. L’époque est aux entrepreneurs et aux athlètes. L’époque est à la performance et tirer-parti-de-ses-dispositions-exprimer-tout-son-potentiel-sans-en-laisser-une-miette-et-blablabla. Bande d’abrutis (lancé-je à mes contemporains !)

Ce paragraphe donne le ton de mon prochain livre : La montée des eaux. Un trailer comme on dit aujourd’hui : qui promet assurément un grand succès.

Le personnage de La Montée des Eaux rêve d’écrire un roman à partir de la thèse qu’il n’a pas soutenue sur l’exil des derniers néoplatoniciens. Il est lui-même en fuite. Je suis moi-même en fuite. (mais je ne crois pas qu’il existe un souverain ou quiconque susceptible de s’intéresser à mes histoires – pas de Chrosroes à disposition.)

 

 

 

 

 

 

 

 

En lisant/traduisant George de Pisidie, je prends conscience que je n’ai pas rêvé de gloire ou de reconnaissance depuis des années. (« avant quand j’écrivais un livre », et blablabla). Il aura fallu du temps, l’accumulation des déceptions, des humiliations, pas mal de rage aussi. Ainsi puis-je reprendre à mon compte le mépris des vanités :

Qui, observant sincèrement le théâtre de la vie 
Ruisselant de honte ne souhaiterait en finir avec cette comédie
en étouffant les rires par des lamentations ?
Car ils se moquent de nous plus souvent qu’à leur tour
ces artisans du rire factice, qui mettent en scène des trônes,
dépeigne des honneurs, façonnent de hauts dignitaires,
cette ivresse de gloire qui suscite le rire.
Voyez celui-là, habillé d’apparat
Qui s’exalte en invoquant la bonne fortune,
et, sans un mot, prétend incarner la plus haute dignité.
Il n’est rien pourtant et se prétend tout.
Il ne sait rien, et se veut savant.
En son âme se conjugue une double folie :
tout à la fois pseudo-savant et rhéteur stupide.
Il croit à ce rôle qui lui serait échu, 
Jusqu’à ce que s’achève la comédie qui lui tient lieu de vie.

(De vanitate vitae, 89-127)

(traduction très personnelle, très libérale, pour ne pas dire carrément fautive)

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