Outside Dana Hilliot
Publié le 13.02.2026 à 21:42
Quelque chose commence. Une relation semble s’installer dans la durée, insister pour continuer. On se voit, on se revoit, on s’écrit. Il y a comme un élan qui porte à répondre, faire écho, rebondir.
Mais, brusquement, la relation est interrompue. Pour une raison ou pour une autre, un message demeure sans réponse, on ne se revoit plus. Cette interruption peut créer une frustration, et parfois même une souffrance.
Je peux ici puiser dans mes archives personnelles.
Une jeune femme rencontrée durant une nuit à un festival de rock à Saint-Malo. Nous avions parlé, nous avions dansé, et, sans même avoir eu besoin de le dire, sans se concerter (bien que les corps, eux, se concertaient fort bien), nous partions quelque part, en toute hâte, impatients, à la recherche d’un coin tranquille pour accueillir nos ébats. Mais, alors que nous allions sur le chemin, à l’écart de la foule des festivaliers, nous tenant par la main, une présence derrière nous. Et ce lien naissant fut très littéralement brisé. Une autre main venue trancher le lien entre nos mains (comme fait parfois l’enfant qui tranche d’un coup sec les mains enlacées de ses parents). Toutes les promesses portées par ce lien alors s’effondraient, comme un rappel à l’ordre, au devoir, à la loyauté. « Qu’allais-tu imaginer ? » avons-nous entendu.
J’ai raconté dans un petit livre, Alpestres, comment, d’une frustration intense, la relation interrompue avec Hélène, la femme avec laquelle, des soirs durant, je jouais au tennis de table – mais il y avait là aussi un autre, à qui elle avait promis –, naquit une toute autre histoire, un départ, comme si je devais absolument, pour supporter la douleur, remplacer cet avenir déçu, l’effacer illico par une autre vie. Je partais par dépit, j’allais dans les Alpes. J’oubliais Hélène sur les sentiers de montagne que j’allais arpenter durant tout un été.
Une conversation est interrompue. On se dit qu’on se reverra peut-être, mais on ne se revoit pas.
Je pense à ces rencontres de promenade, où, sans y penser, il s’avère qu’on fait un bout de chemin ensemble, on se parle tout du long, on dit des choses qu’on aurait jamais pensé dire à un inconnu, des choses si intimes parfois qu’on est étonné de les avoir confiées. Et quand la promenade est terminée, on se dit au revoir et à bientôt peut-être. C’est peut-être parce qu’on est, à ce moment-là libre de tout attachement, délié, détaché, parce qu’on ne se connaît pas encore, qu’on ne se connaît pas déjà, que ces conversations impromptues nous semblent tellement fluides. On se reconnaît parce qu’on ne se connaît pas. Parce qu’il n’est pas question de s’attacher l’un à l’autre. Il faudrait pour cela se revoir. Mais c’est comme une parenthèse dans l’existence, un moment suspendu, comme si l’on prenait, à deux, la liberté d’un recul sur le cours normal des choses. La rencontre elle-même, à bien y songer, est déjà une interruption. Un sentier buissonnier. Se revoir serait ajouter quelque chose de lourd, de compliqué (ainsi prévenait une femme rencontrée par hasard : « je préfère qu’on n’aille pas plus loin ». Allez plus loin, dans la promenade, dans la conversation, expliquait-elle, deviendrait trop compliqué. Il y a comme une limite, un seuil au-delà duquel on devine qu’une certaine angoisse pourrait émerger – peut-être déjà la crainte de perdre quelque chose dans le futur).
Tant de conversations interrompues, tant de possibilités avortées. Je pense à ces correspondances qui, subitement, s’arrêtent, sans qu’on sache bien pourquoi (on se relit, un peu fébrile : « ai-je dit un mot de trop ? », « ai-je compliqué les choses ? »)
Toutes ces conversations interrompues, s’accumulant, forment comme une constellation de futurs antérieurs. Autant de points à partir desquels pourraient (auraient pu) se déployer des perspectives, des récits, des histoires, des vies entières. Des bouleversements peut-être, des catastrophes. Ils sont maintenant, quand on y repense, teintés de regrets, de nostalgie parfois. La tonalité mélancolique de ces existences inachevées, de ces possibilités à jamais condamnées à n’être que cela, des possibilités, des promesses non tenues. On pourrait décrire le temps qui passe, la durée qui nous est échue, de manière pointilliste, en portant sur une ligne des points d’interruptions – qui auraient pu être des points de rupture, à partir desquels l’existence aurait pu bifurquer, dévier de la ligne droite. Les rencontres inattendues, même interrompues, sont autant de possibilités queer, que nous n’avons pas toujours saisies ou pu saisir.
Quelque chose nous a rappelé à l’ordre. Quelque chose a condamné le point de départ dans le temps à demeurer là où il est, dans le passé. Chacune de ces interruptions fait violence, au nom de la loyauté au cours de l’existence, ou à l’existence en cours. Accepter la rencontre, la prolonger, explorer ses possibilités, c’est courir le risque de bouleverser l’existence en cours. Ces rencontres inattendues, inattendues dans la mesure où tout était organisé pour que rien n’arrive jamais, constituent autant de menaces. Quelque chose commence, et ce quelque chose qui commence vient interrompre une vie déjà vécue, déjà constituée. Un futur écrit en partie à l’avance. Et c’est la raison pour laquelle ce point est rejeté en tant que commencement. Au nom de la continuation de la vie d’avant, de ce qui était déjà engagé.
Les choses auraient pu être autrement. Bien sûr qu’elles auraient pu être autrement. Ce qui s’est effectivement réalisé ne confirme rien. Une réalisation, l’actualisation d’une possibilité, est aussi l’effacement et l’exclusion d’autres possibilités. On relègue en permanence des possibles à l’arrière-plan, ou dans l’imaginaire, le fantasme, le rêve, autant de déclinaisons du non-être, de la frustration, du regret, de la déception. On vieillit, la source du désir se tarit, les rencontres se font rares. Vient le temps du regret, parfois du remords. Le regret porte à la fois des possibilités positives et négatives. Je regrette mon mariage pour tout ce qu’il a engendré en termes de douleur, de souffrance, tout ce qu’il a interdit, tout ce qu’il a interrompu. Je regrette la conversation interrompue, ce qui aurait pu être si elle n’avait pas été interrompue, le futur qu’elle rendait possible. Je regrette que cela ne soit pas arrivé. Je regrette que cela soit arrivé. On devine ici ce que le regret a d’ambivalent, flottant quelque part entre l’être et le non-être, comme la promesse, comme la menace. Ces instances ambivalentes qui constituent, « en réalité », tout bien pesé, le cœur de nos existences désirantes.
L’interruption comme si le temps s’arrêtait, les choses se figeaient. Interrompre la conversation impromptue, la rencontre inattendue, peut être une manière de sécuriser l’existence qu’on est censée mener, à laquelle on est réputé être attaché. Interrompre comme « repousser une menace » (une tentation).
Je pense à cette chanson de Death cab for cutie, Your heart is an empty room : And all you see / Is where else you could be when you’re at home / And out on the street / Are so many possibilities to not be alone.
Quand j’étais jeune homme, je dévorais la ville et ses rues porteuses de tant de promesses, de rencontres, de possibilités. Puis vint le temps où je m’efforçais de m’aligner sur quelque chose comme une vie bonne, dont le cours, canalisé par des normes édictées par d’autres, rassure, au moins provisoirement, celles et ceux qui se sentent perdus, incertains, flottants. (Cette tentative d’alignement fut couronné d’un échec flagrant que je raconte dans Un Débarras, après quoi, j’appris à vivre, et à préférer vivre, dans l’incertitude.)
Reprenons. La relation est interrompue. Les questions demeureront sans réponse. On n’en saura pas plus point et on devra vivre avec ces possibilités avortées (ce qui, somme toute, est notre destin à tous), faire le deuil de quelque chose qui n’a pas été. La rencontre est suivie de points de suspension qui se succèdent sur la ligne, mélancoliquement. La mélancolie ne se réduit pas au sentiment qui accompagne la perte d’un objet auquel on a été attaché, auprès duquel on a vécu. Elle peut être liée à l’anticipation de la perte, c’est-à-dire à un évènement qui ne s’est pas encore produit (on peut être mélancolique tout en étant encore à proximité de l’objet qu’on aime, parce qu’on imagine déjà qu’il sera perdu un jour : toutes les personnes qui partagent leur vie avec un animal familier connaissent ce sentiment). Mais aussi à quelque chose qui n’a pas été (dans le futur), à ce qui aurait pu arriver si la relation n’avait pas été interrompue. Étranges entrelacements des temporalités. Nos existences sont tissées de non-être, bien plus que d’être (thème que j’ai exploré dans mon livre, Moldanau).
Des points de bifurcation possibles sur une ligne. Comme un jeu, dont l’avantage est d’en avoir pas de conséquence, aucune incidence.
Quoique. Un mot peut-être, un mot de trop, inattendu, pourrait avoir une incidence. J’ai été adorablement surpris en lisant chez Sarah Ahmed cette référence à Lucrèce. Le clinamen. Cette légère déviation dans le choc des atomes, qu’elle conçoit comme le point d’où s’origine une possibilité queer. Un regard, un frémissement, un mot de trop, une interruption.
Le mot de trop peut être le mot « trop ». Ainsi, comparez ces deux expressions.
« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »
« Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes vus. »
Trop est ici déjà une confidence, un aparté, une invitation à la complicité, une incise qui peut vouloir dire « vous m’avez déjà manqué ». Il attache à la parole un affect. En psychanalyse, on est attentif à ce mot de trop, qui est comme un aveu, ouvre sur une autre perspective, qui interrompt le cours des récits désaffectés.
Parfois, on croise quelqu’un, et on s’arrête. On ne sait pas bien pourquoi, aujourd’hui, on s’arrête. On entame la conversation. On en vient à se promener ensemble, pour le seul plaisir de continuer à se parler.
Et parfois, on passe son chemin. On se contente de saluer poliment. Alors, la conversation n’a même pas eu lieu. Pas un mot. Pas un mot de trop.
L’âge venant, je me sens plus apaisé avec ces interruptions. Je ne m’interroge plus fébrilement comme avant, concernant les motifs, les erreurs possiblement commises. Je ne le prends pas personnellement. L’effet sans doute de vingt ans de travail comme psychanalyste. J’ai appris à faire ces petits deuils des analyses interrompues, ces patient.es qui ne reviennent pas. Je ne compte plus celles et ceux qui, m’ayant rendu visite, m’ont fait faux bond un jour, et ne sont plus jamais revenus, se contentant parfois de signifier leur congé d’un message lapidaire, parfois aucun. Je leur laisse le dernier mot. Peut-être, en couchant ces remarques aujourd’hui, je cherche à avoir le dernier mot, une manière de conclure toutes les conversations interrompues, en une seule fois et une bonne fois pour toutes.
La mort est l’interruption définitive. Si les interruptions nous laissent dans un état mélancolique, c’est qu’elles sont de la mort une approximation, et que la mort constitue l’horizon qui hante les méancoliques. Souvent, il y a ce regret de celles et ceux qui sont encore de ce monde et qui regrettent de n’avoir pas entendu le dernier mot du défunt, une dernière confidence, une conclusion qui donnerait peut-être la part de vérité dont on croit manquer, dont on manque, qui fournirait le sens de la vie, l’élucidation des énigmes qui pèsent sur nos existences – espoir forcément déçu : il faudra se contenter d’une part de vérité, laquelle est toujours négociable, sujette à révision, laquelle n’aura que peu de poids rapporté à la part d’ombre qui demeure (ce qui n’a pas été, ce qui aurait pu être, ce qui ne sera jamais, ou jamais plus).
Naguère, les écrivains conservaient parfois leurs correspondances, en prenaient soin – songeant à cet avenir où les rendre publiques aurait un intérêt, et ne léserait personne. De certains ou certaines, on n’a plus que cela, des correspondances. Les destinataires eux, parfois, n’existent dans la littérature qu’en vertu des réponses envoyées aux grandes plumes. Réponses qui furent conservées. Je pense à l’infinité des lettres perdues, toutes ces conversations perdues dans les limbes. Il m’arrive parfois d’extraire d’une correspondance un message qui, je pense, mérite de l’être. Pas plus tard que ce matin, ce message extraordinaire d’un ami cher, qui m’apprend tant de choses, sur lui, sur moi-même, et sur nous tous au fond. Dans sa lettre, il me dit qu’il a retrouvé la trace d’une de nos anciennes correspondances interrompues, et qu’il s’est rendu compte qu’il avait laissé mon dernier message sans réponse. Il se dit incapable d’expliquer pourquoi. J’ai relancé notre conversation deux années plus tard, parce que j’ai pensé à lui en relisant (une fois de plus) La Connaissance de la douleur, de Carlo Émilio Gadda, ce grand livre cruel et mélancolique, et inachevé, car interrompu, interrompu par la guerre en 1941.
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Publié le 08.02.2026 à 21:26

Martin de la Soudière vient de nous quitter.
Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement.
Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à la recherche d’une saison morte.
Je l’ai rencontré peu après la publication de son livre sur les villages de Margeride pendant la deuxième guerre mondiale (comment les villageois avaient caché des enfants juifs, mais aussi les massacres de la terrible colonne de l’armée allemande, lors de la bataille du Mont Mouchet. Lire : Jours de guerre au village, 1939-195O. Années noires, années vertes en Auvergne et Margeride.) C’était lors d’une rencontre qui avait été organisée à la salle des fêtes de Ruynes avec les habitants qu’il avait interviewés pour son ouvrage. Soirée extrêmement touchante. Martin était un vrai ethnologue de terrain, les gens l’aimaient vraiment. Ils se confiaient facilement à lui.
Il avait un vrai talent pour faire parler même les plus timides.
Je l’ai vérifié lors d’une conférence que j’avais organisée dans le cadre des animations que je proposais l’hiver à Valuéjols et au foyer du Ché. Le thème portait sur le déneigement en montagne. Et c’était génial parce qu’on avait réussi à faire venir les gars qui déneigeaient sur le plateau, les anciens comme les plus jeunes, + les dameurs des domaines nordiques. Je crois que la soirée a duré facilement plus de deux heures. Tout le monde avait sa petite histoire. C’était chouette. Il m’a beaucoup inspiré dans sa manière d’aller chercher les gens, de les faire parler, et j’ai essayé de l’imiter dans mes propres conférences et enquêtes locales.
On l’avait hébergé dans notre chalet à Valu ce soir-là et il avait beaucoup parlé avec Delphine qui était fasciné par le destin de son frère, Vincent de la Soudière, un écrivain méconnu qui s’est suicidé jeune, et a laissé un journal assez fascinant (par contre, Martin n’aimait pas trop les chiens
)
Bizarrement, c’était quand même un gars de la bourgeoisie urbaine. Il aimait venir en Lozère ou Cantal, y amenait ses étudiants parfois, était à l’aise sur ces terrains rudes, mais n’y demeurait que le temps de ses enquêtes : je dis cela, parce que ce fut un point de discorde entre nous (quand je lu ai donné lire mon propre livre sur le Cantal, qu’il n’a pas aimé – nous n’avions pas la même vision de la ruralité contemporaine, et surtout pas les mêmes archives – les miennes étaient plus récentes sans doute, et surtout je vivais ici, pas lui, j’avais donc une vision peut-être moins « nostalgique », et plus pessimiste, moins romantique, plus « décevante »)
On a correspondu de temps en temps. Et on s’est revu, avec Delphine, une dernière fois à Clermont : on était assis aux jardins Lecoq avant une conférence qu’il devait donner à la librairie des volcans. Et là, il se promenait un peu avant de prendre la parole. On a mangé vite fait ensemble, et assisté à son intervention, je ne sais plus très bien de quel ouvrage il était question, mais il tenait encore la forme intellectuellement, même s’il était fatigué physiquement.
Pour moi, Martin de la Soudière est intimement lié au Cantal, et surtout à ma passion pour l’hiver, qu’il a nourrie en partie par ses récits et méditations. Et puis, c’était avant tout un ethnologue-poète, ou bien un poète-ethnologue, avec ce talent incroyable pour entrer en relation avec les gens du pays, et une qualité d’écriture qui renvoie sans doute à une autre époque, où le style comptait, où « l’académisme » se mariait aisément avec la littérature.
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Publié le 03.02.2026 à 22:15
Les irresponsables et les somnambules
Ce qui se passe aux États-Unis sous l’administration de Trump, la mise en place de politiques délibérées* de ségrégation raciale, d’apartheid et de purification ethnique des populations américaines, préfigure ce qui va se passer en Europe dans les mois et les années à venir. À moins d’habiter sur une île déserte, privé de toute source d’informations, ou bien d’être perfusé aux antidépresseurs, aux anxiolytiques et aux techniques de pensée positive, je vois mal comment on peut croire qu’on échappera, de ce côté-ci de l’Atlantique, à ce destin funeste. Qu’on prenne soin de soi, c’est une chose, mais pour imaginer sérieusement un avenir meilleur, épargné par le fascisme et la catastrophe climatique, il faut ou bien être installé dans le confort de la certitude bourgeoise et espérer, non sans cynisme, passer entre les gouttes (et s’apprêter à émigrer en Nouvelle-Zélande si les choses tournent mal), ou bien faire preuve d’un optimisme qui confine à la stupidité – et qui pourrait bien s’avérer, a posteriori, criminel (ou bien considérer le fascisme comme un « avenir désirable »).
(*Je parle de politiques « délibérément » racistes et suprématistes, dans le cas du trumpisme, pour les distinguer des politiques antérieures, qui reposaient déjà bien entendu sur un racisme structurel, un apartheid économique de fait, et des politiques d’immigration pas moins brutales, mais, tout cela se réalisant « à bas bruit », noyé sous la couverture moelleuse des valeurs démocratiques, des promesses de bonheur partagées de l’american way of life, de la société prétendue « post-raciale »).
On ne peut pas faire comme si on ne savait pas.
Hermann Broch, publiait en 1932, Les Somnambules, puis, après la catastrophe du nazisme, en 1950, Les Irresponsables, qui annonçaient pour le premier, et pour le second, en faisait le bilan rétrospectif, la catastrophe nazie, en dénonçant la responsabilité des masses et des classes bourgeoises. À cette dénonciation, on pouvait toujours rétorquer que les populations ne pouvaient pas savoir, n’étaient pas capables d’imaginer, dans les années 30, ce à quoi allait conduire l’adhésion au parti nazi, ou la passivité devant l’ascension d’Hitler. De fait, les gouvernements étrangers ont semblé l’ignorer tout autant en signant les accords de Munich en 1938. On peut discuter tant et plus, et il n’est pas inutile de le faire, il existe une énorme littérature à ce sujet, de la gradation des responsabilités dans l’ascension des régimes fascistes et totalitaires en Europe.
Mais aujourd’hui, il en va tout autrement. On ne saurait se réfugier derrière le voile de l’ignorance. Ce qui aggrave notre cas pour ainsi dire, c’est qu’aux États-Unis aussi bien qu’en Europe, ou encore en Amérique Latine, les régimes fascistes menacent de s’installer, pour ceux qui ne sont pas déjà installés, par des voies démocratiques – et non pas suite à un coup d’État ou un détournement « de force » des institutions.
Autrement dit, les électeurs et les électrices ont porté ces gens-là, ou bien s’apprêtent à les porter, au pouvoir, en connaissance de cause. Le programme de Trump suscitait, au moins dans ses grandes lignes, à commencer par la purification ethnique des populations américaines, l’adhésion d’une part suffisamment grande de l’électorat. Et quant à ses opposants démocrates, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont fait preuve à tout le moins de naïveté, ou bien d’un optimisme confinant à la stupidité, en imaginant que Trump ne « ferait pas ce qu’il avait promis qu’il ferait ».
Il en va de même chez nous, en France, pour, au bas mot, les trois quarts de la classe politique française : ils ne pourront prétendre après coup, dans quelques années, qu’ils ne savaient pas. Tous, ils savent, qu’ils s’engagent explicitement dans cette voie criminelle, ou qu’ils se résignent à la considérer comme inévitable et espèrent passer entre les gouttes quand les choses tourneront mal, tout en continuant à mener à bien leurs petites affaires, comme l’ont fait bien des « commerçants » durant les périodes les plus sombres de l’Histoire, car le commerce et la bourgeoisie, comme chacun sait, sont toujours tentés par l’idée que « ce n’est qu’un sale moment à passer », juste un peu de « mauvaise conscience » de plus à supporter – on n’est pas à une culpabilité près, n’est-ce pas ?
Et l’immense majorité des électeurs et des électrices des partis de droite ou d’extrême droite savent. Qu’ils soient ou non ignorants de l’Histoire. Ils n’ont pas besoin d’en savoir plus qu’il n’en faut pour adhérer, consciemment, au projet de purification ethnique, d’instauration (mieux vaudrait parler de renforcement) d’un régime d’apartheid, de « rétablissement » d’un ordre militaire et policier (là aussi, il se renforce en réalité, plus qu’il n’est rétabli). Rapporter la responsabilité de la montée du fascisme au bourrage de crâne des médias racistes et xénophobes ne suffit pas à comprendre ce qui s’est passé dans l’opinion publique ces vingt dernières années en France. L’extrême droite n’a pas attendu Bolloré et consorts pour imposer son agenda dans la vie politique. Et, que je sache, la forteresse raciale européenne n’a pas été édifiée par des partis d’extrême droite, mais bien plutôt par l’alliance des socio-démocrates et des conservateurs, unis sous la bannière néolibérale. Ce qui arrive aujourd’hui ne vient pas de nulle part. Combien d’entre nous n’avons cessé d’alerter, et ce depuis plus de trente ans, sur l’orientation réactionnaire du néolibéralisme, les « structures of feeling » persistantes qui promeuvent les trois piliers de la reproduction des violences et des inégalités : la famille, le travail et la nation, et les conséquences qu’il fallait en attendre. « Qui aurait pu prédire ? », demandait sans sourciller le président Macron, en parlant du réchauffement climatique, envoyant d’une seule interrogation stupide d’innombrables prédictions dans les limbes, comme si elles n’avaient jamais été publiées.
Et pourtant. Nous y sommes. Et nombre d’entre nous s’en inquiétait depuis des décennies.
C’est d’autant plus inacceptable que dans une très vaste partie du monde, la liberté d’expression signifie l’emprisonnement, ou pire, que la démocratie, ou bien n’existe pas, ou bien n’est qu’une farce. Comment peut-on gâcher des biens aussi précieux et fragiles que la liberté d’expression et la démocratie ? Ceux qui chez nous portent au pouvoir des adversaires de la démocratie par des voies démocratiques n’espèrent qu’une chose : être du côté des privilégiés du Léviathan quand il accédera au pouvoir – comment attendre d’eux autre chose qu’une collaboration puisqu’ils collaborent déjà en l’adoubant ?
La démocratie ne protège en rien les sociétés du fascisme. Elle est ce que les gouvernants, avec le soutien de nombre d’électeurs et d’électrices en font. Elle est toujours réputée « excessive » par ceux qui accèdent au pouvoir par sa grâce. Mais on n’a pas protégé pas la démocratie. On l’a sacrifiée au business international, quand les opportunités du marché incitaient à passer sous silence les atrocités des dirigeants autoritaires ou fascisants avec lesquels on fricotait, quand on ne leur déroulait pas le tapis rouge. On l’a sacrifiée en suivant, sans même hausser les sourcils, l’agenda rance et raciste imposé par les partis d’extrême droite. On l’a sacrifiée au nom de la sécurité en fantasmant sur les menaces terroristes à géométrie variable. On l’a sacrifiée en expulsant du débat public les questions économiques fondamentales, en individualisant les inégalités (la condition des pauvres n’est qu’une affaire de défaut de bonne volonté), en glorifiant le travail, la famille et la nation, les valeurs que tous tiennent pour allant de soi, même à gauche !)
Tous ceux-là, qui désirent l’ordre et le rétablissement d’une suprématie blanche (laquelle n’a en réalité jamais cessé d’incarner la norme, le critère de la citoyenneté, d’orienter les politiques publiques, la distribution de biens et des maux, des privilèges et des humiliations), n’auront pas à craindre le jugement de l’histoire, laquelle ne juge pas – ce sont les femmes et les hommes qui jugeront, s’ils en ont encore le loisir dans un futur d’après le futur.
Ils comptent bien passer entre les gouttes comme sont passés entre les gouttes, quand il a fallu faire un bilan, après 1945, les innombrables adhérents au nazisme et aux fascismes des années 30. Les littérateurs et littératrices allemand‧es, Elfriede Jelinek, Ingeborg Bachmann, Thomas Bernhard, Wolfgang Hildescheimer, Fassbinder et tant d’autres les désignèrent rageusement, ceux qui n’avaient au fond jamais cessé d’être nazis, bien après qu’Hitler se soit fait sauter le caisson dans son bunker. Toutes celles et ceux qui n’eurent jamais de compte à rendre, celles et ceux qui obéirent avec zèle ou et plièrent l’échine en espérant s’en tirer à bon compte. Il y en aura d’autres, il y en a toujours d’autres.
Il ne s’agit pas tant d’ignorance que d’attachement : un attachement au mode de vie occidental, à la promesse de bonheur que dispensent ces idéologies que bell hooks appelait « the white supremacist capitalist patriarchy » ou Laurent Berlant, la « normal national culture ». Il y aurait trop à perdre, et personne, ou quasiment personne, n’est prêt à lâcher quoi que ce soit de son confort personnel, personne n’est disposé à abandonner ses rêves de famille heureuse, de propriété, de retraite dorée. Quand bien même tout porte à croire que pour la plupart, ces rêves seront déçus.
La plupart font ce qu’ils ont à faire, ce qu’on leur a dit de faire, ce à quoi ils n’ont jamais vraiment cessé de croire, ce à quoi ils ont toujours adhéré au nom de leur intérêt propre, incarnant ainsi avec zèle l’idéal anthropologique néolibéral. Travailler pour devenir propriétaire, faire fructifier sa fortune et enrichir les actionnaires. Voilà quelles sont les priorités. Reproduire le système d’exploitation, d’extraction et de domination. Prendre soin des autres, prendre soin des plus vulnérables, des étrangers, des moins fortunés, de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître au bon endroit et au bon moment, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, le bon genre, la bonne sexualité, ce n’est pas, ça n’a jamais été la priorité. On ne lâchera rien. Et surtout pas pour eux qui n’en valent pas la peine, qui, au contraire, embarrassent, empêchent, entraînent notre communauté chérie vers le fond, nous appauvrissent. Qu’ils se contentent d’être satisfaits qu’on les exploite, qu’on siphonne leur vitalité, afin de conforter notre prospérité.
Nous ne sommes pas seulement dépendants du capitalisme, comme si nous étions passifs dans cette histoire. Non. Nous sommes le capitalisme, nous l’incarnons, en tant que producteurs, consommateurs, et a fortiori quand on s’enrichit au passage. Nous sommes attachés affectivement au système d’exploitation et d’extraction généralisés. Parce que nous ne voulons pas que notre style de vie soit transformé au nom de la justice sociale ou climatique (combien d’entre vous prennent au sérieux l’idée d’un revenu minimum universel inconditionné déconnecté de l’obligation au travail ? Combien prennent au sérieux le projet d’une économie décroissante ?). Et c’est parce que nous pensons que ce style de vie est menacé, que les valeurs de la civilisation blanche européenne ou américaine « déclinent », que certains sont prêts, pour les sécuriser, à embrasser les délires d’un leader fasciste, à sacrifier la démocratie sur l’autel de l’intérêt individuel, de la promesse d’un futur qui ne concerne que soi-même, quand bien même elle se réaliserait au détriment de tous les autres.
Quant à celles et ceux qui persistent à ne pas croire à ces futurs funestes, qu’ils soient politiques ou climatiques, à force de faire l’autruche, ils finiront peut-être par pondre un œuf. Il y a un moment où l’optimisme pourrait devenir criminel, où les techniques de développement personnel, ces entreprises d’alignement cérébrales et comportementales néolibérales, relèvent de la collaboration pure et simple, où les pensées positives et leurs promesses de bonheur ne sont plus seulement niaises, mais produisent des hordes de somnambules et d’irresponsables, pour parler comme Hermann Broch.
(Note pour les partis de gauche : cessez par pitié d’essentialiser un peuple qui n’existe plus sous la forme où vous prétendez le défendre, que dans votre imaginaire désolé et périmé. Il y a longtemps qu’une bonne part de ce peuple que vous brandissez comme un étendard n’a plus rien à faire des valeurs de gauche – auxquelles vous ne croyez guère vous-même soit-dit en passant. Ce peuple que vous prétendez connaître, bien qu’il ne vous reconnaisse plus, et parfois même vous haïssent, vous tiennent pour la plus grande menace, il se pourrait qu’un jour il arrive un soir à vos portes pour vous lyncher.)



(au fait, j’écoutais France Info ce soir et je me suis demandé si la station avait été rachetée par Bolloré ? C’est fou comment cette radio est devenue de droite.)
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Publié le 25.01.2026 à 22:30
« Peut-on passer directement à la scène où il se tire une balle dans le bunker ? »
(l’inscription sur le panneau brandi par une manifestante anti-Trump aux États-Unis)
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Publié le 01.01.2026 à 11:25
Conversations de rue (la vie quotidienne juste avant le fascisme)
Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat :
: « Ah… Dire tout haut ce que l’on pense tout bas ».
On devine que la boulangère aimerait bien pouvoir en faire autant – car elle en pense des choses, « tout bas ». Je lui réponds qu’avec l’âge, oui, on ne s’embarrasse plus de tant de scrupules. Je l’observe aussi chez moi du reste (je vieillis, voyez-vous !). La langue publique se délie dans la mesure où l’on se fiche un peu de l’effet qu’on produit. Une détente narcissique probablement. « Je vous le dis comme je le pense et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. » Comme si l’écart entre les pensées et la parole diminuait, la censure se relâchait : on ne se sent plus tenu de ménager son public. Il faut, pour se donner ainsi en spectacle sur la petite scène de la vie quotidienne, une dose suffisante de confiance en soi, une disposition à ne pas être affecté plus que de raison par l’autre, les froncements de sourcils, les rictus de désapprobation, les ricanements, les marques d’embarras – quand on vous fait savoir qu’on a un peu honte pour vous !
Certes, parler, c’est toujours dire quelque chose de soi. Une toute petite partie de soi dans la conversation de rue. Ce qu’on lâche alors, quand on dit ce qu’on pense, parce que, saisi dans l’instant d’un bref échange, relève plutôt de la caricature : vous devenez un personnage, haut en couleur, comme cette dame qui râlait sur les devoirs familiaux du nouvel an. En rouspétant de la sorte, avec humour et verve, ne brisait-elle pas le consensus qui conduisait ce matin-là tous les clients à faire la queue à la boulangerie pour se ravitailler en vue du réveillon. Ne se posait-elle pas en rabat-joie (killjoy) en instillant un récit contraire dans le cluster de promesses de bonheur attaché au nouvel an ?
Je comprends qu’on ait besoin de se protéger, de sécuriser une part de soi, même une toute petite partie, une part de mystère, négocier ses interventions, les distribuer chichement, préférer garder le silence, se cacher, dissuader la relation, éviter la parole. De peur d’être mal compris, jugé « de travers ». Ce faisant, en ne disant rien, dans cette disposition de non-attention aux scénettes de la vie quotidienne, qui laisse entendre que vous avez d’autres préoccupations en tête, si importantes et si sérieuses qu’elles ne toléreraient pas d’être perturbées par « ce qui arrive là maintenant », qui laisse indifférent – comme s’il ne se passait rien –, vous demeurez à l’écart du monde, dans un retrait qui peut témoigner d’un sentiment d’ennui, de condescendance, ou de désaffection.
Très peu pour moi. J’ai toujours été incapable de résister aux scénettes impromptues du social. Mieux encore, je les suscite, je les joue parfois, et j’aime faire vivre les conversations inattendues. Ce plaisir m’est venu je crois dans les cafés de ma jeunesse, quand j’allais au lycée du centre-ville, passant plus de temps dans les arrières salles des cafés que dans les salles de cours. Ce goût des autres. Ce goût de la parole vive. Je prenais note de tout cela sur d’innombrables carnets, constituant des archives. Pas étonnant que je sois devenu écrivain et psychanalyste.
Dans ces conversations, il n’est pas tant question du « soi » ou du « moi ». Livrer quelque chose dans une conversation, quelques mots, un sourire, une remarque acerbe, une main compatissante sur l’épaule, n’est pas abandonner quelque chose. C’est faire vivre le social. Donner du grain à moudre. Susciter un mouvement. Le social crève de ces retranchements. Ces forteresses narcissiques ou identitaires derrière lesquelles on s’abrite. La crainte de n’être pas compris. Le malentendu. Quelle importance ! « Le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ». La formule de Lacan, aussi péremptoire et déceptive qu’elle paraît, devrait au contraire nous libérer des espérances d’être saisi dans la vérité (et le moi n’est après tout que la somme des représentations qu’on se fait de soi à un instant donné – il est une production de l’imaginaire – commode, il faut l’admettre, mais qui ne dit pas tout – Dieu merci ! Il en reste, et ce reste est ce qui importe n’est-ce pas ? Ce qui reste à vivre, à penser, à explorer, ce qu’on découvre de soi qu’on avait ignoré. Et, il faut de l’autre pour se découvrir et s’explorer).
Et voilà tout. C’est parce qu’on attend trop de la relation que le narcissique, enferré dans ses retranchements, échoue. Même dans la conversation quotidienne.
Bientôt, il sera peut-être trop tard, et vous devrez apprendre à négocier, distribuer, avec prudence, vos contributions aux conversations de rue et vos engagements dans le monde. Dans une société fasciste où tout le monde surveille tout le monde, on commence par se surveiller soi-même. Les angoisses narcissiques passent au second plan, la méfiance est de mise, et pour de bonnes raisons. Toute relation devient intensément politique. Surtout dans la mesure où vous êtes orienté « de travers ». Si vous refusez d’abonder dans les promesses de bonheur du futur fasciste, si vous rechignez à manifester votre adhésion à la haine obligatoire. Et bien entendu, si vous êtes perçu comme queer, que vous assumez de refuser les voies alignées, le revendiquez, que vous êtes considéré comme une menace ou tout bonnement persécuté. Parce que le caractère queer vous a été assigné. Il est peut-être déjà grand temps de dépasser les douleurs des blessures narcissiques (que je prends néanmoins très au sérieux, croyez-moi), dans la mesure où, dans quelques années, et déjà maintenant, l’étau se resserre sur la parole vive et les conversations de rue n’auront plus ce caractère fructueux, vivant qu’elles ont aujourd’hui. Elles seront hantées par des nuages d’angoisse – il faudra dire non pas ce qu’on pense, mais ce qu’on est censé penser, manifester son adhésion aux valeurs de la famille, du travail et de la nation. Et donc, apprendre à se taire. Mais cette fois, pour de bonnes raisons.
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Publié le 28.12.2025 à 13:19
Il y a quelques temps que je n’avais pas publié un message sur ce blog.
Pas que les sujets manquent, et les notes et les brouillons qui s’accumulent, au gré des lectures et des nouvelles du monde. Mais je prends le temps qu’il me faut pour laisser digérer tout cela, je prends ce temps sur le temps qui reste, et ce temps qui reste (à vivre, à penser), nul ne sait quelle est son amplitude.
J’avais beaucoup aimé le premier album de la chanteuse britannique Celeste, Not Your Muse (2020) et surtout la chanson qu’elle avait écrite pour une série télévisée (sans grand intérêt), This is who I am.
Son deuxième album devrait sortir dans les semaines qui viennent, mais déjà, une première chanson a été publiée, Woman of faces, et je suis tombé à genoux en l’écoutant. Il faut lire et écouter le texte, d’emblée un classique, qui fera sens pour toutes les féministes, quelle que soit la partie du monde dans laquelle elles vivent. La musique et le chant, somptueux, lyriques, tragiques, portent très haut dans les sphères cette musicienne.
She is a woman of all faces
Works so hard just to be replaced with
Who really cares what she’s made of?
A funny thing to just be
To be a woman, she must face it
Pick a style in style and display it
Who really knows the woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
Oh, what a day And what a mess
I’ve made Warm skin a stave
Oh, darling, what a hand to take
And this hand to mouth, day to day
Seems to take its weight and toll and weigh on mine
I see it all form And I just get in the way
Who really knows a woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
And it’s hard to see, it’s hard to see
You being anybody but yourself
And it’s hard to see, and it’s hard to see
You be anybody but yourself
And it’s hard to be, and it’s hard to be
To be anybody but yourself
And it’s hard to reach, and it’s hard to be
And it’s hard to see
She is a woman of all faces Not you, not me
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Publié le 27.12.2025 à 18:36
Temps de travail dans les usines du monde
Je racontais à un ami ouvrier qu’en Chine, dans les usines du monde (qui sont NOS usines du monde, parmi d’autres évidemment, y’a pas qu’en Chine, où sont assemblés NOS putains de smartphone etc, et NOS putains de textile, etc.), en cas de forte demande du marché, genre la sortie du nouvel Iphone, les ouvrières/ouvriers dorment carrément sur la chaîne d’assemblage pour pouvoir répondre à NOTRE demande impérieuse. Le pire, disent-elles, c’est dans le secteur de la mode, parce que les spécifications changent en permanence, qu’il faut s’adapter, que c’est une torture, les consignes changent parfois plusieurs fois dans la même journée.
En retour il me raconte ce que lui a rapporté cette femme chinoise, qui vit en France, mariée avec un gars du syndicat : quand elle travaillait dans l’assemblage électronique en Chine, elle bossait 6 mois par an à l’usine, et les 6 autres mois, elle retournait dans son village, auprès de sa famille, pour s’occuper des plus petits (qu’elle laissait à ses parents pendant les 6 mois d’usine). Ces 6 mois d’usine, c’était non-stop, sans un seul jour de congé. Sans possibilité de tomber malade. On dort dans de vastes dortoirs situés dans l’enceinte de l’usine, à deux escaliers des ateliers. Elle expliquait que le déjeuner de midi était pris à même la chaîne de travail : il suffisait de retourner la tablette de travail, et, sur l’autre face, un bol était collé, qu’on remplissait de nouilles. Ne pas perdre un seul instant.
On ne sort quasiment jamais de l’usine. Vos faits et gestes sont surveillés. De nombreux apprentis (dès l’âge de 16 ans), mais aussi des étudiants « en stage d’immersion professionnelle », se retrouvent sur ces chaînes. (même si l’âge moyen augmente ces dernières années).
Dans les années 2010, une vague de suicides a eu lieu dans les usines Foxconn, le plus gros employeur du monde, dont le siège est à Taiwan. Les ouvriers/ouvrières se jetaient par la fenêtre du dortoir. Leur vie n’avait plus aucun sens.
Je me dis qu’une pensée de gauche véritablement consciente du caractère global du capitalisme devrait placer au cœur de ses revendications ces travailleurs/travailleuses des usines du monde. Nombre des revendications en Europe supposent en réalité le maintien, la continuation, au nom de la prospérité nationale, de cette exploitation dans les pays du sud (et plus seulement « au sud » d’ailleurs : la précarisation se mondialise depuis une décennie).
Ça changerait énormément de choses. Déjà, regarder en face notre double identité de producteur (travailleur) et de consommateur. Ça pourrait même assez logiquement déboucher sur une logique de décroissance et rejoindre des préoccupations climatiques. (enfin, faut pas rêver, ce n’est pas demain la veille)
(NB : cette alternance entre les 6 mois de travail dans l’industrie capitaliste chinoise et les 6 mois de travail à la ferme familiale – où se maintient plus ou moins une économie de subsistance, est de plus en plus rare aujourd’hui en Chine : les jeunes qui partent pour la ville reviennent rarement pour une période aussi longue. Mais ça me fait penser très fort à cette question essentielle de la coexistence entre la temporalité dévorante du capitalisme et des temporalités qu’on pourrait appeler non-capitaliste (réglée, comme dans les activités agricoles, non pas par l’horloge de l’atelier, le temps de travail salarié, mais la succession des jours et des saisons.) En réalité, dans bien des régions du monde, notamment dans le Global South, s’est maintenu jusqu’à récemment cette coexistence d’activités réglées par des logiques différentes. Il ne faut certes pas se leurrer non plus : le travail “domestique” non payé sert les intérêts du Capital en ce qu’il permet de maintenir à moindres frais un stock de travailleurs/travailleuses en relativement bonne santé – ce qu’on appelle la reproduction sociale. Je pense aussi au cas des mineurs “indépendants” en Afrique. Il faudra que j’en parle de manière plus détaillée. Qui creusent à la recherche de pierres précieuses par exemple, en parallèle avec l’extraction industrielle (qui s’en arrange plus ou moins). Cette activité permet d’améliorer le revenu des familles – à un prix élevé en termes de risque, surtout quand on envoie des enfants explorer les filons. Les multinationales minières tolèrent plus ou moins ces activités “indépendantes”, dans la mesure où elles s’en servent aussi à des fins de prospection : les mineurs indépendants font une partie du boulot.)
Une petit biblio concernant les thèmes que je viens d’évoquer :
Sur la vague de suicides dans les usines Foxconn :
Jenny Chan, Mark Selden &&Ngai Pun, Dying for an iPhone. Apple, Foxconn, and The Lives of China’s Workers, Haymarket Books (2020)
Sur les mutations de la production en Chine (notamment la question de la migration rurale interne)
Pun Ngai, Made in China, (2005, trad. Française Éditions de l’Aube 2012)
Wanning Sun, Maid in China. Media, morality, and the cultural politics of boundaries, Routledge (2008)
Andreas Bieler Chun-Yi Lee , Chinese Labour in the Global Economy Capitalist Exploitation and Strategies of Resistance, Routledge 2017.
Sur les chaînes de production textile en Chine :
Lisa Rofel & Sylvia J. Yanagisako, Fabricating Transnational Capitalism. A Collaborative Ethnography of Italian-Chinese Global Fashion, Duke University 2019.
Sur l’extraction minière « artisanale » en Afrique subsaharienne, entre autres sujets, un important article dans ce recueil :
Stephanie Postar, Negar Elodie Behzadi & Nina Nikola Doering, Extraction/Exclusion. Beyond Binaries of Exclusion and Inclusion in Natural Resource Extraction, Rowman & Littlefield 2024.
ou encore le chapitre 7 du livre de Paula Butler, Colonial Extractions Race and Canadian Mining in Contemporary Africa, University of Toronto Press 2015.
***
LES SUICIDÉS DE FOXCONN ET NOUS
Xu Lizhi
Le dernier cimetière
21 décembre 2011
« Les cris d’oiseaux de la machine qui s’assoupit
Le fer malade enfermé à double tour dans l’atelier
Les salaires planqués derrière les rideaux
Comme l’amour que les jeunes ouvriers enfouissent au plus profond de leurs cœurs
Pas le temps d’ouvrir la bouche, les sentiments sont pulvérisés.
Ils ont des estomacs cuirassés d’acier
Remplis d’acides épais, sulfurique ou nitrique
L’industrie s’empare de leurs larmes avant qu’elles ne coulent
Les heures défilent, les têtes se perdent dans le brouillard,
La production pèse sur leur âge, la souffrance fait des heures supplémentaires jour et nuit
L’esprit encore vivant se cache
Les machines-outils arrachent la peau
Et pendant qu’on y est, un plaquage sur une couche d’alliage d’aluminium.
Certains supportent, la maladie emporte les autres
Je somnole au milieu d’eux, je monte la garde sur
Le dernier cimetière de notre jeunesse. »
(Salarié du groupe Foxconn âgé de 24 ans, Xu Lizhi s’est suicidé le 30 septembre 2014 à Shenzhen. Il fait partie des suicidés des années 2010 à Foxconn. Il faisait partie de ces dizaines de millions de ruraux qui ont migré (et continuent de le faire) dans les villes industriels et les villes nouvelles (les villes-usines) pour alimenter la machine à broyer des travailleurs et travailleuses afin de répondre aux demandes de la production mondiale (dans plusieurs secteurs, notamment le textile et l’électronique).
Le poème est extrait du livre de Jenny Chan, La machine
est ton seigneur et ton maître, Deuxième édition établie, revue et actualisée, postface et traduction de l’anglais par Celia Izoard. Traductions des poésies chinoises (édition bilingue)
revues et composées par Alain Léger, Éditions Agone 2022
Le volume des éditions Agone est une synthèse augmentée de poèmes des travailleuses et travailleurs chinois, de l’étude de Jenny Chan, Mark Selden et Ngai Pun, Dying for an iPhone. Apple, Foxconn, and The Lives of China’s Workers, Haymarket Books 2020.
J’ai évoqué hier les conditions de travail dans les usines d’assemblage de matériel électronique et informatique dans les villes-usines chinoises.
La photographie ci-dessous montre des files d’attente lors de la sortie du nouvel iphone à l’entrée d’une boutique Apple à Londres.

(ne vous focalisez pas sur Apple : toutes les entreprises qui font appel à des usines d’assemblage en Chine ou ailleurs, ont recours aux mêmes sous-traitants, et il n’y a pas que Foxconn évidemment. Et les conditions de travail sont à peu près partout les mêmes. Ces usines sont nos usines : nous en sommes les clients et les donneurs d’ordre. Si vous posez la question « Qui a tué le poète travailleurs migrant (de l’intérieur) Xu Lizhi ? » alors vous pourriez répondre : Foxconn, Apple, Samsung, le capitalisme global, le gouvernement chinois, les responsables du marché du travail à Shenzen, tous les gens qui travaillent dans le secteur de la tech, à quelque niveau que ce soit, et bien entendu, absolument tous les consommateurs et usagers qui possèdent une machine informatique sans exception. C’est-à-dire nous. C’est-à-dire moi qui écrit devant un écran. C’est là le piège absolument dément du capitalisme global, qu’aucun parti même de gauche n’ose penser : nous détruisons l’existence et ruinons tout l’avenir des Xu Lizhi et des centaines de millions d’autres travailleuses et travailleurs dans le monde. Notre prospérité, notre mode de vie, repose sur la précarisation (pour ne pas dire le meurtre) de tous les autres. Tous les programmes de nos chers partis, même de gauche, se reposent sur la continuation de cette exploitation/extraction généralisée et systématique. Littéralement. Que le pays conserve sa place dominante sur le marché global colonial. Si vous prenez en compte cette globalité du travail, toutes les jolies réformes sympathiques proposées par tous les partis révèlent soudainement leur face cachée, sordide, criminelle. IL N’Y A PAS DE CAPITALISME À VISAGE HUMAIN – sauf à effacer de l’humanité quelques milliards d’habitants de cette planète.)
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Publié le 27.12.2025 à 17:23
La responsabilité inter-générationnelle (avec Stephen Gardiner)
« Il y a quelque chose d’immoral, qu’une génération ne pense pas à la génération suivante, qui lui impose, sans lui dire, de payer »
Oui, François Bayrou, comme souvent, tu trouves les mots justes. C’est exactement ce que à quoi nous nous employons, chaque jour que le diable fait sous le régime du capitalocène (ou de l’anthropo-obscene pour reprendre la formule d’Erik Swyngedouw) : nous fabriquons avec zèle un monde qui devient chaque jour de plus en plus inhabitable, et nous en laissons le fardeau aux générations qui nous succéderont (certaines sont déjà de ce monde, ce sont nos enfants, et d’autres ont déjà péri, notamment dans les zones de sacrifice de l’extraction globale)
Stephen Gardiner, dans un chapitre stimulant du recueil : Climate Ethics. Essential Readings, Oxford University Press, USA (le texte date de 2010), proposait un calcul moral apocalyptique (qui montre évidemment les accablantes limites de l’approche utilitariste, mais passons..)
« 1. le changement climatique n’est pas un phénomène statique. En n’agissant pas de manière appropriée, la génération actuelle ne se contente pas de transmettre un problème existant aux générations futures ; elle l’aggrave. D’une part, elle augmente les coûts de la lutte contre le changement climatique : ne pas agir maintenant accroît l’ampleur du changement climatique futur et de ses effets. D’autre part, elle augmente les coûts d’atténuation : ne pas agir maintenant rend le changement plus difficile car cela permet d’investir davantage dans les infrastructures basées sur les combustibles fossiles dans les pays développés et surtout dans les pays moins développés. Par conséquent, l’inaction augmente les coûts de transition, rendant les changements futurs plus difficiles que les changements actuels. Enfin, et c’est peut-être le plus important, la génération actuelle n’aggrave pas le problème de manière linéaire. Au contraire, elle accélère rapidement le problème, puisque les émissions mondiales augmentent à un rythme considérable (…)
2, une action insuffisante peut faire souffrir inutilement certaines générations. Supposons qu’à l’heure actuelle, le changement climatique affecte gravement les perspectives des générations A, B et C. Supposons ensuite que si la génération A refuse d’agir, l’effet se poursuivra plus longtemps et nuira aux générations D et E. L’inaction de la génération A peut alors s’aggraver de manière significative. En plus de ne pas aider les générations B et C (et probablement aussi d’augmenter l’ampleur des dommages qui leur sont infligés), la génération A nuit maintenant aux générations D et E, qui seraient autrement épargnées. D’un certain point de vue, cela pourrait être considéré comme particulièrement grave, puisqu’on pourrait dire que cela viole un principe moral fondamental : « Ne pas nuire ».
3, l’inaction de la génération A peut créer des situations où des choix tragiques doivent être faits. Une génération peut mal agir si elle met en place un ensemble de circonstances futures qui obligent moralement ses successeurs (et peut-être même elle-même) à faire souffrir d’autres générations, soit inutilement, soit plus qu’elles ne l’auraient fait autrement. Supposons, par exemple, que la génération A puisse et doive agir maintenant pour limiter le changement climatique de manière à ce que la génération D soit maintenue en dessous d’un certain seuil climatique crucial, mais que tout retard signifie qu’elle franchira ce seuil. Si le dépassement du seuil impose des coûts importants à la génération D, sa situation peut être si désastreuse qu’elle est obligée de prendre des mesures qui nuiront à la génération F – comme l’émission d’encore plus de gaz à effet de serre – qu’elle n’aurait pas eu besoin d’envisager autrement. Ce que je veux dire, c’est ceci. Dans certaines circonstances, des actions qui nuisent à d’autres personnes innocentes peuvent être moralement autorisées pour des raisons de légitime défense, et de telles circonstances peuvent se présenter dans le cas du changement climatique. L’affirmation est donc la suivante : s’il existe une exception de légitime défense à l’interdiction de nuire à des tiers innocents, la génération A peut se comporter mal en créant une situation telle que la génération D est obligée de faire appel à l’exception de légitime défense et inflige ainsi des souffrances supplémentaires à la génération F. De plus, comme dans le cas du PIP (pure intergenerational problem) de base, ce problème peut devenir itératif : peut-être que la génération F doit elle aussi faire appel à l’exception de légitime défense et infliger ainsi des dommages à la génération H, et ainsi de suite. »
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Publié le 18.12.2025 à 21:49
Des nouvelles (à la fin de décembre)
Comme certain‧es d’entre vous l’auront remarqué, ce blog est en pause. Il l’est depuis trois mois, à un message près, depuis que j’ai quitté le (meilleur) réseau social (du monde aka Mastodon), et surtout les ami‧es que j’avais « là-bas » – où est ce là-bas, telle est la question à l’heure où les géographies ont été largement modifiées par le déploiement irrésistible d’internet (sans parler du fait que de nouvelles créatures apparaissent dans la collection des êtres avec qui entrer en relation : les fameux cyborgs dont parlait déjà Donna Haraway – je pense évidemment aux Intelligences Artificielles sur/avec lesquelles je travaille actuellement, envisageant même d’écrire un petit livre ou plutôt de le co-écrire avec une IA, dans une sorte de dialogue cyber-anthropologique, ce que je suis, ce qu’elle est, et comment décrire la relation entre elle et moi. J’y reviendrais. Un de ces jours).
Le blog est en pause, mais l’auteur ne l’est pas. Ces derniers mois ont vu s’accumuler des centaines et des centaines de pages de notes, en écho à mes lectures. Pour autant que je m’en souvienne, les trois thèmes principaux qui m’ont occupé l’esprit furent dans l’ordre :
Des lectures autour du concept de « structures of feeling » d’un des inventeur des Cultural Studies, Raymond Williams. J’ai beaucoup aimé l’usage qu’en propose Joseph Masco dans sa trilogie sur les politiques nucléaires américaines, que j’ai dévorée : The Nuclear Borderlands : The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006, The Theater of Operations : National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014), The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) : c’est parfaitement génial et sinistrement actuel à l’heure où les nations européennes se préparent à la guerre – ou se réactivent non seulement la menace d’un conflit majeur mais les « (infra-)structures of feeling » qui sont diffusées pour discipliner les populations autour d’un projet commun – la défense de la nation (et blablabla) et, bien entendu, de ses valeurs supposées éternelles (c’est-à-dire les valeurs du monde fabriqué et pensé par et au bénéfice du mâle blanc d’âge mûr multi-propriétaire (pour le dire vite). Autre œuvre qui rend hommage aux intuitions de Raymond Williams, celle de Dominic Davies, et je vous conseille vivement The Broken Promise of Infrastructure (Lawrence & Wishart, 2023) qui montre comment les infrastructures orientent nos existences, les alignent ou les réalignent, les disciplinent, constituent autant de propositions de vie, très inégalement distribuées (empêchant les unes, facilitant et fluidifiant les autres).
J’ai ensuite beaucoup pensé le concept de « seuil de tolérance », en méditant sur le livre de Max Liboiron (Pollution is colonialism) mais aussi plus largement sur ce qu’on appelle les Waste Studies, les études portant sur les déchets – ruines comprises (le capitalisme fabrique littéralement des ruines nous apprend Ann Laura Stoler). Quels niveaux de toxicité (ou de radioactivité, comme l’explore Joseph Masco), donc de violence, sont considérés comme tolérables – tolérables pour quels corps ? et qui détermine ces seuils ? Essayer de répondre à ces questions permet de dresser un tableau du capitalisme global, assez terrifiant pour tout dire (et de penser le déroulement de la lente mais irréversible catastrophe climatique).
Ces derniers temps, je me suis replongé dans l’œuvre de Sara Ahmed lisant des textes que je n’avais pas encore lus, en relisant d’autres. Je ne crois pas qu’une manière de penser, un style, ait jamais eu autant d’effet sur moi, jusqu’à me transformer pas seulement intellectuellement, mais affectivement et presque sensoriellement. La dernière fois, c’était Wilfred Rupert Bion, il y a une vingtaine d’années (je lui dois sans doute une bonne part de mon style quand je reçois des patient‧es pour une psychanalyse). En relisant Sara Ahmed (mais aussi Laurent Berlant et quelques autres autrices), j’ai accumulé des pages et des pages de notes sous l’intitulé « Attachements mélancoliques ». Je ne sais pas encore quoi faire de tout ce matériau. Écrire un essai est au-delà de mes forces (et de mes compétences ou ma manière d’écrire, mais aussi mon endurance). J’imagine fabriquer une sorte de blog dédié à cette question, et peut-être monter un atelier (à Thiers, où je vis) pour explorer avec celles et ceux qui le souhaiteront ces questions à la fois intimes et politiques (là où vraiment the personal is political). Ces réflexions font écho à ce que j’appelle aussi notre capitalisme intime, mais explore aussi, évidemment, la relation amoureuse, l’attachement idéologique, dont elles analysent les crises, les affects et les émotions qui en émergent et les structures, les « structures of feeling », les “scripts” qui les pré-déterminent, les “normes” de l’attachement si vous voulez, et donc comment, là même où nous imaginons être les plus libres, « être désirant », nous sommes en réalité bien souvent en train de nous aligner sur les voies de la reproduction sociale (et suivons les injonctions du libre marché). Vaste chantier qui m’amène à réfléchir à des idées comme « avoir des principes », la loyauté, « n’en penser pas moins », le deuil et la mélancolie, la dialectique de la menace et de la promesse, de la jouissance et de la perte, mais aussi le fétichisme, les objets toxiques, le racisme, l’homophobie, le suicide, le burn-out, etc. (je ré-invente en partie la roue bien entendu – faisons-nous jamais autre chose que ça – mais en déviant l’orientation et la rotation par une inflexion politique et surtout féministe-queer : les amateurs de théories psychanalytiques en seront donc pour leur frais)
Bref. Ça travaille, explore et creuse. Il en sortira bien quelque chose de publiable un jour. Sous une forme ou une autre.
La littérature aussi, bien sûr – je relis pour une énième fois Sous le Volcan de Malcolm Lowry dans cette perspective des attachements mélancoliques, et ce n’est pas rien : personne ne connaît mieux ce sujet que Lowry. Et mon prochain livre, La Montée des eaux, fait bon an mal an son bonhomme de chemin – il faudrait « dans l’idéal » qu’il soit achevé avant la fin du monde, ou ma propre fin, ce serait bien, ce serait mieux. Écrire pour la malle, j’ai l’habitude, mais j’aimerais en écrire un « dernier pour la route » que d’aucun.es puissent lire s’il en a le goût. Je n’ai guère d’espoir que quiconque s’avise d’ouvrir la malle quand j’aurais mis les bouts (sinon pour en déposer le contenu dans les « poubelles jaunes » car le papier est recyclable, soi-disant – les textes aussi d’une certaine façon : il faudrait inventer des poubelles jaunes pour les textes).
Ce temps qui reste, dieu qu’il est incertain. J’aimerais écrire d’une condition meilleure, avec un avenir devant moi plus secure. Ce n’est pas le cas. La solitude me pèse (peut-on vivre sans amour ? Et est-ce là une vie digne ? Tolérable ? Je me suis réveillé un matin, il y a quelques semaines, après un an de solitude appréciée, en éprouvant cette angoisse de finir comme tant de gens autour de moi, seuls. La solitude est une chose, l’isolement en est une autre, et les réseaux sociaux ne sont qu’un sparadrap sur une jambe de bois (qui fournissent certes des attachements et des loyautés, mais contribuent à rendre supportable ce qui ne devrait peut-être pas l’être tant que ça).
Et la précarité bien entendu, même si j’ai reçu (et reçois encore !!) des donations adorables, qui m’ont permis de passer et l’automne et l’hiver sans crainte d’effondrement économique majeur). Mais combien de temps cet équilibre instable pourra-t-il durer. J’ai un voisin que j’aime beaucoup, un peu plus jeune que moi (55 ans à quelques années près) qui vient d’être licencié suite à la faillite de l’entreprise d’insertion qui l’employait (et c’était un métier qu’il aimait vraiment), suite à une gestion catastrophique. Il me dit qu’il envisage de tout plaquer et, comme un ami à lui qui lui a vanté ce mode de vie, de prendre la route. Il paraît qu’il existe des sites web « très bien faits » qui expliquent comment s’en sortir au quotidien, survivre, en rusant, en négociant. Il semble enthousiaste à l’idée de tout plaquer. L’ancien locataire de mon logement a fait le même choix : avant de partir, en me laissant sa collection de coquillages, il m’a expliqué qu’il partait à la Réunion. Personne ne l’attend là-bas, pas de travail. Il a quelques amis qui se souviennent peut-être de lui, peut-être pas. Il verra bien sur place. Il est parti un matin, un sac sur le dos (il avait vendu ou donné tout le reste, ses maigres possessions), direction la gare de Thiers, se demandant s’il attendait le bus ou montait à pied. À Thiers, en ville haute, aucun terrain n’est plat : ou bien vous grimpez, ou bien vous descendez. Il se demandait cela alors qu’il partait pour l’autre bout du monde. Je me demande si telle n’est pas la destinée des locataires, des quinquagénaires célibataires qui se sont échoués là, après avoir vécu bien des vies qui les ont cabossés, c’est mon cas évidemment, si telle n’est pas leur destinée de partir sur les routes. On verra bien. J’ai encore Iris, ma chère épagneule et quelques patient‧es dont je dois prendre soin (le plus aimant des devoirs), et des textes à écrire. On verra bien.
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Publié le 08.10.2025 à 23:49
La succession des gouvernements en France ces derniers mois met en lumière une tendance irrésistible du pouvoir, exacerbée depuis le déploiement des formes néolibérales au niveau mondial, celle de se représenter comme une équipe d’ “experts” chargé avant tout de veiller aux intérêts économiques du secteur privé et de mettre en place des “solutions” aux “problèmes” publics.
On se souvient (ou pas) de toute cette littérature sur le « gouvernement des experts » – qu’on s’en indigne ou pas – ou encore des réflexions autour du concept foucaldien de “gouvernementalité”, ou encore de “gouvernance”.
Le « recours aux experts » légitimant le gouvernement a de nombreux effets, parfaitement conscients et délibérés.
1. Il tend à dépolitiser le gouvernement lui-même, assimilant tous ses acteurs à des hauts fonctionnaires politiquement neutres (c’est-à-dire, « au centre »), au service de l’État et de la Nation – censés incarner, au-delà des opinions et des débats politiques, la “stabilité”, laquelle ne peut se trouver qu’a l’abri des querelles, dans une sphère d’objectivité supposée rationnelle. L’importance des think tank, des cabinets conseils type McKinley s’inscrit évidemment dans ce remplacement de la politique par la technique de gouvernement.
2. Cette dépolitisation est une des procédures idéologiques fondatrices du néolibéralisme quand il prend le pouvoir : elle renvoie tous les autres partis d’opposition dans le champ de la “politique” sous entendu “partisane” : les opposants sont forcément irrationnels, naïfs, infantiles, mal intentionnés, “intéressés”. Bref, les opposants font de la politique. Le gouvernement est donc a-politique. Et on voit se profiler ici le thème classique aussi bien chez les néolibéraux que chez les pseudo-démocrates (mais à vrai dire, partout où s’exerce un pouvoir) de « l’excès de démocratie ».
3. Ce ne sont pas seulement les acteurs gouvernementaux qui deviennent des administrateurs de la chose publique, calqués sur le modèle du haut-fonctionnaire (supposé remplaçable, interchangeable : je vous conseille à ce sujet le film inoubliable et génial de Pierre Schoeller, l’Exercice de l’État :
https://fr‧wikipedia.org/wiki/L’Exercice_de_l’%C3%89tat
,
mais les thèmes et les “problèmes” mis à l’agenda qui sont eux-mêmes soigneusement “dépolitisés” : non seulement toute la sphère de l’économie « va de soi », ne devrait pas être sujette à débat (mais à des règlements techniques), l’impératif de la croissance est tenu pour acquis, mais aussi en réalité la totalité du social (le « traitement » des subalternes, largement fondé sur la statistique et la numérisation). Il n’y a là que des problèmes techniques à résoudre. Les oppositions (qu’elles soient de droite ou de gauche) sont victimes de biais idéologiques qu’elles seront forcées d’abandonner, contraintes par l’impératif de réalité (la dette, l’insécurité, la guerre !!!!), une fois qu’elles atteindront le pouvoir (ce qu’on a vu d’ailleurs un peu partout quand les gauches accèdent au pouvoir, même si, ici ou là, notamment en Amérique Latine, les choses sont plus complexes et la “dépolitisation” certainement pas aussi marquées qu’en Europe)
Tout cela tend évidemment à faire oublier que la technopolitique est (comme disait Foucault) une biopolitique, et (comme disait Achille Mbembe) bien souvent une nécropolitique. Rien n’est plus idéologiquement prégnant que les choix politiques néolibéraux. Et rien n’est plus irrationnel et délirant que le capitalisme, aujourd’hui comme hier.
Bref, tout se passe comme si, du point de vue du pouvoir en place actuellement, la politique était un gros mot. Notez bien, comme toujours, qu’une partie de la population est d’accord avec cela : ce n’est pas seulement le fait des classes bourgeoises de gouvernement, mais l’idée est très répandue dans la population qu’un responsable de la chose publique ne devrait pas faire de politique, et beaucoup de gens se déclarent eux-mêmes « a-politiques », considérant que c’est une vertu. (mais, leur rétorque-t-on à raison : si tu es apolitique, alors tu es de droite!)
Ce n’est pas seulement l’imposition d’un processus top-down, du haut vers le bas, mais une tendance lourde qui ne date pas d’hier. Ah ! la gestion raisonnée du bon père de famille ! Je note au passage que la perspective féministe, notamment celle de la seconde vague, ultra-politisée, est plus que jamais d’actualité : quand un gouvernement prétend trouver des “solutions” aux “problèmes” de la condition féminine (sic) ou au racisme persistant ou à la pauvreté, vous pouvez être sûr que le premier objectif c’est de faire taire les mouvements politiques féministes ou anti-racistes en leur coupant l’herbe sous le pied.
C’est pourquoi la violence des techniques de gouvernance néolibérales ne se traduit pas tant dans la répression physique des manifestants – ces spectacles de la répression sont en réalité l’arbre qui cache la forêt, c’est-à-dire la violence continue de la succession des lois, des régalements, des décrets, des institutions, qui passe sans faire de vagues, quotidiennement, dans les découpages en zones de ségrégation des villes, les environnements toxiques où survivent les subalternes, dans les bureaux du l’assistance sociale, des officines du retour au travail, des institutions éducatives et de santé, dans l’espace public saturé par les technologies de surveillance invisibles, jusque dans nos smartphones, à travers l’empire du numérique sur nos existences politiques, tout un système d’apartheid soft qui mine et précarise et désespère et tue à petit feu (la « slow violence » qu’ont thématisé Rob Nixon et tant d’autres). La violence est là, partout, tellement habituelle qu’on n’y fait plus attention, et, comme toujours, elle est genrée, racisée, socialisée.
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