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 Michel Lepesant

DÉCROISSANCES

Publié le 23.10.2026 à 20:19

Y’a l’IA, aïe, aïe, aïe – Intervention du 24 octobre

J’étais invité le samedi 24 octobre à Saint-Michel de Chabrillanoux (en Ardèche) pour intervenir sur l’intelligence artificielle (IA). Intervention qui s’est déroulée en 2 temps : d’abord une longue présentation politiquement orientée contre l’IA ; puis, après un « goûter » bienvenu, un « atelier », à près d’une vingtaine de présentes et présents, où la parole a circulé.

En réfléchissant sur ces 2 moments, je me rends compte à quel point, quand je me suis d’emblée présenté comme un partisan de la décroissance, je n’ai pas assez explicité quelle est cette décroissance que je défends et sur laquelle je « travaille » depuis bientôt 20 ans.

  • Je renvoie alors à mon intervention de septembre 2026, dans laquelle j’avais d’emblée a/ défendu une « décroissance politique » (comme il y a une écologie politique) comme opposition politique à la croissance, et b/ montré la « croissance » comme un paradigme englobant une économie (le capitalisme), un monde socioculturel (colonisé par le libéralisme) et un régime politique (de… dépolitisation).
  • En procédant ainsi, j’avais évité les traditionnels malentendus sur la décroissance : confondue avec la sobriété, réduite à la simplicité volontaire, malentendus oublieux que cela fait des dizaines d’années que les plafonds de la soutenabilité écologique sont mondialement dépassés (et qu’il ne s’agit pas de freiner ou de s’arrêter mais qu’il va falloir passer la marche arrière), malentendus ignorant trop souvent que la critique dirigée contre le régime politique de croissance est d’une tout autre ampleur que la seule critique anticapitaliste (en particulier à cause du poison individualiste infusé dans tant d’alternatives).

C’est dans une telle critique politique du paradigme de croissance que trouve facilement place une technocritique radicale et de l’IA. Pourquoi ? Parce que si on veut ne pas se laisser embarquer dans la révolution technologique permanente – au risque de sacrifier tous nos dispositifs démocratiques de contrôle, de participation, de délibération au (soi-disant) profit de l’utile, du pratique, du commode – alors il faut disposer d’un cadre politique qui permet une échappatoire à cette accélération permanente : or, telle est précisément la décroissance, quand on la définit comme un paradigme englobant une décrue économique, une décolonisation de nos imaginaires et une repolitisation par le Commun et le partage. Sans se raconter que l’on peut remonter le temps, il faut quand même se demander de quoi on peut se passer, aujourd’hui, sans attendre : comment se dispenser de renforcer la marchandisation généralisée de tous les vivants, l’obsolescence programmée des liens sociaux, l’épuisement sans limites des ressources matérielles et énergétiques…

C’est ainsi que par rapport à une prise de position technocritique, la différence entre la critique anticapitaliste et la critique décroissante est évidente. Élargir la critique anticapitaliste jusque la critique décroissante, c’est intégrer la technocritique.


→ Tout ce qui se fait pour nous mais sans nous se fait en réalité contre nous. C’est le cas de l’IA, et voilà pourquoi il faut la contrer.

→ Attention à une sorte de biais de la nouveauté : car, ce qui se passe avec l’IA n’est pas nouveau.

  • Pour le vérifier, on peut relire ce que Günther Anders écrivait à propos du nucléaire militaire il y a près de 70 ans quand il montrait que le nucléaire dépassait nos capacités d’entendement et que cela provoquait ce qu’il appelait une « décharge de la responsabilité » : « notre âme déclare forfait ».
    • La honte prométhéenne : Aucun remplacement de l’homme par la machine, mais une telle dénégation morale et politique de l’humanité que celle-ci, par honte d’elle-même, de son impuissance, de ses limites, de ses guerres, se précipitera dans l’abîme d’une servitude volontaire, laissant la place pour une programmation intégrale de la vie sociale et politique. Ce n’est pas l’IA qui doit inquiéter mais l’empressement avec lequel toutes les technologies, dont l’IA, sont précipitamment adoptées dans la vie sociale et politique. Le progressisme techno-politique cède aux sirènes de l’accélérationnisme en oubliant le sens de tout progrès, le fait qu’il soit progressif, patient, ainsi qu’en témoigne tout rapport éducatif. Or, à la source de cette dynamique, la course au profit.
    • « Nous avons déjà entendu cette promesse de croissance technologique, avec la biotechnologie, la numérisation et la nanotechnologie », M. Schmelzer.

1. De quoi parle-t-on ?

1.1  Pour définir l’IA : Technique > Technologie > Numérique > IA

  • Pour une histoire rapide qui va de l’ordinateur (années 1940), via les systèmes experts, à l’IA[1].
    • 1940 : premiers ordinateurs ← Colossus → cybernétique
    • 1950 : premiers engouements → Les IA logiques (qui vont donner les « systèmes experts » + Les neurones artificiels
    • 1960 : Apparition des systèmes experts (composé de centaines de règles)
    • 1970 : premier hiver[2] (décalage entre les promesses et les résultats → baisse des budgets)
    • 1980 : Explosion des systèmes experts + deuxième printemps de réseaux neuronaux.
    • 1990 : second hiver (certes progrès des IA neuronale qui arrivent à mémoriser leurs états précédents + Deep Blue (IBM) qui bat Garry Kasparov.
    • 2000 : Veillée d’armes avec apparition d’internet qui va fournir une masse de data.
    • 2010 : la 1ère déflagration : IA neuronale, assistant vocal Siri (Apple) ; 2017 : dernière brique de Chat GPT (Google) = les « transformers », qui permettent à l’IA de regarder le contexte autour d’un mot, plutôt que de parcourir les mots l’un à la suite de l’autre.
    • 2020 : 2ème déflagration : Chat GPT (fin 2022). Mars 2025 : test de Turing (réussir à se faire passer pour un humain au moins 5 mn, dans 30% des cas) réussi dans ¾ des cas

1.2  Qu’est-ce que l’IA ?

  • Définition générale :
    • Un ensemble de méthodes informatiques permettant à des machines d’accomplir des tâches qui mobilisent habituellement des capacités humaines, comme l’analyse, la compréhension du langage ou encore la reconnaissance d’images[3].
    • C’est un domaine technoscientifique dans lequel des programmes – des algorithmes – informatiques imitent l’intelligence humaine, en reproduisant « des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité »[4].
  • Définition de Jean-Gabriel Ganascia, professeur en informatique et chercheur en IA : L’IA simule sur des ordinateurs les différentes facultés mentales (raisonnement, perception, mémoire, etc.). Un agent artificiel désigne une entité qui prend des informations sur le monde extérieur avec des capteurs (par exemple des caméras ou des micros), les interprète, puis décide des actions à accomplir pour atteindre les objectifs qu’on lui a fixés. Interprétation et décision font ici appel à des techniques d’IA. À titre d’illustration, une voiture qualifiée d’autonome est un agent artificiel, de même qu’un chatbot, c’est-à-dire un agent conversationnel, est aussi un agent artificiel.

→ Données (transformées en données numériques), algorithmes (logique mathématique, statistiques, modélisations du vivant), (IA neuronale) machine learning → deep learning (Yann Le Cun), calcul des probabilités.

1.3  Les effets de l’IA

→ Les 3 facettes de l’IA

  • L’IA générative : utilisée pour générer du contenu nouveau tel que textes, images, vidéos, lignes de code, musique, etc.
  • L’IA prédictive : utilise des modèles statistiques et des algorithmes pour analyser des données historiques et faire des prévisions sur des événements futurs. Elle est utilisée par les entreprises cherchant à anticiper par exemple les besoins des clients, optimiser les opérations et aider les prises de décision stratégiques.
  • L’IA extractive : spécialisée dans l’analyse et l’extraction d’informations précises de vastes ensembles de données. Elle est utilisée pour les entreprises dans la prise de décision rapide et fondée sur des données nombreuses.

1.3.1 les progrès de Chat GPT[5]

  • Compréhension de plus en plus acquise
  • Beaucoup de connaissances mais toujours autant d’inventions
  • Capacité surhumaine à mémoriser les fondamentaux de chaque science
  • Productivité accrue
  • Créativité en progrès

1.3.2 Les effets épistémiques (sur la recherche scientifique)

  • Avec moins de bruit que dans d’autres secteurs (informatique, traduction, cinéma, journalisme…), l’IA bouscule aussi la manière dont les scientifiques travaillent au quotidien en maths, en chimie, en biologie, en physique, en archéologie, en météorologie ou encore en médecine[6].
  • « Il devient urgent de réfléchir à ce que l’IA fait à la recherche académique ». La vitesse à laquelle progressent les capacités de l’intelligence artificielle annonce un bouleversement dans tous les champs du travail intellectuel, estiment, dans une tribune au « Monde », les philosophes Antonin Broi et Thibaut Giraud, alias Monsieur Phi[7] (en août 2026).
    • En 2023, les meilleurs modèles se trompaient encore couramment sur des problèmes qu’un élève d’école primaire peut résoudre. En 2025, ils remportaient l’or aux Olympiades internationales de mathématiques, égalant le niveau des meilleurs étudiants de licence. En 2026, des dizaines d’avancées mathématiques majeures sur des problèmes de recherche ouverts prestigieux ont été obtenues grâce à des modèles d’OpenAI et d’Anthropic.
  • Août 2026 : Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp…) a lancé, mercredi 5 août, Muse Code, un outil d’intelligence artificielle (IA) capable d’écrire des logiciels de façon autonome, faisant son entrée sur le segment le plus lucratif de l’IA générative, dominé par Anthropic et OpenAI[8].
    • L’assistance à la programmation est aujourd’hui le principal marché où l’IA génère des revenus concrets, au-delà des robots conversationnels grand public comme ChatGPT ou Gemini.
    • Microsoft en a été le pionnier avec GitHub Copilot, avant l’essor d’une nouvelle génération d’outils dits « agentiques », capables d’enchaîner seuls plusieurs tâches complexes : Claude Code chez Anthropic, Codex chez OpenAI ou encore Cursor, dont le rachat par SpaceX, le groupe d’Elon Musk, est en voie de finalisation.
    • Muse Code n’est pas un simple générateur et correcteur de code informatique : le logiciel planifie la réalisation d’un projet, le découpe en tâches, écrit le programme et en vérifie le résultat. Il peut déléguer des tâches à plusieurs « sous-agents » travaillant en parallèle, a expliqué le patron de Meta, Mark Zuckerberg, sur son réseau social Threads.
  • Les « agents » (Kosmos, Co-Scientist, Denario, Sakana, ChemAgent…), ces IA qui prennent des décisions de chercheurs. Qualifiés de « laboratoires autodirigés » ou de « coscientifiques », ces outils doivent permettre d’accélérer la recherche, en libérant du temps pour que les scientifiques puissent se consacrer à des missions plus créatives. Ils sont constitués de plusieurs sous-systèmes consacrés à la fouille bibliographique, à l’analyse de données, à la formulation d’hypothèses, à l’écriture de code informatique, au choix d’outils numériques, à la répétition d’essais et d’erreurs, à l’évaluation, à l’écriture de l’article final… et à l’orchestration de toutes ces fonctions bien sûr[9].
    • Pourtant, tout n’est pas encore réglé car de nombreux défauts subsistent. Lorsque les tâches demandées sont très longues, l’efficacité stagne voire baisse. Sur le site de l’agent Denario, ses auteurs reconnaissent aussi que des données avaient été fabriquées. Puiser les informations dans la littérature scientifique accessible peut par ailleurs restreindre l’expertise en excluant des articles payants, des résultats négatifs non publiés…
  • Pourquoi la question du rôle de l’IA en mathématique est cruciale

1.3.3 Les effets écologiques

  • La consommation d’énergie et l’impact climatique de l’intelligence artificielle sont un des grands secrets de l’industrie du numérique[10] + effet rebond.
  • Les dangers hautement hypothétiques de l’IA font disparaître la question des risques environnementaux, sociaux et politiques, observe, dans sa chronique, Stéphane Foucart[11] : « L’IApocalypse est une chimère qui nous fait oublier que le développement de l’IA est insoutenable à tous points de vue. Il repose sur une logique d’escalade de la puissance de calcul et de la quantité de données captées, qui elles-mêmes dépendent du déploiement d’une infrastructure tentaculaire, surconsommatrice d’eau, de matériaux de construction, de métaux, d’hectares, d’énergie. »
  • L’IA est un gouffre pour les terres rares.
  • L’IA est un gouffre énergétique :
    • Son développement effréné devrait plus que doubler la demande d’électricité des centres de données dans le monde d’ici à 2030. Selon un rapport publié en avril par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), elle devrait atteindre environ 945 térawattheures, soit plus de la consommation totale d’électricité du Japon. A cette échéance, les centres de données consommeront un peu moins de 3 % de l’électricité mondiale, note l’agence. « Aux Etats-Unis, les centres de données représentent près de la moitié de la croissance attendue de la demande d’électricité d’ici à 2030 », prédit l’AIE.
    • Mais alors pourquoi l’IA générative est-elle davantage énergivore que les technologies grand public que nous utilisions jusqu’alors ? Pour y répondre, il faut d’abord comprendre les deux phases du fonctionnement de ces robots : l’entraînement du modèle, puis l’inférence, c’est-à-dire son utilisation au quotidien.
    •  A l’horizon 2030, la trajectoire dans laquelle se projette la filière des centres de données est insoutenable. » Tel est le principal message d’alerte lancé par le Shift Project, dans son rapport publié mercredi 1er octobre 2025. Selon leurs calculs, la consommation électrique des data centers mondiaux pourrait atteindre 1 250 à 1 500 térawattheures (TWh) en 2030 contre 530 TWh en 2023, soit un potentiel triplement. Ce bond spectaculaire est en très grande partie nourri par l’essor rapide de l’intelligence artificielle (IA), qui représentera de 35 % à 55 % de la consommation électrique de ces centres de données, selon le rapport, contre 15 % aujourd’hui[12].

1.3.4 Les effets sociaux économiques

  • L’IA est une menace pour 5 millions de salariés en France, selon une étude (février 2026) de la Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents[13] : La généralisation de l’intelligence artificielle dans les entreprises menace particulièrement les métiers les plus rémunérés.
  • IA et emploi[14] : L’étude très fouillée des économistes Marie-Renée Andreescu et Eric Maurin montre, pour la première fois en France, un net déclin des offres d’emploi pour les métiers les plus exposés à l’IA générative, ceux liés à l’informatique et aux technologies de l’information et de la communication. Entre fin 2023 et début 2026, le nombre de nouvelles offres publiées sur le site de France Travail pour ces métiers a chuté de plus de 50 % relativement aux métiers peu exposés, comme les jardiniers ou les infirmiers. Les embauches effectives reculent aussi, dans des proportions comparables. Cette baisse commence début 2024, juste après le lancement de Copilot et de ChatGPT Enterprise, et un an après celui de ChatGPT. Les auteurs considèrent également un ensemble plus large de 125 métiers exposés à l’IA générative, mais moins directement (comptables, RH, etc.). Ces métiers représentent entre 15 % et 20 % de l’emploi et des offres publiées, et la baisse relative des offres y atteint 25 % début 2026. En supposant les autres métiers épargnés, on obtient une baisse globale d’environ 5 % des nouvelles offres d’emploi début 2026 du fait de l’apparition de l’IA générative. Surtout, la chute des offres et des embauches est spectaculaire et ne cesse de s’accentuer, laissant peu de doute sur les difficultés du marché du travail à intégrer les nouveaux entrants dans les métiers concernés.
  • Le pouvoir de destruction sociale de l’IA provoque une inquiétude grandissante des Américains : selon un sondage Quinnipiac réalisé fin mars 2026, 30 % craignent que leur emploi soit rendu obsolète par l’IA, contre 21 % un an plus tôt.
    • Block secoue le secteur de la tech en annonçant le licenciement de 40 % de ses effectifs, remplacés par l’intelligence artificielle « Les outils d’IA que nous créons et utilisons, associés à des équipes plus petites et plus agiles, permettent une nouvelle façon de travailler », estime le patron de l’entreprise de solutions de paiement. Jamais une vague de départs n’avait été assumée aussi clairement comme étant directement liée à cette nouvelle technologie[15]. 
  • Le rapport de Citrini Research paru en février 2026[16] mise sur la possibilité pour l’IA de se substituer aux travailleurs qualifiés, plutôt que de les assister. Cette possibilité séparerait l’IA des autres ruptures technologiques majeures des deux siècles passés, ouvrant un processus économique inédit. L’article prévoit un chômage de masse en 2028 (10% aux États Unis), une montée fulgurante des inégalités (entre ceux qui vivent de l’IA et ceux qui en sont les victimes), un effondrement des entreprises de services informatiques rendues caduques par l’IA (chaque entreprise pouvant désormais fabriquer ses propres logiciels) et au final, un cataclysme pour l’ensemble des entreprises qui font de l’intermédiation, parmi lesquelles les banques, les sociétés d’assurance. Citrini cite Marx, le scénario d’un capitalisme ayant tellement poussé la productivité qu’il en finirait par rendre le travailleur obsolète, et s’autodétruire faute de marchés et de consommateurs. Comme la mode n’est plus du tout à la régulation, on peut imaginer une crise économique, sociale et politique très longue comme en 1929, dès la fin des années 2020.

→ Mais attention, l’emprise de l’IA sur le monde du travail ne s’exerce pas seulement sur le mode du remplacement des emplois par des machines comme on le présente trop souvent. Elle consiste aussi à dégrader les conditions des emplois restants. Ce que fait l’IA, c’est qu’en automatisant un certain nombre de tâches, elle fait perdre de l’autonomie et de la créativité au travail. Le travail change alors de nature, il est encadré par ce que fait l’IA, il devient donc « parcellisé », « standardisé » et dépendant des actions de l’IA. C’est précisément à ce niveau que l’IA a une fonction de taylorisation (Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté, 2025, Amsterdam).

  • Le cercle vicieux socioéconomique : plus l’IA remplace l’emploi, plus l’emploi restant se dégrade, plus il se dégrade plus il est remplaçable par l’IA…

1.3.5 Les effets sociaux

  • Conscients du potentiel ravageur de leur technologie sur l’emploi, les dirigeants d’OpenAI (Sam Altman) et d’Anthropic (Dario Amodei) développent des idées progressistes pour maintenir la cohésion sociale, telles que la taxation du capital, le revenu universel et la réduction du temps de travail[17].
  • Cette croissance sera déflationniste. La hausse du pouvoir d’achat passera non pas par l’augmentation des revenus, mais par l’effondrement des coûts, ce qui est plus égalitaire. « La meilleure façon d’accroître la richesse sociétale est de réduire le coût des biens, de la nourriture aux jeux vidéo », déclare M. Altman, estimant qu’une maison pourrait être réalisée à prix dérisoire par des robots avec de l’énergie solaire produite sur place. Et c’est là que les problèmes vont commencer, avec un enrichissement incroyable du capital et une baisse des revenus du travail.

1.3.6 Les effets psychosociaux

  • Les liens hypertextes : on est passé du web comme communauté des liens au web comme économie des liens[18]. Les liens proposés par les IA sont-ils fiables, pertinents, voire inventés ?
  • « Je sais qu’on aura toujours besoin d’humains dans ce domaine » : les professions du lien à l’abri d’un remplacement par l’IA. Les métiers qui mettent au cœur de leur pratique l’empathie et la présence sont plutôt épargnés par la révolution en cours opérée par l’intelligence artificielle sur le marché du travail. Mais s’ils peuvent apparaître comme un choix de carrière stratégique, ils restent dans les faits dévalués, sous-payés et très souvent pénibles[19].
    • En 1945, le professeur en psychiatrie René Spitz se lance dans une étude qui fera date concernant notre besoin de lien humain. Il compare le développement de deux groupes de nourrissons placés en institution. Les uns grandissent avec leur propre mère, en prison. Les autres dans un orphelinat, où ils sont nourris et lavés de façon irréprochable, mais où le personnel est si réduit que les infirmières n’ont pas le temps d’interagir réellement avec eux. Les observations du chercheur américano-hongrois sont glaçantes : la quasi-inexistence d’interaction humaine a provoqué, chez ce dernier groupe, un effondrement physique et psychique des bébés. Ces travaux pionniers révèlent les graves altérations qu’entraîne l’absence de lien, même quand les besoins physiologiques sont comblés.
    • A l’autre bout de l’existence, de nombreuses études montreront, par la suite, combien le manque de contact humain détériore aussi la santé des personnes âgées, et aggrave les risques de démence. Ces recherches nous laissent imaginer à quoi ressemblerait un monde où le soin apporté à l’autre, jeune comme vieux, serait vidé de sa dimension humaine. Dans un contexte d’automatisation grandissante du monde du travail, elles réaffirment le caractère irremplaçable de la présence d’individus en chair et en os au sein de tous les métiers dits « du lien ».
  • L’IA et la solitude[20] : les usages relationnels des IA conversationnelles. Claudia Senik évoque une expérimentation menée auprès de milliers de personnes : celles qui échangeaient régulièrement avec une IA à propos de leurs problèmes personnels se déclaraient finalement plus seules que les autres à l’issue de l’expérience. Pour Anne Alombert, ces outils entretiennent une illusion de relation : « les liens entre les humains sont cassés et les individus sont poussés à s’attacher à des robots conversationnels ». Les participantes craignent ainsi qu’une dépendance croissante aux assistants numériques fragilise les compétences relationnelles et le lien social.

1.3.7 Les effets psychiques

  • L’IA menace d’atrophier certaines capacités humaines comme la mémoire, le raisonnement, l’autonomie de la décision. Concrètement, comment cela se passe-t-il ? Anne Alombert : Une récente étude du MIT [Massachusetts Institute of Technology] s’est penchée sur la question. Les chercheurs ont constaté que quand on utilise ChatGPT, certaines zones du cerveau sont mobilisées – essentiellement le cortex visuel – et d’autres non – spécifiquement, celles liées à la compréhension et à la production du sens. Ils en concluent que l’utilisation quotidienne de ChatGPT entraîne une « réduction de l’amplitude cognitive » (une baisse de la diversité des zones cérébrales mobilisées) doublée d’une « dette cognitive » : lorsqu’on demande aux utilisateurs de ChatGPT d’écrire un texte sans son aide, ils rencontrent de plus grandes difficultés, car ils ont du mal à réactiver les zones cérébrales qui ont été délaissées. Ils deviennent, en réalité, dépendants de l’outil.
  • IA : « Les chatbots thérapeutiques sont, au mieux, superficiels, au pire psychiquement dévastateurs » : Dans une tribune au « Monde », le philosophe Bruno Jay[21] s’interroge sur la valeur clinique et éthique des conversations avec une intelligence artificielle, privée de rêves et d’inconscient, plutôt qu’avec de véritables thérapeutes. Avec un chatbot, le transfert se met très vite en place. En effet, l’IA est empathique jusqu’à la caricature : vous pouvez être le plus odieux et le plus nauséabond des patients, l’IA vous offrira toujours un biais de validation et de valorisation. Cela a le mérite de créer les conditions d’un transfert qui, pour autant, n’est jamais mis au travail. Au contraire, il est toujours entretenu : il n’y a jamais de réorientation du transfert vers un réel à travailler, à rêver, à aimer. Surtout, c’est un transfert sans contre-transfert, c’est-à-dire sans effet clinique en profondeur, durable, émancipateur.
  • Sandra Hoibian, directrice générale du Crédoc : « Contrairement aux relations humaines, l’IA émotionnelle ne juge pas, ne trahit pas, ne contredit pas ». D’après une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, un quart des moins de 40 ans déclarent entretenir une relation amicale ou amoureuse avec une intelligence artificielle. La directrice générale de l’organisme explique, dans un entretien au « Monde », qu’à la bataille de l’attention va succéder celle de l’attachement[22].

1.3.8 Les effets cognitifs

  • Avec l’introduction des « aperçus IA », « le Web et les applications mobiles pourraient n’avoir été qu’une étape intermédiaire dans la transformation numérique ». La fonction AI Overviews de Google, au-delà des effets de son utilisation sur les visites de sites, transforme en profondeur la manière dont l’information est reconstituée et présentée. Elle donne aux modèles d’intelligence artificielle une puissance cognitive inédite, estime le chercheur Henri Isaac, dans une tribune au « Monde »[23].
    • Le « zéro clic » n’est pas totalement nouveau en soi : Google répond depuis longtemps directement à certaines recherches simples : météo, résultats sportifs, conversions ou définitions. Mais les AI Overviews franchissent un seuil. Ils produisent une réponse qui peut suffire à satisfaire la recherche de l’utilisateur. Après l’introduction de Google Discover en 2018, les AI Overviews s’inscrivent dans une série de transformations dans l’accès à l’information et à la connaissance. L’arrivée de l’intelligence artificielle générative signe le moment où le Web cesse d’être l’interface principale entre les citoyens et l’information.
    • Depuis une décennie, les usages ont d’abord basculé vers le mobile. Les lecteurs ont progressivement abandonné la navigation sur les sites Web au profit des applications. Puis les usages ont évolué vers la consommation des réseaux sociaux, des agrégateurs d’informations, des notifications mobiles. Les données d’audience montrent que les médias ont cessé d’être des destinations pour devenir des contenus circulant dans des environnements contrôlés par d’autres acteurs. Les systèmes d’intelligence artificielle introduisent une rupture plus profonde : ils séparent la production de l’information de sa consultation. Le média risque de devenir un fournisseur d’informations mobilisées, synthétisées et reformulées par des interfaces qui appartiennent à d’autres.
  • IA : « Après l’artisan, c’est au tour du travailleur intellectuel d’être confronté à la perte de maîtrise de ses moyens cognitifs de production ». L’accroissement de la puissance des grands modèles de langage risque d’entraîner la même déqualification de la production intellectuelle que celle qui frappa, au XIXᵉ siècle, les savoir-faire des artisans, prévient l’historien Renaud Soler, dans une tribune au « Monde »[24].

1.3.9 Les effets politiques

  • Dans une étude récente qu’elle a coréalisée[25], l’économiste Ekaterina Zhuravskaya démontre que le fil algorithmique (et pas le fil chronologique) du réseau social X privilégie les contenus de droite et modifie les choix d’abonnements des utilisateurs : ce qui est intéressant c’est les modifications portent sur les contenus plus que sur les identifications partisanes (par ex : on reste démocrate mais avec des idées républicaines, de gauche mais avec des idées de droite)[26].
  • En marge du G7, un chemin semé d’embûches pour encadrer l’usage de l’IA militaire. Alors que les patrons de la tech mondiale se retrouvent à Evian du 15 au 17 juin, des négociations s’ouvrent simultanément sous l’égide de l’ONU pour tenter d’encadrer l’usage de l’intelligence artificielle dans les conflits armés[27].
    • Rupert Barrett-Taylor, chercheur : avec l’IA dans la guerre, « l’exercice de la violence cesse d’être un acte souverain et devient un service dépendant des conditions fixées par le marché »[28].
  • Pouvoir & Savoir : Dès lors, le véritable enjeu n’est peut-être pas tant la perte de trafic, que le déplacement du pouvoir. Les grandes plateformes contrôlent déjà le référencement, la recommandation et la publicité. Les systèmes d’IA contrôlent désormais la synthèse, la hiérarchisation, la reformulation et parfois même l’interprétation des contenus. Ils ne se contentent plus d’organiser la circulation de l’information ; ils organisent la manière dont elle est reconstituée et présentée. Le pouvoir d’intermédiation devient un pouvoir cognitif.
  • Dominique Méda, sociologue : « Alors que notre société est de plus en plus régie par la Silicon Valley, l’autoritarisme d’entreprise devient une menace croissante ». Le fonctionnement de plus en plus autoritaire des fondateurs ou des dirigeants de groupes américains de la Tech, comme Elon Musk ou Peter Thiel, appelle une régulation, estime la sociologue dans sa chronique[29].
  • Le déferlement de l’intelligence artificielle, qui pille les contenus journalistiques, favorise les deepfakes et bouleverse la façon de s’informer, met à l’épreuve ce secteur où les plans sociaux se multiplient[30].
  • Un monde avec IA, c’est un monde sans démocratie. Il faut dire de l’IA ce que l’on dit de l’économie : ce ne sont pas des dispositifs neutres, ce sont des politiques. L’IA est une politique, et pas n’importe laquelle.
    • C’est d’abord une stratégie politique de très grande envergure :
      • Le président américain a présenté, mercredi 23 juillet 2025, un plan d’action qui vise à accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle à grande échelle, en facilitant la construction d’infrastructures et en levant les obstacles réglementaires. Long de 23 pages, le plan met l’accent sur l’accélération de l’adoption de l’IA à grande échelle, via la construction d’infrastructures massives, le rejet des réglementations environnementales et des obstacles bureaucratiques, et la volonté d’imposer un « écosystème américain de l’IA » à l’échelle mondiale[31].
      • Après le métavers, Mark Zuckerberg investit des dizaines de milliards de dollars dans la « superintelligence » grâce à ses résultats mirobolants. Au cours des douze derniers mois, Meta, propriétaire de Facebook, d’Instagram et de WhatsApp, a généré un profit faramineux de 71,5 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 179 milliards. La firme estime qu’elle engrange déjà les fruits de l’IA[32].
    • C’est une politique qui fait bon ménage des effets d’ores et déjà désastreux de l’IA :
      • Des vidéos racistes générées par IA déferlent sur les réseaux sociaux.
      • Les plateformes sont inondées de contenus discriminants créés avec Veo 3, un outil de Google utilisant l’intelligence artificielle. A l’œuvre, des comptes diffusant à large échelle des stéréotypes sur les personnes noires, arabes, asiatiques ou juives, souvent sous couvert d’humour[33].
      • Plutôt que de se dire que ce sont des dérapages caractéristiques des premiers pas de l’IA, on peut aussi se dire que ces effets pervers sont d’autant plus tolérés qu’ils constituent une façon perverse de favoriser une idéologie réactionnaire, anti-woke, anti-décolonialisme, anti-anticlassiste, anti-antisexiste…
    • Parce que sous le couvert d’un hymne à la liberté, il faut d’abord voir comment la philosophie politique qui sous-tend l’IA, le libéralisme, est en réalité un illibéralisme.
      • « Alors que le libéralisme politique met en son cœur la défense des droits et libertés individuels, laissant en principe à chacun le libre choix de sa manière de vivre et protégeant son intégrité, le système qui émerge de ce libéralisme-même, impose en fait aux individus le joug de modes de vie auxquels ils ne peuvent se soustraire… Ce paternalisme du système prend la forme d’une tyrannie des modes de vie » (ibid., p.170).
    • Le libéralisme dominant aujourd’hui est un hyperlibéralisme technologique d’extrême-droite.
  • Il ne faudrait surtout pas croire que cette alliance des dernières technologies et d’une politique anti-démocratique soit un épiphénomène récent. Certes il y a un rapprochement entre le monde de la Tech et le trumpisme, dans le cadre d’une alliance renouvelée entre l’État américain et les grandes entreprises mais, plus structurellement, il faut repérer trois tendances plus radicales : économiquement, le libertarianisme ; technologiquement, le prométhéisme, politiquement, lenéo-fascisme[34].
  • Dans un entretien au « Monde », Sébastien Caré, politiste spécialiste des courants libéraux aux Etats-Unis retrace l’histoire de la pensée libertarienne, ses évolutions et la récupération de certaines de ses idées par différentes personnalités qui apportent aujourd’hui des justifications idéologiques à la Maison Blanche, par le le soutien inattendu des libertariens de la Tech[35].
    • Peter Thiel, le premier à s’y convertir, a soutenu Trump dès 2016. Il a été rejoint par d’autres techno-milliardaires vraisemblablement échaudés par la politique antitrust menée par Biden contre la Silicon Valley : Marc Andreessen, David Sacks et surtout Elon Musk, qui avaient tous trois voté contre Trump en 2016, lui apportent leur soutien en 2024.
    • Ce ralliement a redonné un nouveau souffle à la pensée paléo-libertarienne, réactualisée sous la forme d’un techno-féodalisme qui s’exprime à travers deux projets.
      • Le premier est celui d’une perforation de l’autorité étatique, la prolifération de différentes zones affranchies de certaines réglementations : cités-Etats, paradis fiscaux, technopoles ou autres gated communities (quartiers résidentiels fermés) – Elon Musk vient d’ailleurs d’obtenir la création d’une ville privée, Starbase, au Texas.
      • La seconde idée est celle que porte le blogueur Curtis Yarvin, proche de Peter Thiel et d’Elon Musk, qui prône l’avènement d’un techno-monarchisme, où les citoyens n’auraient aucun droit, sinon celui de quitter le pays s’ils étaient insatisfaits de leur PDG-monarque. Cette idée est directement inspirée par Hans-Hermann Hoppe. Dans son ouvrage paru en 2001, Démocratie. Le dieu qui a échoué(Résurgence, 2020 pour l’édition française), ce dernier présente la monarchie comme un pis-aller, un régime certes imparfait, mais préférable à la démocratie. Unique propriétaire du pays, le roi serait en effet davantage incité à le protéger et à le développer à long terme qu’un représentant élu pour une courte durée, enclin à gaspiller pour des gains rapides les ressources nationales qu’il confisque par l’impôt. On accorde peut-être trop d’importance à Curtis Yarvin, qui est moins un théoricien qu’un influenceur, et pas suffisamment à Hans-Hermann Hoppe, dont la pensée s’insinue pourtant jusque dans l’entourage de Trump.
    • Une politique affichée de dépolitisation
      • En dénonçant l’IA comme politique, on fournit un argument de poids à la thèse défendue par la décroissance (celle de la zone 5, celle de la MCD) selon laquelle la croissance n’est pas qu’une économie ou un « monde » mais qu’elle est d’abord un régime politique tout à fait singulier parce que c’est une politique de… dépolitisation. En fait, il s’agit de s’attaquer aux dispositifs démocratiques de politisation tout en investissant les deux autres domaines de la politique, la visée d’un ordre mondial et la mainmise sur les institutions (du local au global).
      • Il faut prendre connaissance du projet techno-césariste porté par l’entreprise Palantir, créée par Peter Thiel et gérée par Alex Karp, pour instaurer  un État digital, en particulier par le truchement de l’outil nommé Ontology : un hybride numérique, réalisé en extrayant des informations et des modèlesdécisionnels à partir des données, suspendu entre la dimension virtuelle du logiciel et la réalité empirique de la gestion administrative. La nouveauté de cette solution est qu’il s’agit d’une fusion sans précédent entre le virtuel et le réel, le technique et l’administratif. Son principal effet : l’accélération considérable de la production de décisions par les fonctionnaires[36].
      • Il faut lire et relire ce qu’écrivait Peter Thiel dès 2009 :

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles… A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes – des catastrophes totalitaires et fondamentalistes au demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale »… La question cruciale devient alors celle des moyens, de la manière de s’échapper non pas par la politique mais au-delà d’elle. Parce qu’il n’y a plus d’endroits vraiment libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion doit impliquer une sorte de processus nouveau et jusqu’ici non testé qui nous mène vers un pays non découvert ; et c’est pour cette raison que j’ai concentré mes efforts sur les nouvelles technologies qui peuvent créer un nouvel espace de liberté… L’avenir de la technologie n’est pas prédéterminé et nous devons résister à la tentation de l’utopisme technologique – l’idée que la technologie a un élan ou une volonté propre, qu’elle garantira un avenir plus libre et que, par conséquent, nous pouvons ignorer le terrible arc de la politique dans notre monde… Une meilleure métaphore est que nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie… Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. Le destin de notre monde peut dépendre de l’effort d’une seule personne qui construit ou propage la machine de la liberté qui rend le monde sûr pour le capitalisme… Je pense que la politique est beaucoup trop intense. C’est pourquoi je suis libertaire. La politique met les gens en colère, détruit les relations et polarise la vision des gens : le monde, c’est nous contre eux ; les bons contre les autres. La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »

Peter Thiel (2009), L’éducation d’un libertarien, Cato Unbound, A Journal of Debate, avril 2009, https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/

2. Que peut-on en dire ?

→ Thèse 1 : l’histoire de la technique est une suite continue de ruptures = le « progrès »

Il y a malheureusement un sens inéluctable du « progrès » technique, pour deux raisons majeures.

  • Premièrement, les avancées techniques sont sans frein. Classiquement, les freins civilisationnels sont d’ordre moraux mais Jacques Ellul a bien montré que l’autonomie de la technique signifiait non seulement une guerre dirigée contre les valeurs sociales traditionnelles mais aussi leur remplacement par des valeurs technologie-compatibles. Car la technique en vient à exiger des humains un certain nombre de vertus : « Précision, exactitude, sérieux, réalisme, vertu du travail » et même certaines attitudes de vie : « Modestie, dévouement, coopération… ». C’est ainsi que l’éthique technicienne en vient même à être une éthique vécue (ce qui pour certains valide sa supériorité sur les autres éthiques qui en restent aux exigences et aux recommandations !).
  • Deuxièmement, il faut remarquer que la technique a toujours autoproduit son propre dynamisme : ne doutons pas qu’il n’existe aucun problème auquel la technique ne puisse, un jour ou l’autre, apporter une solution mais ajoutons que toute solution technique produira un nouveau problème ; bien sûr, ce problème trouvera sa solution qui provoquera son problème qui… Cet enchaînement de problèmes et de solutions, c’est ce que l’on appelle le « progrès » : on ne sait pas où on va, mais on y va, « vers l’infini, et au-delà » (Buzz l’Éclair). Un progrès sans fin, sans finalité mais (suivant la loi dite de Dennis Gabor), « tout ce qui est techniquement faisable sera tôt ou tard fait ». « C’est l’idée fixe de la troisième révolution industrielle –, on considère ce qui est possible comme absolument obligatoire, ce qui peut être fait comme devant être absolument fait » (Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, II, 1979). Pour annoncer ce labyrinthe de la technique dans lequel même les inventeurs sont prisonniers de leurs propres inventions, les grecs pouvaient écouter le mythe de Dédale. Cause toujours.
  • L’inquiétude de l’observateur : « Nous sommes aussi beaucoup trop pressés de confier à l’IA la gestion du monde au lieu de mesurer ses limites. L’IA dévoreuse d’énergie prolonge l’histoire d’un monde abîmé par nos machines, même si l’on fantasme que l’IA pourra réparer les dégâts passés et futurs, y compris ses propres dégâts ». L’historien des médias Jérôme Bourdon rappelle, dans une tribune au « Monde », que l’intelligence artificielle s’inscrit dans une longue histoire humaine et se demande si cette révolution technologique n’est pas en passe de devenir une nouvelle religion[37].
  • Écriture, imprimerie, algorithme de recommandation (moteur de recherche Google ← biais cognitifs) individualisé, IA ← D’une offre commune à une offre qui soumet la demande :
    • « Avec le numérique, nous déléguons de nouvelles capacités. Aux algorithmes de recommandation, notre capacité de jugement et de décision : plus besoin de chercher et de choisir de regarder tel ou tel contenu. Et aux IA génératives, notre capacité d’expression. Ce n’est plus moi qui m’exprime avec mes propres mots, qui fabrique mes propres images, mes propres sons : les machines le font à ma place », Anne Alombert, maîtresse de conférences à l’université Paris-VIII et autrice de De la bêtise artificielle (2025, Allia)[38].

→ Conséquence : nous perdons le contact avec la référence

→ Thèse 2 : les progrès de l’IA ne sont pas progressifs mais disruptifs

La technique a toujours fait monde mais aujourd’hui quel serait le domaine qui échapperait à la colonisation de la technique ? Henri Bergson, qui définissait l’humain comme un homo faber, affirmait au début du siècle dernier que « les effets profonds d’une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté ». Pourrait-il encore l’écrire aujourd’hui, à l’époque de la cyber-société, de l’hyper-connectivité, des délires transhumanistes ? L’accélération technologique permanente escamote tous les délais entre une invention et ses effets écologiques et sociaux. Bernard Stiegler va jusqu’à écrire : « Avec la connexion planétaire des ordinateurs, des smartphones et des foules que tout cela forme, les organisations sociales et les individus qui tentent de s’approprier l’évolution foudroyante de la technologie arrivent toujours trop tard ». Autrement dit, la technique contemporaine n’est plus « au milieu », entre les hommes et la Nature, mais elle est devenue « un milieu » au sein duquel la vie en société se passe. Pire, ce milieu est celui de l’accélération (Harmut Rosa) c’est-à-dire de l’immédiateté : la technique est devenue un système de… médiations immédiates. Le monde devient im-monde. Nous sommes en plein oxymore.

Concrètement, cela provoque de la violence sociale. Concrètement, c’est l’intériorisation privée de la surveillance, c’est la policiarisation de la surveillance sociale, c’est la militarisation de la répression policière. Concrètement, le psychologue Serge Tisseron [1] repère quatre bouleversements dans nos manières d’être au monde, provoqués par l’intelligence artificielle (IA) : l’incapacité à gérer l’attente de nos désirs, la mise en péril de notre discours intérieur et de la solitude, la reconfiguration de nos biographies par des mémoires artificielles, la perte du sens des espaces intermédiaires. Concrètement, c’est bien d’effondrement de la vie sociale qu’il faut parler. Concrètement, les robots prendront d’autant plus facilement et « naturellement » la place des humains que nous les humains nous aurons déjà – par servitude volontaire – robotisé nos vies.

2.2.1     Les 3 accélérations

  • L’accélération technique : c’est ainsi que « le temps est de plus en plus conçu comme un élément de compression ou même d’annihilation de l’espace » (page19). Vitesse des communications, des trajets, du traitement des data… Mais attention, Hartmut Rosa (2012 : Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive.) a la prudence de ne pas faire de cette accélération technique la cause de l’accélération sociale mais plutôt une « réponse au problème croissant du manque de temps » (page 33).
  • L’accélération du changement social, c’est-à-dire l’accélération de la société elle-même, par « compression du présent » (page 21) : la vitesse par lesquelles déclinent tant l’espace d’expérience que l’horizon d’attente augmente constamment. On passe du rythme intergénérationnel de la modernité classique au rythme intragénérationnel de la modernité tardive.
  • L’accélération du rythme de vie : « les acteurs sociaux ressentent qu’ils manquent de temps et qu’ils l’épuisent » (page 25). Ce qui est un paradoxe car l’accélération technique devrait rendre abondant le temps. C’est l’« effet rebond » : « les taux de croissance dépassent les taux d’accélération et, par conséquent, le temps devient de plus en plus rare malgré l’accélération technique » (page 32).

2.2.2     L’IA est un totalitarisme = l’emprise de l’IA est totale

·       Parce que l’IA nous guide

·       Parce qu’elle nous contrôle

·       Parce qu’elle nous envahit

·       Parce qu’elle ignore les critiques

Si l’on reprend la définition du totalitarisme que donne Hartmut Rosa à propos de l’accélération :

Totalitarisme selon H. RosaL’IA est totalitaire
Ce qui exerce une pression sur nos volontés et nos actions.2.1 Parce qu’elle nous guide
On ne peut guère lui échapper, et rares sont ceux qui y arrivent.2.2 Parce qu’elle nous contrôle
Omniprésent, c-à-d que l’emprise ne se limite pas à l’un ou l’autre des domaines de la vie sociale, mais s’étend à tous ses aspects.2.3 Parce qu’elle nous envahit
Il semble inutile, sinon difficile voire presque impossible de critiquer.2.4 Parce qu’elle ignore les critiques

→ Thèse 3 : L’IA n’est pas un risque, c’est un danger

2.3.1     Les risques de l’IA

Dans une société à la fois sécuritaire et individualiste, le danger s’est mué en risque. Dans une société du risque, le danger n’est plus qu’une possibilité, voire une probabilité, que chacun peut affronter. Quand le danger est une menace de dommage, le risque peut être une chance de gagner plus.

Face à un danger, la précaution est obligatoire ; face à un risque, elle est facultative.

2.3.1.1 Des risques repérés par les chercheurs eux-mêmes.

Comme toute technologie, l’IA comporte des risques. Commençons donc par lire ce que les chercheurs eux-mêmes ont repéré, tout en se demandant s’il faut voir dans leur autocritique un espoir (autolimitation de la recherche) ou bien une capitulation (puisqu’on n’arrête pas le progrès, alors autant se contenter de s’adapter) ?

  1. En 2024, sur le site de prépublication arXiv, plus de 50 chercheurs en IA, dont des experts de Google, publient un article consacré à l’éthique des assistants avancés de l’IA[39].
    1. Les domaines d’intérêt éthique identifiés dans cet article couvrent l’alignement des valeurs, la sécurité technique, la confiance, la vie privée, l’anthropomorphisme, la persuasion et la manipulation, les préférences des utilisateurs, le bien-être des utilisateurs, les relations appropriées et inappropriées, la coopération, l’équité et l’accès, l’impact économique, les utilisations malveillantes, la désinformation et l’impact environnemental.
    1. L’article se conclut par une longue liste des « principales opportunités, risques et recommandations ». Ce que je retiens c’est leur crainte de voir arriver « un monde où les utilisateurs abandonnent les interactions compliquées et imparfaites (…) avec les humains en faveur des échanges sans frictions fournis par les IA ». Il faudra y revenir car la question de l’organisation des interactions est au cœur de la démarcation entre croissance et décroissance.
  2. En janvier 2025, est publié le dernier Rapport international sur la sécurité des systèmes d’IA[40], qui identifie 3 sortes de risques[41] :
    1. Les « utilisations malveillantes » : désinformation, cyberharcèlement ou manipulation de l’opinion. Une autre facette concerne l’utilisation de l’IA pour fabriquer des armes biologiques ou chimiques.
    1. Les « dysfonctionnements » : problèmes de fiabilité (erreurs, inventions…), présence de biais discriminants ou encore perte de contrôle.
    1. Les « risques systémiques ». La liste s’étend du coût environnemental aux pertes d’emplois, en passant par les infractions aux droits d’auteur, les atteintes à la vie privée ou les inégalités de développement entre pays dotés ou non de ces capacités.

2.3.2 Et donc…

Et quand on lit la conclusion, on ne peut qu’être sidéré à sa lecture tant la mesure des risques de l’IA ne semble pas prise, puisqu’ils en restent à la critique utilitariste de la technique – celle qui met en balance les « fruits » et les « risques », i.e. les bons usages et les mauvais usages – sans jamais arriver à poser la question cruciale, celle de l’utilité de l’utilité, i.e. de son sens.

« Pour récolter les fruits de cette technologie transformatrice en toute sécurité, les chercheurs et les décideurs politiques doivent identifier les risques qui l’accompagnent et prendre des mesures éclairées pour les atténuer… Il existe des méthodes techniques pour faire face aux risques de l’IA universelle, mais elles ont toutes des limites… Il est donc difficile d’évaluer ou de prédire ce dont l’IA généraliste est capable et son degré de fiabilité, ou d’obtenir des garanties sur les risques qu’elle pourrait poser… L’IA ne nous est pas imposée ; ce sont les choix des individus qui déterminent son avenir. Les réponses à ces questions et à bien d’autres dépendent des choix que les sociétés et les gouvernements font aujourd’hui et à l’avenir pour façonner le développement de l’IA à usage général. »

Est pourtant avait été mis en avant ce qui constitue bien le principal risque que fait encourir l’IA, ce qu’on appelle le « dilemme de la preuve » : soit on prend sans tarder des mesures mais en raison des preuves limitées, ces mesures risquent de se révéler inefficaces ou inutiles ; soit on attend des preuves plus solides mais, dans ce cas, il risque d’être trop tard au moment de réagir.

Mais comment devant la puissance de l’IA et l’incertitude de ses effets, peut-on en rester à la traditionnelle balance entre nuisance et utilité ; comme s’il suffisait d’en appeler au « choix des citoyens pour déterminer son avenir ».

Ce que l’on voit bien, c’est que ces chercheurs ne disposent pas d’un cadre politique extérieur à la dynamique interne de l’IA. Autrement dit, l’IA effectue comme jamais auparavant le désencastrement de la technologie et de la société, comme sortie de la politique : non seulement l’IA produit des « agents » de plus en plus autonomes, mais l’IA elle-même devient de plus en plus autonome par rapport à la société.

Autrement dit, l’IA accomplit du côté de la technologie, ce qui est déjà dénoncé par les décroissants du côté de l’économie comme économisation, i.e. la technologisation du monde : de la même façon qu’il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une économie de croissance mais une « société de croissance », il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une technologie de l’IA mais nous sommes en train de devenir une « société de l’IA ».

→ Thèse 4 : La technique ne peut remplacer une activité humaine que si elle est déjà technicisée

  • D’une façon générale, un objet technique n’invente pas une fonction technique ;
  • En va-t-il de même pour l’IA ?
    • Et[42] depuis les années 1970-1980, le néolibéralisme impose aux professions intellectuelles l’usage du langage standardisé du projet, de la performance et de l’adaptation pour obtenir reconnaissance et financement. Le destin que connurent les artisans devrait pourtant les instruire de ce qui pourrait bien les attendre. L’accroissement de la puissance des LLM et l’exploitation des données accumulées grâce aux interactions avec les utilisateurs entraîneront la même déqualification de la production intellectuelle que celle qui frappa les savoir-faire des artisans.
    • Métiers du lien[43] : les conditions de travail ne permettent, en réalité, déjà plus toujours d’accorder cette attention et cette empathie qui feraient la spécificité de ces métiers. « Les évolutions à la fois politiques et tarifaires ont fait passer au second plan la dimension relationnelle de ces professions »,souligne Emmanuelle Puissant. Les professionnelles sont aujourd’hui chronométrées, avec un temps à consacrer aux soins qui se réduit à mesure que les moyens baissent. Tiraillement moral → « Les travailleuses “pointent” en arrivant et en repartant, y compris à domicile, avec des badgeuses mobiles. Tout doit être fait en quinze à vingt minutes, à partir du moment où elles passent la porte, indique Emmanuelle Puissant. Si elles badgent après le temps imparti, ce sont les personnes âgées qui doivent payer la surfacturation. Cela ne laisse plus d’espace au lien à proprement parler. » Cette évolution tend à vider ces professions de leur sens et impose des tiraillements moraux aux travailleuses, qui expliquent pour partie les nombreuses défections.

→ Thèse 5 : l’IA ne pense pas

→ Est-ce que l’IA c’est de l’intelligence ?

Le malentendu réside notamment dans l’emploi du mot « intelligence »[44]. « En appelant un logiciel “intelligence artificielle”, on présuppose que l’intelligence peut être un comportement simulé, qui ne consisterait qu’en un échange d’informations – c’est la théorie de la cybernétique, explique Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs (Musée de la science-fiction à Yverdon-les-Bains, en Suisse) et professeur de littérature à l’université de Lausanne. Dans les années 1950, qui sont aussi les années des tests de QI [quotient intellectuel], si vous calculez vite, vous êtes considéré comme intelligent. Or, ce terme peut vouloir dire plusieurs choses : être cultivé, savoir créer des liens, se comporter “en bonne intelligence”… La capacité de calcul n’est qu’une petite partie de tout ça. »

« En se focalisant sur l’IA comme potentiel destructeur de l’humanité, on ne se focalise pas sur la vraie problématique », estime Marc Atallah. Pour lui, la question la plus importante est : « Pourquoi accepte-t-on de vivre dans une société où l’être humain est en permanence traqué par des logiciels à des fins de marketing ? » Un monde rendu possible par l’IA. « Plutôt que de spéculer sur l’avenir, la vraie question est que sommes-nous en train de vivre maintenant ? »

→ Nous avons remplacé une relation directe (la proximité) avec la nature par une relation immédiate (la rapidité, la brièveté) : nous ne prenons plus le temps de vivre avec la nature.

Or la technique est médiation (là où l’animal a l’instinct, l’homme intercale une médiation technique ← qui n’a pas forcément un régime d’objet mais peut être une méthode, un savoir-faire) ; une médiation peut sans contradiction être directe ou indirecte alors qu’une médiation immédiate est une contradiction dans les termes.

→ Cette contradiction de la technique moderne est source de violence. C’est pourquoi même la mythologie selon laquelle la technique aurait été inventée pour se protéger (de la violence) de la nature doit être renversée : il faut protéger la nature des violences de la technique → parce que la nature fournit à l’humanité le domaine de définition de son éventuelle persévérance dans son existence : car de ce point de vue, les hommes ne sont là que pour vivre. Mais la technique moderne n’est pas seulement violence contre la nature, elle violente aussi les hommes à la fois subjectivement et intersubjectivement.

  • Olivier Rey dans Une question de taille (2014), pages 23-24 : quand la nature ne peut plus encaisser la violence des hommes à son encontre alors les hommes ne peuvent plus que se retourner contre eux-mêmes.
  • Technique et magie : la magie n’objectivait pas la nature mais la subjectivait (plus exactement l’intersubjectivait) alors que la technicisation du monde l’objective (du coup cette objectivation fait de la subjectivation le seul mode efficace d’opposition et écarte l’intersubjectivation ; et les valeurs qui la réalisent: la pitié, la tolérance, la décence ordinaire, la socialité primaire, le partage qui sont tous des conditions de possibilité de la dualité sujet/objet → ce qui sape nous menace d’effondrement).

Si ce n’est pas de l’intelligence qu’est-ce que c’est ?

  • Bêtise artificielle : Anne Alombert. « L’intelligence artificielle n’existe pas, c’est la bêtise artificielle qui caractérise notre époque. La simulation des capacités expressives – écrire, parler, créer – conduit à leur prolétarisation. Nous sommes désormais confrontés à l’automatisation du langage et à la disruption des relations. A l’ère des IA génératives, il est essentiel de saisir l’idéologie des entreprises qui s’approprient ces technologies, leurs modèles économiques et leurs conséquences politiques. Mais il est impossible d’opposer machines et humains. Au contraire, nous devons interroger leur co-évolution pour comprendre les effets des automates algorithmiques sur nos esprits, nos cultures et nos sociétés. Ainsi nous pourrons les mettre au service de l’intelligence collective et de la contribution. » 
  • Instinct artificiel
    • De moins en moins d’intelligence (de legein) et de plus en plus d’instinct (L’IA par le deep learning est juste de plus en plus instinctive) : « les modèles d’IA, eux aussi, renforcent leurs propres comportements : ils se créent un instinct », Jonathan Bourguignon, auteur d’Internet, année zéro (Divergences, 2021) et cofondateur de Squadra, un studio de création d’agents intelligents → L’IA n’est pas une intelligence artificielle mais un instinct artificiel.
    • Jean-Henri Fabre
    • Henri Bergson

→ Thèse 6 : L’IA est un projet politique

Mais les magnats de l’IA pensent : pour eux, l’IA est un projet politique et l’IA leur en donne les moyens

  • Le technofascisme, ou la radicalisation de la Silicon Valley[45]. Cette notion a émergé comme une manière de saisir la nature inédite du projet politique qui semble modeler le second mandat de Donald Trump, tout en suscitant un débat conceptuel entre ceux qui l’emploient.
  • Les investisseurs en capital-risque et entrepreneurs qui prônent ces structures autoritaires « favorables aux fondateurs » sont aussi de féroces critiques de l’ESG (Environnement, Social et Gouvernance), c’est-à-dire du mouvement visant à évaluer les entreprises en fonction de leurs impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance, et à récompenser celles qui s’orientent vers la durabilité, l’équité et la responsabilité. Il rappelle qu’en avril 2022 Elon Musk avait tweeté : « Je suis de plus en plus convaincu que l’ESG d’entreprise est le diable incarné. » Alors que les entreprises technologiques protègent leurs dirigeants de toute responsabilité vis-à-vis de l’extérieur, certaines d’entre elles créent ou déploient des outils de surveillance dans lesquels les actions des employés sont scrutées dans les moindres détails dès l’instant où ils se connectent pour travailler. Et, surtout − pensons à Google, Facebook, X ou TikTok −, les fondateurs de ces entreprises disposent d’une puissance de manipulation de l’opinion gigantesque[46].

3. Que peut-on faire ?

3.1  Accélérer

Optimisme technosolutionniste : laisser faire vs critique fonctionnelle (pousser jusqu’au bout les contradictions).

  • La naïveté enthousiaste : comment ne pas y penser en écoutant Antonin Bergeaud, lauréat du Prix du meilleur jeune économiste 2025 : « L’Europe doit s’engager à fond dans l’intelligence artificielle ». Mais qui est Antonin Bergeaud ? Il est professeur associé à HEC Paris, un spécialiste de la croissance et de la productivité[47].

3.2 Réguler, encadrer, inciter, s’adapter

  • L’accompagnement vraiment résigné (ou la résignation faussement cadrante). Face à l’essor rapide de l’intelligence artificielle, Le Sens du service public et la Fondation Jean Jaurès appellent à un développement réfléchi de la technologie avec une ligne politique et stratégique respectueuse des principes fondamentaux des services publics. Ils publient un rapport qui recommande d’encadrer le déploiement de l’IA dans la Fonction publique. « L’objectif du rapport est ainsi de sortir des postures binaires du débat public entre l’enthousiasme technosolutionniste d’un côté et une sorte de frilosité, de l’autre côté, qui conduirait à prendre du retard »[48].
  • Le défaitisme par l’adaptation et la caricature (ou l’inverse). On connaît bien cette attitude chez les décroissants puisque c’est celle qui confond décroissance et retour dans les cavernes. Lisons le titre et le chapeau d’une tribune d’un sociologue, Manuel Cervera-Marzal, parue dans Le Monde : « L’IA ne doit pas être un prétexte à l’abandon de l’écriture ». Plutôt que d’ériger des interdits inapplicables en matière d’intelligence artificielle, les enseignants doivent réinventer les manières d’enseigner et d’évaluer, soutient le sociologue Manuel Cervera-Marzal dans une tribune au « Monde »[49].
    • « Voilà pourquoi l’interdiction pure et simple du recours à l’IA ne me paraît ni possible ni souhaitable. »
    • « Chaque grande innovation technique a suscité une sorte de panique morale. Dans l’Antiquité, Platon voyait dans l’écriture une menace pour la mémorisation. Dans les années 1930, la radio fut accusée d’abrutir les masses. La télévision devint, dans les années 1960, le symbole d’un abaissement culturel. Internet fut dépeint comme un espace de désinformation, et Wikipédia comme la fin de l’expertise savante. A chaque fois, ces craintes étaient exagérées : ces technologies n’ont pas provoqué la décadence annoncée. L’IA s’inscrit dans cette lignée. »
    • « Au fond, le plus dangereux n’est pas l’existence de l’IA, mais sa captation par quelques grandes entreprises privées, dont l’objectif premier n’est pas le progrès de la connaissance mais le profit. Idéalement, l’IA devrait devenir un commun : un bien collectif, accessible à tous, gouverné démocratiquement. Cela implique de défendre des modèles ouverts, de promouvoir la transparence des algorithmes et de favoriser les logiciels libres. »
  • Apprécions le final de l’argumentation par un recours au « yaka ».
  • Faut-il miser sur la responsabilisation individuelle des citoyens dans l’usage des IA génératives et des plateformes guidées par des algorithmes de recommandation ?
    • J. B. : Puisque, à mes yeux, il y a un bon usage de ces modèles, il faut enseigner ce bon usage. On peut « s’augmenter » en jouant au ping-pong avec ces modèles, mais à la condition de connaître leur fonctionnement, et donc de savoir ce que l’on peut en attendre.
  • « La sécurité de l’IA, c’est de la technologie, de l’ingénierie. Il faut la faire progresser comme pour les voitures, qui ont désormais un freinage automatique, des radars, des caméras, des airbags… », a assuré M. Huang mardi 6 octobre 2026[50]. Pour éviter que des agents IA piratent des systèmes ou agissent de façon imprévue, Nvidia a créé fin juillet « l’open secure AI alliance », qui promet d’intégrer dans les puces elles-mêmes des couches de logiciels de sécurité permettant de « contenir » les IA et de « surveiller leur comportement en temps réel », a exposé l’ingénieur.
  • Les sociétés ont su fixer des limites lorsque la violence technologique menaçait d’échapper à tout contrôle, rappelle, dans une tribune au « Monde », Ridhwane Allouche, doctorant en droit, qui plaide pour un traité international d’éthique de l’intelligence artificielle dans la guerre[51].
  • Sept 2026 – MAIF : Près de la moitié des enseignants sont demandeurs de formations aux intelligences artificielles. Un besoin nouveau pour des technologies qui ne cessent d’innover et de bousculer nos repères. Nous avons recherché pour vous des solutions sérieuses pour que vous puissiez vous acculturer ou vous former à l’IA sereinement[52].
  • L’encadrement de l’IA, qui plus est dans le domaine militaire, reste un défi aussi technique que géopolitique. Depuis plusieurs années, Sam Altman, le patron d’Open AI, milite pour la création d’une structure de régulation de l’IA sur le modèle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En marge de ses démêlés avec le Pentagone, le 4 juin, Anthropic a aussi appelé à une forme de moratoire mondial pour ralentir ou suspendre le développement des IA de pointe[53].
  •  Face au risque que l’IA détruise des millions d’emplois, il faut repenser notre système fiscal »[54]. La politique économique à l’ère de l’intelligence artificielle doit garantir qu’il reste suffisamment de travail pour ceux qui le souhaitent et écarter le risque que cette technologie vide nos caisses publiques, estime Jennifer Rayner, spécialiste de la transition économique, dans une tribune au « Monde ».

3.3 Ralentir, freiner

→ Prophétie d’une IA-Terminator

  • Le  piratage de Hugging Face a déclenché une inquiétude sans précédent sur les conséquences du développement de l’intelligence artificielle (IA). L’intrusion dans les serveurs de la start-up basée à New York a en effet été conduite par des agents d’OpenAI, ayant collectivement planifié l’évasion de leur confinement informatique et l’ouverture d’une brèche dans les systèmes de sécurité de l’entreprise qu’ils avaient ciblée, concrétisant les fantasmes les plus inquiétants de la science-fiction.
  • IA[55] : le patron d’Anthropic, Dario Amodei, appelle à ralentir la vitesse de développement de l’intelligence artificielle avant que des agents soient « capables de prendre le contrôle d’Internet ». Le message publié samedi 10 octobre 2026 par Dario Amodei survient quelques jours après qu’un chercheur d’Anthropic, Jacob Coxon, a annoncé quitter la start-up californienne, l’accusant de minimiser le risque existentiel que présente l’IA pour l’humanité.
    • La démission d’un chercheur de la société Anthropic, Jacob Coxon, qui a cristallisé l’angoisse. Le 9 septembre, dans le tweet annonçant sa décision – consulté par plus de 170 millions de personnes –, l’intéressé assurait que « les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie ». L’un de ses ex-collègues, Evan Hubinger, a abondé, estimant à « plus de 10 % » l’éventualité qu’une telle « IApocalypse » survienne d’ici à quelques années.
  • Il faut donc passer de la confiance à une conception institutionnelle réellement contraignante. Créons des laboratoires à but non lucratif financés par les pouvoirs publics, mais clairement séparés du pouvoir d’Etat. Plaçons dans leurs conseils de véritables administrateurs indépendants ou des gardiens dédiés de la mission – comme Ben & Jerry’s l’avait fait avant que sa société mère, The Magnum Company, ne défasse ce dispositif – et fermons les canaux par lesquels les financeurs peuvent faire primer leurs intérêts sur la mission.
    • Limitons l’accès aux intrants de frontière, tels que les puces haut de gamme et les capacités de calcul, au-delàde seuils définis, et imposons des environnements de cybersécurité confinés pour les prototypes d’IA générale jusqu’à ce qu’ils aient fait leurs preuves en conditions de quarantaine[56].
  • Freins sélectifs → Tous les usages d’une IA générative dans la création se valent-ils, de la documentation, la correction orthographique, la traduction ou le lissage éditorial, jusqu’au brainstorming, à la construction d’une structure narrative voire à la génération automatique de phrases, ou de chapitres entiers ?
    • S’il est préférable, comme nous allons le voir, de répondre au cas par cas plutôt qu’en général à ces questions, ce pluralisme est déjà signifiant : il n’interdit pas des possibles créatifs dans la technologie IA[57].

3.4 Arrêter, stopper

Moratoire

  • Juin 2026 – Un moratoire demandé par Anthropic[58] :  « Nous pensons qu’il serait bon pour le monde d’avoir la possibilité de ralentir ou de suspendre temporairement le développement de l’IA de pointe, afin de permettre aux structures sociétales et à la recherche sur l’alignement de suivre le rythme des progrès de la technologie », plaide l’entreprise, dans un texte publié par son centre de réflexion, l’Anthropic Institute[59].
  • Le volontarisme de résistance → En tant que décroissant, c’est de ce côté volontariste que nous devons regarder. Ce côté, ce n’est pas celui de l’observation qui essaie de faire le tri entre l’inéluctable et le possible, c’est le côté de l’engagement qui se fait au nom de certaines valeurs, pour trier entre obligation, interdiction, permission et option. Il s’agit bien d’assumer une approche déontique vis-à-vis de politiques qui assument, elles, leurs intentions de domination.
  • Je rappelle les 4 arguments que j’ai déjà défendus pour un moratoire[60] sur l’ensemble de la recherche technoscientifique et qui, a fortiori, valent pour l’IA :
    • On a déjà beaucoup trouvé.
    • Nous avons franchi les seuils de la disruption, autrement dit, nous arrivons en gare de la précaution quand le train de la recherche est déjà reparti. Cela signifie que chaque « progrès » du savoir au lieu de réduire l’incertitude ne fait au contraire que l’accroître. Quand « normalement » la scientificité se définit par la prédictibilité, aujourd’hui c’est exactement le contraire parce que les effets à long terme du savoir technoscientifique sont devenus imprédictibles. Avec des effets peut-être irréversibles.
    • Science et technique en se fondant dans un complexe technoscientifique ont atteint aujourd’hui un « potentiel apocalyptique» (Hans Jonas) qui menace tant la survie de l’humanité que l’existence même de notre planète. Et l’IA met à nu l’intention politique de ce complexe.
    • Une part des budgets de la recherche devraient se plier à une redirection décroissante pour mesurer (« évaluer ») les effets des précédentes découvertes et de leurs « applications » ; une autre part devrait financer la réparation des dégâts d’ores et déjà subis (suivant une application ironique du principe du payeur-casseur mais en réalité ce sera une ré-internalisation des externalités). Quant aux recherches qui peuvent s’effectuer sans budget, ce sera à chacun, collectivement ou individuellement, d’en prendre la responsabilité.
  • Un premier pas, c’est l’appel pour un moratoire de 6 mois sur le développement des applications d’intelligence artificielle comme ChatGPT. Le débat est lancé.
    • D’un côté, Yann Le Cun, chercheur français, qui est l’un des pères de l’intelligence artificielle et qui dirige un laboratoire de Facebook sur cette discipline : il appelle à accélérer les recherches pour améliorer la fiabilité des systèmes et conduire à un « nouveau siècle des Lumières »[61].
    • De l’autre côté, Yoshua Bengio, chercheur canadien, qui a signé l’appel à un moratoire dans le but d’alerter la société sur la nécessité de ralentir le développement de systèmes d’intelligence artificielle, qui s’est accéléré au détriment du principe de précaution et de l’éthique. La diffusion rapide de la nouvelle version de ChatGPT, beaucoup plus compétente que la précédente, m’a décidé. Ce système de langage à très grande échelle passe haut la main le test de Turing, c’est-à-dire qu’on ne peut pas facilement savoir, lorsqu’on converse avec lui, s’il s’agit d’une machine ou d’un humain. Cette nouvelle étape est passionnante, mais elle pourrait aussi entraîner des catastrophes[62].

→ Mais un tel « ralentissement » est-il à la mesure du totalitarisme porté par l’IA ?

  • Nicolas Chevassus-au-Louis (2025), Décroiscience, Agone[63].
  • Ne faut-il pas rallonger un moratoire de la recherche IA d’au moins 20 ou 30 ans ?

3.5 Reculer

Désescalade et redirection

Propositions pour une décroissance de l’IA de M. Schmelzer[65] 

  • Limiter, plafonner et mettre en commun l’infrastructure d’IA pour réduire ses effets nuisibles.
  • Imposer des normes strictes sur la consommation énergétique, l’extraction de données et la taille des acteurs.
  • Transférer la propriété de l’IA à une gouvernance démocratique internationale, gérée en bien commun.
  • Favoriser une régulation publique, réduire la course à la croissance et orienter l’IA vers l’intérêt général.

[1] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/06/11/de-la-calculatrice-a-chatgpt-l-epopee-bringuebalante-de-l-ia-technologie-aux-contours-flous_6612276_4408996.html

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Hiver_de_l’IA

[3] https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/intelligence-artificielle-dans-la-tete-des-algorithmes-100764

[4] https://www.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-de-quoi-parle-t-on

[5] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/10/13/a-quel-point-chatgpt-a-t-il-progresse-depuis-son-lancement_6793064_4408996.html

[6] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/05/25/ce-que-l-ia-a-deja-revolutionne-dans-la-recherche-scientifique_6693676_1650684.html

[7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/29/il-devient-urgent-de-reflechir-a-ce-que-l-ia-fait-a-la-recherche-academique_6760022_3232.html

[8] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/08/06/meta-lance-muse-code-son-ia-capable-d-ecrire-des-logiciels-de-facon-autonome_6739638_4408996.html

[9] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/05/25/les-agents-ces-ia-qui-prennent-des-decisions-de-chercheurs_6693673_1650684.html

[10] https://reporterre.net/ChatGPT-Deepseek-Gemini-combien-d-energie-coute-vraiment-une-requete

[11] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/27/l-iapocalypse-est-une-chimere-qui-nous-fait-oublier-que-le-developpement-de-l-intelligence-artificielle-est-insoutenable-a-tous-points-de-vue_6783758_3232.html

[12] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/01/la-croissance-de-l-ia-sera-insoutenable-sans-planification-alerte-le-shift-project_6643824_3234.html

[13] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/18/l-ia-une-menace-pour-5-millions-de-salaries-en-france_6672064_3234.html

[14] https://www.lemonde.fr/vie-au-travail/article/2026/09/22/ia-et-emploi-la-nouvelle-etude-qui-legitime-de-s-inquieter_6779793_6768900.html

[15] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/02/27/block-secoue-le-secteur-de-la-tech-en-annoncant-le-licenciement-de-40-de-ses-effectifs-remplaces-par-l-intelligence-artificielle_6668453_3234.html

[16] https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/27/comment-lia-a-provoque-la-crise-financiere-de-2028-le-moment-citrini-et-sa-critique/

[17] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/10/les-gourous-de-la-tech-multiplient-les-propositions-de-new-deal-pour-affronter-les-consequences-sociales-destructrices-de-l-ia_6687727_3234.html

[18] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/08/02/les-ia-vont-elles-tuer-les-liens-hypertextes-ces-briques-fondamentales-du-web_6737265_4408996.html

[19] https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/10/05/je-sais-qu-on-aura-toujours-besoin-d-humains-dans-ce-domaine-les-professions-du-lien-a-l-abri-d-un-remplacement-par-l-ia_6788482_4401467.html

[20] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-le-debat/affaire-thelyson-orelien-avant-de-tous-nous-tuer-l-ia-va-t-elle-d-abord-nous-diviser-7201314

[21] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/01/ia-les-chatbots-therapeutiques-sont-au-mieux-superficiels-au-pire-psychiquement-devastateurs_6695978_3232.html

[22] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/16/sandra-hoibian-directrice-generale-du-credoc-contrairement-aux-relations-humaines-l-ia-emotionnelle-ne-juge-pas-ne-trahit-pas-ne-contredit-pas_6703476_3232.html

[23] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/04/avec-l-introduction-des-apercus-ia-le-web-et-les-applications-mobiles-pourraient-n-avoir-ete-qu-une-etape-intermediaire-dans-la-transformation- numerique_6738050_3232.html

[24] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/01/ia-apres-l-artisan-c-est-au-tour-du-travailleur-intellectuel-d-etre-confronte-a-la-perte-de-maitrise-de-ses-moyens-cognitifs-de-production_6786477_3232.html

[25] https://www.nature.com/articles/s41586-026-10098-2 , article publié en février 2026 dans la revue Nature.

[26] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/25/oui-les-algorithmes-des-reseaux-sociaux-influencent-durablement-nos-opinions-politiques_6668156_3232.html

[27] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/14/encadrement-de-l-ia-militaire-un-chemin-seme-d-embuches-discute-a-geneve-en-marge-du-g7_6702891_3210.html

[28] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/16/rupert-barrett-taylor-chercheur-avec-l-ia-dans-la-guerre-l-exercice-de-la-violence-cesse-d-etre-un-acte-souverain-et-devient-un-service-dependant-des-conditions-fixees-par-le-marche_6795626_3210.html

[29] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/10/dominique-meda-sociologue-alors-que-notre-societe-est-de-plus-en-plus-regie-par-la-silicon-valley-l-autoritarisme-d-entreprise-devient-une-menace-croissante_6790972_3232.html

[30] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/11/pourquoi-l-ia-provoque-un-nouveau-seisme-dans-les-medias-fragilises-par-vingt-ans-de-mutations-numeriques_6743753_3234.html

[31] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/intelligence-artificielle-donald-trump-lache-la-bride-a-la-silicon-valley-pour-assurer-aux-etats-unis-une-domination-mondiale_6623320_3210.html

[32] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/07/31/apres-le-metavers-mark-zuckerberg-investit-des-dizaines-de-milliards-de-dollars-dans-la-superintelligence-grace-a-ses-resultats-mirobolants_6625619_3234.html

[33] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/28/des-videos-racistes-generees-par-ia-deferlent-sur-les-reseaux-sociaux-francais_6624896_4408996.html

[34] Sébastien Broca (2025), L’extrême-droite technologique contre la démocratie. EnCommuns. Article mis en ligne le 31 mars 2025, https://www.encommuns.net/articles/2025-03-31-lextreme-droite-technologique-contre-la-democratie/.

[35] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/22/sebastien-care-politiste-c-est-au-paleo-libertarianisme-que-se-sont-rallies-differents-techno-milliardaires-proches-de-trump_6607731_3232.html

[36] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/06/palantir-ontologie/

[37] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/07/nous-sommes-beaucoup-trop-presses-de-confier-a-l-ia-la-gestion-du-monde-au-lieu-de-mesurer-ses-limites_6627260_3232.html

[38] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/04/comment-l-ia-altere-t-elle-notre-pensee-entretien-croise-entre-une-philosophe-et-un-entrepreneur_6644371_3232.html

[39] arXiv:2404.16244 [cs.CY] (or arXiv:2404.16244v2 [cs.CY] for this version) ; https://doi.org/10.48550/arXiv.2404.16244

[40] https://assets.publishing.service.gov.uk/media/679a0c48a77d250007d313ee/International_AI_Safety_Report_2025_accessible_f.pdf

[41] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/02/11/intelligence-artificielle-les-chercheurs-identifient-trois-types-de-risques_6541232_1650684.html

[42] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/01/ia-apres-l-artisan-c-est-au-tour-du-travailleur-intellectuel-d-etre-confronte-a-la-perte-de-maitrise-de-ses-moyens-cognitifs-de-production_6786477_3232.html

[43] https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/10/05/je-sais-qu-on-aura-toujours-besoin-d-humains-dans-ce-domaine-les-professions-du-lien-a-l-abri-d-un-remplacement-par-l-ia_6788482_4401467.html

[44] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/13/l-intelligence-artificielle-le-grand-malentendu_6018956_3232.html

[45] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/07/le-technofascisme-ou-la-radicalisation-de-la-silicon-valley_6789560_3232.html

[46] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/10/dominique-meda-sociologue-alors-que-notre-societe-est-de-plus-en-plus-regie-par-la-silicon-valley-l-autoritarisme-d-entreprise-devient-une-menace-croissante_6790972_3232.html

[47] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/19/antonin-bergeaud-laureat-du-prix-du-meilleur-jeune-economiste-2025-l-europe-doit-s-engager-a-fond-dans-l-intelligence-artificielle_6607091_3234.html

[48] https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/07/03/fonction-publique-un-rapport-recommande-d-encadrer-le-deploiement-de-l-ia_6617516_823448.html

[49] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/29/l-ia-ne-doit-pas-etre-un-pretexte-a-l-abandon-de-l-ecriture_6637350_3232.html

[50] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/10/14/le-patron-de-nvidia-jensen-huang-s-assume-en-optimiste-sur-les-risques-de-l-ia-la-souverainete-ou-l-emploi_6793390_3234.html

[51] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/18/le-danger-de-l-ia-militaire-reside-dans-une-dilution-progressive-de-la-responsabilite_6672021_3232.html

[52] https://www.maif.fr/enseignants/guide-nouvelles-technologies/ia-et-enseignement

[53] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/24/face-au-risque-que-l-ia-detruise-des-millions-d-emplois-il-faut-repenser-notre-systeme-fiscal_6731517_3232.html

[54] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/24/face-au-risque-que-l-ia-detruise-des-millions-d-emplois-il-faut-repenser-notre-systeme-fiscal_6731517_3232.html

[55] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/09/12/ia-le-patron-d-anthropic-dario-amodei-appelle-a-ralentir-la-vitesse-de-developpement-de-l-intelligence-artificelle-et-a-mieux-controler-ses-evolutions_6771707_4408996.html

[56] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/29/encadrement-de-l-ia-il-est-temps-de-passer-de-la-confiance-a-une-conception-institutionnelle-reellement-contraignante_6694770_3232.html

[57] https://laviedesidees.fr/C-etait-ca-ou-ne-pas-creer

[58] Anthropic a-t-elle une « posture éthique » ? https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/02/24/chine-pentagone-et-vieille-tech-anthropic-a-l-epicentre-de-la-revolution-de-l-ia_6668007_3234.html

[59] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/06/05/anthropic-propose-un-moratoire-mondial-concerte-du-developpement-de-l-ia_6697679_4408996.html

[60] https://decroissances.ouvaton.org/2019/02/19/pour-un-moratoire-de-la-recherche-technoscientifique/

[61] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yann-le-cun-directeur-a-meta-l-idee-meme-de-vouloir-ralentir-la-recherche-sur-l-ia-s-apparente-a-un-nouvel-obscurantisme_6171338_3232.html

[62] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yoshua-bengio-chercheur-aujourd-hui-l-intelligence-artificielle-c-est-le-far-west-nous-devons-ralentir-et-reguler_6171336_3232.html

[63] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/09/11/decroiscience-la-recherche-scientifique-appelee-a-la-decroissance_6640411_1650684.html

[64] https://people.irisa.fr/Martin.Quinson/private/2606-Romain-Couillet-nest-plus-un-collegue/

[65] https://www.nature.com/articles/s41562-026-02617-y


Publié le 10.10.2026 à 12:06

Penser la décroissance – Crest, 25 sept 2026

PowerPoint de mon intervention du vendredi 25 octobre 2026 à Crest, à l’Université Populaire du Val de Drôme (UPVD).

Le fil directeur est de présenter la décroissance comme la proposition politique la plus radicale dirigée contre le « paradigme de croissance » : autrement dit, dirigée contre l’économie de la croissance (le capitalisme comme régime d’exploitation), contre le monde socioculturel de la croissance (colonisé par le libéralisme comme régime d’aliénation), contre le régime politique de croissance (dont la domination politique s’exerce par des dispositifs de… dépolitisation).

Présenter la décroissance comme un choix c’est mettre l’accent sur le volontarisme politique de la décroissance. C’est s’opposer à certaines variantes du fatalisme ou du déterminisme en politique dont la vision de l’histoire se cale sous le sceau de la nécessité, et non de la liberté (on peut penser à ce qui reste de la vulgate marxiste, mais aussi aux variantes effondristes).

Surtout, c’est voir dans la décroissance plus une méthode qu’un modèle : la décroissance est un chemin, un trajet. Et c’est ce trajet qui porte l’espérance : pas le résultat, fut-il une promesse de prospérité. Car, en politique, chacun.e devrait avoir retenu la leçon du 20ème siècle : toute vision prophétique du changement apporte son lot de catastrophes démocratiques (car c’est toujours in fine au nom du résultat que l’on en vient à justifier n’importe quel moyen). Et au 21ème siècle, ces catastrophes sont plus brunes que rouges.

Alors il faut insister : en démocratie, ce n’est pas le résultat qui compte, c’est la méthode si et seulement si elle est encadrée par des valeurs. Voilà pourquoi je fais le choix d’une décroissance volontaire, démocratique, plutôt que celui d’une décroissance prospère. Malheureusement, aujourd’hui, chez certain.e.s qui se prétendent décroissant.e.s, c’est parce qu’ils se mettent sous le parapluie de la nécessité qu’ils en viennent à franchir les lignes brunes1. Alors ne nous laissons pas manipuler par la fausse ouverture du débat qui prétend que nul ne devrait pouvoir dire qui est décroissant et qui ne l’est pas : car pour combattre ceux qui, au nom de la décroissance, franchissent les lignes brunes, nous devons disposer de ce que j’appelle le « noyau commun de la décroissance »2. Car seule l’image de ce noyau et de ses rayons permet de voir dans la décroissance… un nom commun. Pas besoin de lui mettre une majuscule, pas besoin de lui ajouter un adjectif.


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Les notes et références
  1. https://ladecroissance.xyz/2024/09/03/de-quelques-decroissants-en-degringolade/
  2. https://ladecroissance.xyz/image-du-noyau/

Publié le 17.08.2026 à 18:31

J’ai relu : Écosocialisme, de Michael Löwy

Depuis 1 an, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel existe au sein de la nébuleuse degrowth sur la question de la stratégie. La MCD compte y prendre sa part. L’un des enjeux de ces discussions porte sur l’écosocialisme, et ses relations avec la décroissance/degrowth. Pour donner une idée de la tonalité de l’itw, voici le chapeau : « Degrowth is a gateway into socialist thought for the 21st century » ; pour Jason Hickel, ce socialisme du 21ème siècle, c’est l’écosocialisme. Autrement dit, la décroissance ne serait pas le projet mais seulement la transition vers une destination qui serait l’écosocialisme, pour reprendre le titre de la préface que Timothée Parrique a écrite (en 2024) pour un livre d’entretiens avec Daniel Tanuro 1.

Ajoutons que cette offensive stratégique n’a pas commencé avec cette itw de Jason Hickel et que la question des « convergences » entre écosocialisme et décroissance nourrit déjà un corpus de prises de positions :

Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ?

  • Comment ne pas cacher une interrogation immédiate : l’écosocialisme est-il au socialisme ce que la croissance verte ou le développement durable est à la croissance, c’est-à-dire une opération de greenwashing ?
  • Interrogation historiquement et idéologiquement justifiée quand on sait à quel point le socialisme du 20ème siècle – que ce soit dans sa version soviétique ou dans sa version social-démocrate – a été particulièrement sourd à toutes les critiques écologistes dirigées contre le productivisme, l’industrialisme, le travaillisme, le technologisme…
  • Interrogation redoublée à la lecture de tous ces ouvrages d’obédience marxiste qui viennent aujourd’hui nous expliquer que l’on peut trouver dans le corpus marxien de quoi fonder une écologie politique : dans cette lignée, le plus récent est celui du japonais Koheï Saito en faveur d’un « communisme de décroissance » (Moins !, La décroissance est une philosophie, 2020, trad. fr. en 2024, Seuil). Car, à qui peut bien s’adresser ce type d’ouvrage ? A un décroissant ? Mais pourquoi s’intéresser à « une nouvelle interprétation du Capital » fondée sur « une lecture minutieuse de notes manuscrites » quand la bibliothèque écologiste n’a pas attendu Marx pour consolider sa critique radicale 2. A un marxiste, mais lequel ? Celui qui s’est toujours contenté d’une vulgate qu’il récite comme un catéchisme ou bien l’exégète de bibliothèque qui réussira à dénicher à telle page des Grundisse de quoi confirmer que Marx était bien un précurseur de la décroissance ?

« Vouloir retrouver le sens du marxisme exclusivement dans ce que Marx a écrit, en passant sous silence ce que la doctrine est devenue dans l’histoire, c’est prétendre, en contradiction directe avec les idées centrales de cette doctrine, que l’histoire réelle ne compte pas, que la vérité d’une théorie est toujours et exclusivement « au-delà », et finalement remplacer la révolution par la révélation et la réflexion sur les faits par l’exégèse des textes. »

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Présentations écosocialistes de l’écosocialisme

▼ Le manifeste écrit par J.Kovel et M. Löwy en 2001
▼ Présentation de l’écosocialisme par Michael Löwy (2023)

Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? Michael Löwy a publié en 2011 un ouvrage qui prétend justement fournir la réponse la plus directe. Il a d’autant plus de légitimité pour le faire qu’il est avec Joel Kovel le co-auteur du Manifeste écosocialiste international (2001).

A la sortie de ce livre de Michael Löwy, Fabrice Flipo avait publié (en janvier 2012) une recension qui permet de recadrer et de clarifier certaines facilités que M. Löwy s’accorde, en particulier quand, pour équilibrer le rouge et le vert, il en passe par un équilibre des critiques qu’il adresse aux uns comme aux autres : et, là, il faut reconnaître que les 2 plateaux de la balance ne sont pas faciles à équilibrer. Car, le socialisme du 21ème siècle doit en passer par une critique radicale du « socialisme réel » : et là les références ne manquent pas. Alors pour faire bon poids, Michael Löwy n’est pas toujours exempt de mauvaise foi dans les critiques qu’il adresse à la tradition écologiste : la recension de Fabrice Flipo rétablit la balance. https://www.contretemps.eu/quest-ce-que-l-ecosocialisme/

Présentation décroissante de l’écosocialisme

Notre présentation ne veut pas « rentrer dans les détails » (relever telle expression, telle incohérence entre une phrase et une autre, telle maladresse, telle mauvaise foi…), elle essaie de dézoomer le plus possible sans rentrer dans les variétés et autres variantes de l’écosocialisme. Car il s’agit d’appliquer à l’écosocialisme la même exigence méthodologique que pour la décroissance : « pas de variations sans invariant ».

D’autant que les débats existants entre décroissance et écosocialisme se font quand même à un haut degré de généralité. Du côté écosocialiste, dans les premiers débats, la décroissance est simplifiée à une critique de la croissance – et donc à l’objection de croissance. Aujourd’hui, les écosocialistes reprennent la définition mainstream de la décroissance telle que formulée par Timothée Parrique : une réduction économique de la production et de la consommation dans le cadre de valeurs démocratiques, écologiques et sociales.

La question est donc : quelles convergences et quelle(s) divergence(s) entre le noyau de l’écosocialisme et le noyau de la décroissance ? Pour la décroissance, nous prétendons à la MCD avoir largement entamé ce travail de conceptualisation, qui a abouti à dégager 4 piliers dans le noyau de la décroissance (la décroissance comme opposition politique à la croissance, l’éloge du limitisme, l’éloge de la vye sociale et l’éloge de l’abondance par le partage). Pour l’écosocialisme, ce travail n’a pas été formellement fait mais il faut reconnaître que les textes de Michael Löwy s’inscrivent toujours dans une intention idéologique d’unité conceptuelle.

Une convergence des critiques

Décroissance et écosocialisme partagent la plupart des critiques que l’on peut adresser au système dominant actuel, système avec lequel nous voulons explicitement rompre.

Cette convergence des critiques est une analyse convergente des crises. Non seulement nous partageons l’inventaire des crises – écologiques, sociales, démocratiques… – mais surtout nous partageons l’idée que ces crises sont « intrinsèquement liées et devraient être perçues comme les manifestations différentes des mêmes forces structurelles » (Manifeste de 2001).

Plus profondément, nous devons aussi valider que l’écosocialisme ne dirige pas cet inventaire des critiques seulement contre le système dominant mais qu’il procède d’un mea culpa dirigé contre le socialisme tel qu’il a historiquement existé. Autrement dit, à la critique du système est intrinsèquement associée une critique des critiques du système 3 : et ces critiques sont écologiques, et aussi sociales, et aussi politiques. Lisons Löwy :

  • (p.26) « La question écologique est, à mon avis, le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au XXIe siècle. Elle exige des marxistes une profonde révision critique de leur conception traditionnelle des « forces productives », ainsi qu’une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire, comme avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne ». Dont acte.
  • (p.31-32) « Qu’est-ce donc que l’écosocialisme ? Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait sien les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes ». Dont acte, même si on ne peut pas s’empêcher de se demander si le productivisme mérite d’être minimisé en « scorie ».
  • (Réseau écosocialiste brésilien, 2003) « Nous sommes des femmes et des hommes qui croient que l’écosocialisme est la réalisation du socialisme, libéré des errements bureaucratiques et centralisateurs du prétendu socialisme réel ». Dont acte.

→ Pour l’écosocialisme, cette convergence des crises justifie une convergence des luttes : « Le combat pour une nouvelle civilisation, à la fois plus humaine et plus respectueuse de la nature, passera par une mobilisation de l’ensemble des mouvements sociaux émancipateurs qu’il faut associer » (p.45). C’est évident mais reste à se demander si cette mobilisation, qui est nécessaire, est suffisante pour gagner le combat. Suffit-il de converger dans le contre sans converger pour des objectifs communs ?

Une convergence des objectifs

Décroissance et écosocialisme partagent beaucoup d’objectifs de ce que devrait être une société libérée des souffrances (exploitations, aliénations et dominations).

Comment ne pas se réjouir de lire – déclaration écosocialiste internationale de Belém, en 2008 – que « l’écosocialisme propose des transformations radicales dans :

  1. Le système énergétique, en remplaçant les carburants et les combustibles organiques basés sur le carbone par des sources d’énergies propres sous le contrôle de la communauté : vent, géothermie, marée-motricité, et surtout, énergie solaire.
  2. Le système de transport, en réduisant rigoureusement l’utilisation des camions et des voitures privés, les remplaçant par le transport public libre et efficace.
  3. Les modèles actuels de production, de consommation et de construction basés sur le gaspillage, sur l’obsolescence planifiée, la concurrence et la pollution seront remplacés par la production de biens recyclables et durables et le développement d’une architecture verte.
  4. La production alimentaire et la distribution, en défendant la souveraineté alimentaire locale dans la mesure du possible, en éliminant l’agrobusiness industriel pollueur, en créant des agro-écosystèmes soutenables et en travaillant activement à renouveler la fertilité du sol. »

Comment ne pas se satisfaire de lire que l’écosocialisme doit se saisir de la question alimentaire et de l’agriculture paysanne (p.69), de la question des ressources énergétiques renouvelables pour sortir des énergies fossiles et de la « fausse alternative » qu’est le nucléaire (p.70), de la question des transports, tant la voiture individuelle que le transport routier des marchandises (p.71), de la publicité (p.72)…

→ Reste à se demander si la réalisation de tous ces objectifs suffirait pour faire système et sortir vraiment d’un paradigme de la croissance dont les objectifs se parent toujours des termes de « progrès » et de « développement » ?

Une convergence des valeurs

Décroissance et socialisme partagent un fond commun de valeurs : « Socialisme et écologie se réclament tous les deux de valeurs qualitatives » (p.26) .C’est cette « éthique écosocialiste » que parcourt Michael Löwy dans son chapitre 5.

Le socialisme moderne est l’héritier de cette protestation sociale, de cette « économie morale ». Il entend fonder la production non plus sur les critères du marché et du capital… mais sur la satisfaction des besoins sociaux, le « bien commun », la justice sociale. Il s’agit de valeurs qualitatives, irréductibles à la quantification mercantile et monétaire ».

Michael Löwy, Écosocialisme, p.120

Quels sont les éléments d’une telle éthique écosocialiste ?

  • Éthique sociale ≠ éthique des comportements individuels
  • Éthique égalitaire
  • Éthique de solidarité
  • Éthique démocratique
  • Éthique radicale
  • Éthique responsable (Hans Jonas)

→ Reste à rappeler qu’il ne suffit pas de partager des valeurs pour réussir une transformation écologique et sociale : parce que si les valeurs peuvent critiquer, si elles peuvent motiver, elles ne peuvent néanmoins mobiliser qu’à condition de s’ouvrir à un horizon d’espérance. Michael Löwy conclut son chapitre sur l’éthique écosocialiste en consacrant quelques paragraphes à une discussion entre Principe Responsabilité (Hans Jonas) et Principe Espérance (Ernst Bloch), malheureusement, pour forcer leur accord, il simplifie l’un et caricature l’autre. Reste donc posée la question de la transformation en tant que stratégie.

Quelle divergence fondamentale ?

Les convergences entre décroissance et écosocialisme sont nombreuses. On pourrait facilement les résumer en disant tout simplement que ces deux mouvances sont de gauche.

Mais on ne peut pas réduire les relations entre décroissance et écosocialisme aux seules convergences pour en déduire que la décroissance mène à l’écosocialisme, ou que l’écosocialisme a intégré véritablement l’apport de la décroissance à la question de la transformation écologique, démocratique et sociale.

Reste à aborder vraiment la question de la transformation sous l’angle du comment : et c’est là qu’il y a une nette divergence entre décroissance et écosocialisme. Comment la formuler le plus directement possible ? C’est que l’écosocialisme enferme la question de la stratégie dans la confusion entre stratégie et scénario et se facilite cette question du scénario en continuant – dans la lignée d’un marxisme pour lequel le matérialisme historique est un déterminisme – de l’aborder en la réduisant au levier de la contradiction.

  • Certes il ne faut pas refermer la question stratégique sur celle du scénario, mais alors il faut en assumer la conséquence politique : c’est que la question stratégique demeure ouverte. Ce qui veut dire clairement que si les transformations désirées ne sont ni inéluctables, ni inévitables, ni nécessaires, alors elles sont contingentes. Il se peut qu’elles n’adviennent jamais et que jamais nos objectifs ne soient atteints. C’est pourquoi il est décisif de répéter une distinction forte entre espoir et espérance, entre la croyance que le changement va arriver et le désir qu’il arrive. C’est pourquoi il est décisif de savoir distinguer entre provoquer, prédire et préparer. Faute de telles attentions sémantiques, il ne faut pas s’étonner si même les plus critiques à l’encontre du « système » en viennent soit à désespérer, soit à abandonner tout horizon d’espérance pour se réfugier dans l’activisme relocalisé. C’est pourquoi il est décisif de diffuser nos critiques à partir de ce qu’à la MCD nous appelons la zone 5 de la permapolitique, pour éviter de céder non seulement à « l’amnésie environnementale » mais aussi à ce que l’on devrait étudier comme amnésie sociale (l’oubli progressif du communisme de base, de la common decency, de l’économie morale de la subsistance…) et comme amnésie démocratique (l’oubli progressif de 2 siècles de victoires émancipatrices tant formelles que matérielles, sous les assauts répétés de backlash en tout genre…).
  • Certes l’écosocialisme se veut une rupture avec un matérialisme historique qui voyait dans le développement des forces productrices le moteur révolutionnaire du socialisme comme transition du capitalisme au communisme. Michael Löwy est parfaitement clair sur ce point : le marxisme doit remplacer « le schéma mécaniste de production qui l’entrave, par l’idée, bien plus féconde, que les forces productives sont effectivement des forces destructrices » (p.38). On pourrait multiplier les citations par lesquelles Michael Löwy cesse de « considérer l’appareil productif comme neutre » et au contraire affirme qu’il est « en contradiction avec les exigences de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail » (p.39-40 ; p.100).

→ Mais, cependant, toutefois… l’écosocialisme en ajoutant, voire en substituant, une seconde contradiction (verte) à une première contradiction (rouge) continue de penser la transition, la transformation, la redirection… sous la forme d’une contradiction inéluctable du capitalisme et de l’écosocialisme comme (ré)solution de cette contradiction. Autrement dit, qu’il soit rouge ou vert, l’écosocialisme maintient son schéma stratégique dans un même cadre : celui de la contradiction qui ne peut pas ne pas aboutir à l’effondrement du système critiqué.

Analytiquement, on pourrait distinguer entre la mécanique de la contradiction et la critique d’un système par ses contradictions internes mais en réalité il s’agit des 2 faces d’un même argument : l’argument de la nécessité 4 qui est au coeur de la critique fonctionnaliste, cette critique d’un système parce qu’il ne fonctionne pas, parce qu’il échoue (« Le changement climatique montre que le capitalisme est au bout du rouleau » affirme ainsi La perspective écosocialiste, Cancún, 2010) ou qu’il ne peut pas ne pas finir par échouer. Chacun peut facilement mesurer le grand écart stratégique entre critiquer un système parce qu’il échoue et le critiquer parce qu’il réussit.

  • L’écosocialisme critique le capitalisme parce qu’il est une catastrophe écologique : tel est d’ailleurs le sous-titre du livre de Michael Löwy : « L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste ». Quand le socialisme productiviste critiquait le capitalisme pour sa « première contradiction » entre forces et rapports de production, l’écosocialisme critique le capitalisme pour la « seconde contradiction », celle entre forces productives et conditions de production (p.28). Contradiction rouge dans un cas, contradiction verte dans l’autre cas, mais critique fonctionnaliste dans les 2 cas.
  • Dès la préface, Michael Löwy appelle à « une composition politique qui rassemblerait tous ceux qui savent qu’une planète et une humanité vivables sont contradictoires avec le capitalisme et le productivisme » (p.17). Stratégiquement, les décroissants peuvent-ils rejoindre cette « composition politique » sans dénoncer le déterminisme qui sous-tend la critique fonctionnaliste ?
    • C’est exactement en se posant cette question que les décroissants lisent André Gorz quand il écrit qu’on ne peut « pas fonder la politique sur la nécessité » et que l’écologie se fourvoierait à se fonder sur l’expertocratie plutôt que sur l’autolimitation.
    • Sur ce dernier point, on ne peut que s’étonner que Michael Löwy voie en Gorz un précurseur de l’écosocialisme. En particulier, quand il rejette « l’autolimitation » (p.122) en faisant semblant de croire qu’il ne s’agit là que d’un « comportement individuel » alors que pour Gorz l’autolimitation se joue dans l’autonomie et l’autogestion.
  • Dans une note (p.27) Michael Löwy mentionne sans réticence un certain Julius Dickmann qui, dès 1933, voyait dans le socialisme une nécessité imposée « par le rétrécissement du réservoir des ressources naturelles ».
  • « L’augmentation exponentielle des agressions contre l’environnement et la menace grandissante d’une rupture de l’équilibre écologique détermine un scénario-catastrophe » (p.29). « Détermine un scénario-catastrophe » : dont acte.
  • « La rationalité bornée du marché capitaliste, avec son calcul immédiatiste des pertes et des profits, est intrinsèquement contradictoire avec une rationalité écologique » (p.35).
  • Et même quand Michael Löwy croit déceler chez Marx une « vraie problématique écologique », c’est sous l’angle d’une « critique radicale des catastrophes résultant du productivisme capitaliste » (p.87).

Il ne s’agit pas par ces rappels de refuser à l’écosocialisme une conscience écologiste. Il s’agit néanmoins de ne pas se laisser duper par le degré de volontarisme politique dont cette conscience dispose : les écosocialistes consentent à prendre en considération les questions écologiques mais c’est à reculons, à regret, faute de mieux, comme moindre mal.

C’est là toute la différence entre une décroissance subie et une décroissance choisie, entre une décroissance consentie et une décroissance délibérée, entre l’argument de la nécessité (dont les variantes sont le marxisme scientifique, la collapsologie, l’expertocratie écologique…) et l’argument du « même si » ou du « quand bien même ».

Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès ».

Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31. Cité par Serge Latouche en exergue du chapitre 6 du Pari de la décroissance (2006), Pluriel.

Avant de conclure : pourquoi est-ce là une divergence forte, pourquoi confondre la question de la stratégie (cadrer les mobilisations) avec celle du scénario (prophétiser les résultats des mobilisations) est regrettable, pourquoi préférer l’argument de la nécessité à celui du « même si » constitue-t-il peut-être une faute politique ? Parce que ces confusions « mépolitisent » la stratégie. Car s’il y a une leçon stratégique à tirer des échecs du socialisme réel, la voici : cadrer une mobilisation, ce n’est pas la diriger ni même lui indiquer les pistes (on peut penser aux « alternatives concrètes », aux « luttes »…), c’est juste commencer un inventaire de ce qu’il ne faut pas faire ; et cette modestie socratique vaut avant tout au moment d’autocritiquer nos propres mobilisations, nos échecs.

Il s’agit là d’un double renversement : au lieu de critiquer le système pour ses échecs, on le critique pour ses réussites. Au lieu de croire que nos mobilisations passées n’ont encore jamais réussi à renverser le système par faute de nombre (d’où les appels incessants à l’unitude, « tous ensemble, tous ensemble »), on tire les leçons idéologiques de nos échecs historiques.

En conclusion : plutôt une alliance qu’une camaraderie

A l’occasion de nos travaux pour proposer une Fresque de la décroissance, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait déterminer les types de rapports entre organisations en croisant deux entrées : 1/ vis-à-vis du « système », intention de continuité ou intention de rupture ; 2/ cette attitude est-elle délibérée (idéalisme du Bien) ou consentie (réalisme du moindre mal) ?

Nous avons ainsi repéré 4 types de rapports (de sens, plutôt que de rapports de force) : les « ennemis », les « adversaires », les « alliés » et les « camarades ».

Écosocialistes et décroissants sont des « alliés » grâce aux convergences de critiques, d’objectifs et de valeurs. Mais ils ne sont pas des « camarades » à cause d’une divergence stratégique 5.

Du point de vue de cette différence, difficile de se réjouir en lisant les écrits récents de Michael Löwy dans lesquels il en vient à défendre une « décroissance écosocialiste » :

  • Comme s’il suffisait de changer l’emballage pour changer sur le fond.
  • Changement d’emballage qui se fait en réduisant la décroissance au domaine physicaliste de la double matérialité (économique et écologique) sans laisser entendre que la croissance pour la croissance étend son emprise sur tout le spectre du paradigme de croissance : bien sûr l’économie mais aussi le monde de la croissance et le régime de croissance.
  • Changement d’emballage qui escamote la difficulté politique explicitement posée par la décroissance stricto sensu : on fait comment pour repasser sous les plafonds des insoutenabilités (écologique, sociale, démocratique) quand ils sont tellement dépassés que leur irréversibilité est ancrée dans les modes de vie les plus ordinaires ? Question que la confusion entre stratégie et scénario permet malheureusement d’invisibiliser.
  • Changement d’emballage quand Michael Löwy ressuscite le poison de la décroissance sélective, celui de la fausse distinction entre « croissance » et « développement » 6, lire la 6ème de ses thèses dans son article cité plus haut de la Monthly Review de l’été 2023. Car si le « bon » développement en vient à justifier une croissance pour la croissance, pas question de le défendre même s’il s’agit de « productions such as organic food, public means of transport, and carbon neutral housing« .
  • In fine, comment ne pas s’interroger sur les OPA dont est capable un certain socialisme du 21ème siècle sur l’écologie et la décroissance : après l’écosocialisme, c’est maintenant au tour de la décroissance. Question que les décroissants de la MCD doivent se poser quand ils en viennent à défendre un socialisme (sinon un communisme) de l’autolimitation, de la vye sociale et de la dépense.

*

Car si nous reprenons les 4 piliers de ce que nous avons repéré comme noyau de la décroissance, cette divergence stratégique se répercute sur chacun d’entre eux :

  1. L’opposition à la croissance, ce n’est pas exactement la même chose que l’opposition au capitalisme. Car il y a dans le paradigme de croissance une injonction anthropologique d’une toute autre emprise qu’une injonction à la seule croissance économique. Différence invisibilisée dès que l’on réduit la croissance au seul domaine économique ; différence manifeste dès que le paradigme de croissance intègre une économie, un monde et un régime politique.
  2. Le rapport aux limites n’est pas le même dans le cas de l’écosocialisme et dans celui de la décroissance. La décroissance repose sur un Éloge des limites (Giorgos Kallis) : ce n’est pas tant la nature qui est limitée que nos désirs que nous ne savons pas autolimiter, doublement autolimiter entre plancher et plafond.
  3. Quoi qu’ils en écrivent, on voit bien que les écosocialistes continuent de placer « en dernière instance » sinon les rapports de production (quitte à les verdir en les dénonçant comme des rapports de destruction) mais des « forces de destruction » autrement dit ils continuent de placer la sphère de la production économique (les forces productives et les conditions de production) en infrastructure. Du coup, le moyen préférentiel pour réaliser les objectifs écosocialistes reste la planification (démocratique).
    • Pour une critique de l’écosocialisme quant à une naïveté morale pour déterminer les besoins pour les planifier démocratiquement (au lieu de confier la tâche à l’autoreproduction d’une société par elle-même : https://www.palim-psao.fr/2025/02/critique-de-l-ecosocialisme-a-propos-du-marxisme-traditionnel-de-michael-lowy-par-sandrine-aumercier.html.
    • La planification, fut-elle démocratique, échappe-t-elle à la domination de l’expertocratie (et donc à la bureaucratie) ?
    • Et si ce n’est pas la sphère de la production économique qui est l’infrastructure en dernière instance, quelle est alors la « plateforme » (Françoise d’Eaubonne, Christine Delphy) ? C’est la sphère de la reproduction sociale. Et continuer de placer l’économie en infrastructure (par exemple en réduisant la décroissance à la question économique) participe de l’invisibilisation et de l’inaudibilisation de la sphère de la reproduction sociale qui, elle, remet l’économie (de subsistance) à sa place.
    • Et nous pouvons aller encore plus loin quand nous faisons remarquer que cette sphère de la reproduction sociale est la sphère des interdépendances sociales, et que cette sphère ne doit pas se réduire à la sphère humaine mais qu’elle doit s’étendre à tout le règne animal et végétal : à la sphère du « vyvant ».
    • La divergence sur les moyens de réaliser nos objectifs se révèle ainsi entraîner une interrogation sur l’objectif : et si la fin ultime était juste la conservation, la protection et l’entretien des conditions de possibilité de toute vye sociale ?
  4. Nous partageons intrinsèquement avec les écosocialistes une éthique de l’égalité. Mais jusqu’où la décroissance peut-elle pousser un égalitarisme radical ? La piste qui nous semble aujourd’hui la plus prometteuse est celle de la dépense. A condition de rompre avec une économie politique de la rareté (c’est parce qu’il n’y en aurait pas assez qu’il faudrait partager), pourquoi ne pas espérer une économie politique de l’abondance ? « Suivant la thèse de l’autolimitation, au contraire, il n’y en aura assez pour chacun que lorsque nous nous limiterons nous-mêmes à la part qui nous revient. Sans limites, il n’y en aura jamais assez. Et sans partage, il y aura toujours des personnes qui en auront moins et qui auront le sentiment de ne pas en avoir assez « (Giorgos Kallis, Éloge des limites, p.157). Autrement dit, une économie politique de la dépense pourrait s’envisager en 2 volets : une fois les besoins de grande nécessité garantis à toutes et tous à égalité, une fois la part servile garantissant à toutes et tous une tranquillité dans leurs modes de vie, reste posée la question des surplus qui va alors s’agir de dépenser – de ne pas économiser – collectivement quand aujourd’hui ils sont privatisées au profit d’une minorité de privilégiés.

*

Bref, si l’entrée en décroissance signifie une « sortie de l’économie », nous avons du mal à croire que l’écosocialisme pourrait apporter le projet dont la décroissance serait le trajet, à croire que la décroissance serait une porte d’entrée vers l’écosocialisme (J. Hickel, T. Parrique). Pour autant, nous ne prétendons pas vraiment savoir ce que serait une post-décroissance : bien évidemment un post-capitalisme, mais pas seulement. Nous nous sentons plus assurés si nous nous limitons à indiquer d’ores et déjà ce que la post-décroissance ne devrait pas être, à la lumière des leçons tirées des échecs passés.

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Les notes et références
  1. Cukier, A., Tanuro, D. et Garrisi, M. (2024). Écologie, luttes sociales et révolution. La Dispute. https://shs.cairn.info/ecologie-luttes-sociales-et-revolution–9782843033339?
  2. S’il faut recommander 2 livres : celui de Rachel Carson, (1962) et celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis (2017).
  3. Michel Lepesant, Introduction à L’antiproductivisme, un défi pour la gauche, 2013, Parangon
  4. Michel Dias, « Un idéalisme politique », Entropia, n°1, automne 2006, Parangon, p.58-59
  5. Il y aura potentiellement une autre divergence à creuser, celle de la dialectique à pratiquer entre continuité et rupture. Dialectique que nous pourrions mettre sous le patronage de Günther Anders quand il écrivait qu’il ne s’agissait plus de transformer le monde mais de le conserver ← à suivre.
  6. Sur cette confusion, lire le chapitre 3 de D. Bayon, F. Flipo et F. Schneider, La décroissance, 10 questions pour comprendre et en débattre, 2010, La découverte

 

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