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21.09.2026 à 17:40

Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ?

Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine
Les débats sur l’héritage se concentrent souvent sur le taux et l’assiette de la taxe sur la transmission. La question de la réserve héréditaire mériterait d’être posée pour des raisons éthiques, philosophiques et économiques.
Texte intégral (2149 mots)
La réserve héréditaire institue-t-elle un « communisme familial », comme l’écrivait Émile Durkheim ? Le débat sur l’héritage ne devrait pas esquiver la question de son maintien. Logan Weaver/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle et sur fond de budget difficile à boucler, la question de la taxation de l’héritage revient.

  • Les débats se concentrent trop sur les taux et l’assiette de la fiscalité liée à la transmission d’un patrimoine.

  • Le débat omet la question de la réserve héréditaire. Et si, autant qu’un problème philosophique, cela constituait aussi un facteur d’inefficience économique majeure.


La question de l’héritage est revenue en force dans le débat public. À gauche, les propositions vont d’une taxation accrue des successions (Place publique) à leur interdiction au-dessus d’un plafond de 12 millions d’euros (LFI). À droite, certains réclament au contraire la suppression pure et simple des droits de transmission. Sur le plan syndical, certains préconisent un prélèvement de 1 % sur tous les héritages (CFDT). Regarde-t-on du bon côté ?

Si défendre la liberté de disposer d’un patrimoine légitimement acquis est un principe libéral promu par Frédéric Bastiat, la liberté de permettre à un individu de s’enrichir par un privilège de naissance, sans rapport à sa propre création de valeur l’est beaucoup moins.

Les libéraux contre la rente

La question mérite d’autant plus d’être posée que, selon le Conseil d’analyse économique (CAE), la part du patrimoine des ménages provenant des successions (héritage et donations) est passée de 35 % en 1970 à plus de 60 % aujourd’hui. La richesse dépend de moins en moins de l’effort et de l’épargne personnelle, mais de plus en plus de la famille. En d’autres termes, l’héritier capte une rente, c’est-à-dire qu’il bénéficie d’un niveau de richesse supérieur à sa propre contribution à la production. Or, le libéralisme combat les rentes, d’où qu’elles proviennent.


À lire aussi : Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ?


Par ailleurs, et c’est peut-être la conséquence la plus importante de l’héritage, il produit selon la naissance des inégalités d’accès au territoire des opportunités. Logement, études, mobilité géographique, stages, premiers emplois… La dotation familiale conditionne de plus en plus la capacité à entrer et à évoluer positivement dans le jeu économique. Ainsi, sur le marché immobilier, 25 % des jeunes ménages (la part la plus modeste de la population) n’a que 3 % de chances de devenir propriétaire sans aide familiale.

Cumul des inconvénients

Ceux qui sont condamnés à rester locataires consacrent alors une part majeure de leurs revenus au logement sans pouvoir dégager un surplus transmissible à leurs enfants, qui resteront eux aussi locataires. Les avantages comme les handicaps issus de la famille d’appartenance se cumulent et se renforcent d’une génération à la suivante.

La même logique s’exerce pour l’éducation. Le coût pour les étudiants de résider dans les grandes villes universitaires constitue pour les plus défavorisés une véritable barrière à l’entrée vers les formations prestigieuses, comme vers les bassins d’emplois les plus attractifs. Les héritages familiaux ne produisent donc pas seulement chez les jeunes une inégalité dans leur capacité de jouir de leur présent ; ils créent une discrimination sociale et géographique dans leur possibilité de se construire un avenir. En mai 2023, 17 % des jeunes de 18 et 24 ans déclarent avoir renoncé à leurs études, à cause du prix du logement

L’héritage, une incitation à l’oisiveté ?

Les effets négatifs ne s’arrêtent pas aux non-héritiers. Comme le remarquait déjà au début du XXᵉ siècle Andrew Carnegie, le célèbre milliardaire américain philanthrope, le bénéficiaire d’une succession peut se voir désincité à travailler, entreprendre et épargner. L’héritage familial, au-delà d’un certain seuil, réduit le taux d’effort des privilégiés. Mais si une part des bénéficiaires produit moins, l’assiette fiscale basée sur la création de valeur se réduit également.

Pour financer des dépenses publiques croissantes, la pression fiscale se reporte sur le travail et le capital. Un cercle vicieux se développe alors : la rente décourage d’abord l’effort de ceux qui la reçoivent. Puis, l’accroissement nécessaire de la fiscalité pour en compenser les effets délétères décourage l’effort des entreprises et salariés qui créent la richesse. Par ce jeu d’externalités négatives, l’oisiveté rentière débouche sur un véritable coût macroéconomique.

La taxation sur les héritages aurait une cohérence, si, comme le propose Raphaël Glucksmann, elle devait s’accompagner d’une baisse significative des prélèvements sur le travail ou le capital productif. Elle frapperait alors la rente plutôt que la création de valeur. Mais personne n’y croit. L’État n’a guère l’habitude de respecter ses promesses en matière d’impôt, comme on l’a vu récemment avec la [contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises]. Alors qu’elle ne devait s’appliquer qu’à l’année 2025, elle a été reconduite en 2026 et le sera encore très probablement en 2027. L’argent récupéré par l’autorité publique est souvent mal géré ou détourné du projet initial.

Faut-il alors réduire les taxes sur les successions, voire les supprimer ? Mais cela revient à légitimer des rentes privées, lesquelles nourrissent inévitablement, sous forme de compensation, la demande de rentes publiques de la part des défavorisés de naissance.

Une erreur d’appréciation

On regrette que ce débat entre gauche et droite se limite à la question de l’impôt. L’erreur consiste à demander à la fiscalité de réparer ce que le droit successoral a d’abord institué. L’impôt prélève sur des droits jugés légitimes ; le droit, lui, décide qui peut légitimement recevoir quoi. Il est normal qu’une taxe soit perçue comme une spoliation si elle frappe un bien dont le droit reconnaît par ailleurs l’acquisition comme légitime.

La réflexion doit donc se déplacer de la question de la fiscalité vers les fondements mêmes du droit de propriété individuel et de son rôle dans l’économie de marché. La première étape devrait alors conduire vers la suppression de la réserve héréditaire, qui oblige un individu à transmettre la majeure partie de son patrimoine à ses descendants biologiques. Du point de vue du propriétaire, la réserve héréditaire supprime sa liberté de choisir ses légataires, en contradiction avec les principes défendus au XIXᵉ siècle par les libéraux Courcelle-Seneuil ou Dunoyer.

Du point de vue des enfants, elle consacre un droit sur la richesse de leurs parents fondé sur leur seule naissance, et non sur les rapports avec eux, leurs comportements ou leurs mérites. Mais pourquoi un enfant aurait naturellement droit au patrimoine de ses parents ? Pourquoi pas celui du voisin, plus méritant au regard du légataire ? Et pourquoi tous les enfants d’un même sang auraient-ils un droit à l’héritage, sans parler des injustices à l’égard de ceux qui font partie de familles recomposées ?

Arte 2026.

Archaïque communisme familial

Dans les deux cas, la réserve héréditaire traite le patrimoine comme un bien communautaire et non comme une propriété individuelle. Ce « communisme familial », pour reprendre une expression de Durkheim, qui attribue le pouvoir économique selon un critère biologique, est un véritable archaïsme.

C’est une fausse note dans la symphonie moderne du marché. Comme l’a démontré une étude du think tank Génération libre), elle favorise la concentration du capital, ralentit sa circulation et augmente les inégalités intergénérationnelles. On doit séparer statut et patrimoine. En d’autres termes, il s’agit de rétablir la liberté de tester, telle qu’elle existe dans de nombreux pays de culture anglo-saxonne, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Autant de pays marqués par leur souplesse, leur capacité d’adaptation et leur dynamisme économique.

On est bien obligé de relever un savoureux paradoxe. Ceux qui, à droite (Bruno Retailleau, Sarah Knafo) dénoncent avec le plus de vigueur l’existence de droits de succession (subis de fait par moins de 15 % des héritiers, selon le CAE), ne critiquent jamais la réserve héréditaire qui viole pourtant la liberté de 100 % des propriétaires. Une parfaite traduction politique de la schizophrénie de la société française, toujours prompte à dénoncer l’inégalité sociale, mais à défendre parallèlement bec et ongles le principe héréditaire de l’héritage, alors qu’il est à la source même de cette inégalité.

Après redistribution, l’inégalité de revenus en France entre les ménages les plus pauvres et les plus riches passe d’un rapport de 18 à 3. À l’inverse, l’inégalité de patrimoine demeure immense : les 5 % les plus riches possèdent 34 % du patrimoine total alors que les 50 % les plus pauvres n’en bénéficient qu’à hauteur de 7 %. À la différence des politiques, le rôle de l’analyse économique n’est pas de flatter une opinion publique culturellement dominée par le modèle familialiste, mais d’éclairer ses contradictions. Sur l’héritage, la première réforme nécessaire n’est pas donc de taxer davantage ou non. Elle est de rompre avec le privilège de naissance.

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:40

Le changement climatique, un défi narratif de taille pour le cinéma hollywoodien

Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School
Le spectacle de la catastrophe finit-il par occulter le problème qu’il prétend raconter ?
Texte intégral (1673 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les films, produits par les studios d’Hollywood, qui évoquent le changement climatique doivent relever un défi délicat : captiver sans simplifier à outrance, émouvoir sans manipuler.

  • Une équipe de chercheurs en sciences sociales a analysé 35 longs-métrages sortis depuis 1980 pour mieux comprendre leurs ressorts narratifs.

  • Pour qu’une fiction entraîne une prise de conscience, elle doit présenter un savant dosage de rigueur sur le fond et de séduction sur la forme.


Dans le film Don’t Look Up (2021), deux astronomes découvrent qu’une comète va détruire la Terre. Ils préviennent les autorités, s’expriment dans les médias, présentent les faits. Rien à faire. Le danger devient successivement objet de communication politique, divertissement télévisé et bataille idéologique. Jusqu’au moment où l’un des scientifiques, joué par Leonardo DiCaprio, craque en direct à la télévision.

Difficile de ne pas y voir une parabole du changement climatique. Cependant, une question demeure : ce type de récits nous aide-t-il réellement à comprendre la crise en cours ? Ou le spectacle de la catastrophe finit-il au contraire par occulter le problème qu’il prétend raconter ?

Avec Shirin Yazgulieva et Inna Lyubareva, d’IMT Atlantique, et Allègre Hadida, de l’Université de Cambridge, nous avons analysé cette tension dans une étude récemment publiée dans le Journal of Business Ethics. Nous avons étudié 35 films de fiction climatique, de Blade Runner (1982) à Interstellar (2014), en passant par le Jour d’après (The Day After Tomorrow, 2004), Avatar (2009) et Don’t Look Up (2021). Nous y avons identifié des ressorts de persuasion qui se combinent selon quatre grandes stratégies narratives.

Les films climatiques sont plus rationnels qu’on ne le croit

Quand on évoque les grands films consacrés aux catastrophes environnementales, on pense volontiers tsunamis, villes englouties, incendies, tempêtes ou planète désertique. Du grand spectacle et de l’émotion. Or, dans notre corpus, l’appel à la raison est le ressort persuasif le plus fréquent.

Les références aux données, aux explications scientifiques, aux experts ou à la résolution rationnelle de problèmes représentent environ 15 % de l’ensemble des ressorts persuasifs. L’émotion, elle, arrive loin derrière, autour de 8 %. Le cinéma hollywoodien ne se contente donc pas de nous faire peur, il cherche aussi à nous expliquer.

Pourtant, raison et émotion ne fonctionnent jamais seules. C’est leur combinaison qui distingue les quatre grandes manières de raconter le climat, que nous avons observées.

La première, que nous appelons « immersion éco-sociale », met en avant la nature, l’expérience sensorielle et les valeurs sociales. Elle cherche à nous faire ressentir notre appartenance à un monde naturel et collectif, comme dans Bo Burnham: Inside (2021), qui mise fortement sur l’expérience sensorielle et de la nature.

La deuxième repose davantage sur le pouvoir et l’action : des personnages dotés d’autorité prennent des décisions, combattent la menace et entraînent les autres, comme dans Avengers: Endgame (2019), où des héros tentent d’organiser la réponse à une catastrophe planétaire brutale. C’est cette stratégie qui présente la recette médiane au box-office la plus élevée. Une action spectaculaire et la mise en avant de figures d’autorité semblent donc particulièrement compatibles avec les impératifs commerciaux du cinéma grand public.

Une troisième stratégie place l’émotion et l’esthétique au centre du récit, notamment dans certains drames comme Le garçon qui dompta le vent (The Boy Who Harnessed the Wind, 2019).

Enfin, la stratégie la plus fréquente dans notre corpus (16 films, pour la plupart dystopiques, comme le Jour d’après) combine plus largement raison, émotion et valeurs sociales. Dans notre article scientifique, nous la qualifions de « narration inclusive » : non pas au sens politique ou social habituel du terme, mais parce qu’elle inclut plusieurs modes de persuasion au lieu de tout miser sur un seul. C’est peut-être là que se trouve la piste la plus intéressante pour raconter le climat.

La tortue et le paon

La chercheuse Martine Bouman a proposé, il y a plus de vingt ans, une jolie métaphore pour décrire une tension récurrente dans l’entertainment-education : celle de la tortue et du paon.

Le paon attire le regard. Il déploie ses plumes. Il provoque l’émotion, crée le spectacle et donne envie de regarder. La tortue avance de façon moins spectaculaire, mais elle est solide. Elle porte l’information, la cohérence et l’exactitude du message.

Tout le problème de la communication climatique pourrait presque se résumer à cette question : comment être à la fois tortue et paon ? Trop de tortue, et le risque est grand de produire un cours magistral que personne ne va apprécier. Trop de paon, et la catastrophe devient un spectacle fascinant mais simplificateur : on l’assimile à un cataclysme soudain plutôt qu’à un phénomène systémique, on l’identifie à un personnage de méchant plutôt que d’évoquer un réseau complexe de responsabilités, ou bien on se concentre sur un héros providentiel plutôt que de raconter une transformation collective.

Or, le climat se prête particulièrement mal à ces simplifications. Ses causes sont multiples, ses conséquences s’étendent sur plusieurs siècles et continents, les responsabilités sont inégalement réparties et personne n’est en mesure de « vaincre » seul le changement climatique à la fin du troisième acte. C’est précisément ce qui en fait un défi narratif.

Le danger de la fascination

Le cinéma peut ainsi contribuer à définir ce que nous imaginons possible, inquiétant, normal ou désirable. C’est une forme de pouvoir qui crée aussi une responsabilité.

Pour intéresser plusieurs millions de spectateurs à un problème lent, complexe et souvent invisible, la tentation est forte d’augmenter la température dramatique. Une crise devient apocalypse. Les responsabilités se concentrent sur quelques personnages. La science devient certitude instantanée. Surtout, il faut que quelque chose explose. Le procédé est compréhensible : le paon a pour objectif de nous ouvrir les yeux.

Pourtant, ce système narratif peut produire du fatalisme ou simplement une distance confortable : ce qui se déroule devant nous paraît tellement gigantesque que le changement climatique redevient, paradoxalement, de la science-fiction. Le spectateur admire la catastrophe, fasciné, plutôt que de se demander comment agir sur ses causes.

Le problème n’est donc pas de susciter une émotion, mais de parvenir à la mobiliser sans l’exploiter, à créer de l’urgence sans déformer une représentation plausible de la réalité et à faire appel à l’autorité sans fermer le débat. C’est précisément cet équilibre entre capacité d’attention et exactitude que notre étude place au cœur d’une forme d’éthique de la « persuasion climatique ».

Hollywood peut-il vraiment être écologiste ?

Un dernier paradoxe complique encore le tableau : ces récits critiques du changement climatique sont eux-mêmes produits par une industrie fortement consommatrice en déplacements, décors, énergie et ressources. Un blockbuster peut dénoncer notre rapport destructeur à la planète tout en mobilisant une énorme machine industrielle pour fabriquer les images de cette destruction. Cela n’annule évidemment pas son message. Mais cela rend le mot « efficacité » encore plus difficile à manier.

Qu’attend-on vraiment d’un film climatique ? Qu’il transforme les comportements ? Qu’il crée une conversation ? Qu’il rende visible une injustice ? Qu’il permette d’imaginer un autre avenir ? Selon la réponse, on ne jugera pas son succès de la même manière.

Nos résultats invitent donc moins à chercher la seule bonne recette pour faire du « cinéma climatique » qu’à examiner les compromis incorporés dans chaque récit. Les films qui rencontrent le plus grand public semblent privilégier davantage l’action et l’autorité, tandis que des formes plus réflexives parviennent mieux à préserver la complexité morale du problème.

L’enjeu n’est probablement pas de choisir entre les deux. Le climat a besoin du paon : sans attention, même le message le plus rigoureux reste invisible. Il a aussi besoin de la tortue : sans exactitude, responsabilité et possibilité d’action, le spectacle risque de ne laisser derrière lui que les images potentiellement fascinantes de la fin du monde.

Le défi pour Hollywood est donc peut-être moins de nous montrer la catastrophe avec toujours plus de réalisme que d’accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile : nous captiver sans nous tromper sur ce qui nous arrive et nous émouvoir sans nous faire croire que nous sommes impuissants.

The Conversation

Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 15:05

« Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh

Jean-Pierre Luminet, Astrophysicien, Directeur de recherche CNRS, Observatoire de Paris
L’œil aiguisé d’un astronome décèle dans les spectaculaires nuits étoilées de Vincent van Gogh des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.
Texte intégral (3825 mots)
La nuit étoilée, de Vincent van Gogh, une toile peinte à Saint-Rémy de Provence en 1889. Vincent van Gogh, Museum of Modern Art

L’ESSENTIEL

  • Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs. Il a peint de nombreuses toiles représentant de façon spectaculaire le ciel étoilé.

  • L’œil aiguisé d’un astronome y décèle des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.

  • Partez en Provence, à la découverte des cieux et des paysages qui ont inspiré van Gogh.


Natif de Provence, j’ai passé mon enfance à la campagne, levant les yeux vers le bleu profond du ciel nocturne et ses étoiles scintillantes. Plus tard, sous les cieux moins limpides de la région parisienne où j’ai essentiellement exercé mon métier d’astrophysicien, j’ai toujours gardé en mémoire cette lumière à deux couleurs, bleu et jaune, ciel et soleils, étendards de la Provence, couleurs-clés de l’art de Vincent Van Gogh.

Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, le peintre hollandais quitte le Nord aux cieux chargés et arrive à Arles. Il découvre la lumière, éclatante de jour comme de nuit : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention, tu verras que certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis », écrit-il à sa sœur Willemien en septembre 1888. Dès lors germe en lui le projet de peindre le ciel étoilé. Il s’agit d’un défi technique et esthétique : « il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir », précise-t-il.

Fasciné depuis toujours par les liens étroits que les différentes formes d’expression artistique ont tissés, au fil de l’histoire, avec les sciences de l’univers, j’ai mené une longue enquête sur la demi-douzaine de toiles nocturnes que Van Gogh a peintes en Provence.

Une enquête artistique et astronomique

Mon approche, combinant astronomie, étude de la vaste correspondance de Van Gogh et analyse picturale, a permis d’apporter des éléments nouveaux. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent par exemple de visualiser l’état réel du ciel à l’époque où Van Gogh est censé avoir peint ses tableaux en tel ou tel lieu, et de le comparer avec ses représentations artistiques.

Me rendant sur les lieux mêmes où le peintre avait posé son chevalet, je suis allé de surprises en surprises. J’ai pu d’abord établir que les portions de ciel représentées dans ses divers tableaux correspondaient toujours à un étonnant « réalisme de position » — les luminosités des astres étant, pour des raisons d’équilibre de formes et de couleurs, cependant très exagérées.

Cette question n’est pas seulement une affaire de curiosité biographique, elle touche aussi à la vision fondamentale de l’artiste. Faut-il peindre d’après nature ou d’après l’imagination ? Le débat a suscité les disputes qu’il avait eues avec Paul Gauguin durant les deux mois de leur cohabitation orageuse à Arles, conclue par l’épisode de l’oreille coupée et son internement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence !

Terrasse du café le soir, tableau de Vincent Van Gogh peint en 1888. Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas)
Retrouvez le Verseau dans la toile de Van Gogh. Jean-Pierre Luminet, Fourni par l'auteur

Dans sa Terrasse de café et la Nuit étoilée sur le Rhône peintes à Arles en septembre 1888, il a reproduit assez fidèlement des constellations bien identifiables : le Verseau dans la première, le Chariot de la Grande Ourse dans la seconde.

Il s’avère surtout que Van Gogh, sans jamais en avoir parlé dans sa correspondance, a fait des montages étonnants entre ce qu’il voyait réellement dans le ciel et les paysages terrestres qu’il peignait dessous. On connaît par exemple précisément l’emplacement où il a posé son chevalet pour peindre sa Nuit étoilée à Arles. Positionné face au Rhône, toile parallèle à la berge, il a fidèlement reproduit les étoiles de la Grande Ourse telles qu’il les voyait en direction du nord, et tout aussi fidèlement le paysage terrestre — pont, clochers d’églises, reflets des réverbères sur le fleuve — vus dans la direction opposée du Sud-Est… Il a ensuite fusionné les deux plans, réalisant ainsi un montage saisissant.

Nuit étoilée sur le Rhône, Arles, septembre 1888. Huile su toile, 72x92 cm. Vincent Van Gogh, Musée d’Orsay, Paris
Angles de vue des paysages terrestre (en rouge) et céleste (en bleu), à Arles. Jean-Pierre Luminet, Fourni par l'auteur

Des recompositions imaginaires

À partir de son internement à Saint-Rémy-de-Provence le 8 mai 1889, son imagination a progressivement pris le dessus. Dès lors, ses toiles nocturnes ont résulté d’une conjonction entre une observation astronomique toujours précise mais remodelée par une imagination débridée — taille énorme des astres, volutes et tourbillons dans le ciel —, et un travail de mémoire traduisant la nostalgie de son pays natal. Mais aussi, et cela est fondamental pour comprendre sa démarche, un élan spirituel vers l’infini du ciel : « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles », a-t-il écrit.

Dans la fameuse Nuit étoilée peinte à l’asile Saint-Paul de Mausole en 1889, les directions dans lesquelles il a reproduit le ciel, les collines des Alpilles et le petit village sont toutes différentes.

La Nuit étoilée, St-Rémy de Provence, 1889. Huile sur toile, 73,7x92,1 cm. Vincent Van Gogh, Museum of Modern Art, New York (États-Unis)

C’est depuis la fenêtre de l’asile où il était interné que van Gogh a esquissé les positions des astres qu’il apercevait par une petite fenêtre grillagée orientée à l’Est, à savoir un croissant de lune, Vénus au lever du jour, les étoiles de la constellation du Bélier, à une date et une heure très précises que j’ai calculées grâce à un logiciel astronomique : le 25 mai 1889 à 4 heures 40 du matin !

Or, de sa chambre, on ne voyait ni les Alpilles ni le village, pourtant représentés dans la partie terrestre de son tableau. Il semble donc qu’il a attendu le mois de juin, après avoir eu la permission de sortir de sa chambre, pour descendre dans le jardin de l’asile, et c’est depuis cet autre point de vue qu’il a peint les collines des Alpilles, situées dans une autre direction, dont il a reproduit très correctement le profil. Reste le village, qui est encore dans une autre direction. J’ai pu montrer que le village qu’il a représenté est un mélange entre celui de Saint-Rémy et une réminiscence des villages de son pays natal, le Brabant, dont il commençait à avoir la nostalgie.

La Nuit étoilée combine ainsi des éléments observés et des éléments recomposés, confirmant une approche artistique où la mémoire et l’imaginaire s’entrelacent avec le réel.

En février 1890, Van Gogh traverse une période de crise intense, marquée par des accès violents et des phases de dépression. Ce n’est qu’au printemps qu’il retrouve sa lucidité et reprend la peinture.

Route avec un cyprès et une étoile, huile sur toile 92 × 73 cm. Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller

Route avec étoiles et cyprès, toile peinte en avril 1890 juste avant que Van Gogh quitte la Provence pour se rendre à Auvers-sur-Oise, suit une logique similaire à celle de La Nuit étoilée. Il représente une route sinueuse, bordée d’un imposant cyprès sous un ciel où brille un croissant de lune et deux astres lumineux. C’est dans cette œuvre moins connue que le sommet de la recomposition est atteint.

En effet, l’analyse astronomique révèle que la scène correspond très exactement à un alignement rare de Mercure (la petite étoile jaune tout à gauche du tableau), Vénus (l’astre énorme à gauche du cyprès) et le croissant de Lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Bien que Van Gogh n’évoque pas cet événement dans sa correspondance, il est probable qu’il ait été informé par un article de journal et y ait assisté.

Cependant, comme pour La Nuit étoilée, il a recomposé son tableau en modifiant la disposition des astres, pour des raisons d’équilibre pictural. En particulier, le croissant de Lune est éclairé du mauvais côté, suggérant un montage complexe de la part de l’artiste. Le cyprès, élément central du tableau, symboliserait le lien entre la terre et le ciel. Van Gogh a inversé les positions des astres pour respecter les impératifs esthétiques de sa composition. Ce procédé subtil et réfléchi démontre la maîtrise de l’artiste, qui, tout en s’inspirant de la réalité, n’hésitait pas à s’en écarter pour atteindre l’équilibre formel et l’expressivité recherchés.

Dans aucune de ses lettres pourtant, le peintre évoque ses procédés de composition. Tout au plus écrit-il à son frère : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà, lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu ». Longtemps on a cru, à tort, que Van Gogh peignait un tableau par jour ; en réalité il avait toujours plusieurs toiles en train, partant d’une trame réelle et s’en écartant ensuite dans des constructions d’atelier très élaborées.

En ce sens, son œuvre rejoint la définition donnée par Charles Baudelaire à propos d’Eugène Delacroix au Salon de 1846 à Paris : « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour percer les secrets des compositions nocturnes de Van Gogh, il semblerait qu’il faille joindre les regards des astronomes, des poètes et des historiens, aptes ensemble à saisir la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine.


Jean-Pierre Luminet donnera une conférence intitulée « Carte blanche MuMa — Les nuits étoilées de Van Gogh » le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre.

Pour en savoir plus, voir également le livre de l’auteur « Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh », paru en 2024 aux éditions Seghers.

The Conversation

Jean-Pierre Luminet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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