21.09.2026 à 12:47
Voyage du pape en France : quels enjeux religieux et politiques ?
Texte intégral (1776 mots)
L’ESSENTIEL
Le pape Léon XIV rend visite aux catholiques de France du 25 au 28 septembre 2026.
Au Stade de France, il s’adressera à la jeunesse, se plaçant ainsi dans la continuité de son prédécesseur Jean-Paul II.
Ce voyage sera l’occasion pour le pape de s’exprimer sur l’intelligence artificielle, et de saluer le catholicisme social et Robert Schuman, figure de l’Europe et de la démocratie chrétienne.
Le pape Léon XIV est attendu en France du 25 au 28 septembre prochains. Les étapes retenues pour cette visite, objet de concertations préalables, et les principaux thèmes qui devraient être abordés sont significatifs sur les plans politiques et religieux.
Il s’agit d’un « voyage apostolique », et non d’une « visite d’État » : c’est d’abord en tant que chef de l’Église catholique, successeur du chef des apôtres, que le pape vient en France y rencontrer les catholiques. Certes, il est aussi un chef d’État – de la Cité du Vatican – et, à ce titre, il sera accueilli par le président de la République et plusieurs autres responsables politiques : sa visite a donc également une dimension officielle.
L’intérêt de Léon XIV pour la France est peut-être fondé sur son histoire personnelle, puisque sa grand-mère paternelle était native du Havre et son père a pris part aux débarquements de Normandie et de Provence. Comme tous les papes jusqu’à Benoît XVI, et contrairement à son prédécesseur François, il parle le français, une des langues officielles du Vatican, et il s’est rendu en France dès avant son pontificat.
Mais des considérations plus générales sont à prendre en compte. Le calendrier est propice, avec une visite pontificale suffisamment longtemps avant l’élection présidentielle, comme cela avait été le cas pour le premier voyage de Jean-Paul II en France, en juin 1980. Cela devrait permettre, sinon d’éviter, du moins de limiter les tentatives de récupération, notamment de candidats espérant rallier le vote des catholiques.
S’adresser à la jeunesse française
Pour Léon XIV, les enjeux sont d’abord religieux. La France passait jadis pour « la fille aînée de l’Église », selon une formule popularisée depuis la fin du XIXᵉ siècle. De fait, le catholicisme français a pesé par ses initiatives pastorales, liturgiques et intellectuelles des années 1930 aux années 1960. Certes, depuis plus d’un demi-siècle, il connaît un effondrement, ce que le pape François lui reprochait implicitement, considérant l’Europe comme « un peu fatiguée » : cela pourrait expliquer son choix de ne pas visiter la France en tant que telle, même s’il y est passé à trois reprises (à Strasbourg, à Marseille et en Corse).
Mais Léon XIV a une autre vision des choses. Le 28 mai 2025, trois semaines après son élection, il a écrit aux évêques de France pour le centenaire des canonisations de trois compatriotes, Jean Eudes, Thérèse de Lisieux et Jean-Marie Vianney afin que cet anniversaire suscite « un nouvel élan missionnaire ». Cela témoigne de la représentation que le pape a de l’importance de l’héritage spirituel du pays.
Malgré les difficultés que rencontre l’Église en France et la crise provoquée par les scandales d’abus sexuels, le triplement du nombre de baptêmes d’adultes témoigne d’un relatif regain du catholicisme depuis 2022. Les raisons de cette évolution, qui semble aller à contre-courant de la tendance observée jusque-là, et malgré ses limites – le nombre de ces baptêmes d’adultes ne compense pas la diminution de celui des nouveau-nés – interrogent jusqu’à Rome. Les catéchumènes sont principalement des jeunes, entre 18 et 40 ans.
Cette catégorie de la population reste une priorité pastorale pour les papes. Jean-Paul II a lancé les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) et, lors de ses voyages, rencontrait des jeunes, comme en 1980 au Parc des Princes. Léon XIV se place dans cette continuité avec la veillée au Stade de France où 80 000 personnes sont attendues (50 000 en 1980).
Aborder les défis de l’IA
Le sanctuaire de Lourdes est un autre symbole de la vitalité et du rayonnement du catholicisme en France, même si sa fréquentation tend à diminuer un peu. Le pape y était venu alors qu’il était encore séminariste.
Le souverain pontife entend honorer un haut lieu de pèlerinage en y rencontrant des malades, dont l’accueil est une des spécificités de ce sanctuaire, et des victimes de violences sexuelles. Fréquentée par 60 % d’étrangers, Lourdes est à la croisée des dimensions nationale et internationale qui caractérisent le voyage du pape.
Le discours qu’il tiendra à l’Unesco s’inscrit principalement dans cette perspective mondiale. Depuis Jean-Paul II en 1980, aucun pape ne s’était exprimé depuis cette tribune. Benoît XVI s’était adressé « au monde de la culture » au collège des Bernardins en 2008. Répondant à l’invitation du directeur de l’Unesco, Léon XIV y parlera des défis liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle, notamment en matière d’éducation, d’information et de création artistique.
Ce propos fait écho à sa première et récente lettre encyclique, Magnifica Humanitas, « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA ». Le pape et l’Unesco partagent de ce point de vue les mêmes préoccupations culturelles.
Rendre hommage à Robert Schuman, figure de l’Europe et de la démocratie chrétienne
L’étape à Metz, avec le thème de l’Europe, est un autre volet à dimension internationale du voyage pontifical. Les papes Jean-Paul II, en 1988, et François, en 2014, avaient prononcé un discours devant les députés européens à Strasbourg, dans un cadre institutionnel.
Léon XIV a opté pour une visite symbolique dans la préfecture de la Moselle. Ce département, voisin de la Belgique et frontalier avec deux pays, a été balloté entre la France et l’Allemagne de 1870 à 1945, au fil des guerres, avant d’être présenté comme un « carrefour de l’Europe ».
Mais c’est d’abord à Robert Schuman que le pape, qui porte le même prénom, entend rendre hommage. L’homme politique, l’un des « pères de l’Europe », est inhumé à Scy-Chazelles, près de Metz, où il a longtemps résidé. Un procès en vue de sa béatification est en cours, et le pape François l’a reconnu « vénérable ». Membre du Mouvement républicain populaire, Robert Schuman se rattache à la démocratie chrétienne.
Ce courant émane du catholicisme social que Léon XIII (1878-1903) a promu avec l’encyclique Rerum Novarum (1891). Mais ce pape ne l’envisage alors que sous la forme « d’une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple » (encyclique Graves de Communi, 1901). Devenue un véritable courant politique, la démocratie chrétienne a continué à se référer aux principes du catholicisme social (subsidiarité, solidarité, participation) dont Léon XIV, par le choix de son nom, assume l’héritage.
Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi en sont issus, comme Schuman. Ce sont eux qui ont commencé à construire l’Europe avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). L’objectif était de réconcilier les anciens belligérants en s’appuyant sur des intérêts communs. La paix est donc au cœur du projet européen.
L’intervention prévue de Léon XIV au Centre Robert-Schuman, après une rencontre interreligieuse, s’intitulera d’ailleurs « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».
Lors du voyage du pape en France, la paix, l’Europe, les conséquences de l’utilisation de l’IA sur la dignité humaine en seront peut-être le volet le plus politique et international, tandis que les évolutions du catholicisme français et la jeunesse auront une portée plus directement religieuse. Mais ces différents aspects sont complémentaires dans la vision du Saint-Siège pour inciter les catholiques, et les jeunes en particulier, à s’impliquer dans la construction d’un monde de paix et la promotion de la dignité humaine.
Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.09.2026 à 12:11
Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance
Texte intégral (2255 mots)
L’ESSENTIEL
Le nouvel accord de sécurité entre le Groenland et les États-Unis préserve la souveraineté du premier, mais renforce le contrôle stratégique du second dans l’Arctique.
Donald Trump présente comme une victoire majeure des avantages dont Washington disposait déjà en grande partie.
En faisant pression sur un allié, les États-Unis fragilisent la confiance au sein de l’OTAN et imposent une « doctrine Monroe 2.0 ».
Le président américain Donald Trump présente déjà le nouvel accord de sécurité conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland comme une victoire personnelle.
À l’en croire, Washington aurait obtenu un contrôle permanent sur la sécurité du Groenland, ainsi que le pouvoir d’empêcher ses adversaires d’y établir des bases militaires ou d’y réaliser des investissements dans des secteurs sensibles.
Le cabinet de la Première ministre danoise décrit pourtant un accord bien différent, qui viserait à renforcer la sécurité dans l’Arctique tout en préservant la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume du Danemark, ainsi que le droit des Groenlandais à l’autodétermination.
Mais le compromis politique se dessine déjà clairement. Trump obtient une démonstration de puissance – ou, comme l’a résumé un correspondant aux États-Unis du quotidien danois Politiken, « il a été autorisé à célébrer sa victoire sur les réseaux sociaux ». Le Danemark et le Groenland conservent, eux, leur souveraineté officielle. Enfin, l’OTAN évite une rupture immédiate. Chaque partie peut ainsi crier victoire.
C’est la lecture optimiste. Une autre, plus inquiétante, consiste à considérer que cet accord récompense des mois de pressions exercées sur un allié. Il normalise une politique des sphères d’influence, dans laquelle les petits États demeurent juridiquement souverains, mais subissent des pressions pour accepter une subordination stratégique.
Un seul perdant, la démocratie
Le contexte intérieur rend cet accord encore plus préoccupant. Le jour même où Donald Trump a annoncé l’accord sur le Groenland, des journalistes de CNN, MS NOW et Politico se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche et retirer leur accréditation. Plus tôt ce mois-ci, International IDEA indiquait que près de la moitié de ses 30 indicateurs mesurant l’état de la démocratie américaine étaient tombés à leur plus bas niveau depuis le début de sa collecte de données, en 1975.
Il ne s’agit pas de deux scènes politiques distinctes. Sur le plan intérieur, le président revendique le pouvoir de décider quels médias sont légitimes. À l’étranger, il s’arroge celui de décider quels États et quels investissements sont acceptables sur le territoire d’un allié. Dans les deux cas, les règles fondées sur la réciprocité cèdent la place au bon vouloir d’un seul homme, et tout désaccord est assimilé à de la déloyauté.
Mais pour Donald Trump, l’accord sur le Groenland tombe à un moment particulièrement favorable. Son annonce intervient peu avant les élections de mi-mandat de novembre, alors que la guerre contre l’Iran et, plus largement, son bilan en matière de politique étrangère sont devenus de sérieux handicaps politiques. Selon un sondage Quinnipiac réalisé en septembre, seuls 29 % des électeurs inscrits approuvaient sa gestion du conflit avec l’Iran, contre 65 % qui la désapprouvaient. Sa politique étrangère ne recueillait que 33 % d’opinions favorables.
Alors que le conflit s’enlise, des élus républicains du Congrès ont également commencé à faire défection lors de votes sur les pouvoirs de guerre. Plutôt que d’avoir à défendre une guerre sans fin clairement définie, Donald Trump peut désormais célébrer sa victoire et affirmer que ses menaces ont permis aux États-Unis d’obtenir un avantage stratégique durable.
Le Danemark et le Groenland obtiennent eux aussi quelque chose d’important. Ils évitent une annexion, une vente forcée et le risque immédiat d’un affrontement au sein de l’OTAN. Leur déclaration publique commune préserve explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit du Groenland à l’autodétermination.
L’OTAN, elle, bénéficie d’un répit. Dans notre article de janvier, nous expliquions que les menaces de Donald Trump avaient fait naître une possibilité sans précédent : qu’un membre fondateur de l’Alliance devienne une menace directe pour le territoire d’un autre de ses membres.
L’accord écarte ce danger immédiat et établit un programme commun pour la sécurité dans l’Arctique. La cohésion institutionnelle de l’organisation est préservée, mais cela ne signifie pas que la confiance politique a été rétablie.
Un accès stratégique dont Washington disposait déjà en grande partie
L’écart entre les déclarations de Donald Trump et le contenu apparent de l’accord est considérable. En vertu de l’accord de défense de 1951, complété en 2004, les États-Unis disposent déjà de droits presque illimités de survol et d’implantation de bases. Le compte rendu de l’accord par la BBC montre lui aussi à quel point le résultat est éloigné d’une prise de possession du territoire.
Le nouvel accord pourrait néanmoins comporter des dispositions importantes, comme l’interdiction d’implanter des bases militaires de pays non membres de l’OTAN ou l’obligation d’obtenir l’aval des États-Unis pour certains investissements sensibles.
Ces avancées restent toutefois très en deçà de l’exigence maintes fois formulée par Donald Trump de posséder ou de contrôler le Groenland. Il a revu ses ambitions à la baisse, passant de l’annexion à un accès élargi, avant de présenter ce recul comme une victoire totale.
Le coût diplomatique est élevé et se fera sentir à long terme. Une récente enquête de Reuters révèle que les gouvernements européens doutent de plus en plus de la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire en matière de sécurité. Des responsables ont également averti que l’érosion de la confiance envers Washington affaiblissait la crédibilité de l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous et déclenche une obligation de défense mutuelle.
Le Danemark n’est ni un adversaire ni un allié qui profite du système sans contribuer à sa défense. C’est un membre de l’OTAN qui a augmenté ses dépenses militaires, notamment en consacrant 14,6 milliards de couronnes – soit près de 2 milliards d’euros – à la défense de l’Arctique en janvier. Il soutient également de façon constante les opérations menées par les États-Unis.
Au lieu de poursuivre leurs objectifs de sécurité en suivant les mécanismes habituels de concertation entre alliés, les États-Unis ont menacé de s’emparer d’un territoire danois, contraignant ainsi le Danemark à participer à des négociations destinées à écarter un danger créé par celui qui était censé le protéger. L’accord qui en résulte ne fait que limiter les dégâts causés par un système d’alliance devenu toxique.
La doctrine Monroe gagne le Grand Nord
La stratégie de sécurité nationale de 2025 promettait de réaffirmer et de faire appliquer la doctrine Monroe, qui s’oppose à toute ingérence d’une puissance extérieure autre que les États-Unis dans les affaires du continent américain. Elle vise à empêcher des puissances concurrentes extérieures au continent d’y déployer des forces ou d’y prendre le contrôle d’actifs stratégiques. C’est précisément ce que permet cet accord.
Le Groenland a déjà connu une situation semblable. Quelques jours après l’invasion du Danemark par l’Allemagne, en avril 1940, Cordell Hull, alors secrétaire d’État américain, avait affirmé à l’ambassadeur britannique que la doctrine Monroe s’appliquait sans réserve au Groenland, dissuadant ainsi le Royaume-Uni et le Canada de mettre à exécution leur projet d’occuper l’île avant les Allemands.
Un an plus tard, l’ambassadeur du Danemark à Washington signait un accord de défense qui reconnaissait la souveraineté danoise tout en accordant aux États-Unis une compétence exclusive à l’intérieur des zones de défense.
C’est ainsi que la doctrine Monroe a toujours fonctionné. Elle n’a jamais exigé de posséder un territoire, mais seulement de décider qui d’autre pouvait y entrer, alliés compris. L’Amérique latine connaît bien ce schéma. Le Danemark conserve son drapeau, ses tribunaux et son État-providence. La souveraineté reste à Copenhague. Mais les décisions sur ceux qui peuvent entrer sont transférées à Washington.
Quelle place pour l’OTAN ?
En janvier, le premier ministre groenlandais avait affirmé que la sécurité et la défense de l’île relevaient de l’OTAN. Or, l’accord finalement conclu a été négocié de manière bilatérale, en dehors de l’Alliance, dans le cadre d’une stratégie qui annonce également l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN. Washington agit désormais en son nom propre comme garant de la sécurité du Groenland.
Les alliés en ont pris acte. Reuters a rapporté cette semaine qu’au moins huit pays membres, dont le Danemark, cherchaient à réduire leur dépendance aux armes et aux technologies de défense américaines.
Lorsqu’un allié loyal peut subir des pressions au sujet d’un territoire qui lui appartient, la défense collective commence à ressembler à un racket à ciel ouvert. D’autres en tireront les leçons. Washington s’insurge lorsque la Russie prétend exercer son autorité sur ses voisins, mais cette position devient plus difficile à tenir dès lors que les États-Unis instaurent le même type de rapport de force dans l’Arctique, aux dépens d’un allié. L’Amérique latine a passé la majeure partie du XXe siècle sous ce régime. L’Europe est désormais invitée à découvrir ce qu’il en coûte.
Cet accord ne doit pas être jugé uniquement à l’aune de ce que Donald Trump n’a pas réussi à obtenir. Il faut aussi mesurer le précédent qu’il crée. Washington a montré qu’il pouvait menacer un allié, le contraindre à négocier pour obtenir des prérogatives supplémentaires, présenter le résultat comme une prise de contrôle permanente, puis s’attribuer le mérite d’avoir rétabli la stabilité.
Voilà à quoi ressemble, dans les faits, la doctrine Monroe 2.0. Elle préserve peut-être la cohésion formelle de l’OTAN, mais elle accélère l’érosion de la confiance dont dépend, en définitive, l’Alliance.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.09.2026 à 11:34
« Vous êtes la perle rare » : Comment donner à chaque salarié le sentiment d’être unique tout en garantissant un esprit d’équipe ?
Texte intégral (1349 mots)
Pour favoriser la cohésion et la performance d’une équipe, les managers doivent s’assurer que chaque collaborateur se sent pleinement intégré. C’est justement ce que propose le concept de « leadership inclusif ». Cette intégration fonctionne-t-elle pour tous et en toutes circonstances ?
Diriger des équipes avec des profils diversifiés constitue l’un des défis centraux du management. Pour réunir et intégrer tous les employés, le manager peut s’appuyer sur le leadership inclusif. Ce dernier repose sur deux types de comportements.
le premier vise à renforcer le sentiment d’appartenance en soutenant les membres de l’équipe ou à partager les prises de décision ;
le second vise à valoriser le sentiment d’être unique en encourageant la valeur individuelle et à favoriser l’expression authentique des compétences et des aspirations de chacune et chacun.
Des études ont établi un lien entre le leadership inclusif et une plus grande créativité, de meilleures performances et un climat d’équipe plus soudé.
Les organisations ont répondu à ces résultats en investissant massivement dans des programmes de formation destinés à aider les managers à mieux écouter, à impliquer les collaborateurs dans les décisions et à valoriser activement leurs contributions.
Mais cela ne fonctionne pas de façon égale pour tous les salariés. Pourquoi ?
Distinction optimale
L’hypothèse selon laquelle tous les membres d’une équipe auraient des attentes élevées d’intégration, et que ces dernières resteraient équivalentes à n’importe quelle situation et n’importe quel moment ne se vérifie pas dans les faits.
Nos travaux remettent directement en cause cette hypothèse en s’appuyant sur la théorie de la distinction optimale.
Cette dernière propose que les individus recherchent constamment un équilibre entre le besoin de s’identifier à un groupe et celui de s’en différencier, aussi bien à l’intérieur d’un même groupe qu’entre différents groupes sociaux.
Produire l’inverse de ce qui est recherché
Les employés restent différents ; ils ne ressentent pas ces attentes d’intégration avec la même intensité et ils peuvent souhaiter un management différent en fonction d’une situation et d’un nouvel environnement.
Imaginons un collaborateur qui a un besoin particulièrement fort de reconnaissance personnelle. Cette personne sera satisfaite lorsque son manager reconnaît ses contributions individuelles et met en valeur ses atouts. Mais quand ce même manager souligne qu’elle fait pleinement partie de l’équipe, ce collaborateur se sent mis à l’écart. Pourquoi ? Parce que son besoin de se sentir unique reste insatisfait, et il commence à se sentir exclu plutôt qu’inclus.
Comment ce dernier peut-il réagir ? Nous postulons qu’il cherche à réaffirmer sa propre singularité. Par exemple, il peut se livrer à des comparaisons défavorables avec ses collègues, en soulignant les faiblesses des autres. À terme, ces comportements produisent exactement l’inverse de ce que le manager recherchait : moins de cohésion d’équipe, plus de frictions interpersonnelles et un climat dans lequel les autres membres se sentent jugés plutôt que soutenus.
Considérons maintenant un scénario différent : un nouveau collaborateur intègre une équipe. C’est un bon élément, et il en est conscient. Sa préoccupation première à son arrivée n’est pas la reconnaissance, c’est l’acceptation.
Cette personne a besoin d’être accueillie dans les discussions collectives et d’être traitée équitablement. Si le manager réagit à ses bonnes performances en la distinguant systématiquement, en attirant l’attention sur ce qui la distingue du reste de l’équipe, l’effet peut être l’inverse de l’inclusion visée. Plutôt que de se sentir valorisé, ce collaborateur se sent exposé. Sa réaction peut être de se désengager, de se distancier psychologiquement de l’équipe et, finalement, de moins s’identifier à l’entreprise.
À lire aussi : Le syndrome du sauveur au travail : quand les héros de l’entreprise créent les crises qu’ils prétendent résoudre
Conséquences réelles et mesurables
Quand un collaborateur éprouve un décalage entre ce que son manager lui offre et ce dont il a réellement besoin, il en résulte un sentiment de remise en question. Ces menaces d’identité entraînent des conséquences réelles et mesurables.
Au niveau individuel, les salariés peuvent se désengager. Certains employés, dans leur tentative de rétablir leur sentiment d’appartenance, peuvent recourir à des gestes d’alliance performative. Concrètement, elles affichent publiquement leur solidarité non par conviction sincère, mais comme moyen de réaffirmer leur place dans le groupe.
Au niveau organisationnel, des recherches soulignent que des salariés dont l’identité se sent menacée par les initiatives d’inclusion peuvent même réduire leur soutien aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion, exactement l’inverse de ce que les organisations cherchent à obtenir.
Partir du réel
Soyons clairs : le leadership inclusif part d’une bonne intention et produit fréquemment des résultats positifs. L’argument développé ici n’est pas contre l’inclusion, mais en faveur d’une version plus adaptée aux organisations et aux employés.
Quand les membres d’une équipe diffèrent dans leurs besoins d’appartenance et d’unicité, les managers ont intérêt à s’adapter au cas par cas.
La première étape consiste à développer une compréhension opérationnelle des besoins de leurs collaborateurs, et à rester attentifs aux façons dont ces besoins peuvent évoluer selon les situations et les périodes. Cette approche demande aux managers d’observer attentivement les réactions de leurs équipiers, non seulement ce qu’ils disent, mais ce que leurs comportements signifient.
Les programmes de formation ont un rôle crucial à jouer ici. Plutôt que d’enseigner les comportements inclusifs comme une série de recettes fixe à appliquer uniformément à tous, ils devraient encourager la flexibilité et la pratique réflexive. Comme le recommandent désormais des spécialistes du développement du leadership, les formations devraient inclure des composantes en situation réelle, afin que les managers apprennent à évaluer en temps réel l’impact de leurs comportements sur les différents membres de leur équipe.
Pour les managers prêts à développer cette compétence, les bénéfices en matière de cohésion d’équipe, de confiance et de performance seront vraisemblablement bien supérieurs à ce que toute approche uniforme peut offrir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.